SOMMAIRE DU NUMÉRO DU 1*' JUIN
La Concurrence et ses effets , par CourceUe-SeneuU. — De la Crémation ou de l'Incinération des cadavres, au point de vue théorique el pratique, par Cadet. — - Du Renouvellement et de la conservation du Cadastre, par Charles Laterrade. — L'Impôt sur le capital (projet de loi), par Menie)\ — L'Exposition universelle de 1878, par Charles Terrier. — Chronique économique. — France : La Situation économique de la France. — L Agriculture et Industrie. — IL Travaux parlementaires : La marine marchande ; dégrèvements projetés ; l'impôt sur le ca« pital ; la délégation à Philadelphie. — IIL L'Emprunt de la Ville de Paris. — IV. Nos débiteurs. — V. Un héritage de l'Empire, par Achille Mercier. — Awtriche-Hongrie : Le nouveau traité d'État et la circulation fiduciaire en Autriche- Hongrie, par Max Wirth, — La Situation économique en Autriche : Le Livre brun austro-hongrois ; rapport du Consul général d'Autriche-Hongrie à Liverpool sur la dépréciation de l'argent, par /. Hellès. — Angleterre : La Situation économique en Angleterre : Le Commerce extérieur du Royaume-Uni de la Grande-Rretagne et d'Irlande, çkt Edmond Barbier. — La Situation économique de l'Inde anglaise. — Société de Statistique de Paris (séance du 6 mai 1876, par A. C). — Rullbtin économique. — Actes officiels. — Relevé des quantités de froment importé et exporté du 1" août 1875 au 30 avril 1876. — Mouvement des sucres. — Tableau comparatif de la consommation en France du cidre, de la bière et des alcools. — La propriété au Guatemala. — Le mouvement de la population à Philadelphie. — Les finances suisses, par Georges Lassez. — Rulletin poutique.
Le rédacteur-gérant : F. PlLio;! .
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b"^* ANNÉE. 15 JUIN 1876. N« 20
POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE
LA PHILOSOPfflE DE L'HISTOIRE DE MICHELET
(Yoy. le n® 17 de la Critique philosophique.)
Nous avoDs^ dans un précédent numéro, rappelé à nos lecteurs les vues de Micbelet en philosophie de l'histoire, très-exactement résumées par le professeur Flint. Ces vues, quelque jugement qu'on en porte d'ailleurs, avaient-elles le mérite de Toriginalité à l'époque où elles ont para dans l'opuscule intitulé Introduction à V histoire universelle? C'est la première question qui se pose et à laquelle nous sommes obligé de faire une réponse négative.
Nous remarquons d'abord que l'idée maîtresse de Michelet est celle qu'avait déjà exprimée Quinet dans une page éloquente de son Intro^ duction à laphilosophie de V histoire de Herder (1). Qu'on veuille bien relire ce passage :
c L'histoire, dans son commencement comme dans sa fin, est le spec« tacle de la liberté, la protestation du genre humain contre le monde qui l'enchatue, le triomphe de l'infini sur le fini, l'affranchissement de l'esprity le règne de Pâme. Le jour où la liberté manquerait au monde serait celui où l'histoire s'arrêterait. Poussé par une main invisible, non-seu* lement le genre humain a brisé le sceau de l'univers et tenté une carrière inconnue jusque-là, mais il triomphe de luiTméme ; il se dérobe à ses propres voies, et, changeant incessamment de formes et d'idoles, chaque effort atteste que l'univers l'embarrasse et le gône. En vain l'Orient, qui s'endort sur la foi des symboles, croit-il l'avoir enchaîné de tant de mystérieuses entraves : su^ le rivage opposé s'élève un peuple enfant qui se fera un jouet des énigmes de l'Orient et les déiiouera à son réveil. En vain la personnalité romaine a-t-elie tout absorbé pour tout dévorer; au milieu du silence de l'Empire, est-ce une illusion décevante, un leurre poétique, que ce bruit sorti des forêts du Nord, et qui n'est ni le frémissement des feuilles, ni le cri de l'aigle, ni le mugissement des bêtes sauvages?
(i) VlfUrodudùM à Phistoire universelle (Micbelet) est de ISSi ; Vlniroduelion philosophie de ^histoire universelle de ^humanité (Quinet) de 1825.
GaiT« PHILOS. V — Sa
306 LÀ PHILOSOPHIE Vi L'ntâTOtttE DE HIGHELET4
» Aiosi, captif dans les bornes du monde, f*infini s'agite pour en sortir; et rhumanité qui Ta recueilli, saisie comme d'un vertige, s*en va, en présence de ^nnive^8 muet, cheminant de ruines en ruines, sans trouver où s'arrêter* C'est un voyageur pressé, plein d'ennui, loin de ses foyers. Parti de l'Inde avant le jour, à peine s'est-il reposé dans l'enceinte de Babylone, qu'il brise Babylone^ et restant sans abri, il s'enfuit chez les Perses, chez les Mèdes, dans la terre d'Egypte. Un siècle, une heure, et il brise Palmyre, Ecbatane et Memphis ; et toujours renversant l'enceinte qui l'a recueilli, il quitte les Lydiens pour les Hellènes, les Hellènes pour les Étrusques, les Étrusques pour les Romains, les Romains
pour les Gètes, lesOètes Mais que sais-je ce qui va suivre? quelle
aveugle précipitation I qui le presse? Comment ne craint-il pas de défaillir avant l'arrivée? Ahl si dans l'antique épopée nous suivons de mers en mers les destinées errantes d'Ulysse jusqu'à son lie chérie, qui nous dira quand finiront les aventures de cet étrange voyageur, et quand il verra de loin fumer les toits de son Ithaque? n
Que dit à son tour Michelet?
a Avec le monde a commencé une guerre qui doit finir avec le monde, et pas avant; celle de l'homme contre la nature, de Tesprit contre la matière, de la liberté contre la fatalité. L'histoire n'est pas autre chose que le récit de cette interminable lutte SI cette Introduction atteignait son but, l'histoire apparaîtrait comme l'éternelle protestation; comme le triomphe progressif de la liberté.
)> Sans doute la liberté a ses limites; je ne songe pas à les contester : je ne les sens que trop dans Taction absorbante de la nature physique sur l'homme, mieux encore au trouble que ce monde ennemi jette en moi. Eh! qui n'a pas cent fois, au milieu des menaces et des séductions dont il nous obsède, maudit, nié la liberté!.... Elle se meut pourtant, comme disait Galilée; en moi, quoi que je fasse, je trouve quelque chose qui ne veut pas céder, qui n'acce[ite le joug ni de l'hommo, ni de la nature, qui ne se soumet qu'à la raison, à la loi, qui ne connaît point de paix entre soi et la fatalité. Dure à jamais le combat! Il constitue la dignité de l'homme et l'harmonie môme du monde.
0 Et il durera, n'en doutons pas, tant que la volonté humaine se roidira contre les influences de races et de climat; tant que Byron pourra sortir de l'industrielle Angleterre pour vivre en Italie et mourir en Grèce; tant que les soldats de la France iront, au nom de la liberté du monde, camper indifféremment vers la Vistule ou vers le Tibre. »
Michelet et Quinet étaient, comme on l'a dit, des frères intellectuels. Qu'ils aient eu des idées et tenu un langage à peu près semblables sur h marche de l'humanité^ voilà qui n'étonnera personne. On sait qu'ils se sont rencontrés dès l'origine dans les mêmes directions et l'on ne songe même pas à demander lequel a euiti Tautre. Ge qui peut surprendre da-
U PH1L080PBI2 DB L'hISTOIAB DB MICHIUBT. 307
yantage, ce qui paratt n'avoir guère frappé rattention juaquMcii c'est qu'en ces premiers essais sur la philosophie de Thistoire, l'un et Tautre n'oQt été que les échos français de Hegel (1}. Pour le montrer, il suffit de rappeler les points principaux de la doctrine historique du philosophe allemand.
Sur l'origine et la priorité de Tidée fondamentalci il ne peut y avoir de doute. C'est Hegel qui le premier a professé que l'histoire est raf«« franchissement progressif de Tesprit, la réalisation progressive de la liberté (2). 11 explique cette proposition en faisant de la liberté la faculté essentielle et constitutive de l'esprit. Comme l'essence de la matièret dit-il^ est la pesanteur, l'essence de l'esprit est la liberté* Chacun sait que, parmi les facultés que possède l'esprit, il en est une que l'on appelle la liberté, mais c'est la philosophie qui nous apprend que toutes les facultés de Pesprit ne subsistent que par la liberté, qu'elles ne sont que des moyens pour la développer et la manifester. La matière n'est pesante que parce qu'elle tend vers un centre commun; elle est essentiellement multiple, et cherche son contraire, l'unité. Si elle Tatteignait, il n'y aurait plus de matière, elle s'évanouirait^ s'idéaliserait. L'esprit, au con. traire, a son centre, son unité, non pas au dehors, mais au dedans de lui-même ; et c'est précisément en cela que consiste la liberté. L'histoire universelle est le travail de l'esprit tendant à la pleine conscience de lui* même, c*est**à*dire à la pleine conscience de la liberté, c'est-à-dire à la liberté. Car il faut remarquer que, selon Hegel, la conscience de la liberté et la liberté sont une seule et même chose«
Suivons les phases hégéliennes du développement de l'esprit et de la liberté. Voici d'abord des observations sur le rapport de la nature et de l'histoire. Le caractère des peuplea est préfiguré dans le caractère de la terre. La nature, qui est extérieure à l'histoire^ ne laisse pas d'en être la base nécessaire. Les extrêmes de la chaleur et du froid mettent obstacle au développement de l'esprit, d'où vient que la zone tempérée est le vrai théâtre de l'histoire. L'Amérique n'est qu'un écho de l'ancien monde. L'Afrique est asservie aux puissances de la nature. L'Asie et l'Europe sont les seules terres historiques. L'flurope, par sa disposition géogra* phique, s'accommode plus facilement que l'Asie à tous les mouvements de l'esprit (3).
(1) C'est tô qu*a très-bien vu M. Kobert Flint.
(2) Hegel a donné une première esquisse de sa doctrine historique dans les vlflf t def« niers paragraphes de sa Philosophie du droit , publiée en 1S21.
(3) Mêmes obsenrations dans Vtniroduetion à C histoire universelle àtUiùhéiti, tNe JugerooftMious pas, diMl^ qu'e» géographie, certaines contrée! ont été dessioéts sur Qd plan plus heureux, mieux découi^ées en golfes et ports, mieux percées de Yallées et de fleuTcs, mieux articuléeê, là Je l'ose dire, c*est à- dire plus capables d'accomplir tout ce qu'en vondtm tirer la liberté. Notre peUie fiurope, si vous U compares à rinforme et mes^ sive Asie, combien n'annonce-t-eUe pas à l'œU plus d'aptitude au meaveaientT.«« L'Europe