‹ Critique philosophiqueChapitre 90 sur 164 · QUELQUES MOTS SUR LA. CONCEPTION RELIGIEUSE BE M. FAUYETT · texte numérisé non relu

QUELQUES MOTS SUR LA. CONCEPTION RELIGIEUSE BE M. FAUYETT

faire entrer toutes les autres catégories de Taclivité hunotaioe, il convient de demander plutôt ce qui n'est pas que ce qui est la religion. En quoi la religion, telle que la conçoit M. Fauvety, se distingue-t-elle de la philosophie, de la morale, de la politique, de la poésie et de Tart ?

Mais M. Fauvety veut que la religion soit laïque, c'est-à-dire sans prêtres, sans corps sacerdotal ; il la restitue à la conscience individuelle; il ne peut souffrir aucun intermédiaire entre la raison de chacun et ce que chacun nomme Dieu; reproduisant une formule de Pierre Leroux, il déclare que c tout être doué de raison doit être à soi-même son prêtre et son roi. » Voilà qui est d'esprit autonomiste. Sur ce point, nous voyons avec plaisir et sympathie M. Fauvety se séparer des écoles descendues de Saint-Simon, des catholicismes et théocratismes de toute espèce, de celui d'Auguste Comte comme de celui de Joseph de Maistre. aNotre œuvre, dit-il, peut se résumer ainsi : enseigner aux hommes à penser, à distinguer le vrai du faux, à connaître ce qui est bon, juste, utile, opportun, afin que chacun s'apprenne à vivre et à se gouverner lui-inême dans toutes les sphères de son activité. La chose est vieille sans doute; c'est toujours le connais-toi toi-même de la sagesse antique : mais combien TœuVre est nouvelle^ appliquée, comme nous l'entendons, à la généralité des hommes, au peuple pris dans son ensemble, sans acception de rang, d'âge ou de sexe ! Le peuple ! jusqu'ici nVt-on pas toujours voulu penser à sa place, en poUtique, en morale, en religion? Ecoutez cet aveu de M. de Vatimesnii à la tribune de l'Assemblée nationale en 181^9 : a Nous pensons pour lui, il travaille pour nous, d Et le roi Ferdinand YII, celui que ses sujets appelaient Bomba : a Mon peuple n'a pas besoin de penser, je pense pour lui. » C'était le vieux jeu monarchique et clérical. Il remonte à l'origine des sociétés, où dès qu'il y eut sur la terre trois hommes qui s'entendirent pour vivre en société, l'un se fit roi, l'autre prêtre, et le troisième dut produire pour trois. Or, quand on a charge de produire pour trois, on n'a pas le temps de penser. On reste prolétaire et l'on engendre des prolétaires. »

Ainsi parlait le xviii* siècle. M. Fauvety ne paraît avoir aucun goût poi^r l'antique division du travail d'où sont sortis les sacerdoces, dynasties et aristocraties, et en vertu de laquelle quelques-uns se sont faits prêtres, rois, nobles, tandis que les autres, les plus nombreux, se sont trouvés chargés de produire pour tous, voués à un office social qui leur imposait une véritable aliénation de leur personnalité intellectuelle. Mais on a le droit de s'étonner qu'après avoir signalé, dénoncé ce qu'il appelle le vieux jeu monarchique et clérical, il éprouve le besoin d'ajouter les lignes suivantes :

(( Cependant, nous ne croyons pas qu'il y ait lieu de recommencer le xvm* siècle et de reprendre la lutte contre le trône et l'autel. Le trône et l'autel existeront tant qu'ils auront leur raison d'être. Ils l'ont eue, peut

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être ront-ils encore, ici ou là, à des degrés divers d'intensité. En tout cas, leur autorité fut légitime tant qu'elle fut nécessaire. C'est pourquoi nous ne venons pas récriminer contre les prêtres et les rois. Nous venons enseigner aux hommes à s'en passer. »

L'intention nous parait meilleure que la méthode. Le moyen efficace d'enseigner aux hommes à se passer d'une institution n'est pas de leur dire, à Texemple des saint-simoniens et des positivistes, que cette institution a pu avoir à l'origine et conserver longtemps sa raison d'être ; qu'elle pourrait bien l'avoir encore aujourd'hui clans une certaine mesure ; qu'elle a été autrefois légitime parce qu'elle était nécessaire alors, et que, si elle paraissait encore aujourd^ui nécessaire, elle devrait paraître encore aujourd'hui légitime. Car une institution quelconque trouve toujours des défenseurs qui allèguent sa raison d'être et montrent les besoins auxquels elle satisfait, les services qu'elle rend et les inconvénients qu'entraînerait sa disparition. Et ces défenseurs trouvent toujours des arguments pour appuyer leur thème^ des arguments qui semblent plausibles, qui, tout au moins^ ne laissent voir aucune issue décisive à un débat qu'on a faît porter uniquement sur des appréciations d*utilité. Pour apprendre aux hommes à se passer d'une institution, il faut d'abord leur apprendre à juger, non de la légitimité par Inutilité et la nécessité empiriques, mais de l'utilité et de la nécessité par la légitimité rationnelle et morale. Pour apprendre aux hommes à se passer d'une institution, il faut leur montrer les droits que blesse et les devoirs que viole cette institution. Il faut leur dire que cette institution, blessant des droits et violant des devoirs, est essentiellement illégitime, en dehors et indépendamment de toute vue des prétendus besoins et des fatalités apparentes qui lui ont donné naissance ; qu'étant essentiellement illégitime, elle n'aurait jamais dû être considérée comme nécessaire ; qu'ils doivent s'en passer ou plutôtla rejeter parce qu'elle est illégitime; et qu'ils peuvent s'en passer parce qu'ils le doivent

Pour apprendre aux hommes de notre temps à se passer des prêtres et des rois, il faut leur apprendre le droit et le devoir d'autonomie, c'est-à-dire le droit et le devoir qu'a chacun d'eux de former lui-môme sa propre conscience, de se créer à lui-même son idéal, sa foi, son Dieu. II faut leur dire qu'un pacte qui de trois hommes a fait l'un prêtre, l'autre roi, et qui oblige le troisième à travailler pour les deux premiers en leur sacrifiant son droit personnel de penser, est contraire au principe de l'autonomie, et par conséquent n'a jamais eu, ne saurait jamais avoir une raison morale d'être et de durer ; qu'un pacte de cette espèce a pu être le produit naturel et inévitable de l'infirmité de raison et de conscience des contractants, mais que cette infirmité de raison et de conscience n'était pas elle-même inévitable; qu'il appartient aux raisons et aux consciences éclairées, affranchies, guéries, de détruire le plus

tôt possible ce qui a été Tœuvre, l'œuvre injuste et mauvaise, de raisons et de consciences faussées, asservies, malades. Il faut leur dire, enfin, que la méthode âes pères de la Révolution esta développer, non à répudier, et qu'il n'y a rien de mieux à faire aujourd'hui que de reprendre et de continuer la lutte libératrice du xv!!!*" siècle contre ce qui reste du pacte d'iniquité et contre ceux qui continuent d'en tirer profit en jouant le vieux jeu monarchique et clérical. F. Pjllon.

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