‹ Critique philosophiqueChapitre 27 sur 164 · NIRVANA · texte numérisé non relu

NIRVANA

L'universel désir guette comme une proie Le troupeau des vivants ; tous viennent tour & tour A sa flamme brûler leurs ailes, comme, autour D'une lampe, l'essaim des phalènes tournoie.

Heureux qui, sans regret, sans espoir, sans amour, Tranquille et connaissant le fond de toute joie, Marche en paix dans la droite et véritable voie, Dédaigneux de la vie et des plaisirs d'un jour !

Néant divin, je suis plein du dégoût des choses ; Las de l'illusion et des métempsychoses, J'implore ton sommeil sans rêve ; absorbe-moi.

Lieu des trois mondes, source et fin des existences. Seul vrai, seul immobile au sein des apparences ; Tout est dans toi, tout sort de toi, tout rentre en toi f

BiBLXOGftArane. 137

LE RIBm.

Dans la sphère da nombre et de la différence^ Enchaînés à la vie, il faut que nous montions, Par Téchelle sans fin des transmigrations, Tous les degrés de l'être et de Tintelligence.

Grâce, 6 vie infinie, assez d'illusions I

Depuis réternité ce rêve recommence.

Quand donc viendra la paix, la mort sans renaissance?

N'est-il pas bientdt temps que nous nous reposions ?

Le silence, l'oubli, le néant qui délivre. Voilà ce qu'il me faut; je voudrais m' affranchir Dn mouvement, du lieu, du temps, du devenir;

Je sois las, rien ne vaut la fatigue de vivre Et pas un paradis n'a de bonheur pareil, Nuit calme, nuit bénie, à ton divin sommeiU

n nous paraît difficile de rendre avec plus de bonheur ce qu'on peut appeler le son de l'âme bouddhique, de mieux traduire le sentiment de désespoir h la fois profond, paisible et doux, qui a poussé Tascétisme à son extrémité logique, la négation de l'individualité et de ses manifestations, le mépris de la vie, l'aversion pour toutes les conditions de l'existence, et qui a produit la grande religion à l'ombre de laquelle s'est endormie une si considérable partie de l'humanité , la religion de Textinction absolue des désirs, du nirvana (4).

Nous n'avons pas besoin de dire que notre préférence philosophique et morale (nous ne diisonspas esthétique) est pour les deux sonnets suivants :

l'athlète.

Je suis initié, je connais le mystère De la vie : une arène où Timmortalité Est le prix de la lutte, et je m'y suis jeté Librement, voulant naître et vivre sur la terre.

Les héros demi-Dieux ont souffert et lutté Pour conquérir au ciel leur place héréditaire : . Que la lutte virile ejt la douleur austère Trempent comme l'airain ma libre volonté.

(1) Toyes dans V Année philôsophiqiu (deuxième année), ce que nous avons dit du nrvina bouddhiqne, p. 388 et suiv.

1S6 BIBUOGIlilPHIB.

Suivons sans peur le cours de nos métempsychoses,

Et de Tascensioii nioatons le dur chemin,

Sous les yeux de nos morts qui nous tendent la main.

Ils recevront du haut de leurs apothéoses, Dans Tolympe étoile conquis par leur vertu, L'âme qui combattra conune ils ont combattu.

STOÎCISlfE.

Sois fort, tu seras libre ; accepte la souffirance Qui grandit ton courage et t'épure ; sois roi Du monde intérieur, et suis ta conscience, Cet infaillible Dieu que chacun porte en soi.

Espér es-tu que ceux qui, par leur Providence Guident les sphères d'or, vont violer pour toi L'ordre de l'univers? Allons, souffre en silence. Et tâche d'être un homme et d'accomplir ta loi.

Les grands Dieux savent seuls si l'âme est immortelle ; Mais le juste travaille à leur œuvre éternelle, Fût-ce un jour, leur laissant le soin de l'avenir;

Sans rien leur envier, car lui, pour la justice

Il offre librement sa vie en sacrifice.

Tandis qu'un Dieu ne peut ni souffrir ni mourir.

Nous ferons deux observations sur ce dernier sonnet. La distinction stoTcienne des choses qui dépendent de nous et des choses qui ne dépendent pas de nous, est fondamentale dans le criticisme où elle a pris, par l'analyse profonde des rapports de l'obligation et de liberté, un caractère de clarté et de précision qu'elle n'avait pas dans le stoïcisme* L'accomplissement et la violation de la loi morale dépendent de nous; les conséquences eschatologiques de cet accomplissement et de cette violation dépendent de l'ordre universel des choses, des lois do la nature, dont nous ne sommes pas les maîtres. Avant donc toute spéculation sur ces conséquences s'affirme le devoir et s'établit la morale. Mais la morale n'est pas sans rapport avec l'idée d'une justice cosmique, d'un règne final du bien. Nous dirons avec le poëte que notre immortalité n'est objet de science que pour les grands Dieux, mais en ajoutant aussitôt qu'elle peut et doit être objet d'espérance et de croyance pour les hommes. -

C'est bien le sentiment stoïcien qui éclate, en sa noblesse et son orgueil, dans le tercet où se trouve si bien exprimée la supériorité morale de l'homme, capable de souffirir et de mourir librement pour la justice, sur les dieui inpossiblM et

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îmmorteb de nature. Le cbmUanisme répond ou pofite qu'un Dieu peut souflirir et mourir. Il nous présente son mystère de la rédemption qui semble un effort de la religion pour revêtir la divinité de cette grandeur humaine. Mais le poète peut répliquer que le mystère de la rédemption, qui confond notre conscience juridique au lieu de la satisfaire, nous montre un Dieu pleinement et absolument certain de Ja résurrection au moment de sa mort, ce qui en diminue singulièrement le sacri-* fiée, tandis que l'homme qui donne sa vie pour une cause juste ne peut avoir que Tespérance deVimmortalité.

Li posTrivismc, par André ?oëy. (PariS| Germer BailHère, 1876.)

L'objet de cet ouvrage est de défendre et de vulgariser les doctrines philosophiques et sociales d'Auguste Comte. L'auteur, M. P., est étranger : on s'en aperçoit aux libertés qu'il prend avec la langue française. Il a vu le jour, dit-il, t sur le sol de la libre Amérique, dans la patrie des Washington, des Bolivar, des San Martin, des O'Higgins^ des Hidalgo, des Morelos et de tant d'autres libérateurs du joug despotique. » 11 s'est occupé d'astronomie et de météorologie et a publié d'intéressants mémoires scientifiques. 11 appartient au positivisme orthodoxe. 11 n'avait d'abord accepté que la philosophie des sciences et de l'histoire d'Auguste Comte. Plus tard, il est allé jusqu'à la politique sociocratique, jusqu'à la religion de l'Humanité. 11 raconte lui-même comment il est tombé dans le mystidsme positif.

a Nous avions été, jusqu'en 4 874 , disciple d'Auguste Comte jusqu'aux limites assignées par M. Littré, jusqu'aux six volumes de sa philosophie positive, sa première œuvre. Nous étions de Técole de Littré, comme le sont les savants qui ont embrassé la doctrine positiviste; comme le sont à l'étranger, — sauf le petit noyau de Laffittistes à Londres, — ceux qui n'obéissent pas à l'école dite religieuse et démagogue par les adversaires de M. Pierre Lafûtte, désigné par Comte pour être le directeur du positivisme. Profondément influencé par Tautorité de M. Littré, qui s'imposait a nous, nous avions cru, nous aussi, à la folie d'Auguste Comte et à « une concentration mystique, d Nous croyions avec M. Littré que, dans les quatre volumes de la PoUtique positive, il y avait beaucoup à recueillir au point de vue de la méthode objective, beaucoup à rejeter sous le rapport de la méthode subjective. Dans la commémoration du Calendrier positiviste, nous ne voyions qu'une « reconnaissance' universelle » ; dans le Catéchisme, dans la Synthèse su6jecftve, et dans tout ce que Comte produisit depuis 1845, qu'une « subjectivité mystique s au milieu de vues et de pensées positives.

« Mais petit à petit notre foi s'ébranla 1... De 4 874 à 4873, nous assistâmes régulièrement au cours de M. LafQtte. Dès la première année, un nouvel horixon s'ouvrit à nos yeux. Nous étudiâmes de nouveau et très-soigneusement ldiPolitiqu€, le Catéehismef la Synthèse, tout ce que nous avions r^eté jusque-là. Bientôt nous eAmes la htm» conviction que nous n'avions jamais conçu le véritable esprit de la

lAO BIBLIOeilA?HIE.

doctrine positive, qui se résume ainsi : la Science positive conduit h la Philosophie positive, et celle-ci conduit à la Religion positive. Prétendre s'arrêter à la science ou à la philosophie, s'arrêter à la sociologie ou à la morale sans pénétrer dans le sanctuaire de la religion de THumanité, c'est se condamner à être.. . ce que M. Littré reprochait en 4 %lx9 aux Académies libres de Tlnslitut, à celle des sciences pures a un corps sans tête », à celle des sciences politiques c une tête sans corps > . « Aussi là, dans leur isolement métaphysique, disait M. littré, elles s'agitent sté- » rilement ». Vous et les vôtres, qui reniez le culte de l'Humanité, oui, vous aussi vous vous agitez stérilement...

(( Toilà comment nous sommes tombé, non pas dans le mysticisme positif^ mais dans la rationalité positive, dans le régime final de la généralité rationnelle...

» Il faut, comme dit Comte, constituer Vunité humaine^ d'après ses trois éléments pratique, théorique et mental, en subordonnant le progrès à l'ordre, l'analyse h la synthèse, et Tégoïsme à l'altruisme. En d'autres termes, il faut régulariser l'indépendance et le concours en correspondance aux trois forces sociales attachées à l'activité, à l'intelligence et à l'affection. Il faut, en un mot, rapporter ces forces dispersées à un moteur unique et universel. Le Dieu des théologastres — - entité subjective — et la Nature des métaphysicuistres — entité objective — sont deux principes absolus, incapables de rien lier. Il ne nous reste plus que Thumanité, la vraie réalité qui lie Thomme à l'homme et relie l'homme au monde...

» Avant de terminer, nous avons à cœur de relever une erreur profonde qui subsiste chez les positivistes littréistes, et surtout chez nos adversaires. L'élaboration scientifique de la philosophie positive n'est que l'élément spirituel de la régénération humaine. Tout le positivisme est, comme base, dans la loi de l'évolution, et, comme résultat, dans la religion de l'Humanité. Le positivisme systématique émane de la grande doctrine de l'évolution de l'humanité , envisagée sous ses moindres phases. Le labyrinthe obscur de l'histoire, et de toute chose, s'illumine comme par enchantement, lorsqu'on y pénètre avec la lumière de la loi de l'évolution. On y voit l'homme s'élever des facultés les plus grossières aux plus nobles attributs. C'est une suite de métamorphoses aboutissant péniblement au régime final et réel (Préliminaires, p. XID et suiv.). »

Une préoccupation que nous remarquons dans l'ouvrage de H. P., et que nous devons signaler, parce qu'elle en fait toute l'originalité, c'est <( d'incorporer » , comme il dit, les faits nouvellement découverts aux faits déjà systématisés par Auguste Comte, c'est de rattacher au positivisme les doctrines et hypothèses scientifiques aujourd'hui en faveur, c'est notamment de réconcilier le positivisme comtiste avec le transformisme darwinien. M. P. se platt à voir et à montrer dans le mouveqnent scientifique contemporain la confirmation des vues du maître. « L*étude sur l'anthropologie préhistorique, sur les religions , sur les langues antiques et comparées, ouvre un champ immense d'exploration qui nous permet de confirmer les conceptions du fondateur de la philosophie positive et d'étendre ses hautes applications. La méthode positive nous servira de guide dans le choix des documents dignes de foi; elle nous servira de même dans leur analyse. Il est un fait qui domine tous les autres : c'est la lente évolution d'un ordre

BIBLIOGRAPHIE. I&t

qaelconqae de phénomènes, leurs méUmorphoses incessantes et leurs compUca^ doos toujours croissantes, i tel point qu'en partant, pour ainsi dire, d*un rien^ on arrÎTe graduellement à un résultat incommensurable. Cette seule circonstance devrait suffire à faire surmonter Tayersion qu'éprouvent certains esprits à concevoir révolution^ la filiation et les métamorphoses successives des conceptions religieuses, depuis les doctrines de Hanou, de Zoroastre, de Moïse, de Bouddha, de ConfttctaSy du Qirist, de saint Pau), de Mahomet et de Luther, jusqu'à Tavénement de la religion de l'Humanité... Cette évolution séculaire se reproduit en sociologiBy dans le développement lent de l'activité, de l'intelligence et de l'affection humaine; en biologie, dans le développement d'une grande lenteur de l'espèce, depuis la simple monère jusqu'à l'homme ; en géologie , dans le développement extrêmement lent de la succession de révolutions qui s'opèrent encore sous nos yeox ; en physique, dans le développement d'une lenteur inouïe de la transformation équivalente des forces vives; en astronomie, enfin, dans le développement d'une durée incalculable de la formation des mondes (p. SO et suiv.). »

Partisan des doctrines transformistes, M. P. s'ingénie à les retrouver dans la philosophie positive. Voici comment il s'exprime à cet égard dans le chapitre intitulé Darwinisme et Comtisme :

« Hœckel nous fait presque assister à la création spontanée et mécanique de l'homme à travers une immense évolution de la série animale et dans un laps de temps incalculable. U avance que le pouvoir conservateur de l'hérédité détermine la fixité de l'espèce, tandis que inadaptation progressive détermine la mutabilité de l'espèce. Le degré de fixité ou de variabilité de chaque forme organique dépendrait uniquement de l'état d'équilibre qui s'établît entre ces deux fonctions imposées. Comte était arrivé aux mêmes conclusions d'après sa troisième loi biologique sur la reproduction et en vertu de laquelle Tintégrité du type est maintenue par l'hérédité organique, quel que soit le nombre des transmissions ; le tout en rapport avec la réaction vitale des milieux inertes (l'adaptation).

o Hœckel porte un nouveau coup mortel à la métaphysique dans ce qu'elle a de plus cher. Les connaissances innées chez l'homme, soi-disant a priori, dit-il, ont été acquises a posteriori ^psx nos ancêtres, transmises et fixées par l'hérédité et l'adaptation, et proviennent en dernière analyse de l'expérience. Cette déduction d'Hsckel n'est qu'une simple application des deuxième et troisième lois vitales de Comte, qui représentent le perfectionnement comme la conséquence de VhabUude. Dpamiquement considérée, cette troisième loi établit que la répétition périodique facilite les fonctions intermittentes, qui tendent aussi à devenir involontaires ou instinctives. En combinant la troisième loi de l'animalité (le perfectionnement) avec la troisième loi de la végétalité (la reproduction), on obtient la perfectibilité vitale. Le progrès réalisé chez l'individu se perpétue dans l'espèce, grâce à l'hérédité qui rend alors naturelles les modifications qui furent d'abord artificielles. > (P.280etsoiv.)

Cette tentative de conciliation de la foi comtiste avec la science darwinienne fait songer aux efforts que fait à chaque époque l'apologétique catholique pour rendre à ses dogmes la popularité et l'influence mentale, que leur ont fait perdre les découvertes récentes et les spécuktions à la mode, et pour les remettre en harmonie,

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autant que possible, avec les faits aequh et les principales idées régnantes. Noos doutons qu'elle soit virement goûtée de nos Laffitistes français. Il est certain qu'en 1872, la revue quHls publiaient, la Politique positive, s'est prononcée formellement contre la mutabilité des espèces et la descendance animale de l'homme. Nous rappellerons à M. P. la déclaration suivante de N. Âudiffrent :

« Aussi bien au point de vue logique qu'au point de vue doctrinal, le positi«visme rejette la conception de M. Darwin. Nous avons lu, avec toute l'attention que mérite tout ce qui émane de ce savant, le livre où il établit notre descendance simienne. Nous accepterions, sans nous en inquiéter, cette descendance, et sans nous sentir le moins du monde humiliés ; nos ancêtres de Fâge de pierre et des âges antérieurs n'étaient guère plus élevés en intelligence et en dignité qu*un grand singe, bien moins que ne le sont certains animaux qui vivent autour de nous. Mais, après avoir lu le livre tant prôné, nous ne nous sommes pas plus sentis convaincus que nous ne l'avons été, à un autre âge, par les naïves affirmations de Lamarck (4). »

M. Audififrent soutient que les modifications extrêmes des organismes donnent lieu à ce qu'on appelle des races, c'est-à-dire à des variétés dont les caractères sont devenus fixes héréditairement, mais ne vont pas au delà. « Qu'on le sache bien, ajoute-t-il, le positivisme n'a aucun parti pris quand il proclame la fixité des espèces. Il se rend simplement à l'évidence et ne fait que reconnaître que jusqu'à ce jour, malgré des affirmations variées, on n'a jamais pu présenter un seul fait qui permette de croire que les limites assignées à la variation des espèces aient été franchies. »

M. Audifl'rent ne faisait du reste, en 1872, que répéter contre la conception de Darwin l'arrêt porté par le maître contre celle de Lamarck en 1836. M. P. paraît avoir oublié cet arrêt, qui ne s'accorde guère aftec les vues zoogéniques de Hseekel.

ce Toute la célèbre argumentation de Lamarck, dit Auguste Conte, reposait sur la combinaison générale de ces deux principes incontestables, mais jusqu'ici trop mal circonscrits : 4<^ l'aptitude essentielle d'un organisme quelconque, et surtout d'un organisme animal, à se modifier conformément aux circonstances extérieures où il est placé, et qui sollicitent l'exercice prédominant de tel organe spécial correspondant à cette faculté devenue plus nécessaire; ^^ la tendance, non moins certaine, à fixer dans les races, par la seule transmission héréditaire, les modificatioos d'abord directes et individuelles, de manière à les augmenter graduellement à chaque génération nouvelle, si l'action du milieu ambiant persévère identiquement. On conçoit sans peine, en efi^et, que si cette double propriété pouvait être admise d'une manière rigoureusement indéfinie, tous les organismes pourraient être envisagés comme ayant été, à la longue, suffisamment produits les uns par les autres, du moins en disposant de la nature, de l'intensité et de la durée des influences extérieures avec cette prodigalité illimitée qui ne coulait aucun eflbrt à la naïve imagination de Lamarck.. . n

c Nous n'avons point à nous occuper des suppositions si gratuites que nécessite

(i) La Poiiiique positive, revue occiVfen^a/tf (numéro du 1*' septembre 1872).

BIBLIOGRAPHIB* i&S

mie telle conception, quant au temps incommensurable pendant lequel chaque système de circonstances extérieures aurait dû prolonger son action pour produire la transformation organique correspondante. Ce défaut secondaire est tellement éclatant qn*il n'a besoin d'aucun examen spécial, puisque le temps ne saurait être disponible qu'entre certaines limites...

» ficartant maintenant toute imperfection accessoire, afin de mieux apprécier te [HÎncîpe fondamental de Thypothèse proposée, il est aisé de reconnaître, ce me semble, qu'il repose sur une notion profondément erronée de la nature générale de l'organisme vivant. Sans doute chaque organisme déterminé est en relation nécessaire avec un système également déterminé de circonstances extérieures. Mais il n'en résulte nullement que la première de ces deux forces corrélatives ait dû être produite par la seconde, pas plus qu'elle n'a pu la produire : il s'agit seulement d'un équilibre entre deux puissances hétérogènes et indépendantes...

• D est incontestable que l'exercice sollicité par des circonstances extérieures déterminées tend à altérer, entre certaines limites, l'organisation primitive, en la développant davantage suivant la direction correspondante. Mais cette influence du milieu et cette aptitude de l'organisme sont certainement très-circonscriles...

B II est bien reconnu, d'après l'examen général de toute la série animale, que l'organisme se modiûe avec d'autant plus de facilité qu'il est plus élevé. L'hypothèse de Lamarck exigerait, en sens inverse, la plus grande aptitude à la modification dans l'organisme le plus inférieur, ce qui serait évidemment absurde. Sous le point de vue purement statique, une telle conception obligerait à regarder la première ébauche animale comme renfermant, du moins à l'état rudimentaire, non. seulement tous les tissus, ce qui est jusqu'à un certain point admissible, diaprés la réduction fondamentale à un seul tissu générateur, mais aussi tous les organes et tous les appareils, ce qui est certainement contraire a l'ensemble des comparaisons anatomiques.. .

> On ne saurait douter, surtout d'après la lumineuse argumentation de Guvier, que les espèces ne demeurent, par leur nature, essentiellement fixes, à travers toutes les variations extérieures compatibles avec leur existence. Cette argumentation repose sur ces deux considérations principales, complémentaires Tune de l'autre : la permanence des espèces les plus anciennement observées ; la résistance des espèces actuelles aux plus grandes forces modiûcatrices, en sorte que, sous le premier aspect, le nombre des espèces ne diminue point, et que sous le second il n'augmente pas davantage...

D Ainsi, sans s'égarer dans de vaines et inaccessibles spéculations sur l'origine primitive des divers organismes, on ne saurait refuser d'admettre, comme une grande loi naturelle, la tendance essentielle des espèces vivantes à se perpétuer indéfiniment avec les mêmes caractères principaux, malgré la variation du système extérieur de leurs conditions d'existence. Tant que cette variation croissante n'est pas devenue contradictoire à cette nature fondamentale qui ne saurait changer, l'espèce subsiste en se modifiant, surtout si les différences sont graduelles : au delà, l'espèce ne se modifie point, elle périt nécessairement (1). »

(i) Auguste Comte, Cours de philosophie positive^ quarante-deuxième leçon (2* édit., t. m, p. 391 et soiv.).

!&& bibuographib:

M. P. peut-U supposer qu*Auguste Comte estimerait aujourd'hui sans force contre Darwin les raisons qui lui semblaieift concluantes et décisives contre Lamarck, et qu'après avoir lu les ouvrages des évolutionnistes contemporains il ne trouverait plus rien de vain, rien àUnaccessiblej rien de contraire à Tesprit du positivisme dans leurs spéculations sur Forigine primitive de la vie et des organismes divers?

M. P. peut répondre' qu*un savant géologue, Charles Lyell, après avoir soutenu la fixité des espèces entre Lamarck, a passé au transformisme, après examen des observations et des inductions de Darwin. Oui, sans doute, msds Charles Lyell n'était pas le fondateur d'un système, et d'un système religieux : il pouvait chan* ger d'opinion. Dans un système, tel que se présente le positivisme comtiste, tout se tient ; la thèse de la fixité des espèces est liée aux vues biotaxiques d'Auguste Comte et même à ses théories d'histoire religieuse. Quant aux Laffîttistes, quoiqu'on dise M. Audiffrent, il est bien difficile qu'ils soient sans parti pris dans la question : la condamnation du transformisme n'est-elle pas écrite dans le Livre ?

JOURNAL DES ÉCONOMISTES

Revue de la science économique et de la statistique ; rédacteur en chef : U. Joseph GamieTy membre de l'Institut.

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