‹ Critiques d'art et de litteratureChapitre 2 sur 24 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

C'est un fait que je signale et non un blâme que je porte; ce qui me messiérait de toute manière.

Je crois n'appartenir à aucun de ces groupes. Passant obscur, simple spectateur au parterre, mais ayant un goût très-décidé, et dont je suis très-fier, pour toutes les formes de l'art, suivant avec un intérêt qui ne s'est jamais démenti depuis vingt ans tous les travaux de l'esprit et toutes les œuvres de l'imagination; je n'ai abdiqué aucun de mes droits de spectateur, et j'en use. Mes voisins, non plus, ne m'ont pas donné mission de parler pour eux. Je ne suis solidaire que de mes opinions. Mais aussi, après les grands acteurs de l'intelligence et les premiers rôles de la pensée, je crois que la voix d'un inconnu, ne fût-elle que différente, peut se faire entendre avec quelque intérêt dans ce glorieux débat. Les pages suivantes n'ont pas d'autre lien et pas d'autre prétention.

CHARLES DUCLOS

On a souvent placé Duclos au second rang pai ini les écrivains du dix-huitième siècle, à coté de Diderot, d'Alembert et Marmontel. Je n'ai pas à rechercher ici si, avec des aptitudes diverses, ces (juatre noms offrent un égal mri ite, mais Ton s'est trompé, ce me semble, sur la qualilication à donner à Duclos. Ce n'était pas un écrivain, c'était un homme de lettres. La différence existe, et Tétude de sa vie et de ses écrits la fait toucher du doigt. Duclos ne se jugeait pas autre chose, tout en ayant le juste orgueil de son état. Vue à distance et en masse, il est peu de vies qui honorent autant la classe à laquelle appartient l'auteur des Considérations sur les mœurs, et la justice de la postérité doit confirmer ce qu'il disait de luimême : Je laisse une mémoire chère aux gens de lettres.

Personne en effet n'a porté ce titre honorable avec plus de dignité et n'a mieux su le faire respecter.

Les écrivains sont ceux qui fixent une langue. Ils possèdent une originalité qui les distingue à première vue et force l'attention. La correction de leur style est quelquefois chose douteuse ; mais ce qui ne l'est pas, c'est la grandeur des idées qu'ils expriment. Ils prennent la plume par hasard, et du premier coup élèvent un monument impérissable. La science des mots, ils l'ignorent ; mais ce qu'ils possèdent avant tout, c'est une grande intelligence et un grand cœur empreints dans leurs œuvres. La hauteur de vues, la sûreté de jugement, l'énergie de conviction frappent et saisissent sans qu'on puisse s'en rendre compte ou se soustraire à cette influence. On découvrira des solécismes dans une phrase de Saint-Simon, un rhéteur trouvera chez Bossuet des périodes maladroitement attachées les unes aux autres; et pourtant Bossuet et Saint-Simon restent d'inimitables modèles. La correction chez eux n'est pas dans la phrase, elle est dans la pensée. Ils peuvent aborder des sujets différents, opposés, on retrouvera toujours dans l'ensemble de leurs œuvres une unité dont rien ne peut les faire dévier. Ils se trompent quelquefois, mais leurs erreurs seront de bonne foi, elles deviendront fécondes, la postérité les discutera en les respectant, elles seront aussi utiles que des vérités. En un mot ce qui fait les écrivains, c'est l'intelligence.

L'homme de lettres, au contraire, exerce une professiôn. Le style, chez lui, la science des mots, n'est

CHARLES DUCLOS. 7 pas uii moyen, mais un but. Il le travaille avec soin et recherche, et sait d'autant mieux Tassouplir qu'il lui fait exprimer des idées plus légères que profondes, des pensées plus ingénieuses qu'étendues, des impressions plus personnelles que générales. Il étudie la langue par métier. Elle devient entre ses mains ductile ou rebelle suivant sa persévérance ou sa vocation. Son œuvre est rarement une. Doué d'une intelligence prompte, en abordant des sujets divers il les traitera d'une fa(,'on différente, et ce (ju au premier abord on aura pris pour de la fécondité, ne sera réellement que de la banalité. Privé de la puissante conviction des grands écrivains, sa vive imagination lui fera saisir le coté l)rill;iiit des choses et défendre parfois la veille une thèse qu'il attaquera le lendemain. Dans ce perpétuel mouvement qui touche à tout et ne s'arrête à rien, il ac([uiert, au détriment des hautes facultés intellectuelles, une proniptitude d'appréciation, une abondance d'élocution, une souplesse de pensée qui le rend éminemment propre à vulgariser les choses ou les faits marqués au coin de l'esprit, l/homme de lettres frappe la monnaie courante de Tesprit public; ce qui le caractérise, c'est le style.

L'écueil de l'homme de lettres est facile à saisir.

L'esprit s'habitue promptement à jouer avec le côté sérieux des choses, le paradoxe lui plaît, la défense ingénieuse du faux et du vrai Tamuse, et ce qui amuse entraîne. Là est l'écueil. La vue morale se trouble, le discernement s'use, le caractère disparaît. Le cerveau devient une espèce de conduit où passent toutes

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les idées bonnes ou mauvaises sans y déposer de semence.

Duclos a eu ce mérite ra^e au milieu des hommes de lettres du dix-huitième siècle, qui ne brillaient pas toujours par la dignité, d'avoir respecté et fait respecter partout sa profession. Il châtia les dédains de certains grands seigneurs pour les hommes de lettres par ce mot vengeur : Ils nous craignent comme les voleurs craignent les lanternes. Au milieu de la société élégante et corrompue où il vivait, il garda toujours intact le sentiment de l'honneur et de sa dignité personnelle. Louis XV disait de lui : Quant àDiiclos^ il a son franc parler. Un pareil mot dans la bouche du roi est un précieux aveu ; car, comme roi, Louis XV ne pouvait aimer les philosophes, dont faisait partie Duclos, et comprenait où ils conduisaient la monarchie ; et comme gentilhomme, il devait avoir une mince estime pour un auteur. Avec une franchise qu'il poussa trop souvent jusqxi'à la grossièreté, et peut-être précisément à cause de cette disparate, il sut se faire bien venir et même craindre par cette société. On croit voir un peu de cette crainte chez Voltaire. Le fin renard redoutait les rudes coups de boutoir du sanglier breton, et tournait avec respect autour de sa bauge. Cette rudesse, jointe au profond sentiment de respect de lui-même, a fourni à Duclos un magnifique trait d'éloquence. C'était en 1741). Le maréchal de Belle-Isle, fils de Fouquet, se présentait à l'Académie et refusait de faire les visites d'usage, regardant cette politesse comme au-dessous de lui. La

chari.es DUCLOS. 9 haute position du mart'chal éblouissait quelques académiciens, qui se montraient assez disposés à faire un compromis entre Tusage établi et la vanité du postulant. Duclos, irrité de cette faiblesse, s'écria en pleine séance : Ce ne sont pas les tyrans qui font les esclaves, ce sont les esclaves qui font les tyrans. De pareils traits font mieux connaître un personnage (|ue toute une biogra[)lne

Charles Pinot Duclos nacpiit à Diuan, le 12 lévrier 1704. Cette origine bretonne stî fait sentir dans toute sa vie. Il perdit son père de bonne heure et resta avec sa mère, qui paraît avoir été une femme de beaucoup de bon sens et d'une remarquable fermeté de jugen?ent. En 1713 il fut envoyé à Paris, (;t confié à la garde du cocIkm', dit-il dans ses Mémoires, comme nu paquet à remettre à son adresse. Mais comme on avait oublié de lui mettre au dos l'étiquette indi- (|uant sa destination, la personne à laquelle il était adressé ne se trouva pas à l'arrivée du coclu;. Il fut, donc recueilli |)ar de braves gens du voisinage, chez lesquels il passa cette première nuit, et ne fut réclamé que le lendemain.

U entra de suite à l'académie du marquis de Dangeau, rue de Charonne, où il passa cinq ans, de 1713 à 1718. Cette institution, fondée pour vingt gentilshommes chevaliers de l'ordre de Saint-Lazare, dont le marquis était grand maître, recevait en outre des pensionnaires, et c'est à ce titre (jue Duclos y fut admis. Le principal enseignement portait. sur le blason et la grammaire, l'abbé de Dangeau, frère du mar-

quis, étant un très-fort grammairien. Cette première étude déposa chez Duclos des semences qui fructifièrent plus tard dans les Remarques sur la grammaire générale de Port-Royal, où il exposa un nouveau système orthographique dans lequel Tétymologie et le caractère propre au génie de la langue étaient fort légèrement traités. Quant au blason, Fétude de cette science ne paraîtra pas singulière dans un établissement fondé par le marquis de Dangeau, dont les prétentions nobiliaires sont connues. Mais elle devait choquer le bon sens, Tesprit et sans doute les tendances bourgeoises de Duclos. Il ne ménagea pas les épigrammes aux jeunes nobles qui s'y livraient avec une ardeur exagérée et qui reusseîit inventée si elle ne Veut pas été déjà, d\t-\\ d^ns\es Mémoires de sa vie.

Après quelques mois passés au collège d'Harcourt et un voyage en Bretagne, Duclos, sous le prétexte de faire son droit, revint à Paris où commença pour lui . une vie assez désordonnée, et où il appliqua au maître d'armes ce qui, sur sa pension, était destiné à Vagrégé. C'est encore ce qui se pratique de nos jours; seulement le café et les bals publics ont remplacé le maître d'armes. Son temps passé à l'académie ne fut du moins pas entièrement perdu, et bien lui en prit de savoir jouer de Tépée un jour que, la tète échauffée par le vin, il attaqua des archers qui conduisaient en prison un homme arrêté pour dettes. La bonne contenance de Duclos et sa science à Tescrime le tirèrent de ce mauvais pas.

De cette époque datent ses premières relations \iU

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téraires. Il rencontra Piron et Crébillon le père chez un certain Saint-Maurice, thaumaturge escroc qui menait une joyeuse vie aux dépens de ses dupes. C'était un prédécesseur du comte de Saint-Germain et de Cagliostro, mettant comme eux en coupe réglée la tendance des esprits faibles vers le merveilleux. Il faisait voir le génie Alaël pour beaucoup d'argent, qu'il dépensait ensuite d'une façon fort gaie avec ses amis et ses maîtresses. Tous les temps ont eu leurs tables tournantes et leurs médiums, et la folie humaine se renouvelle incessamment. Duclos était jeune alors (1725), il avait vingt et un ans et s'intéressait plus volontiers aux femmes que recevait Saint-Maurice qu'aux hommes. Je les aiindis toules. ilit-H, et jr tt'en méprisais aucune. Madame de Kochefoit caractérisait plus justement cette inélégante ardeur en lui disant : Pour iwus, Duclos, ce qu'il vous faut, c'est du pain, du froma(/e et la proiiirrc rcinte. La bi iitale rédaction de la comtesse de Hochctort donne le juste point d(^ vue atténué par Uiiclos.

Aux connaissances des soupers Saint-Maurice se joignit bientôt le j)ersonnel des cafés Procope et Gradot, c'est-à-dire La Motte, Desfontaines, Saurin, Préfet, Maupertuis, gens d'esprit, gens de science, gens de paradoxe, rédacteurs anonymes d'un journal satii'ifjue en paroles, dont on retrouve les numéros éparsdans les clironicjues du temps. Les Mémoires de Duclos s'arrêtent à cette phase de sa vie en donnant des détails intéressants sur ces réunions, sur leurs principaux acteurs, sur l'esprit ([ui y circulait, les

théories qui s'y débattaient, Taudace qui y régnait, et dont il est bien difficile de se faire une idée de nos jours où toute cette séve a trouvé un dégagement régulier dans la presse quotidienne.

(( Il y avait alors deux cafés où se rassemblaient les gens de lettres : celui de Procope, en face la Comédie, et celui de Gradot, sur le quai de TÊcole. La Motte, Saurin, Maupertuis, étaient les plus distingués de chez Gradot. Boindin, l'abbé Terrasson, Fréret et quelques artistes s'étaient adonnés au café Procope, et s'y rendaient assidûment, indépendamment de ceux qui y venaient de temps en temps, tels que Piron, l'abbé Desfontaines, La Faye et les autres.

(( J'étais donc arrivé au café au plus fort de la discussion métaphysique. Après avoir entendu quelques temps les deux acteurs, je hasardai, sur la question, quelques mots qui attirèrent leur attention. L'auditoire parut surpris qu'un jeune homme osât se mesurer avec de tels athlètes. Cependant ils me firent accueil l'un et l'autre, et m'engagèrent à revenir. Je n'y manquai pas, et comme j'y trouvais toujours Boindin, je devins bientôt son antagoniste, et partageais avec lui l'attention de l'auditoire, qui m'affectionnait de préférence, parce que Boindin avait la contradiction dure et que je l'avais gaie. Il s'agissait un jour, entre lui et moi, de savoir si l'ordre de l'univers pouvait s'accorder aussi bien avec le polythéisme qu'avec un seul Être suprême. Je soutenais l'unité de l'Être suprême^, et Boindin prétendait pouvoir concilier tout avec la pluralité des dieux. Il n'y avait pas

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de raisonnement qu'il n'enriployat pour étayer son système. L'assemblée était nombreuse et attentive. Boindin, pour en capter les suffrages, se livrait au feu (le son éloquence, lorsque j'éclatai de rire. Il en fut choqué et me dit brusquement que rire n'était pas répondre. — Je Tavoue, lui dis-je ; mais je n'ai pu m'en empêcher, en vous voyant soutenir la pluralité des dieux. Cela prouve le proverbe : « Il n'est chère que « de vilain. » Comme il passait pour n'en adniettre aucun, chacun rit de l'application du proverbe; il le prit lui-même de bonne grâce et la dispute tinit. »

La réputation dlioinine d'esprit que Duclos avi\it su se faire commençait à sortir du cercle des cafés et à pénétrer dar)S la hotmr co)njKi(/ni(\ Il s'était réuni il la société composée du comt»' de Caylus, de Crébillon (ils, de l'abbé de Voisenon, de l*aradis de Moncrif, (jui étudiait avec trop (Tint» rét les mo'urs des forts de la halle, de. Cadet iJuttcux, des écaillères i't des habitués de Ilamponneau et des Porcfierons. La trace de cette singulière préoccupation se trouve dans ces publications moitié facétieuses, nioiti('* graveleuses, mais rarement amusantes, intitulées : 1rs Fêtes roulantes, liecueil de ces Messieurs, les Ecosse".ses, les Œufs de Pâques, et auxquelles l'-ibbé de Voisenon, Favart, et surtout le comte de Caylus eurent le plus de part.

En 1789, la notoriété de Duclos était assez établie pour que, sans aucun bagage littéraire ou savant, l'Académie des inscriptions et belles-lettres l'accueillît au nombre de ses membres. Des nominations

ainsi faites, sans œuvres pour les justifier, étaient habituellement réservées pour les grands seigneurs, dont le nom ou le crédit pouvait être glorieux ou utile pour l'Académie. Cette exception en faveur d'un particulier prouve que si la naissance avait refusé le premier à Duclos, son mérite, du moins, lui avait donné le second.

En 1740 commence pour lui une vie nouvelle et plus en rapport avec ses facultés. Il songe dès lors à poursuivre un but, à moins répandre son esprit et à plus le concentrer, à donner un courant plus sérieux aux heureuses dispositions de sa nature et à les résumer, à profiter enfin de Tavis du vieux Fontenelle, qui l'engageait un jour, après une longue conversation avec lui, à composer un ouvrage sur ce qiiil venait de dire.

En 1741 parut son premier ouvrage, VHistoire de la baronne de Luz, roman dont les digressions morales et verbeuses sauvent bien difficilement l'inconvenance du fond, et dont la donnée invraisemblable a eu le malheur de fournir cinquante ans plus tard à un fou le sujet d'un livre dont le nom seul est une honte; puis successivement, en 1742, les Confessions du comte de"*\ en 1743, les Caractères de la folie, triste ballet composé pour avoir ses entrées à l'Opéra, et que ni la musique de Bury, ni la voix de Jelyotte, ni la grâce de la Camargo, ne purent faire accepter du public; en 1744, le joli conte d'Acajou et de Zirphile; en 1745, VHistoire de Louis XL En cinq ans, on le voit, Duclos avait réparé le temps perdu^ et s'était

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fait une place honorable clans les lettres. Ij Histoire de Louis XI eut l'honneur d'être supprimée par arrêt du conseil du 22 mars 1745, ce qui n'empêcha pas une seconde édition de paraître en 17S0 à Paris, sous la fausse indication de la Haye.

Par une singulière contradiction, Duclos était nommé cette année historiographe de France, en remplacement de Voltaire, qui se retira à Berlin, tout en conservant les émoluments de sa place.

Enfin l'Académie française consacra cette réputation. Après un premier échec, où un abbé de La Ville l'emporta sur Duclos. il fut reçu le 26 janvier 1746, en remplacement de l'abbé de Mongault, moins d'un an après l'arrêt du conseil relatif à son Histoire de Louis XI. De semblables contradictions sont trop fréquentes au dix-huitième siècle, et prouvent malheureusement tout ce ([ue la machine contenait d'éléments hétérogènes et opposés. D'une part, un système usé, vieilli, des rouages qui fonctionnent par habitude et d'eux-mêmes; de l'autre, un es|)rit public qui se fait jour, (|ui marche en sens contraire des vieilles prérogatives de la royauté, et auquel ne peut se soustraire le chef même de cette royauté. On sait que ce fut chez M. de Malesherbes, alors directeur de la librairie, et sur sa propre invitation, que Diderot cacha les exemplaires proscrits de VEncyclopéflir. Quand d'aussi hauts pcrsonnag(»s donnent de pareils démentis au principe ([u'ils représentent et le renient avec une pareille légèreté, le principe luipnême est bien près de périr.

Les correspondances et les chroniques de Tépoque nous ont conservé les traces de deux liaisons de Duclos. Elles occupèrent une place assez importante dans sa vie, et peuvent aider à le faire connaître, comme homme privé, par la différence des jugements portés sur lui par les deux personnages qui en furent l'objet. Nous voulons parler de madame d'Épinay et de Jean-Jacques Rousseau.

Maiemoiselle Quinault-Dufresne, alors retirée du théâtre, tenait un de ces bureaux d'esprit comme il y en eut tant au dix-huitième siècle. Elle ne donnait pas de culottes aux gens de lettres, comme madame de Tencin, mais un dîner que Ton appelait le dîner du bout du banc, et qui avait lieu alternativement deux fois par semaine, chez elle et chez le comte de Caylus. Les convives, gens aimables et spirituels, étaient au nombre de douze; et Duclos, sous le nom du tendre Arbassan, sans doute par antiphrase, était Tintroducteur des nouveaux venus dans cette société. C'est là qu'il rencontra pour la première fois madame d'Épinay, vers 1752. Mademoiselle Quinault, suivant madame d'Épinay, voyait la meilleure compagnie. « Elle avait établi chez elle un ton de liberté, et n'était vraiment recommandable que par l'originalité de son esprit. Elle a infiniment d'esprit; cependant, je ne sais si tous ceux qui vont chez elle ne se croient pas trop obligés d'en avoir. Son âge ne rend plus aujourd'hui ses mœurs équivoques; elles n'ont pas toujours été bonnes, dit-on; et, au milieu d'un certain apprêté et pédant, il lui échappe des plaisanteries quelquefois

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un peu fortes. Il faut bien que les qualités de son cœur soient supérieures à celles de son esprit, pour avoir fait oublier généralement son premier état. Francueil ne Tappelle que la Ninon du siècle. J'ai trouvé chez elle M. Duclos, qui m'a demandé la permission de venir me voir : cette demande d'un homme d'un aussi grand mérite que l'auteur des Confessions du comte de**\ tout en (lattant mon amour-propre, m\x embarrassée, car je crains sa franchise, qui dégénère, dit-on, quelquefois en brusquerie : (railleurs, je ne voudrais pas que mes parents sussent que je vois mademoiselle Quinault; ma mère, qui est dévote, m'en ferait un crime; et M. Duclos ne connaît pas les mystères. » A en juger |)ir le premiei* souper au(iuel assista madtime d'r.piuay, et dont elle ikmis a l.iissé un compte rendu fort détaillé, ce n'est ni parle fond ni par la forme ([ue se distinguait niidemoiselle Quinault, (|ui à plusieurs reprises provo(|ue ces messi(;urs à boii'e; et il fillail (|ue niadanie (Tl^pinay lut plus (ju'indulgente |)Our éti'e satisfaite d'une semblalde conversation.

La connaissance l\it bientôt faite, et l'intimité ne lut p is longue à s'établir. Les prétentions littéraires sont faciles à saisir chez mad me d'I^pinay, et I on cômpren l (ju'elle fut flattée de lecevoir un homme aussi réj)an(lu que Duclos. On sent dès le commencement (jue la brusquerie de racadémicien la surprend et la tient sous une espèce de charme nouveau pour elle, et dont elle ne cherche pas à se dégager. Ce (jui ressort principalement du témoignage de madame

d'Épinay, c'est le bon sens et la clairvoyance de Duclos, ce sont les bons conseils qu'il lui donne et qui, mieux suivis^, eussent sans doute donné une tournure moins évaporée à cette singulière existence. Avec son âme honnête, Duclos reconnaît de suite le caractère faux, insinuant de mademoiselle d'Ette, fille galante, alors maîtresse du chevalier de Valory. Elle ne lui pardonna pas de l'avoir devinée après s'être efforcée de le gagner comme auxiliaire. Sa perspicacité au début de la passion de madame d'Épinay pour Grimm lui fait entrevoir de suite le cœur sec, l'esprit étroit et dominateur de ce nouvel amant. Par malheur^ si le fond méritait qu'on y prît garde, la forme était des plus répréhensibles, et la tenue de Duclos outre-passait trop souvent ces bornes de convenance que le premier venu ne doit jamais franchir auprès d'une femme. Ce n'était pas de la brusquerie, c'était de la grossièreté la moins excusable qu'affectait Duclos avec madame d'Épinay. Il finit par combler la mesure et par se faire littéralement mettre à la porte de la Chevrette.

Les chercheurs de scandales ont voulu voir autre chose que de simples relations d'amitié entre Duclos et madame d'Épinay. Si l'on se fonde pour soutenir cette opinion sur la déclaration dont celle-ci rend compte dans ses Mémoires, on conviendra que ce n'est pas une preuve bien convaincante. Si Duclos est amoureux, il ne l'est qu'un instant et ne semble pas se prendre lui-même au sérieux. Toute la scène est rendue plutôt dans un sentiment de tendresse fi-

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liale; et je croirais assez qu après avoir vu une première tentative repoussée, Duclos, dont la tendresse ne fut jamais tournée du côté de l'amour, se soit rejeté sur un sentiment moins vif et plus durable. C'est dans ce sens que le prend madame d'f.pinay, qui revient, à plusieurs reprises, sur Vair franc et boit^ sur l air franc et honnête, quoique passablement ridicule, de ce soupirant. Quant à la scène assez bizarre et passablement embrouillée de l'annonce de la mort du comte d(i Frise, on ne possède poui' démêler la vérité sur ce point (jue les lettres mêmes de madame d'Êpinay, et ce n'est point suftisant. Nous y renvoyons toutefois les amateurs de chroniques scandaleuses du dix-huitième siècle, pour s'y éclairer sur une question peut-être trop profondément traitée en l'indiquant.

La connaissance de Jean-Jac(iues Rousseau se fit à la Chevrette, vers 1750. « Une autre connaissance, qui devint amitié sitôt que j'eus un titre pour y prétendre, fut celle de M. Duclos. II y avait plusieurs années que je l'avais vu pour la première fois à la Chevrette, chez madame d'Èpinay, avec laquelle il était très-bien. Nous ne fîmes que dîner ensemble ; il repartit le même jour; mais nous causâmes quelques moments après le dîner. Madame d'Kpinay lui avait parlé de moi et de mon opéra des Muses galantes. » Ce n'est pas un mince éloge à f^iire de la délicatesse morale de Duclos, de dire que ces relations durèrent pendant près de vingt ans. Avec la susceptibilité ombrageuse que Rousseau, dans les dernières années de

sa vie, poussa jusqu'à la folie, il fallut certainement à Duclos une extrême habileté pour ménager son hypocondrie et ne pas blesser son ami. Cette longue fidélité pour un homme dont l'insatiable vanité avait écarté tous les amis, était si exceptionnelle qu'elle fut remarquée du vivant même de Duclos, et traitée de manœuvre adroite de sa part. « Les soupçons de manège redoublèrent, lorsqu'on vit M. Duclos se charger du rôle délicat d'annoncer dans le monde un homme qui semblait ne pouvoir être annoncé plus avantageusement que par lui-même. On crut voir de l'orgueil dans les bons offices que Duclos s'empressait de rendre à M. Rousseau de Genève, surtout quand ils furent payés par la dédicace du Devin du village^ et par des éloges dans lesquels le philosophe reconnaissant associait le nom de son ami à celui de Montesquieu. )) ÇNécrologe des hommes célèbres^ Paris, 1773, tome VIII.) Nous n'avons pas à relever la légèreté de pareilles raisons ; mais le point important est que cette intimité eût été remarquée. C'est là précisément où se trouve le mérite de Duclos. Cependant elle devait se terminer comme les autres, et à la fin de sa vie, Rousseau ne vit plus dans son ami de vingt ans que Tennemi que son idée fixe lui montrait chez tous ses bienfaiteurs. Voici ce qu'il dit à la suite des trois dialogues de Rousseau juge de Jean- Jacques. On sait que sa folie date de cette époque (1776), et que ces dialogues étaient destinés à être déposés sur le maître-autel de Notre-Dame : « Frappé surtout de l'insigne duplicité de Duclos, que j'avais

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estimé au point de lui confier mes Confessions^ et qui, du plus sacré dépôt de l'amitié, n'avait fait qu'un instrument d'imposture et de trahison... » Il est inutile d'ajouter que rien, dans la vie de Rousseau, ni dans celle de son ami, ne vient donner de vraisemblance à cette étrange accusation de duplicité. Elle est d'autant plus inexplicable que, dans une lettre adressée cinq ans auparavant à Thérèse Levasseur, 18 août 1761), Rousseau lui disait : ((C'est à titre d'honnête homme que vous pouvez donner votre confiance au seul homme de lettres que vous savez que je tiens pour tel. Ce n'est pas un ami chaud, mais c'est un homme droit, qui ne vous trompera pas et qui n'insultera pas à ma mémoire, parce qu'il m'a bien connu et qu'il est juste; mais il ne se compromettra pas, et je ne désire pas qu'il se com|)romette. » Il ne s'était rien passé entre ces deux lettres si contradictoires ; rien, sinon que Rousseau était devenu fou.

L'amitié de Rousseau et de Duclos ne paraît pas avoir été brisée par un éclat, mais s'être éteinte peu à peu ; et il semble que l'auteur des Confessions d'il attendu la mort de Duclos pour lui jeter ces singulières accusations. Il est mort en 177^, et en 1771 Dussaulx pouvait encore se présenter chez Rousseau avec une lettre d'introduction de Duclos et y être bien reçu. Toujours est- il que tant que Jean-Jacques eut sa tété à lui il regarda Duclos comme un de ses plus solides éunis. Plusieurs passages de ses œuvres et de sa correspondance en font foi, et principalement sa dédicace du Devin du village^ que nous reproduisons :

Jeudi, l«r mars 1753.

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