‹ Critique philosophiqueChapitre 57 sur 164 · IBS ORIGINES DE L'EX^GÈSB MODERNE. ^ SPINOZA · texte numérisé non relu

IBS ORIGINES DE L'EX^GÈSB MODERNE. ^ SPINOZA

L'exégèse sdentifique ne pouvait être fondée qae sur les ruines d'une apologélique toujours prête à invoquer et à montrer le surnaturel : de lÀ rintérôt qui s'attache à la critique spinoziste des miracles en général et des miracles bibliques en particulier. Cette critique est radicale et vraiment digne d*un philosophe, a Je considère, dit Spinoza, la foi aux miracles et l'ignorance conune choses équivalentes, par la raison que ceux qui prétendent établir l'existence de Dieu et la religion sur les miracles prouvent une chose obscure par une chose plus obscure encore, et qu'ils ignorent au suprême degré ; de façon qu'ils inventent une espèce d'argumentation jusqu'à présent inconnue, qui consiste à réduire ses contradicteurs, non pas à rimpossible, comme on dit, mais h l'ignorance, o

Mais d'où vient le prestige dont le miracle est entouré auprès de la foule? Spiaoza l'explique très -simplement par la distinction, l'opposition que l'imagination et le sentiment établissent entre le naturel et le divin. Il n'y a de divin que ce qui parait admirable; il n'y a d'admiré que ce qui étonne ; il n'y a d'étonnant que ce qui est extraordinaire. Un fait qu'on explique naturellement semble par cela même soustrait à la causalité divine. Un fait qui échappe à toute explication naturelle se revêt par cela même d'un caractère divin, a De même que les hommes appellent divine toute science qui surpasse la portée de l'esprit humain, ils voient la main de Dieu dans tout phénomène dont la cause est généralement ignorée. Le vulgaire, en effet, est persuadé que la puissance et la providence divines n'éclatent jamais sensiblement que lorsqu'il arrive dans la nature quelque chose d'extraordinaire et qui choque les idées reçues, surtout si l'événement tourne au profit et à l'avantage des hommes. Aussi rien ne prouve plus clairement aux yeux du peuple l'existence de Dieu que l'interruption soudaine de l'ordre de la nature ; et de là vient que ceux qui expliquent toutes choses et même les miracles par des causes naturelles et s'efforcent de les comprendre sont accusés de nier Dieu ou du moins la providence de Dieu. Tant que la nature suit son cours, on slmagine que Dieu ne fait rien, et réciproquement, pendant que Dieu agit, la puissance de la nature semble suspendue et ses forces oisives, de façon qu'on établit ainsi deux puissances distinctes l'une de l'autre, celle de Dieu et celle de la nature.... Le vulgaire donne aux phénomènes extraordinaires de la nature le nom de miracles, c'est-à-dire d'ouvrages de Dieu, et soit par dévotion, soit en haine de ceux qui cultivent les sciences naturelles, il se complaît dans l'ignorance des causes, et ne veut entendre parler que de ce qu'il admire , c'est-à-dire de ce qu'il ignore. Le seul moyen pour lui d'admirer Dieu et de rapporter toutes choses à son empire et à sa volonté, c'est de supprimer les causes naturelles, de bouleverser l'ordre des choses, et de se représenter la puissance de la nature enchaînée par celle de Dieu. »

Ainsi la notion du miracle est relative à la connaissance qu'ont les hommes des causes naturelles; un miracle n'est rien autre chose qu'un événement dont les hommes (ou du moins celui qui le raconte) ne peuvent expliquer la" cause naturelle par analogie avec d'autres événements semblables qu'ils sont habitués à observer, a Je pourrais déûnir le miracle : ce qui ne peut être expliqué par les principes

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des choses naturelles, tels que la raison nous les fait connatlre , mais comme les miracles ont été faits pour le vulgaire lequel était dans l'ignorance absolue des principes des choses naturelles, il est certain que les anciens considéraient comme miraculeux tout ce qu'ils ne pouvaient expliquer de la façon dont le vulgaire explique les choses, c'est-à-dire en demandant à la mémoire le souvenir de quelque événement semblable qu'on ait Fhabitude de se représenter sans étonnement ; car le vulgaire croit comprendre suffisamment une chose quand elle a cessé de Tétonner. Les snciens donc et tous les hommes en général jusqu'à notre temps, ou peu s'en faut, n'ont point eu d'autre critérium des événements miraculeux que celui que je viens de dire ; il ne faut par conséquent pas douter que dans les saintes Ecritures il n'y ait une foule de choses miraculeuses qui s'expliquent très-simplement par les principes aujourd'hui connus des clioses naturelles. »

Le miracle exprime et mesure non-eeulement notre ignorance, mais encore l'orgueil nsrSf avec lequel chaque secte, chaque peuple se flatte d'occuper une place privilégiée dans la pensée et l'amour de Dieu. <t Les Hébreux se forçaient de prouver par les récits des miracles dont il prétendaient avoir été témoins, que le Dieu qu'ils adoraient gouvernait la nature entière pour leur seul avantage. Cet exemple a séduit si fortement les hommes, qu'ils n'ont pas cessé depuis lors d'imaginer des miracles ; chaque nation a voulu faire croire qu'elle est plus chère à Dieu que toutes les autres, que Dieu a tout créé pour elle, et qu'il dirige tout vers cet unique dessein. Voilà l'excès d'arrogance oA la stapidité du vulgaire s'est portée. Dans la grossièreté de ses idées touchant Dieu et la nature, il confond la volonté de Dieu avec les désirs des hommes, et se représente la nature si bornée querhomno en est la partie principale. »

Considéré comme manifestation, comme preuve de la divinité, le miracle est, aux yeux de U raison, absolument dépourvu de valeur. C'est Tordre , ce sont les lois de la nature, c'est l'immutabilité, l'inûnie fécondité de ces lois, qui nous révèle une sagesse et une puissance infinie, et non tel phénomène extraordinaire oÀ se manifeste une force inconnue, qui échappe par conséquent à notre jugement, et dont les effets sont d'ailleurs évidemment bornés dans le temps et dans l'espace. a Un miracle n'étant jamais qu'une chose limitée et n'exprimant qu'une puissance également limitée, il est certainement impossible de remonter d'un effet de cette nature à l'existence d'une cause infiniment puissante ; tout au plus a-t-on le droit de conclure qu'il existe une cause plus grande que l'effet produit, je dis tout au plus, car il peut arriver que, par le concours de plusieurs causes, un effet se produise dont la puissance, tout en restant inférieure à celle de toutes ces causes réunies, soit très-supérieure à la force de chacune d'elles. »

De cette critique philosophique du miracle, Spinoxa passe àja critique historique des miracles de TËcriture. Si le miracle n'a de réalité que rehtivement à notre ignorance et à notre orgueil, en d'autres termes, s'il n'a qu'une valeur subjective, il ne faut voir dans les miracles de rScriture que des phénomènes naturels vus à travers le prisme de Timaginatton et du sentiment, et présentés sous le jour le plus propre à frapper le sentiment et l'imagination. Tout l'effort de la critique doit tendre à les interpréter naturellement , et elle y parvient, en ayiuit soin de séparer.

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dans le récit miraculeux, Je fait réel des opinions et des jugfcmenls qui l'enveloppent et le dénaturent, u H ne faut pas douter que tous les faits racontés par rÉcriture ne se soient passés naturellement ; et cela n'empêche pas de les rapporter à Dieu, rÉcriture n^ayant pas pour objet d'expliquer les choses par leurs causes naturelles, mais seulement de faire un tableau des éfénements les plus capables de frapper l'imagination, et d'en présenter le récit dans l'ordre et avec le style qui disposent le mieux à l'admiration, et qui, par conséquent^ tournent le plus fortement l'âme du vulgaire à la dévotion. Si donc nous rencontrons dans l'Ecriture le récit de certains faits dont la cause naturelle nous échappe, ou même qui semblent contraires aux lois de la nature, cela ne doit point nous arrêter, et nous devons demeurer convaincus que tout ce qui est effectivement arrivé est arrivé naturellement. »

À l'appui de cette doctrine, Spinoza invoque le tour d'esprit et de caractère du peuple hébreu, ce qu'on appelle volontiers la psychologie de la race sémitique. Il fait cette remarque capitale, aujourd'hui admise comme un axiome : « Les Juifs ne font jamais mention des causes moyennes ou particulières. Par religion, par piété, ils recoururent toujours à Dieu. lie gain qu'ils font dans leur commerce est un présent de Dieu; s'ils éprouvent un désir, c*estDieu qui y dispose leur cœur; s'ils conçoivent une idée, c'est Dieu qui leur a parlé. )> Cette tendance de l'esprit juif à refuser son aliention aux causes naturelles et à voir en toutes choses Tintervcation directe de Dieu a naturellement marqué son empreinte dans le langage , au point de donner l'apparence de miracles a de simples figures de rhétorique. On fie doit pas se laisser prendre à celte apparence qu'explique suffisamment le génie d'une langue animée et, pour ainsi dire, formée par le monothéisme, a II importe, pour se rendre compte des miracles et savoir comment ils se sont passés, de connaître le langage et les figures hébraïques ; et qniconque n'y fera pas une attention suffisante risquera de trouver dans l'Ecriture plusieurs miracles que l'historien n'a jamais pensé adonner pour tels, de façon qu'il ignorera non-seulement la véritable manière dont se sont passées les choses, mais la pensée même des auteurs sacrés. Entendons Isale dépeignant les ruines de Babylone (chap. xiii) : Les étoiles et les astres du ciel m. feront plus briller leur lumière; le soleil s'obscurcira à son lever, et la bme ne répandra plus ses clartés. Je ne suppose pas que personne s'imagine que tout cela soit arrivé à l'époque de la dévastation de l'empire babylonien.... On rencontre ainsi dans l'Ecriture une foule de miracles apparents qui ne sont au fond que des figurer hébraïques. Ces figures n'ont pas seulement pour objet d'orner le récit, mais elles servent principalement à lui donner un caractère religieux. C'est pour cela que l'Ecriture rapporte tout à Dieu, de façon qu'elle a toujours l'air de raconter des miracles, même quand elle parle des événements les plus naturels, comme on peut le voir par plusieurs exemples que j'ai cités. Ainsi, quand l'Ecriture dit que Dieu avait endurci le cœur de fHiaraon, cela signifie tout simplement que Pharaon avait la caractère opiniâtre. Et quand elle dit que Dieu a ouvert les fenérres du ciel, il faut entendre qu'il a bi^aucaup plu, et ainsi pour tout le reste. »

Spinoza fait remarquer avec toute raison que les auteurs des livres sacrés n'ont pas écrit simplement pour rncoater des faits, pour retracer fiièlement les événements dont ils étai(;nt témoins (ad narrandum), mat? pour inspirer des sentiments d'amour, de respect et de crainte de Dieu {ad œdifiicandum). Le but qu'ils

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