SAS USS ORIGINES DE L'EKÉGÈSE MODERNE. -^ SPINOZA
se proposaient dans leurs récits, et auquel Texactitude même de ces récits était subordonnée, devait les éloigner d'un examen attentif des causes naturelles, et fixer leur pensée sur la cause suprême. Digitus Dei esi hic ! est le mot de la piété en présence du moindre événement, parce que le moindre événement prend pour Tâme pieuse un sens religieux, une linalité religieuse. C'est le propre de Tétoquence religieuse de donner la couleur du miracle à tout ce qu'elle touche ; elle n'est religieuse qu'à cette condition. « L'Écriture n'a jamais pour objet d'expliquer les choses par leurs causes prochaines^ mais seulement de les présenter dans un certain ordre et un certain style capables d'exciter la dévotion des hommes, particulièrement du vulgaire ; et c'est pourquoi elle s'exprime sur Dieu et sur toutes choses d'une façon très -peu exacte ; car ce n'est pas la raison qu'elle veut coa> vaincre^ c'est l'imagination qu'elle veut frapper. Supposez, en effet, que l'Écriture raconte la chute d'un empire à la façon des écrivains politiques , le peuple n'en sera nullement touché ; mais il arrivera justement le contraire, si on fait un tableau poétique de cet empire qui s'écroule, et si on a soin, comme l'Écriture, de tout rapporter à Dieu. »
Donc,"^ que l'on retranche des récits des miracles tout ce qui appartient, d'une part, aux formes convenues de la langue et de la rhétorique^ de l'autre, aux sentiments, aux opinions et aux préjugés du narrateur, aux interprétations qu'il mêle plus ou moins naïvement aux faits, et l'on verra le merveilleux s'évanouir et les événements se réduire à des proportions naturelles. On ne saurait trop admirer avec quelle sagacité le philosophe insiste sur la nécessité de cette analyse à laquelle ne résistent pas les miracles bibliques, a II est bien rare, dit-il, que les hommes racontent un événement tout simplement comme il s'est passé, sans rien ajouter aux récits. C'est surtout quand ils voient et entendent quelque chose de nouveau, qu'il leur arrive, à moins qu'ils ne soient fortement en garde contre leurs opinions premières, d'en avoir l'esprit tellement prévenu^ qu'ils aperçoivent les choses tout autrement qu'ils ne les voient ou les entendent raconter, particulièrement si Té* vénement dont il s'agit passe la portée de celui qui le raconte ou de celui qui l'entend raconter, et plus encore si tous deux sont intéressés à ce que les choses se soient passées de telle ou telle façon. De là vient que dans les chroniques et les histoires^ les hommes exposent bien plutôt leurs opinions sur les choses que les choses elles-mêmes ; de telle sorte que, si un seul et même événement est raconté par deux hommes d'opinions différentes, on pourrait croire qu'il s'agit de deux événements différents ; et il est souvent très-facile de déterminer par le caractère d'une certaine histoire les opinions de l'historien. Je pourrais conHrmer ces réflexions en citant un grand nombre de philosophes qui ont écrit Thistoire de la nature et une foule de chroniqueurs ; mais cela est superflu, et je vais me borner à un exemple tiré de l'Écriture sainte, me fiant pour le reste à la sagesse du lecteur. Au temps de Josué, les Hébreux croyaient, comme fait encore le vulgaire, que le soleil se meut d'un mouvement diurne, et que la terre est en repos. Ils ne manquèrent pas d'accommoder à cette opinion le miracle qu'ils virent s' accomplir quand ils livrèrent bataille aux cinq rois. Car ils ne dirent pas simplement que le jour de cette bataille fut plus long qu'à l'ordinaire, ils ajoutèrent que le soleil et la lune s'étaient arrêtés, avaient suspendu leur mouvement. Or, il est clair que celte ma-
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Dicre de présenter révénement était très-propre à agir sur les nations païennes de ce temps qui adoraient le soleil, et à leur prouver par le témoignage des faits que le soleil est sous Tempire d'une puissance plus haute qui peut Tobliger, par sa seule volonté, à changer Tordre de son cours. Ainsi donc, moitié par religion, moitié 'par suite des préjugés établis, les Hébreux furent amenés à concevoir un événement et à le raconter tout autrement qu'il n'avait pu effectivement se produire. Il est par conséquent nécessaire, pour interpréter les miracles de TÉcriture et s*en faire une juste idée d'après le récit qu'on a sous les yeux, de connaître les opinions des premiers témoins de ces faits miraculeux et de ceux qui nous ont transmis leur témoignage, et d'établir une distinction profonde entre les opinions du témoin ou de Técrivain et les faits eux-mêmes, tels qu'ils ont pu se présenter à leurs yeux. Faute de cette distinction^ on confondra des faits réels avec des opi^ nions ou des jugements, 0
Ce qui conGrme cette interprétation des miracles^ c'est que le récit biblique pa-> raît souvent la suggérer lui-même par les circonstances dont il entoure l'événement miraculeux y et qui semblent des indices et comme des aveux de causes naturelles échappés à récrivain malgré ses préoccupations surnaturalistes* « On voit clairement, par le récit de plusieurs miracles, qu*ils ont été accompagnés de certaines circonstances que le récit ne mentionne pas toujours, surtout quand il est conçu et comme chanté dans le style de la poésie ; or, ce sont justement ces circonstances qui font voir que le miracle s'est produit par des causes naturelles. Ainsi, quand Moïse voulut que les Égyptiens fussent dévorés d'ulcères, il répandit dans Tair de la cendre chaude (Exode, ch. xi). Ce fut aussi par un décret de Dieu tout semblable, c'est-à-dire un décret naturel, savoir : par un vent d'orient qui soufQa nuit et jour que les sauterelles couvrirent l'Egypte, et il fallut un vent impétueux d'occident pour les en chasser {Exode, ch. x). De même encore le décret divin qui ouvrit la mer aux Hébreux (Exode, cli. xiv) ne fut rien autre chose qu'un rent d'orient qui soufQa avec violence pendant toute la nuit. Si Elisée rendit la force et la vigueur à un enfant que Ton croyait mort, il eut besoin de se pencher sur lui à plusieurs reprises, jusqu'à ce que l'enfant fAt réchauffé et rouvrit les jeux {Bois, liv. 11, ch. iv). On trouve aussi dans l'Ëvangiiede saint Jean (ch. ix) le récit de certaines circonstances préliminaires dont Jésus-Christ se servit pour gué* rir un aveugle. En un mot je pourrais citer ici une foule de récits de l'Écriture qui prouvent suffisamment que les miracles requièrent d'autres conditions qu'un simple commandement de Dieu, comme on dit. Il faut donc croire que si les circonstances des miracles et les causes naturelles qui les expliquent ne sont pas toujours mentionnées, elles n'eu ont pas été moins nécessaires à leur accompli.<ssement. »
Il ressort clairement de ce qui précède que Spinoza est le véritable père de l'interprétation dite rationaliste des miracles, que devaient, plus de cent ans après lui, développer, en Àllemagae, Eichhorn et Paulus.
F. PiLLON.
PETIT TRAITÉ DE MORALE A l'usage dks écoles primaires laIques
SECONDE PARTIE : MORALE DES ADULTES
-^ SOITB —
Lei succès et le bonheur dans la vie dépendent beaucoup du choix d'un état, d'autant plus qu'il n'est pas souvent facile d'en changer après. Par exemple , l'agriculteur ne peut guère se mettre aux sciences abstraites, ni celui qui s'est voué à l'étude revenir facilement aux métiers qui réclament un grand exercice des muscles.
On choisit d'habitude une profession qu'on aime ; mais sur ce qu'on aime ou n'aime pas, on est sujet à varier. 11 y a des jeunes gens qui se jettent de leur plein gré dans la carrière militaire et qui, plus tard, l'appellent un esclavage et s'y trouvent malheureux. D'autres, étant appelés au service par la loi de leur pays, et seulement pour un temps, quittent avec déplaisir leur ouvrage et^ pbs tard, préféreraient ne pas le reprendre. Sachons bien que les inclinations de l'homme diffèrent de celles du jeune garçon, que toute profession a ses ennuis, dont on ne s'aperQoit principalement qu'après y être entré; que d'un antre côté l'habitade et la bonne volonté font trouver supportables ou mieux que cela des occufiations auxquelles on n'avait pensé d'abord qu'avec dégoût.
Le plus sage est donc de consulter, avant tout, votre capacité et vos forces. Mab pour cela même il est bon de connaître passablement l'occupation pour laquelle on se décide. C'est une raison pour qu'un jeune homme fasse au moins les premiers pas dans l'état de son père. Le fils d'un fermier^ d'un meunier, d'un charron, d'un employé, d'un journaliste, etc., a vite fait d'apprendre quels sont les inconvénients et les avantages de la profession paternelle. H peut mesurer, chemin faisant, ce dont il est capable dans un genre ou dans un autre. Si le flls d'un musicien volt en s'exerçdht qu'il n'a pas l'oreille juste, ou qu'il manque de légèreté dans les doigts ou de mémoire des notes; si le fils d'un horloger a les yeux faibles et délicats, ils feront bien de se chercher une autre occupation et ne pas se laisser influencer par la peine qu'ils éprouveraient à quitter la maison, ou par le dire des gens qui prétendent « qu'il faut marcher dans les souliers de son pèr« ». Au surplus, la première chose est de connaître les vues des parents. Il faut ensuite s'informer auprès de quelqu'un qui sait. Par exemple, xm garçon a dans la tête d'être marchand. Alors, qu'il songe à trouver une personne honorable de cette condition qui puisse le conseiller et Tinformer de ce qu'un marchand a besoin de savoir pour ce genre de négoce, des qualités qui lui sont nécessaires, et du capital dont il a besoin pour s'établir à son compte. Le jeune homme doit faire attention à ne pas trop se préoccuper de discours comme celui-ci, qu'on entend si communément : « Dieu vous garde défaire comme moil Beaucoup de peine et de travail;
soucis continaels, petits profits et rentrées lentes ! Les beaui jours de mon industrie sont passés. » Ces plaintes-là sont vieilles comme le monde, et on les comprend bien, car chacun sait mieux que personne où son soulier le blesse. Jlfats tout homme entendu, actif, prévoyant et qui aime te travail réusiira dans la profession ou le métier qu'il a adopté. Si vous vous attendez à trouver une occupation exempte de tout risque et de tout désagrément, autant dire de suite que vous renoncex à gagner votre vie.
G'esl principalement par les espèces des occupations que la société se partage en plusieurs classes, comme des cultivateurs, ouvriers, marchands, savants, artistes^ etc. Les unes peuvent être plus ou moins élevées que les autres dans Topinion ; mais chacun a certainement ses bons c6tés et ses mauvais, et il n'en est pas une dans laquelle un jeune homme ne puisse devenir un homme respectable et respecté. Ce n'est pas T élévation de noire état qui nous mérite le véritable respect, mais c'est l'élévation de notre caractère. Tout emploi a ses peines. I^e plus humble travailleur trouvera dans la vie moins de soucis, quelquefois, que le riche banquier, et moins encore que le chef d'État, fût-ce un de ceux dont la position s'appelle un tràne. Les hommes seraient bien plus heureux si chacun savait se contenter de l'occupation qu'il a une fois choisie^ au lieu de s'imaginer que tout est au mieux dans celles des autres.
Parlons maintenant des jeunes filles. C'est leur devoir, à elles aussi, de se chercher une occupation. Avant tout, elles doivent songer à devenir de bonnes femmes d'intérieur et à s'instruire de tout ce qui concerne l'administration judicieuse, économique et habile du ménage ; mais elles ne doivent pas moins, s'il se peut, acquérir les connaissances et les aptitudes propres à leur assurer au besoin Texistence indépendante. Dans la plupart des pay?, il y a pour les femmes des positions d'institutrices et de gouvernantes. Dans nos bureaux de postes, elles s'acquittent de la même tâche que les hommes, et aussi bien. D'autres places leur sont offertes par les particuliers dans le commerce ou dans l'industrie. En France et en Belgique, elles se montrent expérimentées dans les emplois de magasins, et entendoes aux affaires. En Amérique, elles opt entrée aux administrations. Plosieurs om été reçues docteurs-médecins aux États-Unis. Les Universités des autres nations commencent à les admettre également aux études médicttles, et l'on voit dès à présent lies médecins-femmes diplômés el en possession de cUeiiA télés considérables. Il n'y a rien là dont les hommes puissent justement se plaindre^ et c'est un accroissement de la dignité de la femme^ une élévation de sa condition, une augmentation de ses ressources^ souvent trop bornées en compatmoù de celles de l'autre sexe. Assurément, ce serait foite à une jeune fille d'aspirer à quelque profession peu d'accord avec les facultés ordinaires de la femme, telle que de forgeron, de soldat, de chauffeur, etc., et de même de prétendre aux fonctions de médecin ou d'avocat, si elle n'avait pas assez d'intelligence et d'amour de l'étude pour justifier son ambition. Au surplus, ces remarques valent pour les deux sexes ; il ne manque pas d'hommes qui sont impropres aux métiers fatigants et d'autres aux études, même parmi ceux qu'on y destine, et bien à tort, puisqu'ils ne réussissent pas dans leurs professions, qu'ils y commettent des fautes préjudiciables à autrui, ou renon-
cent à les exercer, restent oisifs et ne payent point leur dette de travail à la sociélé.
Il faut encore penser à une autre chose quand il s*agit du choix de la profession pour la femme. L'intérêt des enfants demande que la mère ne soit pas trop détournée de la vie et des devoirs de famille, et surtout que l'homme et la femme ne puissent pas être obligés de quitter tous deux leur foyer pour vaquer à leurs occupations. 11 n'arrive que trop que les enfants restent seuls à la maison, et les suites en sont déplorables. Beaucoup d'entre eux meurent faute de soin seulement. Il est donc naturel que Thomme se charge plutôt des travaux pénibles, ou absorbants, ou qui le forcent à de longues absences, et la femme de ceux qui laissent une partie de son temps pour les soins de l'intérieur.
PRÉCEPTES
Faites choix d'une profession qui ne vous soir pas entièrement inconnue. Mettez-vous a l'épreuve et sachez bien ce que vous pouvez, tant de l'esprit
que du corps, et ce que vous ÊTES CAPABLE DE SUPPORTER.
N'en JUGEZ pas d'après votre GOUT seulement, car la capacité ne PELT PAS T
être; mais le goût peut venir a celui qui s'est mis une fois a l'ouvrage. N'oubliez jamais que, pour toute chose qu'on veut faire bien, il y a de la
PEINE A PRENDRE, ET QU'aUSSI TOUT EMPLOI LÉGITIME DES FORCES A SES SATISFAC- TIONS.
(A suivre.^
Le Bulletin du Mouvement social, qui paraît à Lagny depuis trois ans et a pour bureau de correspondance, à Paris, la librairie des Sciences .sociales, rue Hautefeuille, 3, est la seule publication existant en France qui tienne ses lecteurs au courant de tous les faits, de toutes les discussions d'ordre social du monde entier. Le Bulletin du Mouoement sociaLesi le seul journal français qui donne des renseignements suivis sur le mouvement corporatif des ouvriers anglais, sur le socialisme et les banques du peuple d'Allemagne, sur les sociétés de crédit de Belgique et d'Italie, sur le socialisme américain, etc. Le Bulletin du Mouvement social consacre, en outre, une place importante à la question de la paix par l'arbitrage international et le désarmement simultané. Prix d'abonnement : 6 fr« par an, 3 fr. 50 pour six mois.
Le rédacteur-gérant : F. P1LLO5.
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5«* ANNÉE. 6 JUILLET 1876. No 28
POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE
LES RÉFORMES NÉCESSAIRES l'éducation du clergé.
Si ce que les écoles saint-simonienne et positiviste nous ont tant dit et répété était vrai, que les institutions militaires et les institutions catholiques ou sacerdotales sont en pleine décadence et destinées à disparaître dans un avenir prochain, nous ne verrions pas les phénomènes de guerre^ en Europe, atteindre à cet excès d'intensité qui effraye à bon droit les penseurs, ni le clergé papiste, à mesure que pa» son organisa*tion et ses doctrines il se sépare davantage de ce qu'on veut appeler exclusivement la société moderne, obtenir dans tous les faits sociaux du pays de la Révolution une influence croissante et paralyser tous les efforts du libéralisme et de la démocratie. Il ne s'agit pas ici, en ce qui touche le catholicisme, d'un mouvement de réaction accidentelle et limitée, mais bien d'une sorte d'évolution, portant déjà un caractère séculaire, puisque, ayant commencé quelques années avant le xix* siècle, elle s'est prolongée jusqu'à nous, sauf une faible interruption de dix ans ou environ, avant et après la révolution de Juilleti et se continue sous nos yeux presque irrésistiblement. Je ne mentionne pas la révolution de i8/i8 comme un phénomène de rémittence dans le développement morbide de l'esprit des classes dirigeantes, car cette révolution^ i laquelle d'ailleurs elles n'ont point participé, a été directement, indirectement et de toutes manières, très-favorable aux progrès de la puissance du clergé : on peut le prouver. La question qui se pose pour l'avenir de la vieille France, — si ce n'est de tous les pays latins, car il y a des uns aux autres quelques différences, — est celle-ci, et ce ne sont point des aphorismes sur la nécessité du progrès ou l'insurmontable action de la science qui la résoudront : lequel remportera de deux prétendants à la direction sociale dont l'un a pour lui la vérité, l'autre l'habitude; l'un la puissance des savants et l'autre celle des ignorants? Le premier s'appuie sur l'intérêt toujours un peu obscur des classes sociales ascendantes; le second sur l'intérêt clair et net des possédants
Cin. PHILOS. V -• 23
SSft LES RÉFORMES N60E16AIRES.
égoïstes. Celui-là est fort de la passion de justice tournée en violence révolutionnaire, et celui-ci de cette môme violence ^fait un épouvantail à la masse des hommes paciûques. Et tandis que le parti de la rénovation est forcé d'avoir ou d'acquérir les vertus qui fondent l'autonomie de la conscience, forcé de plus de suppléer à l'absence de ces mômes vertus dans la majorité du peuple, et de réformer l'éducation et les mœurs en luttant péniblement contre des mœurs anciennes et une éducation de servitude, le parti de la conservation n'a besoin que de pratiquer l'art déjà profondément étudié de conduire une nation en utilisant ses vices. La paresse et toutes les routines le servent dans ses fins, principalement, de tous les gonres de paresse, celle des consciences qui trouvent moins commode de se connaître cllcsmômes et de se diriger que île se laisser mener et de se laisser faire. Et enfin, s'il survient de grands ébranlements politiques, il y a toujours celte chance favorable aux conservateurs de l'exploitation sociale, que les masses secouées reviennent à leurs anciennes positions d'équilibre, comme s'il n'en existait point d'aulres de stables et de propres à ramener la sécurité générale. Tel eût été le sort de la révolution française en presque toutes choses, si le caraclère absolument factice que la noblesse et la royauté avaient peu à peu revêtu n'avait pas rendu ces institutions incapables de vivre, et par conséquent de revivre.
La question ainsi posée, on peut l'envisager avec assez d'assurance, en tant que question européenne. Tout indique que la crise actuelle se terminera comme s'est terminée la crise du xvi* siècle, et celle du xvii% et celle du xviii% par une défaite du papisme et de ses champions. Mais je me sens moins rassuré en pensant à la France, qui a déjà plusieurs fois lié ses destinées à la cause bisloriquement condamnée, sous les Valois sous Louis XIV, sous Napoléon I", et qui, si elle ne doit suivre que contrainte et forcée le mouvement général qui porte les peuples aux institutions autonomiques et anti-sacerdotales, aura de grands dangers à courir comme nation. Ces dangers seraient mal conjurés, on le sent, par les haines déjà vives, mais que ne pourrait manquer de soulever de plus en plus contre lui, dans le pays, un clergé devenu définitivement le maître.
Les noms sont quelquefois plus profonds que ne le conçoivent bien ceux qui les donnent. C'est ainsi que le nom encore tout récent du € parti clérical » a dû être inspiré à ses auteurs ou vulgarisateurs, non pas simplement par le désir, très-juste d'ailleurs, d'éviter de mettre en cause des croyances religieuses, plus que jamais étrangères, au fond, à l'ambition des prêtres, mais aussi par le sentiment d'une situation nouvelle du parti soi-disant religieux parmi nous. Autrefois on connaissait dans ce parti des jansénistes, des molinistes, etc., et Ton désignait ainsi des opinions réelles, importantes, tenaces, fanatiques même
à Toccasion, qui touchaient aux questions capitales du libre arbitre, de la grâce, de la pénitence, de la communion, etc. C'était alors le catholicisme, il n'y a guère plus d'un siècle de cela. Quand on administrait les sacrements par ordre du parlement, quand le parlement décrétait des évoques pour manquements à leurs devoirs professionnels, quand le roi les exilait, on avait apparemment la foi, puisqu'on en disputait si aigrement, et l'on ne disait pas que toute religion fût en la parole du pape : cela personne ne le prétendait, excepté les jésuites, qu'on exila. Aujourd'hui, l'ignorant en psychologie pourrait croire que la foi a fait de bien grands progrès parmi les catholiques, puisqu'ils n'en disputent plus; mais c'est tout le contraire, et on trouve peu de gens, parmi ceux qui ont qualité pour comprendre quelque chose au catéchisme, dont la conviction s'attache fermement aux points qu'il enseigne, en rejetant catégoriquement les points contraires. Il y en a même très-peu qui s'en inquiètent I En revanche, ce qu'on croit, c'est qu'il est utile de croire ou faire semblant de croire ce que croit un curé, lequel croit ou fait semblant de croire ce que croit un évéque, lequel ne manque plus jamais de croire un pape sitôt qu'il a parlé de sa chaire. Ce qu'on croit, c'est qu'il est bon d'avoir des prêtres à qui confier le gouvernement des femmes et des enfants, et par là tenir les hommes et empêcher les affaires de prendre certains cours; et que plus un corps de clergé sera réduit en la puissante unité d'un organisme parfait, grâce à la suprématie d'un cerveau papal, mieux on réussira à discipliner sous cette autorité le reste du monde; et qu'enfin ce druidisme renouvelé, perfectionné, amplifié est l'instrument à l'aide duquel seul' la révolution peut être matée, et la tranquillité rendue aux tristes heureux du monde qu'elle trouble.
Ce corps, destiné à gouverner la société du dehors, doit en être séparé profondément par son éducation, ses mœurs, ses idées, ses sentiments en toutes choses, et cela d'autant plus que sa mission est d'envelopper le monde différent de lui, et de le conduire où de lui-même il n'irait certainement point. Aussi tout le grand travail que le clergé a fait en France depuis le concordat se résume à s'être donné cette constitution absolument séparée dont il n'y avait pas depuis longtemps d'exemples. Il a déployé à cet effet un art profond, joint à un instinct supérieur, vaincu et môme utilisé toutes les résistances, et obtenu à la fin ce résultat merveilleux, que chacun trouve que c'est tout naturel et qu'on ne peut rien souhaiter de mieux. Car ne faut-il pas qu'une religion soit libre ? Voilà ce qu'a fait le clergé en trois quarts de siècle, et le tout en partant de rien ou à peu près.
Les clercs et les laïques étaient mêlés dans les universités de l'ancienne monarchie. Si les mœurs et la discipline pouvaient en souffrir, c'était un mal inhérent à la solidarité humaine, au principe social méme^ et large*
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ment compensé, en ce que les prôtrcs participaient aux sentiments de leur temps et en recevaient toute la science en partage, et la même science que tous. On croira volontiers que Tintérét des mœurs ne fut pas le principal motif du concile de Trente, quand il ordonna qu'on instituerait dans chaque diocèse, auprès de l'évoque, « une pépinière perpétuelle des ministres de Dieu », afin d'y élever et nourrir des enfants de douze ans, principalement des pauvres, auxquels on ferait porter de suite la tonsure et Thabit ecclésiastique, et qu'on dresserait au service de TÉglise. Il devait se passer deux siècles, et la Révolution devait détruire toute l'ancienne organisation des études^ avant que le clergé de France comprît l'importance de la pensée du concile et cherchât à la réaliser. « Elever de jeunes arbres en pépinière^ d'où ensuite on les transporte où l'on veut », c'est un mot de Fleurj, sur ce projet des petits séminaires, qui exprime fort bien et non sans naïveté, par rapport au clergé, ce phénomène que Técole associationniste a si bien éclairci pour nous, du modelage de l'esprit et de la formation des habitudes mentales, jusqu'à faire penser l'absurde et croire l'incroyable. Mais ce mot même n'atteint pas dans sa dernière profondeur un projet qui n'allait à rien moinà qu'à former un corps sacerdotal encore plus séparé du monde que le clergé célibataire de Grégoire VIL Celui-ci était étranger aux sentiments de famille, et par conséquent tout disposé à porter dans l'intérêt corporatif un zèle sans réserve. Geiui-là devait de plus être étranger à la culture moderne, hostile à toute liberté d'esprit, et parla éminemment propre à exploiter Fantiquc ignorance des masses populaires, en môme temps que disposé lui-môme à rendre à ses chefs cette obéissance passive qui peut, comme une autre discipline militaire, conduire à la conquête du monde. Les Pères du concile de Trente avaient vu les prêtres de leur époque en partie attirés aux séductions de la Réforme, ce qui évidemment dénotait de l'excès du côté des lumières, et trop de faiblesse du côté des habitudes mentales de ces prêtres. De même le clergé de 1789 s'est montré accessible aux idées de réforme politique et de réforme disciplinaire : il a fait plus, il a donné une impulsion très-efficace à la réunion des trois ordres dans TAssembiée nationale. Tout cela ne serait pas arrivé sans doute, si le clergé inférieur eût été alors comme aujourd'hui cette milice que les évoques se vantent de mener militairement. Or la discipline jésuitique étendue à l'ensemble du sacerdoce, tant régulier que séculier, est le fruit de Téducation séparée des prêtreset de l'organisation des séminaires ou pépinières cléricales. Avant la Révolution, en dépit des ordonnances du concile, on n'avait guère chez nous que des maisons de probalion, ce qu'on appelle aujourd'hui grands séminaires, dont les élèves avaient passé, mêlés aux autres jeunes gens, par toutes les classes des collèges. Et qu'on ne dise pas que, dans ce temps-là, toute maison d'éducation était ecclésiastique ou
LES eéfoumes nécessâibes. 357
de fait ou parla surveillance et juridicUon du clergé sur la partie morale et religieuse des études; car on oublierait alors la division profonde du clergé lui-même à celte époque, les disputes théologiques, Taction du roi et des parlements, l'expulsion finale des jésuites du royaume. Mais surtout on méconnaîtrait un fait capital en pédagogie : c'est que Tiniluence naturelle du milieu moral des écoliers est pour chacun d'eux un élément d'éducation au moins équivalent et souvent supérieur à celui qui procède de l'enseignement systématique des maîtres. Le seul moyen d'éliminer de l'éducation du clergé l'action du monde extérieur est donc d'élever des enfants-prôtres en les isolant et les séquestrant moralement^ les dressant aux maximes d'une religion insufflée et les amusant au jeu de la petite chapelle. Les mauvais sujets sont écartés et ne comptent pas; les sujets réussis vont dans les grands séminaires qui sont pour eux des écoles d'application, et non plus des maisons de probation^ c'est-à-dire dans lesquelles on éprouve des novices. Il n'y a plus de novices, en effet, mais seulement de"» jeunes arbres», comme parlait Fleury, dont, grâce à l'habile jardinier, le pli est pris et ne variera plus.
Tel n'était qu'à moitié le vœu de l'auteur du concordat. Napoléon ; car il voulait bien qu'on s'occupât de l'élevage artificiel du prêtre, mais il n'entendait pas que ce fût au profit de la puissance ecclésiastique toute seule; il exigeait qu'on lui laissât des citoyens. «L'État, disait le rapporteur d'une loi sur la matière (23 ventôse an XII), l'État ne peut demeurer indifférent sur l'éducation des ecclésiastiques; il lui importe que les ministres de la religion soient de bons citoyens. » Sous le Consulat et l'Empire, cette maxime fut appliquée rigoureusement et avec succès, à ce qu'il paraissait; mais l'institution se trouva à lafin plus forte que le législateur et se montra, dès que les circonstances furent changées, supérieure à toute surveillance et à tout contrôle. Les petits séminaires sout ceux surtout dont nous voulons nous occuper ici. Toutefois, quelques mots sur l'histoire des séminaires métropolitains et diocésains seront utiles à titre d'éclaircissement de la question des droits de l'État dans l'enseignement, et de celle de la participation des jeunes prêtres à l'éducation commune des citoyens.
Les séminaires métropolitains, au moment de la rentrée du catholicisme dans l'Etat^ furent destinés à tenir lieu des anciennes facultés de théologie, et servirent de transition aux fdcultés actuelles du même nom. Ils furent au nombre de dix, dotés par TÉlat, et le régime des séminaires dut paraître heureusement trouvé pour empêcher que ces institutions rappelassent jamais, pour la vie et l'indépendance, l'ancienne Sorbonne. Assujetties aux évêques en ce qui touchait au noviciat de la prêtrise seulement, on les assimila d'ailleurs à des écoles spéciales, dont le gouvernement nommait les directeurs et les professeurs, et qu'il chai^eait d'enseigner aux candidats et futurs dignitaires de l'Église a la
morale, le dogme, l'histoire ecclésiastique et les maximes de Téglise gallicane. » La résistance passive et les travaux de mine familiers au clergé en pareil cas se firent sentir, mais n'eurent pas le temps de se développer beaucoup jusqu'au moment où s'organisa la tyrannie de l'université impériale. Les séminaires métropolitains furent alors incorporés à cette université, et soumis à son régime quant à la nomination des professeurs et à la collation des grades. Le bachelier en théologie dut être d'abord bachelier ès-lettres. On institua des exercices et des épreuves successives, thèses, concours, etc., pour l'obtention des divers grades théologiques nécessaires aux fonctions de la hiérarchie ecclésiastique. Nous distinguons ici deux tendances, l'une abusive à l'excès, l'autre salutaire. L'intervention de TÉtat, soit dans la religion^ soit dans l'éducation spéciale des ministres d'une religion quelconque, est contraire au principe de la liberté; mais les exigences dont l'objet est de rendre les ecclésiastiques participants à la culture de leur temps sont justifiables, partout où TÉtat achète par les avantages qu'il leur fait^ ou les licences qu'il leur donne, un droit de leur imposer des conditions. Nous ne pouvons qu'approuver, par exemple, à ce point de vue, des mesures comme celles qui ont été prises en Saxe récemment, et qui obligent tout fonctionnaire d'une église papiste en ce pays, s'il n'a fait un cours de trois ans dans une université allemande, à subir un examen de garantie devant une commission nommée par TÉtat. Il n'y a rien là d'attentatoire à la liberté d'une communion religieuse, comme telle^ mais bien une garantie cherchée pour laliberté de tous les citoyens indistinctement, contre les entreprises d'une association particulière, puissamment organisée et forte de ses relations extérieures.
Mais la violation du principe de liberté, c'est-à-dire l'action de l'Etat pour organiser de ses mains un enseignement religieux et un sacerdoce, a eu et devait avoir des conséquences funestes. C'est en effet ce sacerdoce qui, éliminant l'État et son intervention^ quand Theure favorable est venue, a profité seul de l'organisation qu'il avait reçue, et en a tourné toute la force contre l'État lui-même. Les règlements des facultés de théologie et les conditions imposées aux nominations ecclésiastiques n'ont pu ôtre appliqués sous la Restauration. L'avaient-ils môme été résolument sous l'Empire? Le gouvernement de Juillet fit pour les remettre en vigueur un effort absolument infructueux (ordonnance du 25 décemb. 1830); car en d'autres matières les lois et ordonnances ont bien cou* tume de s'exécuter, mais en matière ecclésiastique, non ; et toute l'histoire de la législation des garanties civiles contre le papisme, sous le régime des principes de 1789, peut se résumer en deux mots : désuétude et lettre morte. Môme des ordonnances dont l'initiative est partie du sein du clergé, comme celle que fit rendre l'évêque Frayssinous en 1825, n'ont pu obtenir le moindre efiTct, quand elles ont tendu à forcer
les prêtres à s'éclairer des lumières de leur temps et à donner h l'État les moyens de s'assurer qu'ils le font, avant de les investir lui-même d'une autorité aussi considérable que celle dont jouissent les évoques dans nos villes et nos campagnes, ici directement et là par les curés devenus leurs simples délégués. Aujourd'hui nos facultés de théologie catholique, complètement émancipées, affranchies de toute condition de la part de qui les paye, et de toute surveillance et de toute obligalîon de savoir, sont remarquables à deux titres : 1" renseignement y est mécanique et n'offre pas la moindre trace de la vie de Tancienne église; j'entends sur les sujets de dogme et de morale, qui passionnaient jadis le clergé. La religion, comme vérité et foi réelle, n'intéresse plus personne dans ces sphères-là : sous ce rapport le but que se proposaient certainement les fondateurs de l'université impériale est atteint. Mais la religion comme instrument politique intéresse au contraire beaucoup les professeurs et les élèves; c'est le môme esprit que celui du parti clérical dans nos parlements, et l'État est ainsi arrivé à nourrir ses ennemis, dans les écoles qu'il a fondées pour se dotmer des collaborateurs dans l'œuvre d'asservissement des âmes; 2" la plus haute instruction du prêtre, qui, aux temps florissants de l'Église, était encylopédique, a cessé d'être obligatoire sur les points, môme élémentaires, qui pourraient le mettre en communauté d'idées et de méthodes avec les hommes instruits de notre époque et prémunir la civilisation contre le danger d'un clergé ignorant, voué professionnellement à l'exploitation de l'ignorance populaire.
L'histoire des séminaires diocésains, de leur émancipation totale et de leur séparation, malgré les privilèges exorbitants que l'État leur confère, est toute pareille. Il est vrai qu'ils ne dépendirent jamais de l'Université, ne furent point des fondations de l'État, ni à proprement parler dotés par lui; ils furent simplement autorisés et laissés sous la juridiction des évoques. Mais il y eut à cette autorisation des conditions, comme il doit y en avoir, même aux liberté?, puisque des libertés absolues seraient contraires à la liberté générale. Les privilèges consistèrent dès l'abord, c'est-à-dire sou? l'Empire, dans la permission de recevoir des dons et legs, de posséder et d'acquérir. Cette qualité de personne civile, si peu prodiguée dans notre législation, suffit déjà pour mettre une association hors de pair avec tout ce que des associations qui n'en jouissent point peuvent entreprendre. Mais il s'y joignit plus tard la dispense de tout service militaire, faveur inappréciable accordée aux élèves de ces maisons et qui, perpétuée de loi en loi jusqu'à notre temps, oix tout nous la fait paraître si choquante, contribue dans une forte mesure à faciliter le recrutement du clergé (1). N'oublions pas, enfin, les bourses que tous
(1) Pour bien mesurer Tiiiiquité de te privilège des eatholi<ttte8, Il faut imaginer des
les gouvernements ont inscrites h leurs budp;els pour ces écoles, et les secours et subventions qu*elles ont reçus et reçoivent toujours des départements et de l'État pour entretien ou réparation d'édifices, biblio* thèques, etc. Voilà donc pour les privilèges. Quant aux charges, il y avait premièrement Tobligalion de soumettre les règlements de rorganisalioa des séminaire3 à l'approbation du gouvernement, et, pour les professeurs, Tobligation d'adresser au gouvernement, par l'entremise des évoques, une expédition en forme de leur soumission à la déclaration du clergé de France de 1682 {Art, organ, du Concoi^dat, XXIV). Il y avait encore cette condition, que les élèves des séminaires diocésains devaient être bacheliers es lettres, ou, eu d'autres termes, avoir reçu l'instruction et éducation commune des hommes avant de songer à devenir des prêtres. Aujourd'hui très-peu d'ecclésiastiques sont bacheliers, et la déclaration de 1682 est aussi conspuée du clergé que les articles organiques du Concordat. Ainsi, d'une part, l'État a perdu la garantie qu'il avait contre un système d'éducation destiné à dresser une milice spirituelle hostile à tout Tordre civil, et cette garantie U m Va poiiit remplacée. Et, d'autre part, il n'a conservé ni une surveillance eUective sur l'éducation cléricale, ni le plus simple moyen de s'assurer de la participation des candidats du sacerdoce aux connaissances élémentaires qu'on exige de tous les fonctionnaires et employés de quelque importance dans les États modernes.
J'arrive aux petits séminaires, qui sont la vraie citadelle de séparation de la caste cléricale. Un rapport de Portails (12 août 1806) marque, chose étrange! la complicité de l'homme d'État dans l'effort le plus caractéristique qui eût été fait depuis le concile de Trente pour la consolidation de cette caste. Seulement, ce que l'Église avait désiré au xvi' siècle pour accroître sa puissance et diminuer, dans l'éducation, le^ points de contact de ses futurs ministres avec un monde infecté de nouveautés, le peu clairvoyant rapporteur de l'Empire, trompé par les signes extérieurs de cette Église humiliée, à grand'peine renaissante, le demandait pour elle, et comme un secours sans lequel elle serait en danger de périr. Il exposait à l'empereur la détresse d'une institution qui, n'ayant plus ni biens propres ni bénéfices à distribuer, hors d'état de s'attirer des novices qui auraient reçu a l'éducation brillante des collèges
quakers fraacAii qui demanderaient en France la dispense du service militaire. Avec quelle déririon ne seraient-ils pas reçus ! Et pourtant c'est un motif de conscience qa'ils feraient valoir, et jamais secte chrétienne fut-elle p]us honorable et mieux autorisée que ceUe-là, dans ses sentiments sur la guerre 7 Les cntholiqnes, à qui le vrai sentiment chrétien pèse peu, et qu'on a vus, qu'on voit encore pousser de toutes leurs forces les armées vers les champs de bataille, dès que la suprématie de leur Église est en jeu et qu'ils ont l'espoir de faire exterminer des païens ou des hérétiques, ariens, maures, albigeois, vaudois, lithuaniens ou prussiens ; les catholiques, amis du dieu Sébaoth et grands chanteurs de Te Deum^ font dispenser leurs jeunes lévites du premier des devoirs envers U patrie.
LES RÉFORHKS NÉCESSAIRES. 36 1
et des lycées », et de remplacer parles séductions d'une carrière offrant des ce ressources à Tambition >, ce qui leur manquerait, en général, du côté d'une « vocation décidée » , ne pouvait plus « se reposer que sur les vues bienfaisantes de Sa Majesté ». Ces vues bienfaisantes devaient se montrer à permettre que l'Église papiste organisât, pour le rc* crotement et le dressage de son clergé, ce que nous appelons aujour* d'hui un entraînement spécial. L'Ëglîse avait devancé la permission. Un auteur clérical qui se servait déjà, en 1818, du langage familier aux cléricaux de nos jours, nous apprend dans un livre où il fait son procès à la fois à laRévolution et à TUniversité (1), que les écoles ecclésiastiques fondées par les évoques avaient pris un immense développement au moment du Concordat. Dès l'époque de l'an III, où la liberté de l'enseignement fut reconnue par la Constitution, les pensionnats privés fondés par les prêtres papistes, comme on les appelait encore alors, ou sous leur inspiration, servirent avec ardeur les intérêts de la réaction et travaillèrent à insinuer dans les esprits la haine de la République. Mais les petits séminaires comblèrent les € espérances des pères de famille», et réalisèrent le plan d'une « éducation entièrement chrétienne », grâce aux efforts de maîtres, « non pas tous très-savants >, mais très-zélés et chez lesquels, a pour perdre la jeunesse, la philosophie moderne ne prenait pas le masque de la religion ». D'autres collèges, surtout dans les départements éloignés, étaient animés des mêmes principes et, sans être des écoles ecclésiastiques, avaient des chefs cléricaux ou membres des anciennes congrégations, qui n'observaient pas les règlements édictés parla loi. En un mot, on voyait dès lors la liberté de l'enseignement s'employer, suivant des vues que le clergé n'a cessé depuis de maintenir sous tous les régimes, à la reconstitution rapide du monopole de l'éducation publique. La fondation de l'Université impériale apporta un temps d'arrêt forcé dans la poursuite de ce dernier monopole, et cela par le pire de tous les moyens, l'anéantissement de la liberté. Mais quant à l'établissement séparé de l'éducation cléricale, TUniversité ne l'empêcha point : elle le favorisa, sous la réserve de quelques règlements imposés; et comme ces règlements furent abolis au bout de quelques années, à l'avènement d'un pouvoir nouveau, il est permis de dire en somme que l'Empire, grâce à son principe despotique et mécanisateur de toutes les fonctions sociales, a été l'auteur ou demi-auteur responsable d'une institution qu'il croyait tenir dans sa main pour se former de petits prêtres, élevés à lui tenir ses sujets dans la ûdélité, mais qui lui a échappé à luimême ou à ses successeurs, pour de?enir l'instrument le plus sûr de per-
(1) Le génie âe la révolutton comidéré dans l'éducation, ou mémoires pour servir à Vkistoire de finstruction publique, 1818, trois vol. in-8(parJ.-B. Fabry). Nous manquons d'oD oanag e analoguo où lo génie de la révolution ne soit pas déûgur6 par la satire.
362 LES R^FOUMKS NÉCESSAIRKS.
manence et d'indéfcctibilité d'une association indépendante de la société civile, et qui prétend lui donner des lois.
Le môme décret (avril 1809) qui, avec une exception pour les grands séminaires, interdisait toute école non régie par des membres de TUniversité et non soumise à ses règles, contenait ceci relativement aux petits séminaires :
Art. U, Le Grand-Maître de notre Université et son Conseil accorderont un intérêû spécial aiVLX 6co\es seconûsilres que les départements, les villes, les évoques ou les particuliers voudront établir, pour être consacrées plus spécialement aux élèves qui se destinent à Tétat ecclésiastique.
Art. 5. La permission de porter Thabit ecclésiastique pourra être accordée aux élèves desdites écoles dont les prospectus et les règlements seront approuvés par le Grand-Maître et le Conseil de TUniversité, toutes les fois qu'ils ne contiendront rien de contraire aux principes généraux de rinstitution.
L*Empire veut bien les petits prêtres habillés en prêtres. Il porte môme un intérêt spécial aux maisons où on les nourrira, sous la condition bien naturelle qu'on les élèvera un peu selon ses goûts et ses besoins. Il sent le danger et pousse loin ses précautions. 11 met les petits séminaristes à la queue de ses lycéens dans les classes et dans les cérémonies. Il leur donne un régime et un gouvernement universitaire (décret du 15 novembre i8H), sauf qu'il les fait vôtir comme on a dit, cl obéir au son de la cloche et non psis au bruit du tambour. Il veut que leurs profesbcurs soient à la discrétion du Grand-Maître, et membres de l'Université, qu'ils les conduisent au collège ou lycée le plus prochc,aux heures des classes et, à cause de cela, que les écoles soient toujours établies dans les villes, une par département. Toutes autres maisons doivent ôtre fermées, les meubles et immeubles saisis, confisqués au profit des établissements universitaires. Certes, on devine dans cette réglementation odieuse, dans ces menaces terribles, une crainte bien vive des tendances séparatistes du clergé. Ce n'en est pas moins de la précaution inutile. Les maisons d'isolement et d'entraînement des jeunes prêtres sont fondées; elles seront plus fortes que leur fondateur, ou autorisateur. Elles n'ont pas, comme ce colosse, le pied d'argile.
La Restauration émancipa les petits séminaires, après trois ans de cette terreur universitaire. Tout évoque put avoir légalement, dans son diocèse, une école dont il nomma les chefs et professeurs, et dont les élèves lurent dispensés de suivre les cours de l'Université. S'il convenait à ces derniers de se présenter aux examens du baccalauréat, ils en curent le droit, et la dispense des frais en outre. Une seule condition fut imposée aux petits séminaires, celle de l'autorisation préalable, qu'ils n'étaient désormais plus en peine d'obtenir et avec laquelle ils acquéraient la qua*
lité de personnes civiles. L'ordonnance qui conféra ce privilège définitif au clergé suivit de six mois l'entrée de Louis XVIII à Paris, de deux mois le rétablissement de Tordre des jésuites par le pape Pie VII. La censure de la presse et l'interdiction des journaux non autorisés montrèrent quelques jours après comment on entendait la liberté d'enseigner sous le nouveau régime. C'était» d'une part, la liberté de séquestrer et atrophier Tesprit des enfants, pourvu que ce fût au bénéfice des « bons principes», et) de l'autre, la dt'ifense signifiée à tout esprit insoumis de se communiquer au public. Mais ne sommes-nous pas encore aujourd'hui dans une situation foute pareille à quelques égards, quand la liberté des conférences nous est interdite, et qu'en môme temps certaine association, qu'il est inutile de désigner autrement, est en possession d'enseigner tout ce qui lui platt, à qui il lui plaît, sans l'ombre d'une surveillance réelle ?
On sait quels furent les progrès des jésuites sous la Restauration, et comment l'esprit public se souleva contre eux au point de forcer le gouvernement à enrayer leur marche. Les ordonnances de 1828 contre les congrégations enseignantes non autorisées et petits séminaires permettent de se former une idée exacte du chemin que le clergé avait fait dans la conquête du monopole effectif de l'instruction secondaire. Un article de cette ordonnance dit que le nombre des écoles ecclésiastiques sera limité; c'est qu'elles se multipliaient fortaudelà de ce que réclamaient les besoins du recrutement clérical. Un autre article leur défend de recevoir des externes, c'est-à-dire de s'ouvrir à tous les enfants, sous pré* texte d'en nourrir- un certain nombre pour la prêtrise. Un autre encore oblige les élèves à porter l'habit ecclésiastique dès l'âge de quatorze ans: cela est absurde sans doute, et, au fond, fort immoral, mais les maîtres ne les en dispensaient que pour faire plus aisément concurrence à TUni- V^ersité, malgré le monopole légal dont celle-oi jouissait toujours pour l'éducation des laïques. Enfin les ordonnances de 1828 exigeaient que les supérieurs des petits séminaires se fissent agréer par le gouvernement, parce que des membres de congrégations hostiles à l'ordre civil et proscrites en France se glissaient dans l'enseignement; et elles voulaient que le privilège dont ces maisons jouissaient hors de l'Université pour présenter des candidats au baccalauréat ne pût profiter qu'aux seuls prêtres, ordonnés tels : précaution dont le sens est clair, car avec le droit de préparer des bacheliers, et la complaisance facile à présumer des examinateurs pour les recevoir, quand ils leur venaient par cette porte, en soutane, il y avait un chemin à se frayer vers le partage du droit de collation du premier grade avec l'État.
Mais déjà, dans ce temps, l'école individualiste absolue, dite libérale, étaità l'œuvre chez nous, cette école qui a travaillé si efficacement à livrer nos libertés aune Église intolérante sous couleur de lui reconnaître
les siennes. Il est intéressant de rechercher comment elle accueillit les ordonnances de 1828. C2rtes,il était juste, a priori, d'attaquer le^ monopole de l'Université, mais il y avait bien de l'aveuglement à ne pas voir que tout ce qui serait perdu par ce monopole serait gagné par celui du clergé, tant qu'on n'aurait pas créé un système de garanties nouvelles pour rÉtat, c'est-à-dire pour tous les citoyens, en fondant un enseignement moral, ûe morale civile, et obligeant, à l'aide d'une surveillance réelle^ tous les instituteurs de la jeunesse à y conformer leurs leçons. Au reste, nous sommes encore cxaclemcnt dans la même position à cet égard, et les arguments dés partis n'ont pas fait le moindre progrès. Le Globe de iS2S, organe alors de ce faux libéralisme, approuva les ordonnances, mais seulement comme rappelant à l'observation de la loi les congrégations qui la violaient ouvertement, et cela surtout en matière dimpôt (vu les taxes universitaires auxquelles échappaient les /iO 000 élèves desévéques et congréganistes). Mais le Globe parla avec le dernier mépris du «jansénisme » et des libertés de l'église gallicane, comme de vieilleries qui ne représentaient plus qu'un a despotisme légal sur les consciences. » Reconnaissant qu'il y avait bien quelque témérité à « proclamer les droits d'ennemis qui ne respectent pas les nôtres, d cejournal ne laissa pas de demander « la liberté pour les jésuites : » ce ne sont pas eux, disait-il, qui sont forts ; c'est le gouvernement qui leur prêle sa force !
L'auteur des articles, d'ailleurs très-vertement écrits (1), où s'étalait cette illusion, Paul Dubois réclamait donc l'application des règlements existants et la surveillance des écoles ecclésiastiques, comme les conséquences forcées d'un monopole légal, conséquences que lui-même appelait « odieuses, vexatoires, destructives de la liberté de conscience et de la foi catholique 1 )) Il les nommait, en des termes qu'on dirait d'un évoque de nos jours, attentatoires au sentiment religieux et à la puissance paternelle, une violation de ce qu'il y a de plus saint au monde, un honteux retour aux religions d'Élat du paganisme 1 11 est vrai que Dubois ne se montrait pas plus doux pour le clergé, en attaquant le Concordat au moment même où il en demandait l'application. «Le pape, disait-il, et les évoques catholiques ont vendu leur religion et leur libei'ié pour les avantages temporels d'un budget de k^ millions, d'églises et d'édifices publics et de dignités extérieures ; )> il vantait les uUcamontains de l'école de Lamennais, bref, réclamait la séparation de l'Église et de l'État aussi catégoriquement que l'ont fait les candidats radicaux de nos élections de cette année, et refusait de comprendre que la liberté d'un clergé ennemi de toutes les libertés, étant donné l'état de la législation et des esprits depuis le commencement de ce siècle, est fatalement
(1) Voir le Globe des 14 et 21 juin 1828.
ladomination de ce même clergé. Dubois faisait un tableau éloquent, et qu'on peut presque dire terrible, de la puissance de la «congrégation » au moment où il écrivait, de Tingérence universelle du prêtre, de l'expulsion de tous les membres laïques de renseignement, de la désorganisation des études; il parlait avec indignation, avec emportement, de Texcès d'intolérance et d'hypocrisie de ces persécuteurs, qui se disent martyrs au premier geste qu'on fait de toucher à l'instrument de persécution qu'ils ont dans la main; et il ne songeait pas qu'au nom du principe de la liberté, il faut refuser et non pas permettre à ces gens^à^ — c'est lui qui les appelait ces gens-là — la faculté de modeler des âmes de prêtres à l'aide de la séquestration, dès l'enfance ; et qu'au nom de la Constitution de l'État, partout où existe une souveraineté civile, il faut organiser un système solide de garanties contre les tentatives d'usurpation d'une société religieuse qui prétend dominer la politique.
Achevons rapidement cet historique et concluons. Le gouvernement de Juillet maintint les ordonnances de 1828, et supprima de plus une dotation de 1 200 000 francs que les ministres de Charles X avaient fait porter au budget, en manière de compensation, pour les petits séminaires. Mais ceci n'empêcha ni la surveillance légale des maisons ecclésiastiques de rester une lettre morte, ni le chiffre légal des élèves d'être dépassé; et le clergé qui jouissait pour les siens de ce partage du monopole de l'enseignement secondaire avec l'État mit, sous le règne de Louis-Philippe, Tardeur que Ton sait à revendiquer une liberté qu'il savait devoir se traduire pour lui en accroissement de privilèges. Cette liberté, ce fut, en 1850, comme c'avait été en l'an III, la république qui la donna, et toujours sans l'accompagner ni des réformes, surtout morales, que l'enseignement de l'État exigerait en regard de celui du clergé, ni d'aucune de ces lois tutélaires que, sur d'autres sujets, pour d'autres libertés, le législateur sait si bien trouver et faire exécuter rigoureuse* ment pour défendre l'État et prévenir ou arrêter la licence. Incontestablement, aux yeux de quiconque n'est pas aveuglé par le fanatisme religieux et consent à se placer au point de vue de la morale naturelle et d'une saine politique, ce n'est pas d'exercice d'une liberté légitime qu'il faut qualifier le privilège dont le clergé papiste jouit pour ses maisons d'éducation spéciales, mais d'abus énorme et d'intolérable licence : — intolérable du moins si la longue habitude et les traditions funestes du régime sacerdotal ne nous rendaient pas insensibles aux plus flagrantes violations du droit humain, du droit de l'enfance. Car je ne parle pas de la surveillance sous laquelle la loi de 1850, actuellement en vigueur, a maintenu les écoles secondaires ecclésiastiques, et qui ne s'exerce en aucune façon, ces établissements s'étant mis au-dessus de tputes les lois. Je ne veux même rien dire de la dispense légale qui leur est accordée des diverses conditions imposées à tous autres instituteurs : c'est un pri-
vilége considérable et non pas une liberté, mais enRn ce n*esl qu'un privilège. Et je ne m'inquiète pas du nombre légal ou illégal des petits séminaires et de leurs élèves, ni de Texistence de certains collèges qui leur ressemblent fort, et des faveurs sur lesquelles ceux-ci peuvent compter de la part de nos administrations peuplées de cléricaux. Je vais plus au fond, j'attaque directement le point que la polémique libérale serait disposée à traiter avec le plus d'indulgence, parce que le respect de la religion, qu'on lui reproche de ne pas avoir et qu'elle a au plus haut degré aujourd'hui, lui ferme les yeux sur les abus de la religion, et je soutiens qu'il est d'une haute immoralité d'autoriser des écoles — non pas des écoles, des fabriques — d'hommes voués à des mœurs particulières, à des croyances particulières, à une vie hors nature, à des idées hors de leur temps, et entrainés à cet effet dès l'enfance, de ma* nière à ne posséder jamais l'entière liberté de l* esprit. Qu'en se fondant sur un dogme absolu, révélé et transmis par une autorité infaillible, on puisse justifier une telle éducation, cela se conçoit, si l'Infaillible approuve qu'on mène et qu'on rive les âmes à la Vérité par ce procédé. La religion môme qui soumet ses adeptes à ce traitement étouffe et se meurt, par l'absence de jugement personnel et de sentiment sincère, et devient une pure discipline sociale, mais c'est son affaire. Mais que sans admettre une religion d'État, une vérité religieuse légitimement intolérante, obligatoire pour tous et disposant des moyens temporels pour forcer les têtes sous le joug de la foi, on puisse permettre une institution dont l'objet estdc soustraire des hommes à l'instruction commune, et puis à la loi commune, afin de les organiser en caste et de les conduire à la conquête de la société dont ils sont sortis, c'est ce qu'il faudrait appeler une monstruosité politique, si l'explication n'en était pas fournie par le principe de l'habitude. Tout penseur qui respecte les croyances religieuses sincères, c'est-à-dire transmises par la voie de l'enseignement libre des familles et des temples, et librement scrutées par chacun, dans un monde ouvert, à l'iige où la conscience devient accessible à des inspirations personnelles, réprouvera, par l'effet de son respect mOme, un système d'éducation cléricale appliquée à l'âge tendre,» et dont le succès est fondé sur l'ignorance ou la pauvreté des parents, l'isolement des jeunes élèves, Tentraînement à une espèce de culture qui n'est plus la culture universelle des pays civilisés; et il ne sera pas loin de nommer un crime contre l'enfance l'enseignement secondaire dit libre, en réalité privilégié, que l'Église papiste a organisé, pour son service, en violation de la loi morale.
La conclusion de cette étude serait facile et se traduirait au besoin en projets de lois des plus simples, si l'on avait à compter avec la vérité seulement, avec la morale, et non pas aussi avec les habitudes enracinées d'une nation et de ses classes môme les plus éclairées. Mais ces
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habîtades forment un double obstacle : premièrement dans la conviction des hommes qui auraient à prendre l'initiative des réformes profondes et qui n'y sont nullement disposés, car beaucoup d'entre eux ne se croient point catholiques et se trouvent Tétre dès que certaines questions sont posées ; secondement, et ceci est et restera longtemps bien plus grave, dans l'état mental des masses ignorantes qui seraient poussées à d'aveugles réactions si elles venaient àcroire, quelle que fût en cela leur erreur, que leur liberté religieuse est menacée. Mais je n'ai entendu faire ici qu'une étude de philosophie politique, etsans chercher à déterminer ce qui serait actuellement possible, je dirai nettement à quelles conséquences législatives conduiraient les vues que j'ai exposées, au cas où le législateur républicain ne serait arrêté par aucune considération de temps et de circonstances.
De même qu'à l'origine de nos libertés, le 26 août 1789, a ét^ formulé, sous le titre de déclaration des droits de Phomme et du citoyen^ un credo moral et politique, de môme et par une conséquence toute simple, l'État enseignant a charge de fixer les principes généraux de morale et de civilité — je reprends ici une acception ancienne et utile de ce dernier mot — dont Téducation de Vlwmme et du citoyen doit s'inspi* rer, et que doit professer tout instituteur public de la jeunesse. J'ai déjà remarqué dans une autre occasion et je rappelle ici qu'il n'y a nulle contradiction entre obligation et liberté. Tout le monde convient, ce semble, qu'il est de l'essence d'une société que nulle liberté dont Texercice engage le droit d'autrui ne soit illimitée et inconditionnelle. On ne nie point que des obligations ne puiscpnt être imposées par l'État à ceux qui se chargent de Téducation publique, et que la liberté de l'enseignement ne soit astreinte aussi bien qu'une autre à se mouvoir entre des limites marquées par des obligations. Il n'est question que de savoirpar lesquelles.
Un système efficace de garanties et des moyens de surveillance réelle sont nécessaires pour que l'éducation de la jeunesse ne devienne pas, entre les mains d'un parti soi-disant religieux, politique en fait, l'instrument d'une usurpation des droits du souverain, et ne prépare pas l'absorption progressive de la société civile et libre en une association d'une autre nature, association de servitude.
L'éducation du clergé, quoique libre ainsi que la religion même, dans un État qui reconnaît la liberté religieuse, ne doit devenir une éducation spéciale qu'à l'âge où l'homme est en possession de sa raison et parvenu à la plénitude de son libre arbitre. Avant cet âge nul ne doit êtresoustrait aux conditions de l'éducation commune, ni être interné dans une maison pour y subir un entraînement particulier. Cette défense ne ferait après tout que ramener le clergé à un état de choses qui lui suffisait sous l'ancien régime, et auquel il devait l'avantage de participer
à la culture générale et aux sentimenls du commun des hommes. Il est vrai que le monde a changé depuis ce temps, et le clergé s'en plaint; mais ses griefs quels qu'ils soient ne lui donnent pas le droit de former dans rÉtat une société qui ne relève moralement que d'elle-même, car un tel droit serait la négation de l'État Renouyier.