Ledoyea
rien, ne s''étonne de rien, n'admire rien, ne blâme rien et rapporte tout... comme un écho. Il est aussi impersonnel qu'un historien de génie, et c'est un gazetier... une cruche à anecdotes, et qui les verse avec l'impassibilité de son grès. Grille n'a pas cette froideur ; il n'a pas non plus cette originalité de platitude. Il est spirituel, un peu trop à la manière du xviii^ siècle; il fait de petits vers, il est vif, il est jugeiir^ il a enfin une personnalité qui nuance les anecdotes qu'il raconte. Il y a quelque part une Fée aux Miettes, une fille folle et charmante de la sagesse de Nodier... Grille n'est pas une bien grande fée des siennes, et cependant on les lit avec plaisir, et les rats de bibliothèque, les savants, les curieux les grignoteront peut-être en 2050 comme des friandises historiques, tombées de la table du xix^ siècle.
L'ouvrage de Léon Feiigère sur Henri Estienne est une publication d'un double intérêt, puisqu'elle renferme, à côté d'un livre nouveau, ce qu'en principe nous estimons presque autant: la réimpression d'un livre ancien. Léon Feugère, qui, par parenthèse, enseigne la rhétorique au collège Louis-le-Grand, justifie et honore sa profession par son amour et sa compétence des choses littéraires. Les divers travaux que nous devons déjà à sa plume érudite et facile attestent une sincère et courageuse aptitude à rechercher et à clarifier les sources, toujours un peu troubles, de la littérature historique. C'est un de ces esprits qui se
1 . Essai sur la vie et les ouvrages de Henri Estienne, suivi de la Conformité du langage français avec le grec; Essai sur la Typographie {Pays, 24 septembre 18u4;.
tiennent sur la frontière de la littérature proprement dite et de la philologie, mais qui entrent également dans les deux pays. Ouvrir son livre sur Henri Estienne, comme nous le faisons aujourd'hui, c'est se placer en plein xvi« siècle.
Et pourtant, malgré tout ce qui semble l'en séparer, on trouverait, en creusant, sous la préoccupation qui l'a produit, plus d'un rapport à indiquer entre les idées littéraires qui semblent n'y faire aucun bruit et les tapages politiques de notre temps. Quoique nous ne ressemblions guères aux hommes qui vivaient vers 1550 et que nous n'ayons pas dans nos chétives poitrines les gerbes de flamme qui brûlaient alors tous les esprits et tous les cœurs, nous sommes les enfants du xvi^ siècle bien plus qu'on ne le croit, de ce siècle de la discussion, de l'émancipation de l'esprit humain, de sa réaction indignée contre la tradition de l'autorité, toutes choses, hélas! dont nous avons l'orgueil encore! Qui sait? l'admiration que nous avons montrée depuis 1830, même littérairement, au xvi* siècle n'est peut-être que la piété filiale des évolutions. Homme de son temps et, il faut bien le dire, de sa fonction, Feugère n'a pas choisi par simple caprice d'intelligence cette vie d'Henri Estienne pour nous la raconter et cet ouvrage de la Conformité du langage français avec le grec (1) pour nous en donner une édi-