‹ Critique philosophiqueChapitre 54 sur 164 · AN:UE. 22 JUIN 1876. K · texte numérisé non relu

AN:UE. 22 JUIN 1876. K

POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE

NOTES DIVERSES

On av.iit cm, jusqu'ici, que le positivisme inlerdisait à ses disciples d'aller par le sentiment ou par l'imagination dans le domaine de l'incognosciblc; ou du moins une très-grande partie des objections qu'on adressait à celte doctrine revenaient à lui reprocher d'exclure Tiraagination et le sentiment — en d'autres termes, l'hypothèse et la croyance philosophique ou religieuse — du nombre des éléments raisonnables des JTT-oTTPnts hnnT\in«î en tons sujets qui ne comportent pas une ron^tat«-

.j't^nt d'un nrg.nie li' 'P.M iL.ut la louciioii continin'ile et r>icoo d...;.- ,ti vil' iirutiquc s'(»len(l " ''"mf^u ;\ t.r.iN'-- les granfl'-'b indticiKuis scientifiques, il s'en trouvait qui pensaient comme eux que les questions d'origine absolument première sont des questions insolubles. Aujourd'hui, M. Littré nous fait une déclaration qui nous étonne. Il est vrai que ce n'est qu'en passant, et nous le regrettons, mais il s'exprime en termes catégoriques et qui méritent d'ôlre remarqués :

« Notons, dit M. Littré (1), notons (car c'est une réserve qu'imposent le caractère relatif du vrai savoir humain et notre ignorance complète de toute origine), notons que la philosophie positive n'interdit pas à ses disciples d'aller par le sentiment ou par l'imagination dans le domaine de l'incognoscible; mais à deux conditions : d'abord qu'ils auront fait l'acquisition complète du cognoscible; ensuite que le cognoscible seul sera la règle de leur conduite, soit à l'égard de leurs semblables, soit envers la société. »

Il nous est donc permis d'aller dans le domaine de l'incognoscible. Ne disons rien de la seconde condition mise au libre exercice de cette faculté. Si nous en comprenons bien l'esprit, nous ne pouvons que l'approuver. Nous voudrions, sans doute, y introduire une importante dis-

(i) La philosophie positive. Revue, mai-juin 1876.

CBIT. PUILOS. ^ • 21

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tinction, et nous ne savons Irop ce qu'en penserait M. Litlré; mais ce n'était pas pour lui le lieu de s'expliquer, ainsi n'insistons pas. C'est la première condition qui nous semble fort extraordinaire.

A prendre les mots à la rigueur, et à s'en tenir à la formelle opposition de ce qui peut et de ce qui ne peut pas être connu — cognoscible, incognoscible, — il semblerait que M. Littré, en exigeant la préalable « acquisition complète du cognoscible, » veut que cet homme ait épuisé la connaissance possible avant de passer à la connaissance impossible. Muni de omni re scibili, le positiviste aurait conquis le droit de s'occuper des quibusdam aliis. Mais M. Littré sait bien que le cognoscible humain est indéflni. Il n'a pu vouloir imposer une condition dérisoire à Thomme d'imagination et de sentiment. Il a voulu, évidemment, le soumettre à la loi de l'éducation encyclopédique des prêtres augusto-comtistes. Un savant doit être universel et posséder tout l'acquis scientifique de son époque avant de se risquer à des conjectures sur ce que nul, ni savant, ni ignorant, ne peut savoir. Et s'il arrive qu'au moment, où fort de son encyclopédie, le savant va se lancera dansie domaine de l'incognoscible, » une découverte nouvelle recule les bornes du savoir^ il perd aussitôt son droit. Le voilà tenu de se faire instruire de l'équivalent mécanique de la chaleur ou des raies caractéristiques des métaux avant de recouvrer ]a légitime faculté que Descartes ou Leibniz pouvaient s'attribuer d'opiner sur Dieu et l'immorlalit/^ * . Mais pourquoi ce privilège du savant encyclopédique? En quoi est-il plus compétent que celui qui ne sait pas tout, pour opiner ou croire touchant ce qu'il est impossible de savoir (incognoscible) ? S'il n'est pas plus compétent, on se demande à quoi sert la condition qui lui a été imposée. S'il est plus compétent, c'est donc que Tincognoscible n'est pas tellement incognoscible, et qu'il y a quelque chance de s'y faire un chemin en assurant convenablement ses derrières. Nous serions loin du positivisme.

D'un autre côté on a quelque peine à croire queM. Littré veuille interdire au commun des hommes un essor intellectuel et moral qu'il ne défend pas aux plus savants, surtout quand il est si facile à comprendre et si bien établi par les faits que ceux qui savent beaucoup se passent aisément de croire, au lieu que les croyances sont plus naturelles et semblent plus nécessaires chez les ignorants. Ne serait-ce pas que M. Littré pense que ces derniers n'ont qu'à suivre les autres? Eux aussi pourront «aller dans le domaine de l'incognoscible^ t> mais par le sentiment ou par l'imagination des hommes encyclopédiques, et non pas par leur propre imagination ou leur propre sentiment. Leur lot sera, ne disons pas (Je jurer, on ne jure plus, mais de conjecturer m vei^ba magistrî.

Ou nous nous trompons fort, ou nous tenons ici le positivisme philosophique et libéral h l'endroit de sa jonction avec le positivisme religieux

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et avec le saint-simoDisme. Nous nous rappelons ces prêtres « aimants, intelligents et puissants » qui, suivant l'idéal social des saint-simoniens, devaient commander à l'humanité, lui inspirer Tamour et décréter des dogmes à son usage. Le positivisme hétérodoxe et protestant n'a pas voulu de sacerdoce, c'est une justice à lui rendre. Des savants bornés & savoir, résolus de ne jamais croire, lui ont suffi. A ceux-ci la puissance et Tœuvre coordonnatrice de la société. Mais s'il faut enfin que quelqu'un échappe aux liens du savoir positif, c'est encore eux et point d'autres qui s'attacheront aux épaules les ailes de l'imagination ou du sentiment. Les autres les regarderont aller. Au retour on leur dira ce qu'on a cru voir, et il ne tiendra qu'à eux dépenser qu'on a peut-être bien vu.

L'optimisme ministériel est un curieux phénomène* Certes, nous ne trouvons pas mauvais qu'un ministre plus qu'un député, un député plus qu'un électeur^ aperçoivent des difficultés où il y en a, et compren* nent la nécessité d'aller doucement dans les réformes. Mais si l'on croit que tout est bien on n'ira pas doucement : on n'ira plus du tout. M. Léon Say, ministre des finances, à un dîner donné le 31 mai, à Londres, par les membres du club (\' économie politique, en l'honneur du centième anniversaire de la publication de l'ouvrage d'Adam Siùith sur la Richesse des nations^ a rappelé à ses auditeurs cette pensée du grand économiste : que les nations pouvaient s'élever au plus haut degré de la civilisation, à trois conditions : tme bonne administration de la justice^ laliberté du travail tt la paix. «Remplissant, a dit alors l'orateur, les trois conditions d'Adam Smith, nous marcherons d'un pas sûr et rapide dans les voies du progrès et de la civilisation. » Au sujet de la liberté du travail, M. Say s'est exprimé en économiste orthodoxe, — il ne faut pas le chicaner sur ce point, — et, sauf un nuage qui lui couvre l'avenir à cause des doctrines socialistes, il s'est déclaré satisfait. Ni les monopoles existants dans notre pays, ni les impôts qui, sur certains points, dépassent de beaucoup la juste mesure fiscale, ne l'ont empêché d'affirmer « que le progrès est accompli». Voilà de quoi assurer des loisirs à un homme d'État chargé de chercher des progrès à faire. Quant à la question de la paix, le ministre a cru sans doute qu'on pouvait se fiatler un peu quand on est à table, entre Anglais et Français, désireux de se dire des choses aimables : « Celte troisième condition, ne pouvons-nous pas dire qu'elle est dans nos mains et qu'il suffit que vous et nous, les Anglais et les Français, nous ayons une ferme volonté de maintenirla paix pour nous enassurer lesbienfaits? Getle volonté, elle ne nous manque ni aux uns, ni aux autres, o Amen ; ainsi Ton parlait sous le gouvernement de juillet; aujourd'hui, dans une Europe qui sort de guerres terribles et s'épuise en armements nouveaux.

mettant partout toute sa jeunesse en armes, un économiste aurait^ ce me semble, d'autres paroles à faire entendre. Mais enfin l'optimisme est ici tout de parade et ne tire pas autrement à conséquence. Ce qui nous inquiète davantage, c'est l'opinion dans laquelle s'entretient le collègue de M. Dufaure au sujet d'une bonne administration de la justice. «Je crois, dit-il, que nous pouvons dans cet ordre d'idées nous rendre hommage à nous-mêmes; les progrès faits dans cette voie sorU aujourcPhm complets. Nous sommes, onpeutle dire^ arrivés de ce côté à Vétat définitif, n A l'état définitif! Ainsi M. Say croit qu'il n'y a rien à faire. La justice civile n'est ni trop lente, ni trop coûteuse, ni surchargée de formalités qui ne profitent qu'à la basoche; la justice criminelle, tant pour l'instruction que pour la pénalité et pour l'application des peines, est d'une efficacité, et aussi d'une humanité qu'on n'imagine pas pouvoir être surpassées; la magistrature nommée par le gouvernement, ce qui est bien naturel aux yeux du gouvernement, est d'une indépendance étounante et étrangère aux passions politiques, à un point qu'on n'aurait jamais cru possible ; enfin nos lois qui régissent la propriété, le mariage, les contrats, tes associations, marquent le dernier effort de Tesprit humain en matière de règlement des relations humaines. « Nous sommes arrivés à l'état définitif, o On a, de plus, cette chance, — car M. Say s'adresse tout à la fois aux Anglais et aux Français qui n'ont, ni en matière de lois ni en matière d'organisation judiciaire et de procédure, les mêmes institutions, il s*en faut de beaucoup — on a, disons-nous, cette bonne chance que* la parfaite justice est réalisée de plusieurs façons contradictoires. Heureuse humanité qui rencontre ainsi son état définitif en une aimable variété d'états ! Malheureuse seulement, parce qu'elle ne sait point se contenter de la perfection atteinte. Si nos conservateurs républicains persévèrent trop longtemps dans leur douce satisfaction, ils ne devront pas s'étonner de voir grossir de plus en plus la classe dangereuse de ces non-satisfaits qui prétendent qu'on ne fait jamais de progrès que par les révolutions.

L'infiuence de Rousseau, si puissante, si dominatrice à la fin du xvin* siècle, s'est fait sentir, dans le nôtre, sur quelques esprits éminents; sur aucun plus que sur George Sand. Cette femme illustre, que la France vient de perdre, est vraiment la fille intellectuelle de celui qu'elle appelle c son Jean-Jacques, son maître bien-aimé. »

George Sand est fille de Jean-Jacques par le sentiment démocratique et socialiste. La loi d*égalit6, elle le déclare hautement, lui a toujours paru « la première et la seule invariable loi de morale et d'équité ». La république, qu'elle salue avec enthousiasme, est un moyen de Tamélioration du sort du peuple, un essai d'organisation du bonheur public, non une garantie des droits individuels. C'est une république d'égalité et de fraternité, non de liberté. Elle n'a jamais bien compris ni senti cette moitié de la justice, — la première et la plus nécessaire moitié, — qu'exprime le libéralisme politique et économique.

George Sand est fille de Jean-Jacques par l'amour et le sentiment de la nature, parla foi optimiste à la spontanéité passionnelle. Très-éloignée du pessimisme chrétien, elle ne voyait pas le mal dans sa racine primitive, au fond du cœur humain. Elle ne pouvait le mépriser, le haïr, qu'après l'avoir, pour ainsi dire, détaché, abstrait de la réalité vivante^ qu'après lui avoir assigné une origine artificielle^ qu'après en avoir fait le produit de forces générales et irresponsables, telles que la tradition^ la convention^ la coutume^ le préjugé.

George Sand est fille de Jean- Jacques par le sentiment religieux. 11 y a cependant une difi<érence très-sérieuse à remarquer entre la religion de Jean-Jacques et celle de George Sand. En tous ses ouvrages, George Sand se montre spiritualiste ; mais son spiritualisme, de nature plutôt poétique que philosophique, se présente avec des traits moins arrêtés que celui du maître. Le déisme de Rousseau est devenu, chez George Sand, un véritable panthéisme. Le sentiment religieux tendait, chez Rousseau, en déterminant et en précisant son objet, à se dégager des religions positives. Pour George Sand^ les divers cultes historiques sont les diverses formes que revêt, selon les lieux et les temps, le sentiment religieux, et qui toutes, par leur rapport à ce sentiment, sont vraies et légitimes, a Je n'admets point, a-t-elle écrit, de faux dieux, je les tiens tous pour des idées vraies, salutaires et grandes. Et quant à l'infaillibilité des religions, je sais que la plus excellente de toutes peut et doit être souillée^ comme tout ce qui tombe d'en haut dans le domaine de rhonmie. Mais je crois à la sagesse des nations, à leur grandeur, à leur force, aux influences des contrées qu'elles habitent; et conséquemment j'ai foi en la prééminence de certaines idées, en fait de croyance et de culte. L'éternelle vérité à jamais voilée pour les hommes s'est montrée un peu moins vague à ceux qui l'ont cherchée à travers une atmosphère plus pure et des cieux plus splendides. La nôtre est la plus belle parce qu'elle est la plus simple. Elle se marie bien avec la nature austère qui Ta conçue, avec les grandes scènes pittoresques et l'ardent climat qui ont révélé à l'homme l'unité de Dieu (i). Celle du polylhf5i.snie est eni-

(1) M. RL'nan a dit depuis : v Le désert est monothéiste. »

vpanto comme le doux pays qui Ta enliintée; mais j'y vois toutes les (îonditions d'exf^ôs et d'inconslance qui caractérisent pour riiorarac une sitnalio:! trop fortunée.)) Voilà une philosophie religieuse qui est bien du xrx* siècle.

La qualité maîtresse du génie de George Sand est la sympathie, une sympathie sans bornes, qui se lie à certaines lacunes et qui en rend compte, qui explique, par exemple, fort bien la faiblesse de la faculté logique et critique. Une intelligence non-seulement curieuse et ouverte, mais bienveillante et souriante à toute doctrine, ne pouvait être guerrière, justicière. Le moyen qu'une telle intelligence manifestât une répulsion bien vive pour le faux, le contradictoire, l'absurde, et s'armât contre le mal intellectuel du terrible rire voltairien. George Sand n'était pas de la famille de Voltaire. Sa tolérance intellectuelle» prête à concilier et à unir les contraires, Téloignait môme de Jean-Jacques, et en général du grand siècle de l'ironie. «J'aime, disait-elle, beaucoup les systèmes, j'aime la foi saint-simonienne, j'estime fort le système de Fourier, je vénère ceux qui, dans ce siècle maudit^ n'ont subi aucun entraînement vicieux, et qui se retirent dans une vie de méditation et de recherche pour rêver le salut de l'humanité, o Eh I oui, elle a aimé tous les systèmes et toutes les utopies de son temps, tous les systèmes et toutes les utopies de bonne intention et de passion généreuse; elle les a aimés d'un amour où se confondaient le désir du bien, le goût du beau, l'appétit du nouveau, l'aversion artistique pour la vie bourgeoise, ses règles et ses maximes, et l'affection que lui inspiraient les personnes, mattres ou disciples. Cet amour des systèmes détournait son regard intellectuel des prémisses fausses^ des mauvais raisonnements, des généralisations enfantines, des conclusions sans rigueur, des conséquences dangereuses, de riniquité et de l'inhumanité nécessaires des applications. D'autre part, le défaut de capacité critique, de ce que nous appelons esprit^ bon sens^ sentiment du ridicule, lui permettait de donner un libre essor à ses aspirations et à ses rêves et de faire un accueil hospitalier aux aspirations et aux rêves des autres.

Ce qui a manqué au génie de George Sand, c'est la personnalité, j'allais dire Tégoïsme, c'est«à-dire cette foi à soi-même, à sa propre force, à son propre droit, qui fait que l'individu se retire dans sa raison et dans sa conscience, se distingue, se sépare des autres, au besoin et à l'occasion se met en guerre avec les autres, va jusqu'à nier les autres pour s'affirmer soi-même. George Sand était naturellement disciple. « On peut m'employerà tout, disait-elle, en me persuadant d'abord, en me commandant ensuite; mais je ne suis propre à rien découvrir, à rien décider. J'accepterai tout ce qui sera bien. » Elle a été l'écho de toutes les voix du siècle, un écho qui transformait ces voix souvent fort peu mélodieuses en musique divine; le miroir qui recevait à sa surface

polie et brillanle toutes les idées générales du temps et qui en renvoyait l'image épurée et embellie.

La faiblesse de la personnalité, chez George Sand, se montre nonseulement dans la pensée philosophique qui ne lui appartient pas, qui lui vient toujours du dehors, mais dans les héros et héroïnes de ses romans, qui sont d'un poGte lyrique beaucoup plus capable de chanter la passion, toutes les passions, que de faire vivre et agir des ôtres vivants; et jusque dans son style d'un large et beau courant et d'une admirable transparence, mais où Fauteur ne se révèle par aucune forme vraiment originale, par aucun trait vraiment nouveau.

George Sand est le témoin de l'impuissance intellectuelle et morale de notre temps. A travers les systèmes, les utopies, les rêves, les chimères, elle a cherché toute sa vie des croyances morales et religieuses^ des dieux; elle a cherché, sans trouver, hélas I autour d'elle, riçn de précis, rien de satisfaisant, sans conclure. Que ceux qui, à l'exemiUe et à la suite de Proudhon, seraient tentés de prononcer des paroles sévbres sur la vie et l'œuvre de cette femme, sincère entre toutes, relisent le portrait du juste qu'aile a tracé à l'âge de seize ans ; puis, qu'ils jugent entre cette conscience déjeune fille et celle des contemporains et contemporaines qu'elle devait rencontrer sur sa route :

Le juste n'a pas de sexe moral : il est homme OQ femme selon la volonté de Dieu ; mais son code est toujours le méme^ qu'il soit général d'armée ou mère de famille.

Le juste n'a pas d'état. H est mendiant, voyageur, ou prince de la terre, selon la volonté de Dieu. Son but, sa profession, c'est d'être juste.

Le juste est fort, calme et chaste. Il est vaillant, il est actif, il est réfléchi. Il observe tous ses premiers mouvements jusqu'.\ ce qu'il se soit fait tel que tous ses premiers mouvements soient bons. Il méprise la vie, et pour peu que sa place en ce monde soit nécessaire à un meilleur que lui, il la cède de bon cœur et s'offre à Dieu en disant : Seigneur, si je suis nuisible à mon frère, prenez ma vie. Je monterai ce coursier, je franchirai ce buisson, je traverserai ce marais, je sortirai du danger ou j'y resterai, selon votre bon plaisir, ô mon Dieu ! — Le juste est toujours prêta paraître devant Dieu.

Le juste n'a pas de fortune, pas de maison, pas d'esclaves. Ses serviteurs sont ses amis s'ils en sont dignes. Son toit appartient au vagabond, sa bourse et son vêtement à tous les pauvres, son temps et ses lumières à tous ceux qui les réclament.

Le juste hait les méchants et méprise les lâches. Il leur donne du pain s'ils en manquent, et des conseils s'ils en veulent. S'ils se convertissent^ il les encourage et leur pardonne ; s'ils s'endurcissent dans le mal, il les oublie, mais il ne les craint pas ; et si un assassin l'attaque, il le tue bravement et se regarde comme l'instrument de la justice de Dieu.

Le juste ne s'ennuie jamais. Il travaille tant qu'il peut, soit- avec le corps, soit

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avec i*csprit, selon ses besoins et ceux d'autruL Quand il est las, il se repose et pense a Dieu ; quand il est malade, il se résigne et rêve au ciel.

Le juste ouvre son cœur à l'amitié. Ce qu'il aime le mieux après Dieu^ c*cst son ami ; et il ne craint jamais de Taimer trop, parce qu'il ne peut aimer qu'un être digne de lui

Le juste est orgueilleux^ mais non pas vain. Il ne sait point s'il est jeune, beau, ricbe, admiré, il sait qu*il est juste ; et quoiqu'il pardonne à ceux qui le méconnaissent, il s'éloigne d'eux. 11 sait que ceux qui ne le comprennent point ne lui ressemblent point, et que s'il pouvait les aimer il cesserait d'être juste.

Le juste est sincère avant tout^ et c'est ce qui exige de lui une force sublime, parce que le monde n'est que mensonge, fourberie ou vanité, trahison ou préjugé.

Le juste méprise l'opinion de la foule ; il est le défenseur du faible et de l'opprimé, et n'élève la voix parmi les honjmes que pour défendre ceux que les hommes accusent injustement. Il ne s'en remet à personne du soin de prononcer sur an accusé. Il ne croit au mal que quand il le sait, et, sans s'inquiéter de l'anathème ou de la risée des gens, il va écouter les plaintes de Job jusque sur son fumier.

Le juste pèche sept fois par jour, mais ce sont des péchés de juste. 11 y en a qu'il ne commet jamais, et qu'il ne soupçonne même pas.

Le juste est souvent injurié et calomnié; mais Q obtient toujours justice, parce qu'il l'aime^ parce qu'il la veut, parce qu'il est fort et sait l'imposer. Il a des ennemis, des indifférents ; quelquefois la foule entière est contre lui ; mais il a pour amis quelques justes conrune M, qui se cherchent et se rencontrent dans cette vie, et à qui Dieu donne son royaume dans l'autre.

F. PiLLON.

BlBIiIOGRA.Pnifi

La religion de l'avenir, par Étiouard de Hartmann^ traduit de rallemaad.

1876, un vol. in-12 ^G. Baillière).

La religion de l'avenir, pour M. de Hartmann, est la propre religion de M. de Hartmann. C'était facile à prévoir. Est-ce pourtant la sienne, à dire vrai, et n'est-ce pas plutôt celle dont il s'est construit le système, sa philosophie, le panthéisme de l'Inconscient, la métaphysique bouddhiste ? c A la place, dit-il, de la foi en une persistance de l'individu, foi pauvre et pernicieuse, le panthéisme accorde au sentiment religieux l'émotion profonde et la haute satisfaction de se sentir éternellement un avec son Dieu, de sorte qu'il n'y ait pas de séparation possible, rhomme étant une manifestation de Dieu, dans laquelle rien n'existe que Dieu » (p. 166). Nous connaissons bien ces sortes d'idées panthéistiques à l'état de froides doctrines, renouvelées de rOrient et de la décadence alexandrine. Elles s'attirent même assez les respects du monde pour que des philosophes et des sa-

vanU venus des quatre poials de rhorizon, idéalistes, matérialistes, spiriiualistes, empirisles, positivistes^ éclectiques, négateurs de la matière, aHirmaleurs do la matière substance unique, croyants en Dieu et mécréants, professeurs officiels et libres penseurs , libraires et hommes de lettres, s'empressent de sauscrire pour l'érection d'une statue au grand juif Baruch Spinoza, qui eut Tart de les greffer sur le cartésianisme, il y a deux cents ans, par un procédé mathématique tout nouvean. Malgré cela, nous doutons qu'il y ait en ce moment beaucoup de personnes qui goûtent d'un sentiment franc et naturel a l'émotion profonde et la haute satisfaction de se sentir éternellement un avec Dieu > et qui se réjouissent d'être des manifestations de Dieu o dans lesquelles rien n'existe que Dieu ». H. de H. en connatt-il quelques-unes 7 Lui-même a-t-il la notion pratique et familière de cet état d'extase qui serait fait pour inquiétei: ses amis?

«Le panthéisme, dit encore l'auteur de la Religion de V avenir ^ réalise seul les rêves les plus hardis des mystiques sans heurter la raison; lui seul rend totalement superflu le dialogue avec Dieu qui dans le théisme n'est que l'expédient misérable qui cache le défaut d'unité; il le rend superflu en réduisant la dualité des personnes supposées dans l'acte de la prière à la pure et simple unité, qui laisse le dialogue bien loin derrière elle et qui a infiniment plus à offrir qu'un dialogue au sentiment religieux. » Nous craignons fort que le panthéisme ne réalise ces « rêves » sans heurter la raison qu'à la condition de les réaliser in abstracto, c'estrà-dire sur le papier. S'il faut que le dévot ne se contente pas du dialogue de la prière commune, ni du dialogue plus raffiné d'un Malebranche avec le Verbe, ni de la fusion plus intime des Molinos et des Guyon, qui croyaient à la personnalité divine ; s'il faut qu'il aille jusqu'à T identification totale, il est difficile que la raison y trouve mieux son compte qu'aux « expédients misérables » de la dualité. Mais comment croire que cet état extatique sera jamais assez commun pour être la religion de l'avenir! Encore ime fois, ce sont doctrines bonnes pour la lettre moulée. Le brahmanisme et le bouddhisme eux-mêmes ne les ont connues que par les états cérébraux d'un certain nombre de théologiens mystiques. Mais le peuple les a toujours et partout ignorées ; et qu'est-ce qu'une religion qui n'est pas du peuple ?

Le bouddhisme, en qualité de religion de décadence, a plus d'affinités et d'analogies avec le catholicisme qu'avec la Réforme. La Réforme a rattaché les peuples à la vie, tandis que le catholicisme, quand il était fidèle à son propre esprit, allait au mysticisme et au détachement universel, ce frère de l'extrême corruption. 11 n'est donc pas étonnant que M. de H. ait plus de sympathie pour le catholicisme que pour la Réforme. On pourrait croire d'abord qu'il n'en est rien, car il avoue sans difficulté ce qui est visible et ce que tout le monde a dit (p. 22) : o Depuis la Reformations le catholicisme n'a plus qu'un semblant de vie ; spirituellement, les peuples catholiques se seraient éteints, si des counants anticatholiques et antichrétîens n'avaxeot jailli au milieu d'eux. Le progrès de la culture moderne est au pomt de vue spirituel l'œuvre exclusive du protestantisme et des tendances qui, au sein des peuples catholiques , et d'une manière plus ou moins consciente , tirent parti des conquêtes du protestantisme. Les peuples catholiques seraient un capui mortuum dans l'histoire, à peu près comme les fidèles Thibétains du Dalaî-lama, si leur situation géographique était autre ; mais la multiplicité des points de cou

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tact avec les peuples protestants met constamment en péril ces derniers, et les oblige par conséquent à tendre tous les ressorts de leur activité. » Mais le philosophe qui fait celte déclaration favorable au protestantisme n'entend le louer que comme destructif de Vidée chrétienne elle-même et venu pour frayer les voies à la religion de « Timmancnce » . Il montre les conséquences du libre examen pour la ruine des fondements de la foi, et représente les protestants comme de moins en moins chrétiens et religieux. La religion chrétienne, d'après lui^ est toujours dans le catholicisme exclusivement : il serait lui-même catholique , s'il n'était bouddhiste. Il parle des protestants libéraux avec le dernier mépris, et si dans la latte actuelle de i'Empûre contre le catholicisme, il prend parti pour l'Empire, c'est qu'il croit que le christianisme, sous n'importe quelle forme, doit è la fin succomber et faire place dans l'avenir à une religion encore plus ennemie du monde, encore plus (( pessimiste ». Voici une page curieuse (p. 1x9) :

« Entre les principes fondamentaux du christianisme et ceux de la culture moderne, il existe un conflit que rien ne peut apaiser, conflit qui doit finir nécessairement par une réaction victorieuse du christianisme > (lises du papisme) (( on par l'écrasement complet du christianisme cédant le terrain à la culture moderne antichrétienne ; par l'étoufi'ement de toute espèce de liberté chez les nations contraintes à plier devant les assauts furieux de l'ultramontanisme, ou par la suppression du christianisme, si ce n'est de nom, au moins de fait.

ï> Avant les journées de Koniggrftts et de Sedan, une foi énergique à la logique qui préside au développement des idées dans l'histoire pouvait seule soutenir la oonflance en la victoire de la culture moderne. G*est seulement depuis que la Prusse a fondé l'empire allemand, rompu avec le crypto-catholicisme de Frédéric-Guillaume IV et du ministre Mlihler qui marchait sur ses traces, depuis qu'elle reconnu sa principale mission historique dans le ferme dessein de reprendre la lutte de mille ans contre Rome, en un mot ce n'est qu'à présent qu'il existe un point solide susceptible de devenir le centre de cristallisation pour toutes les aspirations qui convergent vers la culture moderne dans la lutte pour leur existence menacée par le christianisme. Vraiment, la lutte entre l'État et l'Église a des deux côtés le caractère d'une guerre d'extermination ; c'est là un point sur lequel il n'est permis de s'abuser à aucun homme intelligent et s^chantdistinguer entre les buts inconscients de l'histoire et les objets qu'on poursuit délibérément & un moment donné. L'Église veut faire de l'État son gendarme, l'État rabaisser TÉglise au niveau d'une association dont il aurait la tutelle ; mais le sens dernier et le plus profond de cette lutte est dans la décision de cette question : Pour la conscience de l'humanité actuelle, la prééminence appartient-elle au monde invisible ou au monde visible, au cîel ou à la terre, àTéternité ou au siècle? Est-ce l'intérêt religieux ou l'intérêt mondain, Tintérêt chrétien ou l'intérêt de la culture qui entraîne le fléau de la balance? Si Von veut un critérium de ce que le protestantisme garde encore de véritable sens chrétien, on le trouvera dans le degré jusqu'auquelj ait sein des sectes protestantes^ on prend parti contre VÊtat et Von reconnaît la solidarité des intérêts du christianisme avec ceux du catholicisme. Un avantage remporté par l'ultramontanisme serait suivi instantanément d'une victoire de ces tendances orthodoxes ou évangéliqucs dans le protestantisme; le triomphe de l'État sur le catholicisme balayerait

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ces microscopiques adversaires, comme en soufflant on neUoie un vieux bouquin.

8 Bien des gens parlent ou écrivent au sujet de la u lutte pour la culture » par les péripéties de laquelle nous passons, mais un petit nombre seulement se sont rendu compte de ceci : c'est que cette lutte est la dernière, que c'est l'eifort désespéré de l'idée chrétienne appelée à quitter la scène de l'histoire, qu'il s'agit pour la culture moderne d'être ou de ne pas être, et que pour défendre ses grandes oon* quêtes il ne lui faudra pas moins que l'entière disposition et l'énergique emploi de toutes ses forces. »

Cette cutture, à laquelle l'auteur semble s'intéresser beaucoup, n'est que la préparation nécessaire de la religion de l'immanence, c'est-à-dire d'une espèce nou- Telle et plus achevée de pessimisme et d'inctdture acheminant le monde à l'anéantissement final. Pour la culture en elle-même, il ne saurait l'estimer, il en fait un grief contre le protestantisme et exige de la vraie religiosité la reconnaissance do a néant de tout ce qaa le monde enserre f> (p. 123) :

a Le christianisme, comme toute religion digne de ce nom, dut son origine à une conception pessimiste du monde, et la religiosité 4^hrélienne a continué k plonger ses racines dans le pessimisme jusqu'à la Renaissance. A celte époque commença le eonflit entre l'amour païen de la vie et le mépris, la fuite du monde, qui carac* térisaient le christianisme; puis le déclin de la foi à un bonheur d'outre -tombe fit qu*on rechercha plus avidement les biens terrestres (4 ) qu'avait fait dédaigner jusqu'alors l'espérance de la félicité céleste. Le rationalisme s'empressa de justifier théoriquement Toptimisme que la Renaissance païenne favorisait pratitfùement, et le protestantisme libéral, d'accord avec la cidture moderne, vit et se meut dans cette glorification païenne de la vie et dans cet optimisme agréable, c'est*à-dire dans la théorie la plus défavorable possible a la religiosité. Le protestantisme libéral vit de compromis, et c*est son talent spécifique de se tirer adroitement d'affaire : aussi n'a-t-il garde de laisser ce talent sans emploi quand il se trouve en face des maux et des péchés de ce monde, qui n'ont rien de si terrible après tout quand on sait se comporter à leur égard avec la bonne humeur et le contentement facile d'un pasteur protestant. Et, chose remarquable, sur ce point orthodoxes et libéraux se ressemblent comme deux gouttes d'eau. A la vérité, les réformateurs avaient fait encore un bien sombre visage à ce misérable monde qui s'était donné au diable, il n'y avait pas à en douter ; mais en secret pourtant ils lui avaient donné le petit doigt, et l'on sait qu'en pareil cas le diable s'empare bientôt de toute la main. En théorie, les disciples orthodoxes de Luther parlent encore secrètement de ce monde foncièrement mauvais, corrompu, soupirant sous la malédiction de Dieu ; mais en pratique ils se sentent parfaitement à leur aise dans ce méchant monde qui, pour prix de leurs injures, leur fait une position où il y a la femme, le logis, et la vache à l'étable, aussi à leur aise que les libéraux qui vantent ce monde comme le meil-

(1) Si cette assertion n'était un jugement naïf assez commun ches les philosophes et les historiens dogmatiques, on trouverait que c'est une bonne bouffonnerie de prétendre que les gens du moyen âge dédaignaient les biens terrestres, ou que les protestants les ont recherchés plus avidement que ne faisaient ou ne font tes moines, les prêtres et leurs ouailles.

leur des mondes possibles. Cela peut être très-sensé, très-naturel, très*idyllique, bref, tout ce qu'on voudra ; mais pour chrétien, pour religieux, cela ne Test pas. Veut-on une preuve encore plus sûre du degré auquel est poussé cet esprit salisfait et mondain, c'est-à-dire irréligieux du protestantisme, il sufGt d'écouter les cris de colère que ces protestants libéraux élèvent conure ceux qui osent les déranger au milieu de leur bonne vie païenne, de leurs doux loisirs, de leur admiration de ce glorieux monde, contre ceux qui essayent de rouvrir de nouveau à l'humanité moderne et de lui montrer le néant de tout ce que ce monde enserre, la profondeur et Tuniversalitç des misères, la nature illusoire de la plupart des joies de ce monde et de celles qu'on recherche avec le plus d'ardeur. Lapidez Tinfâme, s*écriet-on, qui porte une main sacrilège sur notre sanctuaire, le bonheur terrestre ! Car si de telles doctrines devenaient une fois générales, qui sait ? peut-être les hommes finiraient par redevenir religieux, et c'en serait fait du protestantisme libéral et de son bien-être. »

11 manquerait à cette satire deux choses pour la justifier : qu'il n'y eût pas contradiction entre l'affirmation du néant des satisfactions terrestres et le ton pénétré avec lequel on peint la félicité du pasteur ; mais surtout qu'on pût nous montrer, en contre-partie de cette félicité, le renoncement réel des clergés u pessimistes » à toutes les passions de ce misérable monde. Nous ne disons pas qu'il en manque une troisième, car nous sommes persuadés que l'auteur vit philosophiquement, selon sa philosophie, comme il veut que le prêtre vive religieusement, selon sa « religiosité », et qu'il ne fait ni le moindre cas ni le moindre usage des tristes biens de ce monde que son pessimisme lui apprend à mépriser.

De ce mélange, assez malsain à notre avis, d'esprit berlinois et de fanatisme, l'impression dominante qui nous reste, c'est que l'auteur qui hait le protestantisme à ce point, s'il n'était de sa religion à lui, serait de la catholique, et ceux de ses lecteurs qui ne partagent pas sa confiance dans la religion de l'avenir et dans un retour du pessimisme sur de nouveaux fondements, doivent tirer de son livre des conclusions favorables au catholicisme. La théologie catholique est loin d'être irréconciliable avec l'immanence : ses plus grands docteurs sont aussi a monisles » au fond que M. de H. lui-même, et ce que ses prédicateurs étalent d'anthropomorphisme et d'anlhropopathisme leur est commandé par l'esprit populaire. La même nécessité pourrait s'imposer au néo-bouddliisme, ainsi d'ailleurs qu'elle s'est imposée au bouddhisme ancien. 11 faut dire, pour être juste, que le seul reproche adressé, du poiat de vue de la religion de l'avenir, à celle du passé, n'est pas son caractère anthropomorpliique, avec ce qui s'y rattache dans le domaine de la superstition et du miracle. M. de H., en cela mieux d'accord qu'en tout le reste avec l'esprit de son temps, est un partisan de l'autonomie morale. Il objecte à la doctrine théologique, au christianisme, par conséquent, leur hétéronomie, et les déclare contradictoires avec une conscience autonome, avec la vraie moraHté (p. 47). Ce reproche, selon nous, ne vaut pas nécessairement contre toute exégèse chrétienne, mais il porte avec la plus grande force contre le catliolicisme qui, par son organisation sacerdotale, donne à Thétéronomie une existence réelle et pratique saisissante. A cet égard, on ne peut donc pas dire que la religion de l'avenir soit conçue par M. de H. dans un esprit catholique. Mais on sait que les

religions mystiques et ascétiques commencent volontiers par la liberté et reje ttent les anciens sacerdoces : elles ne tardent pas à en constituer de nouveaux, plus oppressifs que les anciens. On adore d'abord Dieu (c en esprit et en vérité » , puis on se doiine des évoques et on élève des caQiédrales. Espérons cependant que le monde attendra longtemps encore les évoques monistes et les cathédrales panmonothéistiques.

A l'usage des écoles primaires laïques

ImUé du mamtel allemand du docteur W, Frkkey avec de nombreux remaniements et amendementSy et des additions considérables^ et adapté aux principes de la pédagogique criticiste et républicaine.

SECONDE PARTIE : MORALE DES ADULTES (l)

CBAPiTRE PREMIER. — Decoivs cconomiques et professionnels,

i . — Le public et le privé.

L*État est une vaste association de personnes divisées en familles, groupées en communes, et puis en unités plus grandes, et se gouvernant toutes par les mêmes lois.

II faut se garder de comparer l'État à une famille, quant aux points les plus importants. Dans une famille, il y a des partages et des transmissions de biens qui n*ont rien de commun avec ce que les citoyens, c'est-à-dire les simples membres d*un État ou République ont à attendre les uns des autres. Dans une famille, la dépendance des enfants à Tégard des parents, les devoirs, les travaux qui leur sont im'posés, et, d*une autre part, Tassistance qu'ils peuvent attendre dans leurs besoins, diffèrent complètement de ce que les lois exigent des citoyens, dans une république, ou de ce qu'elles leur promettent. Nous vous donnerons quelques éclaircissements sur ces choses, quand nou^ traiterons des droits et des devoirs par rapport à rÉtat. Ici nous ne voulons en dire que ce qu'il faut pour distinguer le domaine des relations privées du domaine des relations publiques. Le

(1) La première partie : Morale de P enfance ^n paru dans le cours du second semestre 1875 de la Critique philosophique.

privé, c*est ce qui concerne tous les rapports des hommes comme formant des familles, comme se créant des occupations de travail pour s'entretenir eux et leurs familles, comme faisant des conventions entre eux pour échanger ou leurs biens ou les produits et les travaux qu'ils peuvent se fournir les uns aux autres, et, enfin, comme se constituant des obligations et des droits particuliers dans les différentes conditions où ils se placent ainsi. Le publiCj c'est Tordre des rapports qui ne tiennent pas en particulier aux familles, aux professions, aux travaux et aux contrais, mais qui portent plus généralement sur celles des actions de toutes les personnes formant un même État auxquelles ces personnes entendent mettre certaines bornes ou imposer certaines règles, en vue de garantir leur sécurité à tous, ou d'atteindre un but oommun et d'assurer l'application de principes identiques sur ce qu'elles croient juste et mordement obligatoire. Cet ordre comprend donc ces règlements de toutes les espèces avec les moyens d'y pourvoir : les assemblées, les administrations, les tribunaux, tout ce qui sert soit à déclarer la loi, soit à la faire exécuter. Toutes les relations qui naissent delà entre les particuliers sont du domaine public.

Les rapports privés sont plus ou moins affectés dans un État par les lois ou règlements dont nous venons d'indiquer l'existence. Ils forment, cependant, des sphères considérables de liberté pour les personnes, et les principaux droits et devoirs qui s'établissent dans cette classe de relations se rattachent étroitement aux principes de la morale, indépendamment de ce que peut ordonner ou défendre la législation d'un État. On n'a pas besoin de s'informer de celle-ci pour tracer les règles de la morale privée quant au plus grand nombre de ces relations et à la partie la plus importante de toutes.

Nous diviserons les rapports privés en rapports éconojniqnes, ou de profession et de travail, rapports de famille et de voisinage, et rapports corporatifs ou qui résultent d'associations spéciales et volontaires. Si nous plaçons les rapports économiques les premiers ici, quoique ceux de la famille puissent paraître plus à la base de tout, c'est à cause de leur caractère plus universel de relations possibles entre toutes personnes quelconques. On peut remarquer aussi que les relations familiales, si on les regarde du point de vue de l'enfant, ont été traitées dans la Morale (k Cenfance, au lieu que, si on les considère du point de vue de l'époux et du père de famille, elles ne s'établissent pour le jeune homme que postérieurement au choix de la profession et aux rapports nés du travail demandé ou offert.

5"« ANNÉE. 29 JUIN 1876. No 22

POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE

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