UNE LETTRE DE M. AGOLLAS
Ceci dit, nons ferons quelques brèves observations sur les divers points qu'aborde M. Acolias dans sa lettre.
Quesiian du gouvernement, — Selon nous, et c'est aussi sans doute la pensée de M. Acolias, la souveraineté individuelle est le véritable principe de la légitimité politique. Les gouvernements sont^ à nos yeux, légitimes, dans la mesure où ils s'accordent, par leur origine et par lears actes, avec lo respect et le développement de la souveraineté individuelle. Sur ce critère, nous jugeons que la République représentative apporte à notre pays un gouvernement parfaitement légitime, le plus légitime qui puisse s'y fonder et s'y conserver. L'idée du gouvernement direct du peuple, du régime plébiscitaire, appliqué non*seulement au TOte des lois constitutionnelles, mais encore au vote des lois ordinaires, doit être repoussée comme absolument déraisonnable, parce que dans l'état actuel de rintelligence et de la moralité politique dû peuple fran« çais, elle ne pourrait conduire qu'au césarisme. Le danger que présente l'application d'un tel régime est autrement redoutable que celui de l'usurpation parlementaire. Est-il possible que M. Acolias ne veuille envisager que ce dernier et ne voie pas que le moyen le plus cfBcace et le plus sûr d'y parer, est dans le dualisme législatif établi par la Constitu-tion du 25 février?
Queitvm de VorganiscUim administrative. ^- Nous tenons, comme M. Acolias, pour l'autonomie de la commune et du département. Nous croyons que la France républicaine doit réformer ses institutions sur le type américain, introduire, comme disait Benjamin Constant, dans notre organisation intérieure le plus de fédéralisme possible et, pour cela, rompre avec les principes des démocrates de tradition et avec le régime administratif qui a été le produit naturel de ces principes. C'est la décentralisation qui seule peut nous donner une démocratie vivante, et la décentralisation n'est rien si eWé n'est une certaine division de la sou^» veraineté politique. Mais comment M. Acolias, imbu, comme il paraît Têtre, de ces idées, ne voit-il pas dans le Sénat, tel que Ta établi la Con^ stitution du 25 février, un instrument précieux de cette décentralisation qu'il appelle de ses vœux, et par conséquent une application heureuse des principes nouveaux qu'il entend substituer, comme nous^ au vieux dogme unitaire et indivisibiliste?
Quêition religieuse, -— Le droit républicain ne découle certainement ni du déisme, ni du panthéisme; mais il ne faut pas non plus venir l'ap* payer sur l'athéisme. Il n'y a aucune solidarité entre l'athéisme et la Aépubfique. L'athéisme et le matérialisme sont des croyances métaphy-siques négatives. La morale rationnelle et ia politique républicaine sont
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indépendantes de ces croyances négatives comme des autres. Non-seulement elles en sont indépendantes, mais elles permettent de juger et de condamner certaines conséquences logiquement déduites de l'athéisme classique, et par suite les principes d'où ces conséquences sont tirées. Quand l'athéisme se présente et parle au nom de la science, la critique a le droit de repousser cette prétention^ et elle n'a pas de peine à en faire justice. M. AcoUas soutient que l'idée de Dieu est antiscientifique. Antiscientifique I voilà qui est bientôt dit ; de quelle idée de Dieu s'agitil? car il y en a plusieurs dans l'histoire de la pensée humaine. M. Acollas peut-il établir que l'idée d'une personne à qui nous supposons la perfection intellectuelle et morale/en qui nous croyons puiser une certaine force passionnelle pour le bien, contredit la logique, la morale ou les sciences de la nature? Si M. Acollas, qui est un adepte fervent de l'évolutionnisme moderne, eût réfléchi plus sérieusement à ce qui distingue la vraie science des systèmes, s'il se fût enquis de cette distinction auprès de vrais savants, il eût sans doute compris que la morale, le droit, la politique n'avaient nullement à se préoccuper de l'harmonie ou de l'antagonisme qui peut sembler exister entre ce qu'il appelle ridée de Dieu et ce qu'il appelle la science. Il a été fort heureux que les républiques anciennes et modernes aient pu naître, vivre> se développer, sans avoir besoin d'attendre l'avènement de la science, c'est-à-dire le triomphe dans les esprits des doctrines évolutionnistes. Entre la science et les systèmes» il y a une petite différence que nous devons signaler à M. Acollas et qui mérite son attention : la science est tolérante, les sys* tèmes ne le sont généralement pas parce qu'ils sont passionnés. Gela seul montre bien que l'athéisme et le matérialisme ne sont pas de la science.
Question de la propriété et de la justice distributive. -— Gomme H. Acollas, nous tenons que le droit individuel est l'origine et la fin du droit social, et nous repoussons la justice distributive par l'État, quelle que soit la formule de distribution adoptée. L'oi^anisation communiste du travail, proposée en 18^8 par M. Louis Blanc, est une solution enfantine, qui a pu à cette époque aller au cœur du peuple, qui témoigne de sentiments généreux, mais en môme temps d'une rare incapacité scientifique et critique. Nul ne la prendra jamais au sérieux, si peu qu'il sache rapprocher deux propositions pour en extraire une troisième. Mais il faudrait s'expliquer clairement sur la distribution par le libre jeu des lois naturelles. Qu'est-ce que c'est que ces lois naturelles? M. Acollas veut-il parler de la liberté des échanges et des contrats^ de la liberté d'acquisition et d'usage de la propriété, de la liberté du louage du capital et du travail? Entend-il ces libertés à la façon des économistes du laisser- faire ^ qui réduisent au minimum les fonctions de l'État? Yoit-il,