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LA MORALE INDÉPENDANTE ET M. CARO

Problêhes de morale soaikjiE, par E. Caro, de l'Académie firançaise. Un volume ia-8°

(Hachette).

Les Problèmes de morale sociale de M. G. sont un recueil d'études sur des sujets de morale controversés en France depuis un certain nombre d'années. Les principales questions traitées par l'auteur concernent 1® la Morale indépendante ; 2^ le droit naturel et ses fondements ; 3*^ la responsabilité morale et le droit de punir ; U° le progrès social. M. G. se propose de combattre les doctrines qui n'ont pas droit d'entrée dans la philosophie comme il faut, dans la philosophie académique du xix^ siècle. Ses arguments sont souvent fort bons et portent réellement contre l'adversaire; mais ils perdent beaucoup de leur force à être mis au service des doctrines, ou plutôt des lieux-communs du spiritualisme éclectique. Des objections contre le déterminisme, contre le positivisme, contre les théories de l'évolution en sociologie, qui paraîtraient solides et qui le sont, en les bornant à la critique, sans les rattacher à une méthode, à un enseignement justement discrédités auprès des penseurs, se trouvent affaiblies quand on sait que l'écrivain leur donne cette portée de justifier une manière de philosopher dont le public a perdu le goût. Luimême laisse volontiers les démonstrations surannées à l'arrière-plan, comme s'il sentait qu'il y a peu d'avantage à les étaler ; mais on sait qu'elles y sont, et c'est fâcheux pour les bonnes raisons, car M. G. en a à donner, et l'art de les développer ne lui manque certes point. Il possède plus que personne les qualités qu'on ne refuse pas à son école, et le style de Gousin, presque dans la perfection.

Les premiers chapitres traitent des questions agitées, il y a dix ans, sur la Morale indépendante. M. G. prend aisément l'avantage contre les vaillants auteurs de la revue qui portait ce nom, quand il soutient contre eux l'existence d'une notion originale de VoMigatioUy pour le fondement psychologique de la morale ; l'impossibilité de s'expliquer le droit sans faire intervenir le devoir, et de réduire le respect à un simple fait de réciprocité dans les prétentions; enfm la vanité d'un système d'éthique qui voudrait ne dépendre aussi que de la constatation d'un fait, et s'affranchir de toute philosophie, de tout examen de méthode^ de tout choix motivé entre des méthodes contraires.

Il y a déjà du malentendu, et moins de justice, à reprocher aux disciples de Proudhon, rédacteurs de la Morale indépendante, une confusion dont ils auraient profité pour leur succès auprès du grand public, entre Tindépendance de la morale par rapport à toute autre donnée rationnelle et philosophique, et son affranchissement des temples ou des églises. La première thèse, fausse et vraiment insoutenable, était originale, mais ne pouvait intéresser que peu de personnes ; et la seconde, seule populaire, n'était, selon M. Garo, ni nouvelle ni digne d'attention, puisqu'elle revenait à l'affirmation d'une morale naturelle que presque personne n'a niée, même dans l'Église. Si ce jugement était bien fondé, quant à cette dernière partie, on ne comprendrait plus ni le bruit que fit la question, ni les réclamations cléricales^ et les polémiques qui retentirent jusque dans la chaire. La vérité est que, tout en admettant ordinairement (pas toujours) la donnée d'une morale naturelle dans les esprits, la théologie appuie tellement sur les sanctions externes de cette morale, sur Fauteur divin des traits qui la gravent en notre âme ; puis, sur la révélation et les commandements positifs de Dieu, sur renseignement nécessaire de TÉglise; et enfin sur l'indispensable efficacité des craintes ou des espérances conçues pour une autre vie, et devant influer sur celle-ci, que l'assertion : Point de morale sans théologie et sans prêtres, doit être regardée par tout homme qui ne met pas l'érudition scolastique où il ne faut que de la sincérité, comme l'expression réelle des idées cléricales. Au reste^ cette formule est le pendant d'une formule philosophique : Sans métaphysique point de morale, à laquelle on ne contestera pas le droit de représenter l'opinion universelle des philosophes avant Kent. Ils ont tous regardé l'éthique comme la dernière en rang des parties de la philosophie, et une déduction des parties précédentes. Kant est venu qui a dit : Sans morale point de théologie^ sans morale point de transcendance. Ce retournement qu'on s'obstine, je ne dis pas seulement à ne pas admettre, mais à ne pas comprendre, est analogue à cet autre changement de front dans la critique des connaissances qui a renouvelé entièrement la méthode et déconsidéré tous les anciens systèmes.

Le sentiment moteur de Kant en son éthique est l'autonomie. Le même sentiment, mais brut et dur, presque tout de protestation et de révolte, a animé la morale indépendante de Proudhon et de ses disciples : indépendance de toute direction ecclésianique, indépendance de tout enseignement philosophique et de tout dogmatisme officiel, indépendance de toute croyance personnelle en Dieu ou dans la vie future, quand il s'agit de se reconnaître et de s'affermir dans la conscience de ses droits et devoirs d'homme, en face des hommes. Ces trois points appartiennent à la philosophie kantienne.

Le premier parce que, selon Kant, toute théologie est théoriquement problématique : des commandements divins, quels qu'ils soient, ne peuvent être admis en droite raison que pratiquement, et après qu'on a déjà la connaissance des devoirs en un dictalnen de conscience ; en d'autres termes, après qu'on a déjà une morale. Par conséquent, la morale ne peut dépendre d'un enseignement religieux, mais, au contraire, un enseignement religieux ne peut pas être indépendant de la morale.

Le second point, à savoir Tindépendance de la morale à l'égard des systèmes

philosophiques, résulte de ce que la critique de la raison pure a réduit toute affirmation métaphysique et dogmatique à ne plus valoir qu*à la condition d'être présentée sous le point de vue moral, après avoir été éliminée sous le point de vue de la raison théorique pure, et, pour cela, d'être ramenée seulement dans la stricte mesure que comporte la raison pratique appliquée au contenu de cette affirmation. Les systèmes ne sont plus adaiis à proposer leurs morales, après s'être eux-mêmes établis sur des fondements rationnels inébranlables. Ce sont eux au contraire qui, ébranlés^ renversés, recourent à la morale pour faire examiner celles de leurs prétentions qui méritent de survivre.

Le troisième point, l'indépendance à Tégard même des croyances qu'on peut personnellement entretenir sur la divinité et l'immortalité, est une suite nécessaire de ce que le fondement de cei croyances, philosophique ou religieux qu'en soit chez chacun le caractère, ne saurait jamais se fixer rationnellement ailleurs que dans la morale. Ceci est capital dans le kantisme.

Si toutes ces affirmations d'indépendance sont communes au kantisme et à la Morale indépendante, où sont donc les différences? car on sait qu'il y en a de considérables. Elles consistent, tout d'abord, en ce que le kantisme n'a pas la prétention puérile d'affranchir sa propre doctrine, touchant la morale, de la dépendance de sa doctrine logique, ou critique de la raison; — généralement parlant, de la soustraire à toute question de méthode sur la nature des vérités premières et sur les conditions de leur établissement. Ce serait confondre Téthique, en tant que théorie qu'on est bien force d'appuyer quelque part et de lier à d'autres parties de la connaissance, avec la morale en tant qu'impératif donné dans une conscience, et qui n'attend pas pour valoir qu'on se soit rendu compte de sa manière d'exister, ou des raisons de sa prééminence. Une dilTérence qui importe plus au fond, c'est que la Morale indépendante, on l'a déjà dit, prétendait tirer le droit d'un fait de nature, et ensuite tirer du droit le devoir ; et une autre encore plus grave pour l'ensemble de la doctrine, c'est que la morale indépendante, enfermée dans son étroit terrain du droit humain réciproque, ne voulait entendre parler d'aucune croyance qui pût se rattacher au grand fait de la conscience morale en s'y subordonnant, ni d'aucune sanction à chercher dans l'ordre général du monde pour correspondre à l'observation ou à la violation de la loi morale par les hommes. Le kantisme, au contraire, fait sortir de la loi morale des postulats qui impliquent des croyances et des sanctions.

Nous voici ramenés à M. C, à qui nous avons à reprocher la forte altération qu'il fait subir au kantisme, en vue de faire cause commune avec cette doctrine, contre la Morale indépendante. Toute son argumentation vise à faire dépendre la morale de ces mêmes croyances et sanctions qui, selon Kant, ét»nt des déductions de la loi morale, supposent et l'antériorité logique et la reconnaissance pratique de celle-ci, et par suite son indépendance.

La première erreur porte sur le rapport des notions de droit et de devoir : «Kant, dit M. C, fait précéder logiquement le droit du devoir ; c'est Vinvpératif catcgoiiqve qui crée le devoir, et le devoir, une fois créé, crée à son tour le droit.» Cette assertion de M. C. sera trouvée littéralement exacte par un lecteur des ouvrages de morale de Kant, qui s'en tiendra strictement aux passages où il estques-

lion de l'obUgation en général, du respect en général et de la forme de Timpératif. Mais elle (isl prof ondément inexacte, et il suffit, pour s'en assurer, de porter son attention sur Fobjet pratique de l'obligation , l'objet pratique du respect, et la matière de Timpératif. On voit de suite que le devoir a un corrélatif qui est le droit, et sans lequel il perdrait tout contenu, toute substance. Il est déjà faux de faire dire à Kant que a Timpératif crée le devoir » , quand Timpératif est non point un commandement externe, ainsi que M. C. ne peut se désbabituer de l'envisager, mais bien la forme que prend la voix du devoir dans la conscience où il se fait entendre. Et c'est une expression ridicule à lui prêter que celle-ci : « Le devoir une fois créé crée le droit «, quand d'après lui le devoir s'identifie avec une reconnaissance du droit. Le passage suivant, et on pourrait en citer bien d'autres, établit catégoriquement l'unité et la corrélation des idées de droit et de devoir dans la doctrine kantienne :

or S'i7 y a un impératif catégorique^ il doit être fondé sur la représentation de ce qui étant une fin en soi. Test aussi nécessairement pour chacun, car c'est là ce qui peut en faire un principe objectif pour la volonté, et par conséquent une loi pratique universelle. La nature raisonnable existe comme fin e\i soi, voilà le fondement de ce principe. L'homme se représente nécessairement ainsi sa propre existence, et en ce sens ce principe est pour lui un principe subjectif d'action ; mais tout autre être raisonnable se représente aussi son existence de la même manière que moi, et, par conséquent, ce principe est en même temps un principe objectif d'où l'on doit pouvoir déduire, comme d'un principe pratique suprême, toutes les lois de la volonté. L'impératif pratique se traduira donc ainsi : Agis db

TELLE SORTE QUE TU TRAITES TOUJOURS L'HUMANITÉ, SOIT DANS TA PERSONNE, SOIT DANS LA PERSONNE D' AUTRUI, COMME UNE FIN, ET QUE TU NE T'eN SERVES JAMAIS

COMME d'un MOYEN. ii {Fondements de la métaphysique des momrs, p. 70, trad. Bami. »

Dans un autre langage, cela signifie : S'il y a un impératif catégorique ^ il doit être fondé sur l'existence d'un être qui soit le sujet du (droit et l'objet du devoir, vis-à-vis d'un autre être en communauté de nature et réciprocité de fonction morale avec lui. On<ne peut dire plus clairement que le droit et le devoir sont corrélatifs, et tous deux posés et mutuellement supposés dans l'impératif catégorique.

Ainsi M. C. défigure le kantisme, en saisit mal l'esprit, faute de vouloir distinguer dans la mention habituelle du devoir, employée à l'exposition didactique des fondements de la morale, un élément corrélatif tiré de la notion du droit, et qu'on a pu se dispenser de mettre partout en saillie, précisément parce qu'il est partout sous-entendu en qualité de corrélatif. Cette altération, car c'en est vraiment une, apportée à la doctrine, est d'une importance qu'on peut mesurer à ceci : qu'elle favorise l'erreur, tant combattue par Kant, qui consiste à donner au devoir le caractère d'un commandement externe. Aussi l'interprète en introduit-il une semblable par la manière dont il entend le rappor^ des postulats kantiens avec la morale dont ils dépendent. Et voici comment :

(( La notion de Dieu, dit M. G , qui avoue au moins cela,p'intervient pas dans l'établissement de la doctrine kantienne des mœurs, mais elle Vachéve, elle la con-

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sacre, et si elle n'est pas à la base, elle se retrouve du moins au sommet, La réalité du juge et du législateur suprême lui semble indispensable pour constituer une sanction extérieure, indispensable elle-même à la morale. » Ces expressions : achèvement, consécration, sommet, faussent la pensée qu elles semblent traduire. Kant n*a jamais dit pareille cbose^ ni pour le fond, ni pour la phraséologie, qui peut servir d'exemple à cette espèce d'inexactitude familière à une école où Ton n'aime pas à rendre les idées par des termes précis et positifs d'une franche portée logique. Mais surtout nous avons les déclarations les plus formelles de Kant contre la pensée qui lui est prêtée ici, qu'une sanction' extérieure soit indispensable à la morale. Bien plus, nous pouvons citer une belle page où il nous démontre comment, dans la mesure même où une telle sanction deviendrait certaine et palpable pour l'agent moral, cet agent cesserait d'être un observateur pur de la loi uiorale, et deviendrait un être déterminé par des passions d'espérance et de crainte.

a A la place de cette lutte que l'intention morale a maintenant à soutenir avec les penchants, et dans laquelle, après quelques défaites, l'âme acquiert peu à peu de la force morale. Dieu et Véternité avec leur majesté redoutable seraient sans cesse devaîit nos yeux,.,. Nous éviterions sans doute de transgresser la loi, nous ferions ce qui est ordonné ; mais, comme l'intention d'après laquelle nous devons agir ne peut^tre inspirée par aucun ordre, tandis qu'ici l'aiguillon de notre activité serait devant nous, qu'il serait extérieur, et que, par conséquent, la raison ne chercherait plus seulement dans une vivante représentation de la dignité de la loi une force de résistance contre les penchants, la plupart des actions, extérieurement conformes à la loi, seraient dictées par la crainte, et presque aucune par le devoir, et elles perdraient cette valeur morale qui seule fait le prix de la personne et celui même du monde aux yeux de la suprême sagesse. La conduite de l'homme, tant que sa nature resterait comme elle est aujourd'hui, dégénérerait donc en un pur mécanisme où, comme dans un jeu de marionnettes, tout gesticulerait bien, mais où l'on chercherait en vain la vie sur les figures. Or, comme il en est tout autrement , comme, malgré tous les etlorts de notre raison, nous n'avons de l'avenir qu'une idée fort obscure et incertaine, comme le maître du monde nous laisse plutôt conjecturer qu'apercevoir et prouver clairement son existence et sa majesté, comme au contraire la loi morale qui est en nous, sans nous faire aucune promesse ni aucune menace positive, exige de nous un respect désintéressé, sauf d'ailleurs à nous ouvrir, alors seulement que ce respect est devenu actif et dominant, et par ce seul moyen, une perspective, bien obscure à la vérité, sur le monde suprasensible, il peut y avoir une intention véritablement morale, ayant immédiatement la loi pour objet, et la créature raisonnable peut se rendre digne de participer au souverain bien, qui convient à la valeur morale de sa personne, et non pas seulement à ses actions. » {Critique de la raison pratique^ p. 369, Barni.)

Les postulats de Kant ne donnent pas à la morale une sanction indispensable, ni même une sanction en aucune manière : ils donnent seulement à l'accomplissement de la loi morale une sanction externe, étrangère, indifférente à cette loi elle-même ; et ce sont au contraire les postulats qui ont indispensablement besoin, pour s'établir, de la loi morale préalablement admise. Le contre-sens est donc

complet. Mais c'est toujours avec cette mesure ou d'intelligeace ou d*impartialitiS que l'éclectisme a présenté au public français les grandes thèses de Kant.

On voit en même temps quelle est Terreur d*envisager les postulats, ou leurs objets, Dieu et l'immortalité, comme formant une espèce de couronnement de Tédifice de la morale. Ils n'entrent, au contraire, pour rien dans cet édifice, qu'on doit supposer achevé , consacré et pourvu non-seulement de sa base mais de son sommet, avant de se trouver autorisé à construire hypothétiquement Tautre édifice, celui des réalités cosmiques dont on ne saurait avoir, selon Kant , qu'une obscure perspective.

La morale de Kant ne renferme, tout le monde le sait, aucune partie relative à des devoirs envers Dieu. Ce serait là une bien étrange lacune, si F existence de Dieu, et par conséquent de nos devoirs envers Dieu, devait venir comme achèvement, consécration et sanction de la morale. Mais Kant observe, avec sa profondeur habituelle, qu'en recourant à la volonté d'un autre être pour nous rendre l'obligation morale et la législation universelle plus sensibles, nous ne sortons pas, nous ne pouvons pas sortir pour cela de nous -même et de notre conscience : u Ce devoir relatif à Dieu — proprement à l'idée que nous nous faisons d'un tel être — est un devoir de l'homme envers lui-même ; c'est-à-dire qu'il n'est point l'obligation objective de rendre certains offices à un autre être, mais seulement l'obligation subjective de fortifier le mobile moral dans notre propre raison législative. » Quelques lignes plus bas Kant termine par ces mots décisifs la Remarque finale qui clôt son livre de la Doctrine de la vertu (trad. Bami, p. 184) :

« Dans l'éthique, comme philosophie pure, fondée sur la législation intérieure, les rapports moraux de l'homme avec l'homme sont les seuls qui soient compréhensibles pour nous; mais pour ce qui regarde le rapport de Dieu et de l'homme, il est tout à fait en dehors des limites de notre nature et nous est absolument incompréhensible. Par où se trouve confirmé ce qui avait été avancé plus haut, à savoir que l'éthique ne peut s'étendre au delà des bornes des devoirs de l'homme envers lui-même et envers lesi autres hommes. »

Ainsi la morale est indépendante de la théologie et de la métaphysique théologique, ou ontologie. C'est le sens et c'est le formel enseignement du criticisme kantien. L'opinion de M. C. est autre, et ce philosophe veut transporter l'autorité entière de la morale au théisme, grâce à une identification finale de ces deux ordres de la pensée. Libre à lui, mais il ne faut pas s'appuyer sur Kant. Il ne faut pas surtout jouer sur les mots en guise de raisonnement, et, parce que la morale achevée conduit par les postulats à l'entrée du théisme — encore faudrait-il savoir sous quelles réserves, avec quelles limitations — prétendre que si « la morale philosophique peut commencer sans Dieu, elle ne peut s'achever sans lui, » La conclusion que M. G. donne à son étude sur la Morale indépendante (p. 98) peut paraître, à un lecteur superficiel, toute pénétrée de l'esprit de Kant : « Ce n'est pas parce que je crois en Dieu que je suis amené à croire au devoir ; c'est parce que je crois au devoir que je suis logiquement amené à croire en Dieu, ce Dieu étant la réalité suprême en qui coïncident la justice et la bonté absolue, la loi et l'amour. La morale ainsi comprise, s' achevant dans un acte d'adoration raisonnes y\o\n d'humilier l'homme, l'agrandit, » etc., etc. Mais sous cette apparente conformité, il

y a une infidélité profonde qui se marque aux mots logiquement et s^acheoant^ et mieux encore peut-être à l'absence de toute explication sur le sens de ce mot Dieu que Spinoza, Kant, les anthropomorphistes, les théologiens et M. Garo entendentde manières toutes différentes les uns des autres. Logiquement : Non, il n*est pas vrai qu*on soit amené logiquement de la morale à la métaphysique ou à la théologie : Le lien logique, autrefois imaginé de la métaphysique à la morale, est rompu par la critique; mais, enfin, ce lien se comprenait; repris avec un changement de sens il n'est pas tolérable, même chez un auteur d'une école à laquelle on n'a pas coutume de demander un compte sévère des termes ; car le postulat a précisément cette destination de suppléer à renchatnemenl rigoureux qu'on ne peut montrer. Il n'est pas yrai que la morale s'achève dans un acte d'adoration, même de cette espèce nouvelle que M. G. semble avoir découverte : V adoration raisonnée. Mais surtout un écrivain qui s'inspirerait vraiment de l'esprit du criiicisme, ayant à parler de dieu dans un pays où l'on ne connaît guère après le dieu du catéchisme que le dieu du panthéisme, expliquerait le postulat de la divinité en philosophe, et n'oublierait pas de mêler à ses explications quelque chose des fortes remarques de Kant citées ci-dessus : a Le mattre du monde nous laisse plutôt conjecturer qu'apercevoir clairement son existence et sa majesté d ; et : a le devoir relatif à Dieu n'est point l'obligation objective de rendre certains offices à un autre être ; ce devoir est proprement relatif à l'idée que nous nous faisons d'un tel être ; ce devoir est un devoir de l'homme envers lui-même. » L'adoration, s'il en est une, se tourne ainsi vers la conscience, et ne risque pas d'être confondue avec la génuflexion banale du prêtre qui passe devant l'autel.

PETIT TRAITÉ DE MORALE A l'usage des écoles primaires laïques

SECONDE PARTIE : MORALE DES ADULTES

— SUITE

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