‹ CritiquesChapitre 22 sur 31 · TV · texte numérisé non relu

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DIDEROT

iiioincns une espèce de calviniste socinien : il niait les arts, les sciences, l’industrie, la perfectibilité, et par toutes ces faces heurtait son siècle plutôt qu’il ne le réfléchissait. 11 faisait ^ à plusieurs égards exception dans cette sociétélibertine, matérialiste et éblouie de ses propres lumières. D’Alembert était prudent,' circonspect, sobre et frugal de doctrine, faible et timide de caractère, sceptique en tout ce qui sortait de la géométrie ; ayant deux paroles, une pour le public , l’autre dans le privé, philosophe de l’école de Fontenelle; et le dix-huitième siècle avait l’audace au front, l’indiscrétion sur les lèvres, la foi dans l’incrédulité, le débordement des discours , et lâchait la vérité ’ et l’erreur à pleines mains. Buffon ne manquait pas de foi en lui-méme et en ses idées, mais il ne les prodiguait pas; il les élaborait à part, et ne les émettait que par intervalles, sous une forme pompeuse dont la m.âgnificence était à ses yeux le mérite trio.mphant. Or le dix-huitième siècle passe avec raison pour avoir été prodigue d’idées, familier et prompt, tout à tous, ne haïss sant pas le déshabillé; et, quand il s’était trop’ échaulTé en causant de vei ve, en dissertant dans

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le sidon pour ou contre Dieu , ma foi ! il ne se faisait pas faute alors, le bon siècle, d’oler sa perruque, comme l’abbé Galiuni , et de la suspendre au dos d’un fauteuil. Condillac, si vanté depuis sa mort pour ses subtiles et ingénieuses analyses, ne vécut pas au cœur de son époque, et n’en représente aucunement la plénitude, le mouvement et l’ardeur. Il était cité avec considération par quelques hommes célèbres; d’autres l’estimaient d’assez mince étoile. En somme, on s’occupait peu de lui, il n’avait guère d’influence. Il mourut dans l’isolement, atteint d’une sorte de niarasme causé par l’oubli. Juger la philosophie du dix-huitième siècle d’après Condillac, c’est se décider d’avance à la voir tout entière dans une psychologie pauvre et étriquée. Quelque état qu’on en fasse , elle était plus forte que cela. Cabanis et M.deTracy, qui ont beaucoup insisté , comme par précaution oratoire, sur leur üliution avec Condillac, se rattachent bien plus directement, pour les solutions métaphysiques d’origine et de fin, de substance et de cause, pour les so-' lutions physiologiques d’organisation et de sensibilité , à Condorcet, à d’Holbach, à Dide-

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rot; et Condillac est précisément muet sur ces énigmes autour desquelles la curiosité de son ' siècle se consuma. Quant à Voltaire , meneur infatigable , d’une aptitude d’action si merveiW leuse, et philosophe pratique en ce sens, il ‘ s’inquiéta peu de construire ou même d’embrasser toute la théorie métaphysique d’alors; ^ il se tenait au plus clair, il courait au plus pressé, il visait au plus droit, ne perdant aucun ' de ses coups, harcelant de loin les hommes et , ,les dieux, comme un Parthe, sous ses flèches ^ sifflantes. Dans son impitoyable verve de bon sens, il alla même jusqu’à raillera la légère les travaux de son époque à l’aide desquels la chimie et la physiologie cherchaient à éclairer les mystères de l’organisation. Après la théodicée de Leibnitz, les anguilles de Neetlhani lui paraissaient une des plus drôles imaginations • qu’on pût avoir. Ia faculté philosophique du siècle avait donc besoin, pour s’individualiser en un génie, d’une tète à conception plus pa- ^ tien te et plus sérieuse que Voltaire , d’un cerveau moins étroit et moins effilé que Condillac; il lui fallait plus d’abondance, de source vive et d’élévation solide que dans Buffon , plus *

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d’ampleur et de décision fervente que chez d’Alembert, une sympathie entliousiaste pour , , les sciences^ l’industrie et les arts, que Rous-, seau n’avait pas. Diderot fut cet homme; Diderot, riche et fertile nature , ouverte à tous les

* germes, et les fécondant en son sein, les transformant presque au hasard par une force spontanée et confuse ; moule vaste et bouillon-

■ • nant où tout se fond , où tout se broie, où tout fermente; capacité la plus encyclopédique qui fût alors, mais capacité active, dévorante à la - fois et vivifiante , animant, embrasant tout ce i qui y tombe , et le renvoyant au dehors dans

f des torrens de flamme et aussi de fumée; Diç' derot, passant d’une machine à bas qu’il démonte et décrit , aux creusets de d’Holbach et de Rouelle, aux considérations de Bordeu ; dis-

* ' séquant, s’il le veut, l’homme et ses sens aussi

dextrement que G)ndillac, dédoublant le fil

* ' de cheveu le plus ténu sans qu’il se brise, puis

tout d’un coup rentrant au sein de l’être , de , l’espace, de la nature, et taillant en plein dans • la grande géométrie métaphysique quelques , ^ larges lambeaux, quelques pages sublimes et lumineuses que Malebranche ou lÆibnilz-

3gü DIDEROT. t '

auniient pu signer avec orgueil s’ils u’eusseut été chrétiens; esprit d’intelligence, (Je hardiesse et de conjecture, alternant dufait,à la rêverie, . ilottant de la majesté au cy nisme, hou jusque dans son désordre, un peu inysticpie dans son incrédulité, et auquel il n’a inaïupié, comme à sou siècle, pour avoir riianuonie, qu’un rayon divin, un Jiatlux, une idée rtîgulatricc, ' nu Dieu. >*

Tel devait être , au dix-huitième siècle , .. l’homme fait j)our présider à l’atelier philoso- ts , phique, le chef du camp indiscipliné des peu- scurs, celui qui avait puissance pour les orga- e ^ niser en volontaires, les rallier librement, les f V exalter, par son entrain chaleureux, dans la conspiration contre l’ordre encore subsistant. Jintre Voltaire, Buffon, Rousseau et d’Hol-j^ "’ bach, entre les chimistes et les beaux-esprits, ■ entre les géomètres, les tnécnniciens et les lit- ^ térateurs, entre c(;s derniers et les artistes, sculpteurs ou peintres, entre les défenseurs du goût ancien et les novateurs comme Sedaine, Diderot fut un lien. C’était lui i|ui les comprenait le mieux tous ensemble et chacun isolé- ^ ment , (|ui les appréciait de meilleure grâce, et^jj^

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ï . . niDEROT. •' "'^oj

les portait le pViis complaisamment dans son •'■(kéur; qui, avec.Ie uioins d.e jiersonnalité et de quant à soi, se transportait le plus volgnliers dé l’un à l’autre." I| était donc bien propre.:» être le centre hiobile, le pivot du tourbillon; k mener la ligue à l’attaque avec concert, inspiration et quelque chose de tumultueux et de grandiose dans l’allure. La tète haute et un peu chauve, le front vaste, les tempes déco»»- * vertes, l’œil en feu oi» humide d’»uie. grosse larme, le cou nu et, comme il l'a dit, débraillé, le dos bon et rond, les bras tendus vers l’avenir; mélange de grandc»ir et de trivialité, d’eniphase et de natui-el , d’emportcmeiit foug»»e»ix^ et d’humaine sympathie; tel qu’il était , ef noh tel que l’avaient gâté Falconet et Vanloo , je me le fig»ire dans le mouvement théorique du siècle, p»-écédant dignement ces hommes d’action q»ii ont avec lui un air de famille, ces chefs d’un ascendant sans morgue, d’un 1h>roïsme souillé d’impur , gloi ie»»x malg»’é le»irs vices, gigantesques dans la mêlée, a»» fond meilleui-s que leur vie; Mirabeau, Danton, Kléber.

Denis Diderot était né à Langres, en octo-

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bre 1713, d’iin père coutelier. Depuis deux cents ans cette profession se transmettait par

héritage dans la famille avec les humbles ver-

tus, la piété, le sens et l’honneur des vieux temps. Le jeune Denis, l’aîné des enfans, fut d’abord destiné à l’état ecclésiastique, pour succéder à un oncle chanoine. On le mit de bonne heure aux jésuites de la ville, et il y fit de rapides progrès. Gîs premières années, cette vie de famille et d’enfance, qu’il aimait à se rappeler et qu’il a consacrée en plusieurs endroits de ses écrits, laissèrent dans sa sensibilité de profondes empreintes. En 1 760 , au Grandval , chez le baron d’Holbach , partagé ' entre la société la plus séduisante etjes travaux '

de philosophie ancienne qu’il rédigeait pour l’Encyclopédie, ces circonstances d’autrefois lui revenaient à l’esprit avec larmes; il remontait par la rêverie le cours de sa triste et tortueuse compatriote^ la Marne, qu’il retrouvait là , sous ses yeux , au pied des coteaux de Chenevière et de Champigny ; son cœur nageait dans les souvenirs, et il écrivait à son amie, M“* Voland : « Un des moniens les plus doux » de ma vie , ce fut, il y a plus de trente ans,

^ DIDEHOT. - . . igji-

net je m’en souviens comme d’iiier, lorsque

• mon père me vit arriver du collège, les bras

• chargés des prix que j’avais remportés, et les

» épaules chargées des couronnes qu’on m’avait - » décernées, et qui, trop larges pour mon front, a avaient laissé passer ma tète. Du plus loin qu'il a m’aperçut, il laissa son ouvrage, il s’avança a sur sa porte et se mit à pleurer. C’est une belle » chose qu’un homme de bien et sévère, qui » pleure! » M”*' de Vandeul,filleuniqueet si chérie de Diderot, nous a laissé quelques anecdotes sur l’enfance de son père, que nous ne répéterons pas, et qui toutes attestent la vivacité d’impressions, la pétulance, la bonté facile de cette jeune et précoce nature. Diderot a cela de particulier entre les grands hommes du dix-huitième siècle, d’avoir eu une famille, une famille tout-à-fait bourgeoise, de l’avoir aimée tendrement , de s’y être rattaché toujours avec effusion , cordialité et bonheur. Philosophe à la mode et personnage célèbre, il eut toujours son bon .père le forgeron, comme il disait, son frère l’abbé , sa sœur la ménagère , sa chère petite fdle Angélique; il parlait d’eux tous délicieusement; il ne fut satisfait que lorsqu’il eut

4oo DIDEROT. v j' ^

envoyé à ;J.Kangres son ami Grimni embraser son vieux père. Je n’ai guère vu trace de rien t de pareil chez Jean-Jacques, d’Aleïnliert , le itè'*' comte de Buffon, ou ce même M. de Grimm , '

ou M. Arouet de Voltaire.

Ixs jésuites cherchèrent à s’attacher Diderot; il eut une veine d’ardente dévotion ; on le ton- 'r] sura vers douze ans, et on essaya même un '1 jour d6 l’enlever de I^angres pour disposer de " lui plus à l’aise. Ce petit événement décida son ^ père à l’amener à Paris, où il le plaça au collège ‘ d’JIarcourt. Lejeune Diderot s’y montra bon • écolier et surtout excellent camarade. On rapporte que l’abbé de Bernis et lui dînèrent plus d’une fois alors au cabaret à six sous par tête ( ' ).

Ses études finies, il entra chez un procureur,

M. Clément de Bis, son compatriote, pour y étudier le droit et les lois ; ce qui l’ennuya bien ’’

i*) Diderot, dans raverlisscmcnt qui précède Vj^tUition àia frr sur les sounis et muets ^ déclare qiiV/ n"a jamais eu Chonneur de "Hoir 31. l'a/tbé de Demis; maisccri n*esl qu'une feinte. Diderot o'était pas censé auteur de la lettre ; et nous devons dire, en biograplic scru' puletix f que l anecdoïc des jo)ctix diuers à six sous par léte entre le philosophe adolescent et le futur cardinal ne nous semble pas |kj|^ cela moins auihenli(|iic.

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vite. Ce dégoût de la chicane le brouilla avec son père, qui sentait le besoin de brider , de mater par l’étude un naturel aussi passionné , et qui le pressait de faire choix d’un état quelconque ou de rentrer sous le toit paternel. Mais le jeune Diderot sentait déjà ses forces , et uné vocation irrésistible l’entraînait hors des voies communes. Il osa désobéir à ce bon père qu’il vénérait, et, seul, sans appui, brouillé avec sa famille ( quoique sa mère le secourût sous main et par intervalles ) , logé dans un taudis, dînant toujours à six sous, le voilà qui tente de se fonder une existence indépendance et d’étude ; la géométrie et le grec le passionnent, et il rêve la gloire du théâtre. En attendant, .. tous les genres de travaux qui s’offraient lui étalent bien venus; le métier de journaliste, comme nous l’entendons , n’existait pas alors, sans quoi c’eût été le sien. Un jour, un missionnaire lui commanda six sermons pour les colonies portugaises, et il les fabriqua. Il essaya de se faire le précepteur particulier des fils d’un riche financier, mais cette vie d’assujettissement lui devint insupportable au bout de trois mois. Sa plus sûre ressource était de

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donner des leçons de mathématiques : il appr«v nait lui-même tout en montrant aux autres. C’est plaisir de retrouver, dans/e Neveu de Rameau , la redingote de pluche grise avec laquelle il se promenait au Luxembourg en été , dans Vallée des Soupirs, et de le voir trottant, au sortir de là, sur le pavé de Paris , e/i /na«cheltes déchirées et en bas de laine noire recousus par derrière avec du fil blanc. Lui qui regretta plus tard si éloquemment sa vieille robe * de chambre, combien davantage ne dut-il pas regretter cette redingote de pluche qui lui eût retracé toute sa fie de jeunesse, de misère et d’épreuves ! Comme il l’aurait fièrement suspendue dans son cabinet décoré d’un luxe récent! Comme il se serait écrié à plus juste ’ litre, en voyant cette relique, telle qu’il les aimait : « Elle me rappelle mon premier état , et » l’orgueil s’arrête à l’entrée de mon cœur. Non,

» mon ami, non , je ne suis point corrompu. Ma » porte s’ouvre toujours au besoin qui s’adresse » à moi , il me trouve la même affabilité ; je i> l’écoute, je le conseille, je le plains. Mon âme » ne s’est jwint endurcie; ma tête ne s’est point »ielevée; mon dos est bon et rond comme ci-

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» devant. C’est le même ton de franchise, c’est » la même sensibilité ; mon luxe est de fraîche »date et le poison n’a point encore agi. » Et que n’eùt-il pas ajouté, si l’éternelle redingote de pluche s était trouvée précisément la même qu’il portait ce jour de mardi gras où, tombé au plus bas de la détresse, épuisé de marche , défaillant d inanition , secouru par la pitié dune femme d auberge, il jura, tant qu’il aurait un sou vaiUant, de ne jamais refuser un pauvre, et de tout donner plutôt que d’exposer son semblable à une journée de pareilles tortures?

Ses mœurs, au milieu de cette vie incertaine, n’étaient pas ce qu’on pourrait imaginer; on voit, par un aveu qu’il fait à imidemoiselle Voland (t. II, p. io8), l’aversion qu’il conçut de bonne heure pour les faciles et dangereux plaisirs. Ce jeune homme , abandonne, nécessiteux ardent, dontda plume acquit par la suite un renom d’impureté; qui, selon son propre témoignage, possédait assez bien son Pétrone, et des petits madrigaux infâmes de Catulle pouvait réciter les trois quarts sans honte , ce jeune homme échappa à la corruption du vice, et,

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ilaiis l’âge le plus furieux, parvint à sauver les trésors de ses sens et les illusions de son cœur.

11 dut ce bienfait à l’amour. La jeûne fille /qa’il •ninia était une demoiselle déchue, une ouvrière pauvre, vivant honnêtement avec sa mère' du travail de ses mains. Diderot la connut comme voisine, la désira éperduement, se fit agréer d’elle, et l’épousa malgré les remontrances éco- nomiques de la mère; seulement il contracta ce mariage en secret , pour éviter l’opposition de sa propre famille, que trompaient sur son compte de faux rapports. Jean-Jacques/^ dans ses Confessions, a jugé fort dédaigneusement l’Annette de Diderot, à laquelle il préfère de beaucoup sa Thérèse. Sans nous prononcer trc ces deux compagnes de grands hommes, il paraît en effet que, bonne femme au fond, madame Diderot était d’un caractère tracassier, d’un esprit commun, d’une éducation vulgaire, incapable de comprendre son mari et de suffire à ses affections. Tous ces fâcheux inconvéniens, que le temps développa,' disparurent alors dans l’éclat de sa beauté. Diderot eut d’elle jusqu’à quatre enfans, dont un seul , une fille, survécut. Après une de ses premières couches,

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il expédia la mère et sans doute aussi le nourrisson à Langres, près de sa famille, pour forcer la réconciliation. Ce moyen pathétique réussit, et toutes les préventions qui avaient duré des années s’évanouirent en vingt-quatre heures. Cependant , accablé de nouvelles charges, livré à des travaux pénibles, traduisant, aux gages des libraires, quelques ouvrages anglais, une Histoire de la Grèce , un Diction- ' nuire de médecine, et méditant déjà l’Encyclo-» pédie, Diderot se désenchanta bien promptement de cette femme, pour laquelle il avait si pesamment grevé son avenir. Madame de Puisleux (autre erreur) durant dix années, mademoiselle Voland , la seule digue de son choix , durant toute la seconde moitié de sa vie , quelques femmes telles que madame de Prunevaux plus passagèrement, l’engagèrent dans des liaisons étroites qui devinrent comme le tissu même de son existence intérieure. Madame de Puisieux fut la première ; coquette et aux expédieus, elle ajouta aux embarras de Diderot, et c’est poui- elle qu’il traduisit \ Essai sur le mérite et la vertu , qu’il fit les Pensées philosophiques , {'Interprétation de la nature , Li

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Lettre sur les aveugles , et les Bijoux indiscrets ,

ofifrandemieuxassortieetmoins sévère. Madame

Diderot, négligée par son mari, se resserra dans ses goûts peu élevés ; elle eut son petit monde, ses petits entours, et Diderot ne se rattacha plus tard à son domestique que par l’éducation de sa fille. On comprendra, d’après de telles' circonstances, comment celui des philosophes du siècle qui sentit et pratiqua le mieux la moralité de la famille, qui cultiva le plus pieusement les relations de père, de fils, de frère, eut en même temps une si fragile idée de la sainteté du mariage, qui est pourtant le nœud de tout le reste; on saisira aisément sous quelle inspiration personnelle il fit dire à l’Otaïtien * dans le Supplément au voyage de Bougainville : a Rien te paraît-il plus insensé qu’un précepte » qui proscrit le changement qui est en nous,. » qui commande une constance qui n’y peut » être, et qui viole la liberté du mâle«t de la » femelle en les enchaînant pour jamais l’un à » l’autre; qu’une fidélité qui borne la plus ca- » pricieusc des jouissances à un même individu;

» qu’un serment d’immutcabilité de deux êtres U de chair à la face d’un ciel qui n’est pas un .

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■ instant le mèine , sous îles antres nui mena- > cent ruine; au bas d’une roche qui tombe en » poudre; au. pied d’un arbre qui se gerce; sur » une pierre qui s’ébranle? » Ce fut une singulière destinée de Diderot , et bien explicable d’ail leurs par son exaltation naïve et contagieuse, d’avoir éprouvé ou inspiré dans sa vie des sentiiuens si disproportionnés avec le mérité véritable des personnes. Son premier, son plus violent amour, l’enchaîna pour jamais à une

feminequi n’avait aucune convenance réelleavec

lui. Sa plus violente amitié, qui fut aussi passionnée qu’un amour, eut pour objet Grimm , bcl-esprit fin, piquant, agréable, mais cœiu’ égoïste et sec. Enfin lapins violente admiration qu’il fit naître lui vint de Naigeon, Naigeon adorateur fétichiste dé son philosophe comme Brossette l’était de son poète, espèce de disciple badaud, de bédeau fanatique de l’athéisme. Femme, ami, disciple , Diderot se méprit donc dans ses choix; La Fontaine n eut pas été plus malencontreux que lui ; au reste, à part le chapitre de S£( femme, il ne semble guère que luiméme il se soit jam'ais avisé de ses méprises.

Tqut homme doué de grandes facultés, et

...Jt

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▼enu’en des temps où elles peuvent se faire jour , est comptable , par devant son siècle et l’humanité , d’une œuvre en rapport avec' les besoins généraux de l’époque et 'qui aide à la - marche du progrès. Quels quç soient ses goûts particuliers, ses caprices, son humeur de paresse ou ses fantaisies de hors-d’œuvre, il doit à la société un monument public , sous peine de rejeter sa mission et de gaspiller sa destinée.

« Montesquieu par VEsprit des lois, Rousseau

par V Émile et le Contrat social , Buffon par „ V Histoire naturelle, Voltaire par tout l’ensem-

ble de ses travaux, ont rendutémoignage à cette ’

, loi sainte du génie, en vertu de laquelle il se • consacre à l’avancement des hommes; Diderot,

, quoi qu’on en ait dit légèrement, n’y a pas '

non plus manqué (‘). On lui accorde de reste

* ^0 Cfst uoe rêlraclalioo parliell«, une lecûlicatioD de ce que jV vais écrit précédemmenl dans un articTc du Ctohcy dont }is reproduis

. • ici le début :

• > • U y a dans ^e///ieruo |>assage qui m‘a toujours frappé par suo

» admirable justesse. Werther compare l'homme de génie qui passe au •• milieu de son siècle, à un fleuve abondant, rapide, aux crues inèga- * . f « • les, aux ondes parfois débordées; sur chaque rivese trouvent d'bon'

•* nètes propriétaires , gens de prudence et de bon sens , qui , soigneux « de leurs jardins potagers ou de leurs plalebandes de tulipes, crai-

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les fantaisies humoristes, les boutades d’une saillie incomparable, les chaudes esquisses, les ' riches prêts à fonds perdu dans les ouvrages et sous le nom de ses amis , le don des romans ,

> gneot toujoon que le fleuve ne déborde au temps des grandes eaux » et ne détruise leur petit bien-être» ils s’eoteudent dune pour loi » {U’aiiquer des saignées i droite et à gauche » pour lui creuser des fos-

• ses, des rigoles; et les plus habiles profitent même de ces eaux dé- » touruces pour arroser leur héritage , et s’en font des viviers et des » étangs à leur fantaisie. Cette sorte de conjuration instinctive et iqtc • » ressée de tous les hommes de bon sens et d'esprit contre l'homme » d’un génie supérieur n’apparait peut-être dans auci/n cas parlicu-

• lier avec plus d'évidence que dans les relatioua de Diderot avec ses

• contemporains. Ou était dans un siècle d’analyse et de destruction ;

• nn s’inquiétait bien moins d’opposer aux idées en décadence des sys- » tèmes complets, réfléchis, désiuteressés, dans lesquels des idées

• nouvelles de philosophie, de religion, de morale et de pulitHjne

• s’édiflasseut selon l’ordre le plus général et le plus vrai, que de com-

• battre et de renverser ce dout on ue voulait plus, ce à quoi on oc » croyait plus, et ce qui pourtant subsistait toujours. Ko vain les » grands esprits de l'époque, Montesquieu, BurTun, Rousseau, ten-

• lèreut de s'élever à de hautes théories morales ou scteulifiques ; ou

• bien ils s’égacaient dans de pleines chimères, dans des utopies

• de rêveurs sublimes; ou bien, infidèles à leur dessein, ils rctom-

• baient malgré eux , è tout moment, sous l'empire du fait, ci le discu- » taient, le battaient en brèche, au lieu de rien construire. Voltaire » seul comprit ce qui était et ce qui convenait, voulut tout oc •* qu’il fit et fil tout ce qu’il voulut. Il n’en fut j>as ainsi de Diderot , » qui, n’ayani pas cette tournure d’esprit rritiqnc, et ue ^xmvanl

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des lettres , des causeries , des contes , les petitspapiers, comme il les appelait, c’est-à-dire les petits chefs-d’œuvre, le morceau sur les femmes, la Religieuse, M“* de laPoinmeraie, M‘"1aChaux,

» prendre sur lui de s’iwlcr comme Hiiffou cl Kousseau, demeura » presque toute sa vie dans uue position fau&so , dans une dislraciioii •» pertnauenlc, el dispersa ses iiimienscs facultés sous loules les formes - et par tous les pores. Assex semblable au fleuve dont parle Werther,

■ le courant principal, si profond, si abondant en lui-méme, dispa- *• rut presque au milieu de toutes les saignées et de tous les canaux w par lesquels on le détourna. La gène et le besoin , une singulière fa- » nliiéde caractère, une excessive prodigaHtc de vie et de conversa- •• tion, la camaraderie encyc!opédi(|ue el philosophique, tout cela *• soutira continuellement le plus métaphysicien el le plus artiste des •* génies de cette époque. Orimm dans sa Con'cspondance littéraire , » d^HoIbach dans se» prédications d’athéisme, Kaynal dans son « Histoire drs detus Indes , détournèrent à leur proflt plus d*une fé*

■ ronde artère de ce grand flenve dont ils étaient riverains. Diderot, *• bon qu'il était par nature , prodigue parce qu’il se sentait opuleoi , «• tout k tout, te laissait aller à celte façon de vivi^e ; content de pru> • dnire des idées , el se souciant peu de leur usage , il te livrait à sou m penchant inlellectuel et ne tarissait pas. Sa vie se passa de la sorte, •• à penser d'abord , à penser surtout et toujours , puis à parler de ses

■ pensées, à les écrire à ses amis, à ses maîtresses; à les jeter dans des

■ articles de journal, dans des articles d'cocyclopcdie, dans des ro- M mans imparfaits , dans des notes , dans des mémoires sur des points » spéciaux ; lui , le génie le plus synthétique de son siècle , il ne laissa » pas de monument .

> Ou plutôt cc monument existe , mais par fragmeus ; cl , comme

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M“” dé la Carlière, les héritiers du. curé de Thivet; — ce que nous tenons ici à lui maintenir, c’est son titre social, sa pièce monumentale , l’Encyclopédie ! Ce ne devait être à l’origine qu’une traduction revue et augmentée du dictionnaire anglais de Chalmers , une spéculation de librairie. Diderot féconda l’idée première et conçut hardiment un répertoire universel de la connaissance humaineà son époque. Il mit vingt-cinq ans à l’exécuter. Il fut à l’intérieur la pierre angulaire et vivante de cette construction colleçtive , et aussi le point de mire de toiites les persécutions, de toutes les menaces du dehors. D’Alembert , qui s’y était attaché surtout par convenance d’intérêt, et * dont la préface ingénieuse a beaucoup trop assumé, pour ceux qui ne lisent que les pré-

- un esprit unique et subsUnliel est empreint en tous ces fragmens

• épars, le lecteur attentif, qui lit Diderot comme il convient, avec » sympathie, amour et admiration, reitompose aisément ce qui est jité

• dans un désordre apparent , reconstruit ce qui est inachevé, et Cnit

• par embrasser d'un coup-d'ieil l'auvre du grand homme, par saisir, « tous les traits de celte Ogurc forte , bienveillante et hardie , colorée > par le sourire , abstraite par le front , aux varies tempes , au coeur » chaud , la plus allemande de toutes nos têtes , et dans laquelle il » entre du CocUic , du Kant et du Schiller tout ensemble. •

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faces , la gloire éminente de l’ensemble, déserta au beau milieu de l’entreprise , laissant Diderot se débattre contre l'acharnement des dévots, . lapusillanimité des libraires, et sous un énorme surcroît de rédaction. Grâce à sa prodigieuse verve de travail , à l’universalité de ses connaissances, à cette facilité multiple acquise de bonne heure dans la détresse; grâce surtout à ; ce talent moral de rallier autour de lui , d’inspirer et d’exciter ses travailleurs, il termina cet édifice audacieux , d’une masse à la vfois ' menaçante et régulière ; si Ton cherche le nom de l’architecte, c’est le sien qu’il faut y lire. Diderot savait mieux que personne les défauts ^ de son œuvre ; il se les exagérait même eu égard au temps, et, se croyant né pour les arts, pour la géométrie, pour le théâtre, il déplorait maintefois sa vie engagée et perdue dans une / affaire d’un profit si mince et d’une gloire si mêlée. Qu’il fût admirablement organi.sé pour la géométrie et les arts , je ne le nie pas ; mais ^ certes, les choses étant ce qu’elles étaient alors, une grande révolution , comme il l’a lui-même *• remarqué ('), s’accomplissant dans les sciences, ^

t') inlcfpréMion de lif Natnre.^ û '■

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qui descendaient de la haute géométrie et de la contemplation métaphysique pour s’étendre à la ‘ morale, aux belles-lettres, à l’histoire de la nature, à la physique expérimentale et à l’industrie ; déplus, lesarts au dix-huitième siècle étant faussement détournés de leur but supérieur et rabaissés à servir de porte-voix philosophique ou d’arme pour le combat; au milieu de telles conditions générales-, il était difficile à Diderot de faire un plus utile , un plus digne et mémorable emploi de sa faculté puissante qu’en la vouant à l’Encyclopédie. Il servit et précipita * ]Kir cette œuvre civilisatrice la révolution qu’il avait signalée dans les sciences. Je sais d’ailleurs quels reproches sévères etreversibles sur tout le siècle doivent tempérer ces éloges, et j’y souscris entièrement; maisl’espritanti-religieux qui présida à l’Encyclopédie et à toute la philosophie d’alors ne saurait être exclusivement jugé de notre point de vue d’aujourd’hui, sans presque autant d’injustice qu’on a droit de lui én reprocher. Le mot d^ordre, le cri de guerre, écrasons V infâme l tout décisif et inexorable ;■ qu’il semble , demande lui-même à être analysé et interprété. Avant de reprocher à la philoso-

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pliie de n’avoir pas compris le vrai et durable christianisme, l’intime et réelle doctrine catholique, il convient de se souvenir que le dépôt en était alors confié, d’une part auxjésuitcsintrigans et mondains, de l’autre aux jansénistes farouche.s et sombres; que ceux-ci , retranchés dans les parlemens, pratiquaient dès ici-has leur fatale et lugubre doctrine sur la grâce, moyennant leurs bourreaux, leur question, leurs torturas, et qu’ils réalisaient pour les hérétiques, dans les culs-de-basse-fosse des cachots, l’abîme effrayant de Pascal. C’était là Vinfâme qui tous les jours calomniait auprès des philosophes le christianisme dont elle usurpait le nom , et que la philosophie est parvenue à écraser dans la lutte, en s’abîmant sous une ruine commune. Diderot, dès ses premières Pensées philosophiques , paraît surtout choqué de cet aspect tyrannique et capricieusement farouche que la doctrine de Nicole, d’ Arnauld et de Pascal, prête au Dieu chrétien ; et c’est au nom de l’humanité méconnue et d’une sainte commisération pour ses semblables qu’il aborde la critique audacieuse où sa fougue ne lui permit plus de s’arrêter. Ainsi de la

Digitizod bv Goo;^K

DIDEROT

plupart des novateurs incrédules ; au point de départ, une même protestation généreuse les unit. L’Encyclopédie ne fut donc pas un monument pacifique, une tour silencieuse de cloître avec des savans et des penseurs de toute espèce distribués à chaque étage ; elle ne fut pas une pyramide de granit à base immobile ; elle n’eut rien de ces harmonieuses et pures constructions de l’art, qui montent avec lenteur à travers des siècles fervens vers un Dieu adoré et béni. On l’a comparée à l’impie Babel; j’y verrais plutôt une de ces tours de guerre, de ces machines de siège; mais énormes, gigan- , lesques-, merveilleuses, comme en décrit Polybe, comme en imagine le Tasse. L’arbre pacifique de Bacon y est façonné en catapulte menaçante; il y a des parties ruineuses, inégales, beaucoup de plâtras, des fragmens cimentés et indestructibles; les fondations ne plongent pas en terre ; l’édifice roule, il est mouvant, il tombera; mais qu’importe? pour appliquer ici un mot éloquent de Diderot lui-méme, « la » statue de l’architecte restera debout au mi- » lieu des ruines, et la pierre qui se détachera

DIDEROT

4iG

» de la montagne ne la brisera point, parce que » les pieds n’en sont pas d’argile. »

L’athéisme de üiderot, bien qu’il l’affichât par'momens avec une déplorable jactance, et que ses adversaires l’aient trop cruellement pris au mot, se réduit le plus souvent à la négation d’un dieu méchant et vengeur, d’un dieu fait à l’image des bourreaux de Calas et de La Barre. Diderot est revenu fréquemment sur cette idée, et l’a présentée sous les formes bienveillantes du scepticisme le moins arrogant. Tantôt, comme dans l’entretien avec la maréchale de Broglie, c’est un jeune Mexicain qui, las de son travail, se promène un jour au bord du grand Océan ; il voit une planche qui d’un bout trempe dans l’eau et de l’autre pose sur le rivage ; il s’y couche , et, bercé par la vague, rasant du regard l’espjice infini, les contes de sa vieille grand’mère sur je ne sais quelle contrée située au-delà et peuplée d’habitans merveilleux lui repassent comme de folles chimères; il n’y peut croire, et cependant le sommeil vient avec le balancement et la rêverie , la planche se détache du rivage, le vent s’accroît, et voilà le jeune raisonneur embarqué. Il ne se

DIDEROT. 4,7

réveille qu’en pleine eau. Un doute s’élève alors dans son esprit : s’il s’était trompé en ne croyant pas ! si sa grand’mére avait en raison ! Eh bien [ajoute Diderot, elle a eu raison; il vogue, il touche à la plage inconnue. Le vieillard, maitre du pays, est là qui le reçoit à l’arrivée. Un petit soufflet sur la joue, une oreille un peu pincée avec sourire, sera-ce toute la peine de l’incrédule? ou bien ce vieillard ira-t-il prendre le jeune insensé par les cheveux et se complaire à le traîner durant . une éternité sur le rivage

lu On lit au tome second des EssaU de Nicole ; . .... En coniidé- ~ ranl avec eflroi ces ^emarebes lédiéraires et vagabondes de la plu-

- part des bomniea , i|iii les nicncut à la mort étemelle , je m'imagine

- de voir une île épouvantable, entourée de précipices escarpés qu'un

• image épais empécbe de voir, et environnée d'un torrent de feu qui

• reçoit tous ceux qui tombent du haut de ces précipices. Tous les » chemins et tous les sentiers se terminent à ces précipices, à J'excep-

• tion d'un seul , mais trés-élroit et trés-dif&cile à reconnaître , qui

• aboutit à un pont par lequel 011 évite le torrent de feu et l'on arrive ~ à un lieu de sûreté et de lumière.... Il jr a dans cette Ile un nombre

• infini d'bommes à qui l'on commande de mareber incessammeoL Un

• vent impétueux les presse et ne leur permet |ias de retarder. On les

• avertit seulement que tous les cliemins n'ont pour fin que le préci- " pi«*; qu'il n'y en a qu'un seul où ils se puissent sauver , et que eet » unique cfacmin est très-difficile à remarquer. Mais , nonobstant ces .

• avertisseincns, ces misérables, sans songer à ciiercber le sentier heu- ,

DIDEROT

— Tantôt, comme dans une lettre à mademotselle Voland , c’est un moine, galant homme et point du tout enfroqué, avec qui son ami Damilaville l’a fait dîner. On parla de l’amour paternel. Diderot dit que c’était une des plus puissantes affections de l’homme : « Un cœur » paternel! repris-je; non, il n’y a que ceux qui » ont été pères qui sachent ce que c’est ; c’est » un secret heureusement ignoré , même des n enfans. » Puiscontiniiant, j’ajoutai : a Lespre- » micres années que je passai à Paris avaient été fort peu réglées; ma conduite sulfisait de* » reste pour irriter mon père, s;uis qu’il fût

» rou\ , sans s'eii informer , et comme s'ils le connaissaient parfaile- » meut , se niellent hardiment en chemin. Ils ne s’occupent que dft » soin de leur équipage, du désir de commander aux compagnons de >• ce malheureux voyage, et de la leclierche de quelque divertissement » qu’ils peuvent prendre en passant. Ainsi ils arrivent ioseosiblemeot *• vers le bord du précipice , d’où iU sont emportés dans ce torrent de » feu qui 1e.s engloutit pour jamais. Il y en a seulement un très-petit *> nombre de sages qui cherchent avec soin ce sentier, et qui l’ayant *> découvert, y marchent avec grande circonspection , et trouvant ainsi » le moyen de passer le torrent , arrivent enfin à un lieu de sûreté et » rfe repos. " L'image de Nicole n'est pas consolante : on conçoit que Diderot ait trouvé ces doctrines funestes à riiumanilc, et qu'il ait voulu faire aussi, sous image d'ile et d'océan, une contrepartie au tableau de Nicole.

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DIDEROT. 419

■ besoin de. la lui exagérer. Cependant la ca- » loninie n’y avait pas manqué. On lui avait » dit.... Que ne lui avait-on pas dit? L’occasion » d’aller le voir se présenta. Je ne balançai n point. Je partis plein de confiance dans sa » bonté. Je pensais qu’il me verrait, que je me J) jetterais entre ses bras, que nous pleurerions » tous les deux, et que tout serait oublié. Je n pensai juste. » Là je m’arrêtai et jetlemandai » à mon religieux s’il savait combien il y avait ^ d’ici chez moi. « Soixante lieues, mon père; et ©.s’il y eu avait cent, croyez-vous que j’aurais » trouvé mon père moins indulgent et moins » tendre? — Au contraire. — Et s’il y en avait n eu mille? — Ah! comment maltraiter un en- I) fant qui revient de si loin ? — Et s’il avait » étédans lalune, dans Jupiter, dansSaturne?...» » En disant ces derniers mots, j’avais les yeux » tournés au ciel; et mon religieux, les yeux B baissés, méditait sur mon apologue. »

Diderot a exposé ses idées sur la substance, la cause et l’origine des choses dans V Interprétation de la nature, sous le couvert île Rauroann, qui n’est autre que Maupertuis, et plus nettement encore dans \' Entretien avec

vr .

ÜIDFHÜT.

dAlembert et le Rêve singulier qu’il prête à ce philosophe. Il nous suffira de dire que son matérialisme n’est pas un mécanisme géométrique et aride, mais un vitalisme confus , fécond et puissant, une fermentation spontanée, incessante, évolutive, où, jusque dans le inoin-' dre atome, la sensibilité* latente ou dégagée • ,

subsiste toujours présente. C’était l’opinion 1

de Bordeu et des physiologistes, la même que Cabanis a depuis si éloquemment exprimée. A ^

la manière dont Diderot sentait la nature exté^ ; |

ricure, la nature pour ainsi dire naturelle, |

celle que les expériences des savans n’ont pas encore torturée et falsifiée, les bois , les eaux, la douceur des champs, l'harmonie du ciel et les impressions qui en arrivent au cœur,- il devait être profondément religieux par organisation , car nul n’était plus sympathique et plus • ouvert à la vie universelle.. Seulement cette vie de la nature et des êtres, il la laissait volontiers obscure , flottante et en quelque sorte diffuse hors de lui, recélée au sein des germes, circulant dans les courans de l’air , ondoyant sur les cimes des forêts , s’exhalant avec les bouffées

des brises; il ne la rassemblait pas vers un

DIDEROT

4ai

ceotre, il ne ‘l’idéalisait pas dan; l’exemplaire radieux d’une providence ordonnatrice et vigilante. Pourtant dans un ouvrage qu’il composai durant sa vieillesse et peu d’années avant de mourir, X Essai sur la vie de Sénèque, il s’ést plu à traduire le passage suivant d’une lettre à Lucilius, qui le transporte d’admiration : a S’il s’offre à vos regards une vaste forêt, peu- 9 plée d’arbreS antiques , dont les cimes mon- 9 tent aux nues et dont les rameaux entrelacés » vous dérobent l’aspect du ciel, cette hauteur 9 démesurée, ce silence profond, ces masses » d’ombre que la distance épaissit et rend con- » tinues, tant de signes ne vous intiment-Ws 9 pas la présence d’un Dieu? » C’est Diderot qui souligne le mot intimer. Je suis heureux de trouver dans le même ouvrage un jugement sur La Mettrie, qui marque chez ‘Diderot un peu d’oubli peut-être de ses propres ex- , cès cyniques et philosophiques , mais aussi un dégoût amer, un désaveu formel du matérialisme immoral et corrupteur. J’aime qu’il reproche à La Mettrie de n’avoir pas les premières idées des vrais fondemens de la morale, « de cet » arbre immense dont la tète touche aux cieux ,

DIDEROT

» et dont les i^cines |)énètrcnt jiisqu’aiix enfers, n où tout est lié, où la pudeur, la décence, la » politesse , les vertus les plus légères', s’il en est » de telles, sont attachées comme la feuille au » rameau, qu’on déshopore en l’endépouillant.» Ceci me rappelle une querelle qu’il eut un jour sur la vertu avec Helvétius et Saurin; il en fait à mademoiselle Volandun récit charmant, qui est un miroir en raccourci de l^inconséquence du siècle. Ces messieurs niaient le sens moral inné, le motif essentiel et désintéressé de la vertu , pour lequel plaidait Diderot. « Le plai- » sant, ajoute^t-il, c’est que la dispute à peine >1 terminée, ces honnêtes gens se qiirent, sans » s’en apercevoir, à dire les choses les plus » fortes en faveur du sentiment qu’ils venaient » de combattre, et à faire eux-mémes la réfu- » tation de leur opinion. Mais Socrate, à ma » place, la leur aurait arrachée. » Il dit en un endroit au sujet de Grimin : « La sévérité des » principes de notre ami sc perd; il distingue » deux morales , une à l’usage des souverains. » Toutes ces idées excellentes sur la vertu, la mo- ' raie et la nature, lui i-evinrent sans doute plus fortes que jamais dans le recueillement et l’es-

DIDEROT

pèce de solitude qu’il tâcha de se procurer durant les années souffrantes de sa vieillesse. Plusieurs de ses amis étaient morts, les autres dispersés; mademoiselle Voland et Grimm lui manquaient souvent. Aux conversations désormais fatigantes il préférait la robe de chambre et sa bibliothèque du cinquième sous les tuiles, au coin de la rue Taranne et*de celle de Saint-Benoît; il lisait toujours, méditait beaucoup et soignait avec délices l’éducation de sa. fille. Sa vie bienfaisante, pleine de bons conseils et de bonnes .œuvres, dut lui être d’un grand apaisement intérieur; et toutefois peut-, être, à certains momens, il luiarrivait de se redire cette parole de son vieux père : « Mon fils,

» mon fils! c’est un bon oreiller, que celui de » la raison , mais je trouve que ma tête repose » plus doucement encore sur celui de la reli- B gionetdeslois. » — (Il mourut en juillet 1784.)

Comme artiste et critique, Diderot fut éminent. Sans doute sa théorie du drame n’a guère de valeur que comme démenti donné au convenu, au faux goût, à l’éternelle mythologie de l’éjroque, comme rappel à la vérité des mœurs, à la réalité des sentiinens, à l’obser-

4»4 ' DIDEROT

Tation de la nature ; il échoua dès qu’il voulut pratiquer. Sans doute l’idée de morale le préoccupa outre mesure; il y subordonna le reste, et en général , dans toute son esthétique, il méconnut les limites , les ressources propres et la circonscription des beaux-arts; il concevait trop le drame en moraliste, la statuaire et la peinture en littérateur ; le style essentiel , Vexé-, cution mystérieuse, la touche sacrée, ce je ne .sais quoi d’accompli, d’achevé, qui est à la fois l’indispensable, ce sine quâ non de confection dans chaque œuvre d’art pour qu’elle parvienne à l’adresse de la postérité; — sans doute ce coin précieux lui a échappé souvent; il a tâtonné alentour, et n’y a pas toujours posé le doigt avec justesse; Falconet etSedainelui ont causé de ces éblouissemens d’enthousiasme que nous ne pouvons lui passer que pour Térence, pour Richardson et pour Greuze : voilà les défauts. Mais aussi que de verve , que de raison dans les détails ! quelle chaude poursuite du vrai, dubon,dece qui sort du cœur ! quel exemplaire sentiment de l’antique dans ce siècle irrévérent ! quelle critique pénétrante, honnête, amoureuse, jusqu’alors inconnue ; comme elle

DIDEROT

épouse son auteur dès .qu’elie y prend goût ; comme elle le suit , l’enveloppe , le développe, le choie et l’adore ! Et tout optimiste qu’elle est et tm peu sujette à l’engouement , ne la croyez pas dupe toujours. Demandez plutôt à l’auteur des Saisons , à M. de Saint-Lambert, * qui, entre les gens de lettres , est une des peaux les plus sensibles (nous dirions aujourd’hui un des épidermes'); à M. de La Harpe, qui a du nombre , de l'éloquence , du style , de la raison , de la sagesse , mais rien qui lui batte au-dessous de la mamelle gauche ,

' Quàd Icevd in parte mamilUe

Nil salit arcadico juveni.

Juv.

Demandez à l’abbé Baynal , qui serait sur la ligne de M. de La Harpe, s'il avait un peu moips d abondance et un peu plus de goût; au digne , au sage et honnête Thomas enfin , qui , à l’opposé du même M. de Ia Harpe , met tout en montagnes, comme l’autre met tout en plaines, et qui, en écrivant sur les femmes, a trouvé moyen de composer un si bon, un si estimable livre , mais un livre qui n’a pas de sexe. “

4i6 ■ . DIDEROT.

En prononçant le nom de femmes, nous avons touché la source la plus abondante et la plus vive du talent de Diderot comme artiste. Ses meilleurs morceaux , les plus délicieux d’entre ses petits papiers, sont certainement * ceux où il les met en scène , où il raconte les abandons , les perâdies , les ruses dont elles sont complices ou victimes , leur puissance d’amour, de vengeance, de sacrifice; où il peint quelque coin du monde, quelque intérieur auquel elles ont été mêlées. Les moindres récits courent alors sous sa plume, rapides, entralnans, simples, loin d’aucun système, empreints, sans affectation , des circonstances les plus familières, et comme venant d’un homme qui a de bonne heure vécu de la vie de tous les jours, et qui a senti l’âme et la poésie dessous. De telles scènes , de tels portraits ne s’analysent pas. Omettant les choses plus connues, je recommande à ceux qui ne l’ont pas lue encore, la correspondance de Diderot avec M"' Jodin, jeune actrice dont il connaissait la famille, et dont il essaya de diriger la conduite et le talent par des conseils aussi attentifs que désintéressés. C’est un admirable petit cours de

DIDEROT

inorale pratU|tie, sensée et indulgente; c’est de la raison, de la décence, de l’honnéteté, je dirais presque de la vertu, à la portée d’une jolie actrice, bonne et franche personne, mais mobile, turbulente, amoureuse. A la place de Diderot, Horace (je le suppose assez goutteux • déjà pour être sage), Horace lui-méme n’aurait pas donné d’autres préceptes, des conseils mieux pris dans le réel , dans le possible , dans l’humanité ; et certes il ne les eût pas assaisdhnés de maximes plus saines , d’indications plus fines sur l’art du comédien. Ces Lettres à M"* Jodin , publiées pour la première fois en »8ai , présageaient dignement celles à M“* Voland , que nous possédons enfin aujourd’hui. Ici Diderot se révèle et s’épanche tout entier. Ses goûts, ses mœurs, la tournure secrète de ses idées et de ses désirs; ce qu’il était dans la maturité de l’âge et de la pensée; sa sensibilité intarissable au sein des plus arides occupations et sous les paquets d’épreuves de l’Encyclopédie; ses affectueux retours vers les temps d’autrefois, son amour de la ville natale, de la Uiaison paternelle et des vordes sauvages où

DIDEROT

s’ébattait son enfance ; son vœu de retraite sol^ taire, de campagne avec peu d’amis, d’oisiveté entremêlée d’émotions et de lectures ; et puis, au milieu de cette société charmante , à laquelle il se laisse aller tout en la jugeant, les figures sans nombre, gracieuses ou grimaçantes, les épisodes tendres ou bouffons qui ressortent et se' croisent dans ses récits; M'°* d’Épinay langoureuse en face de Grimm, M“* d’Aine en cumisdle, aux prises avec M. Le Roy; le baron d’Hol- ..bach,au ton moqueur et discordant, -près de sa moitié au fin sourire ; l’abbé Galiani , trésor dans les jours pluvieux^ meuble si indispensable que tout le monde voudrait en avoir un à la campagne , si on en faisait chez les tabletiers;

, l’incomparable portrait d’ Uranie , de cette belle et auguste M”“ Legendre , la plus vertueuse des coquettes , la plus désespérante des femmes qui disent: Je vous aime; — un franc-parler sur les personnages célèbi-es; Voltaire , ce méchant et extraordinaire enfant des Délices^ qui a beau critiquer, railler, se démener, et verra toujours au-dessus de lui une douzaine dÜ hommes de la nation , qui, sans s'élever sur la pointe du pied.

DIUEROT.

4afl

le passeront de la tête; car il n'est que le se~ , cond dans tous les genres; Rousseau, cet être incohérent, tournant perpétuellement

autour d’une capucinière où il se fourrera un beau matin, et sans cesse balloté de F athéisme au baptême des cloches ; — c’en est assez, je . crois, pour indiquer que Diderot, homme, moraliste , peintre et critique , se montre à nu 'dans cette correspondance, si heureusement conser- . vée, si à propos offerte à l’admiration empressée de nos contemporains. Plus efficacement que nos paroles, elle ravivera, elle achèvera ^ dans leur mémoire une image déjà vieillie, mais* toujours présente. Nous y renvoyons bien vite les lecteurs qui trouveraient que nous n’en-avons pas dit assez ou que nous en avons trop dit. Nous leur rappellerons en même temps, comme dédommagement et comme excuse, un article sur la prose du grand écrivain , inséré autrefois dans ce recueil par * un des hommes (') qui ont le mieux soutenu • et perpétué , de nos jours , la tradition de Di-

M. Ch. Nodier (/îtfpntf Parti).

DIDIÎROT,

clerot , pour la verve chaude et féconde , le génie facile , abondant , passionné , le charme sans fin des causeries et la bonté prodigue du caï-actère.

L’ABBÉ PRÉVOST

On a comparé souvent l’impression mélancoliqie que produisent sur nous les bibliothèques, où sont entassés les travaux de tant de géné'ations défuntes , à l’effet d’un cimetière pemlé de tombes. Cela ne nous a jamais semblé plu' vrai que lorsqu’on y entre , non. avec une cucosité vague ou un labeur trop empressé, mas guidé par une intention particulière d’honofer quelque nom choisi, et par un acte de pi^é studieuse à accomplir envers une mén>ire. Si pourtant l’objet de notre étude, ce jiir-là, et en quelque sorte de notre dévotion , «t un de ces morts fameux et si rares dont i parole remplit les temps , l’effet ne saurait

L’ABBÉ PRÉVOST

être ce que nous disons; l’autel alors nous apparaît trop lumineux; il s’en échappe incessamment un puissant éclat qui chasse bien loin la langueur des regrets et ne rappelle que des idées de durée et de vie. La médiocrité, non plus, n’est guère propre à faire naître en nous un sentiment d’espèce si délicate; l’impression qu’elle cause n’a rien que de stéi ile , et ressemble à de la fatigue ou à de la pitié. Mais ce qui nous donne à songer plus particulièrement, et ce qui suggère à notre esprit mille pensées d’une morale pénétrante, c’est quand il s’agit d’un de ces hommes en oartie célèbres et en partie oubliés , dans la ménoire desquels, pour ainsi dire, la lumière et l’ombre se joignent; dont quelque production toujours debout reçoit encore un vif rayon qui semble mieux éclairer la poussière et l’obtcurité de tout le reste; c’est quand nous touchons à l’une de ces renommées recommandables'et jadis brillantes, comme il s’en est vu beaucoup sur la terre , belles aujourd’hui , dans leur silence, de la beauté d’un cloître qui tombe, et àfdemi<'COUchées, désertes et en ruine. Or , à ’ partun |rès-petit nombre de nonas grandiose et

Di^feed IvJ-'àCÇ'tî-'

ïortnnés qui, par l’à -propos de leur venue, rétoile constante de leurs destins, et aussi l’immensité des choses humaines et divines qu’ils ont les premiers reproduites glorieusément, conservent ce privilège étemel de ne pas vieillir, ce sort un peu sombre, mais fatal, est commun à tout ce qui porte dans l’or- .dre (les lettres le titre de talent et même celui de génie. Les admirations contemporaines les plus unanimes et les mieux méritées ne peuvent rien contre; la résignation la plus humble, comme la plus opiniâtre résistance, ne hâte ni ne retarde ce moment inévitable, où le grand poêle , le grand écrivain , entre dans la postérité, c’est-â -dire où les générations, dont il fut le charme et l’âme, cédant la scène à d’autres, lui-méme il passe de la bouche ardente et confuse des hommes â l’indifférence, non pas ingrate, mais respectueuse, qui, le plus souvent, e.st la deriiièrc consécration des monumens accomplis. Sans doute quelques pèlerins du génie, comme Byron les appelle, viennent encore et jusqu’à la fin se succéderont à l’entour; mais la société en masse s’est portée ailleurs et fréquente d’autres lieux. Une bien forte part

», • 434 , I.’ABnÉ PRÉVOST.

(le la gloire de Walter Scott et de Ghateau*"

. * briand plonge déjà dans l’ombre. Ce sentiment i.

' , qui, ainsi que nous le disons, n’est pas sans^

* .• { , ^ tristesse, soit qu’on l’éprouve pour soi-même,

soit qu’on l’applique à d’autres, nous devons , ~ tâcher du moins qu’il nous laisse sans araer-

■ • . tume. Il n’a rien , à le bien prendre , qui soit

capable d’irriter ou de décourager; c’est un des mille côtés de la loi universelle. Ne nous y appesantissons jamais que pour combattre • en nous l’amour du bruit, l’exagération de ’ notre importance, l’enivrement de nos œuvres. • Prémunis par-là contre bien des agitations insensées, sachons nous tenir à un calme grave, à une habitude réfléchie et naturelle, (jui nous fasse tout goûter selon la mesure; '

• nous permette une justice clairvoyante, dégagée des préoccupations superl>es, et, en sauvant nos productions sincères des changeantes saillies du jour et des jargons bigarrés qui • passent, nous établisse dans la situation intime la meilleure pour y épancher le plus de ces vérités réelles, de ces beautés simples, de ces scntimens humains bien ménagés , dont , sous des formes plus ou moins neuves et durables, „

• Jr

L'ABBÉ PRÉVOST

les âges futurs verront se confirmer à chaque L » épreuve réternelle jeunesse. ■ » %.

Cette réflexion nous a été inspirée au sujet * * de l’abbé Prévost, et nous croyons que c’est une de celles qui de nos jours lui viendraient le plus naturellement à lui-méme, s’il pouvait se contempler dans le passé. Non pas que, durant le cours de sa longue et laborieuse carrière , il ait jamais positivement obtenu ce ■quelque chose qui, à un moment déterminé, éclate de la plénitude d’un disque éblouissant, et qu’on appelle la gloire; plutôt que la gloire, il eut de la célébrité diffuse, et posséda les honneurs'du talent, .sans monter ju.squ’au génie.

Ce fut pourtant, si l’on parle un instant avec lui la langue vaguement ‘ complaisante de Louis XIV, ce fut, à tout prendre, un heureux et facile génie, d’un savoir étendu et lucide, d’une vaste mémoire, inépuisable en œuvres,

• également propre aux histoires sérieuses et aux amusantes, renommé pour les grâces du .style et la vivacité des peintures, et dont les productions, à peine écloses, faisaient, disait-on alors, les délices des cœurs sensibles et des belles imaginations. Ses romans, en effet, avaient

tàlM* ■ ,

L’ABBÉ PRÉVOST

un cours prodigieux; on les contrefaisait de 'toutes parts; quelquefois on les continuait sous son nom , ce qui est arrivé pour le Cléveland; les libraires demandaient du l abbé Prévost, comme précédemment du Saint-Évremond ; lui-même il ne les laissait guère en soufirance , et ses oeuvres, y compris le Pour et Contre et V Histoire générale des V ojrages , vont beaucoup au-delà de cent volumes. De tous ces estimables travaux , parmi lesquels on compte une bonne part de créations, que reste-t-il dont on se souvienne et qu on relise? Si dans notre jeunesse nous nous sommes trouvés à portée de quelque ançienne bibliothèque de ♦ famille, nous avons pu lire Cléveland, le Doyende Killerine, ies Mémoires d'un Homme de qualité, (jue nous recommandaient nos oncles pu nos pères; mais à part une occasion de ce •genre, on les estime sur parçle, on ne les lit pas. Que si paf liasard on les ouvre, on ne va presque jamais jusqu’à la ün, pas plus que pour ‘ r Astrée ou pour Clélie ; la manière en est déjà trop loin de notre goût, et rebute par son développement, au lieu de prendre; il n y a que Manon Lescaut qui réussisse toujours dans son

L’AUDÉ PRÉVOST.

accortc négligence, et dont la fraîcheur sans' fcml soit immortelle. Ce petit chef-d’œuvre échappé en un jour de bonheur à l'abbé Prévost, et sans plus de peine assurément que les innombrables épisodes à demi-réels, à demi-

in ventés , dont il a semé ses écrits', soutient à ^ •

jamais son nom au-dessus du flux des années, ^ et le cljisse de pair, en lieu sûr, à côte de l’élite des écrivains et des inventeurs. Heureux ceux qui, comme lui, ont eu un jour, und semaine, un mois dans leur vie, où à la fois - ^ leur cœur s’est trouvé plus abondant, leur, timbre plus pur, leur regard doué de plus de transparence et de clarté, leur génie plus fami- < lier et plus présent; où un fruit rapide leur est ^ né et a mûri sous cette harmonieuse conjonction de tous les astres intérieurs ; où, en un mot, par une œuvre de dimension quelconque, mais complète, ils se sont élevés d’un jet à l’idéal d’eux-mèmes! Bernardin de Saint-Pierre, dans Paul et Virginie , Benjamin Constant par son Adolphe, ont eu cette bonne fortune qu’on mérite toujours si on l’obtient, de s’offrü’, sous une enveloppe de résumé admirable, au regard sommaire de l’avenir. On commence

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L’ABBÉ PRÉVOST

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à croire que , sans cette tour solitaire de René, qui s’en détache et monte dans la nue, l’édifice entier de Chateaubriand se discernerait confusément à distance. L’abbé Prévost, sous ce rapport, n’a rien à envier à tous ces hommes. , Avec infiniment moins d’ambition qu’aucun , il a son point sur lequel il est autant hors de ligne; Manon Lescaut subsiste à jamais, et, en ^ dépit des révolutions du goût et des modes * sans nombre qui en éclipsent le vrai règne, , elle peut garder au fond sur son propre sort cette indifférence folâtre et languissante qu’on ‘■’ lui connaît. Quelques-uns, tout bas, la trouvent un peu faible peut-être et par ti op simple de métaphysique ej; de nuances; mais quand l’assaisonnement moderne se sera évaporé , quand l’enluminure fatigante aura pâli, celte fille incompréhensible se retrouvera la même, plus fraîche seulement par le contraste. L’écrivain qui nous l’a peinte restera apprécié dans le calme, comme étant arrivé à la profondeur , la plus inouie de la passion par le simple ua- |* turel d’un récit, et pour avoir fait de sa plume, ' en cette circonstance, un emploi cher à certains coeurs dans tous les temps. 11 est donc de

— by (ioogle

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coux que l’oubli ne submergera pas , ou qu’il

n’atteindra du moins que quand le goût des choses saines étant épuisé, il n’y aura plus de regret à mourir.

Mais si la postérité s’en tient , dans l’essor de son coup-d’œil , à cette brève compréhension d’un homme, à ce relevé rapide d’une œuvre,

* il y a, jusque dans son sein, dis curiosités plus scrupuleuses et plus patientes qui éprouvent le besoin d’insister davantage , de revenir à la connaissance des portions disparues, et <le re^ trouver épars dans Tensemble, plus mélangés sans doute, mais aussi plus étalés, la plupart des mérites dont la pièce principale se compose. On veut suivre dans la continuité dô son tissu, on veut toucher dé la main , en quelque sorte, l’étoffe et la qualité de ce génie dont on a déjà vu le plus brillant échantillon , mais un échantillon, après tout, qui tient étroitement au reste, et n’en est d’ordinaire qu’un accident mieux venu. C’est ce que nous tâchons de faire' aujourd’hui pour l’abbé Prévost. Un attrait , tout particulier, dès qu’on l’a entrevu, invite à s’informer de lui et à désirer de l’approfondir. Sa physionomie ouverte et bonne, la poli-

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tesse décente de son langage , laissent transpirer à son insçu une sensibilité intérieure profondément tendre, et sous la généralité de sa morale et la multiplicité de ses récits, il est aisé de saisir les traces personnelles d’une expérience bien douloureuse. Sa vie, en effet, fut pour lui le premier de ses romans et comme la matière de tous les autres. Il naquit sur la fin du dix-septième siècle, en avril 1697, à Hesdin, dans l’Artois, d’une honnête famille et même noble } son père était procureur du roi au bailliage. Le jeune Prévost fit ses premières études chez les jésuites de sa ville natale, et plus tard alla doubler sa rhétoriqye au collège d’IIarcourt, à Paris. On le soigna fort à cause des rares talens qu’il produisit de bonne heure, et lesjésuites l’avaient déjà entraîné au noviciat, lorsqu’un jour (il avait j6 ans), les idées de *monde l’ayant assailli, il quitta tout pours’en- ■ gager en qualité de simple volontaire. La der- . nière guerre de Ix)uis XIV tirait à sa fin ; les emplois à l’armée étaient devenus très-rares; mais il avait l’espérance commune à une infi- ^ nité de jeunes gens d’être avancé aux premières occasions: et, comme lui-même il l’a dit par

LABBÉ PKtVOST. /

lu suite Cl) réponse à ceux qui caloinniaiciU cette partie de sa vie , « i! n’était pas si disgracié du côté de la naissance et de la fortune qu’il ne pùt espérer de faire heureusement son chemin. » Las pourtant d’attendre, et la guerre d’ailleurs finissant, il retourna à Ih Flèche chez les pères jésuites , qui le reçurent avec toutes^ sortes de caresses; il en fut séduit au point de s’engager presque définitivement dans l’ordre; il composa, en l’honneur de saint François- Xavier , une ode qui ne s’est pas conservée. Mais une nouvelle inconstance le saisit, et, sortant encore une fois de la retraite, il reprit le métier des armes auec plus de distinction , dit-il, et d'agrément, avec quelque grade par conséquent , lieutenance ou autre. Les détails manquent sur cette époque critique de sa vie On n’a qu’une phrase de lui qui donne

1» Le biographe de l'èditioo do iSto,qiii «I le mime que celui de rédilion de 1783, a copié sur ce point le biographe qui a publié les Peniitt de Cabbi^ntoit, en 1 7fi4 , et qui , lui-même , s’en était tenu aux explicatious insérées dans le nombre 47 du Pour et Contre. — On a imprimé dans je ne mis quel livre d’ana que Prévost étant tombé amoureux d'uue dame, à Hesdin prubablemrnt , sou père , qui voyait cette intrigtie de mauvais œil , alla nu soir à la porte de la dame pour

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4 siiffisiiininent à penser et qui révèle la teinte et la direction de ses sentimens durant les orages de sa première jeunesse, a Quelques années » se passèrent, dit-il (à ce métier des armes); » vif et sensible au plaisir, j’avouerai, dans les » termes de &I. de Cambrai, que la sagesse demandait bien des précautions qui m’échap- » pèrent. Je laisse à juger quels devaient être , «depuis l’âge de vingt k vingt-cinq ans, le » cœur et les sentimens d’un homme qui a » composé le Cléi’clandk trente-cinq ou trente- » six. La malheureuse fin d’un engagement » trop tendre me conduisit enfin au tombeau: » c’est le nom que je donne à l’ordre respecta- » ble où j’allai m’ensevelir, et où je demeurai » quelque temps si bien mort, que mes parens » et mes amis ignorèrent ce que j’étais devenu. » • Cet ordre respectable dont il parle, et dans lequel il entra à l’àge de vingt-quatre ans en- ■ viron , est celui des bénédictins de la congré-

' morigener «on Gli au passage , el que celui-ci, Sans la rapidité du mouTcment qu'il Cl |>our s'échapper , heurta si sioleromcnl son père que le vieillard mounil des suites du coup. Si ce n'est ]ias là une ca’lomnic atroce , c'est un conte , el Prévost a bien asscs de calasiruphes dans ta V ie sans cellc-là. . a'-

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gation de Saint-Maur j il y resta cinq ou six ans dans les pratiques religieuses et dans l’assiduité de l’étude ; nous le verrons plus tard en sortir. Ainsi cette âme passionnée , et par trop maniable aux impressions successives , ne pouvait se 6xer à rien ; elle était du nombre de ces natures déliées qu’on traverse et qu’on ébranle aisément sans les tenir; elle avait puisé dans l’ingénuité de son propre fonds et avait développé en elle, par l’excellente éducation quelle avait reçue, mille sentimens honnêtes, délicats et pieux, capables, ce semble, à volonté, de l’honorer parmi les hommes ou de la sanctifier dans la retraite ; et elle ne savait se résoudre ni à l’un ni à l’autre de ces partis, elle en essayait continuellement tour à tour; la fragilité se perpétuait sous* les remords; le monde, ses plaisirs, la variété' • de ses événemens, de ses peintures, la tendresse de ses liaisons, devenaient, au bout de quelques mois d’absence , des tentations irré- ‘ sistibles pour ce cœur trop tôt sevré , et, d’une autre pjyt , aucun de ces biens ne parvenait à le remplir au moment de la jouissance. Le repentir alors et une sorte d’irritation croissante

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œntrc un ennemi toujours victorieux le rejetaient au premier choc dans des partis cxtPémes dont l’austérité ne tardait pas à mollir; et, après . une lutte nouvelle, en un sens contraire au , précédent , il retombait encore de la cellule dans les aventures. On a conservé de lui le fragment d’une lettre écrite à l’un de ses frères ^ au commencement de son entrée chez les bénédictins : elle se rapporte au temps de son séjour à Saint-üuen, vers 1 7a i. Il y touche cet état moral de son âme en traits ingénus et suaves qui marquent assez qu’il n’est pas guéri : *

« Je connais la faiblesse de mon cœur, et je » sens de quelle importance il est pour son re- » pos de ne point m’appliquer à des sciences » stériles qui le laisseraient dans la sécheresse .» et dans la langueur : il faut, si je veux éti-e » heureux dans la religion, que je conserve » dans toute sa force l’impression de grâce qui » m’y a amené; il faut que je veille sans ces.se.

» k éloigner tout ce qui pourrait l’affaiblir. Je , » n’aperçois que trop tous les jours de quoi je • » redeviendrais capable, si je perdais un mo- •

•> ment de vue la grande règle, ou même si je r- » regardais avec la moindre complaisance cer-i

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> taines images qui ne se présentent que trop a souvent à mon esprit, et qui n’auraient en- , B core que trop de force pour me séduire, a quoiqu’elles soient à demi effacées. Qu’on a » de peine, mon cher frère, à reprendre un » peu de vigueur quand on s’est fait une habi- B tilde de sa faiblesse ; et qu’il en coûte à » combattre pour la victoire, quand on a » trouvé long-temps de la douceur à se laisser B vaincre ! »

L’idéal de l’abbé Prévost , son rêve dès sa jeunesse, le modèle de félicité vertueuse qu’il se proposait et qu’ajournèrent long-temps pour lui des erreurs trop vives, c’était un mélange d’étude et de monde , de religion et d’honnéte plaisir, dont il s’est plu en beaucoup d’occasions à flatter le tableau. Une fois engagé dans îles liens indissolubles, il tâcha que toute image trop émouvante et trop propice aux désirs fi*it soigneusement bannie de ce plan un peu chimérique, où le devoir était la mesure de la volupté. On aime à s’étendre avec lui, en plus d’un endroit des Mémoires d’un homme de qualité et de Clcveland^ sur ces promena-

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des méditatives, ces saintes lectures dans la solitude, au milieu des bois et des fontaines, une abbaye toujours dans le fond; sur ces conversations morales entre amis, qu’Æbrace et Boileau ont marquées, nous dit-il, comme un des plus beaux traits dont ils composent la vie heureuse. Son christianisme est doux et tempéré, on le voit; accommodant, mais'pur; c’est un christianisme formel qui ordonne à la fois la pratique de la morale et la croyance des lŸiy stères, d’ailleurs nullement farouche, fondé sur ja grâce et sur l’amour, fleuri d’atticisme, ayant passé par le noviciat des jésuites et s’en étant dégagé avec candeur, bien qu’avec un souvenir toujours reconnaissant. Gresset , dans plusièurs morceaux de ses épîji'cs, nous en donnerait quelque idée que Prévost certainement ne désavouerait pas :

Blandus honos, hilarisque tamen curn pondéré inrius,

Boileau , plus sévère et aussi humain, Boileau que je me reproche de n’avoir pas assez loué autrefois sous ce rapport non plus que sous quelques autres, a été inspiré de cet esprit de

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piélé solide dans son épitre à l'abbé Renandot. L’admirable caractère de Tibcrge, dans Manon Lescautf en offre en action toutes les lumières et toutes les vertus réunies. Du milieu des boiileversemens de sa jeunesse et des nécessités matérielles qui en furent la suite, Prévost tendit d’un effort constant à cette, sagesse pleine d’humilité, et il mérita d’en cueillir les fruits dès l’âge mûr. Il conserva toute sa vie un tendre penchant pour ses premiers maîtres, et les impressions qu’il avait reçues d’eux ne le quittèrent jamais. Il est po£-‘ sible, à la rigueur, que la philosophie, alors commençante, l’ait séduit un momeqt dans l’intervalle de sa sortie de La Flèche à son entrée chez les bénédictins, et que le personnage de Cléveland représente quelques souvenirs personnels de celte époque. Mais au fond c’était une nature soumise, non raisonneuse, altérée des sources supérieures, encline à la spiritualité, largement crédule à l’invisible; une intelligence de la famille de Malebranche en métaphysique; une de ce^ âmes qui, ainsi qu’il l’a dit de sa Cécile, se portent d’une ardeur étonnante de sentimens vers un objet qui leur

m L’ABBÉ PRÉVOSf.

est incertain pour elles-mêmes ; qui aspirent au bonheur cT aimer sans bornes et sans mesure, et s’en croient empêchées par les ténèbres des sens et le poids de la chair. Il obéit à ' lin élan de cette voix mystique en entrant chez les bénéilictins : seulement il compta trop sur ses forces, ou peut-être, parce qu’il s’en dé-fiait beaucoup , il se hâta de s’interdire solen- '*• nellement toute récidive de défaillance. Le sacrifice une fois consommé, la conscience lucide lui revint : a Je reconnus , dit-il , que ce » cœur si vif était encore brûlant sous la cen-,

» dre. I.a perte de ma liberté m’affligea jns- » qu’aux larmes. Il était trop tard. Je cherchai » ma consolation durant cinq ou six ans dans » les charmes de l’étude ; mes livres étaient » mes amis fidèles , mais ils étaient morts » comme moi! »

L’étude, en effet, qui, suivant sa propre expression, a des douceurs, mais mélancoli- ^ ques et toujours uniformes ; ce genre d’étude surtout, héritage démembré des Mabillon, austère, interminable, monotone comme une 'pénitence, sans mélange d’invention et de

grâces, pouvait suffire uniquement à la vie d’un dojn Marten, nôn â celle de dom Pré» vost. Il y était propre toutefois, mais d l’était aussi à trop d’autres matières plus attrayantes. Ou l’occupd successivement dans lés diverses maisons de l’ortlre : à Saint-Ouen de Rouen , OÙ il eut une polémique à son avantage avec un jésuite appelé Le Brun ; à l’abbaye du Bec, où, tout en approfondissant la théologie, il fit connaissance d’un grand seigneur retiré de lacour qui lui donna peut-être la pensée de son premier roman; àSaint-Gcrmer, où il professa les humanités; à Évreux et aux Blancs-Manteaux de Paris, où il prêcha avec une vogue merveilleuse; enfin à Saint-Gfermain-des-Pres, espèce de eapitnle <le l’ordre, où on l’appliqua en <lernier lieu au Gallia Christiana, dont un volume presque entier, djt-ou , est de lui. Il commença dès-lors, selon toute apparence, â rédiger les Mémoires d’un homme de qualité , et , en même temps , par la multitude d’histoires intéressantes qu’il contait à ravir, il faisait le charme des veillées -du cloître., Up léger mécontentement, qui n’était qu.’un prétexte, mais en réidité.ses idées, dont le cours le dç-

VABBÉ PRKYOST.

L ABBÉ PRÉVOST

touniiiit plus CJU6 jainflis ailleurs , 1 engagèrent à solliciter île la cour (le Rome sa translation dans une branche moins rigide de l’ordre; ce fut pour Cluny qu’il s’arrêta. Il obtint sa demande; le bref devait être fulminé^ar févéque d’Amiens à un jour marqué; Prévost y comp-^ tait, et de grand matin il s’échappa du couvent, en laissant pour les supérieurs des lettres où il exposait ses motifs. Pai l’effet d’une intrigue ipi’il avait ignorée jusqu’au derniçr moment, le bref ne fut pas fulminé, et sa position de déserteur devint tellement fausse qu’il n’y vit d’autre issue qu’une fuite en Hollande. Le général de la cdngrégation tenta bien une démar- • che amicale pour lui rouvrir les portes; mais Prévost, déjà parti, n’en fut pas informé. Ce grand pas une fois fait , il dut en accepter toutes les conséquences. Riche de savoir, rompu à l’étude , propre aux langues, regorgeant, en quelque sorte, de souvenirs et d’aventures éprouvées ou recueillies qui s’étaient amassées en lui dans le silence, il saisit sa plume facile . et courante pour ne. la plus abandonner, et par ses romans , ses compilations, ses traduc- ^ tiüus, ses journaux., ses histoires, il s’ouvrit» -

''git»zo?6'y Cïnoi^lt'

L’ABBÉ PRÉVOST

rapidement une large place dans le inonde lil- 'téraire. Sa fuite est de I7a8 environ; il avait trente-et-iin ans , et demeura ainsi hors de France au moins six années , tant en Hollande qu’en Angleterre. Dès les premiers temps de son exil , nous voyons paraître de Ijlf les Mémoires d'un homme de qualité, un volume traduit de l'Histoire universelle du président de Thon , une Histoire métallique du royaume des Pays-Bas, egalement traduite. Cléveland vint ensuite , puis Manon , et le Pour et Contre, dont la publication commencée en 1733 ne finit qu’en 1740. Prévost était déjà rentré en France lorsqu’il publia le Doyen de Killerine, en 1 735. Comme ceci n’est pas un inventaire exact, ni même un jugement général des nombreux écrits de notre auteur, nous ne nous arrêterons qu’à ceux qui nous aideront à le peindre.

. Les Mémoires d'un homme de qualité nous semblant sans contredit, ét Manon à part, Manon qui n’en est du reste qu’un charmant épisode par postscriptum, nous semblent le plus naturel, le plus franc, le mieux con^rvé des romans de l’abbé , Prévost, celui où ne

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s’étant pas encore blasé sur le romanesque’^et l’iin.^ginairc, il se tient davantage à ce qu’il . a senti en lui ou observé alentour. Tandis que,^ «lans scs romans postérieurs , il se perd en dcs^ ' espaces de lieu considérables et se prend à des^ personndÇçs d’otitre-mer qu’il affuble de ca-' ractères hybrides et dont la vraisemblance, ^ contestable dès-lors, ne supporte pas un coupd’œil aujourd’hui, dans ces mémoires au con-1 traire il nous retrace en perfection , et sans songer, les manières et les sentimens de lai bonne société vers la fin du règne de Louis XIV.'' Le coté satirique que préfère Le &rge manque] ici tout-à-fait; la grossièreté et la licence qun se faisaient jour à tout instant sous ces beaux dehors , n’y ont aucune place. J’omets toujours’ ManoneX. son Paris du temps du système, son , Paris de vice et de boue, où toutes les ordures sont entassées , quoique d’occasion seulement, reniarquez-le bien, quoique jetées là sans dessein de les faire ressortir, et d’un bouLà l’autre éclairées d’un même reflet .sentimental. Mais le monde habituel de Prévost, c’est le monde honqéte et poli, vu d’un peu Join par un homme qui, après l’avoir certainement pratiqué, l’a ^

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' regretté beaucoup du fond de la province et des cloîtres; c’est le monde délicat, galuht èt .plein d’honneur, tel que I^ouis XIV aurait voulu le fixer, cotume Boileau et Racine nous en ont décoré l’idéal; qui est à portée de la cour, mais qui s’en abstient souvent; où Mon* tausier a passé , où la régence n’est point parvenue. Prévost tourne en plein ses récits au noble, au sérieux, au pathétique, et s’enchante aisément. Son roman, — oui, son roman, nonobstant la fille de joie ét l’escroc que vous en connaissez, procède en ligne assez directe de } V A strée ,'àci la délie et de ceux de madame de La Fayette. De composition et d’art dans le cours de son premier ouvrage, non plus que dans les suivans, il n’y en a pas l’ombre ; le marquis raconte ce qui lui est arrivé, à lui, et ce ^ que d’autres lui ont raconté d’eux-mêmes;

’ tout cela se mêle et se continu» à l’aventure; nulle proportion de plans; une lumière volontiers égale; un style délicieux, rapide, distribué au hasard , quoiqu'avfc un instinct de goût inaperçu ; enjambant les routes , les intervalles, les préambules, tout ce que nous 1 (lécririunsaujourd’hui; voyageait par les paysa-

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gesen carrosse bien roulant et les glaces levées; sautant, si l’on est à bord d’un vaisseau, sur une infinité de cordages eld'inslrumens de mer, sans désirer ni savoir en nommer un seul, et, > dans son ignorance extraordinaire, s’épanouissant mille fois sur quelques scènes de cœur renouvelées à profusion , et dont les plus toucbantesne sontpasmême encadrées. L’ouvrage se partage nettement en deux parts f l’auteur, voyant que la première avait réussi , ÿ rattacha l’autre. Dans cette première, qui est la plus courte, après avoir moralisé au début sur les grandes passions, les avoir distinguées de la pure concupiscence, et s’être efforcé d’y saisir un dessein particulier de la Providence pour des fins inconnues, le marquis raconte les malheurs de son père, les siens propres , ses voyàges en Angleterre, en Allemagne, sa captivité en Turquie la mort de sa chère Sélima, qu’il '

(•) Pendant qn'il est captif en Timinie, son maître Salem veut le convertir au Coran; et comme lo marquis, en bon chrétien, s'élève contre l'impureté sensuelle sanctionnée par Mahomet, Salem lui fait le raisonnement que voici : « Dieu , n'ayant pas voulu tout d'un coup • se communiquer aux hommes, ne l'est d'abord fait connaître à eux que par des figures. La première lui , qui fut celle des juifs , en est

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y avait épousée et avec laquelle il était venu à Rome. C’est l’inconsolable douleur de cette perte qui lui fait dire avec un accent de conviction naïve bien aussi pénétrant que nos obscurités fastueuses : « Si les pleui’S el les soupirs ne pcu- » vent jiorter le nom de plaisirs , il est vrai i> néanmoins qu’ilsontune douceur inûnie pour » une personne mortellement affligée. » Jeté par ce désespoir au sein de la religion , dans l’abbaye de...., où il séjourne trois ans, le marquis en est tiré , à force de violences obligeantes, par M. le duc de...., qui le conjure de servir de guide à son fils dans divers voyages. Ils partent donc pour l’Espagne d’abord,

remjiliu. Il ne leur {iroposail , pour nioiif el pour récoiupriue de la vertu , que des plaisirs charnels et des télicilés grossières. I.a loi des chrétiens, quia suivi celle des juifs, était beaucoup plus parfaite, parce qu'elle dunuait tout à l'esprit , qui est sons contredit au-dessus du corps... c'est uii second état par le<|url ce Dieu bon a voulu faire jiasser les homincs.... El maiuteuaut eiiliu ce uo sont plus les seuls biens du corps , comme dans la loi des juifs, ni les seols biens spirituels, comme dans l’Evangile des chrélietis ; c'est la félicité du corgs et de l'esprit que l'Alcoran promet tout à la fois aux véritables croyaiis. • Il est curieux que Salem, c'est-à-dire notre abbé Prévost, ait couçu une manière d'uniuu des lois juive et chrétienne au scin de la loi mu • sulmane, par un raisonnement tout pareil à celui qui vient d'ètre si hardiment développé do uqs jours.

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**puis visitent le Portugal et l’Angleterre, le . vieux marquis sous le nom de M. de Renoncour, le jeune sous le titre de marquis de Rosemont. Les conseils , du Mentor à son élève, son souci continu'el et respectueux pour la gloire de cet aimable marquis; ce qu’il lui recommande et lui permet de lecture, le Tèlé- .maque, la Princesse de Clèves ; pourquoi il lu^

' défend la" langue espagnole ; son soin que chez un homme de cette qualité, destiné aux grandes affaires du monde, l’étude ne devienne pas une passion comme chez un suppôt d'université; les éclaircissemens qu’il lui donne sur les inclinations des sexes et les bizarreries du cœur ; tous ces détails ont dans le roman une saveur inexprimable qui, pour le sentimentdes mœurs et du ton d’alors, fait plus, et à moins de frais,

• que ne pourraient nos flots de couleur locale. '

. «L’amour du marquis pour dona Diana, l’assas- ^ sinat de cette beauté , et surtout le mariage au , lit de mort, sont d’un intérêt qui, dans l’ordre romanesque, répond assez à celui de Bérénice ' en tragédie. Après le voyage diEspagne et tle Portugal, etdurantla tiaverséepour lallollande, M. de Renoncour renconU-e^inopinément dans

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le vaisseau scs deux neveux, les fils d’Amulem frère de Sélima; et cette grâcieuse /uryjfm^ ,je- ■tée au travers de nos gentilshommes français, rte cauëequ’autantdesuqjriseqti’il convient. Arrivé à terre , le digne gouverneur rejoint son beaufrère lui-même, et les voilà se racontant leurs destinées mutuelles depuis la séparation. Il y est parlé, entre autres particularités, d’une certaine Oscine, à qui Amulem a offert, sans qu’elle ,ait accepté , d’être , en S’épousant, une des plus heureuses personnes de T Asie. Quant à ces fils d’Amulem^ à ces neveux de M. de Renoncour, ^il se trouve que le plus charmant des deux est une nièce*qu’on avait déguisée de la sorte pour la sûreté’du voyage; mais le marquis, si triste de la mort de sa Diana, n’a pas pris garde à ce piège innocent, et, à force d’aimer son jeune ami Mémjscès, il devient, sans le savoir, infidèle à la mémoire deee qu’il a tant pleuré. En général-, ces personnages sont oublieux, mobiles, adonnés à leurs impressions et d’un laisser-aller qui par instans fait sourire; ranioinleur naît subitement, tl’un clin-d’œil, comme chez des oisifs et des âmes inoccupées; ils ont des songes merveilleux ; ils donnent ou reroi-

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vent des coups d’épée avec une incroyable promptitude; ils guérissent par des poudres et des huiles secrètes; ils s’évanouissent et renaissent rapidement à chaque accès de douleur ou de joie. C’est l’espèce du gentil- . homme poli de ce temps-là que le romancier nous a quelque peu arrangée à sa manière. Le jeune Rosemont dans le plus haut rang, le chevalier des Grieux jusque dans la • ’ dernière abjection , conservent les caractères^ essentiels de ce tjpe et le réalisent également sous ses revers les plus opposés. Le premier, malgré ses emporteniens de passion et deux, ou trois meurtres bien involontaires, prélude déjà à tous les honneurs de la vertu d’un Grandisson ; le chevalier, après quelques escro-^ • queries et un assassinat de peu de conséquence , demeure sans contredit le plus prévenant par sa bonne mine et le plus honnête des infortunés. La démarcation entré les deux • marquis, entre le marquis simple homme de qualité et le marquis fils de duc, est tranchée fidèlement; la prérogative ducale reluit dans toute la splendeur du préjugé. L’embarras du bon de Renoncour quand son élève veut

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' épouser sa nièce, les représentations qu’il adresse à la pauvre enfant, én lui disant du jeune homme : Avez-vous oublié ce qu’il est né? son -recoprs en désespoir de cause au père du marquis, au noble duc, qui reçoit . l’affaire comme si elle lui semblait par trop impossible, et l’effleure avec une légèreté de grand ton qui serait à nos yeux le suprême de l’impertinence; ces traits-là, que l’âge a ren- 1 dus piquans, ne coûtaient rien. à l’abbé Prévost, et n’empruntaient aucune intention de malice sous sa plume indulgente. Il en faut dire au^nt de l’inclination du vieux marquis

pour la belle milady R Prévost n’a voulu

que rendre son héros perplexe et intéressant;* le comique s’y est glissé à son insu , mais un comique délicat à saisir, tempéré d’aménité, que le respect domine, que l’attendrissement * fait taire , et comme il s’en mêle dans Golds- • mith au personnage exceflent de Primerose. ^ J’aime beaucoup moinS le Cléveland que les Mémoires d'un Homme de qualité : dans le temps on avait peut-être un autre avis; au- ^ jourd’hui les invraisemblances et les chimères en rendtent la lecture presque aussi fade que

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celle A'^rnailis. Nous ne pouvons revenir à- ’ celte géographie inbuleuse , à cette nature de’ Pjrrame et Thisbé, vaguement remplie de ro- * chers, de grottes et de sauvages. C&qui reste beau , ce .sont les raisonnemens philosophiques d’une haute mélancolie que se font en plusieurs endroits Cléveland et le comte' de Clarendon. L’examen à peu près p.sychologique,. auquel s’applique le héros au début du livre sixième , nous montre la droiture lumineuse , ‘l’élévation sereine des idées, compatibles avec les conséquences pratiques les plus arides et les plus amères. L’impuissance de la philosophie solitaire .en face des maux réels j est vivement mise à nu, et la tentative de suicida par où finit Cléveland exprime pour nous et conclut visiblement cette moralité plus profonde, j’ose l’assurer, qu’elle n’a dû alors le sembler à son auteur. Quant tiu' Doxen de Killerine, le dernier en date des trois grands romans de Prévost, c’est une lecture qui, bien qu’elle languisse parfois et se prolonge sans ‘ discrétion, reste en somme iiifîniment agréa-* ble, si l’on y mot un peu do coin|ilaisanoe. Ce bon doyen de Killerine; passablomçnr rkliculo

Digttired lîy Ct’uyld

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