P .1. DE BÉRANGER
dans une âme qui se regarde avec indifférence, l'accepte comme un lit tout fait pour sa pensée, et s'endort sur ce triste oreiller. Ah ! ce n'est pas de cette façon qu'en ont agi avec le doute les grands esprits de tous les temps. Au lieu de rire de leur état, ils s'évertuaient à en sortir, et dans leurs efforts déplaçaient parfois des vérités. Le maître du doute moderne, Pascal, a autant fait pour la foi que Bossuet.
Le Réve de nos jeunes filles présente, dans un autre ordre d'idées, une image des plus désagréables et des plus [)énibles. Une jeune fille s endort. Pendant son sommeil :
Un ange vient du bout de l'aili.' Efn«'urer ce lac endormi.
Elle se réveille, et interrogée sur ce que murmurait il son oreille le bon ange (|ui la bercail. Le sort, répond-elle,
I..0 sort faisait dos largesses; De bonlieur je poussais un cri, Dans l'enivrement des richesses Que m'apportait un vic-uv mari.
Est-il possible d'allier une plus gracieuse image à une plus cupide pensée? Si l'or, aujourd'hui, vient souiller jusqu'aux rêves de la jeunesse, votre rôle, à vous poëte, n'est-il pas de réagir contre cette tendance en glorifiant le désintéressement, le dévouement et tous les généreux élans du jeune ûge ?
Plusieurs de ces chansons : le Matelot breton^ les Gages, la Fille du diable, sont de véritables contes
scandés par strophes et sans refrains. Leur lecture autorise à penser que Béranger a eu raison en ne s'abandonnant pas à ce genre, pour lequel la netteté de son imagination n'était pas faite. La bonhomie, le laisser-aller, Fimprévu lui manquent. 11 avait Fhaleine poétique courte, et, pour me servir de ses expressions, le refrain lui était un poteau fort utile pour venir rattacher sa pauvre nacelle qui n'eût pu voguer aussi librement qu'il le pensait au gré de tous les vents. Il est bien plus heureux quand il développe des idées ingénieuses comme Ma canne^ charmant monologue (adressé au bâton qui soutenait le vieillard dans r es promenades) dont il a su faire un joyau poétique égal à Mon habit des bons jours. Ici les vers bien frappés abondent, parce que le sentiment est vrai ; et 1 émotiongagneà chaque instant le lecteur parce que celle de Fauteur est naturelle.
Mais^ pour me reprendre aux Enfants trouvés^
La Muse avait mis sa marque à mes langes...
Tu gémirais trop de voir ajouter
Au poids de mon corps tout le poids d'un monde...
A mes premiers temps j'ai vécu fidèle.
Tout au passé meurt; mourons avec lui.
Mais il faudrait tout citer ; j'y renvoie ^e lecteur. Il redevient surtout véritablement grand quand, lorsque dans la dernière chanson, Adieu^ il retourne au sentiment de toute sa vie, et adresse à son pays sa dernière pensée, le dernier battement de son cœur. Tout (*st magnifique : noblesse d'inspiration, grandeur du mouvement, ampleur du rhythme. Je craindrais de
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déflorer ces beaux vers en transcrivant les commentaires qu'ils éveillent. En voici la dernière strophe, terminée par une des plus belles images de la poésie française :
Demi couché, je me vois dans la tombe. Ah î viens eu aide à tous ceux que j'aimais. Tu le dois, France, à la pauvre colombe Oui dans ton champ ne butina jamais.
Pour qu'à tes fils arrive ma prière, Lorsque déjà j'entends la voix de Dieu, De mon tombeau j'ai soutenu la pierre.
Mon bras se lasse; elle retombe. Adieu.
Malgré des fautes de goût dues au soin que Déranger a toujours |)ris de Tassonnance de la rime, comme :
Dans hîs bois que l'automne épile
Malgré des interversions trop violentes, comme :
M;iis pourquoi les vieillards me plaindre avec mystère; Pourquoi les jeunes tirns rire do ma pâleur *?
la forme de ce recueil, en tant (|ue versitication, est des plus remarquables, quoiqu'elle n'ait pas été suffisamment remarcjuée. I.a langue, cet instrument rebelle d'abord aux mains du poète, est deveniu' ductile et souple comme une cire entre ses doigts. Son bon sens et une étude approfondie des secrets de la prosodie lui avaient appris que si la fermeté de la rime est une entrave à l'indécision de la pensée, elle en est