‹ Critiques d'art et de litteratureChapitre 3 sur 24 · A M. DUCLOS · texte numérisé non relu

A M. DUCLOS

Historiographe de France, l'un des quarante de V Académie française et de celle des belles-lettres.

Souffrez, monsieur, que votre nom soit à la tête de cet ouvrage, qui sans vous n'eût point vu le jour. Ce sera ma première et unique dédicace. Puisse-t-elle vous faire autant d'honneur qu'à moi!

Je suis de tout cœur, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur, .

J. J. Rousseau.

Dans une lettre écrite le 2 décembre 1764 il lui dit en terminant : c( Comment faites-vous pour penser, pour être honnête homme et ne pas vous faire pendre? » Toutes ces contradictions, si elles donnent une idée déplorable du cerveau de Rousseau, font du moins grand honneur au caractère de notre auteur.

On retrouve enfin, quoique moins indiquée, la trace de son passage dans le petit cénacle composé de Quesnay, de Bernis, de Marmontel, de d'Alembert, de Turgot, qui se réunissait chez Quesnay dans Tappartement que la marquise de Pompadour avait donné à son docteur au-dessus du sien, et où la prétentieuse maîtresse venait souvent les voir à table et discuter avec eux.

A partir de sa nomination à TAcadémie française, Duclos consacra tout son temps aux lettres et à l'illustre corps qui lui avait confié le grade de secrétaire

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perpétuel. Les Considérations sur les mœurs datent de 1751.

Exclusivement occupé de Tillustration de TAcadémie, il entreprit d'en continuer Thistoire écrite par Pelisson et Tabbé d'Olivet. 11 écrivit VÉloge de Fontenelle, qu'il avait connu et, comme nous Tavons dit, qui avait encouragé sa carrière littéraire. Enfin, en 1739 et 1762, parurent deux ouvrages sur \es ponts et chaussées, la voirie et les corvées, qui donnèrent lieu à une polémique assez vive entre lui et le marquis de Mirabeau. Dans ces deux opuscules, traités, au dire des gens compétents, en parfaite connaissance de cause, on est tout étonnné de rencontrer des aperçus qui. pouvant être traités de paradoxos il y a cent ans, sont devenus des. vérités incontestables de nos jours. Le bon sens de Duclos lui indiquait la plupart des réformes accomplies depuis dans le système des voies de communication.

Toujours à clieval sur ses prérogatives et lier de son titre d'académicien, (|ue nul ne porta plus dignement, il fit tout ses efforts pour éloigner les auteurs médiocres dont la présence discrédite ces grands corps. On le consultait comme secrétaire perpétuel sur les chances de Bougainvillc au fauteuil, et on objectait à son peu d'empressement pour ce candidat, qu'atteint d'une maladie mortelle il laisserait bientôt sans doute sa place à un autre : Ce n est pas à V Académie à donner V extrême -onction^ répondit brusquement Duclos.

Une scène plus plaisante encore est la séance où

Tabbé de Radonvilliers fut élu, et où Duclos prouva, boules en main, la mauvaise foi de Tabbé d'Olivet et la fit tourner à la confusion de ce dernier. Cet abbé d'Olivet, poursuivi de la haine et des sarcasmes de Duclos, lui a quelquefois fourni d'heureuses reparties. Cest un sot^ disait-il de lui ; c'est moi qui le dis^ et c'est lui qui le prouve. Duclos prétendait encore que c'était un si grand coquin que malgré toutes les duretés dont il r accablait, il ne le haïssait pas plus quun autre. C'est cette forme cassante, brutale, agressive inutilement, qui attira à Duclos l'épithète de plébéien révolté que lui adressa un jour je ne sais quel grand seigneur sans doute pincé trop au vif. Le mot est joli, mais il n'est pas juste. Duclos avait de la haine pour le mal, mais n'était pas rongé de celte envie féroce qui fait le fond des révoltes des plébéiens Malgré toute sa dureté, sa polémique n'offre rien de ce parti pris de dénigrement de Voltaire, de Diderot et des encyclopédistes à leur suite. Son bon sens au contraire lui faisait voir le péril de ces attaques, et ce n'est pas un plébéien révolté qui à cette époque eût dit, en parlant de la queue des encyclopédistes : Ils sont là une demi-douzaine de petits impies qui en feront et en diront tant qu'ils finiront par m' envoyer à confesse.

De toutes les liaisons de Duclos, celle qui sans contredit lui fait le plus d'honneur fut l'amitié qui l'attacha à La Chalotais. Le procès pour lequel ce magistrat fut emprisonné est maintenant chose jugée par l'histoire. Mais en 1760 il n'en était pas ainsi, et il y avait du danger à défendre un ennemi des jé-

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suites et de M. le duc d'Aiguillon. Duclos ne calcula pas le péril; il ne se souvint que de son ami, auquel il apporta tout le crédit de sa position et de son nom. Ce n'était pas assez pour faire acquitter un accusé qui avait en téte d'aussi puissants adversaires; mais c'était du moins suffisant pour remuer l'opinion publique et lui donner un point d'appui dans l'intérêt qu'elle portait à l'obstiné Breton. Duclos, on le doit penser, ne ménage-i ni ses démarches, ni ses sarcasmes, ni ses coups de téte. On sait que M. de Galonné, chargé de rédiger le rapport de cette affaire, en fit une œuvre de parti plutôt (jue de justice. A peine terminé, le rapport fut répandu dans Paris par milliers d'exemplaires. On en vendait jusque dans les Tuileries. Un des amis de Duclos, outré de cette impudeur, le rencontre et lui dit : Le croiriez-vous? en plein jour, aux Tuileries, cet infâme rapport se rend... — Comme le juge, répond Duclos en rinterrompant. A quelques jours de là il est invité à dîner. Au moment de se mettre à table on annonce M. de Galonné. Duclos se lève, |)reiid son épée et son chapeau, et interpellant le maître de la maison en face du nouveau convive : Ljnorez'vous donc, monsieur, lui dit-il d'une voix irritée, que cet homme et moi ne pouvons nous trouver à la même table? Une pareille scène est un manque d'usage au premier chef, m:iis c'est certainement un acte de courage et d'un courage plus rare ([non ne pense.

Il fit tant et si bien que la police finit par en prendre ombrage, et qu'afin d'éviter au gouvernement la

fantaisie de se débarrasser d'un frondeur dangereux en l'envoyant à la Bastille, ses amis le décidèrent à faire un voyage en Italie. Duclos céda à leurs sollicitations, partit le 16 novembre 1766, et ne revint qu'en juin 1767. Pendant cette absence il eut le malheur de perdre sa mère, pour laquelle il avait toujours témoigné l'affection la plus vive, et d'apprendre la conclusion du procès de La Chalotais et l'exil du père et du fils à Saintes. On a toujours mauvaise grâce à dire d'un particulier qu'un gouvernement le redoute. La présence de Duclos à Paris n'eût certes pas empêché la justice de suivre son cours, et n'eût apporté aucune modification à l'arrêt ; mais il y a entre son voyage en Italie et le jugement de son ami une coïncidence trop grande pour être fortuite; et en somme on fut sans doute bien aise d'obtenir une condamnation sans avoir à redouter la plaidoirie virulente de cet avocat officieux.

Cependant Duclos vieillissait. La mort de sa mère, la condamnation de son ami n'étaient pas faites pour réveiller son énergie. Privé de la meilleure affection de sa vie, ses dernières années s'écoulèrent à Dinan, qui lui rappelait les affections de sa jeunesse. L'homme à la fin de ses jours, comme s'il tournait dans un cercle tracé par une main plus puissante, revient aux lieux et s'entoure des objets témoins de ses premières années. Il semble qu'il veuille s'y retremper et y trouver une séve désormais épuisée. Il paraît même avoir voulu se fixer définitivement à Dinan. Il voulut retourner à Paris pour y mettre

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ordre à ses affaires ; les vieux Bretons ne devaient plus le revoir. Arrivé dans les derniers jours de décembre 1771, il tomba malade presque aussitôt et mourut le 26 mars 1772, laissant à Marmontel sa place d'historiographe; à d'Alembert celle de secrétaire perpétuel; à Beauzée son fiuteuil à l'Académie, et sa fortune, qui s'élevait à cinq cent mille livres, à M. Nobel de La Houssaye, son neveu et même son parent plus direct, à en croire une indiscrétion de M. Auger.

Les œuvres de Duclos sont de plusieurs sortes. Celle qui lui mérite une place à part et qui a sauvé son nom de l'oubli, est incontestablement les Considérations sur les nucurs. Si I on n'y trouve pas la hauteur de vues, la puissante intuition du cœni humain de Pascal, de La Bruyère, de La Rochefoucauld, on y rencontre du moins en foule des aperçus justes, ingénieux sur la société au milieu de laquelle il vécut. iVest un cœur honnête guidé par un jugement sain et que la froideur d'imagination a su préserver de toute espèce d'écarts. Ce livre est divisé en seize chapitres traitant des divm^s rapports des hommes entre eux, de leurs vertus, de leurs vices, de leurs préjugés, de leurs qualités, de leurs défauts. Le chapitre sur les grands scif/neurs mérite une attention soutenue. Duclos, comme tous les esprits du temps, ne voit que les défauts de l'aristocratie, la nécessité des classes supérieures lui échappe, et les grands seigneurs d'alors avec leurs habitudes élégantes, mais futiles, n'étaient pas faits pour donner une idée bien avancée

de ces avantages. Ce qui dans ce chapitre peut nous sembler une exagération des ridicules était alors la vérité prise sur le fait. C'est ce dont il faut se persuader avant d'en entreprendre la lecture. Une fois cette précaution prise, on y trouvera des pensées spirituelles, des idées justes exprimées dans un style concis qui a le tort de trop viser à la sentence. Il est fâcheux qu'il se termine par une distinction puérile entre rair noble et l'ancien air noble, entre les petits airs nobles et Vair de grandeur, Duclos affirme qu'il y a unef grande différence de Tun à l'autre ; si cette différence existe réellement, ce n'est pas à un moraliste sérieux à s'en apercevoir, son regard ne doit pas descendre jusque-là. Duclos est tombé dans le défaut de ses qualités. Il excellait à saisir et à rendre les nuances diverses, les progressions d'un ridicule ou m d'une qualité. Quelques-uns de ses chapitres traitent de la Réputation^ de la Célébrité, de la Renommée et de la Considération, — Les Ridicules,, de la Singularité et de l'Affectation. — De l'Estime et du Respect. Â force de chercher des nuances, il finissait par en voir là où il n'en existe pas.

Le chapitre des Gens à la mode a toujours passé pour le meilleur des Considérations sur les mœurs. Il donne en effet la plus juste idée de ce talent. Les relations de son existence mondaine lui avaient permis de bien étudier cette classe de la société, et son observation lui en faisait saisir les ridicules. Il y a déployé, dans le tableau qu'il en fait, l'ingéniosité de son esprit, et s'est servi pour tracer leurs portraits de

CHARLES DUCLOS. «9 la plume légère qui avait raconté les Confessions du comte de"**, ou les malheurs fantastiques d'Acajou et de Zirphile,

J'ai dit la plume légère et je ne retire pas cette expression. Le style de Duclos est froid, mais il est loin d'être lourd. Le trait chez lui n'est pas soudain comme chez Voltaire, mais il ne manque ni de finesse ni de portée, et sa concision même augmente encore cette portée. Duclos, cela est évident, n'ignorait pas cette faculté, car la plupart de ses périodes sont aiguisées en sentences comme le fer au bout d'une flèche. Toutes ne portent pas, mais toutes du moins étaient destinées à porter, et ce n'est pas sa faute si elles ne sont pas arrivées ;iu but. Il y aurait un petit livre curieux à faire, (|ne l'on pourrait iiititiilci' : VEsprit de Duclos, et dans 1(M|uc1 on renfermerait tous les aphorismes, toutes les reparties semés à profusion dans ses ouvrages et dans sa vie. Voici, pris au hasard, quel(|ues-uns de ces mots qui pourraient y trouver place :

I/tioDneur est distinct Hf la vertu, il en fait le courajre.

L'homme «le probité se coii<iuit p-ir éducation, par habitude, par inti'rAt ou par crainte. I/liomme vertueux par bonté.

Il n'y a malheureusem nt que les fripons qui fitssent les ligues, les honnêtes gens se tiennent isolés.

^\ La modestie est le seul éclat q\\ \\ soit permis d'ajouter à la gloire.

^% Les hommes haïssent ce qu'ils n'oseraient punir, mais ils méprisent ce qu'ils osent blâmer hautement.

Le crédit est la relation du besoin à la puissance. *^ Une grâce payée avilit celui qui la reçoit et déshonore celui ijui la fait.

La science imagine au lieu de voir; à force de supposer, elle se trompe. La pénétration voit et la sagacité va jusqu'à prévoir.

Les sots ne vivent que des fautes des gens d'esprit.

L'homme qui se vend, si peu qu'on en donne, est toujours payé trop cher.

V Histoire de la baronne deLuz commença la réputation de Duclos, les Confessions du comte de*** l'assurèrent et rétendirent ; les Mémoires sur les mœurs^ qu'il ne faut pas confondre avec les Considérations^ ne valent pas la peine d'être étudiés. Ce sont des suites de scènes sans liaison entre elles, d'aventures galantes nouées par le désœuvrement et dénouées par la satiété, dont l'intérêt est médiocre pour nous. Le suciîès de ces ouvrages tient d'une part à la fidélité du tableau, et de l'autre au goût du temps, qui était aux peintures relâchées, aux ouvrages quasi-licencieux dont le Sofa et les Bijoux indiscrets sont les plus célèbres , comme il y a vingt ans il demandait du moyen âge, des cadavres et des adultères. Le goût, comme le corps, a ses maladies, on ne peut les éviter, mais on les atténue, on les soigne et on les guérit. Il serait aussi injuste de le juger d'après une de ces crises, qu'il le serait d'apprécier l'hygiène d'un peuple pendant une épidémie. Pendant que Duclos élaborait ces débauches d'esprit, Montesquieu préparait VEsprit des lois, Buffon son Histoire naturelle, Voltaire VEssai sur les mœurs, Rousseau les Confessions. Ajoutons aussi que tout en sacrifiant à la mode du temps, il donnait de bonne foi à ses œuvres un but moral. Les Confessions du comte de*** sont le meilleur des mau-

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vais livres du temps. Son succès fut complet, et lorsque Rousseau, d'après le conseil de Duclos. eut résolu d'écrire Thistoire de sa vie, il est bien probable que le souvenir de Touvrage de son ami fut pour quelque chose dans le titre qu'il donna au sien.

Le conte (V Acajou et Zirphile est un souvenir de la société du comte de Caylus, de Voisenon, de Collé et du comte de Tessin. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans la notice de M. Villenave, en trte de l'édition de 1821 :

(( François Bouclier, premier peintre du roi, avait fait, en 1741, dix dessins pour un petit conte intitulé/aîniî7/a/i^, ou riN/ante jdiinr, ([u'avait composé le comt(; de Tessin, ministre de Suède en France. Les dessins étaient gravés, et les planches prêtes, quand le comte fut rappelé en Suède, nommé ministre d'fitat et gouverneur du prince royal. 11 pa\a les dessins ainsi que les planches, et les laissa au peintre, qui ne savait qu'en faire. Boucher les montra à Duclos, à Caylus, à Voisenon, qui en trouvèrent les sujets inexplicables, et résolurent néanmoins de les adapter à des contes de leur façon. (>aylus en tit un, l'abbé de Voisenon, deux; Duclos composa le seul qui ait été imprimé avec les figures, sous le titre (VAcajoa et Zirphile, et ce conte fournit à Favart le sujet d'un de ses meilleurs opéras. Le conte est écrit avec beaucoup d'esprit. On y trouve en grand nombre des épigrammes, des saillies, des traits de mœurs, de courtes et vives réflexions. Ce léger badinage est un tour de force sur un sujet donné. Dans aucun

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autre ouvrage, Duclos n'a montré autant de verve et plus d'imagination.

(( L'épître dédicatoire de ce conte fit beaucoup de bruit. Elle était adressée au public. Duclos s'y moquait de son protecteur, et bravait ouvertement ses juges. »

Nous ne devons qu'indiquer sommairement les travaux de Duclos comme historiographe. Ils se composent de YHistoire de Louis XI et des Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV, du Régent et de Louis XV. Duclos n'avait pas le génie de Thistorien, mais il possédait les qualités de Tannaliste. Son Histoire de Louis XI est une compilation consciencieuse mais indigeste de renseignements médiocrement contrôlés et nullement digérés. Il était trop sensé pour ne pas entrevoir le caractère organisateur, Tintelligence remaïquablement politique de ce roi ; mais il lui manquait la portée et les lumières pour en saisir Tensemble et en résumer le génie. Cest un ouvrage écrit aujourd'hui avec V érudition d'hier^ prétendait le chancelier d'Aguesseau, et cette critique est aussi juste que celle de Senac de Meilhan, qui reprochait à Fauteur de ne pas avoir eu autant de sagacité pour juger un roi mort depuis plusieurs siècles, que de promptitude pour apprécier les contemporains. Le défaut, disait-il, vient de ce que Duclos n'a pas soupé avec Louis XL

Les Mémoires secrets sont plus dans la portée du talent de Duclos. On savait qu'il y travaillait depuis longtemps, et le lendemain de sa mort, la police en-

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vahit sa maison et fit main basse sur tous ses papiers. Mais une copie en avait été déposée par prévision chez un ami, et c'est de cette façon qu'ils nous sont parvenus. C'est une suite de documents assez scandaleux liés entre eux par l'ordre chronologique. On doit penser que Duclos en eût écarté beaucoup pour écrire son histoire, et que son esprit juste lui eût fait dédaigner la majeure partie de ces cancans des malintentionnés, indignes d'être enregistrés par Thistoire. Il est probable que son titre d'historiographe l'avait mis à même de fouiller, pour le siècle de Louis XIV, les Mémoires alors manuscrits de Saint- Simon et de Dangeau. Quant au siècle de Louis XV il pouvait en parler rff» visu; et malgré les documents en grand nom.bre que l'on a réunis sur cette époque, ce qu'il a laissé forme encore une fort amusante chronicpie sur celt(î période de la monarchie. C'est de l'histoire du coin du ft*u.

Tel est, avec le Voydye en Italie et divers opuscules, au nombre desquels celui sur mademoiselle Gautier n'est pas le moins curieux, le bagage littéraire de Duclos. L'édition la plus complète de ses (euvres est celle publiée en 18:21 (Paris, Belin, 3 volumes). M. Villenave, possesseur de plusieurs manuscrits de Duclos, l'avait fait précéder, ainsi (|ue nous l'avons déjà dit, d'une notice très-délaillée et (jui nous a été d'un grand secours pour notre travail.

Le nom de Duclos est conim : ses œuvres ne le sont pas. On cite ses Considérations sur les mœurs, mais on les lit peu, et ce qui reste de plus vivant de lui sont

ces reparties si promptes et si vives que Ton répète la plupart du temps sans savoir à qui les attribuer. C'est un tort, et un éditeur avisé rendrait service à notre temps en lui remettant sous les yeux une lecture saine, vive, souvent spirituelle, pleine de qualités éminemment françaises; en lui faisant apprécier, en attendant qu'il Taime, un jugement ferme et droit, un talent sérieux, convaincu, froid, — mais la littérature moderne pourrait bien avoir fait un défaut de la chaleur, — en lui faisant connaître enfin cette brusquerie pleine de saillie et de verve, ce caractère rempli d'honneur et de loyauté que Voltaire, Rousseau et Louis XV, ces rois si divers du dix-huitième siècle, appelèrent tous trois, par une singulière rencontre : un honnête homme.

Juillet 1855.

Une union qui devient plus rare de jour en jour est celle du caractère et du talent. Cette absence d'équilibre était moins fréquente jadis. L art de bien faire passait avant Tart de bien dire, et si l'on peut citei* des exceptions, il n'en est pas moins vrai (}ue ce fut la règle commune. En at^issant sur Topinion publique, un liomme de lettres lui reconnaissait le droit de demander à quel titre il s'imposait cette tàcbe, et, par une carrière dignement remplie, se mettait en devoir de lui répondre. Il n'en est plus tout à fait de même de nos jours. En rechercher les causes serait un travail trop sérieux pour Tesprit léger dont nous voulons parler. Toutefois on peut assurer que la fimie n'en est pas exclusivement imputable aux écrivains, et que des mœurs différentes, un intérêt peut-être moins vif de la part du public pour les choses de rintelligence, et par conséquent un besoin moins actif de respect pour les lettrés, sont pour une grande part dans ce changement. La vie de Marmontel manque, il est

36 LITTÉRATURE, vrai, de cet équilibre, mais dans un sens contraire. Si chez lui le talent fut faible, le caractère, du moins, fut élevé et irréprochable.

Né en 1723, à Bort, petite ville du Périgord, Jean- François Marmontel était le seul enfant màle d'une nombreuse famille d'obscurs artisans. Ses premières années s'écoulèrent dans son village, au sein de la nature, comme on disait alors, et sous les yeux de sa famille. Elle se composait de son père, de sa mère, de ses sœurs et .de six ou huit tantes, grand'tantes, aïeules ou bisaïeules. Une vieille grand'mère faisait vivre tout ce monde avec une stricte et ingénieuse économie. Placé à l'école du village, le temps que Marmontel dérobait à son magister était employé en courses vagabondes à travers les montagnes de son pays, ou à aider sa grand'mèredans une foule de soins et de travaux agrestes. « Les champs, les prés, les bois, les troupeaux, la culture, la pêche des étangs^ les grandes scènes de la campagne étaient assez intéressantes pour occuper une àme oisive. )> Plus tard, dans les premiers livres de ses Mémoires, il racontera ces détails d'école buissonnière dans un style auquel sa simplicité même ajoutera toute l'émotion des souvenirs d'enfance et tout le charme de l'aube de la vie. L'on s'étonne que le même homme, qui avait une perception si juste et si poétique de la nature, se soit laissési facilement entraîner au mauvais goût régnant et lui ait donné, dans Bélisaire^ dans les Incas, dans certains Contes moraux^ un air aussi faux et aussi maniéré.

Les membres de cette famille vivaient d'une façon austère et patriarcale, s'appuyant les uns sur les autres, accomplissant avec douceur les devoirs de la vie, ne répandant autour d'eux que de bons exemples, qui, pour les plus jeunes, valaient mieux que de beaux préceptes. « Si j'ai quelque bonté dans le caractère, c'est il ces douces émotions, à ce bonheur habituel d'aimer et d'être aimé que je crois le devoir. »

Après avoir passé par le collège de Clermont, ville où il eut occasion de voir plusieurs fois Massillon, en 1743, à vingt ans, Marmontel, sans fortune et ayant perdu son })ère^ se destinait à la carrière ecclésiastique, et, en attendant son ordination, suppléait, aux Bernardins de Toulouse, le professcui de philosophie. Celte [)Osition, acquise par un travail et une force de volonté remar([uables chez un homme (hî cet Age. lui permit non-seulcmciit dv n'occasionner aucune dépense à sa famille, mais encore d'y répandre une aisance ([ui ne lit jamais défaut et s'augmenta à mesure que sa position s'améliora. Le jeune homme avait accepté, sans hésiter, les devoirs dit chef de tamille depuis la mort de son père, et, dans toute sa carrière, on ne le voit songer à lui (|ue ces charges acquittées. Plus tard, ([uand la mort de sa mère eut rendu ces devoirs plus impérieux, il n'y laillit pas un instant; et, au fort de sa faveur auprès de madame de Pompadour, au risque de perdre cette faveur toute-puissante, il imi)Osa piesciue à sa protectrice sa volonté pour faire réparer une injustice dont le mari d une de ses sœurs, M. Odde, avait été victime.

Toulouse, l'Académie des jeux Floraux, Clémence Isaure, les Églantines, cet écho vague et affaibli des chantres de la gaie science, devait résonner dans l'imagination d'un philosophe de vingt ans et modifier ses tendances religieuses. Saisi d'un beau délire, il compose une ode ronflante sur VInvention de la poudre à canon :

Toi qu'une infernale Euménide Pétrit de ses sanglantes mains...

l'envoie au concours et attend. « Elle n'eut pas même le consolant honneur de l'accessit. Je fus outré, et, dans mon indignation, j'écrivis à Voltaire. Il me fit une de ces réponses qu'il tournait avec tant de grâce et dont il était si libéral. Les louanges qu'il y donnait à mon ouvrage me consolèrent pleinement de ce que j'appelais l'injustice de l'Académie. Ainsi commença ma correspondance avec cet homme illustre, )> de même que la carrière littéraire de Marmontel.

En 1745, il se décida à abandonner l'état ecclésiastique et à venir chercher fortune à Paris, attiré par l'assurance que lui donnait Voltaire que M. Orry de Fulvy, le contrôleur général des finances, se chargeait de sa fortune. Il part donc de Toulouse en compagnie de M. de Puget. jeune sot dont il corrige en route la ridicule suffisance; reçoit, en passant à Montauban, une lyre d'argent qu'il s'empresse de vendre cent écus; traduit, pendant le voyage, qui alors durait trois semaines, la Boucle de cheveux enlevée^ de Pope, et tombe en plein Paris, rue de la

Harpe, à l'auberge des Thermes de Julien, n'ayant pour toute fortune que cent écus, la promesse de Voltaire et Tespérance, cette banque inépuisable de la jeunesse.

La seconde de ces ressources ne devait pas tarder à lui manquer. Quand il se présentacbez Voltaire, celuici, pour bienvenue, lui annonça que M. Orry venait d'être disgracié, et ([u'il n'avait plus à compter sur sa protection. C'est ici que le caractère de no're auteur se montre dans toute sa ferme simplicité. Au milieu de ce désastre, — et pour un jeune liomme dans sa position, c'en était un des plus terribles, — il ne se laisse pas abattre; et, pour me servir de ses propres expressions, « Ton est étonné du courage qui lui vint dans cette grande occasion. )> Il regarda l'adversité en face et se prépara à lutter liéroiquement contre elle.

Il faut lire, dans ses Mémoires, les cliarmants détails de riiomme de lettres à ses débuts, et la façon dont il organisa l'économie d'un budget d'une année qui nesuftirait pas à un pauvre de nos jours pour vivre trois semaines. Son logement, rue des Jlaçons-Sorbonne, ne lui coûtait que neuf francs par mois. Si je ne me trompe, c'est aussi rue des Maçons que demeura Rousseau en arrivant à Paris. « Avec mes cinquante écus je ne serais pas allé bien loin, dit-il; mais je trouvai un bonnéte libraire qui voulut bien m'acbeter le manuscrit de ma Boucle de cheveux enlevée, et qui m'en donna cent écus. )> Heureux Marmontel! Honnête et courageux libraire, que ta mémoire soit bénie

à jamais pour cet acte d'audace, et Dieu fasse, pour les hommes de lettres et le soulagement des lettrés, que ton exemple trouve, de nos jours, autant d'imitateurs qu'il a d'admirateurs... parmi les hommes de lettres !

Ce fut avec ce mince secours qu'il commença une lutte dont il devait sortir victorieux trois ans après, en 1749. Les divers incidents en ont été racontés par lui-même avec un intérêt qui ne se ralentit pas, et forment un chapitre des plus curieux de sa curieuse autobiographie. Nousy renvoyons ceux que la bohème littéraire peut amuser, et qui voudraient suivre, à cent ans de distance, la filiation d'une société particulière qui, de nos jours, a changé de nom sans changer de caractère. Journalistes, poètes, critiques, littérateurs, artistes, philosophes à leurs débuts, condottieri du talent et de l'esprit, ce sont les mêmes personnages, aussi actifs de ressources, aussi remplis d'imprévoyance que légers de moralité. Les noms ne sont plus les mêmes, les portraits sont toujours ressemblants. Du milieu de ce singulier monde dont la description intéressera toujours, se détache la figure grave et doucement attendrie de Vauvenargues, que Marmontel connut à ces derniers moments, et qui fit une profonde impression sur son jeune esprit. C'était Fénelon infirme et souffrant. Les enseignements de ce philosophe pratique, le patronage de Voltaire, qui soutint Marmontel de ses encouragements et quelquefois de sa bourse, ét d'une façon des plus délicates ; son heureuse et droite nature, et sans

doute aussi une imagination modérée, préservèrent Marmontel de la contagion et lui permirent d'atteindre, sans trop d'encombre, à la représentation deDenys le Tyran, sa première tragédie (mars 1748).

Le succès de Dejiys le Tyran ne peut s'expliquer que par la vieillesse de Créhillon et le silence de Voltaire. Le pontife encouragea l'auteur dans une voie qui n'était certes pas la sienne. Aristomène, Cléopâtre, les Iléraclides le démontrent suffisamment.

11 était alors défendu de siffler au théâtre. A la première représentation de Cléopâtre, Vaucanson, lié avec l'auteur, avait fabriqué un serpent mécanique destiné à faire le service de l'aspic de la reine (rÈgypte. Le serpent de Vaucanson, parfaitement imité, se tordait et siftlait comme un véritable reptile. Le naïf Marmontel avait beaucoup compté sur ce truc pour enlever son dénoûment. Le parterre se montra assez froid devant ce nouveau ressort dramatique.

— Que pensez-vous de Cléopdtre? demandait-on à quelqu'un en sortant.

— Mais je suis assez de l'avis de l'aspic.

Les relations nécessitées parles représentations de ses pièces, leur succès même, le jetèrent dans un monde de dissipation et de plaisirs vers lequel sa jeunesse l'entraînait, et où l'affection qu'il portait à sa mère ne pouvait plus le retenir. Elle était morte avant d'avoir pu assister au succès de son fils.

Mis un instant à la mode par le succès de Denys le Tyran, il eût pu se croire un homme à bonnes fortunes^ quand le hasard voulut qu'il succédât au ma-

réchal de Saxe auprès de deux de ses maîtresses : mademoiselle Navarre et mademoiselle Verrière. Ses Mémoires, toutefois, n'indiquent pas que la tête lui ait tourné de ses succès. Avec le caractère fantasque et extravagant de mademoiselle Navarre, le premier ne paraît pas lui avoir laissé de bien doux souvenirs ; et le second semble lui avoir inspiré un tout autre sentiment que celui de la vanité. Le puissant maréchal avait vaguement appris quel était son successeur auprès de mademoiselle Navarre, et ne s'en était que médiocrement inquiété. Mais il fut piqué de retrouver le même petit insolent de poète auprès de mademoiselle Verrière, dont le caractère doux et aimable devait^ en effet, laisser un tendre souvenir chez ceux qu'elle avait remarqués. « Il s'en plaignit au roi, » affirme Marmontel. Le roi, dans une occasion semblable, ne pouvait que perdre ses droits et laisser au maréchal la faculté de se venger de ses successeurs. Les uhlans de Maurice de Saxe avaient peu de préjugés, et un insolent de poète était bien peu de chose auprès de l'illustre guerrier. Marmontel était donc dans des transes continuelles, c'est lui qui le dit, et, pour échapper à cette redoutable vengeance, il accepta un asile dans la somptueuse habitation que M. de la Popelinière, une autre victime de l'amour, avait fait construire à Passy.

Ajoutons, en passant, que des amours du maréchal et de mademoiselle Verrière était née une fille qui, baptisée publiquement sous le nom d'Aurore de Saxe, devait, plus tard, devenir la fameuse madame Dupin,

dont le fils, Maurice Dupin, fut, à son tour, père de madame Sand*.

Le séjour chez M. de la Popelinière ne fut pas favorable à Marmontel, et les ouvrages qu'il y composa, les HéracUdcscniva autres, se ressentent deVobscurcissèment des facultés intellectuelles, qu'il attribue avec naïveté au plaisir de la table pris trop immodérément. (( Je m'étonnais que mes esprits ne fussent pas aussi purs, aussi libres (jue dans la rue des Maçons ou dans celle des Mathurins. Ah ! c'est (|ue le travail d'imagination ne peut [)as être embarrassé par celui des organes. Les Muses, a-t-on dit, sont chastes; il aurait fallu ajouter ([u'elles étaient sobres. »

M. Sainte-Beuve a déjà fait remar(|uer justement cette préoccupation gastronomi([ue ([ui se montre ()artoutdans les Mémoiresde Marmontel. On la trouve, en effet, au milieu de ses plus charmants passages. Enfant, le souvenir des provisions de ses tantes, des galettes bien dorées et des fiomages onctueux atténue ses premiers chagrins; jeune homme, la même préoccupation se place à coté des réminiscences du débutant littéraire, et prend la même importance; homme fait, elle le distraira encore. Lorsqu'il fut jeté à la Bastille, pour un des faits les plus honorables de sa vie, il oublia un instant sa captivité en dégustant un dîner dont, quarante ans après, il se rappelait le

1. Dans les Mémoires que cet écrivain a publiés, il s'arrête assez longuement sur le passage de Marmontel où il est question de mademoiselle Verrière, et rectifie quelques erreurs de détail. Nous y renvoyons nos lecteurs.

menu. « Un excellent potage, une tranche de bœuf succulent, une cuisse de chapon bouilli, ruisselant de graisse et fondant, un petit plat d'artichauts frits en marinade, un d'épinards, une très-belle poire de cressane, des raisins frais, une bouteille de vieux vin de Bourgogne, et du meilleur café de Moka. » Si Ton veut bien se rappeler que c'était à la Bastille, et un vendredi, que Marmontel faisait un semblable repas, on conviendra que beaucoup d'hommes de lettres en liberté pourraient, en 1856, envier ce repas d'un captif.

Ce qui conduisait Marmontel à la Bastille vaut d'ailleurs la peine d'être raconté. Un petit poëme, composé en 1751, sur V Établissement de VÉcole militaire, et qui fut présenté à madame de Pompadour, le mit en crédit auprès de la favorite, qui, on le sait, s'était vivement intéressée à la création de cette institution. Admis auprès d'elle avec Duclos et l'abbé de Bernis, il fit bientôt partie des soupers et des entretiens de Quesnay, le fameux médecin, fondateur de l'économie politique en France. Après avoir vu tomber les Funérailles de Sésostris, il sollicita un travail assidu et tranquille, et obtint une place de secrétaire des bâtiments auprès de M. de Marigny, frère de madame de Pompadour. Marmontel y resta cinq ans, et n'en sortit que lorsqu'on lui eut accordé le privilège du Mercure français, vacant par la mort de Boissy. Il s'acquittait de ce travail depuis un an, et avait su relever le Mercure du discrédit dans lequel il était tombé, lorsque, dans la société de madame Geoffrin,

il eut l'imprudence de réciter une parodie de quelques scènes de Cinna, faite par Cury, intendant des Menus- Plaisirs, et qui tombait en plein sur le personnage ridicule du duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre, chargé de la surveillance du Théâtre-Français. La parodie, qui était spirituelle et juste, fit en un clin d'œil le tour des salons. L'orgueil du premier gentilhomme était chatouilleux. L'éditeur de la parodie en fut pour lui l'auteur : il demanda et obtint une lettre de cachet. Mnrmontel n'était |)as heureux avec les grands seigneurs. La scène est racontée tout au long dans les Mémoires. Le duc de Choiseul le fit venir chez lui. et, le prévenant de ce (jui le menaçait, voulut obtenir le nom (hi véritable autcui'. Marmontel fut impénétrable. Il se conduisit en honnête homme, protestant de son innocence, mais sourd à toute espèce crinsinuation, et préférant la captivité et la perte du priviU'i;!' du Mercure — h' priviléi^c (hi Mercure ra[)portait alors (|iiin/e mille l'rancs — à uui' lâcheté.

Je n'ignore pas ([ue ce (jue Ton doit surtout demander à un homme de lettres, c'est le talent; mais (juand on rencontre de semblables traits dans sa vie, j'avoue que, si son talent pèche par de certains cotés, je deviens indulgent en faveur du caractère.

L'innocence de Marmontel fut vite reconnue. Il ne resta ((ue peu de jours à la Bastille; mais, avec la liberté, on ne lui rendit pas le Mercure, c'est-à-dire son gagne-pain. Ce fut un tort littéraire; car, ainsi que nous l'avons dit, pendant l'année qu'il le dirigea il

sut lui donner un relief et un éclat perdus depuis longtemps, et qu'on ne retrouva plus après lui. Il raconte les précautions qu'il prit pour replacer le journal à la hauteur de sa réputation traditionnelle. « Si le Mercure avait été un simple journal littéraire, je n'aurais eu, en le composant, qu'une seule tâche à remplir, et qu'une seule route à suivre; mais, formé d'éléments divers et fait pour embrasser un grand nombre d'objets, il fallait que, dans tous ses rapports, il remplît sa destination ; que, selon le goût des abonnés, il tînt lieu de gazette aux nouvellistes; qu'il rendît compte des spectacles aux gens curieux de spectacles ; qu'il donnât une juste idée des productions littéraires à ceux qui, en lisant avec choix, veulent s'instruire ou s'amuser; qu'à la saine et sage partie du public qui s'intéresse aux découvertes des arts utiles, aux progrès des arts salutaires, il fît part de leurs tentatives et des heureux succès des inventions; qu'aux amateurs des arts agréables il annonçât les ouvrages nouveaux, et quelquefois les écrits des artistes. » Le rédacteur en chef ne resta pas au-dessous de ce programme, et lorsque Ton parcourt autrement que comme document la collection du Mercure, on est frappé par la différence qui existe entre la direction de Marmontel et celle de ses prédécesseurs ou de ceux qui le suivirent.

Lorsqu'il avait quitté ses fonctions auprès de M. de Marigny pour venir à Paris rédiger le Mercure, (c et se (.ondamner à un travail de Sisyphe ou à celui des Danaïdes, » Marmontel avait trouvé un logement chez

madame Geoffrin. Ce fut près d'elle qu'il revint après son honorable et courte captivité. Il a laissé dans ses Mémoires le portrait le plus étudié et le plus intéressant de cette femme, qui, dans la société du dix-huitième siècle, a joué, entre les gens de lettres et les grands seigneurs, un rôle de patronage auquel on ne peut pas trouver de comparaison de nos jours. C'est là où Ton peut le mieux suivre ce caractère discret et réservé, « semblable à cet Anglais vaporeux qui croyait être de verre, qui évitait comme autant d'écueils tout ce (|ui Taurait exposée au choc des passions humaines. » Elle avait pour maxime « que, lorscjucdans le monde on entendait dire du mal (Fun de ses amis, il ne l'allail jnmais prendre vivenient sa défense et tenir téle au médi^ant. )> L'homme qu elle estimait le plus était Gentil-l>ernar(l. <c Avec celui-là, disait-elle, on peut être tran(|uille, personne ne se plaint de lui. on n'a jamais à le défendre. »

il continue de la sorle, j)assant en revue tous les habitués des dîners de madame (ieoflVin : dWlembert, Mairan, Marivaux, Ciiastcllux, l abbé Morellet, celui (jue Voltaire appelait Mords-les, le froid Saint- Lambert, llelvétius, dont la vie crili(iuait les œuvres, Thomas, qui sacri liait trop à la vertu et pas assez aux grâces, mademoiselle de Lespinasse, qui n'avait pas encore rompu avec madame (ieolïrin, Fabbé Galiani, le marquis de Caraccioli, le comte de Creutz, et enfin le comte de Caylus, ({u'il n'aimait pas, et dont il trace le portrait i)eu llatleiir. u Ces gens qui accostent les savants, se font composer par eux des

mémoires sur les breloques que leur vendent les brocanteurs, et se fourrent dans les académies sans savoir un mot de grec ni de latin, » ces gens-là sont de tous les temps; nous en saluons tous les jours de la connaissance de Marmontel. Mais ces breloques que vendent les brocanteurs forment aujourd'hui les pièces les plus rares du cabinet des médailles ou des antiques au Louvre.

Après cette société, en quelque sorte officielle de madame Geoffrin, il nous en fait passer sous les yeux une autre plus intime, et sur laquelle nous reviendrons à propos des Contes moraux.

Avant d'abandonner cette époque de la vie de Marmontel, il faut citer l'anecdote de Venceslas, qui porte trop le caractère du temps pour être passée sous silence. Madame de Pompadour, dont le goût était choqué de ce que Ton appelait les grossièretés de mœurs et de langage du chef-d'œuvre de Rotrou, mais rendant toutefois justice au mérite de cette tragédie, — en vérité, madame de Pompadour était trop bonne, — voulut la voir remise à la scène sans ses archaïsmes, et chargea Marmontel de la revoir et d'en purger le style. Il se rendit donc aux désirs de sa bienfaitrice, ce en quoi il fit preuve de plus de bon cœur que de bon goût. Au rude et simple langage du vieux tragique, il substitua une phraséologie ampoulée et entortillée qui jure avec les sentiments qu elle exprime, sans compter qu'il modifia et affaiblit plusieurs situations. Il mit de la poudre à Ladislas et des mouches à Gassandre, duchesse de Kœnigsberg.

FRANÇOIS MARMONTEL. 49 La pièce ainsi expurgée fut donnée aux comédiens du roi. Le jour de la représentation, Lekain, qui n'aimait pas Marmontel, donna la réplique à mademoiselle Clairon en récitant non le rôle écrit par Marmontel, mais les vers de Kotrou arrani^és par Colardeau. L'actrice, entendant des vers auxquels elle ne s'attendait pas, balbutia, ne put continuer le rôle; ce qui fit tomber la pièce.

Ajoutons enfin qu'à cette même i'e|)iésentation de Venceslas se rattache une innovation qui mérite de ne pas être oubliée. Jusque-là une rangée de banquettes garnissait le |)remier plan de la scène même. — la ram'pe, — et enle vait toute esj)è('e d'illusion aux véritables spectateurs du parterre. Ces ban(|uettes étaient spécialement occupées par les jeunes nobles. (|ui trouvaient de bon ton (Ty vcnii- avec ^rand fracas faire admirer leur impertinente él('i;ance, luliner les actrices et troubler les représentations. IMusieurs passages de .Molière iiidiciuenl combien l'illustre comiciue soulïrait de ce ridicule privilège. Ces banquettes disparurent à la premièie représentation de Venceslas. Klles étaient payées fort cher, et il fallut (pi'un homme généreux anlant rpi éclairé, le comte de Lauraguais. donnât douze cents livres aux comédiens pour les dédonnnager des recettes (ju'on leur enlevait.

Ce fut au milieu de ses préoccupations dramaticjues et des distractions du salon de madame (ieolfrin qu'il songea à profiter de la réputation que ses œuvres lui avaient acquise et à se présenter à l'Aca-

démie française. Il avait à vaincre, avant d'arriver à ce but, la malveillance du duc d'Aumont, qui lui attribuait toujours la parodie de Cinna. Cet obstacle ne l'arrêta point; et, pour réussir, il publia sa Poétique (1763), dédiée à madame de Pompadour, dont la faveur pouvait balancei Tinfluence du duc. Par la puissante entremise de la marquise, Marmontel eut rhonneur de présenter son livre au roi. Quoique dans cet ouvrage il atta([ue violemment Boileau, ce qui faisait dire à Mairan que c'était un pétard mis sous la porte de FAcadémici pour la faire sauter, Marmontel réussit complètement, et fut appelé le 25 novembre à remplacer Bougainville. Il avait alors quarante ans.

Il ne regarda pas son fauteuil comme une retraite, et continua au contraire à travailler avec activité, à étudier et à assurer sa position littéraire. En 1760 parut la Pharsale de Lucain, dont il avait commencé la traduction à la Bastille, et, en 1767, fut édité B élis aire.

C'est moins à sa valeur propre, des plus minimes, qu'à la polémique soulevée par le fameux quinzième chapitre sur Vintolérance, que ce livre a dû sa célébrité. C'est une suite de digressions philosophiques, de figures de rhétorique sans chaleur, de tirades pleines de bonnes intentions, mais d'une portée des plus courtes, de banalités déclamatoires sur un fait que l'histoire a depuis longtemps reconnu comme faux, et qui devenait douteux même du temps de Marmontel. On a même le droit de s'étonner de la

tempête déchaînée sur ce fameux quinzième chapitre. La première cause de tout ce bruit fut, il faut Tavouer, une maladresse de Tarchevéque de Paris, Christophe de Beaumont. Il eut le tort de faire à ce chapitre l'honneur d'un mandement. La Faculté de théologie ne voulut pas être en reste avec son pasteur et prépara une censure. L'impulsion était donnée, et les philosophes n'étaient pas gens à la laisser tomber et à négliger le scandale. Voltaire répondit au mandement par ses anecdotes sur Bélisaire, traita Vlttdiculus de la Sorbonne de ridiculus, composa sa mordante satire des Trois etnpe) cu)'s en Sorbonne, et son faible pamphet, Lcltrc de rdn lirrnjup de Cduforbéry. Turgot, le sage et austère Turgot, dit son mot. Bref, les abbés Bibaillier, Georgel, les journalistes Palissot, Fréron s'en mèlanl, les pami)lilets, les libelles, les réponses et les contre-réponses tenant éveillée Tattention du publie, lireiil tant et si bien, qu'au bout d'une année liclisaire était traduit dans toutes les langues de FFurope. et (pfil s'en vendait, en France seulement, (|uarante mille exemplaires. Aujourd'hui il faut un certain eourage et beaucoup de curiosité pour le parcourir. 1/oubli dans lequel il est tombé n'est que justice. Le Bclisaire épuré est donné en prix dans les pensionnats. C est tout ce (|u'il vaut.

Fn 177:2, grâce à la sollicitation du due d'Aiguillon, (ju'il avait aidé de sa plume dans son mémoire contre La Chalotais, 3Iarmontel obtint la |)lace d'historiographe, vacante par la mort de Duelos. C'est à cette

position que nous devons les Mémoires sur la régence du duc d'Orléans, publiés après la mort de leur auteur, et qui ne manquaient pas d'un intérêt historique, à un moment oii n'avaient pas encore paru les Mémoires du duc de Saint-Simon. Marmontel avait pu consulter une des copies manuscrites qui couraient de ces Mémoires, et, tout en prévenant le lecteur qu'il faut beaucoup s'en défier, il s'en sert amplement pour donner de l'intérêt à son ouvrage.

Les années écoulées entre la publication de Bélisaire et celle des hicas furent remplies par la composition de poèmes d'opéra-comique, de libretti dont ]di musique était de Grétry. Comme librettiste, Marmontel est loin d'avoir égalé la bonhomie, le naturel, la finesse de Sedaine; mais il a du moins le mérite d'avoir ouvert la voie à un genre de production purement national. Beaucoup de dilettanti, en fredonnant la délicieuse musique de Grétry, ignorent que les paroles qui la leur ont gravée dans la mémoire sont de Marmontel. Grétry, alors inconnu, lui avait été recommandé par le comte de Creutz, le commensal de madame Geoffrin. Ces deux natures honnêtes et droites étaient faites pour s'aider et se faire valoir l'une par l'autre. Il voulait se jeter à Teau de désespoir de ce qu'un opéra fait avec un des contes moraux, les Mariages samnites, avait été refusé, et il était entre la Seine et la faim.

Marmontel lui trouva un moyen terme. Il l'accueillit avec bienveillance, lui confia le poëme de Lucile^

puis, les succès aidant, Sylvain, VAmi de la maison, Zémire et Azor, un chef-d'œuvre (musical), la Fausse magie. Céphale et Procris. Cet opéra fut la dernière des pièces données à Toccasion du mariage de Louis XVI. Quand il eut été exécuté, le dauphin se retourna vers le duc de Richelieu, et lui dit d'un air de satisfaction : « Voilà donc toute cette musique terminée, nous allons pouvoir nous amuser. » Céphale et Procris, dont nous avons pu entendre divers morceaux, n'est point le chef-d'œuvre de Grétry; mais, tout médiocre (ju'il est, sa musique vaut mieux que ce compliment royal.

Ce n'était pas la première fois f|u'il travaillait pour des musiciens, ou que des musiciens travaillaient pour lui. II avait composé précédemment, avec Hameau, la Guirlande j Lysis et Délie, les Sybarites: plus tard il devait faire pour Piccini, RolamL Atys. Didon, Pénélope, tragédies épiques; et, plus tard encore, Déniophon pour Chéruhini, qui sut y répandre son harmonie élevée, mais trop sévère et quehiueibis trop froide. Enlin, son «lernicr ouvrage dramatifiue fut Antigone, écrit pour /in^arelli, et représentée l'Académie de musicjue en 1700.

Il ne semble pas que la musi(|ue ait exercé sur Marmontel son effet ordinaire. Loin de l'adoucir et de le calmer, elle agit au contraire violemment sur lui, sans doute d'après la loi des contraires. C'est à son propos qu'il sortit de la modération et de la raison dont toute sa vie est empreinte. Sa part fut des plus actives dans la querelle des gluckistes et des

piccinistes, où il défendait naturellement Piccini. Il composa à ce sujet un poëme en douze chants, intitulé Polymnie, où la critique et Taigreur tenaient tant de place, que, lorsque la première édition parut après sa mort, en 1819, son fils en fut blessé pour la mémoire de son père, et en demanda la suppression. Il n'en reste que quelques fragments.

En 1777 parurent les Incas, Marmontel, affriandé par le succès de Bélisaire, voulut donner une suite aux idées philosophiques de ce roman, et prit pour canevas de ses discussions sur le fanatisme ou Tintolérance la conquête du Pérou par les Espagnols. Nous avons tous lu ses tirades sur la férocité des soldats de Pizarre, et nous nous sommes tous intéressés aux malheurs de Cora. Mais ce que Marmontel n'a pas dit, c'est que, pour être barbare, la civilisation des Péruviens n'en était pas moins raffinée; que, de cette opposition, résultait chez eux des mœurs et des crimes monstrueux auprès desquels ceux des Espagnols n'étaient que fades, et qu'après tout il y avait chez les soldats de l'Espagne un admirable mobile de dévouement : la foi religieuse. Si l'Europe a trouvé au nouveau monde une source inépuisable de richesses commerciales et d'aussi vastes débouchés pour son activité, c'est à l'exaltation chrétienne des Cortez et des Pizarre qu'elle le doit. Mais le livre de Marmontel n'était qu'un prétexte pour flatter le goût du jour, qui ne considérait pas la question à ce point de vue. Maintenant que la mode n'est plus à ces discussions antireligieuses, on s'étonne de

la faiblesse des sophismes employés par l'auteur, et ron comprend que les Incas aient été retrouver Bélisaire dans l'oubli.

Fatigué du monde, et comprenant que son âge ne lui permettait plus d'y soutenir le rôle brillant qu'il y avait joué, Marmontel se maria en 1783 à une nièce de son ami Tabbé Morellet. Cette nouvelle position donna à son esprit une tournure plus rélléchie. En 1787, il réunit sous le titre à' Éléments de liltêvature les divers articles publiés par lui sur ce sujet dans YEncyclopédie de Diderot. Cet ouvrage est certainement son trtre le plus sérieux à l'allention de la postérité. Moins volumineux (jue le cours de La II irpe, il n'en a ni la sécheresse ni le pédantisme. Ses jugements sont plus motivés, plus approfondis, jilus ingénieux. Sa science est solide et d'acquit, son intérêt plus varié et plus attrayant. Le premier fait d'excellents écoliers, a dit Morellet, le second peut former des maîtres. Mais Morellet parlait devant l'Académie, et il est douteux que La Harpe ait jamais formé même de mauvais écoliers.

C'est au milieu de ces travaux que la Révolution surprit Marmontel. A cette épocjue, il avait remplacé d'Alembert dans les fonctions de secrétaire perpétuel de l'Académie (1783), et préparait une édition complète de ses œuvres. La fortune lui souriait. Ses diverses pensions sur le Mercure de France, son traitement d'historiographe, ses logements au Louvre et à Versailles, ses jetons de présence à l'Académie lui avaient permis de faire l'acquisition d'une maison de

campagne, Grignon, et d'y vivre largement entre sa femme, ses enfants et la société de quelques amis que son caractère doux et conciliant, la sûreté de ses relations lui avaient faits, et parmi lesquels il comptait M. et madame d'Angivilliers, M, de Sèze et Tabbé Maury.

Ce frêle édifice fut emporté par la tempête révolutionnaire ; Marmontel supporta ce désastre avec une résignation qui inspire un profond respect et donne une sérieuse autorité aux discussions sur la vertu dont sont semés ses ouvrages. Ce ne sont pas des phrases vides et sonores comme celles de la plupart de ses confrères les philosophes.

Ses Mémoires s'arrêtent en 1796. Ils présentent sur la Révolution, sur ses commencements, des tableaux d'un vif intérêt, qui acquièrent la valeur de véritables documents historiques. Nommé membre de l'Assemblée électorale de Paris, il se mit sur les rangs pour la députation à TAssemblée nationale en concurrence avec l'abbé Sieyès. Ce dernier fut nommé; mais cette position temporaire mit Marmontel à même de connaître tous les acteurs de cette première phase révolutionnaire. Il en a tracé des portraits que devront lire tous ceux qui veulent bien connaître cette curieuse époque. Bien placé pour voir les événements, lié au passé par le souvenir et la reconnaissance, plein d'espoir dans l'avenir, indépendant avant tout, il les juge sans profondeur, il est vrai, mais avec un sens remarquable et une grande rectitude, mêlant dans une juste mesure l'indignation d'un cœur honnête et d'un

FRANÇOIS xMARMONTEL. 57

noble caractère aux sentiments de la dignité humaine et à Tamour delà liberté politique.

Les événements ne tardèrent pas à prendre une tournure où sa modération n'eût plus été de mise. Privé des ressources de Tancien gouvernement, effrayé des scènes sanglantes dont Paris devenait le théâtre habituel, il le quitta quelques jours avant le 10 août, et se retira avec sa famille au hameau de Saint-Germain, près d'Évreux. dans le département de TEure.

Il n'y resta que (juelque temps, assez toutefois pour donner Thospitalité à l'évéque d'Angers, Lovy, qui fuyait devant la persécution. Ce service rendu, Marmontel trouva un asile à Abloville, près Gaillon. C'est là, dans une situation qui touchait à la pauvreté, occupé exclusivement (hî l'cducation de ses enfants, pour lesquels il écrivit de petits traités de grammaire, de logique, de morale, composant encore à ses heures perdues ses deriiiers contes moraux, c'est là (|u'il allendit la lin de l'orage, gardant l'espérance « d'un temps plus calme et plus serein »

(( En 1797, époque à huiuelle se tinrent les assemblées électorales qui devaient renouveler par tiers TAssemblée nationale, il se rendit à Evreux, et réunit les suffrages de son département. 11 fut expressément chargé de défendre, dans l'Assemblée nationale, la cause de la religion catholique, engagement ({u'il prit, et qu'il voulait remplir en prononçant au Corps législatif un discours qui nous a été conservé'. »

1. Œuvres de iMarinontel, édition de Verdiùre. Paris, 1818, l. II, p. 432.

Outre que son discours contraste par son éloquence simple et ferme, par son langage convaincu, avec la rhétorique froide et ampoulée de l'époque, c'est surtout un morceau plein de modération, d une onction chrétienne des plus pures, d'une charité élevée, d'une sagesse pratique, telles qu'on devait Tatlendre d'un homme qui, dans sajeunesse, avait reçu des préceptes évangéliques de la bouche même de Massillon, et que cinquante ans de luttes n'avaient pu faire sortir des règles du bon sens et des bornes de la modération. Marmontel, en le composant, avait bien certainement présentes à la pensée s^s jeunes années, le souvenir de sa première vocation, et la mémoire de services rendus, sans tenir compte de leur caractère religieux, par une classe d'hommes sur laquelle s'acharnaient les derniers mouvements d'une haine injuste et irréchie.

(( Je vote, disait-il en terminant par un trait où l'éloquence n'est pas obtenue aux dépens du sens commun, je vote pour qu'on laisse aux cultes toute la liberté qui leur est accordée par l'acte constitutionnel, sans demander à leurs ministres d'autres garanties de leur fidélité que leur religion, leur conscience et leur Dieu. » Les circonstances ne lui permirent pas de prononcer ce discours.

« Nommé membre du conseil des Anciens, et rendu à Paris, il y vécut livré à ses fonctions et lié avec ce qu'il y avait de plus distingué dans les deux sections du Corps législatif jusqu'au 18 fructidor, où, le département de l'Eure étant au nombre de ceux dont les

élections furent déclarées nulles, il se réfugia de nouveau dans sa retraite champêtre, échappant à la déportation qui frappait la plupart de ses amis.

(( Aux derniers jours de l'année 1799, il fut frappé d'apoplexie comme il se disposait à aller passer quelques semaines à Rouen. Malgré les soins de sa femme et les secours de Tart, il ne put recouvrer la parole, et parut aussi avoir perdu la connaissance. H est mort le 31 décembre 1799 ^ »

Les Coules moraux sont l'ouvrage auquel Marmontel aitacha le moins d'importance, et celui pourtant qu'on lit souvent et le plus facilement. Lorsque les premiers parurent sans nom d'auteur dans le Mercure de France, leur légèreté, l'observation railleuse de certains traits leur valurent l iionneur d être attribués à Voltaire. Compositions faciles et enjouées, écrites au courant de la plume, manquant de simplicité, mais non pas d'une certaine grâce aHeotée, qui était le naturel (Taiors, ils représentent paiTaiIcment l'époque et la société pour lesquelles ils lurent écrits. Il ne faudrait pas prendre au pied de la lettre leur titre, sous peine d'une» fàeheuse décofuenue. La morale qu'ils prêchent n'a l'ien de. bien sévère, et la moralité qui en ressort était celle qui convenait aux convives peu scrupuleux de madame Geoffrin. Tout, au contraire, y sent le relâchement (les mœurs et rinfluence d'une civilisation aiguisée jus(iu'à la coi'iuption. La grâce devient manière; l'élégance, afféterie; la fran-

1. Œuvres de Marmoiitel^ édition de Verdière. Paris, 1818^ t. H.

60 LITTÉRATURE. ï

chise, brusquerie; la bonté, faiblesse; le sentiment, sentimentalisme; Fesprit, prétention; le laisser-aller, désordre. Chaque qualité se présente par son revers et devient défaut. Et pourtant, tout ce monde faux, maniéré, sentimental, est charmant comme un sujet de Greuze exécuté par Boucher.

Marmontel nous a raconté, dans ses Mémoires, à quelle occasion il songea à composer ses Contes^ et devant quel aréopage il recevait les premiers encouragements. Un nommé de Boissy venait d'obtenir, grâce aux recommandations de Marmontel, le privilège du Mercure de France. « Dénué de secours, et ne trouvant rien de passable dans les papiers qu'on lui laissait, Boissy m'écrivit une lettre qui était un vrai signal de détresse. Inutilement, me disait-il, vous m'avez fait donner le Mercure; ce bienfait est perdu pour moi, si vous n'y ajoutez pas celui de venir à mon aide. Prose ou vers, ce qu'il vous plaira, tout me sera bon de votre main. Mais hâtez-vous de me tirer de la peine où je suis; je vous en conjure au nom de l'amitié que je vous ai vouée pour le reste de ma vie.

(( Cette lettre m'ôta le sommeil; je vis ce malheureux livré au ridicule, et le Mercure décrié dans ses mains, s'il laissait voir sa pénurie. J'en eus la fièvre toute la nuit, et ce fut dans cet état de crise et d'agitation que me vint la première idée de faire un conte. Après avoir passé passé la nuit sans fermer l'œil, à rouler dans ma tête le sujet de celui que j'ai intitulé Alcibiade^ je me levai, je l'écrivis tout d'une haleine,

au courant de la plume, et je renvoyai. Ce conte eut un succès inespéré. J'avais exigé Tanonyme. On ne savait à qui Tattribuer, et, au dîner d'Helvélius, oij étaient les plus fins connaisseurs, on me fit Thonneur de le croire de Voltaire ou de Montesquieu.

(( Boissy, comblé de joie de Taccroissement que cette nouveauté avait donné au début du Meicure, redoubla de prières pour obtenir de moi encore quelques morceaux du même genre. Je fis pour lui le conte de Suliman II, ensuite celui de Scrupule, et quelques autres encore. Telle tut Torigine de ces Contes moraux, ([ui ont eu d('|)uis tant de vogue en Europe. Boissy me fit par là plus de bien à moi-même que je ne lui en avais fait; mais il ne jouit pas longtemps de sa l'ortune, et, à sa mort, lors(iu il fallut le remplacer : u Sire, dit madame de Pompadour au roi, (( ne donnerez-vous pas le Mercure à celui (jui l a u soutenu? » Le brevet m'en fut accordé. »

Voici maintenant un autre tableau non moins intéressant : c'est celui de la société intime de madame Geoffrin, devant laquelle Marmontel lisait ses Contes, (( Après avoir dîné cliez madame Geoffrin avec les gens de lettres ou les artistes, j'étais encore le soir d'une société plus intime, car elle m'avait fait la faveur de m'admeUre à ses petits soupers. La bonne clière en était succincte : c'était communément un poulet, des épinards, une omelette (toujours le souvenir gastronomique). La compagnie en était peu nombreuse; c'étaient tout au plus cinq ou six de ses amis particuliers, ou un quadrille d'hommes et de femmes

du plus grand monde, assortis à leur gré, et réciproquement bien aises d'être ensemble. Mais, quel que fût ce petit cercle de convives, Bernard et moi nous en étions. Un seul avait exclu Bernard et n'avait agréé que moi. Le groupe en était composé de trois femmes et d'un seul homme. Les femmes, assez semblables aux déesses du mont Ida, étaient la belle comtesse de Brionne, la belle marquise de Duras, et la jolie comtesse d'Egmont. Leur Pâris était le prince Louis de Rohan; mais je soupçonne que, dans ce temps-là, il donnait sa pomme à Minerve; car, à mon gré, la Vénus du souper était la séduisante et piquante d'Egmont. Fille du maréchal de Richelieu, elle avait l'esprit, les grâces de son père; elle en avait, disaiton, l'humeur volage et libertine ; mais c'était là ce que ni madame Geoffrin ni moi ne faisions semblant de savoir. La jeune marquise de Duras, avec autant de modestie que madame d'Egmont avait de gentillesse, donnait assez l'idée de Junon par sa noble sévérité et par un caractère de beauté qui n'avait rien d'élégant ni de svelte. Pour la comtesse de Brionne, si elle n'était pas Vénus même, ce n'était pas que, dans la régularité parfaite de sa taille et de tous ses traits, elle ne réunît tout ce qu'on peut imaginer pour définir ou peindre la beauté idéale. De tous les charmes, un seul lui manquait, sans lequel il n'y a point de Vénus au monde, et qui était le prestige de madame d'Egmont, c'était l'air de la volupté. Pour le prince de Rohan, il était jeune, leste, étourdi, bon enfant, haut par boutades en concurrence avec des dignités rivales de

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la sienne, mais gaienient familier avec des gens de lettres libres et simples comme moi.

« Vous voyez bien qu'à ces soupers mon amourpropre était en jeu avec tous les moyens que je pouvais avoir d'être amusant et d'être aimable. Les nou-i veaux contes que je faisais alors, et dont ces dames avaient la primeur, étaient, avant ou après le souper, une lecture amusante pour elles. On se donnait rendez-vous pour rentendre: et, l()rs(|ue le petit souper man(|uait par fjuehiue événement, c'était à dîner chez madame de Brionne (|ue l'on se rassemblait. J'avoue que succès ne m'a jamais plus sensiblement tlatté que celui ([u'avaient mes lectures dans ce petit cercle, où l'esprit, le goût, la beauté, toutes les grâces étaient mes juges, ou plutôt mes api)laudisseurs. Il n'y avait, ni dans mes peintures, ni dans mon dialoi^ue, pas un trait tant soit peu délicat ou lin ([ùi ne lïit vivement senti, et le j)laisir (|ue je causais avait l'air du ravissement. Ce qui me ravissait moi-même, c'était de voir de près les i)lus beaux yeux du monde donner des larmes aux petites scènes touchantes où je faisais gémir la nature ou l'amour. Mais, malgré les ménagements d'une politesse excessive, je m'apercevais bien aussi des endroits froids ou fail)les (|ue l'on passait sous silence, et de ceux oi^i j'avais manqué le mot, le ton de la nature, la juste nuance du vrai, et c'était là ce que je notais pour le corriger à loisir. »

Tels sont les j)rincipaux titres de Marmontel, je ne dirai pas à l'intérêt, mais au souvenir de la postérité. Spirituel dans ses Contes moraux^ discret et judicieux

dans ses Éléments de littérature, il devint un agréable narrateur dans ses Mémoires^ où l'histoire pourra puiser des traits de mœurs qu'elle ne rencontrerait pas ailleurs. Cela seul nous justifierait d'avoir appelé l'attention sur un nom trop oublié aujourd'hui.

Juillet 1856.

En publiant ces lettres qu'un hasard de famille a réunies dans ses mains, M. le marquis de Sainte-Aulaire a évidemment voulu rendre service à la mémoire de madame du Deffand ; la présenter sous un jour plus intime et plus ramili('r(|ue celui sous lequel elle nous ap|)araît dans les deux l'ccueils publiés en 1809 et en 1811 ; la laver surtout du re|)roclie de sécheresse que lui adressent les lecteurs de ces deux recueils. Je crains, je le dis tout de suite, (ju'il ne se soit trompé. Les lettres de madame du Delland, contenues dans ces deux volumes, ne me semblent pas de nature à la faire juger avec plus d'indulgence. J'ai contre moi l'opinion d'un jui;e autorisé et délicat dans cette matière, Horace Walpole lui-même, (jui, dans une remarcjuable lettre adressée à Georges Montagu (1 septembre 17G9), ne tarit pas d'éloges sur madame du

1. Correspondance inédite de rnadame du Dc/fnnd, p.ir M. le marquis de Saiute-Aulaire. ,

Deffand. Malgré la finesse et la pénétration de cet illustre original, je suis d'un avis différent du sien sur sa vieille amie. Selon moi, on sent partout, dans cette dernière correspondance, Tabsence de naturel, de simplicité qui est le charme d'un commerce épistolaire; le manque de laisser-aller et d'élan qui en est le premier mérite. Et ce commerce a été régulièrement entretenu pendant un espace de dix-neuf ans (1761-1780). Partout on reconnaît la femme écoutée et courtisée, ménagère de sa réputation de bel esprit; ne se livrant jamais, effleurant tous les sujets sans s'arrêter à aucun; préoccupée, non pas de ses correspondants, mais de l'auditoire qui accueillera ses lettres; profondément ennuyée surtout, et ne cherchant dans ses interlocuteurs que des distractions et des diversions au mal qui la dévore et qui était la grande épidémie morale du dix-huitième siècle : Tennui. Pas de rencontres heureuses, pas d'imprévu, pas d'élan. Le cœur, en un mot, ne bat pas. Aucune de ses lettres ne se fixe dans la mémoire; et j'ai bien peur que malgré toute la sollicitude et tout le talent de son nouvel éditeur, ce soit encore le terrible portrait de madame du Châtelet, portrait reproduit avec raison par M. de Sainte-Aulaire dans sa notice biographique, qui assure à madame du Deffand une place dans les souvenirs littéraires de l'avenir. C'est une des plus sanglantes satires que je sache. Ce chef-d'œuvre ne pouvait sortir que de la main d'une femme, mais d'une femme chez laquelle ne dominaient pas, on en conviendra, les douces et bienfaisantes qualités que l'on

MADAMK DC lH^:FFÂNn. 67

est convenu de regarder comme l'apanage de ce sexe. Madame du Châtelel était l'amie de madame du Delfand : c'est tout naturel ; mais en relisant cette diabolique esquisse qui semble tracée avec un fer rouge, je n'étais préoccupé que d'une chose : c'est qu'un jour un bibliophile fureteur n'en trouvât une pareille sur la duchesse de Choiseul, et que les lettres si chevrotantes, si fadement doucereuses que lui adresse sa perfide amie, ne vinssent à s'éclairer d'une aussi terrible façon. Que Dieu garde madame la duchesse de Choiseul (run paicii revers de plume!

Mais cel;i arrivât-il, et madame de (Ihoiseul eut-elle besoin d'être défendue (ce ([ui était le cas pour madame du Chàtelet), M. de Sainte-Âulaire s'est chargé de ce soin et l a fait vicloi ieusement. A ce point de vue on ne saurait tiop le remerciei* du service qu il nous a rendu : il nous a révélé madame de Choiseul , Louise-Honorine Crozat du Chùtel, épouse du fameux duc de Choiseul-Stainville, le dernier i;ran(l ministre de la monarchie française, ("est elle, et non pas madame du Defland, (|ui est la véritable héroïne de ces deux volumes. Jusqu'ici, il est vrai, grâce aux lettres de Tabbé Barthélémy, à celles du duc de Nivernois, grâce à des traditions de famille perpétuées dans un certain monde (et ce monde n'est pas tellement éloigné ({ue beaucoup d'hommes de quarante ans n'aient pu rencontrer des amis intimes de madame de Choiseul, morte en 1801), le souvenir de madame de Choiseul était resté entouré d'une touchante auréole d'affection et de respect. On savait que, fidèle à la mémoire

de son mari, elle avait, après sa mort, et en se réduisant au strict nécessaire, payé intégralement quatre millions de dettes contractées par lui ; que le souvenir de ses anciens bienfaits l'avait préservée à Chan-teloup, comme à Paris, de la tourmente révolutionnaire; qu'une inaltérable et douce gaieté, prenant sa source dans un caractère remarquablement équilibré, l'avait accompagnée jusqu'à ses derniers moments, adoucis par la présence d'amitiés fidèles. On savait tout cela par tradition ; maintenant on peut apprécier madame de Choiseul en connaissance de cause, on la juge sur le vif, et le personnage (c'est du moins mon impression) est encore supérieur à sa réputation. Ce n'est pas seulement la femme dévouée sans réserve à la fortune de son mari qui nous est rendue; c'est le cœur chaleureux, l'intelligence ferme et élevée, le jugement sain et droit, l'esprit charmant, le caractère fier et doux ; tout cela caché sous une abnégation et une modestie qui ne se démentent jamais. Madame de Choiseul domine ce recueil de toute l'élévation de ses belles facultés. Ce n'est pas Correspondance de madame du Deffand, mais Correspondance de madame de Choiseul qui est son véritable titre. Si j'avais le malheur d'être jaloux ce serait, je l'avoue, de la bonne fortune de ceux qui peuvent révéler l'existence de pareilles perles. Aussi passai-je volontiers condamnation à M. de Sainte-Aulaire sur madame du Deffand en faveur de madame de Choiseul : l'une m'a appris à supporter l'autre, et pour que madame de Choiseul honorât madame du Deffand de son amitié.

MADAME DU DEFFAND. r,9

il fallait qu'il y eût réellement quelque chose d'aimable en elle. Je chercherai.

Ces lettres, c'est leur tort, n'apprennent rien de nouveau sur les événements historiques auxquels ont été mêlées les personnes qui les ont écrites, et principalement le duc de Choiseul. On n'y trouvera aucun renseignement, même aucune allusion au traité de 1756, à la guerre de Sept ans. au partage de la Pologne, au remplacement de M. de Choiseul par M. dWiguillon, au parlement Maupeou. C est une correspondance exclusivement privée et qui n'aura d'utilité d'aucune sorte pour Thistoire politique. Il faut en prendre son parti : La plus belle fille du monde, etc.

Les mémoires, les correspondances, les autobiographies qui pullulent depuis ([uelque temps offrent cela de bon, qu'en faisant connaître Thomme privé, sa forme d'esprit ou de caractère, elles font comprendre aussi de (|ut'lle façon les événements devaient agir sur l'homme public; et comment, à son tour, il réagit sur les événements, par quel coté il y entre de préférence. Ici, rien de tel. Ces deux volumes ne contiennent pas vingt billets, — billets très-laeoni([ues, — de M. de Choiseul, et comme, d'après les lettres de sa femme, il est évident qu'elle n'exerça jamais sur 'homme politique la moindre partie de l'intluence dont madame de (Iramniont s'était réservé le privilège, il n'est pas possible d'en tirer une induction quelconque ayant trait à tel ou tel acte de son ministère. Aucune grave préoccupation ne vient donc distraire l'attention de madame de Choiseul; c'est bien

elle le principal personnage. Madame du Deffand n'est placée là que pour lui donner la réplique : elle joue le rôle de la confidente dans les tragédies classiques.

La Correspondance se passe entre trois interlocuteurs : madame du Deffand, madame de Choiseul et l'abbé Barthélémy, auxquels se joignent quelquefois Voltaire, M. de Choiseul et Horace Walpole. Elle commence le 7 mai 1761 par une lettre du duc de Choiseul, et finit le 20 août 1780 par une lettre de madame du Deffand, alors âgée de quatre-vingt-trois ans, et qui mourut un mois après, le 24 septembre. Assez languissante jusqu'en 1771, elle devient beaucoup plus active à partir du 24 décembre 1770, jour de la disgrâce de M. de Choiseul et de son exil triomphal à Chanteloup. A partir de ce moment, la duchesse de Choiseul emploie tous les loisirs que lui laissaient ses visites à écrire à sa vieille amie, qui habitait au couvent de Saint-Joseph, rue Saint-Dominique, — maintenant le ministère de la guerre, — Tappartement occupé cent ans plus tôt par madame de Montespan. Une alliance de famille entre ^es deux dames devint même l'occasion d'une plaisanterie qui, répétée à satiété et passée en habitude, est la seule faute de goût que Ton puisse reprocher aux lettres de madame de Choiseul. Beaucoup plus jeune que madame du Deffand, elle rappelle sa petite-fille, tandis que celle-ci riposte par l'épithète de grand'maman. Cette plaisanterie finit par devenir une grimace. C'est le mes anges des lettres de Voltaire.

MADAMK DU DEFFAND. 71

Le premier volume s'ouvre par une charmante lettre de madame de Choiseul sur ce que Ton pourrait appeler les embarras de Versailles (décembre 17G2). On y voit la duchesse, femme du ministre tout-pwissant à cette époque, tiraillée, fatiguée, obsédée par une foule de solliciteurs qui la poursuivent de leurs réclamations jusque dans son cabinet de toilette, sans qu'elle puisse leur échapper; et, au milieu de tous CCS dérangements, écrivant à son amie d'une plume légère, rieuse et d'où ne s'échappe pas un mouvement d'impatience. Il faut, comme opposition dans le genre de vie. lire immédiatement après cette lettre celles de Tabbé Bartiiélemy (9 mai 1709 7 juin 1770), dans lesquelles il donne une espèce de journal de l'existence de (^.hanteloup (lomnuMlétail do mrrurs, ces lettres nous prouvent (|U(^ la vie de château, en 1770, était, à bien peu de chose près, la même que celle de 1800. En 1771, M. de Choiseul prenait son exil en patience, paitageant le temps c|ue lui laissaient libres les hôtes illustres venus (\c tous les coins de l'Europe, entre des essais d'agriculture, l'élève des moutons et la passion du billard. « Je voudrais, dit la duchesse, quo le (jrdïnl jiapa donnât ses Mémoires, mais, tant qu'il aura chez lui de jeunes et jolies dames et la passion du billard, on ne pourra pas l'y résoudre. » (Lettre du 23 octobre 1771.)

Veut-on se faire une idée du cœur et du caractère de madame de Choiseul, de l'affection qui l'attachait à son mari, de la dignité si pleine de véritable noblesse avec laquelle elle supportait sa disgrâce, com-

bien peu les vanités humaines et la vanité féminine avaient prise sur celte âme? Voici quelques traits relevés au hasard et au courant de la lecture. Elle écrivait, le 26 décembre 1770, six jours après la disgrâce : (( Je venais de perdre un ami, et un ami qui m'aimait tant (un oncle à elle : M. du Châtel) ! C'est là le vrai malheur. Mais conserver l'honneur, mais gagner la paix et le repos, n'est-ce pas là du bien? Je ne puis m'affliger même par pudeur. Je suis avec ce que j'aime le mieux, dans le lieu qui me plaît le plus. » Et plus loin (10 janvier 1771) : (( Je n'ai jamais été si bien coiffée ni si occupée de ma toilette que depuis que je suis ici. Je veux redevenir jeune et, si je peux, jolie ^ Je tâcherai au moins de faire accroire au grandpapa que je suis l'une et l'autre, et, comme il aura peu de termes de comparaison, je l'attraperai plus facilement. )) Voici maintenant la noblesse du caractère dans toute sa grandeur : « Comment avez-vous pu imaginer, ma chère petite-fille, de dire des coquetteries de ma part à madame d'Aiguillon. Quand son fils était dans une situation plus fâcheuse que la disgrâce, et mon mari dans une position plus flatteuse que la faveur, je devais faire connaître à madame d'Aiguillon toute mon estime pour elle. Aujourd'hui tout est changé : son fils a la puissance ; il ne reste plus à mon

1. 11 existe dans le musée de Tours un panneau de Boucher, venant dé Chanteloup et représentant le duc et la duchesse de Choiseul en costumes de bergers. L'examen de ce panneau prouve que la duchesse n'avait pas grand'chose à faire pour redevenir jolie. Il est signé et daté : 1750.

MADAME DU DEFFAND. 73 mari que l'honneur, et ce serait une bassesse indigne à moi de chercher à plaire à madame d'Aiguillon. J'aurais l'air de quémander sa bienveillance, sa protection. Dieu m'en garde ! Je n'ai plus besoin de plaire à personne, puisque personne n'a plus besoin de moi. Comment n'avez-vous pas senti cela, ma chère petitefille? Gomment avez-vous pu me compromettre d'une si étrange manière? Si je le disais au grand-papa, il en serait aussi blessé que moi. Grâce au ciel, nos sentiments sont conformes sur cet article, et il n'aura jamais, j'espère, à rougir des miens. Réparez donc le tort que vous m'avez fait; et si vous avez parlé, montrez plutôt ma lettre à madame d'Aiguillon que de lui laisser croire que j'ai voulu lui faire ma cour. Et, une bonne fois pour toutes, mettez-vous bien dans la tête que vous ne devez faire ma cour à personne, ni m'attirer les services de qui (jue ce soit. Je ne sais pas à (|ui j(î pourrais souffrir Tinsolente prétention de m'en rendre. » (18 juillet 1771.) Unelle hauteur dans le ton et dans la forme ! Gomme cela est pensé et écrit ! J'ai du citer ce passage tout entier. J'lmi coniriis peu où s'allient aussi bien la noblesse des sentiments et le respect le plus strict des convenances du monde.

Ge n'étaient pas seulement le cœur et le caractère qui étaient élevés chez madame de (^hoiseul; son esprit était au même niveau, et la culture lui avait donné une finesse et une pénétration rares. En veut-on des exemples? Gherche-t-on à se rendre compte de la façon dont une femme du monde, n'ayant pour ressource que la justesse de son bon sens, jugeait au

siècle dernier les hommes de lettres et les productions littéraires de son temps? Écoutons ce qu'elle dit sur les premiers : « L'animadversion des gens de lettres me paraît la plus dangereuse des pestes. J'aime les lettres, jlionore ceux qui les professent, mais je ne veux de société avec eux que dans leurs livres, et je ne les trouve bons avoir qu'en portrait. » (7 août 1768.) Méditons ce qu'elle pense de leurs honteuses dissensions : c(Ne nous fourrons pas, ma chère enfant, dans des querelles littéraires; elles ne sont bonnes qu'à déprécier les talents, mettre au jour les ridicules. Mais, entre nous soit dit, il doit nous être assez agréable de voir les tyrans de nos opinions se détruire par les mêmes arguments qu'ils ont employés pour subjuguer nos esprits. C'est le moyen le plus sûr de nous soustraire à leur domination en profitant de leurs lumières. » (20 janvier 1767.) Est-ce en 1767 ou en 1859 que ces appréciations tout étincelantes de vérité et d'esprit ^ ont été écrites? Je n'en sais rien.

Que si des faits nous passons aux hommes et, pour tout résumer, aux deux plus grands écrivains du dixhuitième siècle, Voltaire et Rousseau, on n'a jamais mieux dit sur eux, et je doute que jamais on dise aussi bien que dans les quelques lignes suivantes, où leur talent et leur caractère sont rendus en traits ineffaçables : «La lettre de Voltaire est pitoyable. Il en avait déjà écrit une dans le même genre à M. de La Ponce, remplie d'amour pour nous, d'invectives contre le parlement et d'éloges sur les opérations du chancelier (Maupeou). Il croit, en rassemblant tous

ces contraires, se donner un air de candeur et prendre le ton de la vérité. Il vous mande qu'il est fidèle à ses passions. Il devrait dire à ses faiblesses! Il a toujours été poltron sans danger, insolent sans motifs, et bas sans objet. Tout cela n'empêche pas qu'il ne Boit le plus bel esprit de son siècle, qu'il ne faille admirer ses talents, savoir par cœur ses ouvrages, s'éclairer de sa philosophie; il faut Tencenser et le mépriser. » (21 mai 1771.) Et plus haut : <( Qu'il est pitoyable ce Voltaire! qu'il est lâche! 11 s'excuse, il se noie dans son crachat pour avoir craché sans besoin, il chante la palinodie, il souflle le fioid et le chaud, il fait pitié et dégoût. » (2G avril 1771.) Cela est découpé à l'emporte-pièce. Je vois Voltaire, je le connais, lui, ses colères, ses faiblesses, ses inconséquences, ses injustices, ses mensonges, son activité, sa bassesse, ses audacieuses volte-faces et son incomparable talent.

Jean-Jacques est aussi rapidement et aussi sainement jugé : (( Je vous dirai, ma clièie enfant, (juc je ne serais pas du tout étonnée ([u\ni me prouvât (jue Rousseau n'est pas un honnête homme ; mais je pourrais l'être davantage si l'on me prouvait ([u'un homme toujours subjugué par sa vanité, ([u\ s'est fait singulier pour se rendre célèbre, qui s'est toujours refusé au doux plaisir de la reconnaissance pour se soustraire à la plus légère obligation, qui, portant le trouble dans les sociétés, ahni par lever Tétendard de la révolte dans son propre pays, a soufflé le feu de la discorde entre les concitoyens, les a armés les uns

contre les autres en répandant des écrits séditieux dans le peuple ; je serais bien étonnée, dis-je, que cet homme fût un honnête homme. Rousseau est peutêtre un des auteurs qui a eu le plus d'esprit, qui a écrit avec le plus de chaleur, et dont l'éloquence est la plus séduisante. Il a prêché le bien, mais croyez que s'il eût prêché le mal personne ne l'eût écouté. Méfions-nous toujours de la métaphysique appliquée aux choses simples, » (17 juillet 1766.) Puis viennent deux pages qui semblent pensées par Montesquieu homme d'État, et que je demande la permission de transcrire encore comme une des choses les plus frappantes de ces deux volumes : « Défions-nous surtout de ceux qui s'élèvent avec tant d'acharnement contre ce qu'ils nomment les préjugés de la société. S'ils ont examiné les sociétés, ils verront que les lois n'ont pu prévoir et statuer que sur des choses positives; elles peuvent être l'effroi des criminels et le frein des crimes, mais les préjugés sont le seul frein des mœurs. Et les gouvernements sont également fondés sur les mœurs et sur les lois ; détruisez les uns ou les autres et vous renversez l'édifice. Je conviens qu'il s'est dû nécessairement glisser des erreurs dans les préjugés comm.e des abus dans les lois ; mais vouloir tout détruire pour les corriger, c'est comme si Ton coupait la tête à un homme pour lui ôter quelques cheveux blancs. Si ceux qui écrivent contre les préjugés n'ont pas vu cela, ils ne sont pas philosophes. Un véritable citoyen servira sa patrie de son mieux par son esprit et par ses talents, mais n'ira pas

écrire sur le pacte social pour nous faire suspecter la légitimité des gouvernements et nous accabler du poids des chaînes que nous n'avons pas encore senties. Je me suis toujours méfié de ce Rousseau avec ses systèmes singuliers, son accoutrement extraordinaire et sa chaire d'éloquence portée sur les toits des maisons. Il m'a toujours paru un charlatan de vertu.. . L'autorité détruit et n'édifie pas. le gouvernement édifie et ne détruit pas. L'autorité doit punir les crimes ; le gouvernement ne doit pas sévir contre les erreurs, il peut leur laisser le soin de se détruire ellesmêmes, qu'elles proviennent d'un odieux fanatisme ou d'une vaine et nuisible philosophie. Ce n'est point par ce que le gouvernement fait qu'il active le progrés (les lumières, c'est par ce (ju'il cnipéclie. L'histoire des erreurs n'est que le maL;asin du sage ; il n'est pas de système qui n'ait un bon principe, mais il n'appartient pas à tous les esprits de se développer, et tous les aspects ne sont pas également bons pour présenter les objets, ni tous les jours pour les regarder. Je sens bien qu'il man(|ue à tout ceci beaucoup d'idées intermédiaires, mais c'est à vous à faire les liaisons. » (17 juillet — 20 janvier 1767.)

Voilà ce qu'écrivait, il y a cent ans, une duchesse de l'ancien régime, entre deux coups d'éventail. Est-ce donc là une de ces femmes que les badauds, prenant au sérieux les romans de Crébillon, nous ont représentées comme exclusivement occupées de mouches, de bichons et d'abbés poupins? Est-ce que par hasard le dix-huitième siècle serait encore mal connu ?

Madame du Deffand, du moins, rendait à madame de Choiseul une exacte justice, lorsqu'elle lui disait dans sa lettre du 23 octobre 1777 : <( Toutes réflexions faites, je ne vois personne qui ait été si complètement, si entièrement heureuse que vous; toutes les situations par où vous avez passé vous ont exposée au grand jour, et vous ont acquis, pour ainsi dire dès votre enfance, une réputation dont on se contenterait bien à trente ans. Vous avez passé ensuite à la plus grande élévation qui a servi à faire connaître votre modestie, votre bonté, votre sagesse, et qui, par un prodige qui n'a point eu d'exemples, ne vous a fait aucun ennemi, aucun envieux. Vous êtes aujourd'hui dans la disgrâce, et cette disgrâce rhet le comble à votre bonheur et à votre gloire. » Plus haut, elle lui avait déjà dit : « Tous vos jugements sont sains^ vous vous conduisez toujours en conséquence, nulle passion ne vous emporte, rien ne vous irrite ni ne vous décourage ; vous êtes le médecin de votre âme, vous connaissez le régime qui lui est propre, et vous l'observez exactement. »

Encore une citation qui remettra madame de Choiseul à sa véritable place de femme de cœur, et fera oublier l'aspect par trop grave sous lequel on vient de l'entrevoir, et qui, j'en suis très-sûr, ne lui eût été que médiocrement agréable, à elle toute pétrie d'élégance, de tact, de réserve et de bon goût. <( C'est le cœur qui vit, tout le reste n'est que formes. Si à cent ans vous aimez encore, vous serez plus en vie que cette jeune personne de quinze ans, fraîche et saine,

mais impassive et si vous aimez on vous aimera mieux qu'elle, et vous aurez plus de raison d'être attachée à la vie, puisqu'on vous aimera. Ne perdez donc pas ce feu sacré qui vous a été donné avec tant d'abondance : aimez, soyez aimée, vous serez toujours jeune. )>

Les autres correspondants de madame du Deffand sont, je l'ai déjà dit. Voltaire, M. de Choiseul, Tabbé Barthélémy et le chevalier de Bouftlers, dont il y a deux lettres pleines d'esprit et de bonne humeur. Les rares lettres de Voltaire, j'en suis fâché pour sa mémoire, manquent absolument de naturel. Chez madame du Deffand, il courtise un des arbitres de la renommée, et la courtise en grimaçant. Sa maîtresse, madame du Châtelet, avait été défigurée par un tel coup de griffe, qu'on comprend qu'il ait ménagé la main f[ui l'avait appli(|ué. Il était sans doute plus commode pour sa vanité d'oublier une pareille offense; il eût été plus digne de s'en souvenir. Les billets de M. de Choiseul sont rares, rapides, écrits par un grand seigneur aimable, bienveillant et occupé ailleurs. Quant aux lettres de l'abbé Barthélémy, elles sont simples et enjouées, avec une pointe de malice qui excite et réveille sans blesser, et contiennent parfois des aperçus d'une grande vérité, comme dans ce jugement sur Télcmaque : « 11 est diffus à la vérité, un peu monotone et trop chargé de descriptions ; mais il est plein d'une grande morale; non de celle (jue tout le monde sait, ou que tout le monde oulrlie à force de savoir, mais de celle qui rendrait un roi et

un peuple également heureux. Cette morale est Tunique objet de Fauteur et fait l'essence du livre. Si M. de Fénelon n'avait voulu faire qu'un ouvrage d'agrément, et que son état lui eût permis de mettre en jeu tous les intérêts du cœur, je suis persuadé qu'il aurait mieux réussi. Ce n'était pas un poëme qu'il voulait fabriquer, mais un roi, et comme il parlait à un prince destiné à le devenir, il fallait qu'il lui dît cent fois la même chose. Vous répondez que son intention ne justifie pas l'ennui que vous éprouvez; mais ce n'est pas pour nous qu'il écrivait : c'était pour nos maîtres. Il est arrivé ensuite que nous l'avons lu, et que nos maîtres se sont bien gardés de le lire. Ils ont raison, car il les ennuierait encore plus que nous. » (27 octobre 1771.) Après madame de Choiseul, c'est l'abbé Barthélémy qui gagne le plus à la publication de M. de Sainte-Aulaire.

Nous avons rencontré dans ces deux volumes quelques renseignements bibliographiques qui peuvent offrir de l'intérêt. Le plus important est l'indication suivante : « M. de Saint-Florentin a une grande ingratitude pour M. de Walpole en ne lui accusant pas seulement la réception d'un beau présent qu'il a fait à la bibliothèque du roi, qu'il lui avait adressé : c'est quatorze volumes de son imprimerie, magnifiquement reliés. Il lui a épargné Tennui d'un remercîment. Je reçus avant-hier une lettre de lui où il me chargeait de m'informer de ce qu'étaient devenus ses livres. J'ai appris aujourd'hui, par l'abbé Baudot, qu'ils étaient depuis plus de six semaines à laBiblio-

MADAME on OEFFAND. 81

thèque. » (i8 juin 1766.) C'est un détail de plus à ajouter à ceux qu'a donnés M. Dinaux sur les bibliothèques des châteaux au siècle dernier. Que sont devenus ces quatorze volumes sortis des fameuses presses de Strawbery Hill, et magnifiquement reliés? Figurent-ils toujours à la Bibliothèque impériale? C'est une recherche à faire

Une lettre de ma(himc de Choiseul,du 3 juin 1771, parle d'un exemphiire manuscrit des Mémoires de Saint-Simon qui faisait partie de la bibliothè(|ue de Chanteloup, et prouve tout l'intérêt (|ui, en France et en Angleterre, s'attachait déjà à ces Mémoires.

Dans une autre lettre datée du ^2 septembre 1777, je trouve la mention suivante des Mémoires de Baclinninont fjui comnicnraicnl à païaîti'e : « Il parait un recueil sur toutes sortes de choses, de M. de \\dchaumont; ce (pic j en ai lu me parai! devoir être les manuscrits (pie Ton faisait tous les jours chez madame Doublet. »

Enfin j'indiqueiai dans une lettre de l'abbé l>arth(''lemy, du 27 mars ITTI. une jolie anecdote sur le savant AUemani, l'auteur de la IhhUothèque orientale; et, dans la même lettre, une Taute (rattention de Téditeur, (pii semble avoir oublié que les Torrents de madame Gu\on sont le litre d'un livre de cette célèbre quiétiste.

M. le maniuis de Sainte-Aulaire a fait précéder cette Correspondance iVunc notice de quatre-vingt-ilix pages que la variété de ses recherches et l'agrément de son style font paraître trop courte. M. de Sainte-

Aulaire est d'une noblesse littéraire, et héritier d'un nom connu et répété depuis deux siècles dans la république des lettres. VHistoire de la Fronde, de son père, est encore le meilleur livre à étudier sur cette période de notre histoire. Cette notice prouve que M. de Sainte-Aulaire est digne de ce difficile héritage, et qu'il n'est pas disposé à le laisser dépérir entre ses mains. Grâce à lui, grâce à ses nombreuses et délicates recherches, non-seulement madame du Deffand, mais tout son entourage nous sont parfaitement connus. Nous avons pénétré à sa suite dans leur vie de tous les jours, nous savons leur res angusta domi : ce sont des familiers, presque des amis pour nous. Dirai-je que de Sainte-Aulaire juge madame du Deffand avec trop de bienveillance, et que son affection nuit un peu à son impartialité Ce défaut est si naturel que je ne suis pas certain de ne pas être trop sévère moi-même en le relevant : il est si simple que l'on surfasse un peu la valeur d'un personnage que Ton présente au public Accuse qui voudra M. de Sainte-Aulaire de faiblesse, ce ne sera pas moi.

Pour toute observation, je lui demanderai de vouloir bien faire disparaître, dans une prochaine édition, l'erreur qui donne pour oncle à madame de Choiseul Crozat, l'amateur de tableaux, de dessins et de curiosités (notice, page 79). C'était son grand-oncle, le propre frère et non le fils du grand-père de madame de Choiseul. Je le prierai également de restituer la véritable orthographe du nom du président d'Aiguille, que Ton reconnaît difficilement sous la forniç)

Déguille (p. 319). Les Doyer d'Aiguilles (d'après la prononciation et Tusage, d'Aguilles d'après l'orthograi)he réelle), parents des Boyer de Fonscolombe, sont une des plus vieilles et des plus illustres familles parlementaires de Provence. Ils habitaient Aix, qui est encore plein de leur souvenir et de leur nom. Mêmes observations pour le nom de la propriété du duc d'Aiguillon en Touraine : elle se nommait Véretz et non Véret, et, par un singulier hasard, se trouvait voisine de Chanteloup. Ce château de Véretz, dont les restes existent encore, avait appartenu, au dixseptième siècle, à M. de Hancé, le réformateur de la Trappe, puis à la i)i"iiicesse de Conti, qui y avait établi une imprimerie particulière d'où sortaient des chansons aussi spirituelles que cynif|ues. IMus tard, le jésuite Du Cerceau y fut tué d un coup de fusil, h la chasse, par son élève le second prince de Conti. Enfin sous la Restauration, le château de Véretz appartenait à M. de I5(»aune, immortalisé par les pamphlets de Paul-Louis Courier.

Enfin, pour mettre un terme à mes réclamations, un numérotage des lettres et une table indicative de chacune d'elles et de huirs dates est le moins ((ue l'on puisse demander à un éditeur ménager du temps de ses lecteurs. M. de Sainte-Aulaire en a déjà un assez grand nombre pour pouvoir leur accorder la faveur que je sollicite pour eux.

Juin 1859.

Notre siècle ne rit guère, et il pourrait répondre à ceux qui le regrettent qu'il n'en a pas le loisir. Son génie et ses préoccupations sont ailleurs. La Révolution a tué la bonne humeur, et, en bonne conscience, il y avait de quoi. Pantagruel, les Contes d'Eutrapel, le Moyen de parvenir, la Ménippée, Théophile, Régnier, les Goinfres, La Fontaine, seraient désorientés et deviendraient impossibles de nos jours. Si Molière n'était pas enterré, certaines farces de lui risqueraient fort de se voir refusées au théâtre. Une première et profonde modification eut lieu vers 1650. Louis XIII meurt, et avec lui, par un bizarre rapprochement, la charge de fou du roi. Le grotesque Langely est le dernier représentant du rire officiel : singulière institution, qui faisait d'un mauvais plaisant un pouvoir attitré dans l'État, singulière fonction surtout que celle qui consistait à dérider Louis XIII. Après lui la France eut un moment de répit et de franche hilarité. Entre le despotisme de Richelieu et la monarchie de

Louis XIV, il lui prit comme un accès de gaieté politique. C'est la Fronde. Elle s'en donna à cœur joie. Ministre, clergé, noblesse, parlement, bourgeoisie, roture, peuple même, personne ne put se prendre au sérieux. Les pamphlétaires inventaient trente-huit manières de faire périr le Mazarin, toutes plus atroces les unes que les autres, et éclataient de rire. C'était charmant. Mais les Précieuses vont bientôt mettre le holà k cette joviale saillie. La prutlerie de l'hôtel de Rambouillet eut, comme toutes les réactions, ses côtés extrêmes et fàdieux. Kn élaguant les joyeuses branches de l'arbre, elle arrêta dans le tronc une séve essentiellement française; et comme il ne suffit pas de faire la guerre aux mots pour faire disparaître les choses, la chose est restée. Forcée de se cacher, la gaieté, qui jadis courait les rues en jupe courte, un doigt de vin dans la tête, l'œil éveillé, le propos hardi, et faisant bruire ses grelots sous le nez des plus austères qui finissaient par se dérider, la gaieté s'est embarrassé les pieds dans les longues jupes des Précieuses, et, rentrant mortifiée dans son cabaret, y languit de consomption. L'hypocrisie, qui passait par là, lui vola son dernier manteau, et h* donna à la débauche pour faire son chemin dans le monde.

Au dix-huitième siècle, ce n'est plus un élan qui déborde du cœur comme un vin vieux d'un vase trop plein, c'est un étourdissement de l'esprit, c'est presque une infirmité. Voltaire ne rit pas. il raille ; ce n'est pas la joie qui l'illumine comme Piron, c'est le rictus du mal qui contracte cette ligure spirituelle jus-

qu'à la méchanceté. L'ancienne et franche gaieté est morte : vive Tesprit ! Tout le monde est spirituel ; Tesprit se trouve partout et démoralise tout. Rien n'est sacré pour ce nouvel ennemi. Des ministres très-spirituels, Dubois, M. de Bernis, M. de Maurepas, le duc d'Aiguillon, M. de Galonné, font bon marché de l'honneur de la France et Tétourdissentsur son abaissement avec des bons mots. La gaieté cependant devient de plus en plus rare, et, comparée à l'élégance extérieure de la société, paraît grossière. La facétie devient graveleuse, l'abandon tourne à la licence, la poésie se fait philippique ou priapée, calomnie ou ordure. La France, que l'on avait si justement définie (( un gouvernement absolu tempéré par des chansons, )) a perdu ce second pouvoir, et si l'on en retrouve quelques vestiges, c'est dans les dernières classes qu'il faut les rechercher, autour des éventaires des dames delà halle, à côté de Cadet Buteux ou de Madelon Friquet, ou devant les tréteaux du boulevard et de la foire Saint-Laurent.

Mais, si nous ne rions plus, nos aïeux ont ri, et il serait injuste de dédaigner les représentants de cette humeur si nationale, parce que nous ne la partageons plus. C'est un souvenir de bon goût à donner à des dieux qui s'en vont. A ce titre, il peut ne pas manquer d'intérêt d'en surprendre les éclats amoindris déjà, mais encore caractérisés chez un de ses derniers fidèles, chez Collé, dont le froid et judicieux La Harpe a dit : « Sa gaieté est si originale et si franche, qu'on peut croire qu'elle n'avait pas besoin de si mauvaises

CHARLES COLLÉ. hl

mœurs, quand même il ne ramait pas prouvé dans les ouvrages qu'il a mis authéîître. )>

Collé est le pére du vaudeville tel que nous l'entendons de nos jours, le type dont Désaugiers est devenu la plus populaire expression. « C'est le premier de nos chansonniers, voilà ce que personne ne conteste ; c'est à lui, dit La Harpe en terminant un de ses discours en vers :

C'est à lui qu'il convient, rl'uiip main plus habile, De jeter sur le siècle un ridicule utile, D'achever le sujet dont je vous entretiens; J'admire ses pinceaux et je quitte les mions.

« Si la pudeur a le droit de condamner (jnehiuesuns de ses tableaux, le bon gout et la gaieté s'empressent de les absoudre. L'obscénité sans esprit révolte, mais la licence ingénieuse et phiisante a toujours amusé les honnêtes gens*. »

Piron, qui, lui aussi, a travaillé j)our les boulevards et les Italiens, a l'esprit plus aiguisé et plus alerte, la repartie plus prompte, le trait plus mordant et plus rapide; mais il possède moins de cette rondeur, de cette simple bonhomie éparses dans les petites pièces de Collé. Notre auteur a mis en scène plusieurs contes de La Fontaine, Nicaise, le Galant pscroc, Joconde, et si, en changeant de forme, ces sujets ont perdu de leur saveur, du moins il a eu le tact de leur conserver une partie de leur charme : le naturel. Il repré-

1. Préface du Recueil complet des chansons de Collé. 2 vol. in-18. r\iris et Ilambourj;^, 1807.

sente en outre assez bien un côté peu étudié du dixhuitième siècleo C'est un véritable bourgeois de Paris sans grande élévation dans Tesprit, mais avec du sens, de la finesse, une intelligence active sans être hostile, fréquentant la noblesse, mais ne s'en dissimulant ni les faiblesses ni les ridicules, la faisant rire aux dépens d'elle-même, et portant avec une certaine dignité de longs siècles de roture. Un tel personnage, après tout, a son cachet particulier, et vaut la peine d'être étudié.

Charles Collé est né à Paris le 14 avril 1709. Son père était procureur au Châtelet, et, par sa mère, il était cousin de Regnard. Il ne devait pas démentir cette origine. On a peu de détails sur son enfance, sa jeunesse, et, en général, sa vie privée. Ce que l'on en sait, il s'est lui-même chargé de nous l'apprendre dans son Journal historique, « Je n'avais pas encore dix ans que mon père, que je perdis à quatorze, me menait assez souvent aux Français, et, pendant plusieurs années, je n'entrais pas dans la salle qu'il ne me prît un frisson de plaisir. Molière et La Fontaine me paraissaient et me paraissent encore les hommes les plus rares et les plus sublimes peintres de la nature. La gaieté inépuisable avec laquelle j'eus le bonheur de naître est peut-être la cause de mon idolâtrie presque exclusive pour eux. Ce fut sans doute cette même gaieté qui me fit me passionner dans mon adolescence pour le genre du vaudeville, si fort analogue à mon caractère. La Fontaine et Marot, Chapelle et Rabelais, qui tiennent quelque chose de ce

genre naïf et gaillard, ne sortaient pas de mes mains, je les lisais et je les relisais encore. J'avais un peu de voix, je chantais continuellement, et je jouais assez comiquement les chansons dllaguenier, que je connus à quinze ou seize ans chez mon oncle Roussel. A dix-sept ans, je connus plus particulièrement Gallet, avec lequel je fus lié pendant plusieurs années. J'aimais à la folie ses couplets naïfs et piquants. Ce fut chez Gallet que je rencontrai Panard, suivant moi, le dieu du vaudeville*. »

C'est à Collé que Ton doit le plus de détails sur Gallet, cet épicier grivois, jovial et banqueroutier; singulier mélange que le commerce rendit fripon, dont son insouciance lit un chansonnier de talent, et qui, accablé par trois maladies mortelles, composait encore des chansons libertines, et éclata de rire au nez de la mort. » J'ai vu un homme qui mourait ferme, » dit Collé, qui assista à ses derniers moments.

Vers dix-sept ans. Collé entra chez un procureur, où il passa peu de temps. Cela é(|uivalait à ce ([ue Ton appelle de nos jours faire son droit. Lié dès ce moment avec Crébillon le fils, Piron, Saurin, caractères enjoués, esprits mordants, humeurs joyeuses, qui ne pouvaient déployer leur naturel ou donner cours à leur gaieté que dans le complet abandon de Tintimité, Collé devint un des fondateurs de la fameuse société du Caveau^ interrompue, reprise, désorganisée et reconstruite tant de fois. Lui et ses compagnons, Gres-

1. Notice en tête du Journal historique, 3 vol. iii-8o. Paris, 1809, de rimprimerie bibliographique.

9G LITTÉRATURE, set, Gentil-Bernard, La Bruère, Jelyotte, se réunis ^ saient chez Landel, traiteur, qui demeurait rue de Bucy dans une véritable cave, là où se trouve encore de nos jours le Café de France, Tout en chantant, en se lisant leurs œuvres, én les louant ou les critiquant d'un mot que l'envie ne paraît pas avoir jamais envenimé, les membres du Caveau étaient fort chatouilleux sur les lois de Fhonneur. Gallet en fit la triste expérience. Convaincu d'avoir prêté à la petite semaine et d'avoir détourné les fonds de Tassociation, il reçut un billet ainsi conçu : (f Monsieur Gallet est prié de dîner tous les dimanches partout ailleurs qu'au Caveau, » Ce fut Crébillonle fils qui rédigea cette singulière invitation.

A la même époque, vers 1730, c'est-à-dire de vingt à vingt-cinq ans. Collé soupait assez régulièrement chez l'ancienne maîtresse du cardinal* Dubois, madame de Tencin, femme intrigante, active, spirituelle, et qui, ne pouvant plus pêcher dans l'eau trouble de la politique, s'était tournée du côté des lettres et du bel esprit. Elle recevait une société d'hommes de lettres qu'elle appelait ses bêles,, et à qui elle donnait tous les ans deux aunes de velours pour se faire une culotte. Tout le monde passait par son salon; mais peu y sont demeurés aussi longtemps que Fontenelle, et les rares fidèles qui lui sont restés donnent plutôt l'idée de la licence de son esprit que de la délicatesse de son goût. On faisait alors des amphigouris, comme cent ans plus tôt on avait fait des portraits. Collé, qui depuis quelque temps mêlait au vin du Caveau Teau

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de rHypocrène, et qui, par la tournure de son esprit, saisissait promptement le côté exagéré ou plaisant des choses ou des sentiments, fit son amphigouri comme tout le monde. Il le lut un soir chez madame de Tencin, et tout Paiis le répéta le lendemain. Le voici :

Qu'il est beau de se défendre

Quand le cœur n'est pas rendu!

Mais q»)'il est fâcheux de se rendre Quand le bonheur est suspendu.

Par un discours habile et tendre Égarez un cœur éperdu; Souvent par un malentendu L'amant adroit se fait entendre.

Fontenelle assistait à cette lecture. Il y prête une oreille attentive, et, afin de mieux comprendre, prir^ Collé de répéter.

— Eh! grosse béte, lui dit madame de Tencin, ne vois -tu pas que c'est du galimatias!

— Ma foi, répondit l'académicien, il ressemble fort à tout ce que les poètes viennent lire ici : il n'est pas surprenant que je me sois trompé.

Ce succès de salon mit Collé en verve. Il composa plusieurs pièces dont la richesse de rimes et les rapprochements barocpies ne font même pas supporter la lecture. Il fit même une espèce de parodie tragique en un acte {Cocatrix, 1731), qui est le chef-d'œuvre de ce genre puéril et misérable : u L'amphigouri, comme on sait, n'est qu'un galimatias rimé très-richement. J'ai fait beaucoup trop de couplets dans ce genre mé-

prisable. Je les regarde tous comme mes delictajuventutis^. »

C'est à ce moment de sa vie que se rapporte une aventure joviale racontée parRigoley de Juvigny dans sa Vie de Piron et que nous n'aurons garde d'oublier

C'était au mois de mars 1731. Collé, Gallet et Piron avaient joyeusement soupé chez madame de Tencin. Ils reconduisaient ce dernier à une heure assez avancée de la nuit, lorsque, arrivés sur le quai des Orfévres, ils rencontrèrent le guet faisant sa ronde. Animés par le vin, ils avaient dépouillé Piron d'un bel habit neuf, dans la crainte des voleurs, disaient-ils, et le poursuivaient en riant, tandis que l'auteur de la Métronianie se sauvait à moitié en criant au voleur. C'était une bonne prise pour le guet. Il ne la laissa pas échapper, arrêta, malgré leurs dénégations, voleurs et volé, et les conduisit chez le commissaire du quartier. L'aventure prenait un tour que leur esprit ne pouvait redouter. Le commissaire était couché, et, en son absence, nos trois tapageurs sont interrogés par le greffier, espèce de machine à procès-verbaux.

Le sergent du guet fait son rapport. Piron l'interrompt et raconte l'histoire véritable. Le secrétaire nie la vérité du fait, et se met en devoir de dresser procès-verbal.

— Comme il vous plaira, lui dit Piron ; si vous voulez, je vais le mettre en vers. Ce sera curieux.

1. Note du troisième volume de son Théâtre de société. Paris,

— Pas tant de verbiage! répond le greffier. Procédons. Votre nom?

— Le vôtre?

— Ah! vous raillez la justice! Savez-vous l)ien que je pourrais vous mener loin? Vos façons d'agir ressemblent à de la rébellion, monsieur... Vous dites?

— Piron.

— Monsieur Piron. Vous faites?

— Des vers.

— Ilein?... Approchez-vous, j'ai Toreille un peu dure.

— Ce n'est pourtant pas faute de les avoir longues, murmura Piron.

— Continuons. Vous faites?

— Je fais des vers.

— Des verres à bouteille?

— Non, monsieur le secrétaire; de ceux-h\ j'en casse quand ils sont vides, mais je n'en fais pas.

— Alors expliquez-vous.

— Ce sont des vers poétiques (|ue je fais. Des lignes inégales que j'assemble deux à deux et dont le dernier mot se ressemble.

— Des vers ! répète le greffier. Ce n'est point là une profession. Vous moquez-vous de moi?

— Je ne me moque point. Je fais des vers, et, pour vous le prouver, j'en vais faire tout à l'heure pour ou contre vous, à votre choix.

— Cela suffit. A vous, monsieur. Votre nom?

— Gallet.

— Votre profession ?

— Je fais des chansons.

— Monsieur, dit le greffier qui se croit le jouet d'une mystification, vos railleries nVirrilent; prenezy garde^ je vais aller réveiller M. le commissaire.

— Par grâce, ne troublez point son repos, répond Gallet, nous perdrions sans doute au change. Vous valez à vous seul tous les commissaires du monde. Peste! monsieur le greffier, je vous fais mon compliment; les hommes comme vous sont rares. Au reste, rien n'est plus vrai, je fais des chansons. Écoutez plutôt :

Daphnis m'aimait,

Le disait Si joliment, Qu'il me plaisait Infiniment.

Vous le voyez, les preuves, pour être légères, n'en sont pas moins accablantes. Je suis réellement chansonnier, et, de plus, marchand épicier rue de la Truanderie, pour vous servir, monsieur le greffier.

A peine a-t-il fini, que Collé, pour ne pas laisser de répit à leur victime, se présente.

— Votre nom?

— Je suis Collé.

— Pas encore; mais vous le serez tout à fheure, répond le secrétaire en interrogeant du regard le guet sur l'effet de ce plat calembour.

— Monsieur le greffier aime à rire ; mais son esprit porte à faux. Je ify puis rien; je m'appelle réellement Collé, Charles Collé; je demeure paroisse Saint-Eus-

CHARLES COLLÉ. 05 taclie, rue du Jour. Ma profession est celle do ne rien faire, dont ma famille eiu'age. Lorsque les couplets de monsieur sont bons, je les chante. Écoutez bien :

Avoir dans sa cave profonde Vins excellents en quantité, Faire l'amour, boire à la ronde, Est la seule félicité.

H n'est pas de vrais biens en ce mon<le Sans vin, sans amour, sans ^,^aité.

Lorsque les vers de monsieur sont bons, je les déclame.

Et, prenant une pose tragique, il hurle :

J'ai tout dit, tout, sei^^nenr, cela doit vous suffire; Qu'on me traîne à la mort, je n'ai [)lus rien à dire.

En achevant ces mots, Collé s'avance vers le guet, témoin muet mais non impassible de la scène, et riant à gorge déployée de ce burlesque interrogatoire.

Seul, loin de rire, pâlissant de colère, ne sachant plus où donner de la téte en piésence de ces mysliticateurs sérieux, le greffier devient furieux, se lève et court chercher le commissaire.

— Eh! monsieur, ne nous perdez pas, lui crie Piron en lui décochant un dernier trait, nous sommes des fils de famille. La cour nous réclamera.

Le commissaire était précisément le frère de Lafosse, lauteur do Manlius. Plus lettré que son greffier, il reconnut vite à qui il avait affaire; et, après avoir recommandé aux trois amis d'être à l'avenir moins

bruyants, les renvoya, laissant son secrétaire, ébahi et berné, adresser au lieutenant général de police un rapport dont ce magistrat s'égaya beaucoup le lendemain avec Piron lui-même.

Enfin l'on trouve dans les Mémoires de Marmontel le document suivant sur les relations et la manière de vivre du chansonnier à cette époque : « Le dîner le plus libre et le plus licencieux de tous était celui que donnait toutes les semaines un fermier général nommé Pelletier (qui depuis épousa la sœur de Collé) à huit ou dix garçons, tous amis de la joie. A ce dîner, les têtes les plus folles étaient Collé et Crébillon le fils. C'était entre eux un assaut d'excellentes plaisanteries, et se mêlait du combat qui voulait. Le personnel n'y était jamais atteint; l'amour-propre du bel esprit y était seul attaqué, mais il l'était sans ménagement, et il fallait s'en détacher et le sacrifier en entrant dans la lice. Collé y était brillant au delà de toute expression, et Crébillon, son adversaire, avait surtout l'adresse de l'animer en l'agaçant. Jamais la verve et la gaieté ne furent d'une chaleur si continue et si féconde. Je ne saurais plus dire de quoi nous riions tant; mais je sais bien qu'à tout propos il nous faisait tous rire aux larmes. Tout devenait comique ou plaisant dans sa tête lorsqu'elle était exaltée. Il est vrai qu'il manquait souvent à la décence; mais à ce dîner on n'était pas excessivement sévère sur ce point. ^ »

En 1737, Collé, déjà connu par ses chansons'^et par

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