‹ Critique philosophiqueChapitre 55 sur 164 · LES ORIGINES DE L'EXÉGÈSE MODERNE. — SPINOZA · texte numérisé non relu

LES ORIGINES DE L'EXÉGÈSE MODERNE. — SPINOZA

On peul s'otonner que ni Strauss ni M. Michel Nicolas ne complent Spinoza parmi les fondateurs de Texégèse moderne. 11 n'est pas douteux cepeudant que le Trtiité théologico-politique n'ait préludé aux travaux critiques des écoles allemandes du XIX.* siècle. Rien de plus juste que cette observation faite il y a déjà longtemps par M. Renouvier, que Spinoza <( exposa pour la première foisles Écritures telles qu'elles sont, à la face des juifs et des chrétiens, et produisit de la Bible une interprétation digne de l'esprit moderne > .

Examinons quels principes d'exégèse Spinoza appliquait à l'Écriiure. D'abord il ne veut pas qu'on y cherche et qu'on espère y trouver de profonds mystères. «C'est sur ce fondement, remarque-t-il , qu'on néglige les plus utiles enseignements de la Sainte Écriture*pour se fatiguer à la poursuite d'absurdes chimères. Ce qu'enfante l'innagination en délire dans cette recherche insensée, on ne manque pas de l'attribuer au Saint-Esprit, et partant de s'y attacher avec une énergie et un emportement incroyable. » La méthode qu'il convient d'employer pour interpréter sûrement la Bible doit être, selon Spinoza, en tout conforme à celle qui sert à interpréter la nature. Quel est l'esprit de la méthode d'interprétation de la nature ? Elle consiste à tracer avant tout une histoire fidèle de ses phénomènes, pour aboutir ensuite, en partant de ces données certaines, à d'exactes définitions des choses naturelles. Or, c'est le môme procédé qui convient à l'Écriture. Il faut premièrement en faire une histoire fidèle, et se former un fonds de données et de principes bien assurés d'où l'on déduise plus tard la vraie pensée des auteurs de rEcrilurc

(1) Au moment où l'attention des esprits cultivés se porto sur Spinoza, il nous paraît intéressant de rappeler la part qu'eut ce penseur à la fondation de l'exégèse moderne. C'est notre manière de rendre hommage à sa mémoire* Ceux qui s'accordent à admirer et à célébrer en Spinoza le métaphysicien do la Substance unique et éternelle (et cet accord, malgré les apparences, est assez naturel), nous permettront d'estimer, de goûier plus que les axiomes, définitions, théorèmes, corollaires et scholies de VEthica les principes de critique religieuse exposés dans le Traclatus theologico-politicus.

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par une suite de conséquences légitimes. Pour connaître ce qui est contenu dans l^Écriture, il ne faut que consulter l'Écriture elle-même ; de même que, pour connaître la nature, c'est la nature qu'il faut interroger. Règle générale, on ne doit attribtier à l'Écriture aucune doctrine qui ne ressorte avec évidence de son histoire. C'est, comme on voit, la méthode expérimentale, la méthode haconienne appliquée à l'exégèse.

i^lais comment doit se faire rhistoire de l'Écrilare ? Elle doit, premièrement, répond Spinoza, expliquer la nature et les propriétés de la langue dans laquelle les livres saints ont été écrits et qui a été parlée par leurs auteurs, c A cette condition seule on pourra découvrir tous les sens que chaque passage peut admettre d'après les hahitudes du langage ordinaire. Or, comme tous les écrivains tant de l'Ancien Testament que du Nouveau sont juifs, il s'ensuit que l'histoire de la langue hébraïque est nécessaire avant toute autre, non-seulement pour l'intelligence des livres de l'Ancien Testament qui ont été écrits dans cette langue^ mais même pour celle du Nouveau , par la raison que les livres de TÉvangile , bien qu'ils aient été répandus dans d'autres langues, n'en sont pas moins pleins d'hébraïsme. »

L'histoire de l'Écriture doit, en second licu^ recueillir les sentences de chaque livre, et les réduire à un certain nombre de chefs principaux, afin qu'on puisse voir d'un seul coup d'oeil la doctrine de l'Ecriture sur chaque matière, et II faut aussi noter avec soin les pensées obscures et ambiguës qui s'y rencontrent, et celles qui semblent se contredire l'une l'autre. On distingue une pensée obscure d'une pensée claire, suivant que le sens en sera difficile ou aisé pour la raison, d'après le texte même du discours ; car il ne s'agit que du sens des paroles sacrées, et point du tout de leur vérité. Et ce qu'il y a de plus à craindre en cherchant à comprendre 1 Ëcri* ture, c'est de substituer au sens véritable un raisonnement de notre esprit, sans parler des préjugés qui sans cesse nous préoccupent. De cette façon, en effets au lieu de se réduire au rôle d'interprète, on ne fait plus que raisonner suivant les principes de la raison naturelle, etl'çn confond le sens vrai d'un passage avec la vérité intrinsèque de la pensée que ce passage exprime , deux choses parfaitement diffé-^ rentes. 11 ne faut donc demander Texplication de l'Écriture qu'aux usages de la langue ou à des raisonnements fondés sur l'écriture elle-même. »

La troisième condition que doit remplir l'histoire de l'Ecriture, c'est do nous faire connaître les diverses fortunes qu'ont pu subir les livres des prophètes dont la mémoire s'est conservée jusqu'à nous ; la vie, les études de l'auteur de chaque livre, en quel temps, à quelle occasion, pour qui, dans quelle langue il a composé ses écrits. Gela ne suffit pas : il faut nous dire de quelle façon chaque livre a été d^abord accueilli, en quelles mains il est successivement tombé, les leçons diverses qu'on y a vues, qui Ta fait mettre aU rang des livres sacrés, comment enfin tous ces ouvrages ont été rassemblés en un seul corps, a Pour distinguer, en effet, les pensées qui ont le caractère, d'une loi de celles qui renferment simplement un enseignement moral, il est nécessaire de connaître la vi6, les mœurs et les études de l'écrivain sacré. Ajoutex qu'il est d'autant plus facile d'interpréter les paroles d'un auteur que l'on connaît mieux son tour d'esprit et son caractère. De même, pour ne pas confondre les prJ'cepies éternels de la loi de Dieu avec ceux qui n'ont rapport qu'à un certain temps et à un petit nombre d'hommes, il importe de ne

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pas ignorer à quelle occasion, en quel temps, par quelle nation et à quelle époque ces préceptes ont été écrits. C'est enfin un*; chose indispensable de remplir toutes les autres conditions que nous avons indiquées , non-seulement pour établir l'authenticité de chaque livre, mais pour savoir si des mains adultères n'en ont pas altéré le texte, si des erreurs n^ s'y sont pas glissées, si les corrections convenables oat été faites par des hommes capables et dignes de foi. »

inapplication de cette méthode « ne demande aucune autre lumière que celle de la raison naturelle, dont la fonction et la puissance consistent, surtout, comme on sait, à conduire l'esprit, par des conséquences légitimes^ de ce qui est connu ou donné comme tel à ce qui est obscur ou inconnu. » Les difficultés qu'elle rencon. tre tiennent à la nature et à la constitution de la langue hébraïque, et h l'impossi* biiité d'acquérir aujourd'hui ime parfaite connaissance de cette langue. Spinoza signale très-judicieusement ces difficultés et montre fort bien que hé problèmes d'exégèse se ramènent à. des problèmes de linguistique. « Les anciens grammairiens hébreux, dit-il, ne nous ont rien laissé sur les fondements de la langue hébraïque et sur sa théorie. La nation juive a perdu toute sa gloire et tout son éclat; à peine a-t-elle conservé quelques débris de sa langue, quelques monuments de sa littérature ; la signification d'une foule de mots et de verbes que l'on rencontre dans la Bible est ignorée ou livrée à la controverse... Outre les causes d'ambiguïté communes è toutes les langues, il en est qui sont particulières à la langue hébraïque. I..es verbes en hébreu n'ont à l'indicatif, ni présent, ni prétérit imparfait, ni plus-que-parfait, ni futur parfait, ni les autres temps les plus usités dans les autres langues; à l'impératif et à l'infinitif, ils n'ont d'autres temps que le présent; au subjonctif enfin, ils n'en ont point tu tout. Or, bien qu'il soit aisé de réparer ce défaut de temps et de modes selon des règles certaines tirées des principes de la langue, et que l'élégance même y trouve son compte, il n'en est pas moins vrai que les plus anciens écrivains ont négligé totalement ces règles, mettant sans distinction le futur pour le présent et pour le prétérit, et réciproquement le prétérit pour le futur, se servant de l'indicatif pour l'impératif et pour le subjonctif, donnant enfin naissance à une foule d'amphibologies. Outre cette cause d'ambiguïté, j'en dois citer deux autres qui sont encore de plus grande conséquence : la preinière, cesï que l'hébreu n'a pas de Toyelles; la seconde^ c'est qu'il ne fournit aucun signe pour séparer les phrases et prononcer les mots. Je sais bien qu'on a remplacé tout cela dans la Bible par des points et des accents ; mais nous ne pouvons nous y fier, sachant bien qu'ils ont été imaginés et introduits par des hommes d'un temps postérieur, dont l'autorité ne doit avoir aucune valeur à nos yeux. Quant aux anciens Hébreux, il est parfaitement certain, par une foule de téuioignages, qu'ils écrivaient sans points (je Veux dire sans voyelles et sans accouts), de sorte que les interprètes venus plus tard les ont ajoutés au texte, suivant la manière dont ils l'entendaient : d'où il suit qu'il n'y faut voir au(re chose que leurs sentiments particuliers, et ne pas accorder à ces signes arbitraires plus d'autorité qu'à une explication proprement dite. »

Après avoir exposé sa méthode d'exégèse, Spinoza examine les opinions auxquelles elle se heurte. Voici d'abord ceux qui prétoudent que l'interprétalion de

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rÉcriture surpasse la portée de la raison naturelle, et qu'une lumière surnaturelle est absolument nécessaire pour comprendre les livres saints. Qu 'entendent-ils par cette lumière surnaturelle? < C'est un point, dit Spinoza, dont je leur laisse l'explication. Quant à moi, je n'y vois autre chose que cet aveu, déguisé, il est vrai, sous des termes obscurs, qu'ils ont les mêmes doutes que nous sur un grand nombre de passages de l'ÉcrilurL'. Que l'on examine, en effet, d'un œil attentif les explications qu'ils nous donnent ; bien loin d'y trouver un caractère surnaturel, on n'y verra que de simples conjectures. Ce n'est pas à la faiblesse de la raison qu'il faut attribuer la difdcultéd'entendreles livres saints ; c'est à la paresse de ceux qui ont négligé de nous transmettre, quand la chose était possible et facile, une histoire fidèle de l'Écriture. D'ailleurs ceux qui parlent de cette lumière surnaturelle la considèrent évidemment comme un don divin qui n'est accordé qu'aux fidèles. Or, ce n'est pas aux seuls fidèles que les Prophètes et les Apôtres étaient habitués à s'adresser, mais plus particulièrement aux infidèles et aux méchants qui, à ce compte, eussent été incapables de comprendre les paroles des Apôtres et des Prophètes. »

Maimonide a adopté une opinion différente. Il a cru qu'il n'y a pas de passage dans l'Écriture qui n'admette plusieurs sens divers et même plusieurs sens contraires; et s'il se trouve que le sens littéral, quoique parfaitement clair en soi, choque la raison, il est d'avis qu'on le doit abandonner pour en chercher un antre. Une telle opinion conduit à enlever toute autorité réelle à l'Écriture; « car, dit Spinoza, le vulgaire, qui ne sait ce que c'est qu'une démonstration, ou n'a pas le temps de s'y appliquer, ne pourrait connaître l'Écriture sainte que sm* l'autorité et le témoignage des philosophes , et^ à ce compte, il faudrait les supposer infaillibles. Voici donc une autorité fort nouvelle dans T Église ; une nouvelle espèce de prêtres et de pontifes On dira que notre méthode exige, elle aussi, une connaissance que le vulgaire ne peut acquérir, celle de l'hébreu ; mais cette objection ne nous atteint réellement pas ; car la masse des juifs et des gentils, à qui s'adressaient autrefois^ dans leurs prédications et dans leurs écrits, les Prophètes et les Apôtres, entendait parfaitement leur langue, et par conséquent pouvait entendre leurs pensées. »

Viennent en dernier lieu l'interprétation fondée sur la tradition des pharisiens et celle qui s'appuie sur l'autorité des pontifes de Rome. La tradition des pharisiens doit, selon Spinoza, être rejetée, parce qu'elle n'est pas d'accord avec elle-même, parce que les plus anciennes sectes juives ne l'ont jamais reconnue, parce que, c si l'on regarde à la suite des années telle que les pharisiens l'ont recueillie de leurs i:abbins, et par laquelle ils font remonter leurs traditions jusqu'à Moïse, on la trouve entièrement fausse. » 11 est vrai que^ dans la méthode naturelle d'interprétation que préconise le philosophe, on est forcé de supposer quelque tradition des juifs comme incorruptible, savoir la signification des mots de la langue hébraïque qui nous ont été transmis par eux ; mais cela n'oblige d'admettre aucune autre tradition. « S'il arrive souvent qu'on altère le sens d'un discours, il ne peut en être habituellement de même pour la signification d'un mot. Ici , en effet, on rencontrerait des difficultés insurmontables... Le vulgaire et les doctes n'ont qu'une même langue, au lieu que ceux*ci sont seuls dépositaires du sens d'un discours et des li-

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yres; ce qui fait bien comprendre que les savants aient pu aisément altérer ou corrompre le sens d*un livre très-rare qu*ils avaient seuls entre les mains, tandis qu'ils n'ont jamais pu changer la signification des inots. Ajoutez à cela que si quelqu'un voulait altérer le sens d'un mot pour lui donner un nouveau sens , il aurait bien de la peine à s'y astreindre chaque fois qu'il aurait besoin de ce mot, soit en pariant, soit en écrivant. Concluons, par toutes ces raisons et d'autres semblables, qu'il n'est jamais venu dans l'esprit de personne de corrompre une langue, mais qu'il a pu souvent arriver qu'on ait altéré la pensée d'un écrivain en changeant le texte de son discours, ou en lui donnant une fausse interprétation. ))

Quant à l'autorité des pontifes de Rome, le défaut d'authenticité des témoigna* ges sur lesquels elle s'appuie est un motif suffisant pour la repousser ; nous savons qu'elle a été niée par les plus anciens d'entre les chrétiens ; d'ailleurs, elle n'a aucune raison d'être dans la religi< n du Chr tt qii, se trouvant, par l'esprit même de son institution, séparée de la société civile, n'a pas à invoquer d'autorité, parce qu'elle n'a pas à exercer de contrainte. « On dira peut-être que la religion chrétienne n'a pas moins besoin d'un pontife que l'ancienne loi ; mais ce n'est là qu'une illusion , car il faut remarquer que la loi de Moïse étant pour les Hébreux le droit public de la patrie, elle ne pouvait subsister sans une autorité publique ; car s'il était permis à chaque citoyen d'interpréter à son gré les droits des autres citoyens, il n'y a point d'État qui fût capab!e de se maintenir. Le droit public ne serait plus que le droit particulier, et l'ordre social s'écroulerait incontinent. Mais il en va tout autrement en matière de religion : car, comme elle consiste moins dans les œuvres extérieures que dans la simplicité et la pureté de l'âme, elle n'a besoin d'être protégée par aucune autorité publique. Ce n'est point en effet l'empire des lois, ce n'est point la force publique qui donnera aux cœurs cette droiture et cette pureté ; et personne ne peut être contraint par la force à suivre les voies de la béatitude... De même que le droit d'interpréter les ^ois et la décision souveraine des afiaires publiques n'appartiennent au magistrat que parce qu'elles sont de droit public, de même chaque particulier a une autorité absolue pour décider de la religion et pour l'expliquer, parce qu'elle est de droit particulier. Il s'en faut donc beaucoup qu'on puisse inférer de l'autorité qu'avaient jadis les pontifes hébreux dans l'interprétation des lois du pays, que le ponlife romain ait le même droit pour interpréter la religion ; tout au contraire, on est mieux fondé à en conclure que chacun a ce droit pour ce qui le concerne, et nous tirons do là une nouvelle preuve de l'excellence de notre méthode. )>

Il faut voir maintenant quelles conséquences l'auteur du Traité théologico^oli- Hque tire de sa méthode appliquée aux livres de l'Ancien Testament, lise prononce contre l'authenticité du Pentateuque, et voici pour quelles raisons :

\^ L'auteur des livres du Pentateuque, outre qu'il parle de Moïse à la troisième personne, rend sur son compte un grand nombre de témoignages comme ceux-ci: Dieu a parlé à Moïse; Dieu s'entretenait face à face avec Moïse; Moise était le plus humble des hommes (Nombres, ch. xii); Moise fut saisi de colère contre les chefs ennemis (Nombres, ch. xxxi); Moïse était un homme divin (Deutéronome, ch. xxxiii) ; Moïse, le serviteur de Dieu est mort ; aucun proi^héte ne s* est rencontré en

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