LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE DE MICHSLET
' La marche du soleil symbolise la marche de l'esprit : comme la lumière du soleil physique va de l'est à l'ouest^ ainsi fait la lumière du soleil de la conscience. L'histoire commence en Asie et finit en Europe (1). Le monde oriental, le monde grec et romain, le monde chrétien ou germanique en sont les phases successives. Les Orientaux ne savent pas encore que l'essence de l'homme est la liberté, et parce qu'ils ne le savent pas, ils ne sont pas libres; ils savent seulement qu'un homme est libre, mais, par cela seul, une telle liberté n'est qu'arbitraire, passion féroce et brutale. C'est chez les Grecs que s'est éveillée la conscience de la liberté ; mais en Grèce, comme à Rome, quelques-uns seulement étsdent libres, non l'homme comme tel; aussi cette liberté, qui reposait sur l'esclavage, ne pouvait être durable. Avec le christianisme, les nations germaniques sont arrivées à savoir que la liberté constitue la nature même de l'homme, et cette conscience s'est montrée d'abord dans la religion, la sphère la plus intime de l'esprit; mais pour faire passer ce principe dans le monde, un long travail de la civilisation était nécessaire, et c'est pourquoi le triomphe du christianisme n'a pu amener immédiatement la fin de l'esclavage et le régnée de la liberté.
Hegel commence l'histoire du monde oriental par la Chine dont le principe caractéristique est une unité matérielle d'organisation qui exclut en toute sphère de la vie la réflexion, la volonté et l'énergie individuelles. Toute individualité y est absorbée dans la personne et la volonté de l'empereur, le père de la nation, qui a le même pouvoir absolu sur ses sujets que chaque père sur les membres desa famille. Après la Chine vient l'Inde qui, au lieu de l'unité matérielle et extérieure de la Chine, présente la diversité la plus marquée, mais une diversité également matérielle et extérieure. La société y est divisée en castes, c'est-kdire en classes, dont les difi'érences d'occupations et de conditions sont éternellement et arbitrairement fixées par le seul fait de la naissance, ce qui exclut toute vie personnelle et toute moralité intérieure (2).
Les peuples de l'Asie orientale sont isolés et immobiles; l'Asie occidentale est en relation avec l'Europe, et comme l'Europe, le théÂtre des révolutions politiques et sociales. La Perse est la première nation réellement historique. En Perse, l'esprit s'affranchit pour la première fois
est une terre libre : Tesclave qui la touche est affranchi ; ce fut le cas pour rhumanilé fugitive de l'Asie* Dans ce monde sévère de l'Occident, la nature ne donne rien d*elle-môme; elle impose comme loi nécessaire Tcxercice de la liberté... »
. (i) « Suivez d'orient en occident, sur la route du soleil et des courants magnétiques du globe, les migrations du genre humain ; observez- le dans ce long voyage de l'Asie à TEurope... » (Micbelet.)
' (2) Micbelet, comme on Ta vu, laisse de. côlo la Chine ; il ne range pas à opposer à l'unité chinoise la diversité indienne; et ce qu'U voit dans l'Inde uniquement, c'est Toppression de l'esprit par le climat.
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de ronité substantielle de la nature, qui est Inintelligible, incondition* née, indéterminée; il se reconnaît oomme lumière. Cette lumière n'est pas seulement l'élément matériel le plus universel, c'est encore un principe de pureté et de bonté spirituelles, un principe qui renferme la conscience deson contraire, les ténèbres, le mal, et aussi la conscience du pouvoir et de l'obligation de préférer la lumière aux ténèbres, le bien au mal. Dans l'Inde, la plus haute notion spirituelle, Brahma, est celle d'une unité abstraite, qui n'est pas objet de conscience; mais dans la Perse cet être abstrait devient objet de conscience sous la forme d'une intuition sensible (1).
Parmi le^ nations diverses qui appartiennent à l'empire perse, il en est une, la nation juive, qui fait ce progrès remarquable de franchir les limites de l'intuition sensible, tout en continuant de saisir l'être absolu comme objet de conscience. La nature et l'esprit sont séparés; la première est détrônée, entièrement subordonnée ; la prééminence est donnée au second, qui devient l'unique vérité essentielle : de là la condamnation par ce peuple de toutes les autres religions et de tous les autres dieux; de là une moralité rigide et exaltée, mais étroite et intolé* rante (2).
L'Egypte unit les éléments qui dans, l'empire perse apparaissent isolément, l'élément sensible chez les Babyloniens et les Syriens, l'élément spirituel chez les Phéniciens et les Juifs. En Egypte, l'esprit est matière et la matière esprit ; l'esprit se sent emprisonné dans la matière et s'efforce de s'en affranchir. Le symbole nous offre cette contradiction et le problème qu'elle implique ; aussi le rencontrons-nous partout, dans l'architecture, dans les hiéroglyphes, dans les coutumes et dans la religion de l'Egypte. Par sa nature même l'Egypte est une énigme.
Le mystère de l'Egypte, -^le mystère de tout l'Orient, — trouve son explication en Grèce. Désormais l'enfance de l'histoire est finie^ et l'esprit se manifeste dans toute la fraîcheur et la plénitude de la jeunesse. La Grèce est la jeunesse du monde, et ce n'est point hasard que son histoire comm^ce par Achille, le jeune héros idéal de la poésie^ et
(1) «En Perte, la liberté s'éreille et se déclare par la haine de l'état précédent : les dieux de Tlnde deviennent des démons.... A cette sainteté impie d'un monde-Dieu succède le dualisme de la lumière pure et intelligente, de la lumière immonde et corporelle. La première doit vaincre... La Perse est le commencement de la liberté dans la fatalité. La religion choisit ses dieux dans une nature moins matérielle, mais encore dans la nature. » (Micbelet.)
(2) « Ia nature, chez les Perses, prolongeait, non sans combats^ son règne dans la religion ; elle est détrônée chei les Juifs. La lumière elle-même devient ténèbres i l'avénemeiit de Teapiit; la dualité cède à l'unité. Pour ce petit monde de Tunité et de l'esprit, un point sufAt dans l'espace, entre les monlagnns et )eâ déserts. 11 n*est placé, dans rOrieni, que pour le maudire... Israël reconnait Ismaël pour son frère, mais ne lui tend pas la main, s (Mkhelet.)
SIO U fVïlMOfm^ M If'XISTQIRI PB XICISLIT.
finisse par Alexandre, le jeune héros idéal delà réalité (1). C'est en Qrèce que, pour la première fois, Tbomme s'est senti homme, que pour la première fois il a brisé les liens dont l'enchaînaient les puissances téné* breuses de la nature, que pour la première fois il a osé, d'un esprit clair et d'un cœur non troublé, étudier les causes, les lois, et les finis de la nature, et façonner, d'un libre travail, les matériaux que la nature lui fournissait. C'est là que l'esprit a pu s'émanciper, atteindre la libre indmdudUé; c'est le mot le plus propre à désigner ce qui est fondamen* tal et caractéristique en Grèce. Iol formation de l'individualité grecque a été singulièrement favorisée par la configuration du pays, la proximité de la mer, le mélange des races, le grand nombre des villes indépendantes (2). Aussi n'est-elle jamais devenue absolument libre, maîtresse d'elle-même, vraiment spirituelle; elle est restée sous Tinfluencede la nature ; elle ne s'est déployée qu'en s'appliquant à la transformation des matériaux naturels en expression de ses idées; en d'autres termes, son génie a dû être et a été essentiellement artistique. Tous les produits de l'activité grecque, même la culture de l'individu, la religion et les constitutions politiques, sont œuvres d'art. Les dieux du mystère ont été chassés de la Grèce pajr les dieux de l'art, par ces types concrets, particuliers, humains, qui ne gardent plus rien de la diiTormité et de la monstruosité orientales (3).
Passer de la Grèce à Rome, c'est passer de la poésie à la prose, de la joyeuse et gracieuse jeunesse à l'austére virilité {%). Rome rassemble tous les dieux en un panthéon et toutes les unités humaines en un État; elle incorpore individus et nations en une vaste personne, et subordonne et sacrifie tout h celte existence universelle, Ce qui caractérise Rome, c'est la combinaison de l'universalité abstraite avec l'extrême personnalité. Le conflit des deux principes faif de l'histoire intérieure de la nation une longue lutte entre deux factions, de son histoire extérieure une poursuite impitoyable et incessante de la domination universelle. L'incompatibilité de ces éléments contradictoires grandit et s'accuse de
(1) « Placée au point intermédiaire où le divin est divin encore et déjà hamaio, où se dégageant de la nature fatale la fleur de la liberté vient à s'épanouir, la Grèce est restée pour le monde le type du moment de la beauté, de la beauté physique et eneore immobile, a (Miohelet.)
(2) « Remarquez cette imperceptible merveille de la Grèce dans la variété heurtée de ses monts et de ses torrents, de ses caps et de ses golfes, dans la multiplicité de tes courbes et de ses angles, si vivement et si spirituellement accentués. » (Michelet.)
(3) « La Grèce dompte TÂsie, lorsque, réduisant ses idoles gigantesques aux proportions de l'humanité, elle les rend à la fois susceptibles de beauté et de perfectionnement, b (Michelet.)
(4) a Le petit monde grec porte dans sa beauté même sa condamnation. Tl faut que la beauté p«|se, que la gritce du jeune âge fasse place à la maturité, que l'^nikot devienne homme. > (Michelet.)
plus eo plus; tinnlemeut Tindividualité remporte à ce point que la commuqaulé ne peut âtre préservée de la dissolution quQ par la con* Irainte extérieure, par le dcspotisnie, par le pouvoir absolu d'un seul (1), L'empire continue ce que la république a commencé* Il brise le oœur du monde, lui fait sentir le néant de la vie naturelle, Vamène et TbabU tue à prendre en aversion ce que lui offre la réalité, par là pousse Tes* prit h rentrer en lui«méme, dans Tiotimité de son être, à se connaître lui-même dans sa nature essentielle comme esprit, et à chercher satis-^ faction dans un empire spirituel (3)- Cet empire fut révélé et fondé par le Christ, — un homme qui est dieu, un dieu qui estbomme, Mais ce n'est que lentement et difficilement que le principe chrétien pénètre la société, Les hommes sont encore incapables, surtout dans les relations séculières de la vie, d'agir selon la vérité avec la liberté qui doit appartenir à des êtres spirituels, et c'est pourquoi le royaume de l'esprit dut prendre la forme d'un royaume ecclésiastique.
Le germe déposé par le christianisme ne pouvait se développer que dans le monde germanique, lorsqu'il se serait approprié la culture ro« maine(3). Cette dernière phase peut être appelée la vieillesse de l'es^ prit; mais cette vieillesse n'est pas un âge de faiblesse comme celle de la nature, c'est un ftge de maturité et de force. Le principe reste d'abord à l'état abstrait; il n'est encore reconnu que dans la sphère purement religieuse, dans le sanctuaire intime du cœur; il est encore étranger^ l'existence séculière. Dans cette époque du monde moderne, il faut distinguer trois périodes, La première commence par les migrations germaniques et se termine magnifiquement par le vaste empire de Cbarie* magne. Elle est caractérisée par l'union grossière, la combinaison supers» ficielle et extérieure de l'élément spirituel et de l'élément séculier» par le défaut de cohésion et de consistance, par une puissante tendsnce au particularisme. Dans la seconde période l'unité grossière est brisée} l'empire franc se divise en nations; les individus se révoltent contre l'autorité de laloi, mais sont forcés de demander protection aux hommes
(1) «La grande Rome enferme d^ns ses murs deux cilês, les deux r^iees étrusque et latine, sacerdotale et héroïque, orientale et occidentale, patricienne et plétiélenne ; la pro** priété foncière et la propriété mobilière, la stabilité et le progrès, la nature et la liberté,. • Le dualisme de la Perse est reproduit ici *, mais il a p^ssè des dieux aux (lommes, 4e r&bsi traction à la réalité, de la métaphysique religieuse au droit civil... Rome n'est point un monde exclusif. A Tintérieiir, la cité s*ouvre peu à peu aux plébéiens ; à rextér|eur| au l^atium, à i'Italie, à toutes les provinces... Et el'e assimila ainsi tout le mon Je. La barbarie occiiientale, Espagne, Rretagne et Oaule ; la civilisation orientale, Grèce, Egypte, 4slt, Syrie, tout y passa i sun tour. » (Michelet.)
(2) « Le christianisme emi>rassa Tesprit, embri^ssa la iport. La vie, la nature, la malièrei la fatalité fùnot immolées par lui. » (Michelet.)
(3) a Dans l'arène du Colysée se rencontrèrept le chrétien et le barbgrQ, repréacnt^tn 4e la liberté pour l'Orient et pour l'Occident. Mou« somm^ né4 4e l^V umoHi %\ neilf 1 9t tout l'avenir. » (MichelAt.)
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puissants qui deviennent leurs seigneurs féodaux ; TËglise, qui représente l'élément spirituel, se sépare de l'Ëlat qui représente rélément séculier. Tout roule dans Thistoire du moyen Âge sur l'opposition de l'Église et de l'État, sur la lutte de la théocratie et delà monarchie féodale (1)» A travers cette histoire, qui trouve sa plus haute expression dans les croisades, chacune des deux puissances manifeste et développe ses contradictions, si bien qu'au lieu de la liberté chrétienne on vit régner dans l'Église le plus dégradant esclavage, dans l'État la plus immorale anarchie. L'Europe, aveugle, était allée chercher la vérité vivante de l'esprit dans un tombeau. Elle ne rapporta des croisades que le mécontentement et le doute auxquels succédèrent bientôt un réveil général des intelligences, un intérêt nouveau pour la science et pour Tart, de hardies aventures, de grandes découvertes géographiques, de remarquables inventions, et à la longue une révolution dans le système entier des pensées des hommes. C'est ainsi que s'ouvre la troisième période du monde moderne ou germanique. Voilà l'esprit qui devient conscient de sa liberté, l'opposition de l'Église et de l'État qui commence à s'évanouir. L'homme reconnaît que l'élément spirituel ne peut être réalisé que par des institutions séculières; que l'élément séculier ne peut progresser que par une influence spirituelle. Cette vérité a été proclamée d'abord par la Réformalion protestante, puis par la Révolution française ; la faire passer dans les faits est la tâche des nations européennes (2).
On vient de lire une brève exposition de la philosophie hégélienne de l'histoire, et Ton a pu voir en quoi s'en éloigne, en quoi s'en rapproche la brillante esquisse dcMichelet. La parenté nous parait hors de doute, bien que l'historien français, qui avait un vif sentiment de la réalité, n'ait pu asservir son libre esprit aux catégories et antinomies hégéliennes. La doctrine historique de Michelet, telle qu'elle se présente, est bien au
(1) « Cette unité (l'empire de Gbarlema(^ne), matérielle et mensongère encore, dura une fie d'homme, et, tombattt en poudre, laissa sur TEurope l'aristocratie épiscopale, l'aristocratie féodale couronnées du pape et de l'empereur. Merveilleux système dans lequel s'organisèrent et se posèrent en face l'un de l'autre l'empire de Dieu et l'empire de l'homme. La force matérielle, la chair, l'hérédité, dans l'organisation féodale *, dans l'ËgUse, la parole, l'esprit, l'élection. La force partout, l'esprit dominant la force.... Et non-seulement l'esprit domina la force, mais il l'entraîna. Ce monde de la force, subjugué par l'esprit, t'exprima par les croisades, guerre de l'Europe contre l'Asie, guerre de la liberté sainte contre la nature sensuelle et impie. » (Michelet.)
(2) « Du peuple s'est levé d'abord un homme noir, un légiste, contre l'aube du prêtre, et il a opposé le droit au droit. Le marchand est sorti de son obscure boutique pour sonner la cloche des communes et barrer au chevalier sa rue tortueuse. Cet homme enfin (était-ce un homme ?), qui vivait sur la glèbe à quatre pattes, s'est redressé avec un rire terrible, et, sous leurs vaines armures, a frappé d'un boulet niveleur le noble seigneur et son magnifique coursier. La liberté a vaincu, la justice a vaincu. Le monde de la fotalité s'est écroulé. Le pouvoir spirituel lui-même avait abjuré son litre en invoquant le secours de la force matémllt. » (Michelet.)
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fond celle de Hegel, mais yôtue à la française, c'est-à-dire à la légère, échappée da lourd système et dégagée de Tappareil pédantesqae ailemand.
F. PiLLON.
BlBIilOGRAPUIE
Les origines di là France contemporaine, par H. Taine. Tome I : L'ancien Rtci me.
1876, un Yol. in-8 (Hachette).
a Qu'est-ce que la France contemporaine ? Pour répondre à cette question, il faut savoir comment cette France s'est faite, ou, ce qui vaut mieux encore, assister en spectateur à sa formation. A la fia du siècle dernier, pareille à un insecte qui mu€, elle subit une métamorphose. Son ancienne organisation se dissout ; elle en déchire elle-même les plus précieux tissus et tombe en des convulsions qui semblent mortelles. Puis, après des tiraillements multipliés et une léthargie pénible, elle se redresse. Mais son organisation n'est plus la même : par un sourd travail intérieur^ un nouvel être s'est substitué à l'ancien. En 4 808, tous ses grands traits sont arrêtés et définitifs : départements , arrondissements , cantons et communes, rien n'a changé depuis dans ses divisions et sutures extérieures ; Concordat, Gode, tribunaux, Université, Institut, préfets, conseil d'État, impôts, percepteurs^ cour des comptes, administration uniforme et centralisée, ses principaux organes sont encore les mêmes; noblesse, bourgeoisie, ouvriers, paysans, chaque classe a dès lors la situation, les intérêts, les sentiments, les traditions que nous lui voyons aujourd'hui. Ainsi la création nouvelle est à la fois stable et complète; partant, sa structure, ses instincts et ses facultés marquent d'avance le cercle dans 'lequel s'agitera sa pensée ou son action...
» Ancien régime. Révolution, Régime nouveau, je vais tâcher de décrire ces trois états avec exactitude. J'ose déclarer ici que je n'ai point d'autre but : on permettra à un historien d'agir en naturaliste ; j'étais devant mon sujet comme devant la métamorphose d'un insecte. D'ailleurs l'événement par lui-même est si intéressant, qu'il vaut la peine d'être observé pour lui seul et l'on n'a pas besoin d'effort pour exclure les arrière-pensées. Dégagée de tout parti pris, la curiosité devient scientifique et se porte tout entière vers les forces intimes qui conduisent l'étonnante opération... » {Préface, p. iv.)
Des trois parties de l'ouvrage que M. T. a entrepris pour décrire les < forces intimes > sous l'action desquelles s'est transformée la France, c'est la partie de l'Ancien régime qu'il publie aujourd'hui. Ce volume est le fruit d'un travail considérable d'analyse, de beaucoup de lectures, et de recherches nouvelles que l'auteur annonce même comme devant être de l'espèce la plus rare et la plus instructive touchant la période révolutionnaire qui doit suivre. La mise en œuvre des documents est digne de l'artiste accompli que l'on sait ; les jugements de l'historien entrent d'une manière merveilleuse dans la trame des faits qu'il expose. Une
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compilation arriva ainsi à avoir les mérites d'une œuvre originale des plus vives, el l'on a de surcroît les morceaux si brillHOts, que plusieurs journaux ont repro* duits sur les grands hommes du xviii* siècle, sur la vie de salon, sur la société artificielle que la noblesse avait uni par former en dehors de la nation. Mais pour nous, ce ne sont ni les tableaux d'ensemble, habilement composés, ni les innombrables détails qui doivent nous occuper. Nous avons à nous rendre compte des principes de l'auteur. Les conclusions de son livre en dépendent, et non pas des traits qu'il met en relief ou qu'il assemble pour en tirer des propositions, puisque c'est lui qui les choisit et qui induit et déduit à sa guise en les maniant. Nous ne tenons pas tant & connaître l'édiOce construit par « l'insecte » , ou la matière avec laquelle il bâtit, que le fil directeur de son instinct et celle géométrie secrète qui « marque d'avance le cercle dans lequel s'agitera sa pensée ou son action ». Ces sortes d'édifices qu'on nomme des systèmes se jugent ainsi en philosophie. L'animal constructeur, dans ce cas un homme, peut bien préten^ire que le plan et les des^ins ne sont pas plus siens que les matériaux, mais qu'il doit tout à la nature, à Tobservation, à l'expérience, à laquelle il ne fait que servir d'interprète ; mais on peut aussi lui répondre que les archi'ectes naturels ont des instincts divers et se font des maisons dilTérentes. Le castor bâtit autrement que l'abeille. Les philosophes, même ceux qui ne croient qu'aux faits, se composent avec les faits différents systèmes, et ceux d'entre eux qui ne voient partout que des groupes évoluant suivant des lois fixes devraient tout les premiers se considérer comme ne formant eux-mêmes que de tels groupes entre tant d'autres groupes, ce qui implique un égal respect pour les sytitèmes d'autrui et pour les leurs, A ce compte, nous n'admettrons pas pour l'empirique, plutôt que pour l'apriorisle, un privilège devant la vérité ; mais nous nous adresserons au principe de son architecture, afin de le comparer au principe de la nôtre. Chez M. T., c'est le déterminisme absolu. Chez nous, c'est la critique, non pas se donnant comme déterminée d'avance, ainsi que son sujet et par lui, mais la critique qqi se sent maîtresse et responsable de ses jugements,
La comparaison que nous nous permettons entre l'esprit de M, T. et celui des merveilleux ouvriers de la nature n'a rien d'offensant pour lui, puisqu'elle est conforme à son système, et qu'il vient de comparer lui-môme l'œuvre de la Révolution française au travail de métamorphose d'un insecte : renouvelant ainsi^ sous une forme moins dure, cette pensée si remarquée d'un autre de ses ouvrages : Les produits de toutes les sortes sont égaux devant leurs causes ; à cet égard, <r le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et ie sucre, et toute donnée complexe natt par la. rencontre d'autres données plus simples dont elle dépend (1), »
Pour s'appliquer à la question du changement de régime de la France, h la fin du XYiii* siècle, et ramener la Révolution à une évolution prise de la nature de l'animal qui se transforme , le principe de M T. exige deux conditions, dopt Tune ne dépend point de lui, et dont l'autre en dépend beaucoup trop, comme OA va U voir. Ce n'ebt pas la thèse déterministe en elle-même que nous nous propo-^ sons de débattre ici, nous en avons assez d'aulres occasions ; mais noua voulom
(i) H. Taine, Histoire de la littérature anfflaif^^ t, l, (H XV.
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montrer en peu da mots à quelles illusions se prêtent ses applicatioasi pour lesquelles on met en ayaot les prétentions accoutumées de la méthode analytique et de Texpôrience,
La condition qui ne dépend pas de M, T. ^ c'est que la « métamorphose » soit dés à présent terminée. Elle Tétait déjà en 4 808, selon lui, et il est bien libre de croire en effet que les événements de 4 814, 1830, 1848, 1870 ne dénotent qu'une agitation stérile, au lieu de signifier que la Révolution continue de poursuivre un but qu'elle n'a encore atteint qu'imparfaitement ou dans ses moindres parties. Mais quoi qu'on pense de cette manière d'apprécier les faits et d'augurer de l'avenir, c'est toujours une hypothèse. Un phi'osophe attaché à la méthode expérimentale n'a pas le droit de proposer une théorie des causes et des fias de la Révolution française, dans laquelle oh réduit l'œuvre effective du changement de régime à la substitution de l'administration de 1 808 à celle de 1788, et des sentiments régnants en 4 808 à ceux qui dominaient chez les anciennes classes. A notre avis cela est parfaitement faux : La France impériale n'est pas la France que la Révolution a désirée et que nous attendons et espérons toujours. Le peuple et les penseurs de notre temps ont sur les questions de guerre et de paix, d'oisiveté et de travail, de droit public et d'autonomie individuelle, des idées qui font suite an mouvement intellectuel et moral du xviu* siècle et de la Révolution, et présagent des phases de transformation ultérieures. Mais que l'opinion de M. T. soit fausse ou qu'elle soit vraie, il y a toujours de l'arbitraire à la supposer, et le déter« roinisme n'est pas autorisé, pour arranger son système, à regarder comme accomplis des faits qui sont encore en voie de développement.
S'il ne dépend pas d'un auteur de raisonner et de conclure légitimement sur une période historique non close , en revanche il y a une autre condition dont il dispose beaucoup trop librement pour inspirer confiance en ses opérations , quand il formule la doctrine interprétative des événements passés. Ce n'est pas quo M. T. construise à la manière d*un Saint-Simon ou d'un Auguste Comte une de ces théories qu'on prétend déduire des faits, et qui en réalité ne se tirent de quelques-uns que pour faire violence à beaucoup d'autres. Mais la sienne, pour être moins audacieuse et plus banale, ne laisse pas d'être inspirée par la vue exclusive d'une certaine suite de faits qu*il ptatt de considérer à part en né;;ligeanl leurs attaches nécessaires, et leur rapportant des effets qui appartiennent à d'autres causes toutes différentes. C'est d'ailleurs la théorie 4e l'école doctrinaire, et M. T, a pu l'emprunter à tf . Guizot.
Elle consiste à regarder le royaume de France comme l'œuvre du clergé, de la noblesse et des rois, sans réfléchir que si l'on séparait dans cette œuvre les principes et les éléments moraux et sociaux, soit conservés, soit introduits à différentes époques, et qui ne sont point de l'apport propre des prêtres, ni des nobles, ni des monarques, mais contre lesquels au contraire ils ont énergiquement lutté, pendant qu'en partie ils en profilaient, il n'y aurait eu rien, dans ce royaume , qui le dbtinguât d'un État quelconque oriental ou barbare. Ce n'eût point été un État civilisé. Si cette remarque est juste, nous pouvons regarder comme arbitraire et fondamentalement erroné le système d'un historien qui nous présente l'ancien régime comme l'agent essentiel de la civilisation française, comme ayant été très-
bon et utile tout le temps qu'a duré sod é?olulion, pendant la phase de croissance ou de maturité ; comme ayant dû enfin céder la place au régime nouveau — non sans des convulsions dont il s'agira d'assigner les causes particulières — à l'époque seulement où, dans sa décrépitude, il avait cessé de rendre les services pour les* quels il avait été institué.
Trois sortes de personnes, les ecclésiastiques, les nobles et le roi , avaient, dit M. T., construit tour à tour, par un effort immense et séculaire, les trois assises principales de la société moderne. C'est ainsi qu'ils avaient gagné et mérité la place privilégiée qu'ils y occupaient. « Des trois assises superposées, la plus an* cienne et la plus profonde était l'ouvrage du clergé... Au commencement, pendant les quatre premiers siècles, il avait fait la religion et l'Église... Sur ces deux premières fondations il continue à bâtir, et à partir de l'invasion, pendant plus de cinq cents ans, il sauve ce qu'on peut encore sauver de la culture humaine... On doit à son ascendant la police telle quelle, intermittente, incomplète, qui a empêché l'Europe de devenir une monarchie mongole... Dans les campag&es dépeuplées par le fisc romain, par la révolte des Bagaudes, par l'invasion des Germains , par les •ourses des brigands, le moine bénédictin bâtit sa cabane.. . Avec ses compagnons, il défriche et construit; il domestique les animaux demi-sauvages, établit une ferme, un moulin, un four, des ateliers de chaussure et d*habillement... Il recueille les misérables, les nourrit, les occupe, les marie ; mendiants, vagabonds, paysans fugitifs affluent autour du sanctuaire. Par degrés, leur campement devient un village, puis une bourgade : l'homme laboure dès qu'il peut compter sur la récolte et devient père de famille sitôt qu'il se croit en état de nourrir ses enfants. Ainsi se forment de nouveaux centres d'agriculture et d'industrie qui deviennent aussi des centres nouveaux de population, d Après un éloge de la « légende divine » , ce mensonge qu'il estime avoir été d'un prix inestimable pour la nourriture de» âmes, l'auteur s'exalte à la pensée de la puissance du clergé, puissance nécessairement méritée, cary en a-t-il qui ne le soient pas? n II a tenu dans ses mains le tiers des terres, la moitié du revenu^ les deux tiers du capital de l'Europe. Ne croyons pas que l'homme soit reconnaissant à faux et donne sans motif valable ; il est trop égoïste et trop envieux pour cela. Quel que soit rétablissement ecclésiastique ou séculier, quel que soit le clergé bouddhiste ou chrétien, les contemporains qui l'observent pendant quarante générations ne sont pas de mauvais juges; ils ne lui livrent leurs volontés et leurs biens qu'à proportion de leurs services, et l'excès de leur dévouement peut mesurer l'immensité de son bienfait. > (P. 3.)
Ce dernier passage nous semble légèrement déclamatoire : il n'est pas permis de confondre avec les services rendus la prise de possession des âmes par un clergé qui dispose des punitions et des récompenses célestes : c'est une autre catégorie. Le fanatisme et les superstitions, quelles qu'elles soient, <c chrétiennes ou bouddhistes D , utiles ou non aux gens qui en sont dominés^ suffisent parfaitement pour expliquer les dons des avares, des égoïstes et des envieux. 11 ne faudrait pas oublier non plus que les princes ont mis le fer et le feu au service d'une Église qui leur tenait les sujets dans l'obéissance (donnant donnant), et que les principaux bienfaits dont elle leur a été redevable ont été des bienfaits intéressés au point de vue terrestre le plus positif. La puissance ecclésiastique s'étant incessamment accrue,
tant de l'appui de Tantrc puissance que d'elle-même, grâce a la vertu accumulative de tous les monopoles, les mérites qu'on a attribués à l'Église et L dévouement que lui ont montré les fidèles ont été la mesure de l'empire qu'elle a pris sur les âmes, et non pas de l'utiliié réelle de cet empire pour ceux qu'on dressait à le bénir en les forçant à le subir. En vérité, il faut être venu jusqu'à ce jour d'extrême réactioo où nous sommes, en ce siècle, contre les notions les plus élémentaires de raison et de liberté que nous avaient transmises nos pères du xviii% pour entendre citer en preuire des services rendus par l'Église du moyen âge le fait que des popu-^ lalions abaissées et abusées ont cru à ces services et les ont chèrement payés. Ace compte, il faudrait mesurer aussi la valeur morale des bonzes aux rentes qu'ils se font et l'utilité des sorciers nègres ou esquimaux au crédit que les tribus sauvages accordent à leurs imaginations fétichistes.
Ce qui donne quelque chose de spécieux à cet argument, très-ridicule au fond , c'est que lorsqu'il s'agit de la société du moyen âge , et considérée à son ancien moment le plus barbare, et qu'on veut se faire une idée de l'importance intellectuelle et morale de TÉglise, on imagine la suppression pure et simple de l'institu* tion qui était alors la moitié du monde moral (l'autre moitié se composant de traditions de la civilisation romaine dans tous les genres : langues, lettres^ et artSj, administration, droit) ; et on se demande comment il faut se représenter l'Europe et l'avenir qu'elle aurait eu, en y portant l'Église en moins. En vérité, peut-être n'est- on pas forcé de croire à un avenir de civilisation aussi sombre ou aussi pauvre qu'il le parait à première vue, dans cette hypothèse ; ce serait à ceux qui la font à en étudier sérieusement les conditions, au lieu de cédera l'espèce d'effarement qui se produit en nous quand on nous interdit le spectacle des faits accomplis, et qu'on nous somme de les remplacer en iJée par d'autres. Mais l'hypothèse ainsi prise est enfantine: si l'on veut feindre une Iiistoire d'où l'établissement ecclésiastique soît absent, la logique exige qu'on y restitue, par une recherche exacte et perspicace, tous les éléments que l'établissement ecclésiastique y a détruits en se fondant lui-même, avant et après le siècle de Constantin, ou qu'il a empêchés de s'y développer. Et si Ton se borne à supposer une Église moins absolue, plus divisée eu elle-même, c'est-àdire non réduite à l'unité par l'action du bras séculier, il faut introduire dans la marche du monde ces produits de la liberté de l'esprit qui furent étouffés sous le nom d'hérésies, et dont l'expansion naturelle était capable de changer tant de choses et de donner aux sociétés fondées sur les ruines de l'Empire un caractère irès-différent de celui qu'elles ont eu. Le philosophe ou l'historien qui ne fout pas ce travail et n'y pensent même point, n'expriment que d'aveugles préventions, quand ils parlent des services inestimables et indispensables que la théocratie aurait ren dus à la civilisation. Ce travail est difTiciie ; il est même plus que difficile à cause du nombre de facteurs arbitraires, idéaux dont il force à supputer l'action dans les événements modifiés; mais qu'on y songe, il y a bien plus d'arbitraire encore, t*t c'est à vrai dire une absurdité palpable, que de retrancher par la pensée un fait capital de l'histoire, et puis dlmaginer les effets d'une telle lacune, sans se préoccuper des conditions essentielles auxquelles il faut nécessairement toucher quand on touche à ce fait, puisqu'elles changent avec lui.
II. T. fait valoir les défrichements des moines bénédictins, comme si la Gaule,
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toute en fricite ayant la fondation de leur ordre, était grâce à eux sortie de Pétat sauvage. A cet argument pittoresque il faut répondre en demandant une statistique des cultures monacales. Croit-on par hasard (jue les moines nourrissaient les paysans, et que les envahisseurs barbares comptaient sur ces hommes de Dieu pour approvisionner leurs bandes, ou que celles-ci portaient dans leufs chariots tout ce dont elles auraient eu besoin dans ces contrées envahies dont on nous parle, où il n'y avait plus ni fermes, ni moulins, ni forges, ni ateliers de chaussure et ^d'habillement, et où les animaux « demi-sauvagos n voulaient être redomestiqués ?
La police intermittente, incomplète, qui, selon M. T., a été due à Ta^cendant du clergé, a, dit-il, empêché l'Europe de devenir une monarchie mongole. Nous avions cru jusqu'ici que le catholicisme , son sacerdoce théocratique et ses couvents, son dogme à volonté métaphysique ou mystique et ses miracles eussent été tout ce qu'il fal ait pour rendre l' Europe semblable à une monarchie mongole, si l'événement n'eût été empêché par ce qui restait d'éléments de littérature, d'administration et de droit, venus du monde romain et conservés malgré tout. II. T. fait honneur d'avoir a sauvé ce qu'on pouvait encore sauver de la culture hu^ maine » à ceux qui pendant tant de siècles ont travaillé h perdre de cette culture tout ce qui pouvait en être perdu (sauf la langue savante dont ils avaient heureusèment un indispensable besoin) et qui d'une manière tantôt sourde et tantôt ouverte, mais toujours la plus profonde et la plus efficace, ont attaqué, affaibli, détruit les principes de la vie civile, anéanti dans les âmestoutes les ressources de l'activité politique et de l'existence des États libres. 11 est vrai qu'ils se sont arrangés pour vivre dans les ruines qu'ils avaient faites, en ont même entretenu quelques parties dans un état misérablement habitable, et permis aux hommes de s'y établir, mais à de bien fâcheuses conditions et auxquelles il n'a été possible de remédier ou de se soustraire qu'autant ou à mesure qu'on ramenait au monde toutes ces choses étrangères ou hostiles à l'esprit de l'institution ecclésiastique : l'administration civile et celle de la justice, le droit, l'organisation communale, les sciences, la pensée philosophique, l'emploi de la raison à l'examen de toutes les sortes de questions et d'affaires.
Il serait inutile de nous arrêter sur les services de la noblesse ou des rois, comme nous venons de le faire sur les services du clergé. Gontentons'^nous de remarquer que M. T. fait valoir In protection accordée aux peuples sous le régime féodal, et ne parait pas songer que si cette protection avait à s'exercer, c'était précisément contre les pareils de ceux qui la donnaient, et que cependant une autre protection très- nécessaire faisait défaut : à savoir celle dont les protégés auraient eu besoiu contre leurs protecteurs. Quant aux rois, l'œuvre qu'ils ont accomplie, — œuvre plus utile que méritoire, puisqu'elle leur était dictée par l'intérêt et l'instinct de leur position, et qu'ils nous l'ont rendue finalement funeste en la poussant à bout, — a consisté à disputer la possession de TÊtat au sacerdoce et à l'aristocratie, et peu à peu à 5e 1 attribuer tout entière, le tiers-état ne comptant point. II serait donc contradictoire de faire un mérite À une institution, ou à des hommes, de ce qu'ils ont triomphé de certaine autre institution, elle-même trés^utilc et méritoire, si ce n'était qu'on a affaire ici à une doctrine dont le dernier mot est
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de trouver chaque chose bonnd et nécessaire où elle est, et Selon qu'elle va et vient à chaque lieu et à chaque moment.
Un reproche à faire à M. T., non pas plus grave en lui-même et selon nous^ mais plus sensible à son propre point de vue, eu é^ard à sa mélhoie ordinaire, c*est que, de la façon dont il envisage les origines de la France, en ouvrant son livre par un panégyrique de ceux qui ont fondé è son avis la civilisation française, il viole la loi de la continuité historique. On croirait, à lire ces premières pages, que le monde romain, ses idées, ses lois, ses mœurs ont abouti non pas au nau« frage suivi du long sauvetage qu'on sait et de plusieurs renaissances, mais à un complet anéantissement, et que le monde du moyen âge a dû se former ab ovo, au sein du chaos social et par l'action du clergé sur des populations barbares ou bar* barisées. Cette vue est absolument fausse. La civilisation antique, c>8t*à-dire la civilisation, car il n*y en a pas deux, a subi une éclipse durant ce temps que nos pères du dix-huiiième nommaient si justement « la nuit du moyen âge » ; mais elle n*a point péri, et nous l'avons reçue par une tradition ininterrompue dont l'Église a été à la fois Tun des organes forcés et le plus redoutable adversaire, à la fin ter«* rassé, quoique très-loin de s'avouer vaincu. Nous renvoyons au beau livre publié l'année passée par M. Fustel de Coulanges (4) ceux de nos lecteurs qui voudront avoir la preuve décisive des effets de la romanisaiion de la Gaule et du maintien de la continuité romaine pendant les temps mérovingiens. Noua pourrons avoir d'autres thèses du profond historien à combattre, quand nous rendrons compte ici de ce grand ouvrage, mais pour ce qui est d'une démonstration établissant que la France, an temps des grandes invasions et après, ne ressemblait en rien à la table rase de civilisation qu'on est souvent trop porté à se représenter, M. Fustel de Coulanges l'a certainement donnée.
Si nous insistons longuement sur un chapitre purement introductif et très-court des Origines de M. T., c'est que nous y trouvons rassemblées des affirmations qui sont naturellement destinées à reparaître dans les conclusions de lauteur, et qui sont capitales pour la philosophie de l'histoire. M. T. ne pouvait s'attendre à nous les voir approuver ni traiter avec ménagements. En revanche, nous ne pouvons qu'exprimer la plus vive admiration pour toute la partie de son ouvrage où il décrit rétat et les mœurs de la France, vers la On de l'ancien rogime; et c'est h vrai dire le livre tout entier. C'est le tableau d'un très grand maître ; la composition et le style y étalent des qualités supérieures, avec la même force du trait et plus de naturel peut-être que dans V Histoire de la littérature anglaise, le premier ouvrage de longue haleine où s'est révélé cet écrivain accompli. M. T. a été si bien servi par ses facultés d'artiste^ — tout véritable artiste a le pinceau impartial, — qu'il a représenté les mœurs de la décadence aristocratique et monarchique sous les couleurs les plus franchement noires que jamais peut-être historien ait employées. Ce sont les mêmes, ne lui en déplaise, qui conviendraient pour peindre la société féodale ou les gouvernements des tyrans capétiens. Les excès de la Révolution, dont il
(1) Histoire des institutions politiques de Cancienne France, première partie, un vol. in-8 (Hachette), 1876, — Nous devons attendre la publication delà deuxième partie, pour apprécier la phUosophie de l'ensemble.
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tient Tombre comme suspendue sur le lecteur pendant tout ce premier volume, et dont sa thèse voudrait qu'il fît ressortir Thorreur, en opposition avec les charmes elles vertus de Tancien régime avant le temps de sa décadence, ces excès tant exploités par le parti oligarchique, si on les comparait aux crimes des seigneurs féodauXy et plus tard des rois absolus, leur redevraient encore moins qu*â la masse des cruautés, iniquités et voleries des gens de cour de la monarchie finissante. La vérité historique énergiquement rendue, avec des traits propres à saisir, ne manquera jamais de démentir les jugements d*un historien oligarque. Les raisonnements sont détruits par Tœuvre d'art vivante. Si Tintention de M. T. avait été de nous inspirer du regret i la société d'avant 4789, on pourrait comparer le succès qui l'attend à* celui qu'a obtenu dans les mêmes vues l'auteur de la Comédie humaine : la comparaison n'est pas pour déplaire à l'un des grands admirateurs de Balzac. L'auteur de h Comédie humaine s'est proposé, si Ton en juge aux dissertations dont il aime à couvrir çà et là quelques pages, de nous communiquer du goût et de l'estime pour les sociétés à privilèges, et de nous faire mépriser ou craindre la démocratie et ses mœurs. Mais l'œuvre du puissant artiste dément partout, chez Balzac, les pauvretés dogmatiques du philosophe sans vocation, car le lecteur, à moios d'être un corrompu lui-même, ce qui pourtant arrive trop souvent, il faut en convenir, apprend du roman à dédaigner ou haïr les objets de l'indulgence ou de la sympathie du romancier.
Mais nous n'avons encore rien dit de Tidée principale sur laquelle roulent les arguments de M. T., dans le procès qu'il veut faire h la Révolution. Nous aurons à nous rendre compte de la manière dont il conçoil^les rôles respectifs de la tradition et de la raison, de l'habitude et de la volonté dans les mouvements sociaux.
THE FORTNIGHTLY REVIEW Edited by John Morley (London, Chapman and Hall^ 493, Piccadilly).