PARIS
AU BUREAU DE LA CRITIQUE PlULOSOPrilOVE
hh^ nVE DE EEtnE. 5't
41tt TABLE DES UÀTIÂEES.
Lon réformes iii^cessaires (R.) 161
Maires et préfets (F. P.) 171
Notes diverses 1 7A
Notes diverses ; 177
Un mot sur l'illusioa déterministe en histoire à propos d'un livre nouveau (P. P.). 180
Le testament de Marc-Aurële (extrait d*Uchronie) • > • 181
Les difficultés de la science sociale selon M. Herbert Spencer 186
Notes diverses , • 193
La situation politique de la France vue et jugée du dehors 196
Ijcs orij^nes patriarcales de l'humanité d*oprès M. Sumner-Maine 201
Uchronie 209
Le centenaire de Voltaire et de Rousseau (F. P.) 225
\/i droit naturel et son histoire, d'après M. Sumner-Maine 228
ÏA préparation à la science sociale par la biologie selon M. Herbert Spencer 235
Les réformes nécessaires. L'enseignement : droit fondamental de l'Etat (R.) 241
Frédéric Charrassin 247
Les réformes néces5aires. L'enseignement : la loi de 1875 (R.) 257
Ijk philMophic de l'histoire de Michelct (F. P.) , 267, 305
La slntue de Spinoza (R.) 273
La force du catholicisme (Benczech) 276
Une vue de Sainte-Beuve sur le catholicisme français (F. P.) • 284
Notes diverses 289
I^ préparation à la science sociale par la psychologie selon M. Herbert Spencer. . ^92
Notes diverses 321
George Sand (F. P.) 32d
Petit traité de morale à l'usage des écoles laïques 333, 350, 381, 398, 413
Les origines de l'exégèse moderne (F. P.) • 337, 389
Les réformes nécessaires. L'éducation du clergé (R.) 353
A propos du dernier ouvrage de M. Paul Janet (R.) 369
La sincérité du régiuié parlementaire (F. P.) 385
l.a situation après le dernier vote du sénat (R) 400
Introduction à la science sociale par Herbert Spencer 8
Les classes dirigeantes, par Charles Bigot , • i^
Réponse à Charles Renouvicr au sujet de son appréciation de V Esquisse ({une philosophie synthésiste, par Charles Richard, 28
L'avenir économique. Partie politique, par Ménier 29
Du plaisir et de la douleur, par Francisque Bouillier, — Théorie scientifique de la sensibilité, par Uon Dumoni, — Le rire dans la vie et dans Tart, par Victor
Courdaveaux 38
Bevisla conlcmporanea direct : D, José del Perojo 79
TABLB DES ilÀTIlSUS. fti9
QoelifiiM réflexiont tnr la crise de l'Église rérormée de Fnince, par Maurice Vemes^ 122
Réverirs d*nii païen mystique, par Louis Ménnrd • . 1^6
Le positivisme, par An'iré Poéij i%'>
L«-s rahi« r* de Srtin e Bmitc, publiés p)r Tmuhit 216
Chroiiiqii«*8 pan^ieiiues de S.iintc- R'uvt*. puttli. -^ )>.i! .' '2 0
L'a\eoir reli^ietix îles peuples i*iv IL-fs, |uir Emile de LtiV' nj- vî- 7
Ia question du travail, par Chnrit- Pei « in 30 1
Les origines de la Franre ceDteiiiporaiiit>, p ir //. Tame 323
La relif^on de Tavcnir, par Edouard de Hartmann 328
Les eaiises finales, par ?aid Janet 37&
Dialogues pliiWsopbiques, par S. Menan à9^
rm m la table dis MATiènEs.
Mllll. — iV^aiSBKlii VB ■• MARtlRIT, »VI MlftHAH, %
TABLK DRS MATIÈRES
DU PIULftlIER VOLU&IE DE LA CINQUIfiUE ÀKNÉK
De la méltiodd sdeatifiquc. Les mirftcles 1
Delà méthode Ecientifiqiie. Les lois luiturelles 16
Eèviaei donc tos Imminles (F. Pillon). 21
La fitoatioa 24
Une lettre de M. Acollas(K. P.) 33
De la méthode scientifique. La cause et la substioce dans les sciences AO
Les élections du 20 février (F. P.) 55
Un dli^cours de M. Blax MuUer sur réduculioii iialtuuuie 56
De la définition du plaisir dans la morale d'Àristott; 60
Un jugement anglais sur les élections du 20 février (P. P.) 65
Les théories du rire 67
ÎJtL tftcfae des noaveUes Chambres (Renouvier) 81
Réponse aux objections de M. Ch. Secrétan (li.) 97
l^e pessimisme intransigeant eipliqué par nn révolutionnaire de 18/^8 (F. P.). ... 110
De la méthode scientifique. L*babilude et la volonté 113
La première condition des réformes (F. P.) 119
Lettre de M. Acollas insérée sur sommation d'huisiier ^^ 127
Observation sur la lettre de M. Acollas (R.) 128
Do la méthode scientifique. L'accord de la raison fct de la foi 129
Xes tiuis piifUiiei s yinf s de la réforme administrative (F. P.) 1A5
Eludes esthétiques. Le principe de Tc^fthéHinie ebex Kant, Schiller et M. Herbert
Spencer (R.) iàS
&«• ANNEE. 3 FÉVRIER i876. M» 1
POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE
LES inRAGUBS
La méthode scientiflqne^ tanldéductive qu'expérimentale et inductive» ti'a pu être fondée que par la séparation des différenles sphères de la connaissance, dans chacune desquelles un groupe de savants ou investigateurs s'est mis d'accord sur des données à recevoir, sur des principes à admettre et sur des modes de procéder pour alierdu connu à l'inconnu. Des vérités de fait antérieures^ qui ne sont pas à explorer dans le domaine drconscrit où Ton se tient; des relations primordiales conques, qui ne sont pas à mettre en doute, et enfin une logique^ expressément ou taci* tement reconnue, voilà les trois conditions essentielles de la fondation d'une science. Inhérentes à la constitution des sciences — il serait aisé de s'en assurer en les passant en revue, et le coup d'œil le plus sommaire y suffirait — ces conditions ne le sont pas moins, ni moins indispensables à leur maintien. Avant qu'il y eût des sciences constituées, ou quand il n'y en avait guère qu'une, la géométrie, on appelait sages ou savants les possesseurs de la sophia, c'est-à-dire de a la science » comme nous disons aujourd*hui ; et on les nomma philosophes, lorsqu'on s'aper* çut qu'ils étaient des poursuivants, plutôt que de vrais possesseurs, et que la science irréfragable, universelle^ à laquelle on avait cru, était seulement la doctrine d'un penseur, exposée aux contradictions des autres et sujette à de fréquentes révolutions. Depuis ce jour «la science» fut la philosophie, dont nous connaissons l'histoire, et qui n'a pas encore, que nous sachions, trouvé les titres qui lui manquaient ancien* nement pour obtenir le genre de crédit qui revient à chaque science, constituée dans son propre domaine. Mais il est arrivé que l'usage familier de l'induction dans les sciences expérimentales, et l'accumulation des bits observés sur lesquels on peut faire porter des inductionsd'une extrême étaidoe, ont favorisé l'usage de rendre le nom de « la science » k tout ce qui peoi se présenter comme induit des faits acquis aux sciences Qd n'a pas songé que les inductions sont logiquement illégitimes, ciiT.ryiLOs* T.—
tant qu'elles ne correspondent pas à des analyses complètes et achevée*; que ce sont donc des hypothèses, affirmatives ou négatives qu'elles soient d'ailleurs; que ces hypothèses sont contestables^ et qu'elles sont contestées ;qu'elles8ont en un mot des doctrines personnelles, des systèmes, des opinions, des croyances. On revient sans y penser à Tabus antique et primitivement excusable, mais qui ne devrait plus être excusé^ de confondre les constructions individuelles avec les résultats avérés des méthodes scientifiques.
Lorsqu'il s'agit des plus vastes de ces constructions inductives, dont notre siècle a fourni quelques exemples, on ne va pas sans doute, ou du moins d'autres que leurs propres auteurs ne vont pas jusqu'à usurper pour elles le nom de « la science ». Toutefois, elles ne laissent pas de profiter indûment de ce quelles sont élevées avec des matériaux empruntés aux sciences. Mais s'il est question d'assertions plus limitées, principalement négatives, et qui flattent les passions nées, à notre époque, de la corruption de la religion, des haines que s'attire la religion corrompue, et des préjugés qui étendent la même répulsion à tout ce qui porte ou a porté l'étiquette religieuse, alors on n'hésite plus, et on proscrit aunom de « la science » toutce qui déplaît, tout ce que des inductions précipitées, tirées illégitimement des vérités scientifiques, permet* tent de combattre.
Il nous parait instructif de prendre pour première illustration de ce grand abus un cas où nous pensons fermement que la raison est du côté de ceux qui se prévalent des conditions et exigences de « la science & pour repousser une prétention antique et tenace des religions. Mais ils ùntrakorty si l'on nous permet de le dire, en alléguant de mauvaises raisons. Nous voulons parler d'une question surlaquelle on a beaucoup écrit et ressassé depuis le xvni* siècle, avec un sentiment vrai au fond, sous rimpulsion d'un juste mobile, mais non pas avec des arguments irréprochables : la question des miracles. Aujourd'hui que l'esprit public est formé sur cet article, chez tous ceux du moins dont l'ancienne autorité n'obsède pas l'intelligence, on en est venu à prononcer la courte sentence, que « la croyance aux miracles est contraire à la science ». On peut cependant disposer de notre temps, pour soutenir la même thèse résolument négative, d'arguments topiques et convaincants : d'autant plus convaincants, selon nous, qu'ils sont plus particuliers, étant tirés de sciences particulières et qu'on peut dire constituées : la psychologie expérimentale et la critique historique. Ces arguments se conlentent de la haute probabilité qui appartient aux méthodes dont ils dépendent. Ils sont le fruit des travaux analytiques de notre âge, et leur poida ^Ma
doit s'accrottre, au jugement du bon sens, de cela même qu'ils cessent de visera l'absolu et de s'appuyer sur « la science » qui n'existe points ^^
Que veut- on dire en assurant que les miracles sont « contraires à la
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science »? Le sens le plus vulgaire de l'assertion parait être que les phénomènes naturels dont les prétendus miracles seraient des cas anormaux sont assujettis à des lois que les sciences découvrent et vérifient, et qui ne peuvent être ni renversées ni modifiées autrement que par l'intervention d'autres lois également assignables et constantes. Les anomalies, quand il y en a d'apparentes, doivent s'expliquer et rentrer dans une loi plus générale.
Mais les défenseurs des miracles voient, dans l'argument ainsi pré* sente, une pétition de priocipe* S'il y a ou non des anomalies réelles et des phénoinènes absolument unguliers^ c'est précisément, disent-ils, ce qai est en question. Vous voulez croire à un ordre invariable et à des lois inviolables ; nous, nous croyons que l'ordre peut se rompre à de certains points, pour des raisons d'ordre supérieur et moral. Une question de fait et non de théorie domine tout, ajoutent-ils. S'est-il fait des miracles ? Non ? alors prouvez cela comme se prouvent les faits, et non par des raisonnements, à l'aide d'hypothèses. Oui ? dans ce cas sou* mettez* vous à l'expérience et arrangez en conséquence vos théories. Cette conclusion est d'accord avec vos propres principes sur les sujets où vous apportez plus d'impartialité.
D'antres défenseurs des miracles observent que s'il ne s'agit que de faire droit à l'induction de Tordre universel, invariable, rien ne leur est plus fai^f et que les philosophes de leur école, les théologiens, l'ont fait habituellement. N'ont-ils pas regardé les miracles comme des éléments d'un ordre prévu et disposé de toute éternité, des arrangements de la Providence, admissibles au même titre que les lois physiques, dont elles sont dès lors des actes d'interruption voulus et amenés par une loi supérieure ?
Mais on leur objecte l'induction tirée de la constance et de l'imperturbabilité des lois naturelles elles-mêmes. Us peuvent de nouveau répondre en alléguant, à l'encootre de cette induction dont ils cdnlestent la légitimité, leurs faits miraculeux prétendus. Ils peuvent remarquer, et ils n'y manquent pas, que l'intervention d'une volonté divine pour modifier le cours d'une loi physique est du même genre que l'intervention d'une volonté humaine pour ajouter de nouveaux éléments à des forces naturelles en jeu, la pesanteur, la chaleur ou d'autres, et en tirer d'autres effets : que seulement ce dernier cas est plus commun et nous est plus familier. Us peuvent prier leurs contradicteurs de réfléchir à une chose : c'est que si, par impossible, un esprit était réduit à la contemplation de l'ordre physique inanimé et des lois de mouvement qui composent cet ordre, une induction semblable à celle qui les porte aujourd'hui à nier Tintervention d'une volonté supramondaine dans les faits de Thistoire et de la nature, et même une induction plus fortef porterait cet esprit à nier la possibilité que les phénomènes
k D£ LA METHODE SCIENTIFIQUE/
de la pesanteur ou de rélectricité puissent être changés dans leur cours par Taction de telle chose qu'une volonté aidée de moyens inconnus.
D'autres encore, parmi les défenseurs des miracles^ ont répondu aux partisans de Texclusivité des lois naturelles communes, que les miracles aussi pouvaient être des effets produits dans la nature par des lois, d'une application moins claire et moins familière sans doute, mais au fond tout aussi réelles et nécessaires, dont il est vrai de dire seulement que les vraies conditions, dans l'état actuel des choses, nous échappent. De ce point de vue sont nées des théories bien aventurées et parfois ridicules pour « l'explication physique des miracles », mais qui ne sont pas absolument dépourvues de valeur négative, si l'on se borne à les op<* poser à une autre négation, et à les prendre pour de pures spéculations, quelque mauvaises qu'elles soient, sur des possibilités mises en regard d'impossibilités prétendues. Et comment ne pas rappeler à ce sujet que lorsque les superstitions du magnétisme animal et du spiritisme se sont répandues dans le public de notre époque, il s'est trouvé un assez grand nombre de personnes disposées à voir les phénomènes extraordinaires, tant réels que fictifs, qu'on leur disait être observés, à les voir, disonsnous , sous un aspect naturel et physique ; à chercher quellea lois naturelles, inconnues jusque-là, pouvaient en rendre compte; à mettre en avant des possibilités, à essayer des hypothèses soidisant scientifiques? Or quelle a été la bonne et la vraie manière de combattre ces superstitions et ces théories pseudo-physiques ? A-ce été de nier la possibilité des phénomènes extraordinaires qu'on citait^ ou la possibilité d'une explication d'ordre naturel nouveau et encore inconnu pour ces faits échappant aux lois actuellement reconnues et avérées Y Nullement. La méthode critique a consisté et consiste toujours : 1^ à soumettre les faits à un contrôle exact et rigoureux, pour bien démêler ceux qui ont droit à ce titre de faits d'avec ceux qui n'existent réellement pas, ou qui sont d'une autre nature qu'il ne semble ; 2"^ une fois la définition du fait acquise, à chercher si des lois connues ne suffisent pas pour en rendre compte, avantd'avoir recours soit à des lois nouvelles et hypothétiques, soit à des allégations étrangères à toutes les lois imaginables. Ce procédé, conforme à l'esprit des sciences expérimentales, est le seul auquel on puisse attribuer la vraie force logique dans la question des miracles. La psychologie et la critique historique y tiennent la première place. Et au fait, ne nous y trompons pas, ce sont moins les arguments métaphysiques ou Tidée générale de nia science », que l'histoire des religions et la pathologie morale qui ont fait faire un pas décisif à l'esprit public sur ce vieux théâtre de controverses.
On vient de voir ce que la polémique a pu tirer de la notion des lois physiques inflexibles et invariables, et ce que d'autre part on a pu alléguer pour échapper à des inductions sans rigueur. Changeons légère-
la LA M<THODi scnsimnQUE. ^S
neDi le p<yînt de vue» nous allons trouver une autre manière de faire întenenir l'idéal scientifique : la môme au fond, mais plus ouvertement motivée par l'application du principe d'un déterminisme absolu, et en cela peut-être plus ordinaire dans la disposition actuelle des penseurs iadépendants. Toute science, incontestablement, est à la recherche de relations d'une pleine et invariable détermination, et suppose en consèqQeoce des relations de cette espèce en tout et partout où son domaille s*étend. Là où il serait permis d'admettre la production de rapports antres que flixes et prédéterminés^ là il n'y aurait pas possibilité de définir entièrement des phénomènes qui ne sont pas encore acquis, de tirer le particulier de la loi qui le renferme, et de le prévoir; là il n'7 aurait pas science. Quand donc on pousse Tidée de science à l'universel et à Tabsolu, on est forcé aussi d'embrasser la croyance au déterminisme causal absolu. Nous disons la croyance^ parce que ceux qui se livrent à cette induction sans bornes sont dans l'impuissance de l'imposer à ceux qui s'y refusent. Ils ont beau prétendre le coo^ traire, c'est ainsi. Ils envisagent par conséquent l'univers comme une succession de phénomènes, tous, en tous genres, et toujours indissobiblement et totalement attachés aux phénomènes qui les ont précédés et aux phénomènes qui les suivront. C'est un futur absolu sans aucune ambiguïté ni alternative possibles. Il est aisé de voir ce qu'exige nue telle opinion transportée dans la question des miracles.
£q effet, lorsqu'une telle opinion s'applique à rendre compte des volontés humaines, dont l'existence ou les apparences semblent lui être si contraires, elle est obligée, pour les faire passer de l'aspect vulgaire à l'aspect scientifique, d'en altérer la notion si fondamentalement que, à vrai dire, elle réduit le premier de ces aspects à une pure illusîoo. Un homme qui se persuaderait d'une façon sérieuse et pratique — nous doutons que cela soit possible — mais enfin qui se représenterait à tous les moments que ses actes et ses pensées sont tous entièrement des produits prédéterminés, et ensoiprévoyables, des antécédents et des circonstances, lui-même n'étant] en ce sens-là qu'une donnée à luimême, cesserait d'avoir le sentiment de s'appartenir; ses actes, ses états ne lui sembleraient plus être sa propriété, mais c'est /ut qui se semblerait être la propriété de ses actes et de ses états. Il se verrait comme un simple chaînon dans lagrande chaîne de la nature, comme l'application particulière d'une loi, comme un fait de déduction, comme un simple corollaire mathématique. C'est dire que ses volontés changeraient à ses yeux decaractèrc; que» dans la forme, elles conserveraient l'apparence illusoire de Timprédélermination et des alternatives possibles^ mais qu'au fond et selon sa conviction elles seraient des faits du grand tout affectés à ce lieu et à ce temps par des conditions élernelies. Or de môme que disparaît ainsi l'idée pratic^ue de la volonté dans l'ordre hums^in,
6 DE LA MÉTHODE SCIEIfTiyiQtK»
de XDêDse doit disparaître Tidée d*une volonté proprement dite dam Tordre universel» l'idée d'une intervention volontaire, à quelque mo- , ment que ce soit, dans une succession de phénomènes qui ne peuvent jamais âtre que tels que les comportent des antécédents liés à d'aatrea antécédents sans fin, l'idée de tout miracle à plus forte raison.
Nous avons indiqué plus haut une réponse que les défenseurs des miracles ont quelquefois faite à leurs adversaires qui leur objectaient l'esistence et l'inviolabilité des lois générales : à savoir que ces lois préfixées au gouvernement de la nature pouvaient elles-mêmes s'ouvrir, à certains endroits de leur cours, à des actes divins particuliers, lesquels cessaient de déroger à l'ordre total, du moment qu'ils entraient comme éléments dans l'ensemble de la législation providentielle la plus universelle. Il est clair que cet argument religieux perd toute sa force quand nous nous plaçons au point de vue du déterminisme absolu, et cela parce que Tidée même de la volonté se trouvant atteinte, dans ce sys« tème qui exige un enchaînement invariable de phénomènes ayant tous leurs causes prochaines suffisantes et leurs effets prochains nécessaires, et qui interdit tout premier commencement et tout pouvoir de comment cer réellement une série, il ne reste aucune place pour le miracle. Il n*en reste môme aucune pour un acte, à parler bien rigoureusement.
Mais si ce système abat sans rémission l'idée de miracle, ce système a lui-même à se prouver. En qualité d'induction absolue et illégitime, d'hypothèse qui a contre elle une interprétation tout autre des faits de volonté, et enfin de croyance, ou religion philosophique, que rien ne force d'accepter» nous^sommes libres de lui refuser notre assentiment. L'idéal scientifique dont il est porteur tombe avec lui^et la question des miracles, à cet égard, reste entière.
Ce qui la tranche véritablement, non pas en vertu d'une doctrine apriorique, d'une synthèse universelle, d'une religion de l'esprit, opposée à d'autres religions, — non pas au nom de « la science», mais de la raison pratique et du bon sens, c'est l'analyse, et d'une manière qui n*a rien de transcendant.
1® L'histoire des croyances religieuses et des sectes nous apprend que les récits de faits miraculeux ont été communs dans le cours du développement de toutes les religions et à leurs berceaux, sans qu'il y ait eu de privilège pour aucune.
2"* La conDaissance de l'esprit humain en lui-même et dans l'histoire, dans son propre fonds et dans ses différentes phases, fournit la preuve d'une disposition commune à controuver les faits ou à les altérer, sous l'action de nombreux mobiles, pour leur donner un caractère de merveilles, et les faire servir de preuves à quelque enseignement ou à quelque mission, et de confirmation à quelque autorité; souvent même sans autre* objet que de s'émerveiller soi-même et d'émerveiller autrui.
Cette disposition mentale contient des espèces aussi diverses que l'hallucination, Texagéralion, la fraude, Tinduclion fausse, le témoignage irréfléchi, intéressé ou fondé sur des convictions aprioriques.
3° Le calcul des chances nous enseigne que la probabilité d*un fait connu par un témoignage est faible, comparativement à la probabilité de la négative de ce fait, quand il est extraordinaire, c'est-à-dire en dehors de Texpérience commune, et d'autant plus qu'il est plus extraordinaire et plus contraire à cette expérience telle qu'elle se poursuit constamment et continuellement. Nous savons par une application du même calcul et par la pratique des tribunaux que les témoignages simples émanés de témoins quelconques^ môme en matière commune, et même supposés sans prévention, s'affaiblissent considérablement et cessent bientôt d'offrir des garanties appréciables, surtout quand il s'agit de préciser, de caractériser, de décrire et de définir.
4® Enfin, c'est une vérité surabondamment acquise pour la culture des sciences expérimentales, que l'aptitude intellectuelle à voir un fait avec exactitude, à en démêler la vraie nature et les conditions, et à le décrire sans aucun mélange d'interprétation, n'est point une aptitude commune. Or il est certain que des faits qualifiables de miraculeux n'ont jamais été constatés par un observateur ayant cette aptitude prouvée, et laissé le maitre d'apporter et d'exiger toutes les précautions voulues pour la garantie de l'expérience.
Quiconque ayant la moindre idée des procédés scientifiques en matière de vérification de faits et de témoignages, mettra eu balance la réalité possible d'un miracle religieux, quel qu'il soit, avec la proba« bilité d'une explication du récit existant de ce miracle — et remarquons bien qu'il n'est pas nécessaire de spécifier laquelle — mais d'une explication du genre de celles qui rentrent dans la méthode que nous venons de rappeler sommairement, sera inévitablement conduit à conclure que ce miracle n'est pas digne de foi. Les personnes vraiment éclairées et qui ne veulent point passer pour lunatiques devraient aujourd'hui sans hésiter rejeter les miracles religieux d'ordre physique, et placer désormais leur religion ailleurs que dans l'hallucination ou le mensonge. C'est un acte de raison pratique à exiger d'elles, et qui ne devrait plus leur sembler difficile. Quant à celles qui ne se contentent pas de croire aux miracles anciens, mais qui prétendent en constater de nouveaux, puisque malheureusement il y en a de celles-là, nous ne saurions en dire franchement toute notre pensée en peu de mots sans recourir à des qualificatifs qui ressembleraient plus que nous ne voudrions à des outrages.
8 BIBLIOGBAPHie.
BIBlilOOBAPHie
IimoDUCTiON A LA 8CIJENCB SOCULB, par Herbert Spencer, Un volume in-8, 187A.
(Germer BaQUère.)
Cet ouvrage important qui fait partie de la Bibliothèque scientifique internationale, et dont le titre, dans Tédition anglaise, est : L'étude de la sociologie, n'a pas été écrit— « M. Spencer nous en avertit dans la préface — en vue de former rintroduction didactique d*un traité, soit une sorte de chapitre préliminaire, entrant comme partie intégrante dans la composition du tout ; et ce n*est pas non plus un livre spécial et séparé, tel que ceux ou un auteur expose certaines généralités d'un sujet dont il ne serait pas en mesure d'aborder l'ensemble. On sait, en effet, que Tauteur des Premiers principes^ des Principes de biologie et des Principes de psychologie (1), prépare des Principes de sociologie et des Principes de moralCj de manière à achever un monument philosophique ayant peu d'égaux dans l'histoire des idées, ou plutôt n'en n'ayant point encore, si Ton pense à la vaste étendue des connaissances scientifiques requises par la méthode et le plan de ce philosophe. Hegel, à qui l'on pourrait songer pour une comparaison, d*au> tant plus que les différences, quant au fond métaphysique de la conception , ne sont pas si grandes qu'on pourrait le croire, Hegel n'était pas sérieusement en état d'écrire une philosophie de la nature ; et d'un autre côté, Auguste Comte ne pouvait, à cause de son ignorance et de ses préventions sur la philosophie de Ves^ prity donner à son œuvre le vrai caractère d'universalité qu'il lui souhaitait si ardemment. Dans Touvrage dont nous nous occupons aujourd'hui, ce que M. Spencer nous donne de ses spéculations sur les sujets sociaux comprend certaines questions spéciales qu'il n'a pas jugées propres à entrer dans le cadre d'un traité purement philosophique, et d'abondants matériaux antérieurement rassemblés à titre de faits justificatifis. L'intérêt n'en est pas pour cela moindre, et peu de livres peuvent en offrir un aussi sérieux. Quel contraste avec nos socialistes comme L. Blanc, ou Proudhon, ou Comte lui-même, qui marchent dans leurs propres idées avec une œillère soigneusement fixée i chaque tempe, pour s'empêcher de voir à droite et à gauche, et qui ignorent si absolument la puissance sociale des habitudes, la nécessité des accommodations, la longueur de temps voulue pour toute évolution générale importante, l'extrême difficulté de disposer, ou même seulement de prévoir les modes et moyens par lesquels une évolution peut s'accomplir I
L'Jn^odtiction de M. S. comprend deux parties dont l'une, la première et la plus étendue, consacrée & Texposition des a difficultés de la science sociale » , est si forte dans l'ensemble et dans le détail, si complète, si admirablementréussie, qu'on serait
(1) La Critique philosophique a rendu compte (première année, numéros 1 et 17) du premier de ces ouvrages, traduit par M. CazeUes^ et nous comptons revenir, car il en est toujours temps, sur plusieurs des sujets qui y sont traités. M. Gazelles nous a promis une traduction du second (biologie), impatiemment attendue. Le troisième a été traduit par MM. Th, Ribot et A. Espinas (2 vol. in-8, 1874 et 1875) et sera prochainement pour nous Tol^et d'un examen approfondi.
BIBUOGRAPniE. 9
grandement tenté, après Tavoir lue attentif ement, d*en modifier le titre et de penser i impossîbililés » là où i'autear a écrit a difficultés. » Essayons d'en douner une idée. Nous le pourrons en envbageant c)ia<{ue thèse dans son énoncé général, et tout au plus avec un petit nombre d'exemples choisis ; mais il faut renoncer à donner une idée de l'abondance et de la précision des preuves, de la finesse des obserrations et de la vigueur des raisonnements.
Une difficulté capitale, destinée à revenir sous des formes variées dans le cours de Touvrage, mais qui s'y présente dès le débuts est celle qui se fonde sur ce qu'en langage kantien on appellerait l'incertitude des fins que poursuivent les hommes en dirigeant leurs jugements et leurs actes sur des a impératifs hypothétiques » • Eipliqaons-nous. Il y a une raison sur laquelle l'utilitaire le plus convaincu pourrait s'appuyer, aussi bien que le plus ferme aprioriste en morale, pour embrasser Li maxime : Fais ce qtie dois, advienne que pourra, — en admettant que Fatilitaire possédât une méthode pour déterminer le devoir : cette raison c'est que la complexité des causes et des effets nous interdit de prévoir les conséquences réelles des résolutions présentes, surtout à mesure que nous considérons ces conséquences dans un avenir lointain. Or, ce qui est une vérité en morale l'est encore bien plus manifestement en sociologie; car il s'agit alors, non d'une prévision portant sur des circonstances limitées, plus ou moins appréciables, et sur des agents connus, mais bien de savoir d'avance quels résultats seront atteints finalement, en un développement social prolongé et extrêmement complexe, par l'effet de telles modifications actuellement introduites dans l'ordre des lois, des mœurs ou de la politique. M. S. nous fait observer que chaque époque se proposant en somme un but particulier, on peut dire avec vérité que ce but ou n'est pas atteint, ou s'il Test, et alors incomplètement, l'est ordinairement par des causes dont l'existence même est ignorée à cette époque, L'incalculabilité des conséquences est un fait avéré pour quiconque compare les grands événements dont il est le témoin avec les intentions de ceux qui en posèrent les antécédents dans Thistoire. Gomme exemples de faits très-imprévoyables, et d'une importance exceptionnelle, nous remarquons ceux-ci : qu'un instrument de supplice juif devait fournir le plan de tant de milliers de temples h élever en Europe, et qu'une personne d'an ordre aussi peu politique que Jésus devait ^tre l'initiateur d'un mouvement aboutissant à donner des maîtres aux peuples et des rivaux aux empereurs^ — Dans un autre genre — le genre des erreurs législatives et des intentions trompées. — L'auteur nous cite la loi de la taxe des pauvres, simple mesur e d'assistance fort naturelle et originairement assez limitée, et qui est devenue dans son opinion, qui est celle de l'école sociale dominante, une «gangrène nationale», un c système dont le fruit serait un jour une démoralisation menaçant l'Angleterre d'une ruine générale » (pp. 43-4 6 ; 4 09-143).
Un chapitre des plus frappants, que l'auteur cousacre à prouver la nécessité a d'une science sociale o est lui-même une démonstration des infinis obstacles qui arrêteront l'investigateur. Les deux arguments principaux qui y sont mis en ligne portent en effet, l'un sur l'étrange complexité, c'est-à-dire en ce cas sur la solidarité prodigieusement étendue et ramifiée des phénomènes grands et petits de la vie humaine collective; l'autre, sur l'illusion aujourd'hui si com-
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mime de la « curabilité du yice social. » Les termes abstraits que nous sommes forcés d'employer, pour tenir lieu d'analyse, ne peuvent suppléer ici à la ricbesso et à l'originalité du développement de la pensée chez M. S., mais peut-être suffio ront-ils pour faire comprendre au lecteur réfléchi la conséquence qui s'en dégage. D'un côté, le lien solidaire des phénomènes est tel qu'on ne peut toucher à quelque chose sans toucher à tout, ni vouloir sagement un résultat, sans s'être rendu compte — chose impossible — de tous ceux qu'on va produire en même temps que celui-là, par les moyens employés — si tant est qu'ils aillent à leurs uns. D'un autre côté, l'illusion de la curabilité se fonde sur ce qu'on croit pouvoir avec des unités sociales faibles ou corrompueSy ce sont les individus réels, composer un tout social fort, sain et à Vabri de la corruption. Or ceci est rigoureusement impossible. La loi de l'évolution y est contraire. Les milieux ne sont formés que par les individus, comme ils sont, et les individus à leur tour demandent du temps pour s'adapter et s'accommoder aux milieux qui leur sont faits. Les deux arguments de la solidarité des phénomènes et de l'évolution des êtres, ces arguments séparés, encore mieux réunis, conduisent évidemment le sociologiste pratique à ne se fier qu'à la médecine expectante, en fait de remèdes à apporter au corps social. M. S. accepte cette conclusion, et c'est lui-même (p. 24-22) qui introduit la comparaison, en remarquant que les médecins les plus instruits sont ceux qui cèdent le moins à l'impulsion du c il faut laire quelque chose » . Le socialisme hippocraiique, comptant sur la vis medvcatrix naturcBj est le socialisme le plus sûr.
Donnons un aperçu des difficultéi, prises par le détail. M. S. les. divise en objectives et subjectives, tout en convenant (p. 156) que cette division, qu'il a trouvée commode, est entachée d'arbitraire. Est-ce par un effet de la complication inhérente à la nature des choses, et n'est-ce pas plutôt par suite de la précipitation de la prévention et des passions diverses des observateurs, des statisticiens et des poursuivants de réformes particulières, qu on arrive à baser des conclusions sur les résultats donnés par des prériodes de temps trop courtes? Sont-ce bien des difficultés dans l'objet, qui font que, dans le temps même où le vice de l'ivrognerie se trouve en décroissance en Angleterre, il se crée une immense agitation artiiicieUe dont les promoteurs présentent ce pays comme envahi par une plaie effroyable et demandent à grands cris des mesures répressives (p. 82}? Si, suivant l'opinion des médecins les plus compétents, la syphilis est devenue aujourd hui une maladie relativement bénigne, en tout cas bien moins grave que la scarlatine ou la diarrhée, et si néanmoins nous assistons (t) aux grands efforts qui se font pour organiser des mesures préventives qui sont des mesures d'oppression et de tyrannie, et cela sous prétexte d'une dégénération physique imaginaire (p. 88 et suiv.), est-ce la faute aux phénomènes, ou la faute des gens? Quand nous trouvons autour de nous, et dans les documents autorisés, tant de raisonnements vi-
(i) En ÀngUterre, bien entendu, car en France il n'y a rien à faire de ce celé, et nos règlements, il ne faut pas dire ici nos lois, ont été de tout temps la négation pure et simple de la liberté d'une classe de personnes. Nous avons un coin d'esclavage danè notre administration et dans nos mœurs. Les Anglais s'occupent de l'faitroduire ches eux.
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ôieox et tant d'allégationis eontradictoires, touchant les qaestiont' d'hygiâne» et puis tant de dadas enfourchés passionnément, à qui nous en prendre ? aux ques* tiens mômes, on aux hommes qui les traitent? Et lorsque nous Toyons, en matière d'instruction publique et d'examens^ Tineptie régnante , les méthodes au rebours des vrais principes psychologiques, l'incapacité des examinateurs à seulement se rendre compte de l'objet réel d*un examen et de la manière d'y procéder (p. 402- 105), devons-nous penser qu'il y a empêchement externe, ou vice de l'esprit? Quoi qu'il en soit de la source pdncipale des difficultés, dont M. S. ne manque jamais d'observer les deux fttces, elles sont incontestables et ressortent parfaitement des Ms qu'il analyse.
Les difficultés qu'il nomme de préférence subjectives sont, les unes, iraellec" tueUes et les autres, émotionnelles. Les premières consistent, par exemple, dans la peine extrême qu'a l'homme à comprendre un état mental différent du sien, à sortir de ses habitudes d'esprit pour observer et pour juger. Les illustrations données par l'auteur sont ici^ co^me toujours, vivantes et palpables. Ensuite viennent parmi les causes d'erreurs, deux maximes contraires et très-répandues : contraires mais qui ne laissent pas de coexister dans beaucoup d'esprits, où elles se montrent selon les ca.4. On croit et on répète que V homme est toujours le même; on croit aussi qu'i7 êgt facile de changer la nature humaine. Les partis politiques sont des « incarnations » (de cette dernière conviction. La vérité, selon M. S., est que la nature humaine est indéfiniment modifiable, mais ne peut se modifier que lentement (p. 4 27). (L'indétinité des modifications, est-il besoin de le dire ? est id une opinion systématique de l'auteur, une conséquence de la théorie absolue de l'évolution.)
L'auteur cite h l'appui de la ténacité des peuples dans leurs habitudes Texempie vivant de la France qui, depuis trois générations travaille vainement à changer, féDoluHomuàrement les caractères essentiels de son organisation sociale, et retombe toujonrs dans le despotisme, sans d'ailleurs s'affranchir de la bureaucratie. Peutêtre aurait-on le droit de lui objecter à ce sujet Tune de ses propres maximes, — qui est de ne porter de jugements que sur une période de suffisante durée, — et aussi de l'engager, sans vouloir nier une vérité affiigeante et rrop évidente, à tenir compte des changements réels, rapides et durables, que la Révolution française a apportés dans les conditions sociales du peuple français et de ceux dont elle a été une force impulsive dans les conditions politiques des autres nations.
Au procédé impuissant des révolutions, M. S. oppose la marche cachée de l'érolution, qui donne à des germes d'abord insensibles d'immenses développements hnprévoyables. Mais comment ne pas réclamer ici contre l'oubli des grandes causes, sans l'action desquelles on n'aurait rien h attendre des conséquences des petites? L'histoire de la presse est un exemple fort bien choisi (p. 4 32) ; mais s'il nous montre ce qu'une petite invention peut engendrer de grand, par voie d'évolution, il ne nous permet pourtant pas de négliger la part que prennent aux effets de cette découverte, des forces dont l'évolution n'est point si facile à assigner: savoir l'ardeur et la liberté des esprits qui trouvent dans la presse un moyen d'expansion.
Nous voulions aujourd'hui nous borner à exposer les vues de M. S», et garder
la critique pour le moment des conclusions. Cependant^ les objections nous étant venues sous la plume, cornaient ne pas remarquer que la contradiction des deux maximes que Fauteur rejette simultanémentaunomde l'évolution, s'explique parfaî* tement et se lève, selon la commune manière de voir, en les admettant toutes deux, mais avecdes portées respectivement limitées? V homme est toujours le même, c'està-dire qu'il existe un fond de nature humaine invariable, facile à reconnaître chez toutes les races et dans tout le cours de l'histoire. Et il est facile de changer la nature humaine^ c'est-à-dire la part modiûable de cette nature : si ce n'est facile, c'est au moins faisable. La preuve de cette dernière vérité peut se tirer des cas où un peuple recevant des institutions par la force, à la suite d'nne conquête, modifie profondément ses habitudes, sous l'action des lois qu'on lui a imposées. Les Gaulois, depuis César jusqu'au temps de Hlodwig, et depuis Hlodwig jusqu'au temps de la Féodalité ont changé deux fois leurs manières d'être et de sentir, et ce n'est point d'eux-mêmes qu'ils les ont changées une fois ni l'autre.
L'auteur achève la description des principaux traits des difficultés intellectuelles en insistant sur a l'insuffisance de plasticité de la faculté conceptive. x> Un premier défaut portait sur ce que cette faculté, chez l'homme, n'a point une complexité en rapport avec la complexité des éléments dont il faut tenir compte pour appliquer la théorie de l'évolution à la science sociale. Un second défaut consiste dans la faible aptitude de l'esprit à se plier à des idées ou à des faits peu accoutumés; et comme nos sociétés renferment un très-gn^^d nombre d'éléments de toutes provenances, dont l'harmonie ne s'est pas faite, il en résulte que, si nous ne comprenons rien à ce qui contredit nos façons d'être, inversement nous acceptons des opinions et coutumes contradictoires, et même d'une contradiction frappante, par cela seul qu'elles nous sont familières. Elles régnent autour de nous et dictent les jugements communs. Il y a ici chez l'auteur une peinture singulièrement énergique et piquante du désordre mental et des anomalies que présentent l'Angleterre et l'Europe entière, grâce au mélange incompréhensible et bizarre des préceptes d'amour et des pratiques d'égoïsme et de haine. L'étalage des sentiments chrétiens et l'énormité des institutions de guerre forment aux yeux du philosophe un spectacle indigne et répugnant que l'auteur met au compte de l'évolution (p. 142-157).
Après les àïîàcuiiés inteltectuelles nenneniles émotionnelles. Un exemple instructif et curieux de ces dernières est pris du jugement étrange, à le voir en lui-même^ et pourtant presque universel, que portent les gens de deux séries défaits historiques que voici. D'une part, c'est la Révolution française qui, à la suite des abus et crimes de tous genres de l'ancien régime, au milieu d'une tourmente d'événements et de passions dont il est difficile de donner une juste idée, et pour obtenir un résultat immense, à la fin favorable, a frappé quelques milliers de victimes du supplice de la hache. D*une autre part, c'est un usurpateur et un conquérant. Napoléon V'y qui a volé à ses compatriotes leur liberté, qui a menti, qui a tué, qui s'est fait un jeu des traités, qui a foulé sous ses pieds les peuples et leur chefs, qui changeant perpétuellement de desseins et s'en proposant d'inexécutables, n'a finalement rien fondé, qui a conduit son pays delà gloire à rirrémédiable défaite, et qui, pour tout cela, a fait périr des millions d'hommes sur les champs de bataille ou par les mi-
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afares de la gaerre, Ëhbien ! quel est le jugement le plui ordinaire sur ces deux OB? -^ M. S. parle du jugement des Anglais^ et celui des Français n'est encore que trop communément le même. — Ce jugement glorifie Napoléon et n'admet point d*excuses pour les agents de la Terreur. Et quelle est la cause de ce ren? ersement du bon sens, dans l'appréciation comparative de certains hommes et de deux phases de l'histoire ? la passion : Tamour et la haine, avec les préjugés qui les alimeotent (165-471).
L'auteur rattache à ce genre de difficultés le respect du pouvoir^ le prestige de rantoritéy la croyance à des dons particuliers que les gouyernements auraient, pour découvrir la vérité, trouver des remèdes aux maux dont souffrent les populations et employer les moyens appropriés à chaque but qu'il s'agit d'atteindre. Et en effet, ce sont bien les passions humaines qui sont responsables de ce qu'on attribue de puissance et d'efficacité exagérée à l'action gouvernementale, sans songer que les gouvernants partagent les préjugés et les vices des gouvernés, et en ont d'au*très en plus, avec des causes particulières d'aveuglement ou de maladresse dans tout ce qu'ils entreprennent. Noos ne pouvons ici qu'engager le lecteur àchercher les détails curieux et parfois amusants que l'auteur donne au sujet des mauvais effets, ou des effets imprévus des mesures que prend l'autorité, ou du chaos des règlements et de ce qu'on pourrait appeler la tenue des livres de chaque réforme et de chaque loi, ou enfin de la gérootocraiie et de la force qu'elle donne à la roQliae, en tout ce que dirige l'État, par opposition aux administrations privées et ùiiéres9ées (172-185).
M. S. fait remonter le respect supertitieux du pouvoir, en vertu du principe de l'hérédité physiologique, jusqu'aux anciennes manifestations fétichistes de ce respect dont les tribus sauvages nous offrent encore des exemples. Il établit, ce qui est moins hypothétique, un rapport inverse de croissance ou de décroissance entre le penchant mental àï fidélité et l'aptitude à la libre coopération. Il signale d'ailleurs le danger qui se rencontre a même en un société civilisée, si le sentiment de la subordination va s'affaiblissent, sans qu'il y ait compensation du c6té de l'empire sur 8oi-mème.i> Nais M. S. aurait bien dû laisser aux écrivains d'une autre école, et aux déclamateurs, ce qu'il ajoute, à ce propos, d'un a danger de dissolution sociale » dont la France, dit-il, serait actuellement un exemple (p. 190). La France est assurément dans une passe d'anarchie politique, et de là naissent pour elle de graves dangers, an dedans et au dehors ; mais quant à une Uissoluticn sociale, il n'y a pas encore des yeta assez perspicaces pour en apercevoir les germes chez elle, attendu que toutes ses institutions civiles ont conservé leur force et leur régularité dans les cir* constances les plus critiques.
Citons maintenant les derniers mots de ce chapitre des difficultés qui proviennent des passions. Ils nous remettront dans le courant général des idées de l'ouvrage. « Noos venons d'entrer dans un champ d'une vaste étendue, dont la majeure partie est encore à explorer. Les effets de l'impatience ; les effets de cette admiration qui glorifie tout dans les succès militaires ; les effets de ce sentiment qui rend les hommes soumis à Tautorîté, parce qu'il entretient chez eux un respect superstitieux pour l'agent qui l'exerce — ce ne sont là que quelques-uns des effets produits par la passion sur les idées sociologiques. Il nous en reste divers autres à décrire et à
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illustrer par des exemples. Noas nous proposons de nous en occuper dans des chapitres qui porteront pour titres i Les préjugés de l'éducation, les préjugés du patriotisme, les préjugés de classe, les préjugés politiques et les préjugés théologiques » (p. 192). Remettons à un autre jotur la revue des préjugés, à passser à la snite de M. S., et restons en là pour aujourd'hui ; mais non sam relever, dans rénumération, un important oubli. Quelque attachement que ce philoso]^e professe pour la méthode et pour Tœuvre bienfaisante des sciences, il est impoaaible. qu'il ne connaisse point par expérience telle chose que les préjugés « delà science v : nous dirions plus justement les préjugés tu des savants^ n n'était que d'ordinaire on les trouve plus fortement représentés chei des penseurs qui n'ont pas acquis des droits spéciaux et éclatants à ce titre de savants. Quoi qu'il en soit, les préjugés de la science, ce sont les hypothèses, et M. S. sait mieux que nous combien de fois les hypothèses sur la nature, l'origine ou la marche de l'humanité ont haussé la science sociale. Il a lui-même son hypothèse, qui est le principe de révoUition porté à l'absolu, et que naturellement il pense valoir mieux que les hypothèses des autres. Mais d'autres, tant philosophes, que savants, en jugent autrement. Cela aussi est <( une difficulté do la science sociale. »
Les CLA86VS dirigbantis, par M. Charles Bigot. (Paris, Charpentier, 1875.)
L'auteur est un homme de goût, de sens et d'esprit, qui appartient à notre grand parti républicain et qui lui fait honneur. Il a bien vu nos inGrmités sociales, et il les décrit exactement, sans mettre trop de noir en son tableau, peut-être même en adoucissant légèrement les couleurs. L'ouvrage est une excellente étude d'éthologie appliquée à la société française. Il est semé d'observations justes, mais qui ne vont pas toujours au fond des choses. Ce qu'on peut dire du style, c'est qu'il est clair et élégant, qu'il chemine d'un train facile et naturel, et mène agréablement d'une page à l'autre jusqu'à la dernière, mais qu'on y désirerait en certains endroits un peu plus de vigueur et d'élévation.
Nous signalons particulièrement dans le livre I le chapitre II sur le clergé, et le chapitre IV sur la presse ; dans le livre II, le chapitre IV sur les femmes ; dans le livre III, le chapitre VI sur le péché capital de nos classes dirigeantes : la peur. Ce dernier surtout est remarquable : nous en détachons le passage suivant qui ne peut manquer d'être goûté de nos lecteurs :
<K Nous n'avons pas tout dit encore. Si les théologiens de quelque religion à venir font à leur tour une liste des péchés capitaux, il en est un qu'ils feront bien de ne pas oublier : c'est la peur.
j> La peur a joué un rêle tout particulièrement grave dans l'histoire de noire siècle : les historiens qui voudront chercher les causes cachées des événements auront à lui faire une part considérable ; la peur a été par excellence le mauvais
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génie de U France depuis soixante-dix années. Celte peur a été d'une espèce \wSa particulière. On a vu ailleurs des multitudes ignorantes, promptes à s'affoler, perdre la tèle, s'abandonner à l'épouvante. Chez nous, c'est parmi les classa dirigeantes surtout, parmi celles qni ont reçu Tinstruction, celles qui possôifent ou qui doivent posséder l'expérience, que la peur a fait ses ravages.
• On a vu ailleurs des démocratie^ défiantes, jalouses, voyant dans toute supériorité une menace pour la liberté. Ce sont là des craintes excusables dans leurs esès mêmes. La peur de la bourgeoisie française a été d'une autre espèce ; la peur de la liberté, la peur du progrès, surtout la peur pour la peur même ; la crainte pour ses biens, sa sécurité, son repos : T inquiétude égoïste et personnelle; la forme la moins élevée de la peur^ le véritable sens de ce mol si laid.
> La peur! sous Louis- Philippe déjà elle menait la bourgeoisie ; elle la faisait applaudir aux lois de 1835 contre la presse; elle la poussait à soutenir M. Guizot aux éleclioos, contre les vœtu et les besoins du pays, contre son propre seutiment. Mais c'est depuis 1848 surtout que la peur a dominé notre temps : la bour^ geoiaie a perdu la l6te en juin 4848, et depuis ne Ta jamais tout à fait retrouvée.
» Peur sotte, comme au fond Test toujours la peur, qui a pour effet premier de tronUer la raison et de paralyser l'énergie ; peur sotte au premier chef, car nous l'avons vue venir surtout quand le temps de craindre était passé, trembler d'autant plus que les raisons de trembler avaient disparu. En 1848> au mois de février, les gens sensés prévoyaient les difficultés que devaient entraîner et certaines idées sociales alors en faveur, et la crise fioancière inévitable qui allait rendra impossible le travail, La bourgeoisie était bien tranquille alors. Elle applaudissait aux paroles de M. de Girardin : « Confiance I confiance \ > Les journées de juin vinrent. €e fut en juillet, en août, que l'épouvante se propagea comme an incendie, alors précisément que l'émeute vaincue n'avait ni l'envie ni la pos* âbiiiiéde renaître. En 1871, la bourgeoisie parisienne, après avoir fait brave* ment son devoir durant le siège, était partie pour la province au lendemain de la capitulation pour se refaire, bien tranquille sur Paris vaincu. Quel danger y avaitil du côté de l'intérieur? L'insurrection du 18 mars se dressa soudain, et quelle insurreciion I II fallut deux mois pour la réduire. Ce fut quand elle fut réduite sur* tout que la bourgeoisie se mit à trembler de tous ses membres. Trente mille hommes avaient été tués dans les rues de Paris, plus de trente autres mille élaîoit sur les pontons. La Commune, qui n'avait jamais eu de chefs, n'avait plus de soldats. L'état de siège s'étendait sur la moitié de la France. Ëh bien ! ce fut ce moment même que la bourgeoisie choisit pour avoir peur. Quatre années ont passé ; elle n'a pas cessé de revoir la Commune dans ses rêves ; elle croit encore lu péril social : le spectre du pétrole la hante toujours.
9 Peur sotte, avons-nous dit ; peiu* d'autant plus sotte que loin de faire ce qui pnt vraiment être utile, elle fait justement ce qui dépend d'elle pour ramener le mai qu'elle redoute. La veille du péril il y avait peut-être un moyen de l'empêt^ cW encore d'éclater: il fallait du moins se préparer à le combattre ; le lendemain ii oe reste plus qu'à conjurer hon retour. On y parvient, non pas en s'en prenant au passé, mais surtout en envisageant l'avenir d'un regard viril. Une révolte surgit, il £aut la vaincre : elle est vaincue^ cherches les causes qui l'ont fait naître,
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pour empêcher qu'elle ne renaisse ; surtout interrogez -vous vous-même ; demandei-vous ce que vous avez fait et n*auriez pas dû faire : |ce que vous n'avez pas fait et qu'il eût été juste de faire: ne négligez rien, suivant la parole de Bos* suet, de ce qui peut être prévu par conseil et par prévoyance.
» La bourgeoisie n'a jamais rien su faire de pareil. Plus les événements lui ont infligé de dures leçons, plus sa peur s'est obstinée dans les systèmes condamnés par Texpérience. Victorieuse, elle n'a corrigé aucun abus. Elle a vu les monarchies impuissantes à résister à la révolution : elle n'en persiste pas moins à vouloir relever un trône I Elle a vu le césarisme s'abtmant dans la honte et les désastres : elle n'en persiste pas moins à appeler un sauveur'. Elle a vu la répression employée en vain : elle n'en persiste pas moins à mettre toute son espérance dans la répression ! La peur, plus encore que la faim, mériterait l'épithète du poète : mauvaise conseillère.
» Mauvaise conseillère, car ce n*est pas la sottise seulement qu'elle conseille, c'est aussi la férocité, c Ventre afifiamé n'a pas d'oreilles, > dit le proverbe ; cœur effaré en a moins encore. Toutes les réactions ont été atroces : ce n'est pas la vengeance seulement qui les a faites ainsi : c'est la peur. G*était moins encore ce que l'on avait subi que ce que Ton avait craint que l'on vengeait : c'était les angoisses de sa propre lâcheté qu'on voulait faire expier à ceux devant qui l'on avait tremblé. Tous les êtres lâches sont naturellement cruels ; et, parmi les tyrans, de Néron à Macbeth, les plus poltrons ont toujours été les plus sanguinaires. La ven* geance du moins met quelque proportion entre l'injure et l'expiation : la peur n'en met aucune, parce que, sotte et troublée, elle grossit toutes choses à la mesure de son propre affolement. « Bourdon de TOise, écrit M. Thiers dans son Histoire de la Révolution, féroce comme un homme qui avait peur. » Aucun trait de Tacite n'est plus profond. Il n'est violence que la peur n'accepte, il n'est atrocité qu'elle n'approuve. En 4849, on fit des lois spéciales contre les insurgés vaincus, on leur donna un effet rétroactif ; la bourgeoisie effrayée approuva celte violation de toutes les règles de la justice. En 1851, on avait épouvanté la bourgeoisie avec le spectre rouge : elle acclama le coup d'État. Suppression des journaux, état de siège, destruction delà liberté individuelle, organisation du despotisme^ tout lui parut bon, jusqu'aux commissions mixtes, jusqu'aux déportations et aux transportations. Dixhuit années, elle soutint l'empire ; elle le soutint encore au dernier plébisciste. Avait- elle oublié son origine sanglante, avait-elle oublié son dédain pour les lois ? Non, elle savait qu'il s'était appelé d'abord le crime et ensuite la corruption ; qu'il pouvait, d'après le plébiscite même, lancer la France sans la consulter dans la plus terrible aventure. Elle-même, dans son langage, ne ménageait plus l'empire ; elle était redevenue frondeuse pour le pouvoir ; mais on lui montra la France livrée au désordre et à l'anarchie si elle répondait NoUy si elle votait avec l'opposition : il n'en fallut pas davantage. La bourgeoisie eut peur : elle vota comme on voulait qu'elle votât.»
Le rédacteur ^gérant : F. Pillo.N.
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5«« ANNÉE. 10 FÉVRIER 1876. Mo $
POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE
LBS LOIS NATURILLES
Tout ce qui est de l'ordre ou de la dépendance de la volonté libre dans le monde est en dehors des conditions d'inflexibilité, d'invariabilité des lois naturelles, en dehors des prévisions certaines, en dehors des sciences. Sans doute, un système peut abuser de ce que les phéno« mènes passionnels et volontaires sont tous liés à d'autres phénomènes^ qni appartiennent, eux, par leur espèce, à la série inflexible, pour soutenir que ceux-là sont tous aussi de la môme espèce au fond que ceuxci, et partagent leur détermination. Mais ce n'est qu'un système. Et au fait, en supposant même explorés et clairement définis, des liens qui sur plus d'un point ne sont encore que soupçonnés : il reste que certains consistent en l'établissement de conditions préalables nécessaires, maïs différentes des causes actives; certains sont formés par des concomitances où l'on ne saisit pas mieuxune cause qu'on ne voit une identité de qualités^ et certains sont tels enfin que la partie physique des faits suit la partie psychique au lieu de la précéder. II faut môme dire qu'il qu'il n'y a rien dans les sciences, pas la moindre vérité scientifique acquise, qui tende à prouver que^ partout oii il y a vie^ les phénomènes premiers initiateurs n'ont pas été ou ne sont pas du genre psychique. Mais bornoos-nous à cette thèse : que les faits de l'ordre de la volonté — consciente et réfléchie, car nous ne voulons parler que de celle-là — sortent du groupe des lois naturelles et sont hors de l'atteinte des sciences. Si «la science» prétend les envelopper, elle usurpe son nom, et n'a droit qu'au nom de doctrine philosophique contestée, et de système.
C'est pour cela que la doctrine des miracles a pu se soutenir sans trop de désavantage logique, tant qu'elle n'a point eu affaire à l'analyse historique et à l'analyse psychologique. Ces sciences ont établi que les prétendus miracles envisagés dans Tordre naturel et physique de l'univers, sont de simples faits de l'ordre mental, individuel ou collectif; et
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celaen vertu de probabilités si grandes qu'elles ont valeur pratique de certitude pour le bon sens non prévenu. Mais tant que les négateurs des miracles n*ont su opposer à la foi mal dirigée de leurs adversaires que la constance des lois naturelles et renchainement nécessaire des faits, les théistes hommes de foi ont pu leur répondre que les lois naturelles elles-mêmes, étant enveloppées dans la loi de la volonté première et universelle de l'Auteur des choses, les miracles, à savoir les dérogations motivées et voulues à l'action abandonnée des lois naturelles, rentrent dans cette loi pi us "générale de la volonté suprême et, loin de troubler Tordre, l'embrassent et le parachèvent dans un ordre supérieur, l'ordre providentiel; à peu près comme on pourrait dire que l'apparition des volontés humaines qui, elles aussi, apportent de si grands troubles apparents dans le jeu des phénomènes terrestres, et de certaines interruptioQS dans les effets prévoyables des lois les plus constantes, telles que la pesanteur, est pourtant un accomplissement de la création : l'apparition de la liberté. Et avant la liberté môme, pouvaient-ils ajouter, la création des animaux avec leur faculté de mouvements spontanés, constituait un ordre, non pas contradictoire à Tordre antérieur plus brut, mais qui pourtant semblait en troubler la simple constance et la parfaite uniformité de jeu, à mesure que ces êtres nouveaux y introduisaient d'apparents désordres en vue de la réalisation de fins supérieures.
Si cette remarque est fondée^il s'en présente aussitôt une autre d'une extrême importance pour les religions : c'est qu'il reste aux théistes partisans des miracles une retraite dans laquelle la méthode scientifique n'a pas le droit d'intervenir et de les poursuivre. Cette retraite leur est assurée, et il serait injuste, il serait d'un esprit peu épuré et peu élevé, tel que précisément ne doit pas être Tesprit d'un négateur des grossiers miracles physiques, de considérer cette retraite comme le dernier refuge de gens fatalement destinés à être forcés à la fin jusque dans celui-là. Passer d'une illusion certaine et désormais nuisible, on pourrait parfois aller jusqu'à dire peu honorable, à une foi du moins raisonnable, ce serait un grand progrès pour le sentiment religieux, pour la pensée religieuse; et de ce que les hommes de foi prendraient ce parti, en se retirant d'un terrain indéfendable, de ce que nous-mêmes nous ne partagerions pas leur croyance, établie tout entière sur un terrain meilleur, il ne faudrait pas conclure que nous aurions la même force et les mômes ressources pour les assiéger dans leur nouvelle forteresse. DalUeurs à quoi bon? et surtout de quel droit? Ne devons-nous pas étendre le respect de la vérité jusqu'au respect de la vérité possible? La croyance que nous ne partageons pas n'est-elle point une partie de la conscience d'autrui, et ses droits ne sont-ils pas en cela tout pareils à ceux de notre propre conscience, affirmative ou négative qu'elle soit?
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Cette retraite, cette forteresse, où le niiracle tient toujours pour sustenter ia foi religieuse, c'est le domaine qui échappe aux lois naturelles infleiiblea et invariables, le domaine de la volonté personnelle et de ses secrets mobiles, parmi lesquels il sera toujours permis k ceux qui croîtront en posséder l'expérience interne, de compter les actions ou les influences « d'ordre surnaturel » dont la source est dans une autre tolonté. La grâce divine dans le for intérieur, la foi elle-même qui en est le don, l'encouragement an bien et les espérances du salut ; puis, et par l'application du même principe à la conception de l'histoire, la croyance facultative à l'inspiration et aux missions providentielles et révélatrices ; enfin une extension et une adaptation de ces vues intimes aox spéculations sur l'ordre général de Tunivers et la destinée humaine, voilà le champ qui reste ouvert à la conscience religieuse, et pleinement disponible pour elle, après que l'esprit a renoncé résolument à disputer aox sciences le terrain qu'elles ont conquis et^qu'elles garderont. Ce champ n'estril pas assez vaste? Il est immense et il est libre* Quant à nous, nous pensons que la religion n'a rien à perdre de sérieux ou de bon k s'y renfermer, et que les sciences lui rendent un service inappréciable en la forçant à s'affranchir des basses superstitions, des fictions enfantines et du culte de la lettre et de la légende, pour se spiritualiser. Le choix lui est offert de s'assurer une place enfin légitime auprès de la raison» comme de tout temps elle en a pris une dans la conscience irréfléchie, ou de devenir de plus en plus quelque chose de semblable à une imposture. Si nous éprouvons un étonnement, c'est de voir des hommes auxquels on devrait supposer des notions correctes de Tordre des sciences et un sentiment sincère et noble de ce qui seul a da prix dans la foi^ parmi les protestants notamment, opposer encore une si forte résistance à l'épuration devenue nécessaire. Nous ne voyons qu'une explication à la conduite des conservateurs religieux, aussi mal inspirés chez nous que les conservateurs politiques : ils confondent avec l'intérêt de la religion l'intérêt qu'ils se trouvent à eux-mêmes à conduire les ignorants avec les instruments de l'ignorance. Cette explication n'est certes pas k leur avantage.
L'exception que nous avons revendiquée pour le domaine de la volonté, au regard des liens inflexibles et invariables de la nature, revient en somme à la distinction qui a été présentée et développée à celte même place (1) entre la loi conçue comme le commandement d'une volonté, sous le contrôle de la raison, et la loi vue dans un enchaînement constant de faits et d'événements déterminés par une causalité non libre. Le premier de ces deux sens, qui est l'ancien et le primitif, se
(1) Voyes les n?* &i et 45 do la Critique philosophiqw^ quatrième aanée, artldles de
rapporte à une obligation et suppose la pouibilité que l'agent obligé en vertu de la loi se conforme à l'obligation ou la viole. Le second, au contraire, est relatif à ce qui est une donnée d'existence ou de conséquence; il implique P impossibilité que cela soit autrement. Sous la première acception se rangent la loi morale, les lois civiles et politiques, les lois religieuses, tout ce qui s'ordonne ou se conseille au nom d'une autorité de quelque nature qu'elle soit, mais dont la réalisation dépend de la liberté de quelqu'un. A la seconde acception appartiennent toutes les nécessités d'ôtre ou de devenir 4lont témoignent pour nous l'uniformité, l'invariabilité des liens des phénomènes naturels, les associations constantes de ces phénomènes dans les mômes groupes, et leurs consécutions constantes qui permettent de prévoir sûrement les conséquents là où les antécédents sont donnés.
Le sens antique du mot loi» celui de loi qui oblige et commande, a engendré le sens nouveau admis dans les sciences, parce que les savants, dans leur préoccupation Ihéologique, ont d'abord envisagé les lois nécessaires de la nature comme un établissement arbitraire dû à un premier commandement, et leur constance, où les volontés d'ordre secondaire ne peuvent plus rien, comme l'effet d'une première volonté, d'une liberté fondamentale à l'origine des choses. Quand nous disons arbitraire^ nous ne voulons pas dire sans raison, quoique des penseurs soient allé logiquement jusque-là, mais exempt de toute nécessité qu'il faille distinguer de r<irbitre môme de TÂuteur. Peu à peu, la connaissance des lois naturelles s'étant beaucoup étendue, le sentiment de l'invariabilité du lien des phénomènes ayant pris une grande force, et l'emploi du mot /ot pour signifier ce lien se trouvant familier à tous, sans que les savants aient conservé l'habitude de s'enquérir de l'origine ou de l'essence métaphysique des lois de l'univers, il est arrivé que les idées de loi et de nécessité d'être ou de faire se sont associées dans les esprits, — sauf pourtant dans le langage du droit civil et pénal, — et alors est venue cette confusion dont le déterminisme absolu profite Qptre la loi morale qui prescrit et la loi naturelle qui détermine, et cette contradiction d'un môme nom donné à ce qui oblige sans forcer, et à ce qui force sans obliger.
Nous ne sommes pas au bout des équivoques. Il y en a une autre bien importante à signaler pour qui veut éclaircir définitivement le sens des lois naturelles, et par suite bien définir la méthode scientifique et en circonscrire le domaine. Nous avons parlé de la volonté, puis de la loi, en un sens qui échappe aux sciences de la nature ; nous aurons à parler maintenant de la cause^ et encore une fois de la substance^ en considérant cette dernière idée sous un aspect plus scientifique que nous ne l'avons fait dans d'autres articles. Mais terminons ici par une remarque utile à l'éclaircissement de ce qui précède. On pourrait nous
KÉTISEZ DONC VOS FORMULES. 2t
reprocher d'avoir fait usage de l'idée de liberté, et d'avoir supposé la rÛité da libre arbitre pour appuyer AeÈ thèses relatives à la méthode des sciences et aux bornes de a la science ». Ce serait de notre part une fiorte de pétition de principe, l'adversaire n'admettant rien de pareil qoi vienne limiter, dans sa pensée, le champ du déterminisme. Il est vrai que, dans la nôtre, le libre arbitre est quelque chose de réel, el natu-« rellement nous ne renonçons pas à nous adresser à ceux qui pensent eomme nous. Néanmoins le reproche ne saurait nous atteindre, parce qœ, yis-à-vis d'un adversaire^ Tusage que nous faisons de la liberté est purement négatif. N'oublions pas qu'il s'agit de science et non de philosophie et de systèmes. Si un contradicteur ,veut nous démontrer scientiflquement, c'est-à-dire en usant de la méthode d'une science déterminée, et des vérités acquises à cette science, qu'il n'existe aucune limite au déterminisme des phénomènes, nous sommes prêts à entendre cette démonstration dont nous n'avons pas encore le moindre soupçon. Nous* verrons après. Mais si l'on met en avant une construction philosophique, une grande induction justiciable de la logique, nous opposerons à l'afifinnation la critique, à une doctrine une autre doctrine, et, en aUendant que la querelle soit vidée, nous continuerons à soutenir que la méthode des sciences opère sur un champ borné, ce qui est ici notre tmiqae thèse.
REVISEZ DONC VOS FORUULES
Le parii républicain ne ferait pas mal de reviser ses vieilles formules, afin â*en préciser le sens, et de sortir enfin des lieux communs d'une démocratie superficielle, routinière et bavarde. Les programmes démo* pratiques de Paris ressemblent un peu trop, il me parait, h, des espèces de confessions de foi dont les mots sacrés doivent être répétés avec une fidélité religieuse par les candidats, sous peine d'excommunication, mais n'embarrassent guère les consciences, parce que chacun au fond reste libre de les interpréter à sa manière. Voici, par exemple, deux articles qui y figurent et sur lesquels il serait bien utile qu'on s'expliquât nettement : l'enseignement laïque et la séparation de l'Église et de YÈM.
Laïcité de l'enseignement! Il n'est rien de mieux; mais encore faut-il savoir quelle idée on met sous ce mot laieité. D'honnêtes citoyens, qui se croient et se disent avancés^ entendent par enseignement laïque un enseignement réduit aux faits, à ce qui se voit, à ce qui se touche, à ce qui se démontre, comme ils disent, un enseignement purgé de tout
32 RBVISEZ DONC VOS PORMULBS.
élément rationnel et idéal, un enseignement neutre en morale et ftystématiquement séparé de Téducation. Si la laïcité de l'enseignement est ainsi comprise, je n'hésite pas à dire qu'elle ne présente auoun intérêt, parce qu'elle ne peut rien changer à notre régime pédagogique et mental. Je dis que les partisans de l'école neutre en morale abandonnent en fait le monopole de Téducation à Téglise papiste. Je dis que ces mots KMeignemmt laïque sont absolument sans portée s'ils ne signifient enseignement laïque de la morale, e'est*à-dire enseignement de la' morale naturelle et rationnelle^ indépendante des religions et des Églises.
Séparation de rËglise et de l'État I Pour les citoyens avancés qui la proposent, cette séparation est unie à la pleine liberté des associations ; ce qui veut dire que la vaste association papiste devrait, selon eux, en France comme aux États-Unis, former une institution privée pleinement indépendante de l'État. Ils ne se demandent pas si ce régime américain de la séparation peut être transporté sans danger dans un pays oh le papisme constitue une immense force politico-religieuse sans contre* poids. Je tiens qu'ils pèchent contre la bonne méthode politique. La séparation de l'Église et de l'État doit suivre et non précéder le développement de l'esprit d'association, de l'esprit communal, de l'instruction populaire et de la vie politique.
Mais, dit-on, l'État est incompétent et doit être neutre en matière religieuse^ et la neutralité implique la séparation. — Je réponds par un distinguo bien simple. Oui, sans doute, il est fort naturel que TÉtat se déclare incompétent et neutre en matière de rites et de cérémonies, de dogmes et de croyances surnaturalistes, et qu'il laisse en conséquence chacun libre de choisir son dieu et de l'adorer dans la langue et selon les formes qui lui plaisent. Mais l'incompétence et la neutralité de l'État ne sauraient s'étendre à la morale et à la politique, à l'enseignement de la morale et de la politique. Or, on sait bien que dans une religion telle que le papisme, il y a autre chose que des dogmes et des rites, il y a une morale et une politique qui se présentent revêtues du caractère absolu de la révélation et qu'upo autorité soi-disant infaillible impose à la croyance et à la conscience des fidèles. L'État libéral, qui a, lui aussi, une morale sur laquelle il repose et dont il tire ses droits et ses devoirs, peut-il se désintéresser de cette morale et de cette politique de l'Église papiste? Si je parlais ici la langue irrespectueuse du dix-huitième siècle, , je dirais qu'il y a dans une religion telle que le papisme deux éléments, l'élément superstition et l'élément fanatisme. L'État peut et doit observer la neutralité en présence du premier; il ne le peut ni ne le doit en présence du second.
Doncy ce qui importe avant tout, c'est d'assurer l'avenir du droit commun en assurant la subordination effective de l'Église à l'État, laquelle se fonde rationnellement sur la subordination des religions à la
REVISEZ SOKC VOS POHHULES. il
morale naturelle. La séparation viendra plus tard : après renseignement laïque, après l'assistance laïque, après la décentralisation sérieuse et profonde, après la liberté des associations laïques indépendantes du papisme. F. Pillon.
Depuis le Concile de 1870, l'idée américaine de la séparation des Églises et de l'Élat a perdu du terrain en Europe. Nos démocrates de tradition sont sur ce point, comme sur d'autres, quelque peu en retard. En Angleterre, la question divise les libéraux. Un grand nombre se prononcent contre la suppression de TÉglise établie dans laquelle ils voient un danger national. « Ils savent, lisons-nous dans un article de la Fortrdghtly Review^ qu'en vertu de ses liens avec l'État, TÉglise d'Angleterre est pénétrée d'idées laïques plus que touto autre communion de la chrétienté et que la rupture de ces liens est un objet cher à ceux qui désirent que les membres de son clergé cessent d'être les ministres du peuple pour devenir un véritable ordre sacerdotal. Ils prévoient que ce qui est appelé Désétablissement {Disestablishment) signifierait pratiquement l'établissement par la loi d'une vaste corporation irresponsable, séparée de la nation pour la première fois dans l'histoire de l'Angleterre, mais dotée d'une si énorme part de la propriété nationale qu'elle deviendrait un pouvoir menaçant dans l'État, maître qu'elle serait d'une forteresse dans chaque paroisse et des plus grandes constructions ec« clésiastiques qui existent en Angleterre. Cette corporation serait cléricale et épiscopale dans un sens que l'Angleterre n'a pas encore connu, car les offices séculiers, maintenant remplis par les clergymen comme serviteurs de l'État, seraient alors sacrifiés au culte public et à l'instruction religieuse, tandis que dans quelque futur synode, la prépondérance serait assurée aux votes du clergé sur ceux des laïques et aux votes des évêques sur ceux du clergé inférieur. L'exemple de l'Ecosse et de l'Amérique ne les encourage pas à espérer qu*une Église ainsi constituée serait moins exclusive socialement ou moins aristocratique dans son esprit que l'Église actuelle d'Angleterre, — qu'elle renfermerait une proportion plus grande ou à peu près aussi grande de pensée philosophique et de charité éclairée. L'exemple de la Hollande et de la Belgique leur apprend que l'ultramontanisme est fort partout oti rérasliauisme est faible, et les observations qu'ils font en un pays voi^ sin les avertissent de prendre garde de laisser échapper la substance de la liberté religieuse pour saisir un fantôme d'égalité religieuse» (i),.
(1) The Fortnightly Review^ numéro de février 1S76, p. 192.
Nous trouvons dans le dernier numéro de la Fortnightly Remew{ïi^ de février 1876), un article intéressant sur la situation politique de notre pays. L'écrivain anglais, dont les préférences théoriques paraissent être pour la monarchie constitutionnelle, comprend et expose fort bien les raisons qui la rendent impossible en France, et qui y font de la République la forme nécessaire du gouvernement libre. Ses vues sur le danger bonapartiste sont entièrement conformes à celles que nous avons souvent exprimées dans la Critique philosophique. 11 juge, comme nous, que la crainte de ce danger honteux, toujours suspendu sur notre avenir politique, doit être pour tous les républicains le commencement de la sagesse.
M. Pelletan a publié, il y a quelques années, un piquant écrit intitulé : Qm perd gagne^ dans lequel il montrait, Thistoire à la main, qu'après une guerre, c'est souvent le vaincu qui se trouve le plus heureux. U citait, entre autres exemples, l'Autriche, qui fut phis libre et plus prospère quand elle n eut plus à tratuer à son pied le boulet de la Lombardo-Vénélie et de l'Italie. U pourrait maintenant sy'outer la France, délivrée, par les défaites de 4870> d'un système corrupteur de gouvernement, plus riche que jamais, malgré les frais de la guerre et de l'indemnité, et trouvant dans ses défaites la prudeace et la sagesse qui la rendront capable de se gouverner elle-même au lieu de se jeter dans les bras d'un sauveur. Un gain énorme est que le parti démocratique a cessé d'être un parti révolutionnaire pour devenir un parti de gouvernement. Sauf un groupe peu nombreux d'irréconciliables qui n'ont ni popularité, ni consistance, tous les hommes du mouvement s'appliquent à la défense du système établi. Ce sont par conséquent les vrais conservateurs. Ce changement favorable, qui peut procurer à la France plusieurs années de repos et de progrès régulier, est dû en partie à une institution, en partie à un homme. L'institution est la République, l'homme est Gambetta. La République n'inspire plus à personne l'infatuation juvénile que l'on puisait autrefois dans les écrivains de l'antiquité, et qui naissait de l'admiration classique pour Athènes et pour Rome. On a vu que la monarchie constitutionnelle^ telle qu'elle est pratiquée en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en Italie, garantit aux nations autant de liberté, et aux minorités une meilleure protection que la République. Hais en France, les souvenirs de la Révolution française, d'un côté, et, de Tautre, l'insuccès des diflférenles dynasties qui se sont succédé dans ce siècle, ont attaché la partie la plus active, la plus remuante et la plus hardie de la nation à l'idéal républicain. La monarchie jette cet élément puissant et dangereux dans l'opposition. La République, au contraire, le transforme en une force de conservation et de défense sociale.
La Traiice, en ce moment, présente un curieux spectacle. Le pays est tranqoflle ; il ne demande que la sécurité pour trayailler et mettre à profit une situation économique qui est en réalité plus puissante que celle d*aucun autre pays de FEorope. Ce sont les hautes classes seules et les partis politiques qui maintiennent k firision et Tagitation. (1 est vrai que Télection générale appelle chacun à la lotte. Sous ce rapport, il n'est pas sans opportunité d'examiner quelle influence et (pd prestige possèdent les différents partis. En fait, il n'en reste certainement que deux qui soient en position de se disputer la prépondérance et l'aTenir, les bonapartistes et les républicains.
Les princes d'Orléans se sont retirés de la lice politique découragés et isolés. En conséquence le parli orléaniste se dissent; quelques-uns inclinent à la Répu- Uiqae, à la suite de M. Lavergne ; d'autres inclinent au légitimisme. Il est curieux (joe ce parti, qui comptait dans ses rangs le plus grand nombre de politiciens distingués, ait toujours eu cependant si peu d'influence dans le pays. Inconnu dans les districts ruraux, il était dans les villes antipathique aux masses. Il n*a eu de son cAté que les gens intelligents et sensés, et ceux-là sont partout en minorité. Le comte de Paris aurait sans doute fait un excellent souverain constitutionnel, eomnie les deux Léopdd en Belgique. Instruit, modéré, nullement aride de l'éclat bnijant ni du pouvoir, préoccupé de ces questions économiques et industrielles qui sont la grande affaire de notre temps, il aurait présidé d'une manière adminUe au gouvernement du pays par le pays, en le guidant dans le sentier des réfinmes humanitaires. Mais il ne pouvait arriver au pouvoir que comme liéritier du comte de Ghambord et avec l'appui de toutes les forces monarchiques et cléricales, lesquelles sont, dans l'état actuel des choses, profondément divisées.
Le légitimisme uni au cléricalisme, quoique destiné à perdre la plus grande partie des sièges qu'il a occupés dans Tancienne chambre, restera un puissant parti, parce que dans un pays catholique le clergé a toujours de grandes forces à sa disposition. Toutefois nous ne devons jamais oublier qu'en France le clergé ne tient pas entièrement les populations dans sa main, comme dans les autres États qui sont sous la domination religieuse de Rome. C'est un ^es traits particuliers de la situation. Le paysan français a été soustrait à l'influence des prêtres, parce qu'il a acheté la propriété du clergé et des nobles lors de la Révolution et qu'il n'a jamais cessé de craindre que l'ancien régime ne le dépouillât de ses acquisitions, i^i devait revenir. Les dîmes, les droits seigneuriaux, la restitution de la propriété nationale, voilà ce que le paysan français redoute comme un péril qui n'a jamais été définitivement écarté de son chemin. Dans beaucoup de départements, les paysans vont rarement à la messe, plus rarement encore à confesse. Le prêtre n*a donc qu'une faible prise sur eux. Il n'a pas encore une idée des moyens d'in* tinûdation qui sont employés ailleurs, au confessionnal et dans la chaire. Il ne peut compter entièrement même sur les femmes. Contrairement à ce qui se passe dans les autres pays, le clergé a plus de puissance sur les classes riches et aisées que sv le peaple. Cependant son influence grandit, et s'il conserve les universités ealliolîqoes, il finira par se rendre mettre de l'éducation à tous les degrés, — natlre, en d'antres tenues, de l'avenir de la France.
36 LA STTUÀTIOlf.
Le légitimisme, laissé i lm*môiney n'a pas beaucoup de partisani. Le peuple des campagnes le repousse par horreur pour l'ancien régime ; le peuple des villes en vent moins encore, tandis que la bourgeoisie se venge du dédain que montre pour elle le légitimisme par une persistante hostilité.
Le parti radical, en ce moment^ ne peut compter d'adhérents que dans certaines grandes villes, Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux. Les sectes socialistes semblent avoir disparu. Gambetta a réussi à rallier la plus grande partie de la phalange démocratique à l'idée de mettre au-dessus de tout la conservation de la Repu* blique. Mais c'est là une situation transitoire. Le radicalisme et le socialisme n'ont pas cessé d'exister. Seulement ils se sont laissé discipliner, et cela est beaucoup. Le bonapartisme est la seule force qui puisse tenir les républicains modérés en échec. L'existence de ce parti est un phénomène presque inexplicable. Gomment, dans un pays intelligent comme la France, peut-il se trouver des partisans d'un système qui lui a valu trois invasions et qui, à chacune de ses chutes, lui a coûté la perte d'une partie de son territoire? Après un désastre aussi ignominieux que Sedan, penser à restaurer TEmpire, surtout au profit d*un jeune homme inconnu et d'une femme dont les antipathies religieuses ont précipité la France dans l'abtme, est quelque chose qui frise la démence. Et cependant c'est là qu'est le péel péril.
Voici où se trouve la force du bonapartisme. Le peuple a besoin de poésie, d'une légende, de souvenirs . A l'idée catholique qui s'est affaiblie et à l'enthou* siasme de 89 qui s'est évanoui, a succédé la gloire éblouissante du premier Empire. Le culte de l'Empereur devint une vérilable religion dont tous les vieux soldats étaient les missionnaires. Le second Empire coïncida avec un grand développement de la richesse et unegi*ande élévation des prix, surtout pour les produits de ragricolture. Pendant le règne de Napoléon III, les chemins de fer ont été achevés et ils ont transporté l'or de l'acheteur dans les régions les plus éloignées. Le petit cultivateur, maître de son champ, garda pour lui tout le profit et son revenu fut au moins doublé. Pour les marchandises de tout genre, même pour le vin, dont Ja production cependant fut considérablement augmentée, le prix doubla. Napoléon HI, évidemment, n'avait rien du tout à faire avec cela. Néanmoins cela se passait sous l'Empire ; c'était donc à l'Empire qu'on devait la manne bénie* G'est là ce qui se trouve à la racine de la sympathie profonde et indestructible des ruraux pour le bonapartisme. Gomme la République représente l'ordre établi et que pendant deux ans les moissons ont été abondantes et le prix du bétail plus élevé que jamais, nombre de paysans voteront pour la République. Mais, au fond, l'attachement à l'Empire subsistera.
Dans les classes éclairées, à l'exception des chasseurs de places et de l'écume du précédent régime {excepting the place-huniers and the scum of the previous régime) j il y a peu de bonapartistes, mais beaucoup sont bonapartisables, Gelui qui écrit ces lignes demandait à un député de la défunte assemblée combien de ses collègues étaient bonapartistes, c Quinze ou vingt, répondit*ii, mais trois cents au moins sont bonapartisables. n Le mot peint la situation. Le danger pour l'avenir est que les cléricaux et les monarchistes sont presque tous dans cette catégorie. Le clergé préfère Henri Y^ mais le salut de l'Église avant tout {but the safety
U SITUATION. Vt
of thechwrehbe fore ail things). Si Henri Y n'est pas possible, le clergé s'attachera nne fois de plus à l'Empire, à condition d'obtenir faveur et pouvoir. Il en est de même des monarchistes ; ils aimeraient mieux naturellement voir le trône occupé par le représentant de la légitimité, mais, par haine de la République, ils lideraient certainement à élever Napoléon IV, si honteuse et li avilissante «pie fAt' cette solutilm. H. Buffet et le parti de Vordre moral tout entier sont dans cet esprit. Lorsque M. Buffet eut l'audace de dire que le Maréchal ne consentirait jamais à se faire l'instrument du radicalisme, cela voulait dire que le Maréchal l'accepterait jamais un ministère Gambelta. C'était d'un coup d'État bonapartiste qu'il menaçait hi France.
Selon toutes les prohabilités, les élections donneront une Chambre où domine* nmt les républicains modérés et les monarchistes disposés à se rallier à la Répu« blique. Le pays aspire surtout au repos, et il votera pour le maintien de l'ordre existant. Mais nous ne devons pas penser pour cela que le péril du bonapartisme a disparu. Si la violence de la gauche avancée devait jeter quehjue inquiétude dans les esprits, on commencerait à mettre en doute l'avenir de la République, et aussitôt un courant irrésistible entraînerait le pays vers l'Empire. Lorsqu'un tel courant se produit, il va en grandissant. C'est aux républicains à conjurer le danger. Us ne sauveront la République, même une fois bien fondée, qu'à force de prudence et de sagesse {they wiU only save the Republic, even ifU were onioê nfdl fowided^ by forcé of prudence and wisdom). Comme M. Thiers Ta dit : « La République sera modérée ou elle ne sera pas. i M. Lavergne, un homme dont la pénétration est bien connue en Angleterre comme en France, décrit la situation dans les termes suivants : c Le symptôme le plus visible, qui me rassure le plus, est un apaisement marqué dans tout le pays. Sauf un petit nombre d'exceptions, qai s'agitent beaucoup, mais qui ont peu d'influence, on pourrait presque dire qu'il y resta à peine de la passion politique. Les cadres et les ambitions des partis subsistent, mais la violence a disparu. Quoique cela soit dû en grande partie à M. Gambetta et à la gauche, la cause en est plus profonde et doit être rapportée à nos infortunes. C'est, comme nous le voyons, une nouvelle justification du mot : Qui perd gagne, La situation- politique et la situation économique de la France sont aussi bonnes que possible. Gomme M. Gambetta l'a montré dans un éloquent discours, elle n'a qu'à conserver ses institutions actuelles. Ainsi, les républicains, néme les plus radicaux, sont transformés en conservateurs et deviennent soutiens de l'ordre, au lieu d'être, comme autrefois, agents du désordre. 11 ne serait pas vrai de dire que la France se trouve très*bien préparée à vivre en Répub'ique. Mais c'est maintenant la seule forme de gouvernement qui puii^se la sauver de la boDte d'tme restauration impériale et aussi de la guerre étrangère et de la guerre arile, qui en seraient las inévitables conséquences ».
38 BIBUOeRAPHIE.
BIBLIOGB.4PHIK
RipoWE A GiABLis Rbnoutibi, directeur de la Critique phiiotophiguej an sujet de ton apprteiatioQ de V Esquisse d'une pkiiosophie synihésiste^ par Charles Richard, (Parig, 1876, Librairie des sciences sociales^ 3, rue Hautefeuille. — Prix : 60 c, et par la poète, 70 e.)
Nous faisons ici une simple aononce, et non pas un compte rendu. L'annonce est promise à l*auteur, et n*est d'ailleurs que juste. Ceux de nos lecteurs qui ont trouvé de l'intérêt à V Esquisse d^une philosophie syrUhésistef ou à l'examen qui en a été fait ici (quatrième année, n^ 22), seront bien aises sans doute de connaître la réponse de M. Gh. Richard à nos critiques. Ce supplément d'instruction ne les ruinera pas.
Nous nous garderons bien de nous laisser entraîner sur un terrain de personnaités. M. R. nous reproche, dans l'introduction de sa brochure, de lui avoir tout d'abord promis l'insertion de sa réponse dans la Critique philosophique^ et puis de nous y être refusés. Peut-être aurait-il mieux fait de ne pas traduire devant le public un grief dont le public ne pourrait être rendu juge que par la publication des pièces du procès. Évidemment le mémoire et les interprétations d'une partie intéressée ne suffisent pas. Mais le publie a mieux à faire que d'examiner de tels litiges et d'en écouter les rapporteurs.
Il est vrai que M. R. veut tirer une conséquence philosophique du fait de la dissidence ainsi accusée entre nous sur un point de « casuistique » • Cette consé* ^eace est bîsarre. c Convaincu, dit-il, que la philosophie, loin de fuir les débats, doit les appeler au contraire pour dégager une lumière profitable à tous, j'aurais été heureux d'ouvrir les colonnes de ma Renue, si j'en avais possédé une, à un ami qui se serait proposé de discuter sincèrement ma manière de voir. Ma casuistique personnelle m'en aurait fait un devoir à la fois impérieux et agréable. Ch. Renoufier^ qui est pourtant très -fort en morale, puisqu'il en a fait un traité spécial, en deux remarquables volumes, arrive à une conséquence toute différente. Ce conflit antinomique n' est-il pas une preuve manifeste que^ dans tordre moral, ehaeun n'obéit qu'à sa conscience^ et que f impératif n'y joue qu*un rôle secondaire? »
M. R. croiraitril donc que l'obéissance à l'impératif moral doit rendre un homme infaillible, et par suite tous les honnêtes gens d'accord dans leurs jugements moraux particuliers? Il n'en est certes rien; rhonnêteté ne confère pas l'infaillibilitCw D'ailleurs l'opposition de la conscience personnelle à ï impératif n'est pas admissible, ce dernier ne pouvant jamais être conçu que dans une conscience.
Hâtons-nous de dire que M. R. entend par impératif une proposition qui force le jugement et non un dictamen qui oblige la conscience sans conduire nécessairement à l'acte. Mais le sens du mot impératif a été ûxé par Kant, et c'est vouloir tout embrouiller que de le changer de son autorité privée. .On peut consulter à ce sujet le dictionnaire de Uttré. M. R. va également contre la langue, contre le
ij quand il nie qu'il existe telle chose qu'une obligation mùnUe (p. 37). Imdnîl mieox s'anmoger pour présenter ses idées sans changer le sens reçu danois.
Doepolèmiqiie en régie avec M. R. nous aurait mis dans la nécessité de recti-« 1er à tons rnooDents sa terminologie philosophique, ou du moins d*en chercher mt fû pfttnoos être commune, avant d'arriver à poser seulement la question en %6|e. An reste, c'est la cause ordinaire de l'inefficacité des polémiques, tant pour fe pobfie qne pour ceux qui y prennent directement part. On trouve une immense dfficoilé à les régler et à les serrer^ dans ces sujets philosophiques, à moins de les prolonger de réplique en duplique, en triplique, etc., fort au delà de ce que ^émettent les faibles habitudes logiques du public et las convenances d'un recueil fériodiqoe qui a de nombreux sujets à traiter.
Koas renvoyons bien volontiers le lecteur à la réponse de M . R. Si, en y regardât bien, il trouve que nos critiques ont été à peu près comprises par ce dernier, et diseatées à l'aide d'arguments tant soit peu appropriés, il a besoin, qu'il nous ea croie, de donner encore quelque temps à l'étude des logiciens et des philosophes. Qu'il relise ensuite notre compte rendu, si cela lui plaît Nous ne voyons liea à y changer.
L'ÀvEBia icoilOMiovB. — Partie politique, par MèMr, (Paris, Pion et G*,
GaiUaumîn et G% 1875.)
Ea ce gros livre, H. H., laissant un moment la question spéciale d'économie politique, où il avait jusqu'ici paru s'enfermer, prend son essor vers les hautes régions. H pas^e en renie les différentes doctrines morales, politiques et sociales. La carrière parait lui être asset nouvelle. Il y porte une ardeur et une assurance jnvénfles et pleines d'inexpérience. Il est certain qu il a beaucoup lu et beaucoup étudié, mais nous defons lui déclarer franchement que ses lectures ont été bien rapides, ses études bien superficielles et qu'il est bien difficile de prendre au sé« rieoi quelques-uns de ses jugements.
Voici, par exemple, celui qu'il porte sur Kant et la philosophie critique :
fl Kant, avec sa doctrine de la raison pure, n'admettait que des principes a fnwi; les lois de la morale ne sont point tirées de l'expérience; elles se fondent sur la raison pure. Le devoir est la nécessité d'une action par respect pour la loi qui est en nous. Cette loi, c'est la loi morale^ qui nous est imposée par la raison, et la raison nous l'impose par cela seul qu'elle est la raison. On peut continuer ainsi à raisonner mdéfiniment, en ayant l'air de raisonner et en déraisonnant complètement
c Tout individu, dit-îl encore, a dans sa conscience le concept d'obligation, de devoir, de droit. — Je me sens obligé, donc je suis libre. — Si je sub obligé et libre, je suis moral; quand^ par ma liberté, j'accomplis l'obligation^ le bien s'accomplit réellement.
)) On voit dans quel cercle vîcteui tourne Kant. Il y a des gens à qui cela platt da jouer ce rôle de cheval de manège de l'absurde. L'influence de Kaot est pins grave qu*on ne le croit en France. Ou n*est pas kantiste logique; on ne connaît qne quelques bribes de son système. Mats on répète ces grands mots : la raison pure, la conscience, le sens moral, la loi morale, sans s'en faire nne idée précise, de sont des mots que chacun s'approprie et tourne tour à tour contre ses adver* saires.
» Ces mots ont été fort employés par les utopistes de 1848 et ont tenu une grande place dans les déclamations des philosophes éclectiques. On ne parlait que de la morale du devoir, du sacrifice^ de l'immolation de tous à tous.
)) A lire les livres et les journaux de cette époque, on croirait que chacun devait passer sa vie à jouer le rôle de Deciusou de Gurtius. M, Jules Simon sVcrie dans son livre du Dwoir : « Oublie-toi! sacrifie-toi I dévoue-toi! » Il est vrai que M. I Jules Simon avoue en même temps que « dans la plupart des âmes, c'est « l'amour du soi qui domine. »
» Qu'importe? ce n'est pas pour nous que nous devons vivre, c'est pour les autres. A entendre ces philosophes, l'homme n'existerait que par ses sentiments altruistes.
» Il est vrai qu'eux-mêmes sont les premiers à prouver par leur exemple que cette morale est impraticable.
» Gomme sanction de cette morale du devoir, ils invoquaient € la loi morale. »
x> La « loi morale n est malheureusement une loi que nous voyons varier de peuple à peuple, de milieu à milieu, de civilisation à civilisation. La loi morale des Taltiens, qui tuaient régulièrement les deux tiers de leurs enfants; des indigènes de la Terre de Feu, qui mangent les vieilles femmes quand ils se sentent pressés par la faim ; de la plupart des indigènes de TOcéanie, qui pratiquent l'anthropophagie comme une chose absolument normale, n'est pas exactement semblable h la loi morale d'un Parisien du dix-neuvième siècle. Entre les Parisiens mêmes, cette loi morale diffère selon les quartiers et les positions sociales/ainsi que le démontre le voisinage de nos églises et de nos théâtres.
j> 11 en est de même de l'idée de justice. Les philosophes auront beau nous dire que nous portons en nous cette idée de justice et que cette idée de justice ne dérive d'aucune autre, les faits nous prouvent que la Justice n*est pas absolue; que tous les peuples et que tous les hommes n*en ont pas la même notion ; car si la justice était un apanage de chacun de nous, nons n'aurions pas besoin de juges pour la rendre. Nous nous la rendrions nous-mêmes. 11 n'y aurait ni conflits, ni contestations. Guidés par notre concept, nous n'aurions pas besoin de lois artificielles.
» Tous ces grands mots ont eu une funeste influence. Ils nous ont habitués h remplacer des idées précises par des phrases déclamatoires. Ges mots sonores font toujours bon effet dans une péroraison. Ils ne disent pas grand'chose : c'est une raison pour qu'ils mettent tout le monde d'accord. Malheureusement ils en disent encore trop. Ils nous habituent à la passivité, à Tinactirité, à la résignation. y> (P. il7et8uîv.)
Que répondre à un auteur qui enveloppe dans le même mépris Kant, les uto*
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pistes de i8&8 et M. Jules Simon, comme si les utopistes de t8&8 et H. Jules SiiDoa étaient des kanlistes; qui reproche à la morale criticiste d'être une morale àamour, de sacrifice, de dévouement, d'altruisme; qui prête aux kantistes celte ibnrdité d*inYoquer la loi morale comme sanction de la morale du devoir; qui confond la loi morale avec la conscience plus ou moins développée, selon les états de dvilisatioD et les milieux sociaux, que les hommes peuvent en avoir ; qui confond la loi de justice avec ia vertu de justice ; qui ne comprend pas que des faits ne peuvent rien prouver contre le concept de justice, précisément parce que ce sont des faits? Le passage que nous venons de citer monti*e ou que H. M. n'a pas lu Kant, ou qu'il ne Ta pas compris. M. M. a besoin de compléter son éducation philosophique.
n ne faudrait pas cependant juger de Touvrage par ce pitoyable échantillon. M. IL connaît beaucoup mieux Auguste Conte que Kant, témoin cette conclusion d'an asses long chapitre sur le positivisme :
a On le voit, jamais système ne fut en plus complète contradiction avec les tendances actuelles, avec les conditions du développement de Thumanité. Le positi- Tisme religieux est tout simplement une monstrueuse théocratie dont nous voyons encore les débris en Orient. U nous apparaît comme une sorte de rêve fait au dix- Beuvième siècle, dans la France de Voltaire, par un brahmane attardé. Il n'y a pas jusqu'à celle conception panthéistique du grand Être, de la Vierge-Mère qui ne découle de ces traditions, auxquelles sont jointes les prières du mahométisme et les sacrements dn catholicisme. D'un côté nous trouvons les castes indiennes; de Tantre, les rêves de la papauté du moyen âge.
s M. Auguste Comte avait été fou dans sa jeunesse; et selon lui, la folie est la prédominance du subjectivisme snr l'objeclivisme. D'après sa propre déûnition, s'il eAt pu se dédoubler et lire son livre, il se fût donné à lui-même un certificat d'aliénation mentale.
1 Les positivistes actuels se divisent en deux classes bien distinctes : les hétérodoies et les orthodoxes.
a Les hétérodoxes n'ont jamais, en g(^néral, ouvert un volume d'Auguste Comte. Us le connaissent seulement de nom et ils connaissent surtout M. Littré, grâce aux attaques dirigées contre lui par M. Oupanloup. Le positiviste de celte école est un esprit modéré, avec une petite pointe de hardiesse. En 4S30, il eût été éclectique. Maintenant il est positiviste.
» M. André Lefèvre l'a défini un (( matérialiste honteux ». C'est un sceptique. Use dit positiviste parce qu'il faut bien avoir une étiquette. Être positiviste, cela donne une attitude.
» Le nombre de ces positivistes augmente tous les jours. Ce sont en réalité des petits-fils de Voltaire. Comme tels, ils sont excommuniés par les positivistes orthodoxes.
» On compte bien une trentaine de ceux-ci^ dont la moitié est convaincue. La plupart même ont des côtés hétérodoxes et ne pratiquent que jusqu'à un certain point Ib comptent, il est vrai, les positivistes, comme le Pape compte les catholiques. D'après le dénombrement de celui-ci, il y a deux cents millions de catholiques; et d'après laor dénombrement, il y a peut-être deux cents positivistes. Ils
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ont le prosélytisme ardent, et île pardonnent difficilement à eeuz qui y échappent. Ils ont tous les défauts des sectaires et n'admettent pas la discussion. Toute contradiction est une hérésie. Si on ne s'incline pas aux pieds de la Vierge-Mére, on est damné. Ce serait en yain qu*on essayerait de transiger; ils sont absolus. M. Littré est méprisé, bafoué, excommunié, déclaré relaps et renégat par les orthodoxes, avec une ardeur et une violence de langage qui rappellent les polémiques catholiques. Toutes les religions qui ont des prétentions à TinfailUbilité se ressemblent. Elles ne discutent pas, elles condamnent.
» C'est là le sort fatal de toutes tes religions et de toutes les sectes qui prétendent représenter le sentiment de la fraternité le plus développé. Comme elles reposent toutes sur des bases contestables et contestées, qu'elles ne se sentent pas sûres de leur point d'appui, elles se défendent avec un acharnement furieux.
» Un mathématicien ne haïra pas celui qui contestera que la ligne droite est le chemin le plus court d'un point à un autre. Mais si vous venes discuter l'immaculée conception, le prêtre ne vous pardonnera pas; si vous venez discuter le grand Être ou k Vierge-Mére, le positiviste ne vous pardonnera pas davantage.
» Plus l'Église est étroite, plus les sentiments de ses disciples sont condensés et intenses. De là vient l'intolérance des petites chapelles, des petites coteries, des petites sectes. Elles voudraient conquérir le monde, et au lieu de s'ouvrir elles se ferment hermétiquement. Elles s'étonnent ensuite quels foule en masse ne se précipite pas chez elles.
» Il est vrai que pour l'y attirer il faudrait quelque chose, et que l'adoration de la Vierge-Mére est évidemment insuffisante. »
THE FORTNIGHTLY REViEW Edited by John Morley (London, Chapman and Hall^ 493, Piccadilly).
SOMMAmB DU NUMÉRO DE NOVEMBRE 1875
Le matérialisme et ses adversaires, par John TyndalL — L'Angleterre et la Russie en Asie, par M. E. Gvant Duff, — Sherman et Johnston, par le lieutenant-colonel C, C, Chesney. — Job et le dialogue de Platon sur la justice, par B. W. Eoare, — Notre cause en Chine est^elle juste? par J. H. Bridges - — Diderot, par John Morley. — I^ réforme de la magistrature, par Henry Crompton.
Erratum dn dernier numéro : p. 7, 1. 31, lunatiques, Hsei: fanatiques.
Le rédacteur'gérant : F. Pillon
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POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE