‹ CritiquesChapitre 21 sur 31 · VICTOR HUGO, EX · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO, EX

Avec ce siècle do rénovation confuse. Celle tristesse du ciel et de l’horizon, cette j)iété du poète réduite à la famille, est un attrait, une convenance, une vérité déplus, en nos jours de ruine, au milieu d’une société dissoute, qui se trouve provisoirement retombée à l’état élé- % * mentaire de famille, à défaut de patrie et de

Dieu. Ce que le poète fait planer là- dessus d’in- * *

quiet, d’interminable, d’éperdu en rêverie , ne sied pas moins à nos agitations insensées. Ce livre, avec les oppositions ^u’il enferme, est un nuroir sincère : c’est l’hymne d’une grande .àme qui a su se faire Tine sorte de bonheur à une époque déchirée et douloureuse , et qui le chante.

DIDEROT

J’ai toujours aimé les correeponclauces,' lés conversations, les pensées, tous les détails du .^' airactère, des mœurs, de la biographie en un JJ mot, des grands écrivains; surtout quand cette F J biographie comparée n’existe pas déjà rédigée f par un autre, et qu’on a pour son propre ‘ J compte à la construire , à la composer. On s’enferme pendant une quinzaine de jours avec les écrits d’un mort célèbre, poète ou philo- * * sophe; on l’étudie, on le retourne, on l’inter-

^ roge à loisir; on le fait poser devant soi ; c’est • presque comme si l’on passait quinze jours à v‘ la campagne à faire le portrait ou le buste de Byron, de Scott, de Goethe; seulement on est

Pi

DIDEROT

plus à l’aise avec son modèle, et le tète-à-lête , en même temps qu’il exige un peu plus d’attention, comporte beaucoup plus de familiarité. Chaque trait s’ajoute à son tour, et prend place de lui-même dans cette physionomie qu’on essaie de reproduire ; c’est comme clia- ^ue étoile qui apparaît successivement sous le regard et vient luire à son point dans la trame d’une belle nuit. Au type vague, abstrait, général, qu’une première vue avait embrassé, se mêle et s’incorpore par degrés une réalité individuelle , précise , de plus en plus accentuée et vivement scintillante; on sent naître, on voit venir la ressemblance; et le jour, le moment où l’on a saisi le tic familier, le sourire révélateur, la gerçure indéfinissable, la ride intime et douloureuse qui se cache en vain sous les cheveux déjàclair-semés, — à ce moment l’analyse disparaît dans la création, le portrait parle et vit, on a trouvé l’homme. Il y a plaisilen tout temps à ces sortes d’études secrètes, ^t il y aura toujours place pour les productions , qu’un sentiment vif et pur en saura tirer. Toujoui-s, nous le croyons, le goût et l’art donneront de l’à-propos et quelque durée aux oeuvres

DIDEROT

les plus courtes et les plus individuelles, si, en exprimant une portion même restreinte de la nature et de la vie, elles sont marquées de ce sceau unique de diamant, dont l’empreinte se reconnaît tout d’abord, qui se transmet inaltérable et imperfectible à travers les siècles , et qu'on essaierait vainement d’expliquer ou de contrefaire. Les révolutions passent sur les peuples, et font tomber les rois comme des têtes de pavots; les sciences s’aggrandissent et accumulent; les philosophies s’épuisent; et cependant la moindre perle , autrefois éclose du cerveau de l’homme, si le temps et les barbares ne l’ont pas perdue en chemin , brille encore aussi pure aujourd’hui qu’à l’heure de sa naissance. On peut découvrir demain toute • l’Égypte et toute l’Inde, lire au cœur des religions antiques, en tenter de nouvellés, l’odé d’Horace à Lycoris n’en sera, ni plus ni moins, une de ces perles tlonl nous parlons. T>a science, If» philosophies, les religions, sont là, à côte, avec leurs profondeiirs et leurs gouffres .souvent insondables; qti’importe? elle, la perle Hmpideet une fois née, se voit fixe au haut de son rocher, sur le rivage , dominant cet océan

blDEROT.

blDEROT. 389

qui remue et varie sans cesse; plus humide, plus cristalline, plus radieuse au soleil après chaque tempête. Ceci ne veut pas dire au moins que la perle et l’océan d’où elle est sortie un jour , ne soient pas liés par beiiucoup de rapports profonds et mystérieux, ou, eu d’autres termes, que l’art soit du tout indépendant de la philosoj)hie , «le la science, et des révolutions d’alentour. Oh! pour cela, non; chaque océan ddnne ses perles, chaque climat les mûrit diversement et les colore; les coquillages du golfe Persique ne sont pas ceux de l’Islande. Seulement l’art, dans la force de génération qui lui est. propre, a quelque chose de fixe, d’accompli, de définitif, qui crée à un moment donné et dont le produit ne meurt plus ; qui ne varie pas avec les niveaux; qui n’expire ni ne grossit avec les vagues; qui ne se mesure ni au poids ni à la brasse, et qui, au sein des couransles plus mobiles, organise luie certaine quantité de touts, grands et petits, dont les plus choisis et les mieux venus, une fois estraits de la masse flottante, n’y peuvent jamais rentrer. C’est ce qui doit consoler et soutenir les artistes jetés en des jours d’orages. Partout

DIDEROT

il y a moyen pour eux de produire quelque chose; peu ou beaucoup, l’essentiel est que ce quelque chose soit le mieux, et porte en soi, précieusement gravée à l’un des coins, la marque éternelle. Voilà ce que nous avions besoin de nous dire avant de nous remettre, nous, critique littéraire , à l’étude curieuse de l’art , et à l’examen attentif des grands individus du passé; il nous a semblé que, malgré ce qui a éclaté dans le monde et ce qui s’y rêmue encore , un portrait de Régnier , de Boileau , de I.Æ Fontaine, d’André Chénier, de l’un de ces hommes dont les pareils restent de tout temps fort rares, ne serait pas plus une puérilité aujourd’hui qu’il y a un an ; et en nous prenant cette fois à Diderot, philosophe et artiste, en le suivant de près dans son intimité attrayante, en le voyant dire, en l’écoutant penser aux heures les plus familières , nous y avons gagné du moins, outre la connaissance d’un grand homme de plus, d’oublier pendant quelques jours l’affligeant spectacle de la société environnante, tant de misère et de turbulence dans les masses, un si vague effroi, un si dévorant égoïsme dans Içs classes élevées, les gouverue-

'it'

DIDEROT

3ÿi

mens sans idées ni grandeur, des nations héroïques qu’on immole, le sentiment de patrie qui se perd A que rien de plus large ne remplace, la religion retombée dans l’arène d’où elle a le monde à reconquérir, et l’avenir de plus en plus nébuleux, recélaiit un rivage qui n’apparaît pas encore.

Il n’en était pas tout-à-fait ainsi du temps de Diderot. L'œuvre de destruction commençait alors à s’entamer au vif dans la théorie philosophique et politique; b tâche, malgré les,^ difficultés du moment, semblait fort simple, les obstacles étaient bien tranchés, et l’on se portait à l’assaut avec un concert admirable et des espérances à la fois prochainf» et infinies. Diderot, si diversement jugé, est de tous les . hommes du dix-huitième siècle celui dont la personne résume le plus complètement l’insurrection philosophique avec ses caractères les , plus larges et les plus contrastés. Il s’occupa j peu de politique , et la laissa à Montesquieu , à Jean- Jacques et à Raynal ; mais en philosophie il fut en quelque sorte l’âme et l’organe du siècle, le théoricien dirigeant par excellence. Jean-Jacques était spiritualiste, et par

ir • ■

V jf - *

Page 1