VICTOR HUGO, EN
térité est si curieiist?, s'évanouit dans une sorte de vague conjecture, ou se brise au hasard en quelques anecdotes altérées. L’incertitude planant sur les premières années d’ut) grand homme semblera peut-être à certaines gens plus poétique : pour moi, je ne vois pas ce que perdraient Corneille et Molière à ce que leurs comrnencemens fussent mieux connus. Nous ne sommes plus tout-à-fait aux temps homéri- ques où ûn nuage allait si bien sur un berceau. De nos jours, les poètes ont beau faire, la réalité les dent de toutes parts et les envahit; ils sont, bmi gré mal gré , un objet de publicité: f»n les coudoie, on les lithographie, on les lorgne à loisir , on a leur adresse dans l’almanach , et ce n’est qu’en vers que l’un d’entre eux a pu dire :
. ... ils passent, et le inonde ^ '■
^ Ne ronnait rien d’eux que leur voix.
Dotic, Victor-Marie Hugo naquit en 1802 (26 février), dans Hesançon , vieille ville espagnole^ de Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo, colonel du régdment en garnison , et de Sophie
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Trébuchet, fille d’un armateur de Nantes; d'un père soldat et d’une mère Vendéenne '■*. Ché- - tif et moribond , il n’avait que six semaines quand le régiment dut quitter Besançon pour •t l’île d’Elbe. L’enfant l’y suivit et y demeura jusqu’à l’âge de trois ans. La première langue qu’il balbutia fut l’italien des îles : la premièi^ nature qui se rcfléclnt dans sa prunelle fut cette âpre et sévère physionomie d’un lieu peu remarqué alors, désormais insigne. Cette jeune vie s’harmonisait déjà par des rapports anticipés et fortuits avec la grande destinée qu’elle devait célébrer un jotir ; ce frêle éc3l^eau invisible se mêlait déjà à la trame splendide , et courait obscurément au bas de la pourpre ' encore neuve dont plus tard il rehaussa *le lambeau.
En i8o5, l’enfant revint à Paris avec sa mère, qui se logea dans la rue de Clichy. Il allait à l’école rue du Mont-Blanc. Les souvenirs de ce temps ne lui retracent qu’une chèvre et un ♦ puits surmonté d’un saule dans la cour de la
,<■> On peut voir à l'trlklc J'iclor l/ugo de la Biographie publiée par M. de Boiijoslio, quelques autres délalb de famille et de généalo- ^ gie qo'il a semblé siiperQa de reprodqi'rt ailleim.
^ ' VICTOR HUGO, EN i83i. 333
. maison; il jouait là autour avec son jeune camarade Delon, depuis frappé d’une condam- ' • nation capitale dans l’affaire de Saumur, et mort en Grèce comqjandant de l’artillerie de lord Byron. En 1807, madame Hugo repartit en Italie avec ses fils pour rejointe son mari,
( gouverneur de la province d’Avelino, où il ex-
tirpait les bandes de brigands, entre autres . celle de Fra-Diavolo. L’enfant y resta jusqu’en 1809; il vu rapporta mille sensations * fraîches et graves , des formes merveilleuses de ^
défilés, de gorges, de montagnes, des perspec- *
tives gigantesques et féeriques de paysages, ' tels qu’ils se grossissent et qu’ils flottent dans la fantaisie ébranlée de l’enfance.
De 1 809 à 181 1 , le jeune Hugo demeura en « • France avec ses frères et sa mère. Madame Hugo, femme supérieure, d’un caractère viril et royal, comme dirait Platon , s’était décidée à ne pas voir le monde, et à vivre retirée dans ^
une maison située au fond du cul-dc-sac des Feuillantines, faubourg Saint-Jacques, pour . mieux vaquer à l’éducation de ses fils. Une. tendresse austère et réservée, une discipline régidière, impérieuse, peu de familiarité, nul
.VICTOR HUGO, EN i8Ti.
mysticisme, des entretiens suivis^ instructifs et plus sérieux que renfance, tels étaient les grands traits de cet amour maternel si profond, si dévoué, si vigilant, et de l’éducation qu’il lui dicta envers ses fils , envers le jeune Victor en particulier. Un incident presque merveilleux, jeté au^ein de cette vie de couvent, dut -■ aussi influer beaucoup sur l’esprit et la gravité précoce de l’enfant poète. Le général La Horie, compromis en i8o4 dans l’affaire de Moreau , était parvenu à se dérober aux poursuites en • ' se cachant chez un ami. Il y tomba malade, et un jour qu’il avait entrevu quelque inquiétude * sur la physionomie de son hôte, craignant de. lui être un sujet de péril, et dans l’exaltation de la fièvre qui l’enflammait, il se fit transpor-* ter le soir même, sur un brancard , rue de Çlichy, oii madame Hugo logeait alors. Madame Hugo, généreuse comme elle était, n’hésita pas à recueillir l’ami- de son mari, et le garda deux ou trois jours. Sa fièvre passée, La Horie put sortir et chercher une retraite plus .sûre.
En 1 809 , après bien des épreuves et des fuites hasardées, il revint frapper à la porte de madame Hugo; mais cette fois la retraite était
VICTOR HUGO, EN i83i.
profonde, l’asile était sûr, et il y demeura. Il y demeura prè.s de <leu.\ ans, aiché à tous, , vivant dans tine petite chambre à l’extrémité d’un corps-de-logis désert. La plus douce occupation du guerrier philosophe, au milieu de cette inaction prolongée qui le dévorait, était
* de s’entretenir avec le jeune Victor, de le prendre sur ses genoux , de lui lire Polybe en fran- V * çais, s’appesantissant à plaisir sur les ru.ses et les machines de guerre , de lui faire expli- .
* quer Tacite en latin ; car l’intelligence robuste
de l’enfant mordait déjà à cette forte nourri- • j
* ture. Un ancien prêtre marié, bon homme, ûi. de L.ÎI Rivière, lui avait débrouillé, à lui ' et à ses frères, les premiers élémens, et la. méthode libre du maître s’était laissée aller à l’esprit rapide des élèves. Cependant La Horie ,
» par^'Suite d’une machination odieuse, dont l’auteur, alors puissant, vit encore, et que' '* M. Victor Hugo se propose de révéler un jour, futdécouvert,arrétéauxFeuillantines,en i8i I, et jeté de là dans le cachot d’où il ne sortit ' .
que pour mourir avec Malet. On sent quelle . impression profonde et amère durent jeter dans
* l’âme ardente du jeune enfant de l’empire, et
35^5 VICTOR HUGO, EN i83i. ,
les discours du iiiécuntent, et le supplice dela,^ victime : cela le préparait dès-lors à son royalisme de i8i4- A côté de ce souvenir sanglant et fatal, les Feuillantines lui en laissèrent d’autres plus doux. Dans Is Dernier jour d’un Condamné, il s’est plu à rappeler le vieux puisard, ^ la charmante Pépita l’espagnole, et le tome II ‘ des Voyages de Spallanzani ; ailleurs il parle de V escarpolette sous les marronniers ; le dôme ; gris et écrasé du Val-de-Grâce, si njélancolique à voir entre la verdure des arbi'cs, lui appa- * raît sans doute encore toutes les fois qu’il se ' représente des jardins de couvent: c’est aussi • dans ce lieu de rêverie qu’il commença de connaître et d’aimer cette autre Pépita non moins charimuite, la jeune enfant qui, plus tard , devint sa femme. Jj^
Au printemps de 1811, il j)artit av^'^ sa • mère et ses Irèrcs pour l’Espagne, où il rejoignit son père, général dès 1809, puis premier majordome du palais et gouverneur de deux * provinces; il logea quelque temps au palais Macerano^ à Madrid, et de là fut mis au séminaire des nobles, où il resta un an ; on le destinait à entrer dans les p;iges du roi Joseph, qui
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VICTOR HUGO, EN i8Si.
l’aimait beaucoup. C’est à ce séjour au collège» des nobles qu’il faut rapporter les combats d'enfans pour le grand Empereur, dont le .poète fait quelque part mention. On ne se battait pas moins qu’à coups de couteaux, et l’un des frères de Victor fut grièvement blessé dans l’un de ces petits duels à l’espagnole. En i8xa, comme les événeraens devenaient menaçans à l’horizon, et que les trônes groupés autour de l'empire craquaient de toutes parts, madame Hugo ramena à Paris ses deux fils cadets, Eugène et Victor; l’aîné, déjà sous-lieutenant, demeura avec son père. Elle reprit son logement des Feuillantines, et leur fit achever, sous ' le vieux M. de la Rivière, leur éducation classique; Tacite et Juvénal furent toujours la moelle de lion dont ils se nourrirent. Les idées religieuses tenaient très-peu de place dans cette,, forte et chaste discipline. Le fond de la philo- * Sophie de leur mère était le voltairianisme, et, femme positive quelle était, elle ne s’inquiéta pas d’y substituer une croyance pour ses fils. Tous deux, le jeune Victor surtout, avaient rapporté de l’Espagne, outre la connaissance pratique et l’accent guttural de cette belle
VICTOR HUGO, EN i85i.
■langue, quelque chose de )a tenue castillane, un redoublement de sérieux, une tournure d'esprit haute et arrêtée, un sentiment supérieur et confiant , propice aux grandes choses. Ce soleil de la Sierra , en bronzant leur caractère, avait aussi doré leur imagination. Victor commença, à treize ans, au hasard, ses premiers vers; il s’agissait, je crois, de Roland et de chevalerie. Quelques dissidences domestiques, élevées précédemment entre leur mère et le général , et qu’il ne nous appartient pas de pénétrer, avaient réveillé au foyer des Feuillantines les sentimens déjà anciens d’opposition à l’empire, çt la mère vendéenne, l’enfaiit élève de La Horie, se trouvèrent tout naturellement royalistes quand l’heure de la première restauration sonna.
Victor Hugo n’avait que douze ans; une idée singulière, bizarre dans sa forme, le préoccupait au milieu de ce grand changement politique; il se disait que c’était déchoir pour la France de tomber d’un Empereur à un Roi. Mais, à part cette velléité d’orgueil national qui se prenait à un nom, ses vœux et ses penchans, d’accord avec tout ce qu’il entendait autour
VICTOR HUGO, EN i85i. S39
* * • de lui , étaient pour l’ordre nouveau. 11 passa
cette année , non plus aux Feuillantines , mais « *
rue Chercbe*Midi, en face des Conseils de guerre, à étudier librement, à lire toutes sortes de livres , mêmè les Contemporaines de Rétif, à apprendre seul la géographie, à rêver, et surtout à accompagner chaque soir sa mère dans la maison de la jeune lillc qu’il épousa par la suite, et dont en secret son cœur était déjà violemment épris. Vinrent les cent jours : les dissidences domestiques^ entre madame Hugo et le général s’étaient envenimées: celui-ci, redevenu influent, usa des droits de père, et reprit d’autorité ses deux fils: ce qni augmenta encore la haine des enfans contre le gouvernement impérial. Comme il les destinait à l’École polytechnique , il les plaça dans la pension Cordier et Décote , rue Sainte-Marguerite; ils y restèrent jusqu’en 1818, et suivirent de là les cours de philosophie , de physique et de mathématiques aucoIlégedeLouis-le-Grand. L’aptitude d’Eugène et de Victor pour les mathématiques frappa beaucoup leurs maîtres; ils obtinrent itiéme des accessits au concours de rUniversité. I.es solutions habituelles qu’ils
5/,o' VICTOR HUGO, EN i83i.
donnaient des problèmes étaient promptes, rigoureuses, mais en même temps indirectes, ' imprévues, d’une construction singulièrement rare et d’une symétrie compliquée. En i8i6, après la seconde restauration , Victorcomposa, dans ses momens de loisir, une tragédie classique de circonstance sur le retour de Louis XVI II, avec des noms égyptiens : elle avait pour titre Jrtamène. En 1 8 1 7 , il en commença une autre intitulée Athélie ou les Scandinaves^ mais il n’alla qu’à la lin du troisième acte, et s’en dégoûta à mesure qu’il avançait ; son goût se fit plus vite que sa tragédie. Cette même année, il avait envoyé de sa pension , au concours de l’Académie française, une pièce de vers sur les Avantages de l'Étude^ qui obtint une mention. Ce concours eut cela de particulier que MM. lÆbrun , Casimir Delavigne, Saiiitine et Loyson y débutèrent également. La pièce du jeune poète de quinze ans se terminait par ces vers :
• Aloi , qui toujours fuyant les cités et les cours, De trois lustres à peine ai vu finir le eours.
VICTOR HUGO, EN i83i. • 34i
Elle ptirut si remarquable aux juges qu’ils ne purent croire à ces trois lustres , à ces quinze ans de l’auteur , et , pensant qu’il avait voulu surprendre par une supercherie la religion du respectable corps, ils ne lui accordèrent qu’une mention au lieu d’un prix. Tout ceci fut exposé dans le rapport prononcé en séance publique par M. Raynouard. Un des amis de Victor, qui assistait à la séance , courut à la pension Cordier avertir le quasi-Liuréat, qui était en train d’une partie de barres et ne songeait plus à sa pièce. Victor prit ^on extrait de naissance , et l’alla porter à M. Raynouard , qui fut tout stupéfait comme d’une merveille; mais il était trop tard pour réparer la méprise. M. François de Neufchâteau , qui avait été aussi dans son temps un enfant précoce, adressa à Victor Hugo des vers de félicitation et de confraternité. On y lisait , entre autres choseé :
Dans ce concours heureux brillaient de toutes parts
Le sentiment, le charme et l’amour des beaux-arts.
Sur quarante rivaux qui briguaient son suffrage.
Est-ce peu qu'aux traits scduisans
De votre muse de quinze ans .
VICTOR HUGO, EN iS3i.
L’Académie ait dit : • Jeune homme, allons ! courage f «. Tendre ami des neuf scrurs, mes bras vous sont ourerts; Tenez, j’aime toujours tes vers.
Ce digne et naïf littérateur, lorsqu’il entendait plus tard retentir les succès bruyans, parfois contestés ,'de celui qui était devenu un homnie^- '' ne pouvait s’empêcher de dire avec componction : « Quel dommage! il se perd; il prometn tait tant 1 jamais il n’a fait si bien qu’au dé>
» but. »
En 1 8 1 8 , les deux frères obtinrent du général ’ ■ Hugo la grâce de ne pas entrer à l’École polytechnique, bien qu’ils fussent prêts par leurs ■ études. Eugène avait gagné un prix aux jeux floraux; l’émulation de Victor en fut excitée; il concourut à son tour, tout en prenant ses ' inscriptions de droit, et remporta deux prix coup sur coup , en 1819 : Tun pour la Statue de Henri IV, l’autre pour les Vierges de Verdun. L’Académie des jeux floraux, en couronnant ces odes, éprouva plus d’étonnement encore que l’Académie française n’en avait eu précédemment, et M. Soumet écrivait de Tou-
VICTOR'HVGO, EN i83i. S^î
louse,'au jeune lauréat : • Vos dix*sept ans » n’ont trouvé que des incrédules. »
U Ode sur la Statue de Henri IV avait été \ composée en une nuit. Voici comment : madame Hugo était malade d’une fluxion de poitrine, et chacun de ses fils la veillait à son tour.
La nuit du 5 au 6 février, c’était le tour de / Victor. Sa mère, qui tenait beaucoup (car elle
y croyait déjà) à la gloire future de son fils , re- ‘ ' , gretta qu’il eût laissé passer un concours sans s’y essayer : les pièces , en effet , devaient être envoyées à Toulouse avant le 1 5 , et il aurait fallu que Victor eût expédié la sienne dès le lendemain matin pour qu’elle pût arriver à temps. Ija malade s’endormit sur ce regret, et, le lendemain , au réveil, elle trouva pour bonjour l’ode pieuse composée à son chevet , et le papier , mouillé de ses larmes de mère , partit dans la journée même. ^
En i8ao, un troisième prix remporté pour Moïse sur le Nil valut à Victor le grade de maltre-ès-jeux floraux. Les années 1 8 1 9 et 1 8ao furent sans doute les plus* remplies, les plus laborieuses, les plus ardentes, les plus décisives de sa vie. Amour, politique, indépendance.
344 VICTOR HUGO, lEN 1 83 i.
chevalerie et religion , pauvreté et gloire, étude opiniâtre, lutte contre le sort en vertu d’une' volonté de fer, tout en lui apparut et grandit à la fois à ce degré de hauteur qui constitue le génie. Tout s’embrasa, se tordit, se fondit * intimement dans son être au feu vnlcanien des passions , sous le soleil de canicule de la plus âpre jeunesse, et il en sortit cette nature d’un alliage mystérieux , où la lave bouillonne sous le granit, cette armure brûlante et solide, à la ^ poignée éblouissante de perles , à la lame brune . . et sombre , vraie armure de géant trempée aux , • • lacs volcaniques. Sa passion pour la jeune fille qu’il aimait avait fini par devenir trop claire aux deux familles, qui, répugnant à unir un • couple de cet âge et sans fortune, s’entendirent pour ne plus se voir momentanément. Il a con- ’ ' ’ sacré cette douleur de l’absence dans une pièce intitidée Premier Soupir; une tristesse douce et fière y est empreinte. Mais ce qu’il n’a pas dit et ce que je n’ai le droit ici que d’indiquer, c’est la fièvre de son cœur durant ces années continentes et fécondes, ce sont les ruses, les plans , les intelligences de cet amour merveilleux qui est tout un roman. Han d’Islande y >
VICTOR HUGO, EN i83i. 345
qui le croirait? Han d’Islande, commencé dès i8ao, et qu’il ne publia par suite d’obstacles matériels qu’en i8a3, devait être, à l’origine et dans la conception première, un tendre message d’amour destiné à tromper les argus , et à n’étre intimement compris que d’une seule jeune fille. On se rappelle, en effet, les scènes délicieuses de cet ouvrage étrange, la pureté virginale d’Ordener, le baiser d’Éthel dans le long corridor; le reste n’eût été qu’un fond noirci , un repoussoir pour faire ressortir le tableau, une ombre passagère et orageuse de désespoir. Durant ce même temps, Victor Hugo composait son premier volume d’odes royalistes et religieuses. On sait comment son royalisme lui était venu. Quant à la religion, elle lui était entrée dans le cœur par l’imagination et l’intelligence; il y voyait avant tout la plus haute forme de la pensée humaine, la plus dominante des perspectives poétiques. Le genre de monde qu’il fré- , quentait alors, et qui l’accueillait avec toutes < sortesde caresses, entretenaitjournellementrespèce d’illusions qu'il se faisait à lui-même sur V, ses croyances. Mais le fond de sa doctrine pobtique était toujours l’indépendance person-
34« TICTOA HUGO, ER i83i.
nelie; et le philosophisme positif de sa première éducation , quoique recouvert des symboles catholiques, persistait obscurément des- ' sons. Aidé de ses frères et de quelques amis, il i rédigeait dans ce temps un recueil périodique intitulé le Conservateur littéraire^ dont la collection forme trois volumes. Il y écrivit une foule de vers politiques et d’articles critiques qui n’ont jamais été reproduits, et qu’il est difficile aujourd’hui de reconnaître sous les ini- • tiales diverses et les noms empruntés dont les signait l’auteur. I^es traductions de Lucain et de Virgile, par M. d’A’uverney, les Tu et les Vous, Épitre à Brutus, par Aristide, appartiennent réellement à Victor Hugo; la facture ' de ces vers est classique^ c’est-à-dire ferme et ’ ’ pure; ce sont d’excellentes études de langue, ^ et, dans la satire, l’auteur a la verve amère et mordante. Je recommanderai encore plusieurs articles sur Walter Scott, un sur Byron, un sur Moore, un sur les premières Méditations poétiques qui avaient paru d’abord sans nom d’auteur. Ce qui domine dans ce dernier et remarquable jugement, c’est un cri de surprise, un étonnement profond qu’un tel poète s’élève,
VICTOR miGO, E« 18Î1.
Hf
qu’un tel livre paraisse, un grain de sévérité littéraire et puriste, un sourire de pitié au siècle qui se dispose sans doute à railler le noble inconnu. Je ne puis résister à en donner quelques phrases; le critique vient de faire une citation : K A de pareils vers, dit-il, qui ne s’é- » crierait avec La Harpe : Enlendez-vous le V chant du poète?,.. Je lus en entier ce livre » singulier, je le relus encore, et, malgré les U négligences, les néologismes, les répétitions r » et l’obscurité que je pus quelquefois y re- » marquer, je fus tenté de dire à l’auteur : « Ckju- . » rage, jeune homme; vous êtes de ceux que » Platon voulait combler d’honneurs et ban- » nir de sa république. Vous devez vous atten- » dre aussi à vous voir banni de notre terre » d’anarchie et d’ignorance; et il manquera à a votre exil le triomphe que Platon accordait » du moim aux poètes, les palmes, les fanfa- » res et la couronne de fleurs. » Victor Hugo ne connut Lamartine que deux ans plus tard, en 1 8a I , par l’intermédiaire de l’abbé de Rohan; ilvoyaitdéjà M. de Bonald, surtout M. de La Mennais. M. de Chateaubriand , dans une note du Conservateur, l’ayant q\ialilié d'En/ani
VICTOR HUGO; EN i8îi.
sublime, Victor Hugo, conduit par M. Agier, l’alla remercier, et il s’ensuivit une liaison de bienveillance d’une part, d’enthousiasme de •- l’autre , qui , durant quatre ou cinq ans , s’entretint très-vive et très-cultivée.
Un mot encore sur cette période du Conservateur littéraire, et sur les deux frères, Eugène et Victor, qui en étaient les rédacteurs assidus. L’un et l’autre jeunes, à peu près obscurs, livrés à des convictions ardentes, exagérées, plus hautes et plus en arrière que le présent ; avec un fonds d’ironiesérieuse et d’austère amertume, unique en de si fraîches âmes; tous deux raidis contre le flot vulgaire , en révolte contre le torrent , le pied sur la médiocrité et la cohue; examinant, épiant avec anxiété, mais sans envie, les œuvres de leurs rivaux plus hâtés , et sans relâche méditant leur propre gloire à eux-mêmes, ils vécurent ainsi d’une vie condensée, rapide, haletante poür ainsi dire. Avant que la lumière et l’harmonie pussent se faire en eux, bien des orages gros d’éclairs, bien des nuées tumultueuses et grondan- ■ tes balayèrent leur face , et s’abattirent dans rinsoninie sur leur sourcil visionnaire . comme
VICTOR HUGO, EN i83i.
dit WordswortFi en parlant du front des poètes.’ ' Eugène surtout (à qui nous devons bien, puisque nous l’avons nommé, ce triste et religieux souvenir); adolescent mélancolique, plus en proie à la lutte, plus obsédé et moins triomphant de la vision qui saisit toutes les âmes au seuil du génie et les penche , échevelées , à la limite du réel sur l’abîme de l’invisible, Eugène a exprimé dans le recueil cette pensée pénible, cet antagonisme désespéré , ce Duel du précipice; la poésie soi-disant Erse, qu’il a composée sous ce nom , est tout un symbole de sa lugubre destinée. Les nombreux articles de critique dans lesquels il juge les ouvrages et drames nouveaux, respirent une conscience profonde, et accusent un retour pénétrant sur lui-inéme, un souci comme effaré de l’avenir. Après le succès de \a Marie Stuart M. Lebrun, il écrivait : « En général , une chose nous a » frappé dans les compositions de cette jeu- » nesse qui se presse maintenant sur nos théà- » très; ils en sont encore à se contenter facile- » ment d’eux-mémes; ils perdent à ramasserdes » couronnes un temps qu’ils devraient consa- » crcr à de' courageuses méditations ; ils réussis-
35o' VICTOR HUGO, Elf i8Si.
» s«at, mais leurs rivaux sortent joyeux de leurs • triomphes. Veillez, veillez, jeunes gens; re- » cueillez vos forces, vous en aurez besoin le «jour de la bataille : les faibles oiseaux pren- »nent leur vol tout d’un trait; les aigles ram- ■ pent. avant de s’élever sur leurs ailes. » Et pourtant son hardi et heureux frère ne rampait déjà plus. ’’
Victor Hugo perdit sa mère en i8ai : ce fut pour lui une affreuse doideur, tempérée seulement par l’idée que son mariage n’était plus désormais si impossible. Il passa une année dans une petite chambre rue Mézières, puis rue du Dragon , étudiant et travaillant à force, jaloux de prouver à son père qu’il pouvait se suffire à lui-même. Le parti dit royaliste arrivait aux af&ires dès cette époque; Hugo jeune, non envié encore,* caressé de tous, eût pu aisément se laisser porter et parvenir vite et haut.'" Sa fortune en dépendait; et le seul obstacle alors à son mariage , à son bonheur, c’était sa fortune ! Dans cette crise ilélicate , il demeura opiniàtrément 'fidèle à la dignité morale , à la gloire, à la po^iè, à l’avenir. Des insinuations lui furent faites; il ne les releva pas, et se tint
VICTOR HUGO, Elf iSSi. J5i
â l’écart, pur de toute congrégation et de toute intrigue. Il ne demanda rien , ne voulut rien , ' et voici à quelle occasion seulement il reçut une pension du roi.
C’était après la conspiration de Saumur: Delon , son ancien camarade d'er£ance , venait d’être condamné à mort , et la police cherchait à l’atteindre. Victor avait cessé de le voir depuis quelques années, à cause de la profonde division de leurs sentimens politiques. Mais il apprend son danger ; il avait deux logemens , celui de la rue du Dragon , qu’il occupait , et celui de la rue Mézières, abandonné depuis peu etdisponible; vite il écrit à la mère de Delon , lui offrant un asile sûr pour son 61s. « Je suis «trop royaliste, madame, lui disait-il, pour » qu’on s’avise de le venir chercher dans ma » chambre. » La lettre fut simplement adressée à madame Delon , femme du lieutenant-deroi, à Saint-Denis, et mise à la poste. Nulle réponse : Delon s’était déjà soustrait aux poursuites. Deux ans après, comme Hugo passait la soirée chez un académicien long-temps mêlé à l’administration secrète , celui-ci , à propos . d’un incident de la conversation , le plaisanta'
3Sü , . VICTOR HUGO, EN i83i.
sur ses intelligences avec les conspirateurs, et lui fit une leçon de prudence. Hugo n’y comprenait rien : il fallut lui expliquer que, dans le temps, sa lettre avait été décachetée à la poste, et mise le soir même sous les yeux du roi Louis XVIII, comme c’était l’usage pour toutes les révélations de quelque importance. I^uis XVIII, après l’avoir lue, avait dit : « Je » connais' ce jeune homme; il se conduit en ceci «avec honneur; je lui donne la prochaine » pension qui vaquera. i La lettre , recachetée par les suppôts de police, n’était pas moins arrivée à madame Delon, qui aurait pu donner dans le guet-apens. D’autre part , le brevet de pension était aussi arrivé à Victor Hugo vers l’époque où parut son premier volume d’Odes, et il avait attribué cette faveur royale à sa publication récente; il n’en sut que plus tard la vraie origine.
Victor Hugo, après avoir passé la belle saison de 182a à Gentilly, près de la famille .de sa fiancée, se maria au mois d’octobre, et dès lors son existence de poète et d’homme fut fondée telle qu’elle nous apparaît aujourd’hui; elle n’a fait, depuis ces neuf années, que
VKTOR HUGO, EN‘i83i.
monta' et s’élargir sur cettebase première. Voici une liste complète de ses travaux jusqu’à ce jour:
Le premier volume d’jOdes, publié en juin i8aa; ‘
Hand Islande y publié en janvier i8a3;.
Le second volume A' Odes et Ballades y publié en février 1 824 ; ’ '
La Muse française: ce recueil,* qui commence en juillet 1823, et finit en juillet i8a4 > comprend plusieurs articles de Hugo;
Bug Jargaly publié en janvier 1826; Relation dun voyage au Mont-Blanc, fait en 1825 avec M. Ch. Nodier: le manuscrit vendu n’a pas été publié ;
troisième volume d’Offei, publié en octo- ’ bre 1826; ‘‘
CroTTKt'e//, publié en décembre 1827;
Les On'cntofef, publiées en décembre 1828; Le dernier Jour d’un condamné, publié en janvier 1 829 : cette même année, il fait Marion Delorme en juin, et Hernani en septembre; //ernam, joué le 26 février i83o;
Une Préface 'aux poètes de Dovalle ;
J54 ' VICTOR HUGO; eIh i85i.
Notre-Dame de Paris ^ publié le i5 mars i83i.
.•Telles sont les réponses de Victor Hugo aux détracteurs que sa gloire troissante a soulevés; telles sont les marques de ses pas infatigables dans la carrière. Cfiaque degré vers le temple a son autel, et quelquefois double ; chaque année dans ses domaines a plus d'une moisson. Sa course lyrique, qui est bien loin d’être close, offre pourtant assez d’étendue pour qu’on en saisisse d’un seul regard le cycle harmonieux; mais il n’est encore qu’au seuil de l’arène dra- • '■ matique ; il y entre dans toute la maturité de son observation, il s’y pousse de toutes les puissances de son génie. L’avenir jugera. Mais re- . venons encore. • . . ’ •
Depuis {neuf ans, la vie de Victor Hugo n’a pas changé; pure I grave, honorable, indépendante, intérieure, magnifiquement ambitieuse
dans son désintéressement, de plus en plus tournée à l’œuvre grandiosequ’il se sent appelé à accomplir. Ses opinions politiques et religieuses ont subi quelque transformation avec l’âge et '• la leçon des événemens ; ses idées de poésie et
lT
VtÔrOR HUGO, en' i83i.
d’art sp sont de jour en jour étendues ét affermies. Sa 6èvre de royalisme passée , il est re- • venu à la liberté , mais à la liberté vraie , plé- ^ nière et pratique , à celle que bien des libé- • raux n’ont jamais comprise, et que nous récla- , mons vainement encore. En même temps que le culte d’une pâlé^et morte dynastie slévanoùissait dans l’àme sévère du poète, celui de Napoléon y , surgissait rayonnant de merveilles, et ' Victor Hugo devenait le (hantre élu de cette gloire à jamais chère au siècle :
NtpoltïoD, soleil dont je suis le Memnon I...
A l’Emperêur tombé dressant dans l’ombre un temple..
Dès i8a4 > lors de la retraite de M. Chateaubriand, il- avait pris parti pour l’oppositiori. . I>a f)rémière marque éclatante qu’il en donna futl’Of/e fl la Colonne, publiée en février 1 827. Le général Hugo, qui ne mourut qu’en 1828, vécut assez pour jouir avec larmes de ce tro- « phée tout militaire, que dédiait sou fils aux vétérans de l’empire. En août 1829, Victor Hugo refusa la pension que M. de La Bourdonnaye s’empressait de lui offrir en dédommagement
VICTOR HUGO, EN i&3i.
desobstacles ministériels opposés à ^artora Z>e- /or/ne. lia révolution de juillet le trouva donc libre, sans obligation politique, ayant donné, des gages au pays, prêt à lui en donner encore.* Il a chanté les Trois jours dans les plus beaux vers qu’ils aient inspirés ; il a vengé par une deuxième Ode à la Colonne les mânes de Napoléon, qu’outrageait une chambre pusil- •lanime. Les voûtes du Panthéon. ont retenti de sa cantate funèbre çn l’honneur des morts de juillet. Ÿoilà jusqu’à ce jour les principaux faits de cette vie du poète; il nous reste seule- ^ ment à en caractériser plus en détail deux' ■«portions qui se mêlent intimement à la chro- -nique fugitive de notre poésie contemporaine;
' ce sont les deux périodes que j’appellerai de /a Musc, française et du Cénacle.
Si l’on se rejiorte j«ir la pensée vers’l’.'fnnée 1 8a3 , à cette brillante ivresse du parti royaliste,
, dont les gens d’hônneur ne s’étaientpas encore séparés, au triomphe récent delà guerre d’Es-' pagne, au désarmement du carbonarisme à l’in- ' térieur , à l’union décevante des liabiles et des éloquens, de M. de Chateaubriand et de M. de Villèle; si, faisant la part des passions, de
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