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D'UNE FORME MODERNE DU STOÏCISME

Les grandes idées morales, les dispositions générales de l'esprit changent bien moins au fond que dans les mots, au cours d'une même civilisation, d'une môme culture. La civilisation européenne depuis la Renaissance est une imitation, une reproduction et une continuation, avec des éléments et des instruments nouveaux, de la civilisation hellénique étendue et vulgarisée par la conquête romaine; et rien ne serait plus facile que d'établir une suite de correspondances et d'analogies entre les directions principales que les philosophes, les moralistes et les hommes politiques de la période ancienne et de la période moderne ont prises en cherchant à se rendre compte de la place que l'homme occupe dans le monde, ou dans la société, et de la manière dont il doit s'y tenir.

En philosophie, les noms généraux de nos doctrines, comme les noms de nos sciences d'ailleurs, sont des noms grecs, quelquefois latins, à formes bien conservées. Pour les systèmes qui portent des noms d'hommes, une histoire des idées dans laquelle on voudrait s'attacher aux grands traits, soit dans les conclusions, soit dans les méthodes, et né* gliger les différences de langage et les distinctions subtiles qui trompent l'érudition montrerait encore des deux parts une seule et môme série, une môme classification des conceptions générales et des écoles.

En politique, la division des opinions, les espèces des débats, des luttes, des prétentions et des révolutions vont jusqu'à l'identité, entre tous les États une fois parvenus à la conscience d'eux-mômes et à la libre possession de leur souveraineté et de leurs lois. Encore ici les noms sont instructifs et suffisent à faire la preuve : aristocratie, oligarchie, démocratie, monarchie, tyrannie, politique, république, césarisme. Les anciens ont eu leurs utopies^ de môme que les modernes, el des utopies similaires. Les théories qu'ils ont données de la succession des gouvernements et des dangers auxquels ils sont exposés sont parfaitement applicables à nos constitutions et à nos révolutions.

CBIT. raiLos. V — 28

18 d'une formb modbrnb du stoïcisme.

En morale, enfin, la similitude est entière, à ce point que les notions communes à toutes les doctrines, ou les règles de vie sur lesquelles s'accordent les différents systèmes, ne varient, de Tbonnôte homme de l'antiquité à rboonête bomme de nos jours, que sur des points secondaires; et que, d'une autre part, ces doctrines, ces systèmes se reproduisent d'une périotie à l'autre avec symétrie, si du moins on laisse de côté l'éthique de source religieuse, pour ne considérer que celle qui se réclame exclusivement de l'étude des idées^ des penchants et des relations propres de l'homme. Les principes de l'utilité, du plaisir, du bonheur, de l'ordre, de la perfection, de la vie active, de l'indifférence, de la soumission à la coutume, du conformisme à la raison ou à la nature, de la contemplation ou de l'attrait du beau, etc., ont été également employés aux deux époques de la spéculation, pour supporter Tédifice moral. L*opposition de vues la plus considérable a fini par s'accuser, dans les deux cas, entre les partisans du système utilitaire, et du bonheur comme but direct de l'activité, et ceux du devoir comme règle univer- ^ selle donnée dans la raison pour l'hégémonie des actes et des pensées. Des épicuriens anciens aux utilitaires modernes qui leur correspondent, le progrès du sentiment moral a été grand, malgré le principe philosophique commun, la méthode commune, si du moins nous n'avons égard qu'à la forme la plus récente de l'utilitarisme, et principalement dans l'école anglaise de notre siècle. Il en est de ceci comme du principe de la physique atomistique, dont les épicuriens furent de tout temps les promoteurs, après Démocrite, mais dont la haute valeur pour la science ne put apparaître qu'après Dalton. Le critère de l'utile, en morale, n'a pas pris sans doute un caractère scientifique, et sa nature, à vrai dire, ne le comporte pas; mais ce critère, employé si longtemps par toutes les écoles qui l'adoptèrent à formuler la doctrine de l'intérêt personnel et des satisfactions égoïstes, a été transformé par son application au bien général, et représente aujourd'hui des tendances précisément contraires à celles de ses anciens partisans : Yaltruisme s'est substitué à l'égoïsme, en tant que moteur des applications d'un seul et même principe. Et du reste il ne s'agit pas ici d'examiner si une telle transformation se justifie logiquement, mais simplement de constater un grand et heureux changement survenu, depuis l'antiquité, djuls cette classe d'es^ prits et de systèmes qu'on peut rapporter assez exactement à la direction d'esprit épicurienne. L'épicurien grec ou romain faisait profession d'indifférence pour les aflEaires publiques, et le développement de ses aO'ections s'arrêtait à la passion de l'amitié. L'utilitaire moderne est, au contraire, préoccupé du bonheur commun et de la législation des États, et dépasse volontiers les limites du patriotisme pour s'intéresser à l'en* semble de l'humanité. L'autre direction d'esprit, quand on passe des stoïciens anciens aux philosophes et aux savants du groupe analogue à

D*fJNB VOEHB HODKEMS 0U 8T0ÏGISMIS. 19

notre époque, est égalemeot modifiée, tout en restant reconnaissable h des signes importants; mais la métamorphose, si elle devait s'accomplir définitivement dans le sens que nous voyons se marquer depuis Tapparition de la doctrine de l'évolution, ne serait pas faite pour contenter le moraliste.

Le stoïcisme ancien est signalé par deux grands caractères : 1' la définition du devoir, élevé plus qu'en aucune autre doctrine à la valeur d'une notion spécifiquement humaine, et directrice, par destination, du mouvement mental de l'homme ; 2** la définition de la nature, comme un ordre nécessaire et un développement irrésistible^ aux lois invariables, aux fins inéluctables. L'harmonie de ces deux points de vue était cherchée et obtenue par les stoïciens de la manière que j'indiquerai tout à rheurc. Chez nous ils se sont séparés, et posés en flagrant antagonisme. Deux écoles inconciliables les représentent Kant est encore un stoïcien complet, rénovateur, ou plutôt second et plus parfait créateur de la morale stolque, tant il a apporté de rigueur nouvelle à la définition du devoir, par sa double formule théorique et pratique des impératifs. En même temps, ce philosophe a reconnu l'ordonnance invariable des succession^ naturelles^ mais en soumettant à la morale toutes les spéculations possibles par lesquelles ou tente de déterminer l'origine, l'essence suprême et la fin des productions réglées de la nature. Sa doctrine, admirable et merveilleusement originale sur ce point, peut s'appeler une transfiguration éclatante du vieux stoïcisme» En regard de Kant et plus tard, de nos jours mômes, voici la partie naturelle du système stoïcien, l'évolution, qui, s'aidant de quelques découvertes physiques nouvelles^ prétend s'élever en quelque sorte à l'absolu, s'imposer à la philosophie, à toutes les sciences, à l'histoire môme et à la morale, et subordonne finalement la morale à une hypothèse — car ce n'est qu'une hypothèse — au lieu de subordonner à la morale toutes les hypothèses possibles. Ainsi la direction stoïcienne se dédouble. D'un côté c'est *éthique^ de l'autre la physique^ une physique non moins hypothétique que l'ancienne, en dernière analyse, et quant au fondement, quelques belles apparences que puisse lui donner dans le détail une connaissance beaucoup plus avancée de tant de lois naturelles partielles qui ne sont et ne seront jamais la loi universelle. Et cette physique de l'absolu s'arroge le commandement de la conscience, en violation du principe le plus assuré de toute méthode scientifique, c'est-à-dire en donnant à des inductions, et même à des inductions excessives, exorbitantes, invérifiables de leur nature, l'autorité des faits.

L'évolulionnisme dos anciens stoïciens était une vue générale qu'ils tenaient de Tune des écoles anlé-socratiques de la Grèce; ils envisageaient un ordre mobile des phénomènes, enveloppés et successivement déroulés dans l'essence unique et par les transformations réglées d'un

20 d'une forme moderne du stoïcisme.

seul principe cosmique r c'était quelque chose de fort analogue au mo'nisme actuel ou panthéisme matérialiste. Et comme ifs croyaient que révolution^ à partir de l'origine en une substance homogène, jusqu'au retour à ridentilé de cette môme substance, est dirigée par une providence divine immanente — ce qui, vu l'immanence, n'a non plus rien de contraire à des théories maintenant fort en vogue — ils devaient donner pour précepte suprême à l'agent n^oral la conformité volontaire de la conscience à l'ordre universel et providentieL C'est en effet ce qu^ils enseignaient. Mais ici se présente une distinction d'une immense portée. Tandis que nos monistes à tendance matérialiste poussent le parti pris de la méthode empirique, et de la réduction des phénomènes du genre psychique à une origine matérielle, au point non-seulement de nier le caractère spécifique de ces phénomènes, mais môme de se refuser à tout usage des notions intellectuelles et morales qui dominent directement et a priori la conscience, les anciens stoïciens comprenaient dans la nature, universellement parlant, la nature rationnelle et morale; ils la considéraient dans ses révélations intimes à l'esprit humain, et devenaient ainsi des aprioristes en matière d'éthique. C'est ce qu'a très-bien aperçu un auteur que nous citions naguère (1) et qui s'est ainsi rendu compte de l'importance du stoïcisme dans l'histoire du droit : « Les plus grandes intelligences de la Grèce, dit M. Sumner Maine, ajoutèrent le monde moral au monde physique dans leur conception de la nature. Elles étendirent le sens du mot au point de lui faire comprendre non-seulement la création visible mais les idées, les pratiques et les aspirations du genre humain... Vivre selon la nature fut considéré comme la fin de l'existence humaine. » Cette vie selon la nature était la vie selon la raison et l'idéal, la vie selon la raison pure pratique du philosophe de Kœnigsberg.

On voit que Tévolutionnisme stoïcien n'enveloppe nullement la con-* science de manière à la soumettre à la marche empirique des forces extérieures : il n'est môme jamais question d'histoire, dans cette doctrine, là où il s'agit de morale, et les faits quels qu'ils soient n'y sont offerts que pour être gouvernés par la raison, s'il est possible; sinon, stibis. Hais le conformisme dont il y est question n'est jamais celui qui consiste à s'enquérir du mouvement imprimé, pour le suivre, là où les déterminations de l'agent moral portent sur ce qui dépend de lui. Au contraire, l'école évolutionniste actuelle semble se proposer — si nous reprenons, mais en sens inverse, les termes de l'auteur cité — de retrancher le monde moral de la conception de la nature. Ou restreint le sens antique du mot nature^ pour n'y faire entrerjdésormais que la création visible^ et en exclure les idéesj les pratiques et les aspirations du genre humain. Vivre

(1) Voir h Critique philosophique, 5« année, p. 233.

D*UNB FORHB MODERNE DD STOÏCISME. 21

selon la nature, si cette expression était encore de mise, avec les habitudes actuelles du langage, ce serait consulter en toutes choses la marche des phénomènes, témoignée par l'histoire, qui elle-même est un effet dernier des phénomènes cosmiques, afin de s'y conformer. Le conformisme devient ainsi, au lieu de la soumission à la raison, et au lieu de la poursuite de l'idéal, directement envisagé, une adaptation au progrès, le progrès étant la succession des faits telle qu'elle se produit, telle, dès lors, dit-on, qu'elle doit se produire.

Sans doute, l'évolutionnisme des anciens stoïciens était un déterminisme, tout comme celui de nos contemporains. Mais ces philosophes de l'antiquité, dans leur préoccupation essentiellement morale et pratique, en admettant l'enchaînement universel et nécessaire des choses, ne laissaient pas de régler l'action propre de la conscience, comme si un tel enchaînement n'existait pas et qu'il n*y eût à consulter que Timmuable raison. La distinction profonde de ce qui dépend de nous et de ce qui ne dépend pas de nous leur servait précisément à affranchir l'âme de l'action d'une nécessité qui restait toute théorique, a II dépend de nous, lit-on au début même du manuel d'Épictète, d'avoir telle opinion, de suivre le premier mouvement ou de nous arrêter, d'avoir tel désir, telle répugnance, enfin de faire tout ce qui est notre propre ouvrage; mais notre corps, les biens, les honneurs, les dignités, en un mot tout ce qui n'est pas notre ouvrage ne dépend pas de nous (1). » Or, en cela qui n'est pas notre ouvrage^ la doctrine stoïcienne était toute faite de supportance et de résignation, ou, pour parler encore plus exactement, d'indifférence systématique ; mais, en cela qui est notre ouvrage^ actions, opinions volontairement entretenues, passions flattées et nourries, cette doctrine était toute d'énergie et de commandement à soi-môme : « Les choses qui dépendent de nous sont naturellement libres, puissantes, incoercibles, au-dessus de tout obstacle. » Il faut bien savoir que l'incoercible liberté, l'entière domination de la série des phénomènes dépendants ne signifient point ici libre arbitre, au sens de l'ambiguïté réelle des futurs ou de l'égale possibilité des déterminations contradictoires au môme moment. Non, les stoïciens admettaient la continuité de liaison des antécédents et des conséquents, en tout ordre de phénomènes, chaque antécédent étant lui-même un conséquent dans la chaîne indissoluble; ils entendaient cette a invariable séquence » absolument telle que l'a exposée Stuart Mill en son Système de logique (2); ils croyaient comme ce penseur que nul acte possible ne serait soustrait à la prévision certaine d'un esprit suffisamment bien informé, et, de plus, ils croyaient à cet esprit; enfin ils auraient expliqué précisément dans

(i) Traduction de Lefebvre de ViUebrune. (2) Liv. VI, chap. ii, trad. de M. L. Pcissc.

22 d'unb formb moderne du stoïcisme.

les termes de Mill ce qu'ils entendaient par notre ouvrage et ce qui dépend de nous : « L'homme a jusqu'à un certain point le pouvoir de modifier son caractère... Son caractère est formé par les circonstances de son existence, mais son désir de le façonner dans tel ou tel sens est aussi une de ces circonstances, et non la tnoins importante... Ce sentiment de la faculté que nous avons de modifier, si nous le muions^ notre propre caractère est celui même de la liberté morale dont nous avons coriscîence« Un homme se sent moralement libre quand il sent qu'il n'est pas l'esclave mais au contraire le maître de ses habitudes et de ses tentations ; que, môme en leur cédant il sait qu'il pourrait leur résister; que s'il désirait les repousser tout à fait, il ne lui faudrait pas pour cela de désir plus énergique qu'il ne se sent capable d'en éprouver. » Ainsi la doctrine stoïcienne ne diffère pas, quant à la question du déterminisme ou du libre arbitre, de la doctrine théologique, qui est aussi celle des écoles empiristes modernes, et des associationnistes, et des évolutionnistes, et des positivistes^ et des spiritualistes eux-mêmes en dépit de la peine qu'ils se donnent pour ne pas se l'avouer, et qui fut enfin celle de Kant, on est obligé de le dire, toutes les fois que Kant parla de la loi de causalité des phénomènes et ne recourut pas à ce sujet mystique, hors de l'espace et du temps, qu'il appelle le noumène. Si ce doit être un progrès de la pensée spéculative que de se mettre résolument en face de la liberté humaine fondée sur la discontinuité de certains phénomènes, et sur l'ambiguUé réelle de certains futurs, ce progrès que trop peu de signes annoncent encore, et dont les conséquences seraient incalculables, est à faire également dans les directions les plus différentes de l'esprit, pour toutes les méthodes. On se fait ordinairement illusion, là même où on croit Tavoir accompli : Mille inconséquences et contradictions qu'il épargnerait aux philosophes qui pourraient se l'attribuer à bon droit en sont la preuve sensible.

Mais quoique les anciens stoïciens et nos stoïciens nouveaux de l'école positiviste ou de l'école évolutionniste se soient formé la même opinion do la liberté morale, eu égard au déterminisme absolu des phénomènes qui est leur commun système, la différence des uns aux autres est immense dès qu'il s'agit de l'espèce de conformisme que le système entraîne, et du critère des actions libres. J'ai déjà remarqué que l'ancien stoïcien envisageait directement l'action et le devoir, était un aprioriste en morale. Il ne consultait jamais ni les événements ni les dieux, rien de la chaîne des choses, pour se déterminer, là où l'oracle de la raison parlait dans sa conscience. Epictète lui permettait de s'enquérir de l'avenir, en certains cas, pour le connaître — car on croyait alors à la faculté divinatrice ou prophétique — mais non pas pour se faire dicter sa conduite, s'il avait par devers lui de quoi connaître son devoir :

c Quand tu vas consulter l'oracle, pense que tu ne sais pas ce qui

d'uhjb foake moderne du stoïcisme. 23

arrivera, et que ta vas le demander au devin; mais de quelle espèce révénement sera, tu l& sais d'avance, si tu es philosophe ; et s'il est du nombre de ces choses qui ne dépendent pas de nous, il faut de toute nécessité qu'il ne soit ni un bi«n ni un mal ; n'apporte donc là ni désir ni aversion : autrement n'y vas qu'en tremblant ! Mais sachant que, quoi qu'il puisse arriver, c'est chose indifférente et qui n'est pas liée à toi, il l'appartiendra d'en faire un bon usage : et personne ne t'en empêchera... Va trouver l'oracle, ainsi que le voulait Socrate, seulement pour les choses dont tout f examen n*a rapport qu*aupur événement, et dans les cas où ni la raison ni aucun autre art ne fournissent de motifs d*agir touchant Cobjet que se propose la conscience (1). Quand donc il faudra partager le danger d'un ami ou de la patrie, ne demande pas au devin si tu le partageras; car si le devin te disait que les signes sacrés sont sinistres, cela signifierait pour toi la mort, ou quelque mutilation du corps^ ou l'exil; mais avec tout cela la raison ne décide pas moins que tu dois partager les dangers de ton ami et de ta patrie. »

Cette doctrine est, sous une forme moins dégagée^ moins développée, exactement équivalente à la théorie kantienne de Vimpératif catégorique y opposé aux impératifs hypothétiques. Ces derniers qui seraient nommés plus clairement ici des mobiles, se rattachent aux suppositions qu'on peut faire touchant ce qui arrivera si l'on agit d'une manière ou d'une autre, et commandent ainsi l'acte sous la condition d'une fin qu'on imagine pouvoir atteindre ou éviter en agissant de cette manière. La n)orale utilitaire ne connaît en général que ces sortes de mobiles ou impératifs. Au contraire l'impératif catégorique commande l'acte sans condition, d'après une application de la formule générale du devoir. Si donc nous voulions revenir^ par une sorte d'allégorie^ au langage de Socrate et d'Épictète, ces croyants dans la divination, et supposer la possibilité d'obtenir une révélation de l'avenir, pour un agent qui serait en doute sur l'effet à attendre de son action, nous rendrions très-bien la pensée de Kant en lui prêtant ce précepte : N'interroge point l'oraclo sur les conséquences d'un acte impérieusement dicté par le devoir, puisque tu dois les affronter quelque funestes qu'elles puissent être. Un autre stoïcien l'a dît :

Nec YOcibus ullis Numen cget, dixitque scmU nascentibus Auctor

Quicquid scirel licel

Sortilegis eg >ant dabii semperque fuluris Casibiis anticipes : me non oracula certum Sed mors certa facit. Parido fortique cadeodum est : Hoc salis est dixisse Jovem.

{A) Je trouve ici un coiUre^sens dans les traductions françaises da Gilles Boiieau, do

2& d'une forub moderne du stoïcisme.

Tel n'est pas l'esprit de la méthode moderne de révolution. Elle a son oracle aussi^ dont les promesses on les menaces ne sont pas plus con« Armées que celles d'Apollon de Delphes ou de Jupiter Hammon. C'est Toracle du progrès^ qu'elle consulte sans cesse : non Toracle du devoir, celui que V Auteur selon les stoïciens^ le Jupiter qui est tout ce qu'on voit partout ou Von se meutj

Jupiter est quodcumque vides quocumque moveris,

et dont le siège est dans l'éther et dans le cœur du juste, aussi bien que dans les éléments.

Est ne dei sedes nisi terra et pontus et aêr, Et Cœlum et Virtus^

fait entendre en une seule fois aux naissants y leur révélant tout ce qu^il leur est donné de savoir; mais l'incertaine induction qui se tire de l'histoire pour conformer la conduite à l'empirisme des événements. Ce bas con* formisme inconnu aux anciens nous enseigne à modeler nos actions sur les faits, au lieu de juger les faits et de régler autant qu'il se peut la vie sur l'idéal. L'optimisme que la vieille philosophie envisageait sans danger dans la loi d'un enchaînement universel dont l'origine et la fin nous échappent, nous le transportons et le réduisons, par une étonnante infirmité d'imagination, au petit espace et à la petite durée de phénomènes humains dont nous tâchons d'élever la succession à la valeur d'une loi, sans être seulement capables ni de faire entrer dans notre théorie l'ensemble des peuples et de l'histoire, ni de la construire sans qu'elle varie de secte à secte et d'un penseur à un autre. Et notre confiance en une si misérable méthode se témoigne par la réhabilitation du crime dans le passé, par l'acceptation soumise du mal dans le présent, et par la recherche d'un avenir meilleur sous la forme d'un mal moindre> issu d'un mal plus grand auquel cette filiation confère le titre relatif du bien! Si les philosophes de l'école du progrès veulent se soustraire aux conséquences mora{es de cette justification universelle des faits, qu'on leur reproche^ ils ne le peuvent qu'en revenant, dans leurs jugements pratiques du moins, à l'idéal et aux apriorismes moraux dont ils prétendaient se passer. S'ils se risquent, ayant formulé la loi, tracé la série, jalonné le progrès, à donner la prévision pour suite et confirmation à leur science, l'événement inflige de cruels démentis à l'oracle. Si, enfin

Dacier et de Lefebvre de Villebrune, les seules que je coanaisse ; car ce n'est pas le tout de savoir le grec pour traduire un texte de philosophie. Tous ces traducteurs ont cru qu'il était question ici des cas où Vévénement lui-même est imprévoyahle par raison ou par art, ce qui ne laisse rien subsister de la pensée d'Êpictète. Cette pensée est simplement qu'il ne faut pas consulter l'oracle quand on sait ce qu'on doit faire quoi qu'il puisse arriver.

ils reconnaissent Tinsurmontable difficulté de prévoir^ à cause, disent-ils^ de la eompkxité des phénomènes — aveu qui ne va pourtant pas sans nier au fond le savoir lui-même; — s'ils font mieux, s'ils se rendent compte de rillusion des politiques évolutionnistes qui se flatteraient non-seulement de connaître en gros la marche nécessaire des choses, d'où vient et à quoi tend le progrès, mais encore de découvrir à un moment donné quelles lois, quelles mesures à prendre, quelle intervention volontaire dans l'évolution seraient les plus propres à prendre ce progrès où il est, pour le conduire plus promptement où il va, ce désenchantement de l'utilitarisme appliqué les conduit au quiétisme. C'est ainsi qu'on voit aujourd'hui le plus éminent de ces penseurs, celui qui n'a pas reculé devant la tâche d'écrire Thistoire de la formation des « correspondances croissant en spécialité, en généralité et en complexité » depuis Vab ovo d'une matière homogène jusqu'à l'organisme des gouvernements parlementaires, publier sous le titre d'Introduction à la science sociale un livre où il démontre clairement qu'il n'y a pas de science sociale (i).

En résumé la comparaison du stoïcisme ancien avec le stoïcisme nouveau, auquel ce nom ne messied pas, puisqu'il a en commun avec l'autre la thèse du déterminisme, une théorie de l'évolution et le précepte de conformer la conscience aux lois d'une nature providentielle, cette comparaison n'est pas à l'avantage des tendances morales de notre temps. On dira peut-être que l'idée de progrès, ajoutée à l'idée de l'évolution, où autrefois elle n'entrait pas, est un élément capital à considérer, qui suffit pour assurer la supériorité de vues des modernes. Cela pourrait être vrai, mais à une condition, c'est qu'il s'agirait de progrès à réaliser par l'agent, selon son idéal, et à faire passer dans les faits humains et sociaux, selon ses forces, et non du progrès à chercher dans la marche empirique des choses, afln d'y conformer le jugement et l'acte. Le culte de ce dernier progrès est la grande maladie politique, on peut même dire religieuse, des libres penseurs du xix* siècle, dans la lutte où ils se sont laissé presque tous entraîner contre les principes de la Révolution. Renoovier.

BlBlilOGRAPHie

Rapport d'ensemble de la délégation ouvrière française a L*ExPosmoN universelle DE Vienne. 1 fort vol. in-8 (Paris, veuve A. Morel et Cîe , et aux sièges des Chambres syndicales ouvrières, 1876).

Les conclusions de ce Rapport sont fort intéressantes : elles nous donnent les 0) Voir le n<> 19 delà Critique philosophique ^ 5* année, p. 297-300.

26 BIBUOGflAPHlB*

vues de ce qu'on peut appeler l*élite da prolétariat parisien snr les moyens d^amélioration et de transformation sociale. Les rédacteurs du iloppor^ examinent successivement ce qu'on peut attendre des grèves, des cliambres syndicales ouvrières et des associations coopératives.

Ils se prononcent nettement contre les grèves, c La grève^ disent-ils, repose, à notre avis« sur une idée fausse : la résistance par Tabsence de production. Étant données les conditions dans lesquelles se meut économiquement le prolétariat actuel, la grève devait fatalement, par son essence même, rester sans effet. En France, elle n'a plus que de rares partisans, et l'immense majorité des ouvriers considèrent qu'elle a fait son temps, et ne comptent plus remployer si ce n'est dons des cas extrêmes et très-rares. Cette évolution dans les idées, accomplie rapidement, car elle date de quelques années à peine, est un grand progrès que la multiplicité et l'inutilité des grèves avaient rendu inévitable et qui fait faonneur aux ouvriers français. . . Les nombreuses victimes qu'ont faites les grèves, en Fiance, ont parfaitement établi dans quelle impasse nous étions acculés, et le capital employé à les soutenir en pure perte eût été bien mieux utilisé à l'émancipation d'une grande partie du prolétariat français et eût sufC à la réaliser. » Il faut donc repousser la grève parce que a c'est un moyen violent et par conséquent injuste » , parce qu'elle a laisse la baine au fond des cœurs » , parce qu'elle c nuit à la production et à la consommation » , parce que « l'inégalité des couditions de la lutte la rend fatale aux travailleurs. »

Les chambres syndicales ouvrières, considérées comme fornoe de groupement, sont mises par le Rapport au-dessus des coalitions, «celles ont permis aux salariés de se Toir, de se connaître, d'étudier en commun l'application des idées d'affranchissement dont elles ne sont que le p)rélude 0; ce sont « les écoles préparatoires de réunancipalion»; elles habituent leurs adhérents a à la pratique des discussions, à la gestion des intérêts collectifs, à la connaissance des droits et des devoirs réciproques » ; elles ont rendu de grands services aux professions qui en font usage, <c soit en créant des coura professionnels, des bibliothèques, des bureaux de placement, soit en contribuant à l'envoi de délégués libres aux Expositions et en participant activement aux élections des conseillers prud'hommes» . Mais on aurait tort d'y voir cle pivot d'une organisation générale et permanente»; leurs moyens d'action «sont restreints et la plupart du temps illusoires. »

L'avenir est dans l'association coopérative. C'est dans l'association coopérative que le prolétariat doit mettre toutes ses espérances. « C'est, dit le Rapport, par la pratique des associations coopératives, amenant une nouvelle situation économique, que le fameux problème social se trouvera résolu. Le prolétariat secouera alors le joug du capitaliste et annulera l'industrialisme ; de plus^ en subordonnant l'intérêt particulière l'intérêt général^ la coopération supprimera les effets désastreux de l'individualisme, tout en respectant et développant l'initiative et la liberté individuelles. »

Voici en quels termes le Rapport répond aux objections et indique le mode d'organisation et de fonctionnement des ateliers coopératifs :

c Oa invoque les précédents, les essais de ce genre faits en 18/t9 ; mais on a

bien soin d'oublier de mettre on parallèle les idées et les mœurs de eette époque arec celles d'aujourd'hui, on oublie de dire que le peuple, alors plus ignorant qu'aujourd'hui, n'avait que peu de notions sur les idées d'économie sociale. L'ou* Trier, débarrassé d'un régime tout de privilèges et d'où, par conséquent, il avait clé complètement exclu, recouvrant tout à coup et sa liberté et ses droits politiques, n'étant pas préparé à ces événements, ne put seconder les efforts des hommes intelligents et dévoués qui voulaient l'arracher à la dernière forme du servage^ le prolétariat, en lui donnant l'outil et l'associant pour qu'il pût le faire fruetifler à son profit. Non, l'ouvrier alors n'était pas prêt à cette rénovation socialOé

» Mais est-ce là la condamnation d'un système ? Est-ce que toute innovation ne subit pas des déceptions au début? Est-ce que Texpérience ne manqua pas aux organisateurs, comme aux praticiens? sans compter toutes les entraves suscitées par les emiemis de ce nouveau système social pour le faire échouer.

« L'on dit encore : mais dans un atelier de production chacun étant associé, qui est-ce qui commandera ? Comment s'exécutera le travail ? Et si chacun se repose sur son voisin, l'ouvrier intelligent aura-t-il intérêt à s'associer avec des inférieurs en capacité ? L'initiative individuelle trouvera-t-elle son compte dans Tassociation ? .

» Ah! travailleurs, désormais réfutez ces arguments de mauvaise foi, que Ton vous débitera contre le principe de la coopération ; dites- vous bien que ceux qui parlent ainsi, s'ils ne sont pas des ignorants, ont des intérêts tout à fait opposés aux vôtres. Sans doute la pratique de la coopération exige des vertus et des connaissances que n'avaient pas les ouvriers de 18/!i8, que nous n'avons pas encore nous*mêmes, mais que nous acquerrons certainement par la pratique. Malgré cola, toutes ces tentatives pour nous faire croire l'association impossible sont des fantômes qui s'évanouissent devant la logique et le bon sens.

)) Les ateliers coopératifs, à lenr début, ne seront pas organisés autrement^ sous le rapport de la production et \ un point de vue général, que nos grandes fabriques; tous les ouvriers sont associés, mais il faudra là, comme dans tout centre industriel, une gérance et un contrôle, dos coopérateurs désignés pour faire ex''cuicr et surveiller les travaux. I/intolligence, le talent y trouveront leur compte, parce que, là comme ailleurs, les capacités seront reconnues au concours, et nous ne voyons pas pourquoi l'associé aurait plus de répugnance à écouter les observai ions d'un gérant ou d'un coopérateur élu par l'association, auquel luimême aura accordé une part de sa confiance, qu'à exécuter les ordres d'un patron.

]> Quant à l'exécution du travail en général, elle ne saurait être réglée autrement que par des tarifs, excepié dans les professions artistiques, où les conditions de la production diffèrent essentiellement de celles des professions industrielles en général. L'associé y trouvera plus d'indépendance, en même temps que l'association y trouvera un stimulant pour la production ; par ce système, ^intérêt individuel ne pourrait être lésé. Quant à l'initiative individuelle, il est certain qu'elle pourra s'exercer dans Tassociation avec plus d'avantage que ches un pa* tron, car les statuts devront offrir des garanties à ceux des coopérateurs qui découvriraient de nouveaux procédés tendant à donner une plus»vsdue à la production.

28 BlBLIOGRAPniB.

0 Quant à la liberté d'action dans l'atelier, assurément elle devra être aussi complète que possible, la liberté de chacun ayant pour limite le respect de la liberté d'autruL

» D'après cela, on pourrait peut-êlre croire que l'arbitraire ne ferait que changer de nom. C'est une erreur, puisque les engagements réciproques inscrits dans les statuts seront consentis .par chacun et acceptés dans l'intérêt de tous.

» Voilà, dans toute sa simplicité, le fonctionnement d'un atelier coopératif; les questions d'administration et toutes autres sont résolues par tous les coopérateurs en vertu desdits statuts, et par l'exercice constant des droits et l'accomplissement des devoirs de chacun d'eux.

)) Quant à la vente et à l'échange des produits, les associations coopératives devront éviter autant que possible, en attendant qu'elles les suppriment, l'emploi des intermédiaires, pour ne pas retomber dans les errements de l'industrie actuelle; la clientèle leur viendra forcément le jour où elles auront démontré leur supériorité sur les établissements qu'elles seront appelées à remplacer.

» L'industrie salariée verra alors déserter les commandes, qui n^hésiteront pas â aller aux associations dont les conditions de production seront incontestablement plus favorables, dont les prix, débarrassés de tout parasitisme, seront plus modérés.

» Le prolétariat aura alors cessé ^d'être une iniquité sociale, pour devenir une expression historique, et comme le travailleur est également consommateur, les associations se feront un devoir de se fournir mutuellement. De là, l'échange substitué dans la mesure du possible au parasitisme commercial. Du reste, elles seront toutes solidaires et régleront les questions de vente et d'échange, afin d'éviter toute concurrence onéreuse.

» Le coopérateur^ jouissant aussi intégralement que possible du fruit de son travail, trouvera le bien-être et un peu d'aisance dont il a été privé jusqu'ici, ce qui exercera une influence sur son amélioration morale etintellectuelle. Larichesse sociale se trouvant mieux répartie, Ton ne verra plus se produire ces fortunes scandaleuses, acquises par la pratique de l'injustice et d^^ la spéculation, et qui sont une cause de démoralisation en haut, et de misère générale en bas.

n Enfin, cette organisation, bien comprise et sagement pratiquée, nous conduira certainement à l'extinction du paupérisme, et surtout à celle du parasitisme.

» Mais c'est le but que nous venons de dépeindre, et il ne faut pas se le dissimuler, pour l'atteindre, il faut une grande énergie de caractère et beaucoup de persévérance de la pari des initiateurs ; car des obstacles et des déceptions les attendent, môme et surtout de la part de ceux qu'ils voudront affranchir. «

Nous croyons que la pratique étendue de la coopération peut et doit amener une transformation pacifi({ue, sérieuse et profonde, des rapports économiques ; que cette transformation, qui contient ce qu'on appelle Témancipation de la classe ouvrière, ne peut être espérée que de la coopération ; que cette transformation heureuse serait, dans l'ordre industriel, ce que F avènement de la démo* cratie républicaine à été dans Tordre politique ; qu'ainsi la coopération est, en quelque sorte, appelée par la république dont elle serait la meilleure et la plus

FBTIT TEAITÉ JiJS MORALE. 29

solide base. Notre pleine approbation est donc acquise aux conclusions du Rapport, Mais nous voyons, en les déplorant, les obstacles que rencontre la pratique de la coopération dans Tétat intellectuel et moral des ouvriers. Les rédacteurs du Rapport ne ferment pas les yeux sur ces obstacles; nous craignons seulement qu'ils n'en saisisent pas bien la nature. Il faut, pour sortir du salariat, des lumières et des vertus qui manquent au plus grand nombre des salariés et que le salariat ne con« tnbue malheureusement pas à développer. Nous avons là encore un de ces exemples de cercles vicieux que nous avons souvent signalés.

Avant tout, il faut reconnaître que la coopération n'est pas possible si l'on n'admet un droit moral du capital fondé sur le mérite et la valeur de l'épargne, et un droit moral du talent fondé sur le mérite et la valeur des efforts qu'exige l'acquisition du capital intellectuel, delà capacité directrice. Les ouvriers n'entreront jamais résolument dans les voies pacifiques et pratiques du socialisme coopératif^ tant qu'il restera dans leurs habitudes de pensée et de sentiment un reste de foi^ soit au socialisme autoritaire et gouvernemental des organisateurs du travail, soit au socialisme révolutionnaire et anarchique des utopistes du crédit gratuit et de Téquivalence absolue des fonctions.

PETIT TRAITÉ DE MORALE A l'usage des écoles primaires laïques

SECONDE PARTIE : MORALE DES ADULTES

— SOITE

PRÉCEPTES

Fixez vos heures de travail et vos heures de repos, et enchaInez-vous a l'arrangement que vous avez adopté.

Ne remettez pas a demain ce que vous pouvez faire aujourd'hui. Le renvoi A demain est le voleur dé temps.

Chaque matin pensez aux taches qui s'offrent a vous et distribuez-les selon

LE temps disponible ET LES CIRCONSTANCES.

Donnez a chaque chose sa place et non la première place venue. Sachez

RETROUVER VOS OBJETS FAMILIERS, MÊME DANS l'oBSCURITÉ.

Soyez exact comme les étoiles et ne faites attendre personne sans NÂCESSCTÉ. « Le temps est de l' argent. »

30 V&nC THAiTÉ DE UÛLIALE.

TbNEZ a vos &AIN8, NB LES GASPILLEZ PAS, MAIS QUE VOTRE ÉCONOMIE NB TOUHNR

PAS A l'avarice.

Qde votre Dépense soit toujours de quelque chose au-dessous de votre

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