‹ Critique philosophiqueChapitre 96 sur 164 · CLÉRICAL · texte numérisé non relu

CLÉRICAL

Je citerai les principaux passages de ce manifeste en les faisant suivre de réflexions critiques.

Voici en quels termes M. Louis Blanc et ses amis parlent du danger papiste et apprécient la portée de Teffort fait par le cléricalisme pour s'imposer à la société moderne :

« Si l'Église avait eu, ou si elle avait pu avoir une notion claire de la réalité, elle aurait compris qu'en donnant au sentiment religieux la superstition pour alliée et le fanatisme pour appui, elle ne ferait qu'irriter l'esprit d'indépendance et aiguiser l'esprit d'examen; elle aurait compris qu'il y a dans l'homme un principe de révolte contre toute contrainte intellectuelle^ et que placer l'intolérance du côté de la foi, c'est placer le courage du côté du doute ; elle aurait compris que toute atteinte

aux droits de la libre pensée crée des milliers de libres penseurs

Mais quoi I jamais l'Église ne s'était montrée aussi peu soucieuse de la réalité ; jamais elle ne s'était aussi volontairement enveloppée de ténèbres, comme pour se cacher à elle-même l'insanité de ses prétentions, d

Si les prétentions de l'Église peuvent être dites insensées, c'est bien plutôt par leur rapport à l'idéal rationnel, moral et juridique que par

LE HANIVESTE DE L'BXTRJfclCS GAUCHE. 73

lenr rapport à la réalité historique^ ethologique et sociale. Je vois bien que rËglise^ en ses derniers actes, offense plus ouvertement, plus hardiment que jamais la raison et la conscience naturelles. Mais est-il sûr qu'elle méconnaisse plus que vous la réalité, que vous entendiez mieux qu'elle ses intérêts? Est-il sûr qu'elle ait à vous demander, pour sa conservation, desleçons de politique positive^ expérimentale et opportuniste? Est-il sûr qu'elle pèche par inintelligence du cœur humain et de la situation sociale, qu'elle se perde follement, comme vous le croyez, par le genre d'idéalisme qui lui est propre? N'est-il pas plus vrai de dire qu'elle suit^ aujourd'hui comme toujours^ le chemin que lui indique l'expérience ? Prenez garde que cette expérience de l'Église est longue et vaste et redoutable; qu'elle sait peut-être aussi bien que vous ce qu'il y a dans l'homme et dans la femme; qu'elle sait les liens de différente nature qui lui attachent le monde, les obstacles qu'y rencontre son action, les prises qu'elle a sur les divers temps qu'elle traverse, les ressorts passionnels, supérieurs et inférieurs, qui meuvent la raison raisonnante, lui fournissant des prémisses, lui marquant la conclusion. Si l'Église ne se préoccupe nullement d'élever et d'épurer le sentiment religieux, en le séparant de la superstition et du fanatisme, c'est peut-être que l'expérience lui fait voir dans la superstition et dans le fanatisme la plus large et la plus solide base de son pouvoir spirituel. Si elle entend répéter depuis longtemps, sans en tenir compte^ les lieux communs de votre rhétorique optimiste sur la résistance invincible de l'esprit aux contraintes intellectuelles, sur l'incompressibilité des idées, sur Tinefficacité certaine de l'intolérance, c'est peut-être que l'expérience ne lui permet pas de prendre au sérieux ces généralités progressistes si constamment démenties dans le cours des siècles. Si elle se soucie médiocrement de l'esprit d'examen et de doute, d'indépendance et de révolte, que vous lui montrez prêt à s'éveiller et à s'irriter, sûr du triomphe, c'est que peutêtre l'expérience lui a fait pénétrer une nature humaine un peu différente de celle qui vous inspire tant de confiance^ une nature humaine où à côté de ce libre esprit se trouvent des tendances fort opposées et sur lesquelles il est possible de prendre appui pour le neutraliser. L'Église croit à la force; elle considère la force comme un auxiliaire précieux de la grftce pour la direction des consciences; les pouvoirs publics ne sont, à ses yeux, que des moyens pour sa mission, la pêche des âmes. Malgré les suggestions des catholiques libéraux, elle a décidé de s'en tenir à cette manière traditionnelle d'envisager les choses. Mais quoi ! n'a-t-elle pas quelques motifs de mettre en doute ce que vous assurez des a milliers de libres penseurs » infailliblement créés par a toute citteinte aux droits de la libre pensée, d lorsqu'elle se rappelle l'histoire de ses victoires et de ses défaites, l'histoire de ce que la force a pu tenter avec succès pour elle ou contre elle, l'histoire des services très-positifs que lui

74 LB lUHIFBSIS M L'EXTAWK GAUGHJE.

ont rendu Gonstantini Théodoseï Charlemagne^ Catherine de Alédici», Philippe II, Louis XIV^ Napoléon I*% etc.

a Si TËglise avait eu une notion claire de la réalité, elle aurait compris, en ce qui concerne particuliôrement la France, que le système des religions légales y avait irrévocablement succombé le jour où catholiques» protestants et juifs y avaient obtenu un droit égal à la protection de TÉiat^ déclaré ainsi neutre en présence de trois cultes dont aucun ne saurait être le seul vrai sans que les deux autres soient faux. »

L'adverbe irrévocablement ne devrait être prononcé que dans les prédictions conditionnelles. Le système des religions légales est certainement condamné par la morale rationnelle comme contraire au principe de la liberté de conscience. Mais qui peut dire si l'avenir de la France et même de l'Europe appartient à la morale rationnelle ? 11 est certain qu'un jour la raison et la conscience française ont accepté, embrassé le principe de la liberté de conscience, qu'elles en ont tiré certaines conséquences comme l'égalité des cultes catholique, protestant et Israélite devant la loi» et la neutralité de l'État en présence de ces trois ouïtes « dont aucun ne saurait être le seul vrai sans que les deux autres soient faux. » Hais s'ensuit-il qu'elles doivent to^jours rester fidèles à ce principe et maintenir rigoureusement les conséquences qu'elles en onttiréea? Ne peut-il arriver que la raison et la conscience française s'affaiblissent, s'obscurcissent, se pervertissent? Quelle pauvre philosophie de l'histoire que celle qui donne les impératifs de la conscience naturelle et les dé-» ductions de la logique pour mesure aux possibilités de l'avenir ! Qui ne voit que des doctrines historiques qui nous font perpétuellement confondre l'idéal moral avec la réalité future, ce qui devrait être avec ce qui sera^ nous exposent et nous entraînent à de grossières erreurs et dans nos jugements moraux sur le devoir, le droit et le bien, et dans nos jugements de prévision inductive sur l'avenir, par Tinfluence vfuneste qu'exercent les uns sur les autres en notre esprit ces deux ordres de jugements? L'avenir de la France dépend de la France du présent et de la France de l'avenir; il sera ce que nous voudrons et ce que nous saurons le faire, ce que voudront et ce que sauront le faire nos enfants; il n'est pas irrévocablement enchaîné aux déclarations de principes de nos révolutions et de nos constitutions* M« Louis Blanc et ses amis nous montrent un flambeau et nous disent : il ne peut jamais s'éteindre» S'il en est ainsi^ qu'avons-nous besoin d'efforts pour le conserver allumé, pour écarter ceux qui veulent souffler dessus?

Il semble que, pour M. Louis Blanc et ses amis, un principe déclaré par une charte soit un principe maître de l'avenir, et qu'il suffise de proclamer hautement une vérité pour lui soumettre à jauMÛs le monde* Aussi quel amour des déclarations et proclamations solennelles 1 Un de

LB màhifbste de l'extrèmb gaughb. 1&

leurs griofs, peut-être le priacipal^ contre la Constitution du 25 févrieri c'est qu'elle n'a rien proclamé. Qu'y a-t-il de bon à attendre d'une constitution qui ne proclame aucun principe? On s'étonne de tant de naïveté. Est-ce que l'avenir ne peut pas effacer ce que le passé a écrit? Les dé« clarations de principes ne font que manifester et traduire un courant dominant de pensée. Si le courant change, que devient votre déclara^ tion ? Un souvenir historique, une lettre morte que peut-être on ne ge donnera même pas la peine d'effacer. Les conquêtes de principes ont beau être écrites dans les chartes; elles ne seront pas durables» si la foi rationnelle et morale à laquelle elles sont dues ne se maintient au cœur du pays dans toute sa vivacité et sa force. M. Louis Blanc et ses amis peuvent-ils dire si la foi rationnelle et morale qui nous à donné la liberté de conscience, Tégalitô légale des cultes et la neutralité de rÉtat en matière religieuse est en hausse ou en baisse dans notre nation ? Mais, pouvons-nous» même, nous vanter de posséder réellement aujourd'hui ce qu'on affirme nous être acquis pour toujours? Entre la proclamation et l'application sérieuse d'un principe, il y a quelque diffé* rence. Le principe de la liberté de conscience est-il appliqué sérieu-* sèment dans notre pays? N'est-ce pas un langage bien inexact que celuiqui nous présente catholiques, protestants et juifs comme « ayant obtenu un droit égal à la protection de TÉlat », et l'État comme a neutre» en présence des divers cultes qu'il protège ? L'égalité légale des cultes et la neutra*' lité de rÉtat en matière religieuse sont-elles autre chose que des fictions? Le droit dont usent modestement et à petit bruit protestants et juifs ne ressemble-t-il pas plutôt à une tolérance spéciale, de tradition et de coutume, qu'à une liberté commune à tous les citoyens, sentie, exercée et déployée comme telle? Le droit dont jouit^ le front haut, le regard assuré, la démarche royale, l'Église papiste, ne ressemble^-il pas plutôt àunepuissanceexceptionnelle et privilégiée qu'à une liberté partagéeaveû les autres sectes, limitée par la liberté de tous ? RemarqueE que la religion de la majorité doit en grande partie cette situation à l'avènement mal préparé de la démocratie qui a jeté dans ses bras et à ses pieds nos classes dirigeantes et emporté d'un coup les résistances qu'elle avait jusqu'alors rencontrées. N'est-ce pas, en effet, depuis 18/^8» c'est-à-dire depuis l'époque où les mois propriété^ famille j religion, ont été associés dans la formule des hommes d'ordre, tandis que les mots religion et catholicisme étaient synonymes dans l'esprit des masses ignorantes* que Ton a vu constamment grandir l'influence et la prépondérance politiques et administratives de l'Église papiste?

€ Certes, ils n'ont pas manqué, les papes qui ont travaillé à l'accapslrement de l'âme humaine. Mais ni dans l'histoire d'Hildebrand^ ni dans celle de Boniface TUI, ni dans celle d'Adrien IV, on ne trouve quelque

76 LE MANIFESTE DE l'eXTBÊBIE GAUCHE.

chose de comparable au spectacle de Pie IX inaugurant le culte de Tlmmaculée Conception^ appelant autour de lui un concile œcuménique plus imposant parle nombre que les conciles de Nicée^ de Gonstantinople et d'Ëphëse pris ensemble, et, debout sur les ruines de son pouvoir temporel, se proclamant infaillible, mettant la civilisation au ban de la foi, répudiant la science, criant anathème à la liberté, en un mot, damnant le monde moderne. »

M. Louis Blanc et ses amis n'étaient peut-être pas tenus d'entretenir le peuple de llmmaculée Conception, ni du concile du Vatican, ni de rinfaillibilité papale. Mais dès qu'ils croyaient utile d'en parler, ils auraient bien dû prendre quelques informations sur ces matières, au lieu de débiter à ce propos des phrases aussi banales que sonores, aussi inexactes que banales. Il n'est pas vrai que Pie IX ait « inauguré le culte de rimmaculée Conception », lequel existait longtemps avant lui. Ce qui est vrai, c*est qu'il a donné une base dogmatique à ce culte, en faisant un article de foi d'une croyance qui avait pu jusque-là être librement contestée dans TÉglise. D'ailleurs, le culte et le dogme de l'Immaculée, envisagés en eux-mêmes, n'ont rien qui n'appartienne exclusivement à la théologie et ne peuvent intéresser que les âmes pieuses. II est vraiment plaisant que parmi les actes de Pie IX auxquels on ne trouve rien de comparable « ni dans l'histoire d'Hildebrand, ni dans celle de Boniface YIU, ni dans celle d'Adrien IV x), figure l'inauguration prétendue d'un culte politiquement incfi^ensif.

Il peut être d'un bon effet oratoire de montrer Pie IX a debout sur les ruines de son pouvoir temporel », osant a se proclamer infaillible. «Mais d'abord que vient faire ici le pouvoir temporel? Pourquoi la perte de son pouvoir temporel aurait-elle empêché Pie IX de se proclamer infaillible? Lisez Joseph de Maistre et ses disciples, citoyensde l'extrême gauche: ils vous apprendront qu'une fiction nécessaire joint l'infaillibilité, comme supposée, à la souveraineté, chez le roi, tandis queTinfaillibilité, chez le pape, est une réalité divine, qui ne suit pas la souveraineté, mais qui la précède et l'appelle, qui ne dépend pas de la possession du pouvoir, mais qui fonde le droit à la propriété du pouvoir. Il faudrait regarder les choses de plus près. On montre que l'on ne comprend rien à la révolution qui s'est accomplie dans l'Église en i870, lorsqu'on vient dire que Pie IX s'est alors proclamé lui-même infaillible. Il n'y eût eu là rien de nouveau ni d'incomparable. Les prétentions des papes à l'infaillibilité ne datent pas de 1870. M. Louis Blanc et ses amis ont sans doute entendu parler des controverses des Gallicans et des Ultramontains. Eh bien! les papes ont toujours été, ce qui ne doit pas surprendre, ultramontains. Pie IX, en se proclamant infaillible, eût fait acte d'ultramontain, rien de plus, un acte théologiquement inutile : il est clair que cela n'eût pu fermer la bouche aux Gallicans, les amener à tenir pour dogme l'opinion

LB HANIFESTB DE L^BXTEâltE GAUCHE. 77

ultramontaine et à reconnaître une autre infaillibilité que celle du concile. Le coup qui devait tuer le gallicanisme ne pouvait partir de la papauté ; il ne pouvait être porté que par l'autorité conciliaire. C'est ce qui fut compris^ et ce qui fit appeler à « Rome un concile œcuménique plus imposant par le nombre que les conciles de Nicée, de Constantinople et d'Éphèse pris ensemble. » Ce sont les décrets de ce concile qui ont érigé en dogme l'opinion de l'infaillibilité papale, une opinion qui était celle de la majorité de TÉglise^ mais qu^on avait pu jusqu'alors rejeter sans cesser d'être catholique.

Et maintenant quelle est la portée de ces décrets? On s'en fait une idée singulièrement vague lorsqu'on parle « de la civilisation mise au ban de la foi, de la science répudiée, de la liberté anathématisée, du monde moderne damné. » H serait temps de sortir de ces généralités pleines d'équivoques. D'une part, TÉglise est prête à répondre à ses accusateurs qu'elle n'entend nullement répudier ni condamner la civilisation, la science^ la liberté dans tous les sens donnés à ces mots. Il y a, dit-elle, une civilisation chrétienne, une science chrétienne^ une liberté chrétienne. D'autre part^ les libres penseurs, capables d'analyse, veulent apporter ici des distinguo. Ceux qui se préoccupent des questions sociales estiment qu'il y a dans la civilisation moderne bien des imperfections, des misères et des immoralités, et que le libéralisme moderne est loin de réaliser pleinement l'idée de la cité juste. Tous les systèmes socialistes, M. Louis Blanc ne doit pas l'ignorer, ont été des protestations contre la civilisation et la liberté modernes. Ceux qui appliquent leurs méditations aux problèmes philosophiques savent très-bien que le root foi n'est pas toujours antonyme du mot raison; qu'il exprime un mode parfaitement légitime d'assentiment de l'esprit, le mode en réalité le plus général, celui auquel se rapportent les idées qui dirigent notre vie, et l'on peut dire même une grande partie de nos certitudes ; que le mot science peut être employé à tort et à travers par des personnes étrangères aux méthodes scientifiques et servir à décorer des constructions de l'esprit aussi fragiles qu'ingénieuses.

Quelle est donc la portée des décrets conciliaires de 1B70? La voici. Ces décrets ont tué, en même temps que le gallicanisme, le catholicisme libéral. Un catholique ne peut plus aujourd'hui, sans encourir Taccusation d'hérésie, sans s'exclure lui-même du giron de l'Église, voir l'idéal politique et social dans un régime de droit commun et de communes garanties, 'tenir pour un devoir de justice le respect réciproque des consciences intellectuelles, respecter et faire respecter par l'État, selon son pouvoir, la liberté des croyances contraires à la sienne. Pourquoi? Parce que les papes se sont pronoucés clairement et formellement à cet égard en des actes nombreux, anciens et récents, et parce que les décisions des papes, — toutes les décisions de tous les papes, dans le passé

78 , LE MANIFESTE DE L'eXTRÉIinE GAUCHE.

comme dans le présent et dans Tayenir, — se présentent désormais aux fidèles avec une autorité régulatrice suprême et sans appel. C'est ainsi que la bulle Quanta cura et le Syllabus annexé à celte bulle sont aujourd'hui revêtus, aux yeux des catholiques, par une rétroactivité logiquement nécessaire, d'un caractère dogmatique définitif et indiscutable qu'ils n'avaient pas à l'époque où ils ont été publiés. Or, la bulle Quanta cura et le Syllabus renferment un système de morale politique et sociale diamétralement opposé à la morale de la raison et du droit, système qui a pris place tout à coup dans le symbole catholique à côté des articles de foi traditionnels. De là, chez les peuples catholiques, une contradiction fatale entre le sentiment religieux et la raison politique et juridique, une sorte de dualité de conscience malheureusement irréductible. Grâce au concile du Vatican, l'Église catholique possède aujourd'hui, non plus seulement une infaillibilité impersonnelle, purement .conservatrice, à manifestations intermittentes, mais une infaillibilité personnelle, à action continue, une Loi vivante, une incarnation permanente du Saint-Esprit, qui ne laisse plus aucune issue à la liberté de l'esprit humain, aucune sécurité à ses mouvements; non plus seulement une infaillibilité religieuse, renfermée dans la sphère connue du surnaturel, appliquée à l'interprétation des livres sacrés et à la définition des dogmes tirés de ces livres, mais une infaillibilité politique qui décide souverainement sur les questions générales de droit et de gouvernement et sur toutes les matières qui formaient autrefois le domaine du temporel. De là, dans les pays oh domine le catholicisme, un antagonisme inévitable entre l'État et l'Église, entre l'État libre et l'Église autoritaire, un antagonisme, d'un caractère nouveau, beaucoup plus profond en ses causes et plus grave en ses conséquences que les anciennes luttes de la Royauté et du Saint-Siège, et auquel il ne paraît pas qu'aucune transaction puisse mettre fin.

a Y a-t-il lieu pour nous de craindre le résultat final de tant d'audace ? En aucune façon. L'encyclique du 8 décembre 1864, la publication du SyllabuSy llnvasion du jésuitisme en France, le nombre croissant des miracles dont on berce la crédulité des cœurs ignorants, le bruit que l'on fait autour des pèlerinages, les efforts du clergé pour assurer son action sur l'esprit des générations futures et monopoliser l'enseignement sous couleur de liberté, tout cela sera vain, nous en avons la ferme confiance. Nous disons plus : la folie du Syllabus est telle, qu'on serait tenté de la qualifier dédaigneusement de pathétique. Car comment se défendre d'une sorte de compassion en voyant un pouvoir qui se meurt provoquer au combat tout ce qui représente la vie? Dans ce défi à Tintelligence, dans^celte fatidique impatience d'amener le dénouement d'une lutte inégale, il y a un déploiement d'audace si extraordinaire,

qu'il ne serait peut-être pas sans grandeur s'il ne provenait pas d*un aveuglement incurable. C'est l'histoire de tous les dogmes à l'agonie. » C'est la conclusion de M. Louis Blanc et de ses amis sur le danger clérical^ conclusion qui n'a rien d'inattendu après les passages précédents du manifeste. Ils ne craignent pas le danger clérical, ils le nient. Us ne ressentent qu'une pitié dédaigneuse pour ce qu'ils appelent <( la folie du Syllabm, » Ils répètent, tranquilles, de vieilles phrases sur « les dogmes h l'agouie, » qui jettent « un déû à l'intelligence» » sur « les pouvoirs mourants » qui « provoquent la vie k un combat inégal » Ils sourient, sûrs de la victoire, sûrs de l'avenir. Qu'on ne s'étonne pas de cette littérature optimiste : ils nient le danger clérical, parce qu'ils ne le comprennent pas. Ne s'inquiétant pas de la situation nouvelle faite à la société civile par la révolution religieuse de 1870, ils ne trouvent rien à dire sur les moyens de défense qu'exige cette situation et qui seraient nécessaires contre l'Église jésuitisée. Il y a des citoyens qni ne peuvent aujourd'hui voir^ comprendre, sentir, craindre, exprimer autre chose que ce qu'ils ont vu, compris, senti, craint et exprimé en 1848. Le plaisant est que les citoyens affectés de cette infirmité intellectuelle jugent et prononcent sans hésitation que l'Église est malhabile et sans clairvoyance et que l'audace de ses actes révèle une absence absolue du sentiment et du souci de la réalité. Quelles poutres dans ces yeux I

P. PiLLON.

PETIT TRAITÉ DE MORALE ▲ l'usage des écoles primaires laïques

SBGONOB PARTIE : MORALE DES ADULTES

— SUITE

Le respect mutael est encore plas nécessaire dans la vie domestique que dans la vie civile, parce que l'homme, la femme et les enfants, dans leurs relations mutuelles, y sont moins surveillés, sont laissés plus libres par le monde. Ils ne sont pas forcés de se bien conduire et d'éviter Tinjustice, les traits d'égoîsme, les abus de l'autorité ou de la force, comme ils le sont le plus souvent dans le monde ^ raison de leurs professions qui les assujettissent à des supérieurs ou à des règlements, et à cause de la société qui a ses usages fort impérieux, et enfin de la loi, qui aUeint beaucoup plus facilement ce qui se passe hors de la maison. Le respect est absolument indispensable dans la vie domestique, et d'autant plus encore que malheureusement Taffection ne s'y rencontre pas toujours.

Mais on ne doit pas croire que l'affection et la bonté, quand elles existent entre le mari et la femme, par exemple, rendent le respect inutile. Il s'en faut de tout. Chacun a l'expérience de ces mauvais ménages, si nombreux, où ne manque pas le sentiment — car, au contraire il n'y abonde que trop — dans lesquels le mari et la femme, par la faute de l'un ou de l'autre, ou de tous les deux^ se font de la vie en commun un supplice de tous les instants, un enfer d'où peuvent sortir tous les malheurs et tous les crimes. La cause ordinaire de ces enfers du ménage et le principe de leurs tourments, c'est le manque de respect. Tantôt par égolsme, et tantôt sous le prétexte de l'affection, l'homme veut imposer à la femme, ou la femme à l'homme, des actes, des habitudes en dehors des devoirs exigibles des personnes mariées, et contrairement à la juste liberté que ces personnes doivent garder. Ou encore un époux refuse à Pautre des égards, des concessions, ce qu'il appelle des sacrifices, qui ne sont pourtant que ce que réclame la justice, dans le cas dont il s'agit.

Le respect ne se fait pas moins connattre dans les petites choses que dans les rencontres importantes. La vie du mari et de la femme étant presque toute composée de rapports variés continuels et d'incidents légers où enti'e bien de l'arbitraire, il se trouve que la boni|e entente et la paix du ménage dépendent de l'humeur journalière de chacun, et d'une manière de prendre les choses qui peut changer à chaque moment, quand elle n'est pas réglée et contenue. Les époux sont donc obligés par la prudence et pour leur commune utilité, pour celle de leurs enfants, comme ils le sont pour le respect, de faire une extrême attention i leurs paroles, à leurs gestes ou attitudes, en un mot à tout ce qui trahit des sentiments passagers. Il convient qu'ils s'observent avec soin dans les moindres de ces démonstrations auxquelles on est d'abord porté à n'attacher aucune importance^ mais que l'expérience montre en avoir une fort grande, par les mauvais sentiments dont elles deviennent l'occasion ou la source, quand on s'y abandonne. Enfin, ils doivent éviter, non certes la familiarité bienveillante et de bon goût, mais une certaine autre familiarité de mauvais genre, qui ressemble au manque de respect ou qui y conduit. 11 est bon que, de chaque côté, on s'abstienne de tout ce qui serait susceptible d'une interprétation défavorable, quoique dit ou fait sans mauvaise intention peutrétre, et pourrait donner lieu à des sentiments d'irritation ou de tristesse.

D'après ces explications, quelques personnes légères pourraient croire que le respect est une vertu qui donne beaucoup de peine, et réclamer contre cet assujettissement, en faveur de ce qu'elles appelleraient l'inévitable liberté des relations intimes. Mais ces personnes doivent réfléchir que l'habitude rend tout facile et qu'une bonne éducation a pour objet principal d'inculquer Fhabitude du respect Au fond, c'est dans le respect mutuel que la vraie liberté des membres d'une famille a son fondement. L'injuste ou injurieuse licence de l'un ne pourrait j&lre que la violation de la liberté de l'autre, et il faut prendre garde d'appeler une incommodité ou une gêne le soin à avoir de ne pas gêner ou incommoder autrui, à plus forte raison de ne pas le blesser. (A suwre^^

Le rédacteur^érant : ï. Pillon,

iar:s. — :ifpnjMiBis de b. maatjnkt; nui uxomon, S

5'« AMMCE. , 7 SKPTKMBRE 1876. M» 32

POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE

LES ANTIHOIIIES KANTISNIISS DE l'INFINI BT DU GOITTUIU.

Les questions à antinomies de la philosophie après Kant sont les mômes que les questions à labyrinthes de la philosophie avant Kant et que les questions à 5opAt«m«« des dialecticiens de l'antiquité. Deux ouvrages notables, ainsi que Ta remarqué Leibniz, ont emprunté leurs litres, l'un au labyrinthe de la continuité, l'autre au labyrinthe de la nécessité et du libre arbitre. Des quatre antinomies fameuses de Rant, deux se rapportent de môme au nombre infini et au continu, opposés au déterminé et au discret ; deux au libre et au nécessaire. Il est facile de préjuger par là l'importance de ces deux ordres de questions. Elles sont capitales en effet, et beaucoup d'autres en ontologie et psychologie en dépendent, soit qu'on les suive à travers les errements de Fancienne métaphysique, soit qu'on essaie de les aborder par une autre méthode. Elles sont d'ailleurs bien plus é.troitemeni liées l'une à l'autre qu'on ne le croit d'ordinaire. Toutefois, la réforme kantienne portant sur la méthode, sur la certitude philosophique et sur le rang de la morale dans la connaissance humaine, a pu s'opérer indépendamment de ces questions ; et très-heureusement, car la critique de Kant est loin d'avoir obtenu le môme succès en ce chapitre des antinomies, où l'esprit du réformateur se montre encore obsédé par les solutions dogmatiques de l'école de Wolff.

Le sujet de la première antinomie est le nombre infmi considéré dans la multiplication externe des objets du temps et de l'espace. Le sujet de la seconde antinomie est le nombre infini considéré dans la composition externe de tout objet donné dans le monde. Ainsi, commencement ou non commencement des phénomènes; limitation ou illimitation de l'étendue des phénomènes, continuité ou discontinuité de composition, voilà les questions, et toutes reviennent à se demander, ce dont Kant ne parait pas s'ôtre bien rendu compte : un nombre infini actuellement donné de choses ou phénomènes est-il possible ?

cBiT. PHILOS. y — ' 32

82 LES LABTRinnVS BB là mCtAPHTSIQUE.

Chaque aatiaom.ie comprend, comme on sait, une thèse et une antithèse. Voyons d'abord les thèses.

Thè^e de la première aruimmief -rL§ mon4e 4 un çoi^intepqeaient (}ans le tempij i| ast limité dapi r^sp^^ce- Cet énoppâ fi^si p^^ san^ dé^ut, car ces mots : dans le temps, dans l'espace, sont faits pour laisser penser qu'un temp^ gérait possible avapt te apRimençemept , e( qu'un espace serait possible au delà de l'ensemble des choses qui soutiennent entre elles des rapports de position (1). Or» c'est ce que ne saurait concéder celui qui reconnatt (d'accord avec Kant et Leibaiz) que l'espace et le temps sont des modes universels et nécessaires de représentation, soit intuitive, soit intellectuelle des phénomènes. Là donc où il n'y aurait plus de phénoipèpf&i, pi|r |ijpoth4sq, là U p'y smirftit; plus ni espace ni temps à envisager. Sil en est ainsi, Kant donne de sa thèse une démonstratien plus irréftitable qu'il ne croit, qui revient en substance à remarquer que l'infinité d'une série cosmique et la donnée actuelle de cçit^ ^érif; ap^t des concepts coptr^ifictpires ; qu'upe synthèse du temps éçpqlé et ^e^ ç^ips^^ ^uccçsaiyes^ laquelle est toujours achevée au momç^pt présept, pç peut pas être achevée si les termes ep sont infinis; et qi^'une synthèse des étendues piultipliées p'est pfis ppssible si leur n)uln tiplipatiou ^st s^ps Qn,

Thèse de (a seconde antinomie. — Toute subst^pce comppsée d^tos le mondai l'est de parties simples, et il n'existe rien nulle part que de simple ou de pompos^ du siipple. Cet épopcé pianque de netteté. I^'^dép ^e sub^ st^nce et çe|le de simplicité absolue aurs^ient besoin d'ôtre éclaircies pour que la thèse parût dans toute s^ force. Ces idées sont inutiles ici ; la vraie tîièse qui spISit et qui s'ipipQse est la suivante : tout çoipppsé 4opné, sous quelque point de vu^ de composition que ce soit, a des composants définis et ei\ npmbre déterminé. La démonstration — r et c'est aussi celle de Kant, seulement plus claire— consiste à représenter que si les termes ou membres quelconques d'upe comppsition ypnt à l'ipppi, pp se terminent pas», la synthèse, le tout ne peut être donné, pt la composition môme disparaît. Mais pourquoi cela ? Four la m^n^e raison que précédemment, à savoir parce que la somme effectuée de parties sans pombre est une somme insommable^ un touU intotalisaile^ upp contradiction,

Passons aux antithèses : on va voir que les preuves alléguées en leur faveur ne se ramènent pas, comme font les preuves des thèses, au prin-

(1) Le texte allemand porte, à la vérité, et comme indifTéremment, tantdt : quant à tespace, et tantdt : dans F espace ^ et le traducteur latin, Borne, s'est servi des mots : quoad spatium. Mais les traducteurs français, M. J. Tissot et M. Baroi, ost été fldàles i)u sens, es traduisant l'un comme Tautre : dans Pespace, On peut s'assurer, en effet, en lisant le développement de la preuve de Tantithèse dans Kant, que c'est bien dans V espace que son arfUDêot veut nous forcer d'anvÎMCfer un monde qui serait limité qwuUà f espace ; et leviez de l'argument est là même.

LIS LABTRIimiES DB LA XÉTAPH7SIQUB. 83

cipe de oontradiction. Ces antithèses sont des objections qu'on oppose aux thèses, mais nullement des objections qui décèlent dans celles-ci des contradictions. Il n'y a donc pas, en bonne logique, de con^pari^isoa possible entre la valeur des thèses et celle des antithèses^ et certaine* ment Kant s*est trompé en cela.

ÀnHihèM de la première tmtinomiô, — Le mond^ n'a point do copunap* cernent, point de limites dans l'espace; il est infini dans le temps et dans Tespace. La preu?e que donne Kant de cette proposition s'appuie sur ce qu'au eas où le monde aurait un oommencement» il faudrait que le moi^de eût pris naissance en un temps vide, dans lequel on ne saurait envisager de condition d^existence plutôt que de non existence. Et pareillement, dit-il, si le monde était limité quant à l'espace, il serait dans l'espaee^ et par eonséquent en rapport avec un espace vide qui, ne pouvant se prêter h aucune relation, et n'étant lui-môme rien, n'est capable de rien circonscrire et de rien limiter. Cette double difficulté, k la prepdre telle qu'elle est énoaeée^ est fort loin, non-seulement de faire ressortir des eontradictoires et de constituer ainsi une réfutation per cAsurd^m dei^ thèses de limitation des phénomènes, mais elle n'2| même rien de biep embarrassapt, au moins pour qui sait distinguer entre une forme uni** verselle d'intuition, entre des notions universelles, eintre oe théâtre ab« straitde la représentation, pour ainsi dire, qu'on peut appeler « le tempu vide et l'espace vide >i, et des relations effectives de durée et 4'étendue, données et représentées en des pI)énomènes tous et toujours liqiités et en soi nombrables, parée qu'ils sont ou qu'ils ont été. La limitation des ehoses en tous genres est mutuellet dépend de rapports internes Qt réci-* proques, et la ciroonseription prétendue de oe qui 0st par quelque cho^e m qui n'est rien d est une fausse imagination dont Terreur est iq^putable à l'auteur de l'objeetion et non point à celui contre qui 0lle est di^ rigée.

Si raahiteBant on va au fond de Tobjection sans s'oeeuper davantage des termes dans lesquels elle est présentée par Kant> on reconnaîtra qu'elle porte essentiellement sur l'impossibilité où l'esprit bumain se trouve de comprendre soit un premier eommeneement, soit un tout absolu des phénomènes. Mais il s'agit alors d'uqe limitation d^ l'esiprit humain lui-même, limitation qu'on peut, qu'on doit avouer^ et qui n'a lien de commun avec une eontradiction où il serait tenu de s'engager.

Antithèse de la seconde antinomie, —r Aucune chose composée dans le monde ne l'est de parties simples, et nulle part il n'existe en lui rien de almple. lei, la démonstration de Kant s'appuie sur l'existence d'une sub-> stance et d'un espace correspondant, considéré en soi et infiniment divisible. Il sqflSt donc qu'on rejette cet espace en soi et cette substance pour que la preuve tombe. Kant ajoute que rien de simple n'est du ^o-r

su LES LABYRINTHES DE LA MÉTAPHTSIQUE.

maine de Texpérience possible. Mais le raisonnement n'établit-il donc jamais des vérités inaccessibles à Texpérience directe? Il faudrait surtout s'expliquer sur ce qu'on entend par simple dans le monde, et ne pas le confondre avec la notion contradictoire d'une étendue indivisible. Le simple étant le terme corrélatif du composé, l'antithèse kantienne est à reîeter de toute composition réelle, par la raison logique et mathématique qui exige l"* que chaque corrélatif ait son corrélatif, 2* que la décomposition s'appliquant à des sujets réellement donnés, et non pas d'imagination possible seulement, s'arrôte à de certains termes derniers, puisque autrement le nombre infini serait donné.

Une des grandes causes d'erreur et de mésentente entre les philosophes est le caractère équivoque du mot inconcevable. Il est naturellement et assez généralement admis dans les discussions que, pour mettre une proposition dans le cas d'ôtre rejetée, il sufSt de la présenter de telle manière qu'elle paraisse inconcevable. Cependant tout ce qui est inconcevable n'est pas faux. On verra ce point éclairci quand nous suivrons Hamilton et Stuart Mill^ après Kant, dans le labyrinthe du continu. Mais ce qui est inconcevable pour cause de contradiction impliquée dans la proposition est faux. Il faut bien convenir de ce point, sous peine de re noncer à raisonner et à penser, ce qui n'est pas possible à un philosophe soutenant une thèse quelconque. Or, la distinction entre l'inconcevable pour cause de contradiction intrinsèque et l'inconcevable de quelque autre genre,— -n'importe ici lequel, — nous permet de rendre compte de rinégale valeur des thèses et antithèses rapportées ci-dessus, d'estimer diversement les motifs qui militent en faveur des unes et des autres, et de nous satisfaire entièrement sur la valeur des antinomies. Les antinomies ne sont pas des gouffres de l'esprit humain, comme tend à les faire envisager une opinion de plus en plus répandue, dont M. Renan se fai-* sait dernièrement l'écho dans ses étranges Dialogues philosophiques. Elles sont de simples fondrières dans lesquelles le criticisme, rajeunissant la dialectique des anciens, a conduit à son tour la métaphysique, mais dont il est capable de se tirer en abandonnant plus complètement que ne fit Rant les préjugés des métaphysiciens.

Les thèses des antinomies portant sur U nombre infini et le continu sont inconcevables en ce sens que nous ne pouvons pas concevoir un premier commencement de tous les phénomènes ; — que nous ne pouvons pas concevoir la totalité des phénomènes de l'univers avec une étendue finie en elle-même et sans aucune limite extérieure; — que nous ne pouvons pas coucevoir les derniers composants des phénomènes, les êtres élémentaires, sans envisager en eux quelque espèce de composition. Nous ne pouvons pas concevoir, c'est-à-dire nous ne pouvons pas former les concepts, nous ne pouvons pas définir, nous ne pouvons pas

IBS UBTRIUTHBS DC la XiTAPHTSIQUE. 85

déduire, noas ne pouvons pas rattacher ces choses à d'autres données qui nous soient connues et qui les embrassent Toutefois, il est impossible de dire qu'il y ait contradiction à les poser ; personne n'a pu le soutenir sans paralogisme, sans prôter à ceux qui les posent des manières de voir ou de s'exprimer qu'ils ont le droit de répudier. Par exemple, on prête au partisan du commencement et de la limitation cette pensée que le monde « viendrait de rien », « serait produit par rien », « serait borné par rien, i» La logique devrait pourtant enseigner aux auteurs de ces objections, où le mot rîen, séparé de la particule négative ne, est forcé d'usurper un rôle qui n'est pas même grammatical ; la logique devrait, dis-je, leur montrer que ce sont eux qui, par ces sortes de formules, introduisent les idées de génération, de causalité et de limitation externe, là où par définition et hypothèse elles ne sauraient être de mise, puisqu'il s'y agit précisément de ce qui n'est point précédé et de ce qui n'est point enveloppé.

Ainsi, nulle contradiction n'est impliquée dans les thèses inconcevables ; tout au contraire, c'est pour éviter la contradiction qu'on les pose : c'est au moyen du principe de contradiction qu'on les démontre. Ce qu'elles ont d'inconcevable, elles le tiennent de la nature de l'esprit, qui atteint sa propre limite en les posant sans les comprendre, de l'esprit assujetti à ne rien concevoir que par l'usage de catégories intellectuelles où les objets de la pensée sont à la fois enveloppants et enveloppés. L'universel enveloppant, non enveloppé, lui échappe donc ; et de même le dernier enveloppé^ non enveloppant ; sans qu'il puisse pour cela se soustraire à la nécessité logique ^e poser ces deux limites extrêmes de l'enveloppement et du développement.

Les antithèses sont inconcevables en un tout autre sens, car elles ne nient les thèses qu'en niant le principe de contradiction. Voilà ce qu'il faudrait bien reconnaître, car la logique nous y oblige. On est libre ensuite de se ranger à la logique ou de se mettre au-dessus, mais il faudrait bien savoir alors ce qu'on fait et à quoi. Ton s'engage.

Les idées les plus confuses régnent parmi nous sur ce sujet, et aussi sur la portée des mots concevable et inconcevahk. Cependant Tétude de VHamilton de Mill, dont l'admirable dialectique est l'objet d'éloges universels, devrait apprendre à nos philosophes à serrer ces questions de plus près.

« Nous nous demandons, écrit M. P. Janet, à propos de la contradic* tion signalée dans Tidée du continu objectif (1), si Tincompréhensibililé d'une notion est une preuve suffisante de la non réalité de son objet En fait, une multitude de choses sont données comme réalités, que la

(1) Artîele sur les Essais de critique générale^ dans le journal le Temps^ nnmdro du 8 mars 1876.

86 iJfiâ lÂfetfttfltlQBS DB LA HÉTAFHTBlQnBj

science n*a pfts encore t^éussi à rendre coinpréhensiblesi et qui échapperont peat-ôtré indéfiniment à toute explication : par exemple^ le fait si merveilleux de la communication du mourement. Il n'y a que la eontradîction pure qui puisse faire rejeter une notion; mais une notioù réellement contradictoire est aussi impossible comme loi de l'esprit que comme objet réel, et nous ne pouvons pas plus la penser dans un sens que dans l'autre : un cercle carré est impossible eb pensée aussi bien qu'en réalité. Si le continu était réellement contradictoire, nous ne pourrions pas même le penser; or> non-seulement lious le pensonsi mais il nous est môme absolument impossible de nous affranchir de cette notioii. Nous ne pouvons pas concevoir Tespace cdmme une addition de parties d'espace^ le temps comme une addition de petits morceaux de temps. Kant Ta dit : il n'y a qu'un seul espace, il n'y a qu'un seul temps. Propositions évidentes et qui impliquent la notion du cen*tinu. »

L'auteur de ces lignes doute avec raison si rinoompréhensibilîté d'une notion est une preuve de sa fausseté, et avec non moins de raison il admet que le « réellement contradictoire >» est seul impossible ; mais quelle confusion dans l'application 1 M* Janet cite d'abord la communication du mouvement comme incompréhensible; or^ la corn* munication du mouvement est une loi de fait et nullement une notion; elle n'a donc rien, à proprement parler, ni de compréhensible ni d'in*> compréhensible, non plus que tout autre fait naturel d'expérienee universelle et d'expérience seulement. On ne trouve aucun obstacle i se représenter ce fait dès qu'on l'a vu, ou même auparavant, si c'est possible^ et il ne s'offre aucun motif de douter de sa réalité, si bien que peu de gens conçoivent que la chose puisse se passer autrement. Bst*ce là de l'inconcevable? Il eût été à propos d'alléguer, au lieu décela, des notions vraies incompréhensibles, ou qu'on ait longtemps estimé l'être.

De ces notions, dont il n'apporte aucun véritable exemple, M. Jauet passe aux notions incompréhensibles du genre contradictoire, et par conséquent fausses, mais c'est pour [déclarer quil n'en existe point de telles ! Les notions contradictoires seules sont fausses^ et il n'y a pas de notions « réellement contradictoires ! o Ni l'esprit ni l'objet n'en sauraient souffrir. Voilà une opinion qui promet la tranquillité aux philo^ sophes qui pourraient craindre de nourrir à leur insu des concepts mcompatibles, assemblés dans certaines notions fausses dont ils auraieM la chère accoutumance !

M. Janet cite à Tappui de l'impossibilité des notions réellement coU«» tradictoires le cercle carrée à la fois « impossible en pensée et en réalité. » Gela s'appelle passer près d'une question sans la voir. D'abord, en disant le cercle carré impossible en pensée, il tombe dans une équivoque de-

puis loiigiemps signalée par les logiciens. Le berolë carré se pehse fort bieii ëotnme relatioa établie par TespHt : la preuve, c'est qii^otl eti pdt^lë et qu'on la définit en ces termes mômes, clairement et sahs la moindre difficulté. Seulement une telle figure ne â'itnàgine pas ^ le cdhcept éti est formé de deux autres concepts que rimaginàtiôn ne saurai t assembler potlf se là représenter. Est-on sÀr pourtant que si uii philosophe s'éUit rencontré qui eût eu besoin fie poser cette figure cdmttie réalisable el réalisée quelque part, de quelque manière, dans Vihtérét de son système, il eût manqué de le faire? Pour moi, je suis bien sûr du Contraire. Que font donc ceux qui posent l'espace infini et le pôidt indivisible ôditime unis dans la tiotiou de Tinltiiensité? Qu'est-ce qde ce fameux poîht dé Pascal qui 5e meut partout à lu fois Hixmê titiêsse infinie^ oii ce céh)le, éticorë plus contiu, dont le centre est partout et la drconférehce nulle part? Au Heu du cercle carré, parlons du nombre infini, parlons de l'immutabilité â'titl ci^teur de riiniters^ parlons de la prescience déterminée ei Cèrtàiùe des futurs indéterminés et incertains, etc., etc. Là aussi se trouvent dés concepts que l'esprit ne peut assembler sans cobtradiction^ de nômbrehi philosophes et théologiens les ôtlt asisehiblé^ pourtant, et en ont fait dei attributs de là réalité ; et M. Janet, qui ûie lés cbtidepts fiofitrâdiÈtolrés, partage la croyance de ces philosophes, sans dôtiie.

Si ce ne so[lt> à propretneilt parler, des bôncepts^ de sbht ati moibs des cotidepts prétendus, qtie Poil forme et que t'oû sdulieût Vblotitaireinetit et systématiquement, et que Ton a même presque toujours pràsentés c5omme démonstratifs. Le concept du continu est prëcisémeut de de nombre, qut^d on tùppliqUe à un sujet donné rêBllemétkt, attuetléfnetit ei en soi,

M. janet veut qUe le continu né Sôii polht cônti^adictôiré, et là raison qu'il en donné, d'après ce qUi précède, c'est que «si le continu était réellenient contradictoire, nous ne pourrions pas même lé peUséf . » Malà où vient de voir en quel ^ens un contradictoire se pense, tl est dn tié peut plus clair pour moi que Leibniz, par exemple, a été conduit par son Sys$ tèmeâ unir des contradictoires dans sa pensée, quand il a soutenu qUe Tinfinité réelle, actuelle des nionades renfermées dans là moindre parcelle d'un corps y formaient une multitude, mais n^y formaient pas un nombre et un tout (1).

Mais je conviens sans difficulté — il faudrait être absurde et nier les mathématiques pour s'y refuser — qu'il y a un autre sens dans lequel le continu se pense réellement et légitimement: c'est quand on ne sort pas du théâtre de l'imagination et de Tentendement appliqués aux possibles ia: définis de l'ordre du nombre et du quantum. Ici, M. Janet manque de faire une distinction bien connue depuis Aristote et les discussions des anciens,

(1) Voyez le n^ 31 de la Critique philosophique, 5* année, p. 71.

88 LES LABTRmTHES DE LA MÉTAPHYSIQUE.

et renouvelée depuis^ presque partout où le même sujet a été traité : la distinction de l'acte et de la puissance. L'infini quantitatif en acfe implique contradiction; mais il n'en est pas de môme de l'indéfini, envisagé dans la poSdibilité abstraite de la division des grandeurs géométriques idéales, ou dans celle de Taddition de nombres à nombres et de grandeurs à grandeurs. M. Janet dit avec raison, s'il veut parler de ce dernier infini et continu : « Non-seulement nous le pensons^ mais il nous est même absolument impossible de nous affranchir de cette notion. » Aussi n'y a-t-il guère de philosophes qui l'aient essayé, et j'y ai songé moins que personne. Mais s'il s'agit du continu réalisé actuellement, dans un sujet donné hors delà pensée, ce continu, qui est l'infini actuel^ est une prétendue notion qui ne se pose qu'en des termes contradictoires, et certes beaucoup de philosophes s'en sont « affranchis » , ce qui prouve qu'on le peut.

Ce que H. Janet ajoute en terminant^ que « nous ne pouvons pas concevoir Tespace comme une addition de parties d'espace, le temps comme une addition de petits morceaux de temps, » est énoncé bien incorrectement, puisqu'il est de fait, au contraire, que nous ne pouvons penser au continu qu'à la condition d'imaginer des multiplications et divisions sans fin, donc une addition de parties dans l'espace et dans le temps. Et Kant est cité mal à propos à l'appui de cette proposition : n II n'y a qu'un seul espace, il n'y a qu'un seul temps », car elle est vraie de l'espace et du temps considérés comme des intuitions et des formes universelles de la sensibilité, — c'est ainsi que Kant les entend; — mais^ dans un autre sens, elle n'est qu'un des dogmes métaphysiques dont ce philosophe a détruit les fondements.

On voit que la philosophie académique et universitaire a encore besoin de travailler pour apprendre à se conduire dans le labyrinthe du continuJ Je pense n'avoir pas besoin d'excuse pour avoir tiré ici mon exemple d'un morceau philosophique de la grande presse, qui est, en philosophie, la petite presse; car outre que je m'y trouvais personnellement mis en cause dans mes idées, je ne connais pas de traité ex professa de même provenance sur la matière; et d'ailleurs un philosophe, même s'expliquant dans un grand journal, c'est-à-dire sommairement, ne se croirait pas sans doute autorisé à présenter au lecteur des thèses incorrectes, formulées sans égard aux distinctions les plus indispensables et les plus connues, et sous lesquelles on ne sentirait aucune doctrine arrêtée consciente d'elle-même et capable de se défendre.

RENOirvisir.

BIBLIOGRAraiE. 89

BiBi^ioeiiAPHii;

PtncapBS GÉNtRAUX DE PSTCHOLOGiK PBYSioLOGiQUE, par Hermann Lotte ; nouvelle édition traduite de rallemaiid par À. Pen;on.l876, un yoI. în-12 (Germer BaiUière).

n fui un temps où tout ce qui s'occupe de philosophie en France avait les yeux tournés du côté de rAUemagne. Le Cycle philosophique, ainsi l'appelait-on assez mal à propos, qui va de Kant à Hegel, offrait toutes les apparences d*un grand phénomène dans Thistoire des idées, et nous avons dû h la curiosité que ce phénomsne excitait, encore plus qu'aux études sérieuses qu'il provoquait, la possibilité qu'ont trouvée les libraires d'écouler deux traductions françaises de la presque totalité des ouvrages de Kant et les traductions de quelques échantillons principaux de métaphysique post-kantienne. La publication de l'œuvre entière de Hegel dans notre langue a été, il est vrai, entreprise, et s'est vaillamment poursuivie ; mais le mérite paratt en revenir sans partage au dévouement d'un disciple. Aujourd'hui notre attention s'est toute portée vers les penseurs anglais, et avec juste raison si l'on songe à l'intérêt que présentent leurs écrits et les méthodes qu'ils suivent, et au profit que nous en pouvons tirer. Mais il est £9icheux que la vulgarisation des systèmes allemands se soit arrêtée chez nous avant de nous avoir fait connaître, mieux que par des comptes rendus et des extraits, les doctrines auxquelles ont cru pouvoir se fixer les principales têtes méditatives de l'Allemagne, au sortir du triple naufrage que rappelle la trilogie des noms de Fichte, Schelling, Hegel. Parmi ces systèmes, il y en a deux, celui de Krause et celui de Herbart, qui se distinguent par des parties originales et fortes, et même ce dernier est digne par un certain côté d'être classé au nombre des monstres les plus intéressants de la production métaphysique. Rien de ce qui nous a été donné en français des travaux de Herbart ne permet une étude suffisamment exacte et approfondie de sa pensée, qui pourtant semble devoir marquer un moment intéressant dans l'histoire de la philosophie. Schopenhauer lui-même, malgré l'attrait que beaucoup d*e$pril et d'humour sont faits pour communiquer à son œuvre, attend un traducteur. M. L. de Hartmann, remarquable par des mérites analogues, aura le sien, on l'annonce du moins, mais une grande lacune existera toujours. On ne saurait trop regretter que les jeunes professeurs de philosophie ne consacrent pas plus souvent leurs veilles à l'étude et à la traduction d'ouvrages désormais classés, dans lesquels ils rencontre* raient plus d'idées vivantes et suggestives que leurs études ordinaires ne leur en apportant Les éditeurs ne feraient peut-être pas toujours défaut k leur zèle ainsi dirigé. On ne voit pas non plus'pourquoi des thèses pour le doctorat ne se tireraient pas du même fonds. On ne le voit pas, ou du moins on ne le verrait pas, si les candidats pouvaient se croire assez libres dans Tapprobation ou dans la critique, en traitant des sujets que la forme plus moderne sous laquelle ils se présentent rend néeessairement plus scabreux.

M. Pei^jon, ancien élève de TÉcole normale supérieure et agrégé de philosophie, vient de faire pour son compte ce dont nous voudrions voir l'usage se généraliser, et de payer ce qu'on pourrait nommer une contribution à l'histoire in ter-

90 BitiilÔ^RAPHtb;

nationale de la philosophie par les traductions. Il a choisi un ouvrage important de M. Loize, \di Psychologie fiMiMê^ on physiologie dé Vàme^ et nous en offre sinon encore la traduction entière, au moins le premier livre, qui forme, ainsi qu'il le dil, un teut^ et qui est «de nature, en attendant mieux, à faire eonaattre et les principes et la méthode de réfninent sùceesseur de Herbart è l'uBifersité de Gœttingue >. Nous espérons que H. Penjon ne s'en tiendra pas là, et que des circonstance^ plus fdtorables lui permettront dé comptôteî' sà publication ; ndil que cette premiêi^e partie he relifehme â elle sedle là forte esiitiissç d'une doctrine (1), mais pah^é qiië les suivftiites s'étendéiit siif Ufi grand flodibfê de Sujets ini-partie psychologique^ et physiologiques, intéressants en etut-méihes, et sur bsi|ttete TauteUl* t)ossède Une rare coitapétetice.

La philbsOt)hie de M. Lotte n'a pas (lour l'histoire des idées Tespice d'intérêt qu'on peut àttaéhér aui spéculations thêtàt^hysiques d'uh llerbart ou d'un Schopenhauei*. Elle éti possède un tbiii différent. Si, dans notre pays, on pouvait prendre le inot èclédiéme en un sehs favorable et élevé, il faudi^ait dire que l'œuvré du savant phiioso|Jhé l'eprésetitë té qu*uiië i^aisofl éclë<^iique tr&uve à asëenlbler de {)lus vraisemblable, dd milieu dés rtiatériaùx de béauéout) de systèmes êii ruine, quand lui-ménie ne se propose ni une critique radicale hi ùnë construction ^ur des fondements entièrement hduveaux. Pour notis, la théorie générale de Cdttte, telle que la donne M. Lotze dans l'ouvrage dont nous rendons compte, est d'un iiitérét plus particulier. Nous y foyoUs le dernier effort de la dôetrine de l'âme considérée tomitie substance : tellement le deriiier, qu'à vrai dire c'est plutôt une tentative pour formuler des principes généraux de psycholU^ie à la fois rationnelle et eipérimenlale, eti eonservant lé Mot kubstdtice^ sans doute, en lui do&na&t Un emploi comteode pour le discours et pour énoncer des lois, maïs en abandonnant tout ce qui se rattache à raccéption métaphysique dé èe moi, ainiti qu'aU rdlé historique des âmes substantielles. M. Ldtze est à nos yeux un substantialisté et Un parithéiste '^ il h'est pas bien âùr qu'un vrai philosophe allemand puisse être adiré chose,—mais son pendiaUt à Tabsolutisme théôlogique ne se montre tjU'â de éertains aboUtissemetits derniers de ses sotutiofas. Toute la partie en quelque sorte moyenne de sa théorie se renfermé dabs \eé limitée que la critique exige^ et se tieUt in6me au plus près du point de tue scientifique. Il y aura profit pôUr nous et |)dur nos idées à en exposer les points principaut, et â faire voir àveé quelle facilité on peut les ramener & des termes parfaitement rationnels et ejtempts de mythologie métaphysique, soit d^âilleurs qu'on accepte ou qu'on rejette certaines Conclusions dé l'auteur* Nous suivrons, dans cette exposition, l'ordre de M. Lotse, afin dé dontier une idée plus ei^ete d'un livre dont la Vttletir est incontestable.

Parmi les raisotis qui miUtent cU faveur dé Teidstence de l'âme, là ^Ins forte n'est pas> selon M. L., le caractère ^écial des faits de conscience, car fieti tt^ein* pêche la doctrine dé lit substance dé se prêter à l'hypothèse d'un sujet utiique

(1) La première édition (épuisée) de la Psychologie médicaie est de 185â. L'auièiif, qui travfliUe à une secondei a oommuniqué à iWl traducteur àtn additions ef coffëecions f»réparées pour le premier des trois livres dont Touvrage se compose. C'est dont eodimoun ouvrage nouveau, dont le texte français a passé sous les yeux de M. Lotze, et qu'on peut dire en avance sur la publication alleoiande.

poui" detii ordres de phéiloiflèbes âlfTérents^ corrélatifs et pâlralléled. Là trâié fttî^ son n'est pas à demander non plus à l'hypothèse de la libre aetiVltê de la eoit-^ science, car quoi qu'on pUtssë petisef sur la question de liberté^ elle ne foui^nit poilit \t\ iin fondement solide; et d'ailleurs bu serait conddit ainsi, dans la ttiailiêre commune de Toir^ à rompre les biialogiés leà plus sensibles ehtré l'hoinme tft leë animaux quàtat à la vie de l*âme; G*est l'UUlté de éonscience qiii est Fà^Uinent sérieux : l*unité, ou, potif s'expliquei* clai^ëmeht, la feoordinatldh des ittipfesâioiia multiples dans on tout* tlb effet, les sciences ne péiiveht atteindre hn siège pbjfsicttie des phénomènes psychiques^ ni rendre eothptë de l'harmonie de la vie spirt» toelle & l'aide des (apports ehtre les élédieâts et fokeS d'ordre m&tériél, même eil consiâérant ces forces comme n'étant dans le fond qiie des phénomènes psychique^ élémentaires. On est forcé de reeourir, pour toir dabs la conscience ufte sorte de résultante de toutes les forces dé diters organes, à it tid sujet simple, lfiimàtéHe]« auquel se rapportent toutes les actions qui se ph)duisenl simtiltàiiément et réagis** sent les unes sur les èmtrës. »

Nous ne confondrons pas cette démonstMlon de M. L. àfeô la théorie éàrté^ sieline dé Tunité indivisible de la pensée, opposée à la divisibilité de l'étendue, encore moins avec les arguments énervés de tant d'auteurs qui se sont servis dtl même langage. Ndtis remarquerons seulement que ee philosophe omet une question préalable. Si l'on entendait par sujet des phénditièbes de l'âine utt être ndturel, susceptible par sa baturë, et quelque difficulté qu'on vtf à l'atteindi^e, d*appartenlr à rittrestigation scientifique, on ne trouverait nul empêchement â concevoir éet être comme le siège commun d'uii développement de deux séHes parallèles et concordantes de phénomèftés deâ deui genres : phénomènes de l'ftme, phéfiomènes du corps. En ce sens, là question n'étaùt pas ibétaphysique. On â'àiiraitpas le ilrOit de se plaindre de ee que les idées de substance et de cause n'jr seraient pas poussées jusqu'à leurs raisons dertiières. Mais si l'on eùtehd par ^et MnsUbstfatdàrté lequel on cherche à la fois la raison absolue de l'un des deux genres de phénomènes et de son lien de causalité avec l'autre genre, il faut justifiëf fcette conception et prouver qu'elle n'est pas chimérique. M. L. flous dira plus loin Ce qu'il efl pense.

Bomdtts-nous à signaler et â recommander les chapitres sur le matérialisme et le spiritualisme. L'auteur objecte aux matérialistes l'impossibilité de concevoir que des qualités mécaniques deviennent des qualités psychiques, à moins d'un sujet spécial où s'opère ce devenir. Il feit mieujt, et nie l'existehce de sujets qui seraient proprement et essentiellement matériels. Dans une discussioù très-intéressante et très-fbrte, il montre que l'hypothèse de la matière est une hypothèse arbitraire, explique la raison de son apparente facilité, comparativement à l'idée de l'fiine, et cmiclut qbe tout être est de nature spirituelle, ce qui n'empêche pas, ou plntêt ce qui ne comporte que mieux et éclaircit en la confirmant la distinction de rflme et û\i corps. M. L. emploie ici le mot spiritualisme dans le sehs que nous rendons presque toujours en France par idéalisme; et* le terme notis semble ainsi bien inieut approprié, parce qu'on nommerait moins inexactement espHts qixHdées des ètrés que Ton définit comme des &iéges d'attributs analogues à la donseience ; et il y aurait avantage à exdure Une terminologie à taqnelle le ptMe a contrainte Tbabitude

92 BIBUOGRA?HIE.

d'attacher cette signification, ridicule à ses yeux, que les objets sensibles ne se» raient que nos propres sensations.

En se posant la question de Tunion de Tâme eUdu corps, M. L. ne se propose pas l'ancien problème du rapport entre deux essences totalement diverses. Les actions et réaclions entre l'âme et le corps ne sont pas, dit-il, plus inexplicables que celles des corps entre eux, ou parties de corps entre elles. Il y a entre le corps et l'âme ce lien, que l'âme et les éléments du corps sont de même nature. Les phénomènes physiques et les phénomènes psychiques s'influencent mutuellement en agissant sur les Hats de réalité dont les modes et forces physiques ne sont que des manifestations apparentes. Au reste, il ne s'agit pas, observe l'auteur, d'une théorie déductive des causes et des effets: , mais d'une théorie des occasions. Cette remarque nous parait juste et nécessaire : le problème général des rapports ou communications des êtres demeure insoluble, encore après qu'on l'a rendu moins étrange en admettant l'identité fondamentale des essences réelles. Nous ne sommes pas plus avancés dans la connaissance de la causalité profonde que l'ont été Descartes, Leibniz et Hume; nous ne le serons jamais davantage. Mais M. L. a-t-il toujours aussi bien reconnu l'impossibilité de dépasser l'occasionnalisme 7

Sous ce titre un peu obscur peut-être : De la valeur psychologique du corps^ l'auteur aborde plusieurs importantes questions.

1* L'âme peut-elle agir sans l'entremise du corps, ou atteindre des objets hors de la portée des sens? Ou bien le corps est-il toujours à la fois un instrument nécessaire d'extension de l'âme et une inévitable barrière pour son action? {/auteur, pénétré de l'idée que tout ce qui agit est en réalité suprasensible^ n'affirme pas l'impossibilité des mystérieuses actions en question : il demande qu'on les démontre correctement, si elles existent, et qu'on n'entreprenne pas de les expliquer avant de les avoir dûment constatées. C'est exactement ce que nous pensons nousmême.

2o Considérant le corps comn^e un système instrumental apte à concentrer des actions et à les distribuer, on se demande pourtant si certaines facultés de l'âme peuvent se développer sans son concours. M. L. pense que l'âme a besoin d'une excitation au début, et qu'en outre l'influence des états du corps se fait sentir extrêmement loin, mais que pourtant l'âme, une fois ébranlée , a son activité propre^ qui n'est pas un simple écho de la vie physiologique. Il distingue, dans la question de la liberté de l'âme, deux points : Peut-il exister pour l'âme un affranchissement total de la chaîne causale des antécédents et des conséquents, envisagés dans Tordre psychique? Existe- 1- il une suite d'anneaux spirituels de phénomènes qui, bien que provoqués physiquement, sont régis par leurs lois propres, et non par les lois du corps? Le premier point concerne le libre arbitre, et M. L. refuse d'en examiner l'hypothèse dans sa Psychologie physiologique; mais sur le second point, il réclame énergiquement contre la théorie qui verrait dans l'âme un personnage passif dont les milliers de modifications répondent mode pour mode, et pour ainsi dire terme à terme à la multitude des changements intervenus dans les organes nerveux. A ce compte, quand le rire, par exemple, est provoqué par un certain spectacle, la cause n'en serait pas dans les idées et sentiments liés à ce

bibliographie; 93

qu'oB Toit ; mais il faudrait la chercher directement dans les ondes lumineuses irradiées dans les nerfs de la rate !

3® Voici maintenant le problème capital d'une psychologie physiologique, dans rétat actuel des théories physiques. Que deviennent 1 es excitations nerveuses (au fond mécaniques), après que Teffet psychique en a été obtenu? — Et de telles excitations peuvent-elles aussi commencer sans qu'elles fassent suite â d'autres phénomènes de mouvement? Contrairement à ce qu'on admet en mécanique, M. L. pense que des excitations une fois produites se perdent ; et aussi que des mouvements de grandeur mesurable commencent absolument, grâce à la volonté. Nous ne savons pas sur quelle autorité ce philosophe croit pouvoir avancer « que c'est une rêverie depuis longtemps abandonnée par la science que de croire qu'il ne se produit pas du mouvement, qu'il en existe une certaine quantité dans le monde^ et qu'elle se déplace seulement et se répartit de diverses manières. » On a le droit ici d'exiger une distinction : s'il s'agit d'admettre que des mouve* ments commencent dans le monde et viennent s'ajouter à un système de mouvements antérieurement donnés, on le peut très-bien sans nier autre chose qu'un principe métaphysique arbitraire appartenant à d'anciennes doctrines ; mais pour croire que des mouvements une fois introduits peuvent s'anéantir, il faut s'inscrire en faux contre le principe scientifique de l'inertie sans lequel il n'y a plus de science possible de la mécanique. Nous craignons que M. L. n'ait cédé, en cette occasion, au prestige d'une de ces symétries, tentantes, mais fausses, dont nous connaissons en métaphysique un autre exemple très-considérable, que ce n'est pas le lieu de rapporter.

Quoiqu'il en soit, des mouvements, dit-il, peuvent commencer, en corrélation avec des états de l'âme; c'est ce que nous croyons comme lui, car autrement aucun fait de locomotion ne pourrait être mis dans la dépendance du libre arbitre ; et d'autre part, selon lui, des mouvements peuvent disparaître en donnant naissance à des états intérieurs : nous ne voyons pas pour quelle raison ils auraient à disparaître. Si nous admettons la théorie des occasions, ou celle de l'harmonie des séries parallèles — car c'est la même idée au fond — les mouvements une fois produits peuvent se conserver, et ils le doivent, conformément au principe des forces vives, et suivant la loi de composition ou de décomposition des déplacements de masses et des vibrations moléculaires. Les phénomènes psychiques poursuivent de leur cêté leurs séries. Mais M. L. abandonne la théorie des occasions en faveur d'une espèce de transformisme. Les mouvements qui disparaissent sont, d'après lui, employés en partie pour la formation des états intérieurs auxquels ils donnent nabsance. Par exemple, il y a des ondes lumineuses perdues, afin que se produise une certaine sensation de la vue.

L'auteur en partie accueille, en partie repousse la théorie qui s'est répandue depuis la première édition de son livre, et suivant laquelle il y aurait constance absolue des forces, ou de leurs effets, quant à la quantité, la vie spirituelle n'étant qu'un travail intérieur obtenu par la transformation du travail mécanique dans un organisme donné. Il maintient l'existence de l'âme, et interprète les actions causales en ce sens que les forces hétérogènes s'épuisent à se produire réciproquement. II est donc transformiste, et toutefois il ne consent pas à dire, avec la nou-

M BIBUOeHAPHIS.

velle métaphysique nsiténaKstt, étayée de langage scientifique) que la sesaatiwi se ramène au mouvement, est un mouvement transformé, tout comme la chaleur, et sous une loi d'équivalence toute pareille. Le mouvement mécanique, remarque* t-îl, ne devient mouvement calorifique *r encore ce dernier eat-il toi^oors un mouvement proprement dit dans le corps, -tr- que grâce k i'ètat de composa tion d*une masse entre les molécules de laquelle il se répartit. De même un mon-* vement mécanique quelconque ne devientuae sensation, chaleur ou autre,et phéao*mène dès lors complètement hétérogène, que grâce k la présence de la su)i5tance àme. Ainsi, c^est l'hypothèse de l'&mequi, selon M. L,, donne la ramnéh /a trwMformation dêiphéMmènei physiques en phénomènes spirituels. Selon nous, pour que le transformisme gagnât quelque chose à celte hypothèse, il faudrait que l'imagination qui suit et prolonge les mouvements jusqu'à l'âme, où Ton ,élt qu'ib se transforment, pût se représenter cette âme sous une forme appropriée â la production de la métamorphose. Qe ne serait toujours là que du symbolisme, illusion au fend; mais enfin le symbolisme se continuerait, se soutiendrait jusqu'au bout. Mais si l'âme ne prend une ferme qneleonquOy si elle reste aussi vide que le concept même de substance — et c'est le cas pour l'auteur, — que tirer de l'idée de transformation T Ne vaudrait-il pas mieut ne point chercher à dépasser les notions daires de Toccasionidisme, en d'autres termes, des lois et harmonies naturelles révélées à l'eipérience ?

C'est seulement dans une partie déjà avancée de l'eipeshion des principes de sa psychologie que M. L. s'eiplique sur |a mani^ dent il faut entendre la substance de l'âme, de laquelle il nous a déjà beaucoup parlé. On reconnaît alors combien il lui est difficile de donner un corps aux idées transformistes, et de pousser la psychologie physiologique^ dans le sens d'une explication de k causalité, ou communication des substances, plus loin que les occasionnalistes ou harmonistes : Descartes, Maie* branche, Spinoza, Leibnis, ne l'ont pu faire en leur psyekolegie pure. Un vrai fondement du transformisme nous manque du côté delà substance matière, puisque nous avons vu le corps se résoudre en éléments spirituels. H va pous manquer aussi du côté de la substance dme, si la réalité d'un substratum des phénomènes spirituels est enlevée. Et, en effet, Téclaircissement que l'auteur donne à la notion de substance, après s'en être d'aboi*d servi sans définition, peut à bon droit se nommer une élimination de la notion de substance en tant que répendant à une réalité autre quO"* de pensée.

On doit, dit M. L., distinguer deui questions à propos de Tessenoe d'une chose : la question du contenu primitif et qualitatif, ou description plus ou moins complète de ce qu'est une chose ; et la question du fondement de l'existence, c El comme on s'est habitué, dans les réflexions journalières, à mettre ce soutien de l'existence et la permanence des phénomènes dans une matière qui y est cachée, on s'est aussi habitué à chercher le fondement de ressenoe dans la conception d* on principe plus pur, soutien de toute existence, qui s'ajoute an contenu qualitatif, et lui communique sa propre et indestructible réalité » (p. 145).

Nous dirions, nous, et la pensée semble bien au fond la même, que Ton s'est habitué, dans les réiexions journalières, à mettre , sous les qualités variables des objets, des groupes de qualités plus constantes, lesquels servent de sujets aux qua-

BIBLIOaRAPHIS. 95

litéi vuiablas, setl pour la pereeption, soit pour !• raisoiiaemeat ; apréi qfMi, géBéralisast l*idé« de ce Moutien de l'eaMtencs et de la permamnoe dee phénomènes^ nous passons ài*idée ou principe du pw soutien absolu et indestPuetiUe.

Nous recommandons le passage suivant comme propre à faire réfléchir les tenants de la réalité dq substrat pur. Qu'ils se iov(f iennent qi)^ c'est un partisan de la substance de Tâme qui leur parle :

« Nous avons raison de rapporter toutes les formes de notre activité à upp qua-r lité originelle de notre esprit, mais noiis avons tort d'aller au delà et de chercher en nous im substratum, non pas matérieèy U «si vrai^ mais immuable qui assure^ comme le squclet^ datis le corps, la solidité, la durée de la xi» ^intu»\te. Avec de Ta^ention, pous ppuvQos déjà nou9 convaiAcre que Toi) pe saurait admettre ui| -; pareil principe vide par lui-ipême, mais garant de |a réalité, dpnt il distribuerf^ti ch^quç phénomène, comqie ui| st|zeraia à des vas^aq^, la partqi4 leur revient. On doit faire subir à l'idée de réel la même critique qu'à l'idée de matière. Il n'existe pas de réel comme tel, comme élément dont les choses soient faites, par opposition à l'idéal, à l'élément dont les pensées seraient constituées ; il n'y a que la Héalitéy c'est-à-dire un oertain mode d'existence, qui consiste en ceci, que quelque choae se présente cqmme centra de réactions qu'il preduit on qu'il subit. Hais ce à quoi appartient cette forme de l'existence réelle est toujours en définitive un idéal, et, en particulier, ce contenu qualitatif des choses, que nous ne croyons pas impénétrable à )a p^n^^ée^ mais au (contraire réductible à cevtaines idées déterq^inée^. Cette splidité, cette durée que le contenu idéal des choses ne doTait avoir que par le secours d'un élément réel, qni en serait comme le noyau, lui appartient bien plutôt imfpéd'iAtPmpn^* et, en tant qu'il en jouit, il 9' appelle substance ou Tht\\ il i?ûi^ se^^ble 4 fpr^ ensuit^ qiHi^ réalité ne dépend pçis de la permanenoe de son existence propre, mais d'un substratum étra^w et luihméme mékranlahle » (p.U6).

Le quelque chose qui se présente comme centre de réactions qu'il produit ou qu'il subit ne peut évidemqient, en ^oî-niéipe, ètfe ni plus ni moins qu'un être naturel, un être donné sous les conditions de la nature. D'une autre part, l'idéal, ou contenu qualitatifs est la fDrme sous laquelle ce quelque chose est donné pour nous, conformément aux lois de Texpérience et de la pensée. Il n'y a rien là que de clair et de parfaiteipent pénétrable, ain^i qn^ Ici dit très-bien 1(, L. Ce qui est obscur et impénétrable, il l's^oute aussitôt, ^\ le criticiame doit applaudir à sea paroles, ce n'est pas l'essence, mais c'est 1§ camin^ncament de l'agence, l'originf^ ; « Nou^ n'avpBs qu'à snîsir ce qui ^a^^ est dnnné, et nous deyoos reconnaître que tQute existence est \m uiy^tèroi, dqnt nous soowes fercéa d* admettre l'éternelle manifestation, dpnt Tongine ne nou^ ^ tout au plus cpnnue que oomme un fait, sans que nous puissions jamais la pénétrer.. . Ce que sont les choses, nous pouvons donc le connaître, mais comment elles peuvent exister, voilà l'énigme partout insoluble » (p. ihl).

Les explications que M. L. nous a données touchant Texistence de l'âme-substance et son union avec le corps^ doivent nous paraître toutes symboliques, si ce n'est purement nominales, à présent que nous connaissons sa pensée sur les substrats de phénomènes. Il nous reste à étudier les théories de ce philosophe sur les

formes diverses de Tàme^ ses facultés, son siège, sa destinée. Nous reconnattrons de plus eu plus le caractère phénoménisle d*une méthode qui n'emprunte au sobtantialisme que son langage.

REVUE DE THÉOLOGIE ET DE PHILOSOPHIE

Et compte rendu des principales publications scientifiques sous la direction de MM. Dandirati et kstié (Lausanne, Georges Bridel).

Page 1