La Guerre à wi ami, p
-2. La Jeune fillc^ p. IGO.
aussi Tappui et le nerf quand la pensée a été clairement résumée. Il n'a pas poussé Tidolâtrie de la rime jusqu'à Tesclavage de Fidée, et terminé ses vers par des calembours, mais il Ta religieusement respectée. 11 ne rime pas follement ; il rime richement ; et ce n'est pas sans un vif plaisir que l'on retrouve chez ce chansonnier classé volontiers parmi les indifférents à la forme prosodique, cette recherche, cette exactitude, ce besoin de netteté dans les sons rhythmiques, dont les poètes de notre temps réclament trop exclusivement le privilège.
Si donc les Dernières Chansons ne doivent rien apprendre de nouveau sur la pensée du poëte, elles sont précieuses du moins pour lui donner sa conclusion. Elles le montrent se relevant sous la main de la mort pour adresser son dernier hymne au dieu de ses premiers chants : la patrie. Je ne saurais trop insister sur ce point. Comme philosophe, comme politique, comme poëte, Béranger peut mériter beaucoup de reproches. L'influence de son père littéraire, Voltaire, avait détruit en lui la foi religieuse. Mais comme la plupart des hommes de son âge, je parle des hommes de cœur, il remplaça bien des qualités absentes par une vertu civique de premier ordre : le patriotisme. Il brûla pour son pays de cet amour enthousiaste, généreux, sans arrière-pensée, qui, irréfléchi chez beaucoup, mais mûri chez lui par l'expérience, jeta la France entière sur le champ de la Fédération. Pendant soixante ans cette flamme généreuse brûla avec la même intensité, a Lors ]ne le ca-
p. J. bE BÉRANGEH. il9
non annonça la reprise de Toulon, dit-il dans Ma Biographie, j'étais sur le rempart, et, à chaque coup, mon cœur battait avec tant de violence, que je fus obligé de m'asseoir sur Therbe pour reprendre ma respiration. » Toute sa vie son cœur a battu aussi fort. C'est un patriote de 92 mort en 1857.
Ma Biographie exprime, du reste, comment il garda cet enthousiasme intact. Placé à douze ans à l'institut de M. Ballue de Bellenglise où, sous une forme ridicule, on apprenait du moins à aimer la France; appelé un peu plus tard à voir de près les incroyables prétentions, l'aveuglement sans nom des émigrés; la jeunesse vint mûrir chez lui les vagues instincts de Tenfance; et les premières impressions de Tliomme justifièrent Télan de Técolier. Les événements extérieurs comme ses propres réflexions, comme la tendance innée de son esprit, tout alimenta ce sentiment qu'il trouva, comme un fonds solide, (juand il entra dans la vie militante.
Malheureusement, une discrétion exagérée enlève à Ma Biographie une partie de l'intérêt historique qu'elle eût pu présenter. Quand Tauteur a joué un rôle important il ne Tavoue ([u'avec une extrême dilliculté. Loin de proclamer son importance, il la laisse à peine deviner et s'efface derrière les autres. Conseiller respecté d'un parti pendant quinze ans, il est resté dans la coulisse malgré les observations et souvent les prières des chefs prêts à lui abandonner le premier rôle. Il a tout fait pour conserver devant la postérité Tobscure indépendance qu'il avait si habilement sau-
vegardée pendant sa vie. Il a même poussé trop loin cette discrétion. Plus que personne, Déranger pouvait fournir des documents curieux sur les personnes et les choses de 1815 à 1830. L'histoire en eût profité; et avec son extrême habileté à ménager les nuances; on peut être certain qu'en engageant la vie publique des personnages, il n'eût pas touché à leur vie privée. Il s'imposa cette mission pendant quelque temps, et finit par la décliner en jetant au feu le Dictionnaire biographique. Il mourut tel qu'il avait vécu : un chansonnier, rien de plus, rien de moins. « Dans cette notice ne doivent trouver place que les faits qui me sont particuliers ; faits de peu de valeur et souvent très-vulgaires. Quant à la part d'influence que mes relations m ont fait avoir dans la politique active, je m'en rapporte à ce que voudront en dire les historiens, s'il s'en trouve qui soient tentés de la chercher dans les derniers événements dont la France a été le théâtre. En lisant ces souvenirs, on sera convaincu que mon caractère méditatif a dû, le plus souvent, me réduire au rôle de spectateur. Aussi, lorsqu'à cinquante ans j'ai vu de près le pouvoir, je n'ai fait que le regarder en passant, comme dans ma jeunesse indigente, devant un tapis vert chargé d'or, je m'amusais à observer les chances du jeu, sans porter envie à ceux qui tenaient les cartes. Il n'y avait de ma part ni dédain, ni sagesse à cela : j'obéissais à mon humeur... Aux grands hommes les grandes choses et les grands récits! Ceci n'est que l'histoire d'un faiseur de chansons. »
p. J. DE BÉRâNGER. 221
En complétant la Biographie par Texeellent travail de M. Édouard Fournier publié par la Revue française, on peut suivre facilement Réranger depuis sa naissance jusqu'à sa vingtième année. On le voit se développer comme un moineau franc de Paris, depuis rimpasse de la Bouteille et la pension de la rue Saint-Antoine, où il connut le vieux Favart et iroù il assista à la prise de la I>cistille, jusfju'au grenier du boulevard Saint-Mai tin ; aprrs avoir ti aversé Tauberge de; Péronne, le lycée de M. Ballue de Bellenglise, rimprinierie de M. I.aisney, le comptoir de son père et le cabinet de lecture de la rue Siiinl-Nicaisc. Depuis M.E. Fournier, ([ui avait précisé ces détails sous une forme des plus ingénieuses, ils ét. lient suftis;ininient connus. Le document nouveau ((u y a joint Béranger sont les pages où il raconte les deux années passées dans la maison de son père, M. Béranger de Formentel.
Garçon cranherye, iniprinieiw et cowniis, avait-il dit dans sa chanson du Tailleur et la Fée. Nous savons maintenant (juH était commis (Tune espèce de comptoir royaliste dirigé par son pèie sous le Diiectoire. Si ce comptoir n'a pas prospéré, la faute n'en n'est pas au fds, qui apportait dans les opérations financières un ordre et une aptitude dont il était loin de trouver rexemple an dessus de lui. Mais n'est-il pas curieux de voir agent commercial et politique d'un parti, rhomme qui trente ans plus tard en deviendra le plus redoutable ennemi? La fortune et l'imagination se plaisent à ces contradictions. M. Béranger de For-
mentel est un de ces types très-communs pendant rimbroglio social du Directoire, un de ces aventuriers de bas étage, mais sincèrement dévoués à la cause royale, comme la petite cour de Mittau en employa tant jusqu'au 18 brumaire. Son portrait est parfaitement tracé et doit être ressemblant. J'avoue seulement que ce n'était pas au fils à tenir le crayon. Il faut laver son linge sale en famille. Quand le hasard nous donne de semblables parents, ce n'est pas aux enfants à en faire les honneurs au public. La conscience peut gémir, mais le sentiment filial doit se taire. Une autre faiblesse d'esprit de Béranger est son affectation à nier sa noblesse. Qu'il descendît ou non des comtes de Toulouse, peu importe! Par son père.^ par son grand-père il appartenait à la noblesse, au moins de nom. Pourquoi vouloir le nier? Il n'y avait pas lieu d'en être fier, ni honteux. Mais il est aussi ridicule de rejeter son nom que d'en prendre un qui ne vous appartient pas. Il sentit lui-même cette faiblesse quand il reprit la particule nobiliaire. Seulement j'eusse désiré qu'il avouât son erreur de bonne grâce ; et surtout qu'il ne consacrât pas plusieurs pages à entretenir le lecteur de semblables puérilités.
Toute la partie qui comprend ses années pendant le Directoire ne manque pas d'intérêt historique. On y touche du doigt le désordre d'idées qui caractérise cettetristepériodede notre histoire. L'étrange anecdote du descendant du Masque de fer en est un des plus saillants exemples. Par contre, le biographe a été des
p. .1. DK BÊRANGER. -m
plus réservés sur l'époque suivante, terminée par son entrée comme expéditionnaire dans les bureaux de Tuniversité. C'est le temps du grenier, de la misère héroïquement supportée et égayée par la présence de Lisette, des francs amis, des modestes parties de plaisir pour lesquelles on mettait vingt fois sa montre en gage. Dieu me garde de blâmer cette réserve; mais je crois que quelques indiscrétions, en satisfaisant la curiosité publique, eussent rencontré une indulgence suffisante pour les faire absoudre. Déranger fait quelque part ce singulier aveu : « Peut-être n*ai-je jamais connu ce que nos romanciers anciens et modernes appellent Tamour. Je n'ai jamais vu dans la femme qu'une amie (|ue Dieu nous a donnée. « Je crois cet aveu sincère. L'enseml)le du la figure de Déranger n'est pas celle d'un amoureux ardent, passionné, tout d'une pièce tel que les femmes aiment à se les imaginer. Toutefois, quelques preuves à l'appui de cette assertion lui eussent apporté plus de poids. Il faut s'en tenir aux conjectures ; et la matière est trop délicate pour que j'y insis'e.
Ne nous plaignons pas, du reste. Il a donné à notre curiosité un admirable dérivatif dans Vllistoiro do la mcve Jarij, éj)isode de treize pages dont lia l'ait un chef-d'œuvre de simplicité, d'émotion et de style. C'est l'histoire d'une pauvre vieille femme de ménage réduite, dans sa jeunesse, à mtîttre aux Enfants-trouvés un fils, fruit illégitime de ses amours avec un ouvrier mort lui-même épuisé parle travail. Depuis le moment où la mère Jary a été séparée de son en-
224 LITTÉRATURE, fant jusqu'à sa mort, pendant quarante ans, elle n'a qu'un but : retrouver cet enfant. Elle ne le quitte pas de la pensée; elle le voit grandir, se former, devenir homme, se débattre dans les luttes de !a vie ; elle le suit du regard intérieur, elle souffre de ses mallieurs, elle est fière de ses succès imaginaires, de toutes les vertus physiques et morales dont son cœur se plaît à le parer. Vingt fois elle a cru le reconnaître, elle a été trompée vingt fois, et vingt fois, à la suite d'une désillusion, elle s'est retrouvée plus persévérante et plus âpre à la recherche. Enfin ses facultés intellectuelles s'obscurcissent sous la pression de cette idée fixe; sa tête se trouble, elle devient folle; et sur le grabat d'hôpital où elle vient mourir. Dieu lui envoie la suprême consolation de croire reconnaître son fils dans un malade qui agonise auprès d'elle. Tel est cet épisode, qui restera dans le genre narratif comme un modèle de précision, de condensation. Je n'y vois pas un mot à retrancher. L'écrivain qui a fait une telle rencontre, s'en fût-il tenu là, mériterait d'être inscrit parmi les maîtres de la langue. M. Émile Montégut l'a dit avant moi et mieux que moi : il y a dans cette simple histoire la matière de dix romans et d'autant de mélodrames pour nos charpentiers littéraires.
Cet art est le fruit d'un travail ardu qui se rapporte précisément à cette période de la vie de Déranger. Il y a peu d'auteurs qui se soient livrés à une étude plus active, plus approfondie des difficultés de la langue et des secrets du style. Parmi ceux qui s'y sont soumis, je n'en connais pas qui l'aient avoué avec cette
p. J. DE BÉRANGER. 2i3
sincérité et cette bonne grâce. Béranger a tenté tous les genres : poèmes épi([ues, élégies, comédies, vaudevilles, tragédies, drames, ci itique. On connait, de nom du moins, Clovis et les Ilennaphrodites. On doit aux recherches de 31. E. Fournier d'avoir retrouvé une églogue intitulée Glijccre insérée dans VAlmanach des Muses de 1805, et dont mademoiselle Pauline de Meulan (M'"*" Guizot) rendit un compte élogieux. On sait ((u'il collabora pendant deux ans au recueil artisticjue de Landon. 11 nY'st pas jusciu'à l'archéologie antique qui n'ait sollicitécette imagination laborieuse, et M. Perrotin possède le manuscrit de nombreux articles d'érudition sui" Achille, Dioniède, Thésée et Hercule. Mais de bonne heure le sang-froid de ^on jugement lui servit de guide au milieu de ces tentatives nmltiples. <( Je m'avouai (pie je pouirais étie un honnne de style, d'iniai^iiialion in(''nie mais (pie je ikî serais pas un écrivain diamaticiue. A l'âge des présomptions, il est rare (pi'on découvre ainsi ses cotés faibles : je me suis toujouis su un gré intini de cet acte de bon sens. » La préoecu|)ation du style, de la forme matérielle de la pensée, l'eparail à eiicupie page. Mais ce (pii préoccupe avant (ont Héranger, c'est la pensée même; c'est dédire (piehiue chose avant de tout dire, et à ce point de vue ses oi)inions peuvent passer pour de véritables préceptes. « Je ne suis pas de ceux qui pensent que le poète remplit aujourd'hui un sacerdpce. 11 a tort, suivant moi, tout à fait tort. Si le poète n'entrevoit pas un but élevé à ses efforts; s'il ne se sent pas investi, dans la mesure
de ses forces, d'une mission supérieure, il n'est plus un poëte, mais un banal faiseur de vers. Mais, ajoutet-il immédiatement et comme correctif, « pour n'être plus guère qu'un objet de luxe dans le monde actuel, le poëte n'en doit pas moins tâcher d'offrir assez d'unité morale pour que sa bonne foi ne puisse être mise en doute dans les opinions qu'il veut servir et propager. )> C'est alors, continue-t-il un peu plus loin dans un passage que devraient apprendre par cœur tous ceux qui touchent à une plume, <( c'est alors que je fis les plus grands efforts pour perfectionner mon style ; les idées m'ont rarement fait faute^ bonnes ou mauvaises; mais je n'apportais pas un soin aussi judicieux au choix de l'expression. Quand on n'a que soi pour maître les études sont bien longues. Je m'appris à couver longtemps ma pensée, à en attendre l'éclosion pour la saisir du côté le plus favorable. Je me dis enfin que chaque sujet devait avoir sa grammaire et son dictionnaire, et jusqu'à sa manière d'être rimé ; car tout ce qui est élégiaque n'exige pas ia grande exactitude des rimes. Je ne rapporte ces détails que pour les gens qui pensent que pour bien écrire il suffit de laisser tomber au hasard des mots sur le papier, et qui ne font cas ni de la réflexion ni des études préparatoires. Si cela continue, vous en verrez qui écriront sans savoir lirs. »
(( Les corrections que je fis à mon poëme pastoral, ébauche restée inachevée, furent le travail qui me révéla le plus les secrets de notre langue. J'avais fait des odes et des dithyrambes; mais bientôt je crus
p. .1. DE DÉRANGER. m
m'apercevoir que, plantes exotiques transportées de Tantiquité chez nous, ces genres n'y avaient point de profondes racines, malgré tout le mérite de nos grands lyriques. Je n'ose dire que je raisonnais juste; mais il me semble encore que Tode, comme nous la faisons, pousse à Temphase, c'est presque dire au faux; et rien n'est plus co:. traire à Tesprit français, pour qui le simple est un des éléments nécessaires du sublime, ainsi que Tattestent Téloquence de Bossuet et les plus beaux morceaux de Corneille. Chez nous le poète est presque toujours en dehors de son œuvre pour le lecteur de sang-froid, ce qui (h'vrait lui faire sentir le besoin (Tun cadre pour tous ses sujets. C'est par Tinvenlion de ces cadres que son génie devrait surtout se signaler, et non par un déluge de vers toujours beaux sans (h)ute. mais qui font j)enber à cette princesse des contes de fées dont la Ixniche ne s'ouvrait que pour vomir des torrents de perles, de rubis et d'émeraudes : pauvre princesse! » Je demande pardon de hi lonL;ueur de cette citation qui. pour moi, résume en axiomes lumineux tout ce qu'ont dit de plus sensé Quintilien, Marmontel et La Harpe.
Béranger nous a conservé quelques pièces datant decesannéfs de gestation. Une surtout : l'Aurore, contient (les strophes d'un lyrisme égale à la Méditation insérée dans les Saisons du Parnasse de 1802. En voici une, entre autres, empreinte d'un sentiment curieux à rencontrer chez le chantre futur de Frétillon, et qui fait penser à l'ode de Malherbe à Du Perrier ;
Pour chaque être souffrant qui crie à sou oreille,
L'homme est un faible appui; Et trouve tous ses maux, si matin qu'il s'éveille,
Éveillés avant lui.
La plupart de ces essais ont été jetés au feu par l'auteur dans un moment de sévérité exagérée. Le spectacle de la formation, des vicissitudes et des progrès de son talent eût été une école où tous nous eussions trouvé d'utiles leçons. Par une coquetterie mal entendue, Déranger a caché les fleurs de son talent pour n'en montrer que les fruits.
Ce n'est qu'en 1815, à la seconde restauration, que Béranger, membre du Caveau depuis plusieurs années, auteur par rencontre de quelques chansons dont Tune, le Roi d'Yvetot, fut presque un événement, trouva enfin sa voie, et comprit le parti qu'il pouvait tirer d'un genre dédaigné jusque-là. La chanson du reste n'a pas été ingrate, et Ta largement récompensé de ce qu'il a fait pour elle. « Dès que je me fus rendu compte de la nature de mes facultés et de l'indépendance littéraire que la chanson me procurerait, je pris mon parti résolument; j'épousai la pauvre fille de joie, avec l'intention de la rendre digne d'être présentée dans les salons de notre aristocratie, sans la faire renoncer pourtant à ses anciennes connaissances, car il fallait qu'elle restât fille du peuple, de qui elle attendait sa dot. J'en ai été récompensé au delà du mérite de mes œuvres, qui eurent au moins celui de faire intervenir la poésie dans les débats politiques, pendant près de vingt ans. » Et plus loin :
1\ J. liÉRANGER. 2-29
(( Je suis peut-être, dans les temps modernes, le seul auteur qui, pour obtenir une réputation populaire, eût pu se passer de rimprinierie. A ([uoi ai-je du cet avantage? Aux vieux airs sur lcs(|uels je mettais mes idées à cheval, si j'ose dire, et au bon esprit qui ne me tu pas dédaigner Ja culture d'un genre inférieur qui ne menait point au\ lionncurs littéraires. Parmi les honmies qui s'adonnaient aux lettres à cette époque, aucun, j'en suis convaincu, n'eût voulu suivre la même voie : je n'ai pris (jue le rebut des autres. »»
A partir de 1815, Déranger joue un rôle très-actif, très-influent, très-considéré dans son parti. Kn se faisant Téclio harmonieux des rancunes du pays, il lui donna en (jucbiue sorte le ton et la cadence. Son opposition se signale par une simzulière ténacité, et pourtant chez lui Thostilité ne troubla jamais la clairvoyance. Malheureuseiiicnt bi seconde paitiiî (h' sa biographie, celle (|ui compi'end la pliase militante de sa vie, est aussi la j)lus discrète ; et l on est en droit de lui reproclier d'avoir privé l'histoire des renseignements (jueson récit eût j)U fournir.
u Préoccupé sans cesse et avant tout des intérêts de mon pays, j'ai été jjoussé sans doute à approf(jndir bien des questions d'oidre général: homme de nature politique, j'ai pu donner mon avib dans des entreprises plus ou moins importantes. » Homme de nature politifjue ! y 'dvvvic ici l'auteur, et je lui demaiide si, une fois j)ar hasard, son bon sens ne lui fait pas défaut, et s'il ne s'est pas trompé sur lui-même? Possédait-il, je m adresse aux plus prévenus en sa faveur,
230 LITTÉRATURE, la portée de vues, la science profonde et pratique des hommes et des choses, la connaissance des rapports moraux et matériels, des intérêts politiques et sociaux qu'exige ce titre? Un homme politique dans la véritable acception de ce mot pensa-t-il jamais à ébranler le sentiment religieux ou à pervertir le sens moral dans Tesprit des masses comme Déranger Ta fait dans le Bon Dieu et Y Ange gardien^ dans les Sœurs de charité ou les Clefs du paradis? Ce n'est plus ici telle ou telle forme de gouvernement qui est en cause, c'est le cœur, c'est la base même de l'édifice social que Ton attaque ou que Ton ébranle. Un homme politique a-t-il jamais rêvé un gouvernement quelconque sans religion et sans morale? Sous prétexte de changer Thabit d'une société, un homme politique ne lui arrache pas la peau avec son vêtement. Sous ce rapport Déranger est inexcusable : la lutte ne lui a servi à rien, et Ton peut lui appliquer un arrêt tombé jadis de bien haut : Il n'a rien appris et rien oublié. Il a traversé la politique, il a donné des conseils judicieux pour en faire; mais en somme il n'en n'a pas fait, et s'est rendu justice quand, à plusieurs reprises, il a obstinément refusé d'y prendre une part active. Lorsque ses anciens amis, devenus pilotes du royaume, sont montés au vaisseau par tous les vents battus, iWeuv a crié de loin: Heureux vcyage! il 3l prié pour eux; mais il s est endormi sur la plage. Ce n'est pas là, ce me semble, le fait d'un homme politique.
Les anecdotes sont rares dans ce volume, dont ce-
p. J. DE BÉRANTiER. -231
pendant la lecture ne fatigue pas un instant, tellement le fonds était riche. J'indiquerai aux amateurs d'études de mœurs la jolie historiette de Piis chargeant les gendarmes de porter ses œuvres à domicile (huit volumes in-S^j, et den toucher le prix. C'est un mode de souscription dont je ne connais pas d'autre exemple. Quant aux lecteurs plus sérieux, ils trouveront un document dont je ne puis que signaler l'importance aux pages lOi et 105. Outre l'intérêt historique qu'offre ce dialogue entre le loi Charles-Jean et le comte l^ozzo di |]orgo, il est hon de remarcpier Tart, la rapidité et res|)rit avec lt'(|url il est conduit. C'est une scène de comédie parfaite. Parmi 1« ^ portraits je voudrais effacer celui du roi Louis Wlll, si faux au point de vue politicjue, mais je signalerai au contraire celui de M. de Talleyrand j)age 2-43^, exécuté en quchpies touches, mais des t()ll(■lie^ de maître, rendant au mieux la phvï^ionijniie du personnage. Hérangei' l'end justice au mérite de second ordre du célèbre diplomate, tout en mettant le doigt sur les facultés (jui lui mancpiaient dans le premier : « L'esprit, dit-il, n'était chez lui (jue la j)arure d'un grand hon sens, se résumant sous une forme brève et piquante. Il s'était fait oracle, et c'était ainsi (ju'on l'interrogeait, attachant une pensée à son silence, qui souvent n'était que de l'ennui ou de la paresse. » Béranger ne s'est-il pas peint dans ces quelques lignes? Pour ma part, je le crois. Ceux qui ont connu le peintre et le modèle assurent que dans les dernières années de sa vie l'attitude du chansonnier, la
manière moitié fatidique, moitié railleuse dont il répondait aux questions venues de tous côtés, rappelaient trop celles du prince de Bénévent pour que le hasard eût seul amené cette rencontre. Un vieil ami de Béranger, le docteur Bretonneau, et M. de Labesnardiùre, auraient apporté à l'un des reflets de l'esprit de l'autre ^ Enfin ceux qui auraient le triste courage de soulever les voiles dont le chansonnier a pris la peine de couvrir sa vie privée, trouveront matière à exercer leurs recherches dans la singulière et mystérieuse réticence de la page 119. J'en ai peutêtre moi-même trop dit.
En somme cette biographie, si elle laisse entrevoir le caractère de l'homme, n'apporte pas de renseignements précis pour juger de Tesprit du personnage. D'une forme singulièrement contenue et pleine de réticences, on sent à chaque instant que l'auteur a la main pleine de vérités ou d'indiscrétions et qu'il la retient pour ne pas les laisser échapper. On peut s'en plaindre, mais personne ne songera à l'en blâmer, en se rappelant surtout les attaques violentes qui dernièrement sont venues assaillir les grands noms de notre histoire et auxquelles la curiosité publique a eu le tort de faire un succès. Ces récits posthumes pourraient nous habituer à une licence de calomnies
1. A propos de M. de Labesiiardière, une note de Déranger, si elle eût été tiévelopiiée et appuyée de preuves, eût éclairé d'un jour tout nouveau le rôle de M. de Talleyrand au conprrès de Vienne en 1814. Il serait à désirer qu'elle fut reprise et commentée par un homme compétent dans ces matières.
p. .1. DE iitRANGtH. 233
doiil la réserve de Béranger est la plus vive critique. L'esprit public se déprave à ce jeu immoral qui fait de la tombe une embuscade et de la mort un L;uetapens, Béraiiger n'a pas voulu compter parmi les pamphlétaires d'outre-tombe. C'est peut-être, comme on l'a dit avec esprit, un grand homme de coin du feu, et sa biographie donne du poids à ce jugement; mais cette biographie même ne me par;iit |)as sul'lisante pour le juger (Tune manière définitive. Je crois prudent d'attendre des renseignements nouveaux et plus explicites. L arrét d'ailleurs, en voulant être sévère, eut, je le crois, singulièrement llatté Béranger. 11 eût été regardé in petto par lui, qui n\iimait ni l'emphase ni l'enHure, comme son plus beau tilrc de gloire. Ne Ta-t-il pas sollicité (ians les lignes suivantes : (( Après leur génie, ce (|ue j'ai le plus envié aux grands écrivains du siècle de Louis XIV, c'est l'espèce d'obscurité dont sut s'envelopper leur modeste exi tence; ne se faisant i)as du bruit de leur nom un besoin de cha(|ue instant, ils savaient vivre dans le silence qui, chez nous, succède si vite aux applaudissements. La vie de plusieurs de ces grands hommes fut tellement obscure, (ju'à |)eine a-t-il été possible de leur composer des notices de plus de vingt lignes, au grand déplaisir des marchands de biographies. ))
Novembre 1857.
Madame Sand a joué un rôle des plus importants et conquis une place des plus légitimes en tête du mouvement littéraire de 1830. Tandis que le groupe des écrivains romantiques cherchait à remplacer la tradition française par des éléments étrangers, l'auteur d'Indiana^ dérobant à Jean-Jacques le secret de son style et l'appliquant comme lui à la défense de causes douteuses, se créait à côté de ceux-ci une position égale. Douée des facultés natives de Técrivain, emportée par une ijiépuisable ardeur d'imagination, elle a eu nécessairement moins d'imitateurs ; mais, touchant à des questions morales, son influence sur son époque a été plus directe et plus active. Comme moyens, elle apportait au service de ses idées une entière foi dans leur justice, une fougue de prosélytisme qui entraîne avant de persuader, une forme littéraire d'un éclat et d'une ampleur qui font reconnaître les maîtres et leur soumettent l'attention; enfin
GEORGE SAND. 2î^5
son sexe même, qui impose des devoirs de courtoisie plus délicats encore que les ta'ents masculins. Ces causes ne sont d'ailleurs que subsidiaires. \in dehors d'elles il faut surtout compter Tctat de la société d'alors et l'attrait pour certaines thèses, plus vif à une époque d'agitation et de renouvellement.
Les femmes peuvent-elles penser et produire par elles-mêmes? La nature leur a-t-elle accordé les facultés intellectuelles nécessaires à cet usage? Leur imagination n'est-elle pas trop impressionnable et trop mobile pour permettre à leur intelligence de saisir le juste rapport entre les idées et les faits et de s'isoler d'inlUiences étrangères? Sans parler des physiologistes (|ui n'ont pas osé réstjudrc la ([ucsliou, 31. de Maistre ne résumait-il pas ro|)inion de bien des philosophes ses prédécesseurs ijuand il disait : <( Les femmes ne sont pas capables de faire ce (jue font les hommes? La vérité est précisément le contiairc. Les femmesn'ont l'ait aucun chef-d'u-uvrcdansaucun i;cni c. Elles n'ont fait ni VIUad(\ ni X Énèide, ni Plièdie, ni Rofhgune, ni le Mis(Uitliroj)e,n\ Saint-lMerre de Rome, ni VApollon; elles n'ont rien inventé. ^ Aussi, (piand elles produisent par elles-mêmes, récjui libre nécessaire entre l'imagination et le raisonnement n'est-il obtenu qu'au détriment des qualités plus modestes constituant leur charme et leur j)uissance réelle. Elles délaissent la demi-teiiite, où leur empire brille sans contrôle, pour le grand jour, oii leurs imperfections paraissent dans tout leur relief, u Les femmes, pour continuer à citer M. de Maistre, n'ont rien inventé.
mais elles ont fait quelque chose de plus grand que tout cela. C'est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent au monde : un honnête homme et une honnête femme. » Je ne crois donc pas téméraire d'affirmer que parmi les femmes dont les œuvres ont une portée quelconque, la grande majorité n'a été que Técho d'influences masculines placées auprès d'elles. Serait-il très-difficile, pour ne citer qu'un exemple, de retrouver dans les Considérations sur la Révolution française, de madame de Staël, la part de MM. de Narbonne et Benjamin Constant; dans V Allemagne celle des Schlegel; dans Corinne celle de M. de Chateaubriand? Madame Sand, moins que tout autre, a échappé à cette loi. Elle a reçu d'une façon très-directe le contre-coup de toutes les intelligences gracieuses ou graves, douces ou élevées, légères ou puissantes, qui, à différents degrés, ont agité la France depuis trente ans. « Toute ma vie, dit-elle dans ses Mémoires, j'ai été le jouet des passions d'autrui, et par conséquent leur victime. )> Littérairement parlant, rien n'est plus juste que cet aveu.
Une étude faite uniquement dans ce sens offrirait un vif intérêt et amènerait, je le crois, des rappro* chements aussi piquants qu'inattendus^ mais trop délicats pour être tentés. Nous serons donc sobre d'indi(iations sur les influences du dehors qui ont entraîné madame Sand dans des voies qui n'étaient pas les siennes. Et tout d'abord il faut établir sa filiation avec le grand sophiste du siècle dernier : Jean- Jacques Rousseau. Elle-même a pris la peine de nous
raconter dans quel trouljle la jeta la lecture de VÉmile, de la Profession de foi, des Lettres de la montagne et du Contrat sorial. « La langue de Jean- Jacques et la forme de ses déductions s'ennparèrent de moi comme une musique superbe éclairée d'un grand soleil... Pendant longtemps il fut Tapogée de mon admiration. » Cette action se retrouve dans le fond et dans la forme de ses ouvrages. Son style est un mélange de Témotion de Rousseau et de Temphase de M. de Chateaubriand, qui fut aussi au début un de ses initiateurs. Quant au fond, c'est le même genre d'esprit que Uousseau apj)llqiit'' à des idées semblables modifiées par des ditïérences d'époque. Même imagination emportée, même fausseté de jugement qui voit le monde à travers ses propres erreurs, et tire des déductions rigoureuses d'un priiicijM' radicalement faux. Comme Rousseau, comme tous les esprits extrêmes ou les cœurs ulcérés, elle ne se demande pas si le mal n'est pas le détail et l'exception, et si. dans l'impuissance de le modifier, il vaut pas mieux le souffrir que risquer de détruire le bien qui fait intimement corps avec lui. Seulement on ne ti'ouvera jamais chez madame Sand, comme chez le rhéteur génevois, cette acreté bilieuse, cet acharnement à renverser qui n'étaient que l'expression d'une vanité déclassée et féroce. C'est par haine des supériorités sociales que Rousseau veut les abaisser ; c'est au contraire par tendresse pour les petits et les souffrants que madame Sand veut les élever. Elle eût certainement adopté les enfants que son maître jetait à
riîôpital. Elle sent comme une sœur de charité et parle comme un rhéteur.
Une bonne moitié des œuvres de madame Sand n'est qu'un réquisitoire en faveur de telle ou telle cause. La forme dont elle s'est servie, le roman, ne comporte pas, selon moi, une pareille donnée. Les maîtres du genre, Richardson, Sterne, Lesage, Tabbé Prévost, Bernardin de Saint-Pierre, Walter Scott, ont fixé des règles dont on ne peut s'écarter impunément. Le roman a pour but la peinture de la vérité humaine, soit dans le développement des caractères, soit dans les élans de la passion, soit dans le jeu des ridicules, et non pas la défense de telles ou telles théories sociales. L'homme ne doit jamais être perdu de vue. Malgré VUtopie, malgré la Cité du Soleil, malgré le * Voyage en Icarie, Thomas Morus, Campanella et M. Cabet ne passeront jamais pour des romanciers. Pour moyen le roman possède l'observation. Que le romancier procède par synthèse, qu'il réunisse des traits épars dans une personnification unique comme l'abbé Prévost; ou qu'au contraire il agisse par analyse et peigne les nuances de tel ou tel caractère comme Lesage; l'intérêt excité par l'un ou l'autre viendra toujours de ce qu'ils auront peint d'après nature : leurs types seront éternels parce que les modèles auront été vrais. Madame Sand a adopté le procédé contraire. Elle a revêtu de costumes contemporains, entouré d'objets réels les rêves de son imagination ou les abstractions de son intelligence, sans se préoccuper de les rattacher par un lien quelconque
GEORGE SA NU. 2Hy
à la société moderne. Êtres invraisemblables, espèces (ïho)nunculus créés à priori, elle leur a soufflé une vie factice, et il ressort de leurs faits et gestes que si l'on ne rencontre jamais de femmes comme Lélia, comme Sylvia, comme Juliette; jamais d'hommes comme Trenmor, comme Jacfjues, comme Leone Leoni, la faute en est à la société et non au romancier. On comprend tout ce qu'un pareil système présente de difficultés. Je ne veux pas dire qu'elles soient insurmontables, mais pour les vaincre il f.iut plus que du talent, il faut du génie, il faut suitout le génie d'un homme. Les types pris en dehors du possible peuvent vivre dans la mémoire, témoin don Juan et Lara, mais c'est à condition que le monde où ils s'agiteront n'aura lui même rien de commun avec la réalité, qu'ils n'auront d'autre but (|ue de charmer, qu'ils un se poseront pas en réformateurs d'une société à lafjuelle leur plus grand mérite est de ne pas appartenir. Je reconnais que le genre hybride dont se servait madame Sand était présenté par une main si belle, l'enveloppe était si magnifique qu'il devait surprendre et séduire; mais je doute (|ue son effet puisse résister au temps, et qu'ici le fond même ne réagisse pas sur la forme, ce qui serait malheureux. Moitié philosophe, moitié avocat, moitié tribun, moitié romancier, on ne saura auquel entendre. Age quod agis, dit le proverbe latin. Les romans et les traités de science sociale ont leurs mérites, mais ce sont des mérites tellement différents, que leur mélange ne
peut satisfaire personne et que celui qui s'en est servi risque de payer cher son erreur.
Outre les œuvres où madame Sand s'efforce de réformer la morale ou la société, elle en a composé d'autres dans lesquelles, abandonnant les idées impraticables et les phrases sonores, elle se montre conteur plein de grâce et de poésie, observateur fin et vrai, écrivain soutenu et attachant, peintre de paysages égal à Rousseau. C'est cette seconde partie de son œuvre qui appellera sur son nom l'attention de l'avenir bien plus, j'en suis convaincu, que ses vains réquisitoires contre l'organisation sociale. De là dans les œuvres de madame Sand deux divisions trèstranchées : d'une part les romans -plaidoyers, de l'autre les romans-narrations, qui demandent chacune un examen spécial.
La* première œuvre de madame Sand parut vers 1831 sous le titre de Rose et Blanche ; elle fut composée en collaboration avec M. Jules Sandeau, un compatriote. L'auteur n'y prenait encore que la moitié du nom qu'il devait illustrer et signait J. Sand. On peut croire que la part du collaborateur se borne à quelques descriptions et à quelques portraits assez lestement dessinés dans les scènes qui se passent au châ-
teau (le mademoiselle Cazalès. Quant à la tendance générale, aux caractères des personnages principaux, on y reconnaît déjci la main du futur auteur de L('7/rt. Tous les types s'agitent en dehors de la réalité et posent déjà pour la révolte. Horace Cazalès promenant à vingt ans un découragement sans motif, violant des idiotes et respectant des comédiennes, deviendra plus tard Trenmor et Leone Leoni. Rose Primerose est la sœur de Lélia ; Bl mclie, malgré ses malheurs, ne réussit pas ;i intéresser un instant; la mère de Rose conseillant froidement le déshonneur à sa fdle est d'un odieux repoussant. Laorens et la S(eur Olympie, personnag<'s secondaires, offrent seuls (luehjues vestiges de véi ité. Les scènes juxtaposées, sans raison d'être, se déroulent au milieu d une froideur que les sujets les plus scabreux ne parviennent pas à réchauffer. Les invraisemblances les plus fortes, les peintures les plus étranges, les péripéties les plus mélodramatirpies no peuvent avoir raison de la fatigue du lecî^'ur et démontrent précisément le contraire de ce (pravancr Tauteur dans son épilogue : u qu'on ne peut faire un livre amusant qu'avec des caractères d'exception et des événements invraisemblables. » Dans cette (l'uvre se prononce déjà d'une manière très-marcpK'e cette tendance à ne tenir compte ni des lois mises par la société comme un frein à nos passions, ni mémo des convenances qui atténuent les effets de ces passions. Tout cependant n'est pas à condamner; çà et là se rencontrent des descriptions où circule un souffle de
ce naturalisme auquel madame Sand devra les plus beaux mouvements de son style. Ce roman est, en somme, un sacrifice fait au goût du jour, avide de désabusés, de désillusionnés, de Renés, d'Obermanns au petit pied, êtres inutiles, impuissants, ridicules, cerveaux mal portants, vanités farouches dont le bon sens a depuis longtemps fait justice.
Indiana fut la seconde publication de l'auteur, la première où figure le nom de George Sand et celle qui inaugura sa réputation d'écrivain. Le progrès est incontestable sur Rose et Blanche, Ici l'intérêt soutenu, renchaînement des scènes dénotent chez un débutant une remarquable aptitude narrative et promettent tout ce que l'avenir a tenu. Un long retentissement accueillit ce roman. L'opportunité y entra pour une bonne part, mais c'est déjà un talent que de savoir saisir l'occasion. Ce n'est pas la contexture littéraire, c'est la vérité morale et humaine qui laisse à désirer dans /ndiana. Les caractères de Ralph et d'Indiana étant donnés, tous deux y sont peu conséquents : la première en se sacrifiant, sans l'excuse de l'eniraînement, à Raymon de Ramière, qu'elle sait être inférieur à son mari ; le second en favorisant la passion d'une femme ardemment aimée pour un homme indigne d'elle, et contre lequel son propre amour lui faisait un devoir de la défendre. Il est donc facile de montrer combien cette œuvre s'éloigne du but que se proposait l'auteur.
Dans Indiana il a voulu, si je comprends bien les deux préfaces de 1832 et de 1842, indiquer les obsta-
GtORGE SAND. 243
des élevés par notre société contre les élans de la passion, et combien, suivant nos lois, les rapports sont mal établis entre les sexes. Or une lecture attentive d'Indiana prouve que la première condition pour traiter une aussi délicate question, l'impartialité, manque à l'auteur : tout Tinléret est concentré sur Indiana; M. Delmare et M. de Kamière lui sont complètement sacrifiés. Pour (jue la cause eut été débattue avec quelque chance d'amener une solution, n'était-il pas juste de mettre des forces éL:;ales en présence et de donner à M. Delmare, le mari, le mauvais ange des livres de madame Sand, un cœur, une imagination, une intelligence, une passion semblables à celles de sa femme? Et cette femme elle-même, Indiana, à quel monile appartient-flle? Unr*ls sont l(»s éléments dévie, de réalité, d'observation qui la composent? Si c'est une créature de pure fantaisie, comme il faut bien en convenir, que devient l'argumentation de l'auteur coiitre la société? Celle-ci ne doit elle pas sauvegarder précisément les intérêts du plus grand nombre et doit-elle tenir compte des phénomènes? L'auteur, d'ailleurs, ne se coiitiedit-il pas lorscju'il nous montre Indiana traversant les mers à l'appel de Raymon, non par passion, mais par devoir? Puisque dans un pareil moment cette grande idée du devoir pouvait lui venir, comment se fait -il que sa conscience ne lui montre j)as le devoir bien autrement impérieux de soutenir un mari dans sa lutte contre la mauvaise fortune et de rester auprès de son entant? car Indiana, il ne faut pas l'oublier, est mère. Ma-
dame Sand, en suivant les péripéties de la passion, aurait usé d'un droit incontestable si elle n'avait eu pour but que l'analyse de la passion même. Mais il n'en est rien, et Ton se défie de la véracité de son analyse quand on s'aperçoit qu'elle ne sert qu'à défendre des lieux communs philosophiques érigés en système et uniquement pour les besoins de la cause. En agissant ainsi, madame Sand a mélangé deux éléments incompatibles et enlevé toute autorité à son analyse sans donner plus de poids à ses doctrines.
Quelle est enfin la conclusion de ce livre? Faut-il que la société permette aux femmes le libre exercice de leurs passions? Faut-il, quand elles reconnaissent que leur union n'est pas parfaite et que leur mari n'est pas un ange, qu'elles aillent chercher des consolations où elles ont l'espoir d'en rencontrer? Soit, je l'admets. Mais les consolations demandent un consolateur; et si elles se trompent, si leur Raymon de Ramière les abandonne, si elles n'ont pas un vrai Ralph sous la main, à combien de faux Ralph devront-elles porter leur faiblesse à protéger avant d'avoir rencontré le véritable? Où faudra-t-il qu'elles s'arrêtent? et, question terrible, que ferez-vous des enfants? qu'aurez-vous à leur répondre, qu'auront-ils à se répondre eux-mêmes quand ils vous demanderont compte de leur héritage de déshonneur? Cruelle alternative : le cœur absoudra la mère, mais la conscience condamnera la femme. Et c'est là ce que Ton appelle relever la femme de son esclavage ! On l'arrache au devoir pour la livrer à la honte! Toutes ces
graves questions ont évidemment obsédé Tauteur à la fin de son drame, et, faute de pouvoir y répondre, il Ta suspendu plutôt que terminé.
Enfin était-il prudent de plaider un pareil procès devant le public? N'existe-t-il pas pour les causessociales un huis clos comme pour les causes judiciaires? Ne devait-on pas craindre u d'éveiller des sympathies funestes dans les âmes aigries, d'envenimer les plaies déjà trop cuisantes que le joiiu social imprime sur des fronts impatients et rebelles? » L'auteur peut se retrancher derrière ses bonnes intentions. Ilélas! Tenferen est pavé. Une seule excuse peut être alléguée, et, malgré les hoiioi iibirs dénégations de madame Sand, je crois que c'est la vraie. Elle plaidait une cause individuelle et attribuait à la société la faute d'un malaise dont une organisation exceptionnelle la faisait souffrir. Mais, même à ce point de vue, hvlinna a-t-il apporté une modification quelconcjue à la condition de la femme? Je ne le pense pas. En a-t-il égaré plusieurs? Que la conscience de chacun répontle. Le jugement est là.
Après Indiana p irurent successivement Shuon, Valeniine, Leone Leoni, Jacques, Lélia (|ui firent à n)a dame Sand une réputation d'écrivain méritée et qui ne devait pas décroître. Ce succès était du autant au mérite littéraire qu'à la curiosité publique, suivant avec intérêt la lutte d\in esprit paradoxal et d'une imagination sympathi(|ue contre le sens commun. Le but (le ces contes est toujours le même : c'est non pas tant la réhabilitation de la femme, que la défense
246 LITTÉRATURE, de la passion en révolte contre la société. Le défaut d'Indiana reparaît dans chacune de ces productions et enlève toute portée au plaidoyer. On y retrouve ces types impossibles créés par une imagination ardente et n'offrant aucun point de contact avec la vie réelle. Les détails si remarquablement traités de Valentine^ ses fraîches descriptions, ses paysages d'une grâce et d'une poésie si pleine de charme ne réussirent pas à protéger Bénédict, le héros principal, contre le ridicule qui s'attache à un homme adoré simultanément par trois femmes. Athénaïs est une étude d'après nature; c'est la transformation de la paysanne en bourgeoise infatuée de sa richesse^ rougissant de son origine, envieuse des élégances natives auxquelles elle ne peut atteindre, bonne au fond, et qui plus tard deviendra la Sévère du Champi moins le cœur. Madame Sand a laissé voir dans cette création tout ce qu'elle eût pu faire si elle se fût adressée plus souvent à ses facultés d'observateur.
Je ne puis considérer Leone Leoni que comme un défi jeté à la vraisemblance. Malgré la meilleure volonté, il est impossible de se rendre compte de la passion de Juliette pour un aventurier qualifié, voleur et assassin, et qui finit par vendre sa maîtresse à beaux deniers comptants, comme un veau ou une mesure d'avoine. Madame Sand a cherché à expliquer cette erreur dans sa lettre à M. Nisard : « Dans Leoni^ j'ai essayé, dans un but tout artistique, de faire une sorte de pendant à Manon Lescaut, » Ce but a-t-il été atteint? Il est permis d'affirmer le contraire. Ce
GKORGE SAND. 247
qui fait le mérite et en somme la moralité de cette magnifique et douloureuse histoire de Manon Lescaut, c'est qu à ti avers toutes ses erreurs, toutes ses chutes, toutes ses faiblesses, Desgi ieux garde toujours res])oir de relever Manon de son avilissement, de gouverner sa tête par son cœur, et d'arriver à la rendre digne de son amour; il ne désespère jamais de Télever jusqu'à lui. Les rôles au contraire sont intervertis dans Leone Leoni : supérieure à son amant par sa nature, par sa position, par ses sentiments, Juliette se précipite dans la fange où il s'agite sans faire un effort pour Ten retirer et pour le relever de sa faute à ses yeux et aux yeux des autres. Non, quelle que troublée (jur. soit la téle, il est impossible (|u'une femme bien douée comme Juliette fasse un aussi complet abandon de sa volonté en faveur d'un escroc. De pareils égaremrnts ne pcuvcnî s\*xpli(|iK'r (juc par le magnétisme et rentrent dans le domaine de la médecine physiologique. La conclusion de ce livre, si ce livre pouvait avoir une conclusion, serait diamétralement opposée, ce me semble, à la thèse favoi ite de Tauteur. Il faut que la domination masculine soit bien profondément inscrite dans le co'ur des lémmes, pour amener Tune d'elles à sacrifier si facilement les forces de son c<eur et les facultés de son intelligence. Me sera-t-il permis de dire que madame Sand a peutêtre manqué là une belle occasion de défendre sa théorie favorite et qu'elle eût trouvé matière à d'intéressants développements en nous montrant Juliette en dehors de la loi du monde, forte seulement de son
amour pour Leone Leoni, et s'en servant pour relever peu à peu son amant de son abjection morale. Je ne prétends pas qu'une pareille donnée n'eût pas choqué le sentiment de la dignité, mais, comprise ainsi^ elle pouvait offrir des situations dont eût certainement profité la vérité humaine.
Jacques repose sur une fable qui ne supporte pas mieux l'examen. C'est Fhistoire d'un mari qui, par dévouement pour sa femme, prête les mains à sa liaison avec un amant et finit par lui assurer Timpunité de son adultère en se précipitant dans un glacier. En espérant faire passer Jacques pour le type du sacri fice, madame Sand me paraît avoir confondu Texagération avec la grandeur et l'impossible avec la rareté. Dans toutes les langues, Jacques est un misérable. A moins d'avoir complètement perdu tout sens moral, il ne viendra à l'idée de per onne de se faire le proxénète de sa femme par amour pour elle. Les maris complaisants seront toujours une vile espèce, et encore chez eux le cœur n'esl jamais en jeu; mais de quel nom nommer ceux qui jettent aux bras d'un autre l'objet de leur amour? Cette adoration, dirat-on, sert précisément d'excuse à la conduite de Jacques. Mais tous les nobles instincts protestent contre une pareille objection. L'amour, chez les natures élevées, ne peut vivre qu'à la condition d'un mutuel respect, et quand il se déshonore, il n'est plus digne de ce nom. Ce ne sont que les âmes immaculées qui viennent briser sur cet autel les divines hosties du bonheur. Madame Sand n'a-t-elle pas pris
la précaution d'accorder à Jacques une intelligence qui lui permet de discerner le bien du mal, la dignité du déshonneur? Rien ne peut donc l'absoudre de la honte dont il se couvre et qu'il essaye vainement de laver dans le sang de deux pauvres diables qui n'en peuvent mais de la façon dont il entend le dévouement. Lorsf[u'il est saisi de cette frénésie de meurtre qui s'empare de lui à Tours, on est tenté de lui crier : Et Octave, que vous oubliez! Quelle belle occasion de vous passer cette fantaisie massacrante! Le caractère de Jacqi.es ne peut donc s'expli(iuer que par un complet oubli du sens moral. Sa profonde sérénité en lisant les lettres dans lesquelles sa sœur Syh ia, ([u'il aime, dit-il, comme son enfant, lui raconte ses singulières amours ou lui dépeint son amant, s'accorde parfaitement avec sa conduite future à l'égard de sa femme. Le frère et la sd'ur ont, il est viai, pour excuse de prétendre que la société ne peut les comprendre. En vérité la société n'a pas tort. Je me borne à citer ces invraisemblances. Cette œuvre en contient bien d'autres, comme l'oubli daiîs lequel Jacques et Fernande tombent à l'égard de leurs enfants. Mais Indiana nous avait déjà familiarisé avec cette manière d'envisager la paternité. Inconséquences, contradictions, bizarreries, types impossj^bles, telles sont, en résumé, les créations de madame Sand pour soutenir un sophisme moral ou répondre à une mode du temps. Si l'asservissement de la femme était encore en question, quelles armes elle a forgées pour un adversaire de sang-froid! Un
250 LITTÉRATURE, compatriote disait d'elle : « C'est un écho qui double la voix; )> et, plus tard, M. Sainte-Beuve ajoutait ce jugement à la prévision de M. Delatouche : « Elle reçoit et prend l'i^dée de gens qui en vérité lui sont inférieurs, et fait passer leurs ennuyeux paradoxes à l'état de magnifiques lieux communs. » De magnifiques lieux communs, c'est en effet le caractère de toute cette phase du talent de madame Sand ; et je ne vois pas de meilleure explication à toutes les étrangetés que je viens de signaler. Comme il arrive toujours en pareil cas, l'auteur soutient ses théories avec d'autant plus d'acharnement qu'elles ne sont pas siennes. Les néophytes ont une ardeur qui surprend souvent les initiateurs.
Lélia fut la conclusion et comme le couronnement de ces théories paradoxales. Une strophe de M. Alfred de Musset, servant d'épigraphe, indique le sujet du roman et l'influence sous laquelle il fut composé. Rien ici n'est réel, tout se passe dans le dom.aine de la philosophie, ou du moins en affiche la prétention. Ce ne sont pas des caractères, mais des états de l'âme. Nous sommes au milieu d'un monde fantast'que dont le mirage n'est pas sans attrait pour l'imagination, mais qui est loin de satisfaire à ce besoin de vérité gui est en nous. Lélia personnifie, si je ne me trompe, l'épuisement du désir et son impuissance à réaliser les rêves ; le prêtre Magnus, la révolte des sens contre l'ascétisme chrétien; le poète Sténio, l'ardeur et les défaillances de la jeunesse dans une nature molle et effacée : il s'appelle Henryet dans Leone Leoni; André
dans le roman de ce nom; Anzoletto dans Consuelo ; Octave dans Jacques. C'est Tavocat du diable dans le procès de la femme contre Thomme. Enfin, Trenmor^ rhomme fort du roman (on aimait beaucoup les hommes forts à l'époque de IJlin), c'est la sérénité que donne l'expérience de la vie, c'est le soldat à Té- [)reuve des événements, c'est enfin une profonde indulgence arrivant, ce qui est faux, pai' une profonde satiété.
Le développement de ces diverses abstractions offrait de quoi intéresser, si madame Sand les (;ùt liées autour d'un sentiment vrai, ou les eut placées au milieu d'actions possibles. Mais c'est précisément ce lien qui manque. Machines à raisonnements et ii sophismes, rien ne remue, rien ne palpite sous ces visages de marbre, que leur propre vanité. Lélia a beau jeter Sténio aux bras de la courtisane Pulchérie, Sténio a beau repousseï', dans une tiiade niagniliiiue d'ailleurs, les offres amoureuses de la jeune Claudia, Magnus a beau poursuivre Lélia de sa passion sacrilège, Trenmor a beau raconter ses joies au bagne, Pulchérie est encore la seule figure douée de ([uehiue sensation vivante. On écoute en vain chez tous ces personnages l'écho d'une émotion quelconque. Tout se tait, et l'impression que l'on emporte de ce livre est celle d'un grand froid au CdHir. Je n'ai pas à m'appesantir sur chaque personnage en particulier; je n'ai pas à faire sentir tout ce qu'il y a de pénible dans cette glorification du bagne faite par l'ancien galérien Trenmor. Evidemment l'auteur a sacrifié à la mode
252 LITTÉRATURE, de répoque, qui tentait de réhabiliter tous les vices physiques ou moraux. Elle a senti elle-même cette inconvenance en faisant, lors de la seconde édition de Lélia^ un prisonnier politique de Tancien condamné aux travaux forcés. C'esl un peu plus noble. Mais je veux dire seulement que, si c'est là Tidéal de la société rêvée alors par madame Sand, entre la forme réelle et la forme proposée Thésitation ne peut être douteuse.
Le succès même de ce récit eut dû, ce me semble, être un avertissement pour Fauteur. Il n'avait pas, on doit le croire, Tintention de fournir des exemples à suivre et des types à imiter; il ne voulait que donner un corps à des songes. Cela ne suffit pas pour Fdbsoudre. Quand un écrivain est doué d'un aussi grand talent, il doit en user avec réserve, mesurer son action aux forces sur lesquelles il agit^ et en redouter les conséquences sur la masse des esprits faibles et des intelligences vacillantes. Dans le domaine des idées pures, la maxime de Salluste : Scnbiîur ad narrandum non ad probendum, ne peut avoir que de funestes conséquences. Eût-on d'ailleurs toiites les vérités dans la main, il ne faudrait Fouvrir qu'après s'être bien convaincu des dispositions du milieu où elles doivent tomber.
Une dernière observation se présente à propos du procès soutenu par madame Sand contre le sexe masculin. Je vois bien dans ces divers types de femmes la passion et l'orgueil en jeu. Mais est-ce donc là toute la femme? La piété et la maternité ne jouent-elles
pas dans sa vie un rôle aussi important que la passion ? et en négligeant ces deux puissants mobiles, l'auteur ne s'est-il pas privé de ressources infaillibles pour le relief des caractères et Taction d'un drame ?
Tout ce lyrisme à froid, toutes ces peintures d'exceptions n'ont pas réussi à donner gain de cause aux théories de madame Sand . Si dans le monde moderne, tel que l'expérience des siècles Ta constitué, les femmes sont réellement esclaves, ce n'est pas par la révolte qu'elles arriveront à secouer le joug. Madame Sand s'est complètement trompée sur leur génie. En leur enlevant la prérogative de la faiblesse, elle les dépouille également de ce rôle d'abnégation, de sacrifice par lequel elles se relèvent et finissent toujours par dominer les hommes. L'effort inteUectiiel ne leur sied pas mieux que Teffort physicjue. Vouloir le revendiquer pour elles, c'est vouloir fausser leur nature, et en dernière analyse, rendre leur faiblesse plus évidente. La femme est l'ange de la famille. Kn dehors du foyer domestique, tout est péril pour elle. Filles dévouées, sœurs tendres, épouses prévoyantes, mères attentives et aimantes, intluences toujours voilées et toujours actives, elles jouent dans la société le rôle du cœur dans l'organisme humain. S'il en est un plus beau, le monde ne le connaît pas encore.
Cette première campagne terminée, madame Sand en entreprit d'autres, et selon le vent qui souillait près d'elle, mit son talent au service de théories religieuses ou politiques aussi singulières que celle de
rémancipation de la femme par la passion. Il est facile de reconnaître M. de Lamennais dans le personnage principal de Spiridion; et Ton peut croire que dans les phases successives par où passe ce moine, qui d'israélite se fait catholique, puis protestant, puis déiste, puis, comment dirai-je ? joachimiste, l'auteur a voulu expliquer^ telles qu'il les comprenait, les transformations successives de l'auteur de VEssai sur V indifférence. Au fond, et en laissant de côté M. de Lamennais, ce roman ne conclut pas. Lorsque, dans les dernières pages, le père Alexis donne le contenu de révangile de Joachim de Flore, qui pendant tout le récit est désigné comme devant révéler une religion nouvelle supérieure au christianisme, on a affaire à de tels lieux communs, on est en présence d'aperçus philosophiques si vagues et si puérils, on assiste enfin , qu'on me passe le mot, à un tel fiasco, que le père Alexis peut passer pour une véritable dupe ; et qu'au lieu d'admirer les évolutions d'un puissant esprit à la recherche de la vérité, on ne peut que plaindre un moine orgueilleux d'avoir abandonné sa foi première. Ces critiques ne portent pas sur la forme, sur le style qui, dans ce roman, est souvent admirable. Quand l'auteur a la force de s'isoler, il trouve des épisodes d'une grâce charmante et des descriptions d'une grande magnificence. Je veux surtout parler du court incident du jeune ami d'Alexis; de la rencontre du général Bonaparte, hors-d'œuvre dont l'auteur a su faire pardonner l'invraisemblance à force d'art, et enfin de l'apparition du spectre de Spiridion
sur la mer, tableau admirablement peint plein de grandeur^ de soleil et d éblouissement, comme le peintre sait en trouver quand il veut bien voir par ses propres ye u
On retrouve dans le Compagnon du tour de France réebo des maximes et des théories qui préoccupaient un certain parti vers 1844. Ce n'est plus une réforme partielle dans le domaine des idées, une discussion sur un sujet philosophique circonscrit, au service de laquelle madame Sand met son talent : c'est toute une révolution sociale f|u'elle prêche dans ce roman. Ici se l'ait sentir Tinlluence des chefs de cette école dont le gouvernement de juillet eut le tort de ne pas surveiller sévèrement les discussions subversives. Dans le Compagnon du tour de France comme dans ses précédentes plaidoiries, il me semble (jue madame Sand a manqué son l)ut. Elle a beau donner à ses héros, l'Ami du trait et le Corinthien, des noms vulgaires et des vestes d'ouvriers; par la délicatesse aiguisée des sentiments qu'elle leur i)ro(liL;ue, par l'élégance de leurs manières, par cette urbanité, par cet usage (lu monde qu'elle leur prête, elle en fait des enfants de cette aristocratie contre huiuelle son factum est dirigé. Est-ce à dire qu'on ne puisse rencontrer parmi les prolétaires, parmi ceux (jui demandent le pain de chaque jour au travail de leurs bras, de nobles cœurs, de beaux sentiments, des intelligences élevées, des caractères fermes et droits? Si une aussi cruelle supposition pouvait être faite, mille consolants exemples lui donneraient à l'instant même un
éclatant démenti. Mais si les sentiments ne se mesurent pas à réchelle sociale, il n'en est pas de même de la manière dont ils s'expriment et se manifestent; et c'est là où se fait sentir Tinfluence de l'éducation et du milieu dans lequel on a été élevé. Un compagnon charpentier peut avoir le cœur et l'intelligence aussi nobles qu'un descendant des croisés ; mais il ne possédera jamais ses manières : et si une femme de ce monde s'éprend de lui, grâce à ce cœur, grâce à cette intelligence, il lui fera comprendre qu'elle est folle, et qu'elle doit porter ailleurs sa frénétique passion. Madame Sand a été forcée d'anoblir, autant que possible, les manières des deux ouvriers menuisiers, pour rendre moins choquant l'amour d'Yseult de Villepreux et de la marquise pour eux. Mais quoi qu'elle ait pu faire, elle n'en a pas moins placé ses héroïnes dans l'humiliante position de faire les premières avances., et a manqué ainsi aux plus simples notions de la dignité et de la vérité sociales. Quant à une argumentation quelconque, je doute que l'on puisse en trouver trace dans le Compagnon du tour de France. Accorder toutes les vertus à des prolétaires, ne prouve pas plus en faveur des classes populaires que réserver tous les vices pour les hautes classes ne prouve contre elles. Créer des types imaginaires n'est pas chercher des solutions. L'opinion opposée se démontrera également bien par le procédé contraire, sans faire avancer la question d'un pas. Y a-t-il d'ailleurs une question? N'existe-t-il pas plutôt des nuances que des divisions sociales entre les
GEORGE SAND. i57
classes, et est-il bien généreux d'entretenir la haine entre elles en préconisant injustement Tune au détriment de l'autre? Flatteur en haut ou flatteur en bas, le rôle n'est-il pas toujours le même ? L'opinion a répondu pour nous, et madame Sand a du moins le mérite d'avoir accepté son arrêt en laissant inachevée une œuvre dont la conclusion n'eût pu satisfaire personne, et l'auteur sans doute moins que qui que ce soit.
Ce salutaire avertissement fut vite oublié, et n'empêcha pas madame Sand de continuer ses prédications ultra-politiques dans le l^rchr de M. Antoine. dans le Meunier d'Anyibaut, dans Jeanne. Le public fut plus sévère cette fois; et il faut bien avouer (|u'avec les défauts du Compagnon du tour de France, les deux premiers romans que je viens de citer n'avaient aucune des qualités de style de leur ainé. (le mélange de mœurs villageoises et d'utopies politiques blesse le lecteur comme une déconvenue. Le scMitiment de l'harmonie qui est en nous fut choqué de cette idée de donner de gracieux paysages pour cadres à des discussions irritantes, à des lieux communs révolutionnaires, comme l'oreille est blessée par des notes fausses et des tons discordants. Jeanne, par sa pensée première, doit être rangée dans la même classe de compositions; elle s'en sépare toutefois par la façon dont les éléments y sont combinés. La description et l'étude morale y dominent de beaucoup la discussion philosophique. Le personnage principal, espèce de Jeanne d'Arc vulgaire et contemplative, pa-
raît dessiné d'après nature, et ne manque ni d'originalité, ni d'intérêt. La tendance personnelle de l'auteur, la veine première, la veine berrichonne de Valentine et de Geneviève^ reprend heureusement le dessus. A ce titre, Jeanne pourrait servir de transition entre les romans-plaidoyers et les romans-contes, et figurerait en tête des attachantes bucoliques publiées quelques années plus tard.
Horace, dans le roman de ce nom, est un type vrai, un caractère bien étudié, intéressant, non pas par lui-même, mais par les développements de l'auteur. Dans cette étude d'une infirmité morale, il a fait preuve d'une habileté, d'une pénétration critique, d'un sens d'observation qui font regretter que leur possesseur n'en fasse pas plus souvent usage. J'aime moins, je l'avoue, les personnages secondaires de Marthe la limonadière et de Laravinière, le président des bousingaults; non pas qu'ils soient faux par euxmêmes, mais ils le deviennent dans le milieu où ils sont placés. Marthe est une de ces femmes fortes de cœur, faibles de morale, hautes d'intelligence, que l'on retrouve dans tous les romans de madame Sand. Laravinière et Pierre Marteau du roman d'André sont le même personnage sous des noms différents. Or, je crois que ces types étant donnés, ils ne resteront pas dans la position inférieure où l'auteur les laisse, et chercheront à leurs facultés un emploi plus noble que celui de maîtresse d'étudiant ou de chef de barricades. Il s'échappe en outre de tout ce récit, surtout dans la première partie, je ne sais quel mur-
mure de conciliabule, quelle fantasmagorie de société secrète; un ferment d'envie et de haine contre Tordre social, opposé^ je Tespèro, à l'intention de Tauteur, mais qui fait voir jusqu'à quel point peut s'égarer l'esprit quand il accepte trop facilement des impressions étrangères.
Consuelo est l'ceuvre sous laquelle cette facilité se laisse mieux apercevoir. Commencée comme un conte, avec une simplicité, une grâce, une poésie qui en font une des meilleures compositions de madame Sand, elle tourne bride inopinément et devient un long et diffus plaidoyer en faveur de l'illuminisme, de la franc-maçonnerie allemande, de Jean Sizka, de Weilishaui)t. de toute une société souterraine et mélodramatique médiocrement attrayante. Toute la vie de la jeune bohémienne à Venise, ses cliastes amours avec Anzoletto, ses laborieux travaux avec le vieux Porpora. peuvent passer pour un modèle de narration. Chaque caractère est mis en relief d'une façon ferme, bien tranchée, et cependant bien en harmonie avec Tensemble. Les scènes vives, touchantes, gaies, se succèdent avec naturel et mesure. Si Consuelo, par rélévation et la perfection de sa nature, appartient plutôt à rimagination qu'à l'observation, elle offre du moins une création pleine d'attrait, et fait d'ailleurs opposition aux personnages d'Anzoletto, de Porpora, du prince, de Corilla, types rentrant plus directement dans le domaine de l'observation et de la réalité. Les profils secondaires ne sont pas moins bien esquissés et concourent habilement à faire va-
loir les figures du premier plan. Mais tout s'arrête là. Dès que la Porporina pénètre au château des Géants, on entre, en franchissant la porte du donjon, dans un monde d'Anne Radcliffe, dans un enchevêtrement de souterrains, de citernes, de revenants, de fous, de cataleptiques, qui peut tenir une grosse curiosité en éveil, mais qui ne satisfera jamais une intelligence tant soit peu délicate. Le courant est complètement changé. C'était l'époque des romans à tiroirs ; il fallait une grosse péripétie au bas de chaque feuilleton. On peut croire que madame Sand a voulu s'essayer dans ce genre, et a soudé toute une suite de surprises fantastiques à un premier récit à peu près terminé. La fuite de Consuelo sert de soudure. A partir de là, il n'y a plus de roman, mais une suite de scènes sans aucune relation réciproque. Et comme les écarts du talent restent toujours marqués d'un cachet ineffaçable, au milieu de ces scènes incohérentes, madame Sand a placé de charmants épisodes comme celui de la rencontre de Consuelo et d'Haydn, au milieu des retraites du Bœhmerwald. Pourquoi faut-il que ces repos vivifiants soient gâtés par le voisinage des scènes où Marie-Thérèse et Frédéric II sont travestis d'une façon si peu convenable et si fausse. En appuyant avec insistance sur les ridicules du roi de Prusse, madame Sand fait du pamphlet rétrospectif et peut encourir le reproche de n'avoir pas su apprécier la puissante intelligence de ce monarque qui, par une faveur peut-être unique, sut allier le génie d'un grand capitaine au sens pra-
tique de rhomme d'État. Les Mémoires de la margrave de Bayreuth, qui lui ont servi pour cette partie de son roman, donnent du roi de Prusse une idée opposée à celb qu'en garde le lecteur après les scènes où madame Sand le met en jeu. Les bergerades de Florian faisaient désirer la présence d'un loup; de même la Comtesse de Rudolstadt et toutes les man(ruvres des sociétés secrètes auxquelles elle sert de cadre, font regretter l'absence d'un agent de police. Le roman est interrompu mais non terminé; cependant le talent de l'auteur, éclipsé par des dutails (Tiiiitiations puériles, brille de tout son éclat dans les dernières pages. La scène où (^onsuelo veuve, ne pouvant faire reconnaître son identité, et acceptant avec résolution cette dernière épicuve, rej)r('n(l sa vie première de bohème, et, après une halle, charge ses enfants sur ses é|)aules et s'enfonce avec ce doux fardeau dans les profondeurs des forêts allemandes, est un tal)leau complet, un paysage d'une sobriété et d'une grandeur dont la niémoiie garde un iiielTaçable souvenir.
Consuelo marque la limite de la première partie de l'œuvre de madame Sand. Jusqu'ici la téte a parlé à peu près seule pour préconiser d'impraticables systèmes. Certes Tépoque d'apaisement (|ue nous atteignons a rendu l'opinion aussi indulgente à l'égard de ces doctrines qu'elles-mêmes sont devenues inoffensives. Elles méritent cependant qu'on s'y arrête et qu'on les examine comme l'expression d'une maladie qui, à une époque, a affecté l'esprit français et
qui, sans effet sur les masses, peut encore troubler quelques imaginations isolées. Ces romans-prédications avaient fini parlasser l'attention. Déjà s'élevaient des insinuations sur l'épuisement de son talent et sur l'uniformité fatigante de ses paradoxes. Il y avait du vrai dans ces reproches. Il semble que madame Sand l'ait compris. L'auteur disparut quelques années de la scène littéraire, ou du moins n'y joua qu'un rôle secondaire, se débarrassant des idées d'emprunt, et demandant à ses impressions personnelles, à son sentiment si*profond et si délicat de la nature, le secret de succès moins bruyants mais plus durables.
Valentine révéla un talent narratif et descriptif d'un genre nouveau, comme on n'en n'eût pas trouvé de semblable cheZ' les écrivains d'alors, et dans lequel madame Sand restera un modèle. En littérature elle a découvert le paysage français comme Jean- Jacques avait trouvé le paysage alpestre. Elle ne l'a pas seulement inventé, ce qui est déjà un mérite, elle l'a peint avec des touches d'une rare habileté. Quand elle eet en présence de la nature, devant les horizons du Berry, l'avocat se tait, le cœur parle, et parle une langue opulente, nombreuse, pleine d'une séve vi-
GEORGK SAM). 263
goureuse, tantôt humide comme la rosée, tantôt lumineuse comme le soleil, se jouant de Timage sans la forcer, peignant bien plus à l'imagination qu'aux yeux et lui laissant l'empreinte de tableaux complets, une langue des plus belles qu'ait entendu notre âge. A côté de ce premier mérite, Valentiue en découvre un second ([uindicnia avait fait pressentir : celui de la narration. Kn relisant ces deux ouvrages, on est frappé par une manière toute différente des procédés de récole romantique, alors fort en faveur, et de ceux de récole analyticpie, dont Bal/ac était à peu près le seul représentant. Si les uns surprennent Tesprit par une diversion aux formes consacrées; si les autres agacent Tattention par des détails infinis, j'avoue que la simplicité avec laquelle madame Sand pose ses personnages et déroule ses drames entretient l'intérêt d'une façon plus élevée, plus égale et plus durable. Ce n'est pas non plus un conteur de cape et d'épée à la façon de M. Dumas. Klle n'en n'^ pas la facile hâblerie. Elle marche j)lus lentement et plus sûrement à son but; et là où l'auteur des Mousquetaires se contente de tenir la curiosité éveillée par une succession d'événements matéri(îls de plus en plus bizarres, madame Sand intéresse l'esprit et captive l'imagination en creusant un caractère ou un type.
André continue d'une façon charmante cet ordre de productions. C'est une églogue dans laquelle se confondent et s'équilibrent l'observation et l'invention, le sentiment de la nature et l'étude de la vérité. Le ('aractère faible et contemplatif d'André, fort pour
Tamour, inhabile à la résistance, est mis en relief avec un art infini. Celui de Geneviève, espèce de sensitive au physique et au moral, doit moins à l'observation. Mais si Geneviève blesse parfois la vraisemblance. Fauteur a su l'envelopper dans une atmosphère de poésie si douce et si communicative que l'esprit d'analyse reste sans action devant cette gracieuse fleur. Les personnages du vieux marquis de Morand, de Pierre Marteau, d'Henriette, intéressent parce qu'ils sont vrais. Chacun de nous en a connu de pareils au fond de sa province et peut mettre un nom sur ces costumes. Madame Sand, qui excelle dans les expositions, n'en n'a pas composé de supérieures à celle d'André; il y a là une dizaine de pages dont pas un mot n'est à retrancher. J'en dirai autant du dénoûment, rempli d'une émotion simple, naturelle, et qui vous gagne doucement comme celle de Paul et Virginie. Une tache bien facile à faire disparaître, c'est l'indication imprévue de l'amour de Pierre Marteau pour Geneviève. Ce sentiment n'augmente pas l'intérêt pour la jeune fleuriste, et dément le caractère franc mais rude de Pierre. C'est une fausse note. Enfin il y a de tous côtés des échappées de paysages qui encadrent délicieusement les scènes et leur donnent leur originalité et leur effet. Ce sont des bouquets de fleurs des champs que madame Sand agite devant l'imagination pour la reposer et la rafraîchir.
Mauprat est un roman dans la meilleure acception de ce mot, et le plus remarquable parmi ceux de
madame Sand. Jamais elle n'a mis plus de suite, plus de tenue, plus d'observation dans l'étude des caractères aux prises av^c les passions. La tâche était d'autant plus difficile qu'elle a pris ses modèles dans un monde non pas invraisemblable mais exceptionnel, et qu'avant de les rendre intéressants il fallait les faire acceptables. Le succès a dépassé les espérances ((ue la modestie de madame Sand pouvait lui faire concevoir. Bernard de Maupnit intéresse dès (|u'il entre en scène, et son caractère n'est pas démenti un seul instant pendant la durée de Faction. Nature farouche et violente douée d'instincts honnêtes, en lutte ouverte avec roi'dre social, liahitiiée mais non assouplie au crime par ses premières années passées dans le repaire de la Koche-.Mauprat, il se relève peu à peu de sa dégradation et dépouille successivement ses habitudes de violence, grâce au persévérant amour de sa cousine Kdmée. C'est la même donnée ([ue Leone Leoni^ mais ici du moins la tendresse féminine joue le rôle au(iuel elle est appelée; et Kdmée ne consent à épouser son cousin (lu'aj)rès de longues épreuves (|ui le conduisent graduellement jusqu à le rendre digne du co'ur qui s'est donné à lui. La peinture des scènes et des habitants de la Hoche-Mauprat, toute étrange qu'elle paraisse à nos nneurs, est exactement vraie. H n'y a pas de province ([ui n'ait gardé le souvenir d'actes semblables à ceux racontés par madame Sand, exécutés en plein dix-huitième siècle par de petits hobereaux moitié nobles et moitié détrousseurs de grands chemins, et auxquels Timpuissance
du gouvernement assurait l'impunité. A la fia du dixseptième siècle, les Grands Jours d'Auvergne n'eurent pas d'autre but que la répression de brigandages qui passent toute idée; et le livre de M. de Tocqueville a démontré pièces en main que quatre-vingts ans plus tard le souvenir de ces assises était complètement perdu dans l'esprit de la petite noblesse de province. Le caractère d'Edmée de Mauprat n'est pas moins bien tracé que celui de Bernard. Forte et courageuse pour la lutte, conservant toute sa présence d'esprit en face du danger et fidèle^ sous ce rapport, au sang dont elle sort, elle sait être tendre et dévouée quand son cœur parle, et employer au besoin toutes les ressources de la coquetterie pour défendre sa dignité contre les mouvements de son cœur. Les scènes d'amour entre elle et son cousin après l'assaut de la Roche-Mauprat, cette nature forte et élégante aux prises avec un soupirant à demi sauvage, sont analysées avec une délicatesse digne de Balzac. Je n'ai qu'un reproche à faire à Edmée : il porte sur les opinions politiques que l'auteur lui prête inutilement C'est une fausse note qui ne s'explique que par le besoin bien connu chez madame Sand de mêler la politique à tout. (( Au temps des actes de la Montagne, dit quelque part l'auteur, Edmée ne prononça jamais devant l'abbé Aubert certains noms qui le faisaient frémir, et qu'elle vénérait avec une force de persuasion que je n'ai jamais vu chez aucune femme. » J'avoue que cette vénération intempestive gâte quelque peu la figure si pure d'Edmée. Le personnage épi-
sodique de Marcasse le vieux dénicheur de taupes est indiqué en traits rapides, saillants^ originaux, qui en ont fait un type. J'aime moins celui de Patience, espèce de bonhomme Richard mélangé d'Anacharsis Clootz, paysan raisonneur et piiilosophe échappé à récole de Tabbé Uaynal. J'ajouterai toutefois que ce type, tout faux qu'il paraisse, me semble étudié sur le vif, mais étudié et exagéré dans le sens des idées de Tauteur. A hi lin de liosc ri Hlmichr Horace (la/alès rencontre un ermite pliilosophr (pii j)ourrait bien être le père (\v l^atience. Tous deux sont évidemment des poi'lraits d'un persoiinagc» réel qui aura fia|)pé l'auteur et ({u'eUe se sera plu à peiiidic en oiilraiit ses originalités. Ces taches d'ailleurs n'inlirmenl en rien le mérite de ce roman rapide, bien lié, iiiti-ressant, coupé (Tincidents et de scènes reposant l'attention |)ar leur diversité même, basé entin sni' cette grande idée de la réhabilitati(Mi pai* I amour d une nature déclassée. Pris en masse, c'est un bvre d'une lecture saine, et plut à hieu (\u\)U put en dire autant de toutes les (cuvres madame Saiid î
Les Midtrrs mosa'istcs, la Utinihe Alilini, Vl'srofiuc rentrent dans la catégorie des contes proprement dits. Le sujet de tous trois est emprunté à l'histoire de Venise. Ils portent la trace de l'impression causée à l'auteur par un séjour dans cette ville vers 1833, par la beauté de son climat, la facilité de sa vie, les monivs de ses habitants, la vivacité de leurs passions et l'ab mdon poétique avec lequel ils s'y livrent. Dans le premier ellt» a fait revivre d'une façon plus intéres-
268 LITTÉRATURE, santé pour rimagination qu'exacte au point de vue de l'histoire, les passions, les rivalités qui agitaient les artistes vénitiens du seizième siècle. La Dernière Aldini est l'histoire d'un homme inspirant successivement de l'amour à une mère et à sa fille. Le thème n'est pas neuf et personne ne songera à s'en plaindre, grâce aux développements dont madame Sand s'est servi pour le rajeunir. La vie d'aventures des chanteurs italiens, ce mélange de mœurs aristocratiques et d'indépendance bohémienne, beaucoup moins choquant en Italie qu'en France, le caractère bien suivi de la jeune Alezia Aldini, si dédaigneuse d'abord pour l'amant de sa mère, et arrivant par degrés à l'amour sans rien perdre de sa morgue de patricienne, forment des oppositions qui ne laissent pas suspendre un instant l'intérêt qu'un conte doit éveiller. Dans YUscoque^ madame Sand a usé d'un droit incontestable. On sait que le Conrad et le Lara de Byron sont le même personnage reparaissant sous deux noms différents, sans que l'illustre poète ait songé à nous raconter les événements qui séparent les deux époques de sa vie. C'est cette lacune qu'a tenté de combler madame Sand. Après la prise de son île et le dévouement de Gulnare l'auteur suppose que Conrad, sous le nom de Pier Orio Soranzo, devient Uscoque, c'est-à-dire condottiere de mer, tantôt au service de la sérénissime république, tantôt en hostilité contre elle, et nous raconte ses aventures sous cette nouvelle transformation, ayant bien soin de ne pas omettre dans Naam la figure dévouée
de Gulnare. Il est à craindre que, toujours préoccupée des types de Leone Leoni et de Juliette, elle n'ait imité de son modèle que le côté mélodramatique, les épisodes mystérieux ou terribles, sans songer à approfondir le caractère inquiet et sombre de Lara, à dévoiler une des faces de cette maladie morale, à s'appesantir en un mot sur la partie philosophique. C'est un tort, car rimai^^inalion eût suivi avec intérêt les diverses modifications par lesquelles passe le farouche corsaire pour devenir le désolé Lara. L Uscoque^ c'est Leone Leoni moins vil et donnant un cadre plus vaste à ses crimes. Ce|)t'n(hint la tentative, même à moitié réussie, est assez audacieuse pour qu'il faille en savoir gré à l'auteur. Il faut se sentir une force peu commune pour essayer de continuer Byron.
La Mare au Diable, le Champiy la Petite Fadette constituent une espèce de renaissance dans la carrière littéraire de madame Sand. Us présentent son talent sous une face à |)eine entrevue jus(|u\ilors. La simplicité de l'action et du récit forment, avec les publications qui occupaient alors l'attention publique, une opposition tout à leur avantage. M. Eugène Sue, madame Sand elle-même, s'étaient servis, pour réveiller la curiosité, du procédé mélodramatique administré à haute dose. Toutes les excentricités morales, tous les bas-fonds sociaux étaient examinés, approfondis, décrits avec une ardeur humiliante et une recherche désastreuse pour le goût public. La Mare au Diable fut une oasis où se précipita une société
altérée par les épices du Juif errant et du Péché de M. Antoine. Avoir arraché le public à ce cauchemar de galériens, de princes philanthropes, de jésuites, de filles perdues et de paysans socialistes, est un incontestable service rendu au goût et à la littérature élevée. On se rafraîchit avec enivrement à cette source courant sur des. cressons au fond d'une forêt du Berry ; et Ton ne s'inquiéta pas de savoir si elle était bien naturelle et si Florian n y avait pas déjà fait boire ses bergères.
En examinant de près ces récits on reconnaît en effet que si les fonds de tableau sont vrais, si les paysages sont- admirablement rendus, les caractères des personnages, les sentiments qui les animent sont loin de posséder le même degré de vérité. Sous d'autres noms^ avec des goûts différents, et d'autres prétentions, ils appartiennent à la même famille que les créations de La Calprenède, de Racan et de Florian. Cette exquise délicatesse de sentiment qui fait le charme et la séduction de la petite Marie, de François le Champi, de Fanchon Fadet, la forme si contenue et si discrète sous laquelle ils se manifestent, ne peuvent résulter que d'une éducation artificielle. Au moral comme au physique il y a de bonnes manières ; et là où un paysan fera brutalement une belle action, un homme du monde saura Tenvelopper dans une forme polie qui lui donnera non pas plus de prix, mais plus d'éclat. C'est la différence d'un diamant brut à un diamant monté. De là un défaut d'harmonie entre les personnages et leurs costumes
dont on se rend difficilement compte tellement le costume est bien adapté, mais qui préoccupe involontairement Tesprit et ne le laisse pas satislait. Je parle là pour les délicats, car la masse des lecteurs trouve ces invraisemblances charmantes. Notre société devait sY'prendr(; de tous ces sentiments non pas faux, mais portant à faux, comme celle de Louis XVI se jetait sur les buculifjues de Florian. on celle de la Régence sur les aventures de VAstrée ou de Clélie. Madame Sand d'ailleurs, en tacticien consommé et pour occuper l'attention de la plupart des lecteurs, a semé ces trois romans (Texpressions berrichonnes, de mots de terroir qui donnent à son style une naïveté (luebjue peu prétentieuse. Hes mots naïfs peuvent exprimer des idées foi t alambicjuées et réciproquement. Le mouvement dans le genre simple ne se borna pas i'i madame Sand : il faillit un in>tant faire école. Les récits bucoliciues tentèrent plusieurs auteurs (|ui, |)rivés du tact de madame Sand, tombèrent dans le ridicule si habilement evit»' j)ai' (die. Elle présentait du l.iit dans une jatte de sèvres; ils renversèrent de la pi(|uelte dans de la terre de j)ipe. Cet engouement fut d'ailleurs de peu de durée, et rinsuccès des Maîtres soiiueio s a j)i'ouvé une fois de plus combien il est rare de savoir s'arrêter à temps.
Il est à ( îMiiidre que le prestige du nom de madame Sand n'ait été singulièrement atténué par la publication des mémoires intitulés : Histoire de inn vie. On comprend l'opportunité de ces publications lorsque fauteur s'est trouvé mêlé à de grands événe-
ments, ou lorsque le ciel lui a accordé un de ces génies qui résument une époque. Tout alors intéresse, tout s'augmente du milieu même où est placé le lecteur. Les faiblesses et les grandeurs de l'écrivain deviennent un sujet d'étude et de profit perpétuel. Mais j'avoue qu'une biographie composée dans le but de poser sa propre personnalité devant la postérité, précisément à cause de cette préoccupation, ne pourra pas m'intéresser. A chaque instant et malgré moi je suspecterai la bonne foi de l'auteur, quelque sincère qu'on le suppose. Forcément il aura pallié ses défauts et donné plus de relief à ses qualités. Ou^ s'il s'est peint tel qu'il était, comme l'a fait Rousseau, il aura été forcé, pour excuser ses fautes, de commettre sur les autres des indiscrétions que l'avenir lui reprochera à juste titre comme une vilaine action.
A juger le caractère des poètes et des écrivains de nos jours par les confidences dont quelques-uns d'entre eux nous ont donné communication, il faut bien reconnaître qu'il gagne peu à de semblables confessions. L'espèce de rayonnement dû aux facultés exceptionnelles et supérieures de leur imagination disparaît devant les petitesses de leur caractère, les défauts de leur esprit ou les misères de leur cœur. L'homme fait tort au poète. Le masque tombe, la vanité reste.
Ce n'est pas que l'on puisse adresser ce reproche à VHistoiî^e de ma vie. La vanité n'y tient aucune place. Sobre de détails sur les événements matériels de sa vie, madame Sand s'étend sur les impressions pro-
GEORGE SAND. i73
(luites sur son imagination parles événements. Aussi Tattente des amateurs de scandale, espérant des révélations sur une existence jetée souvent en dehors de la loi commune, a-t-elle été singulièrement déçue. On ne peut que féliciter Fauteur de cette réserve. Femme, sa manière de vivre ne regarde qu'elle seule ; écrivain, elle ne doit compte au public que de Thistoire de son imagination et de la formation de son talent. Sous ce rapport elle a été des plus explicites. Pourquoi faut-il qu'elle n'ait pas usé de la même réserve h régard de personnes dont la mémoire devait lui être sacrée, et qu'elle ait pris le jmlilic j)()ur confident de secrets qui ne lui appartenaient pas et devaient rester à jamais enfouis dans les archives de la famille! Chacu na le droit de se confesser, mais personne n\i celui de divulguer les confessions des autres. Dans les premiers livres de V Histoire de ma vie, madame Sand a malheureusement imité Rousseau livrant à la publicité les faiblesses de sa bienfaitrice; et la douloureuse impression de ces confidences ne quitte plus le lecteur pendant le reste de l'ouvrage. Le ver du bourgeon a gâté le fruit. Je n'insisterai pas : madame Sand est juge de son droit, mais la critique a des devoirs (jui j);ii'aissent différents de ceux de certains enfants.
Madame Sand s'était déjà essayée dans le genre autobiographique en publiant, vers 1837, les Lettres d'un voyageur^ et tous les admirateurs de son talent regretteront qu'elle ne s'en soit pas tenue à cet essai. Sous prétexte de lettres adressées h ses amis de divers en-
droits cFItalie, de France et de Suisse, elle dépeint ses douleurs morales à une certaine époque, dans un style dontelle a rarement égalé le mouvement lyrique. Je ne crois pas que ce livre puisse jamais servir de renseignement à ceux qui étudieront la maladit^ morale dont il prétend donner le tableau. Présentée ainsi à Tétat abstrait, il n'est pas possible de retrouver les causes de la souffrance, d'en suivre les progrès et la décroissance, et de déduire de cette étude quelques préceptes thérapeutiques. Mais on est en présence d'un être qui souffre et qui sait, pour exprimer sa douleur, trouver des élans magnifiques. Tel est le passage commençant par ces mots : Ah Dieu ! à cette heure mes ennemis s'éveillent, dans la lettre au Malgache; et plus loin celui : En remontant la Rochaille^ fai pris par habitude le chemin de Nohant. Comme sentiment exquis de la nature, je citerai encore le tableau qui débute par ces mots : On vient d'ouvrir récluse de la rivière^ et que termine un mouvement religieux d'un si puissant effet ; et enfin dans la lettre à Everard toute la page à partir de la phrase : Le rossignol a envoyé une si belle modulation... Ému par ces cris de souffrance, fasciné par ces amollissantes et douces images, dominé par toutes les forces et toutes les grâces de la matière que l'auteur appelle si habilement en témoignage, on n'a plus le courage de se demander si une douleur aussi éloquente n'est pas le châtiment d'une faute ou la punition d'une imagination déréglée. Faire disparaître l'homme devant l'âme, généraliser un cas particulier, émouvoir le
GEORGE SAND. Î75 lecteur au point d'annuler chez lui les facultés de la réflexion^ c'est le comble du talent, et madame Sand Ta atteint dans les Lettres d'un voyageur.
Depu'isVHistoire de ma vie le talent de madame Sand paraît être entré dans une période décroissante. Plusieurs œuvres : Lucrezia Florianl. le Château des Désertes, Evenor et Leucippe, le Mont lievêdie, Daniella, dissimulent mal la faiblesse de leur action, Tétrangeté de leurs personnages et la banalité de leurs épisodes sous un style fatigué, traînant, et que relèvent à de bien rares intervalles les mouvements de Jjdia et des Lettres d'un voyageur. CeiiG fatigue vient-elle de l'auteur ou du public? Évidemment le compte doit être partagé. Si le talent de madame* Sand se lasse, le goût dominant s'est tourné vers des sujets diftérents et moins littéraires. Les créations de l'esprit (►u de rimagination ne jouissent plus de la même laveur que jadis. Toutefois cette séve généreuse est plutôt fatiguée qu'épuisée. Il me paraît hors de doute (jue si madame Sand consentait à produire moins rapidement, à concentrer sur un seul objet les facultés qu'elle dissémine à tous les vents de la publicité, elle retrouverait bien vite ses inspirations premières, et regagnerait d'un seul coup ce qu'elle a perdu en détail. Quand de vieux lutteurs descendent dans l'arène, c'est pour y étonner leurs jeunes successeurs par la vaillance et la supériorité de leurs coups.
Le théâtre a sollicité madame Sand comme il a tenté tous les écrivains de notre époque : Balzac, Alfred re Musset, M. de Lamartine. J'ai expliqué ail-
leurs pourquoi. Madame Sand avait déjà donné la forme dialoguée à quelques romans comme les Américains^ les Sept cordes de la lyre^ Gabriel^ Aldo le Rimeur. Ce sont plutôt des récits divisés par scènes que des pièces proprement dites. Ses essais dans le genre dramatique n'ont pas répondu à Tattente générale. Après avoir échoué dans le drame avec Cosima, elle n'a pas été plus heureuse avec quelques pièces de paravent comme les Vacances de Pandolphe et Flaminio. Ses succès les moins contestés sont encore dus à ses églogues le Champi, la Petite Fadette^ le Pressoir, dont elle a fait pour le théâtre des vaudevilles sans couplets. L'amour-propre de madame Sand n'a pas à souffrir de cet insuccès. La mise en scène littéraire demande, surtout de nos jours, un coup d'œil, un certain tact qui se doniie plutôt qu'il ne s'acquiert. Il faut savoir placer les scènes, les caractères, les situations, le dialogue^ à un point de vue intellectuel; comme il faut peindre les décorations sous un certain angle visuel pour leur donner tout leur effet. Un peintre de talent ^deviendra rarement un bon décorateur, comme un romancier se pliera difficilement au métier de charpentier dramatique. C'est ce qui faisait il y a trente ans l'incontestable supériorité de M. Scribe, c'est ce qui explique de nos jours le succès de M. Alexandre Dumas fils. Tous deux connaissent à fond les lois de la perspective et de la construction scénique; et là où un talent supérieur et réel aboutira à une chute en combinant les éléments les plus heureux, MM. Scribe et Dumas fils
bâtiront cinq actes avec rien et les feront tenir en équilibre sur la pointe d'une aiguille. Ce don de prestidigitation dramati(jue a été refusé à madame Sand, (jui s'en console, je Tespère, facilemeiit. Enfin, en signalant les excursions faites sur le domaine de la critique, quand nous aurons pris les articles intitulés : Autour de la table comme preuve d'une universelle bienveillance, mais aussi d'une absence complète de facultés critiques, nous aurons passé en revue les divers genres de travaux auxquels s'est livrée madame Sand depuis 1830, et nous pourrons sans crainte de rien laisser derrière nous donner une conclusion à cet examen.
La première partie des œuvres de madame Sand ne devait pas survivre aux années qui leur ont donné naissance. Chaque épo([ue a ses modes littéraires, ses manies intellectuelles comme ses formes de costumes, dont sourira l'âge suivant. C'est le courant d'esprit d'une société suivie volontiers par la masse du public, que réiléchissent les œuvres faites dans ce sens, mais qu'il faut se garder de prendre pour le véritable génie d'un temps. Les grandes organisations littéraires, celles dont la postérité tient compte, se dressent contre ce courant, l'entendent murmurer de toutes parts, lui résistent et le voient bientôt disparaître en écume légère. Une autre époque survient, le courant change et laisse sur le sable de l'histoire l'œuvre qui llottait si heureusement la veille. Elle y reste jusqu'à ce qu'un curieux, un archéologue, en fouillant les catacombes de l'es-
IG
prit, la retrouve, s'en éprenne, la remette en lumière et s'en serve pour expliquer les tendances, les ridicules ouïes malaises de telle ou telle société. VAstrée, Clélie^ les Contes moraux, Estelle et Galatée, Werther, René y Corinne, Notre-Dame de Paris, Indiana ont dû leur succès à ces modes passagères. Se faire le chroniqueur de ces engouements, c'est se condamner à ne plus être compris au delà de deux générations. C'est ce qui arrive pour madame Sand. Séduite par une mode, l'ayant elle-même suivie, elle a étudié l'enveloppe ; mais le cœur qui battait dessous lui a échappé. Le sujet éternellement intéressant, l'homme, a changé de vêtement et se reconnaît à peine sous les dehors qu'elle lui a prêtés. Ses héros tant prônés jadis, ses héroïnes qui ont fait tourner tant de têtes : Indiana, Ralph, Juliette, Lélia, Trenmor, Fernande, Jacques, Valentine font sourire aujourd'hui. La mode en est passée. Son influence toutefois a été incontestable à un moment où l'on ne discutait pas, par la bonne raison que toute discussion eût été inutile. On ne raisonne pas contre un engouement : le temps se charge de ce soin. Plus froide sur ces matières, la critique de notre temps lui reprochera d'avoir pris des sophismes pour des idées, des paradoxes pour des sentiments, et d'avoir remplacé les élans du cœur par des cris de révolte. Echo harmonieux d'attaques puériles ou de déplorables convoitises, elle a peut-être, sans s'en rendre compte, apporté des arguments victorieux à la tyrannie, si de nos jours la tyrannie n'était pas un mot vide de sens. Enfin, dans sa
GEORGE SAND. 279 thèse de l'éniancipation féminine, loin de servir la cause dont elle s'était fait le défenseur : en enlevant la finesse à son client sans lui donner la force, en remplaçant les sentiments par les passions et la tendresse par rorgueil. on peut assurer que les femmes n'auront jamais eu de plus éloquent, mais aussi de plus maladroit ami. Heureusement que ses contes protégeront madame Sand contre Toubli. En les composant, pcut-élr(î a-t-elle encore trop cédé à des modes transitoires, mais elle n'a pas du moins voulu faire de ses récits des machines de guerre. En les lisant on n'est pasdans une appréhension contiimelle de trouver une déclaration de principes emhus(|uée au tournant d'une phrase ou se dressant au sommet d'une période. L'imagination se repose sans crainte d'être réveillée par une péroraison emi)hatifpie ou unt* ohjurgation trihunitienne. Ohservateur suivi et sympathique, admirahie peintre de paysages, narrateur souvent ému et toujours émouvant, luicpie de co'ur autant que de téte, magicien consomme (jui sait cacher d'étranges fautes de goût sous les plis d'un style abondant et sonore, ses contes le réconcilieront avec le lecteur aigri par ses plaidoyers : Geneviève fera excuser Lélia, Mauprat intercédera pour Leone Leoni ; on pardonnera à Fernande et à Jacques en faveur de madame Blanchet et du Champi. Les décorations aux tlammes du Bengale de Bernica, de Monteverdor, de Venise, du château des Géants, disparaîtront devant les longues saulées et les traînes pleines de fraîcheur de la Vallée noire.
C'est un des signes de notre époque que cette inégalité dans le talent; et sans vouloir déprécier mon siècle, j'avoue que les œuvres des âges précédents, quelle que soit leur valeur relative, offrent une unité et une cohésion absentes des nôtres. Jamais l'homme de Montaigne n'a été plus ondoyant et plus divers. Cette observation ne s'adresse pas seulement à madame Sand. Si l'on veut porter un jugement équitable sur tous nos écrivains depuis trente ou quarante ans, il faut, au préalable, faire la même division dans leurs ouvrages. Aucun n'offre un génie d'un seul jet autour duquel ses productions viennent se rattacher comme les branches autour du tronc. Ce manque de parti pris qui tient malheureusement à un manque de conviction , cette absence de quartier général pour chacun de nous, sera le caractère de toutes nos productions, et nous sera infailliblement reproché par la postérité. Espérons, toutefois, qu'elle nous tiendra compte de cette hésitation même, triste héritage de quatre-vingts ans de révolutions qui ne nous a permis de rien affirmer, qui nous a jeté dans mille sentiers divers à la recherche de la vérité, et qu'elle saura gré à notre siècle de s'être tant tourmenté pour dégager des prémisses dont le siècle suivant pourra seul tirer la conclusion.
Août 1859.