SOMMAIRE DU NUMÉRO DE MAI
Le rôle des sciences morales au xix* siècle, par M. Henri BaudriUart^ membre de l'Institut. — Notice sur Barthélémy Laffemas, contrôleur général du commerce sous Henri [V, par M. Paul Laffite, — Etablissement en France du premier tarif général de douanes (1787-1791)» par M. le comte (ie ButenvaL — Les finances égyptiennes et le rapport de M. Stephen Gaye, par M. Louis KerrUis. — Est-ce la fraternité ou l'échange qui amènera la paix entre les peuples ? par M. Notelle. — Pèlerinage à la tombe d*Adam Smith, par M. Arthur de Studmtz, — Situation financière de la France. Budget de 4 876 et 4 877, par M. Léon Say^ ministre des finances.— La dépréciation de Targent, par MM. V, Bonnet et P. Van der Berg^ président de la Banque de Java. — Discussion à la Société d'économie politique, réunion du 5 mai 1 876 : Le régime du tarif général et celui des traités de commerce. — Comptes rendus. — Chronique économique, par M. Joseph Gamietf rédacteur en chef.
Le Journal des Économistes parait le 15 de chaque mois en une livraison d*au moins dix feuilles. On s'abonne à Paris à la librairie Guillaumin, rue Richelieu, Ift. •— Prix de Tabonnement : 36 fr. par an pour toute la France.
THE FORTNIGHTLY REVIEW Edited by John Morley (London, Chapman and Hall, 4 93, Piccadilly).
sommaire du numéro de mai 1876.
Une bonne méthode avec les cabaretiers, par «/. Chamberlain. — La Chiao et ses relations étrangères, par sir Butherford Akock. — La cruauté pour les animaux, par le professeur Jevons. -— Résultats de TActe de l'éducation, par sir J. KayShuitleworth, — Spiritualisme et matérialisme, par George Henry Lewes. — L'économie politique anglaise, par Walter Bagehot. — Quelques livres de voyages récents, par John Morley, — Madame de Maintenon, par J.-C. Morison. — Quelques mots sur le Bill de l'Universiié d'Oxford, par James Bryce, — Affaires intérieures et étrangères.
Erratum. — Dans le numéro 17, page S72, ligne 49, au lieu de pour les* quelles Usez pai* lesquelles.
Le rédacteur-gérant : F. PiLiON. -
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5" iNNÉE. . 8 JUIN 1876. No ig
POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE
NOTES DIVERSES
Les ariçnments que la politique cléricale a apportés pour le soutien de l'article des commissions mixtes de collation des grades, dans la loi de l'enseignement supérieur, se divisent en deux parties. Dans la première, on suppose que cette loi est en effet une loi de liberté. Dans la seconde, on prétend et l'on crie sur tous les tons que cette liberté est vaine si les gens à qui on l'accorde n'ont pas en outre le droit d'apposer le contrôle de garantie sur des médecins, avocats et notaires à provenir de leur fabrique. Ce dernier argument est pitoyable et rien n'a manqué aux réfatatioDs que la tribune et la presse en ont fournies. Mais on nous semble avoir mis en général beaucoup de condescendance à concéder anx cléricaux ce point, que leur loi est tme loi de liberté I Une loi de liberté pour eux, c'est possible, mais pour eux seuls jusqu'à nouvel ordre, et par conséquent d'oppression pour ceux qui n'en jouiront pas, aUendu qu'ils ne réunissent pas pour ce les conditions nécessaires et qu'ils ne peuvent actuellement pas les réunir. Cette loi ne reconnaît de libertés nouvelles qu'aux associations, ce qui est déjà une restriction considérable, et qui atteint pour ainsi dire la liberté dans sa racine. Mais, de plus, nous mettons en fait que les seules associations qui pour-» ront se former et se perpétuer en vue de l'enseignement sont celles aux* quelles la magistrature et V administration seront favorables. Nous croyons l'avoir montré clairement (n"* 47 de la présente année). Nous trouvons bien confiants et naïfs les libéraux qui se figurent avoir fait en i875, et grâce aux cléricaux, ce pas énorme d'obtenir pour des objets touchant à la morale et à la religion une liberté réelle de s'associer qui est, chez nous, un monopole des papistes.
Nous pensions que les discours de réception à l'Académie française étaient communiqués avant d'être prononcés devant la compagnie, qt
CIIT. PHlLOt. V — 19
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qu'il ne pouvait s'y glisser ni rien de trop comproaietlant en politique, ni — ce qu'on doii juger plus grave dans Tespèce — une évidente naéprise littéraire. Tous les virgiliem de France seront étonnés de celle qui s'étale dans le discours de 1 illustre cbimiste qui vient de prendre place à TAcadénaie. Mais M. Dumas a été certainement reçu k titre de secrétaire perpétuel de TAcadémie des sciences plutôt qu'en qualité d'écrivain ou d'orateur, au lieu que M. Saint-Hené Taillandier, chargé de lui répondre, a fait sa carrière dans les lettres. C'est donc sur ce dernier que pèse surtout la responsabilité de l'accident.
M. DumaS; après avoir satisfait au malheureux besoin que ressentent les hommes éminents de notre pays de justifier Dieu et la Providence contre les incrédules, devant de nobles compagnies, par des arguments vagues et de bon ton, M. Dumas, sensible de plus, en terminant^ à la eonvenance topique de la citation latine, a eu recours au passage peut- 6tre le plus connu et le plus cité des Géorgiques, et voici comment il Ta rapporté, texte et traduction :
Félix qui potuit rerum cognoscere causas Atque metus omnes et inexorabiie fatum
Subjecit pedibus
Fortunatus et ille deos qui novit
« Heureux celui qui a pu remonter au principe dûs choses et fouler aux
pieds les vaines terreurs et l'inexorable destin Heureux aussi celui
qui connaît les dieux »
Tout le monde sait que Tinspiration personnelle de Virgile, où elle se bit jour, est épicurienne, et ce passage est toujours interprété dans le sens épicurien, le seul possible, d'ailleurs. Mais selon M. Dumas, contrôlé sans doute ici (guidé peut-être, qui sail?) par M. Taillandier, Virgile a dû récrire c dans un moment d'enthousiasme juvénile et poétique »• Virgile, « enclin par la douceur de son génie à un éclectisme bienveillant pour toutes les opinions », aurait laissé o la question indécise » ; sa pensée n'aurait point décidé a entre le matérialisme de Lucrèce et la croyance aux dieux de l'Olympe o. Tout cela, à cause de la phrase : F&rtunatus et ille deos qui novitl Mais Virgile n'a pas écrit deos; il a écrit deos agrestes :
Fortunatus et ille deos qui novit agrestes, Panaque, Silvanumque senem, nymphasque sorores. Illum Don populi fasccs, non purpura regum Flexii
1 s'agit des « dieux champêtres » et le culte de ces dieux-li signifie
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dans la langue du poôte, comme dans celle des classiques modernes, le goût et les occupations de la campagne. Au surplus, le morceau tout entier exclut absolument toute autre interprétation, et le sentiment épi-' curien y est poussé jusqu'à rindifférence politique et nationale la plus complète : insanum foruniy res romance perituraque regna^ etc.
n y a un artifice aimable de rhétorique qui consiste à citer un passage classique dont on altère sciemment le sens, à Taide de coupures ou autrement, pour le tirer en quelque sorte à soi et en obtenir un effet piquant. Proudhon a fait souvent usage de ce procédé, et avec succès. Mais le jeu n'est plus de mise qnand on se propose d'interpréter sérieusement la pensée de Tauteur cité. Il nous est donc impossible de voir dans la traduction du vers de Virgile, tronqué par le récipiendaire, autre chose qu'un contre-sens des plus extraordinaires.
11 y a quelques autres singularités dans le discours de M. Dumas. On y lit, par exemple, que M. Guizot, a premier ministre, a dirigé pendant la prospérité les affaires du pays avec une rare élévation d. Était-ce afin que son maître et lui tombassent de plus haut dans le précipice que des politiques à direction plus basse évitent avec une clairvoyance qui n'a rien de rare ? Mais nous ne voulons pas abuser de nos avantages contre un pur panégyriste. Remarquons plutôt le sentiment mélancolique qui se mêle chez le savant éminent, ancien ministre, ancien membre de la «commission consultative >, ancien sénateur et membre de Tancienne commission municipale de Paris, au souvenir des grandeurs de l'ancien temps :
« Serait-il vrai, se demande-t*il, que les hommes dont notre pays a recherché l'autorité depuis le commencement du siècle n'ont laissé qu'un vain souvenir? Ne resterait-il rien en effet de ces victoires éclatantes de l'Empire, de ces longs jours de paix consacrés au travail sous la Restauration et le gouvernement de Juillet, des réformes économiques et des Lnrges ravaux publics du dernier règne, de ces nobles débats de la tribune qui tour à tour^ etc., etc. ?» Hélas I non, monsieur Dumas, il ne reste qu'un vain souvenir des efforts des conservateurs de ces différents régimes. L'Empire a produit, il est vrai, quelque chose de plus que. des victoires éclatantes, il a produit la haine de l'Europe et trois invasions de la France. D'une autre part, les longs jours de paix consacrés au travail nous ont permis de vivre et de gagner de l'argent, chose très-nécessaire, à laquelle les gouvernements nous ont aidés médiocrement. La commission municipale a ajouté des boulevards, qui ont peut-être le tort d'avoir été faits pour Paris, sans consulter Paris. Mais les hommes d'État, les hommes dont notre pays a recherché, dites-vous, l'autorité, ceux-là, les Napoléon, les Polignac, les Guizot, les Falloux, les Rouher, qu'ontils laissé des seuls travaux qui les ont passionnés? Ahl combien les Cttvieretleç Dumas feraient mieux de rester dans leurs laboratoires et
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cabinets de travail que d'apporter le crédit de leurs talents à ces mauvaises entreprises politiques qui roulent, elles aussi, sur des capitaux imaginaires et finissent par des faillites, mais qui par malheur ne ruinent pas seulement les actionnaires bénévoles I
BIBIilOORAPHIB
La niÉrA&àTfOR a tA scmics sociale pab la rsTCHOLOO» mIod m. Herbert Speneer,
(Toy. les n^** 1, 12 et 15 de la Critique philosophique.)
La partie de Vlntroduction à la science sociale de M. Spencer, qui concerne les principes à puiser dans la psychologie, commence par des reproches très-vifs et qui ne paraissent pas sans amertume, adressés aux hommes politiques, aux ministres et membres du Parlement dont le dédain pour les vérités générales et pour toutes les applications possibles de la connaissance de Tesprit humain aux règlements sociaux se montre dans toutes les circonstances. Pour nous, si nous abordions le même sujet de critique en France, nous serions forcés d*ètre encore plus sévères, car enÛn M. S. n^accuse pas les hommes d'État et politiciens ses compatriotes d'être plongés dans une ignorance si crasse qu'ils n'aient jamais entendu parler d'observations et de vérités psychologiques applicables à l'ordre de leurs travaux, ou du moins qu'ils n'en aient perçu qu'un bruit lointain et indistinct. Or, telle est la situation des nôtres, et telle est leur préparation philosophique à légiférer. Ils ont encore quelque chemin à faire pour passer de Tignorance simple à l'ignorance dédaigneuse, et les bah ! bah 1 dont se plaint l'école psychologique en Angleterre, toutes les fois qu'un de ses principes se fait jour à la tribune, n'ont même pas d'occasions analogues de se produire 'chez nous. Il est vrai que nous avions autrefois des vérités générales, issues du mouvement de la Révolution, qui étaient notre philosophie ù nous, et qui se faisaient écouter, même obéir, en certains cas; mais de jour en jour nos classes dirigeantes semblent devenir plus insensibles à tout ce qui n'est pas considérations d'intérêt ; et l'intérêt, c'est avant tout leur intérêt. Que nos voisins s'estiment donc relaiivcmcnt heureux ; le moment ne peut guère nianquer de venir où, si ce n'est la partie lu plus systématique des conceptions, au moins un grand nombre d'applicaUons capitales de la philosophie associationiste et utilitaire entreront comme éléments dans le développement social du peuple anglais. Et nous ne mettons pas en doute qu'il en doive sortir un très-grand bien ; car, en fait de morale, une doctrine incomplète, et même fausse en certaines de ses généralisations, ne laisse pas de se prêter h la déiluclLon de toute une série de conséquences vraies et de grande portée.
C'est h riiomme politique pratique bien plus qu'au philosophe, ordinairement trop féru d'un système, qu'il convient d'opérer le discernement des principes
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applicables i l'ordre social, et surtout applicables k un moment donné. Ceux que pose M. S. nous semblent soufent contestables ou exagérés. A l'en croire, les déterminations et la conduite de l'homme dépendraient toujours de ses sentiments, de son état passionnel, à l'exclusion de ses connaissances ; on ne pourrait agir sur lui qu'en lui inculquant des manières de sentir, nullement en lui enseignant des ▼érités, en lui transmettant des préceptes ; et le législateur qui travaille à la matière de l'éducation sans tenir compte de cette loi de la nature humaine fait nécessairement Causse route. Nous avouons ne rien comprendre à une déclaration aussi absolue. Si l'on nous disait que l'homme qui se détermine consciemment & l'acte, dans une circonstance donnée, se range toujours è un motif quelconque, et que ce motif implique toujours parmi ses éléments une part afférente à ses affections de plaisir ou de peine, de désir ou de crainte, etc., nous en tomberions de suite d'accord ; c'est formellement notre avis, quoi qu'en pense le rationalisme pur, et il semble que Kant lui-même en convenait sans le vouloir quand il écrivait que jamais peut-être une action n'a été faite purement par devoir. Mais de là à penser que les connaissances proprement dites et les préceptes n'ont pas d'influence sur la conduite, il y a bien loin. Gomment contester, en effet, que les hommes reçoivent dans le milieu où ils sont — famille, amis, voisins, instituteurs religieux ou laïques — par voie d'exemples et d'imitation — des habitudes de penser et de juger, tout comme ils contractent des habitudes de sentir ? On ne le pourrait, à moins de nier que l'homme ordinaire et la femme ordinaire, en arrivant à l'Age du jugement, se trouvent avoir des jugements tout faits sur les principales ren« contres de la vie et sur ce qui est bien ou mal dans la conduite de chacun. Mais il n'est pas possible de nier cela. Il faudra donc soutenir que les jugements ont beau exbter, que les maximes ont beau s'énoncer et se répéter, le tout est de nul effet. Cependant ces maximes, ces jugements, ces connaissances sont liés à des sentiments. Bien plus, Téducation tant naturelle que systématique a précisément accompli cette œuvre de lier des affections, des émotions, des passions à des façons de juger ; c'est en vertu de ces passions que chacun estime qu'on agit bien ou mal, qu'on est louable ou méprisable, selon qu'on fait ceci ou cela dans un cas proposé ; et ces passions, répétons-le, sont jointes à ces connaissances ; comment prétendre alors que les connaissances ne comptent pour rien dans le tout indissoluble que l'éducation a formé d'elles avec des sentiments. La vérité évidente, au contraire, est que toute connaissance relative & l'ordre pratique étant unie à une affection quelconque, et la formation de caractère humain adapté h son milieu consistant d'autre part dans l'établissement de ces associations d'affections à des connaissances, les connaissances entrent comme éléments essentiels dans les mobiles d'action des personnes auxquelles elles ont été efflcacement communiquées. Mous disons efficacement ; tout bon instituteur sait bien que le caractère auquel se reconnaît une connaissance efficace en matière de morale et de*préceptes, c'est qu'elle se lie & un sentiment personnel et sincère. Ce n'en est pas moins une connaissance que le sujet a reçue, qu'il possède sous une forme générale, et dont il fera des applications particulières aux cas qui se présenteront.
Fort de cette espèce d'abstraction qui lui fait considérer les notions morales transmises^ à part des sentiments communiqués ou de ceux qui naturellement pré«-
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•xÎBteat ehdi lo sujet, comme s'il n'y en arait pas ioujoars qui se joignent à «#• notions, M. S. tire abusivement profit, pour sa thèse, de ce qu'on peut dire de fondé sur la stérilité de l'éducation qui ne s'adresse qu'à Tesprit» sur la faiblesse de la science acquise de seconde main, comparativement aux leçons de la vie et de la nature, sur le peu de fruit à tirer des livres décelasse, même comme moyen de culture intellectuelle, enfin contre le préjugé régnant et véritablement funeste qui s'accoutume 4 ne voir l'éducation que dans l'instruction et à compter pour lea progrès de la moralité sur ceux des connaissances instrumentales et du savoir technique. Tous ces arguments ne prouvent pas l'inefficacité des notions, réglée et préceptes convenablement accompagnés. 11 y a certes beaucoup de vrai dans ce qu'écrit M. S. des pauvres etfets de l'enseignement moral verbal et mis en for mules, soit & l'église, soit k l'école ; mais ce n'est point là une raison qui nous autorise à contester l'existence d'une part de notions et de maximes, aveo une part d'affections, dans l'ensemble de l'éducation que reçoivent nos peuples ; non plus qu'à nier l'empire exercé dans le monde par un corps de préceptes généralement admis et transmis.
Au fond, ne nous y trompons pas, ce n'est pas tant un certain mode vicieux d'éducation que Téducation même qu'entend combattre M. S. Songeons à son système sur la formation des sentiments et des notions par les traces accumulées de l'expérience dans la longue suite des générations animales ; demandons-neos ce que peut peser une brève expérience individuelle, en une seule vie, au regard d'une expérience antérieure si prolongée et qui s'est môme créé un organisme approprié à la longue ; et si nous réfléchissons de plus au faible crédit des prea^ criptions verbales d'autrui comparées à l'expérience de la personne,, nous comprendrons que la nature doit compter à peu près pour tout et l'éducation pour rien. Or, c'est bien là ce que nous fait clairement entendre Fauteur, lorsque, corn* battant l'argument tiré de la statistique criminelle en faveur di*s bons effets de l'instruction, il conclut que le crime « est ordinairement la conséquence d'une infériorité originelle de nature ».
Les sentiments, seuls véritables moteurs des actes, selon M. S., ne peuvent faire autrement que d'être en partie ces affections de crainte ou d'espérance que l'éducateur et surtout le législateur ont la puissance de mettre en jeu. Mais M. 8. compte bien plutôt encore sur l'éducation de la vie et de la nature laissées à elles-mêmes. Aussi ne voudrait-il pas que la société intervînt pour relever les malheureux des conséquences de leurs fautes ou de celles de leurs parents, c Ayant suspendu, dit-il, autant qu'il dépendait de nous, la discipline civilisatrice de la vie industrielle réglée de façon à assurer la subsistance de l'individu sans faire tort à autrui (loi» des pauvres), nous travaillons maintenant à tarir une autre source de cette discipline civilisatrice. Nous avons fait de notre mieux pendant une suite de générations pour diminuer le sentiment de la responsabilité, en écartant les maux qu'amène le mépris de la responsabilité ; nous sommes en train de pousser le système plus loin, en déchargeant les parents de certaines autres responsable lités qui, dans l'ordre de la nature, retombent sur eux. Notre moyen de corriger l'insouciance, de décourager les mariages imprévoyants et d'épurer l'idée de devoir, c'est d'encourager l'idée que ce n'est pas aux parents & préparer leurs en-
fonts à la vie) mais que cela iacombe à la nalion I... On a calculé qu'au traig dont Tout les choses, les parents ne paieront bientôt pour les rétributions scolaires de leurs propres enfants que la sixième partie de ce qu'ils paient pour les enfanta ^eu général... Remontons à quarante ans en arriére et observons combien le di?!» dende du public a grandi relativement au dividende privé, nous serons autorisés à conclure que le dividende privé va tout à l'heure être entièrement absorbé. La théorie corrélative devient déjà si précise qu'on entend dire, du ton dont on émel une vérité incontestable, que les criminels sont « des erreurs de la société ». On va en arriver i découvrir que puisqu'un bon développement physique est, tout comme un bon développement mental, la condition préalable du bon citoyen (car sans lui le citoyen ne peut pas gagner sa vie et éviter ainsi la mauvaise conduite], la société est responsable de la bonne alimentation et de l'habillement des en- ÊLDts... Nous marchons vers un principe bisarre qui s'affirme lacilement à l'occa* sion : les gens n'ont qu'à se marier quand ils en ont envie, c'est aux autres à en supporter les conséquences 1 9
L'auteur, dans la page qui suit cette objurgation adressée h la politique d'éducation et d'assistance, fait valoir des vérités incontestables en elles-mêmes sur l'exceU lence du sentiment de la responsabilité et sur la formation du caractère par les épreufea de la vie. Il oublie toutefois que de trop fortes épreuves, surtout imméritées, détruisent communément le caractère au lieu de le former. Il conclut en ces termes :
« Qu'on comprenne bien que l'avenir d'une nation dépend de la nature de ses membres, que cette nature se modifie inévitablement dans le sens de l'adaptation aux conditions du milieu ; que les sentiments mis en jeu par ces conditions gagneront en force, tandis que ceux auxquels il sera de moins en moins fait appel iront s'amoindrissent ; on comprendra alors que ce n'est pas en insistant sur les saines maximes, encore moins par une culture purement intellectuelle que Ton peut parvenir à améliorer la conduite ; ou verra que si l'on y parvient, c'est seulement par cet exercice quotidien des sentiments élevés, par cette répression des sentiments bas, qui résulte de ce qu'on assiyettit les hommes aux exigences de la vie sociale régulière — de ce qu'on les laisse endurer les punitions qui suivent inévitablement la violation de ces exigences et récolter les fruits de la soumission* Voilà la seule éducation nationale, d
Ce dernier mot, surtout placé comme il l'est en vedette — non pas souligné, c'est nous qui le soulignons, mais pour clore un des sujets étudiés dans l'ouvrage — confirme pleinement ce que nous avons dit ci-dessus de la préférence donnée par l'auteur à la nature et h ses effets, par conséquent à la fatalité sur l'éducation. La marche aaturejle des choses est chargée d'apporter après les maux les remèdes. Mais comment opère-t-elle ? Gomment se traduisent les exigences de la tie soâeUe régrUière pour ceux qui n'y peuvent satisfaire, pour les enfants abandonnés, pour les parents ruinés, sans travail, infirmes de corps ou d'esprit? En quoi consistent les 'punitions qui suivent inévitablement la violation des eoingences? La réponse est aisée : le système de l'évolution ne permet pas seulemeut, mais encore il veut impérieusement que Ton compte sur l'extinction des individus et des races gui, par eux-mêmes, ne sont pas capables d'adaptation aux conditionB dU
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milieu, et, plus encore, qu'on fasse fonds précisément sar cette extinction pour assurer le progrés de l'espèce. Tout le monde sait que la doctrine de Malthns, en économie politique, a été l'un des facteurs de cette théorie de la sélection natutelie où la philosophie de révolution met aujourd'hui son principal fondement. Ne nous étonnons pas de voir ici le malthusianisme remonter à sa source. Passée de la sociologie à l'histoire naturelle, l'idée de la solution nécessaire du problème de la population par la misère et par la mort retourne de l'histoire naturelle à la sociologie ; et non sans un renforcement^ car Maithus n'a peut-être point pensé que l'extinction des misérables fût un bien, ainsi qu'on prétend le prouter dans la doctrine actuelle.
Le malthusianisme et les principes conservateurs sont liés, en tant que la politique de conservation repousse l'extension des attributions tutéiaires de l'État» Aussi verrons-nous que la conclusion qui se dégage la plus nette, en arrivant k la fin de V Introduction à la science sociale est une profession de foi conservatrice. Cependant le rapport profond de l'évolutionnisme avec le système du laissez^faire tn matière d'éducation et d'assistance, la contradiction entre toute politique humaine, soit de justice soit d'amour qu'on la définisse, et une vue générale de la nature et de l'histoire où la guerre décide de tout, où la force accomplit les destinées, échappent à beaucoup d'entre les démocrates français. Vidéalisme et le sentimentaltsme qui les dominent leur cachent les conséquences réelles d'une doctrine soi-disant scientifique qu'ils embrassent uniquement en haine de la théologie. Un intelligent évolutionniste le leur a dit pourtant, ou, pour parler plus exactement, l'a dit aux conservateurs , mal disposés de leur côté à l'écouter : c Tandis que l'Allemagne met une certaine rudesse k vouloir fonder l'ordre social sur la force et la vérité même brutales, un idéalisme artificiel nous expose aux plus dangereuses illusions ; c'est pour des raisons presque toutes empruntées au domaine du goût et du sentiment que l'on repousse chez nous la plus féconde théorie do xix* siècle, la théorie de l'évolution, qui seule pourrait cependant fournir aux doctrines conservatrices une base véritablement scientifique (1). n Mais ne trouve-t-on pas que cette « certaine rudesse » des Allemands et eette force « même brutale • sont joliment dits? La vérité que croit M. Dumont est ir-» rémédiablement brutale de sa nature. On ne voit pas quelle force plus douce et quelle rudesse moins désagréable pourraient être mises à son service. La politique d'un peuple — nous prenons les relations étrangères pour type — est, suivant la théorie en question, un art d'exterminer les faibles en ajoutant au poids des lois aveugles de l'évolution la puissance de la raison, de la discipline et des armes les plus perfectionnées ; or, Topération sera toijyours déplaisante au dernier point pour les victimes de ce procédé scientifique. 11 est vrai que, pour les relations intérieures, on veut bien substituer au principe de l'extermination des faibles celui d'un simple laissez-mourir^ mais peut-être c la science » se plaindra-t-eUe de la mollesse de ceux qui ont charge de l'appliquer ; car enfin si l'épuration est ré-
(i) Léon Dumont, Théorie scientifique de la sensibilité^ page dernière et derniers mots de cet ouvrage. L'auteur a exprimé la même pensée dans un ouvrage antérieur que nous citions à propos du Credo des races latines {Critique philosophique, u? 31, 3* année).
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damée par l'otilité générale et youlue pour la fin de révolution, et s*il est vrai que la raison a mission de hâter les destinées, on ne voit pas pourquoi la volonté des forces directrices sociales ne précipiterait point Tissue qui se prévoit. L'humanité même, en pareil cas, prescrit de ne pas faire languir les condamnés.
Après la question de l'éducation, M. S. aborde celle des sexes et entre dans une analyse intéressante, vraiment approfondie et qui nous semble en général trèsjuste, des qualités comparatives de l'homme et de la femme. On lira ces pages avec profit, et non sans se sentir Immilié au souvenir des sottises que l'esprit paradoxal de Proudhon a pu produire chez nous sur ce sujet sans soulever absolument le dégoût et le mépris. Nous trouverons une occasion de revenir sur cette partie des pensées de notre auteur, et nous sommes d'autant plus dispensé aujourd'hui de BOUS y arrêter, que lui-même ne s'explique pas encore là sur ce problème : a Est-il désirable que l'influence des femmes sur l'organisation et la marche des sociétés augmente? o II se contente de conclure que la psychologie comparée des sexes doit être consultée par ceux qui veulent opérer des changements sociaux en connaissance de cause. Mais il nous est permis de préjuger que l'opinion de M. S. tend, par un côté du moins, à se défier de Faction sociale féminine, car il constate, après beaucoup d'autres penseurs, Tinaptitude relative de la femme à .appliquer son esprit au général et h l'impersonnel, et la supériorité de son développement affectif sur ses notions de justice et de liberté. On remarquera que ces défectuontés du tempérament féminin sont particulièrement 'graves et admettent le moins possible de compensations, au point de vue de la doctrine évolutionniste, dont une condition si essentielle est le sacrifice des individualités.
Nous arrivons à la conclusion. Elle est presque toute négative, ainsi que nous l'avons indiqué dans le cours de nos articles. M. S. rappelle ce qu'il a dit des a difficultés de la science sociale » , et il se demande quel homme les connaîtra bien, et se préparera suffisamment par l'étude à les surmonter, et se garantira des causes d'erreur, et apportera dans ses jugements l'hésitation nécessaire (p. /i22).
Il II ne peut y avoir qu'une réponse à ces questions : ... Il faut compter sur trés-peu de chose. Toute notre argumentation repose sur l'idée que, pour chaque société et pour chaque phase de son évolution, il y a un mode de pensée et de sentiment approprié, et que tout mode de pensée et de sentiment qui n'est pas adapté au degré d'évolution et aux conditions de milieu ne peut être établi d'une manière permanente...' Pour qu'une société subsiste, il faut qu'il y ait harmonie suffisante entre les institutions nécessaires et les idées généralement reçues. Il ne faut ckmc pas espérer que tout ce qu*<m pourra dire sur la science sociale, sur ses difficultés et sur la préparation nécessaire avant de l'étudier, modifie beaucoup les différents modes de penser sur les affaires sociales.
» La seule chose qu'il soit raisonnablement permis d'espérer, c'est que parfois un de nos lecteurs considère, dans un moment de calme, combien ses idées sur les affaires publiques ont été faites pour lui par les circonstances, et combien il est probable qu'elles sont fausses, ou seulement partiellement vraies. En réfléchissant à riacertitadd d«8 témoignages qu'il généralise et qu'il a glanés au hasard dans un
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champ étroit, --« en faisant le compte des sentiments perturbateurs engendrés par Téducation, le pays^ la classe, le parti, la religion, — en voyant que TobserTation de son entourage, que d'autres témoignages, choisis de façon à satisfaire des sentiments différents des siens, ont pour résultat des idées différentes : il pourra se souvenir à Toccasion que de purs accidents ont beaucoup contribué à déterminer ses convictions. Ce souvenir pourra l'amener à ne pas s'attacher aussi fortement à ses convictions ; il en viendra peut-être à la nécessité de leur faire subir un examen critique et une épuration ; par-dessus tout , il deviendra peut-être moins pressé d'agir sous leur inspiration. »
Évidemment l'auteur ne croit plus guère avoir besoin pour lui des conseils qu'il donne aux autres. Cependant il a dû, dans la vie, rencontrer sa part des accidents communs dont dépendent les convictions des hommes, et s^il a travaillé par de longues réflexions et de profondes éludes à s'affranchir de leur influence, ce qui est indubitable, il est en revanche vrai de dire qu'il se trouve exposé aujourd'hui à une autre influence considérable que les auteurs de systèmes n'aiment pas à faire entrer en ligne de compte quand il s'agit d'eux-mêmes : nous voulons dire à celle du système qu'il s'est fait. Or cela aussi est un accident, aux yeux des personnes intelligentes, encore très-nombreuses, qui ne partagent pas ses convictions; et un accident très-perturbateur. En un mot, si la doctrine de l'évolution , en ses applications sociales, élait fausse, les jugements particuliers de l'auteur et les conseils d'abstention qu'il nous donne à nous seraient infirmés ; et nous resterions libres d'appliquer, chacun selon nos forces, aux sciences sociales les principes généraux de justice auxquels nous sommes de préférence attachés.
G*est bien l'abstention, en effet, qui est forcément ici le dernier mot d'un philosophe dont le principe n'est pas le devoir quoiquHlamve^ le devoir pour chacun et autant que chacun peut rendre son action féconde, mais bien un parti prié de se conformer à tout ce qui arrive en vertu de V évolution. G*est l'abstention, non pas seulf-menl par cette raison que les gouvernements sont de simples fonctions des peuples, et nécessairement déterminés à être ce qu'ils sont par l'état de ces peuples mêmes, si bien qu'il n'y a nulle espérance à mettre dans les révolutions ; mais en vertu d'un motif encore plus profond et inhérent à Tévolutionnisme par es^sence. On en jugera d'après la manière dont M. S. repousse l'objection adressée communément aux doctrines nécessitaires (p. /t33) : « Peu importe ce que nous croyons et ce que nous enseignons, dit l'objection, puisque le travail de l'évolution sociale suivra son cours malgré nous. » Voici la réponse :
a 11 résulte sans doute de tout ce qui a été dit qu'en supposant les conditions du milieu restées les mêmes, l'évolution d'une société ne pourra pas être détournée essentiellement de sa direction générale, mais il en résulte aussi, — et là le corollaire est fautif, — que les pensées et les actions des individus étant des facteurs naturels qui surgissent pendant le cours même de l'évolution et Taident à avancer, on ne peut pas les négliger ; il faut les évaluer séparément comme des accroissements de la force agrégée produisant le changement. En outre.. . le cours de l'évolution sociale est à la vérité prédéterminé dans son caractère général, à ce point que ses phases successives ne sauraient anticiper l'une sur l'autre*., il est néanmoins possible de troubler ce cours, de le retarder ou de l'altérer. » ki se place
1106 eômparafsoa tiréa de l'organisma indifiduel, dont il est si ditfieile de modiâer ou aeeélérer beaucoup le développement normal, alors qu'il est si aisé d*imaginer des traitements qui le déforment ou qui l'atrophient. o II en est de même pour l'organisme social. Le bien quon peut faire en maintenant les eonditions favorables au progrès social se réduit à permettre au progrès de suivre librement son cours ; néanmoins on peut faire un mal incalculable en troublant, déformant, comprimant, pour faire prévaloir une politique fondée sur dea idées fausses. » L'auteur conclut de ces considérations, en terminant son ouvrage, qu'une tbéorie vraie des phénomènes sociaux o a, en dépit des apparences, un rMe très^important à jouer » ; qu*è la vérité notre pouvoir est singulièrement borné et que la tliéorie vraie semble bien fiiite pour supprimer, avec les espérance téméraires, a le principal stimulant des efforts des hommes » ; que toatefois, si des changements sérieux et durables dans la nature humaine ou dans les institutions hamaines sont des valeurs composées d'éléments infinitésimaux accumulés dans le long cours du temps, s'ils sont en cela comparables aux formations géologiques, c'est une raison d'être patient, et non pas de se relâcher de ses efforts. Le fanatique cherchera un stimulant dans les illusions, -— illusions encore utiles parce qu'elles s'adaptent « à sa nature propre et à sa fonction particulière d ; mais l'homme a appartenant à un type plus élevé » aaura ne pouvoir que très-peu, et jugera que ce peu vaut la peine d'être fait, — < unissant ainsi l'énergie du philanthrope au calme du philosophe ».
Tels sont les derniers mots d'un quiétisme, résolu à se nier lui-même en donnant les raisons péremptoires qu'il a d'exister. Quand M« S., en réponse à l'argument eommun dirigé contre le déterminisme, allègue cette observation également bien connue, et en soi fort juste : à savoir que la part de l'agent individuel dans l'action totale ne doit point être négligée, et»qu' ainsi l'inaction des particu^ liers n'est nullement une conséquence de la théorie, il ne songe pas qu'on peut distinguer entre ce que la théorie suppose et ce qu'elle conseille. Assurément, la théorie suppose les éléments imdividuels qui forment la fonction totale, et cela est si vrai que même l'inaction des particuliers qui n'agiraient pas en quelque point serait à compter dans le calcul général comme un élément aussi influent que tout autre et aussi nécessaire. Mais il n'est pas permis de dire que la théorie conseille l'action et n'inspire point plutôt la quiétude, alors qu'elle enseigne à chacun que son action est la résultante spontanée de sa propre nature, de ses antécédents et des circonstances, en sorte que s'il se donne de la peine, c'est qu'il est pour se donner de la peine, et que s'il ne s'en donne pas, c'est qu'il est pour ne pas s'en donner, et que l'un comme l'autre, s'en donner ou ne s'en pas donner, sont des éléments « de sa nature propre et de sa fonction particulière, d également adaptés i l'évolution générale.
Quand M. S. compare, aussitôt après, la marche des sociétés au développement d'un animal dont le cours naturel ne se prête qu'à de faibles modifications, et dont rinterraption ou le trouble, au contraire, dépendent de causes à la portée de chacun, il se laisse aller à une conséquence peu rigoureuse d'une analogie qui lui est chère. C'est encore un argument bien fort, s'il est réellement fondé, en faveur du quiétisme. En effet, de deux choses l'une : ou l'agent individuel, sollicité à quelque aetion, se représentera les chances d'erreur et les motifs .d'hésitation et de
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timidité qu'on a fait connattre ; alors il préférera s'abstenir ; ou il sera animé d'une conviction forte et slimulante, et dans ce cas, comme nous ne pouvons pas être bien rassurés sur la question de savoir si sa théorie est la c théorie vraie s^ comme nous sommes logés nous-méme à la même enseigne que lui, nous devons nous dé« fier de son état mental — et du nôtre, — redouter les effets du fanatisme, et incliner plutôt, tout bien examiné, à ne rien faire. Mais n'est-ce pas une anomalie, dans le système de M. S., que d'admettre seulement des actions efficaces minimes, dans le sens adyuvant de révolution sociale, et d'en admettre de fort graves dans le sens des perturbations et des retards? 11 semble pourtant que le cours d'une vaste trigectoire, déterminée à chaque moment par la résultante d'un nombre immense d'actions anciennes et actuelles, mais en grande partie permanentes, devrait être aussi peu sujet h se modifier gravement pour le recul que pour l'avance, ou pour une déviation que pour une autre, chaque fois que survient une force particulière? Et puis on oublie donc que cetle force elle-même n'est opposée que par une espèce d'abslraclion et d'imagination décevante à l'ensemble des autres ? Ne sontrelles pas toutes des éléments et des conditions de l'évolution, au même titre de phénomènes enchaînés? Quoi qu'il en soit, il est certain que cette crainte des perturbations funestes ne peut qu'ajouter à la disposition quiétisle du penseur social.
Enfin nous ne saurions apercevoir d'autre sens que celui du quiéiisme évolutionniste dans le conseil d'extrême retenue donné à l'homme politique à qui l'on dit, d'une part, que les illusions sont faciles, les entreprises dangereuses, k qui, de l'autre, on enseigne une doctrine dont le propre est de faire croire que le progrès se fait, bien plus que d'enseigner les moyens de l'accomplir ; — dans l'invitation au calme et à la patience, invitation bien superflue, adressée au philosophe qu'on suppose pénétré de cette idée que le progrès humain est amené par une accumulation d'actions très-faibles, et comparable au travail des forces qui ont modelé la surface terrestre ou de celles qui changent la constitution moléculaire d'un cristal traversé par les ondulations de l'éther, — et dans la confiance en l'énergie du philanthrope, du philanthrope désillusionné de toute notable attente des effets de son énergie, et édifié en outre sur les avantages de laissez faire en toutes les choses qui forment l'objet ordinaire de l'activité philanthropique.
Le quiétisme moral et social est une conséquence très-naturelle de la doctrine de l'évolution, comme le quiétisme religieux l'a été souvent de la croyance que tout est bien, que Dieu sait ce qu'il nous faut, que nos efforts sont frivoles et que le mieux en tout est de se confier à sa volonté. La doctrine utilitaire conduit au même résultat, quand on réfléchit assez profondément pour reconnaître les erreurs ou illusions communes en fait de supputation d'utilité, de prévision des événements et d'agencement des vrais moyens qui peuvent conduire aux fins désirées. La doctrine morale de la justice, la théorie des droits et des devoirs a des effets tout contraires. Elle nous enseigne que les relations humaines admettent des règles invariables, pour l'esprit bien informé, et des lois idéales auxquelles nos efforts doivent tendre à assujettir les réalités. Elle nous fait envisager les révolutions comme possibles, non dans, ce sens que les lois de l'habitude et de l'endialnepient des faits puissent être méprisées^ mais simplement à cause de l'existence des actions puis-
santés et des cooTÎctions rapides, sur de certains points, soit de la part des indi- ?idas et en eux, soit, grâce à eux, de la part des nations, brusquement entraînées à rompre avec des précédents mauvais et à se créer des milieux nouveaux pour se former à des habitudes meilleures. EnPm nous apprenons de cette doctrine, entièrement opposée à celle de l'évolution, que le devoir ne consiste point à se conformer aux choses j mais bien à conformer toutes choses et soi-même à la justice^ partout où c*esi possible, dans la mesure de ce qm est possible. Faire cela, c'est faire notre devoir et ce qui nous appartient. Le reste ne nous appartient pas.
Là QOisnoil DU TBAVÀIL, par M. Charles PeUarin (Paris, Librairie des sciences
sociales, 1876).
L'objet de cette intéressante brochure est Texamen da Rapport de la Commis* sion d*enqaête parlementaire sur les conditions du travail en France. On sait que ce rapport conclut au maintien du régime actuel de l'industrie auquel, selon le rapporteur M. Ducarre, il faut bien se garder de toucher, parce qu'il est impossible d'y apporter des changements dont les conséquences ne soient pas rétrogrades. M. P. s'élève contre celte conclusion. H soutient que le salariat ne saurait être considéré ni comme nécessaire, ni comme satisfaisant ; qu'il y a grave péril & ne faire aucun effort pour en sortir; qu'il est très-possible d'introduire graduellement dans l'industrie un meilleur et plus juste régime, celui de l'association ; que le devoir et l'intérêt des classes riches serait de prendre l'initiative de cette évolution libératrice et conciliatrice.
Nous citons l'avant-propos :
c La question du travail, a dit quelqu'un, c'est toute la Révolution*
9 Ce sera aussi la clôture définitive de l'ère des révolutions et l'inauguration de celle du progrès pacifi'jue, le jour où elle aura reçu sa solution vraie et légi-* time, c'est-à-dire de tout point conforme à la justice.
» Il ne faut pas s'y tromper, la question du travail est le fond réel du débat qui, sous des formes diverses, se trouve engagé partout, & l'heure qu'il est, au sein des sociétés civilisées.
0 A vrai dire, en y regardant bien, l'on reconnaîtrait qu'il en fut à peu près ainsi dans tous les temps: il s'est agi toujours, en effet, desavohrQUi trataillbra, et A QUELLES CONDITIONS, pour Tentretien de la collectivité.
D L'esclavage, le servage, le salariat, telles ont été les solutions successivement données à cette grande et vitale question du travail : solutions qui toutes les trois blessent, — dans une mesure très-différente à la vérité, — mais enûn qui blessent la justice, ainsi que la dignité humaine.
» L'esclavage, violation extrême du droit, abus le plus énorme de la force, l'esclavage a eu néanmoins des défenseurs et des apologistes parmi les plus éminents esprits, les Aristote, les Platon, par exemple, tant qu'on n'était pas arrive à concevoir
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que la société pût se passer de cette coutume af^ressive et inique. — Penoone^ aujourd'hui, n'oserait s'en faire ouyertetnent le champion.
» Autant l'on en pourrait dire du servage, qui vient d'être aboli, même en Rus* sie^ par un ukase du czar.
» Le salariat, troisième mode ou régime du travail, reste donc seul en eanae désormais, du moins chez les peuples civilisés.
» Le vice essentiel du salariat, au point de vue de Téquité d'abord, n'est es* core aperçu que d'un petit nombre d'hommes éclairés; mais il est senti instinctivement par la masse de ceux qui sont réduits, pour vivre, à travailler pour le compte d'autrui.
» Cette masse qui, tout en se donnant beaucoup de peine, tout en accomplissant dans l'œuvre commune les plus rudes tâches et les plus rebutantes, les véritables corvées, ne cesse pas d'ôtre toujours besoigneuse et souvent dénuée, cette Qiasse du prolétariat sent fort bien qu'elle est viclime de conditions à peu prés inéluctables, de certaines dispositions de notre mécanisme social contre lesquelles, même après le grand coup porté aux privilèges par la révolution de 1789, il lui est, sauf très^rare exception, impossible de réagir avec succès. Triste et décourageante vérité qu'eipriment ces dictons populaires : Les gros matigent les petits î-^ la pierre va toujours au tas, et que redit en d'autres termes un podte qui fut sympathique aux souffrances de la classe inférieure :
Pour s'en tenir au lot que votis lui faites* Ce pauvre peuple a besoin de chansons.
T» Au lieu de chansons, comme au temps de Mazarin ou de Déranger^ on lui fabrique de nos jours (mais en pure perte, car il ne les lit pas) de savants traités d'économie politique et de gros rapports de commissions parlementaires, à l'effet de lui prouver, à ce brave peuple, par raison démonstrative, qu'il est, ma foi, trèsbien loti et que, s'il ne se trouve pas heureux comme cela, c'est qu'il y met de la mauvaise volonté. Cl n'aurait d'ailleurs, ajoute-t-on, qu'à se montrer plus assidu au travail, moins ami du cabaret, plus économe eu un mot et plus rangé, pour ar« river sans faute au bien-être, au patronat, à la fortune...
> Le but, non dissimulé, de tout ce beau raisonnement, c'est d'établir qu'il s'y a rien à redresser dans notre mécanisme industriel, et que la misère, s'il y en a encore, ce qui ne saurait être nié, provient uniquement de la faute de ceux qui la subissent et qui, partant, l'ont méritée. Fermer son âme à la pitié, dispenser son esprit de toute recherche de combinaisons meilleures et plus conformes an bien général, telle est la conséquence logique et naturelle de cette manière de voir qui est en très-grande faveur dans les régions officielles et dans les hautes coudies so-^ ciales. Contre ces apologies d'un état de choses qui traîne avec lui tant de souffrances et de désastres ; qui, malgré le prodigieux accroissement de puissance productive mis, de nos jours, par la science aux mains de l'agriculture et de riniiustrie, perpétue l'antique misère, en y ajoutant la plaie du moderne paupérisme ; — qui, sous le nom menteur de Hberté du travail, opprime et spolie les travailleurs d'une part, et condamne d'autre part à de continuelles angoisses les patrons, les capita*
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lîsles coiDDiandilaîres du trayail ; qui fait, en un Mot, le suppUed des uns et des antres et prodait eDtre eux ces déOances, cet antagonisme croissant, constaté par les documents mêmes de Ten quête parlementaire sur la condition des ouTriers ; contre les impudentes apologies de cet état de guerre industrielle, le vrai péril social^ — qui tendent à le perpétuer et à Fac^rayer, je ne cesserai de protester, pour ma part, au nom de la vérité et de la justice, comme dans Tiniérèt bien entendu de l'ordre et de la paix publique.
n L'occasion de le faire m'a été fournie par le rapport de M. Duearre au nom de la commission d'enquête sur les conâitioju du frawiU en France, commission qui avait été nommée a^ec une certaiiie solennité par rAssemblée nationale, en vue surtout de l'effet à produire sur Tesprit de la classe ouvrière. Or il est arrivé que le rapport le plus important de la susdite commission^ celui qui traite de la question des salaires et des rapports entre ouvriers et patrons^ n'est pas autre chose qu'une fin de non-rece voir absolue, opposée aux réclamations des travailleurs salariés et à leurs légitimes aspirations vers un meilleur et plus équitable régime de Tindustrie. Ce régime aurait pour objet essentiel d'établir des garanties contre le chômage et contre rabaissement excessif des salaires, en même temps qu'il donnerait aux patrons et aux possesseurs des capitaux une sécurité dont Tabsence, de plus en plus sentie, devient pour eux un vrai tourment et leur assombrit ravcnir des plus sinistres prévisions. Cet état mental d'une grande partie de la classe riche et aisée est et qui a fait, depuis 1818, la force de la réaction politique et cléricale. C'est là ce qui, augrand dommage de la France et du progrès régulier, a jeté cette classe à un moment dans les bras d'un César d'aventure, et lui a fait ensuite appuyer tottt les empiétements de Tuliramontanisme sur nos institutions civiles.
» Pour revenir à l'œuvre issue des délibérations de la commission parlemeo« taire du travail, elle eût ajouté encore à l'impopularité de l'Assemblée qui vient de finir, si, conformément au vœu de V Économiste /Vançais, journal qui applaudit dans le rapport de M. Duearre ses propres doctrines, ce rapport avait été répandu parmi les ouvriers.
n Mais, dira-t-on, cette Assemblée qui, malgré tout le mauvais vouloir de sa majorité pour la république, a fini cependant par la proclamer, — à contre-cœur et de très-mauvaise gcâce, il est vrai, — cette Assemblée n'existe plus, ni par conséquent sa grande commission du travail dont plusieurs membres, à commencer par le rapporteur M. Duearre, n'ont point été réélus, A quoi bon discuter désor« mais Tœuvre mort-née d*une législature morte ?
> Distinguons : oui, l'Assemblée nationale de 1871, malgré la ténacité acharnée avec laquelle elle se cramponnait à la vie et au pouvoir, a d(k enfin lâcher prise ; elle a pu entendre la nation, qui avait hâte d'être délivrée d'une tutrice incommode et revêche, entonner à ses obsèques un Libéra pas du tout larmoyant.-— Mais quant aux doctrines économiques de sa commission du travail, ce n'est pas du tout le cas de dire : Morte la béte, morte le venin. Non, ces doctrines subsistent; elles sont en grand honneur chez la plupart de nos hommes d'État, chez ceux mêmes du parti républicain ; elles trônent à l'Académie de» sciences morales et politiques, corporation (soit dit sans irrévérence envers les hommes de mérite qui en font partie) routinière, exclusive, qui, en philosophie et en économie sociale, a son or-
thodoxie à laquelle il faut, sous peine d'ostracisme, conformer tout ce qu'on lui adresse. N'était que le cœur lui manque et qu'une certaine pudeur ou plutôt encore la xrainte de l'opinion l'arrête, volontiers l'Académie formulerait aussi son Syllabtis qui ne serait guère plus libéral dans son genre que celui du Vatican.
p En dépit de tous les sophismes de l'économie politique orthodoxe, procla« mons-le bien haut : Il n'y a qu'un moyen de remédier efficacement aux maux de la société, c'est la pratique uniTerselle de la justice, en commençant par la s[^ère du travail. Or, ce qu'ici la justice exige, c'est que l'échange de yaleura égales contre valeurs vraiment égales y devienne en réalité la f ègle ; c'est que le travailleur obtienne en rémunération l'équivalent de ce qu'il aura mis utilement dans son œuvre de force, d'inteUigence et d'attention : cela n'est possible, on peut l'affirmer, que sous le régime de I'association, étendu successivement à tous et embrassant tous lea modes d'activité de chacun. >
LA RÉFORME ÉCONOMIQUE