‹ CritiquesChapitre 19 sur 31 · VICTOR HUGO, EN 1 83 J · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO, EN 1 83 J

' fanatismes et des prestiges , oubliant le sang généreux, qui, sept ans trop tôt, coulait déjà des veines populaires ; — si on consent à voir dans, cette année, qu’on pourrait à “meilleur droit appeler néfaste y le moment éblouissant, pindarique, de la restauration, comme les dix-huit mois dé M. de Martignac en furent le moment tolérable et sensé ; on comprendra alors que des jeunes hommes, la plupart d’é- 'ducation distinguée ou d’habitudes choisies,

. aimant l’art, la poésie, les tableaux flatteurs, s la grâce ingénieuse des loisirs , bés royaliste^ , chrétiens par convehance et vague sentiment, aient cru« le temp^ propice pour se créer un petit monde heureux, abrité et recueilli. Le public, la foule n’y avait que faire, comme bien d’on pense; en proie aux irritations de parti, aux engouemens grossiers , aux fureurs stupi- "des, on laissait cet éléphant blessé bondir dans l’arène, et l’on était là tout entre soi dans la loge grillée. Il s’agissait seulement de rallier quelques âmes perdues qui ignoraient cette^ chartreuse , de nourrir quelques absens qui la regrettaient,, et la Musc française servit en partie à cela. C’était au prétnier abord daiis

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ces retraites'mondaines quelque chose de doux, ^ de parfumé, de caressant et d’enchanteur; l’initiation se faisait dans la louange; on était reconnu et salué poète à je ne sais quel sigiic^ mystérieux, à je ne sais quel attouchement maçoniqiie; et dès-lors choyé, fêté, applaudi à en mourir. Je n’exagère jws; il y avait des formules de tendresse , des manières adolescentes et pastorales de se nommer; aux femmes, par ' exemple, on ne disait madame qu’en vers; c’é-' talent des noms galans comme dans Clélie. - Le mépris pour la vulgarité libérale avait provoqué dans un coin cette quintessence. La^i". chevalerie dorée, le joli mt^en âge de châte- ^ • laines, de pages et de marraines, le christia- ’ nisme de chapelles et d’ermites , les pauvres orphelins, les petits meiidians faisaient fureur et se partageaient le fonds général des sujets sans parler des innombrables mélancolies per- V sonnelles. Un écho de la sentimentalité de madame de Staël y retentissait vaguement.

'Après le bel esprit, on avait le règne du beau .. cœur y comme a si bien dit l’un des plus spiri- (/ tuels témoins et acteurs de cette période. Le ^ même a dit encore i n Ce poète-là , une étoile!

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>» dites plutôt une bougie. » M. de Latouchei dans son piquant article de la C'Mtnaràderie , a mis sur le compte d’une société qui n'était plus celle-là, beaucoup des travers qu’il avait remarqués lui-méme, et peut-être excitéj pour sa part, durant le premier enivrement de la Museï Le plus beau jour , oij^ plutôt de plus beau soir (car c’étaient des soirées^ du petit monde poétique fut celui de la représentation de Cljrternnestre , si digne à tant «d’égards de son succès. Ici point de contestation, de luttes comme plus tard, et de victoire arrachée, mais un concert de ravissement, des écharpes flottantes, une vraie fête de famille. On aurait pu . compter ce soir-là tout le bataillon sacré, tout le choeur choisi ; de peur de froisser personne en mentionnant, en qualifiant ou en omettant, j’aime mieux renvoyer pour les noms le lecteur curieux aux collections de la Muse. Le seul Lamartine échappait à ces fades mollesses et les ignorait; après avoir poussé son chant, il s’était enfui \%rs les lacs comme un cygne sau-.^ vage. Qu’on ne juge point pourtant que le résultat dernier de celle période fut d’êlre fatale à la poésie ctà l’art; ceux qui étaient condam-

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nés au mauvais goût en furent infectés et en pcrirent, voilà tout; les natures saines et fortes triomphèrent. De Vigny, avec son beau et chaste gé- • nie, ne garda de la subtile mysticité d’alors que , ce qui lui sied comme un faible et comme une grâce. Pour*Hugo, il ne s’en est pas guéri seulement, il s’eu q^t puni quelquefois. Ces' vrais • poètes gagnèrent aux réunions intimes dont ils étaient l’âme, d’avoir dès-lors un public, faux pu- ' blic il est vrai, provisoire du moins, artificiel et par trop complaisant,’mais délicat, sensible aux beautés, et frémissant aux moindres touches. L’autre public, le vrai, le définitif, et aussi le plus lent à émouvoir , se dégrossissait durant ce • temps, et il en était encoreaux quolibets avec nos poètes, ou, qui mieux est, à ne pas même les connaître de nom , que déjà ceux-çi avaient une gloire. Ils durent à cette gloire précoce et restreinte de prendre patience, d’avoir foi et de poursuivre. Cependant Hugo, par son humeur active et militante, par son peu de pentt^chant à la rêverie sentimentale, ^ar son amour presque sensuel de la matière , et des formes . ^ et dés couleurs, par ses violens instincts dramatiques et son besoin de la foule, par son

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intelligence complète du moyen âge, mêmei laid et grotesque, .et les conquêtes infatigables qu’il méditait sur le présent, par tous les bords enfin et dans tous les sens , dépassait et devait bientôt briser le cadre étroit, l’étouffant huisclos, où les autres jouaient à l’aise, et dans lequel, sous forme de sylphe ou de gnome, il s’était fait tenir un moment. Aussi les marques qu’il en contracta sont légères, et se discernent à peine ; ses premières ballades se 'ressentent un peu de l’atmosphère où elles naquirent ; il y a trop sacrifié au joli; il s’y est trop détourné à la périphrase; plus tard, en dépouillant brusquement cette manière, il lui est arrivé, r ^ par une contradiction bien concevable, d’attacher une vertu excessive au mot propre, et de pousser quelquefois les représailles jusqu’à prodiguer le mot cru. A part ces ûiconvéniens passagers , l’influence de la période de la Muse n’entra point dans son œuvre; ces sücreries expirèrent à l’écorce contre la verdeur et la sève du jeune fruit croissant. Et puis la disso- ^ lution de la coterie arriva assez vite par l’effet d’un contrecoup politique. La chùte de M. de * .Chateaubriand mit la désunion dans les rangs

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royalistes, et une bouffée perdue de cet orage emporta en mille pièces le pavillon couleur de rose, guitares, cassolettes, soupirs etmandores;^ il ne resta debout que deux ou trois poètes.

On continua de se voir isolément et de s’aimer à distance. Hugo travaillait dans la retraite, et se dessinait de plus en plus. Vers i8a8, à cette époque que nous avons appelée le moment* calme et sensé de la restauration, le public avait fait de grands progrès; l’exaspération des. partis, soit lassitude, :<oit sagesse, avait cédé à un désir infini de voir , de comprendre et de juger. I^es romans, les vers, la littérature étaient devenus l’aliment des conversations,, des loisirs; et mille indices, éclos, comme un* mirage, à l’horison, et réfléchis à la surface de la société, semblaient promettre un âge de paisible développement où la voix d(js poètes serait entendue. Autour de Hugo , et dans l’abandon d’une intimité charmante, il s’en était formé un très-petit nombre de nouveaux; deux ou trois des anciens s’étaient rapprochés ; on devisait les soirs ensemble, un se laissait aller à l'illusion flatteuse qui n'était, après tout, qu’un vœu; on comptait sur un âge meilleur •

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qii’on se figurait facile et prochain. Dans cette confiante indifférence, le présent échappait inaperçu, la fantaisie allait ailleurs; le vrai moyen âge était étudié , senti, dans son architecture, dans ses chroniques, dans sa vivacité pittoresque; il y avait un sculpteur, un peintre parmi ces poètes, 'et Hugo qui, de ciselure et •de couleur, rivalisait avec touslesdeux. Les soi-

rées de cette belle saison des Orientales se passaient innocemment à aller voir coucher le soleil dans la plaine, à contempler du haut ' des tours de Notre-Dame les reflets sanglans de l’astre sur les eaux du fleuve; puis, au retour, à se lire les vers qu’on avait composés. , Ainsi les palettes se chargeaient à l’envi , ainsi s’amassaient les souvenirs. L’hiver, on eut \juelques réunions plus arrangées, qui rappe- ' lèrent peut-être par momens certains travers de l’ancienne Muse, et l’auteur de cet article doit lui-même se reprocher d’avoir trop poussé à l’idée du Cénacle, en le célébrant. Quoi qu’il en soit, cette année amena pour Victor ^ Hugo sa plus paisible et sa plus riche efflores-, cence lyrique: les Orientales sont, en quelque sorte, son architecture gothique du xv<^ siccl^

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comme elle, ornées, amusantes, épanouies. nulles poésies ne caractérisent plusbrillamracnt ‘ le clair intervalle où elles sont nées, précisément par cet oubli où elles le laissent, parle* désintéressement du fond, la fantaisie libre et courante, la Curiosité du style, et ce trône merveilleux dressé à l’art pur. Et , toutefois ,> pour sortir de la magnitique vision où il s’était*

' étalé et reposé, Victor Hugo n’atteiidit pas la révolution qui a soufflé sur tant de rêves. Là où d’autres eussent mis leur âge d’or, tâcliant de l’éterniser, — -‘lui, — ardent et inquiet, s’é- ^ tait vite retrouvé avec de plus vastes désirs. Par . flernani, donc, il aborda le drame, et par le* ’ drame, la vie active. Face à face désormais avec la foule, il est de taille à l’ébranler, à l’enlever dans la lutte; et nous avons, comme lui, confiance en l'issue. Après cela, faut-il l’avouer? qu’il y ait eu des regrets de notre part ,

' hommes de poésie discrète et d’intimité, à voir le plus entouré de nos amis nous échapper ■U. dans le bruit et la poussière des théâtres, on le , concevra sans peine; notre poésie aime le choix , et toute amitié est jalouse. Mais nous avons bientôt pep^que, même au ihilieu des

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plus enivrantes acclamations dramatiques , il y aurait toujours dans l’âme de Victor Hu^o un lyrisme caché, plus sévère, plus profond peutêtre, plus vibrant encore par. le refoulement, plus gravement empreint des images dispersées et des émotions d’une jeunesse irréparable. Le futur recueil dont on a lu" le prologue, sera pour le public la preuve de ceci, nous l’espé- <’ rons “

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« Il est pour la critique de vrais triomphes ; c’est quand les poètes qu’elle a de bonne heure compris et célébrés, pour lesquels, se jetant dans la cohue, elle n’a pas craint d’encourir d’.abord risées et injures, grandissent, se surpassent eux-mêmes, et tiennent au-delà des ' promesses magnibques, qu’elle, critique avanfcourière, osait jeter au public en leur nom. Car loin de nous de penser. que le devoir êt l’olHce de la critique consistent uniquement à venir après les grands artistes, à suivre leurs traces lumineuses , à recueillir , à ranger , à inventorier leur héritage, à orner leur monument de tout ce qui peut le faire valoir et l’éclairer. Cette critique-là sans doute a droit à nos res-

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