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tion qu'on ne lui demandait pas. Il a eu ses raisons sans doute, mais, quel qu'ait été son dessein, il a glissé sur la pente où la pensée contemporaine glisse encore et continue de s'égarer... La question de la Renaissance, — cette question qui est partout à cette heure, dans l'enseignement, dans l'art, dans la philosophie et dans les mœurs, — la question de la Renaissance est au fond de son livre ; elle y sommeille, mais elle y est. En vain s'y trouve-t-elle recouverte par une impartialité apparente et le calme de la pensée ; en vain s'y dissimule-t-elle assez naturellement sous un grand nombre de détails purement bibliographiques et personnels, il ne faut pas des yeux de lynx pour bien l'y voir. Et, en effet, qu'est-ce que cet Henri Estienne dont Feugère se fait aujourd'hui l'éditeur et le biographe, si ce n'est pas essentiellement l'homme de la Renaissance, ayant toutes les opinions, les erreurs, les passions, les amours et les haines de cette Renaissance, qui disait « Racal » au vieux catholicisme de nos pères, en s'asseyant sur le cadavre galvanisé d'une antiquité fraîchement déterrée? Et qu'est ce livre de la Conformité du langage français avec le grec, sinon, sous la forme la plus innocente, car elle est la plus superficielle, la preuve, essayée vainement par un érudit, de cette origine et de cette descendance que les païens de la Renaissance ont toujours cherché à établir entre le monde moderne et l'antiquité ? Ouil telle est — qu'il le sache ou bien qu'il l'ignore
— la tendance du livre de Feugère. Ce livre, dont le but était simplementlittéraire, incline, parle fait, à une conclusion philosophique que l'auteur semble avoir redoutée, mais qu'il ne saurait éviter. Elle le menace et l'atteint, malgré ses efforts pour s'y soustraire. Il est évident, en effet, pour tous ceux qui savent mesurer la portée d'un livre à travers les précautions qui l'enveloppent ou le scepticisme qui l'énervé, qu'on peut déduire de la vie d'Henri Estienne des conclusions qui ne sont peut-être pas dans la pensée de son biographe, mais qui, pour n'en avoir pas été nettement et explicitement rejetées, doivent se retourner contre lui. Selon nous, il est impossible aujourd'hui, sous peine de rétrécissement d'intelligence, à un écrivain qui sent son sujet, de se montrer exclusivement littéraire quand il s'agit de la littérature du xvi^ siècle. Dès qu'on a jeté les yeux sur cette période de notre histoire, le xvi° siècle apparaît comme un coup mortel porté par l'effort des temps et des esprits au Christianisme et à l'austère et douce civilisation chrétienne, ou comme l'impuissance démontrée de les frapper mortellement l'un et l'autre avec des armes empruntées à l'Antiquité. Quand la question est ainsi posée, et elle l'est par la nature des choses, il n'est pas permis de rester froid, de tenir en suspens la décision de sa pensée et de jouer à une impartialité supérieure qui ne serait que l'impartialité de l'embarras. Eh bien, Léon Feugère, qui est un homme d'esprit
et un homme renseigné, a cependant, pour une raison qu'il sait mieux que nous, affecté, dans sa biographie d'Henri Estienne, une modération qui ressemble beaucoup au faux air de l'indifférence, et il a abandonné, pour les plus minces considérations littéraires, toutes les graves questions que la Renaissance et le xvr siècle ont soulevées et que voilà, après plus de deux siècles, pendantes et menaçantes encore ! Derrière cet Henri Estienne, qu'il suit pas à pas dans ses voyages et dans ses travaux, il n'a pas mis la société du XVI® siècle pour la peindre ou pour la juger. Là où il fallait plonger la main dans les entrailles d'une époque qui se convulsait sous l'influence de doctrines nouvelles et puissantes^ il n'a su mettre qu'un doigt curieux entre les pages de ces livres que l'on commençait d'éditer alors, on dirait presque avec fureur. Est-ce l'absence du regard ou le manque de hardiesse? Toujours est-il que ce reproche que la critique est en droit d'adresser à Feugère, et qu'elle ne lui ménagera pas, implique la condamnation d'un livre qui pouvait, avec les connaissances multipliées de l'auteur, être une œuvre historique, importante et forte, et qui, dédoublée des doctrines qui sontl'àme orageuse de la littérature au xvr siècle, tombe à n'être plus qu'une critique de lexicographe et un maigre travail de grammairien !
Le livre de Léon Feugère sur Henri Estienne nous conduit tout naturellement à signaler le volume qu'Ambroise-Firmin Didot a fait paraître sous le trop modeste titre d'Essai sur la Typographie. Cet essai, en effet, ressemble beaucoup à une chose complète. Henri Estienne et sa famille y occupent la place qui leur est due, et Didot a même poussé le soin du biographe jusqu'à joindre à la notice consacrée à ces célèbres imprimeurs un curieux tableau généalogique de leur race, originaire de Provence, lequel tableau s'ouvre, en 1270, à Pierre Estienne, premier du nom, seigneur de Lambesc, et se ferme, en 1806, à Paul II Etienne, directeur des presses mécaniques chez Fauteur de l'écrit que nous annonçons. Extrait du tome XVI de V Encyclopédie moderne^ dont Didot est rame et la main et dont nous parlerons un jour quand il s'agira de la juger dans son ensemble, cet Essai sur la Typographie, qui forme un volume de près de quatre cents pages sur deux colonnes, est un livre spécial qui embrasse sous toutes ses faces Fart dont il traite. Didot, obligé parle nom qu'il porte, — comme Fêtait la noblesse autrefois, — a condensé en ce volume, d'un caractère fin, mais étincelant de netteté et de précision, une science profonde et un détail immense. Il nous a donné la substance d'une histoire de la typographie avant et depuis Gutenberg. Il en a
étudié les procédés chez tous les peuples, même en Chine, même en Australie. Rien n'a échappé à son coup d'œil et à l'inquiétude de sarecherche. Choses du métier, bibliographie, critique aiguisée d'érudition, vies des hommes illustres ou considérables dans l'art dont il raconte les développements et les découvertes, tout se trouve donc dans cette forte brochure, qui n'est pas seulement l'histoire des faits, mais, de plus, l'exposé fidèle des diverses législations qui ont, principalement en France, régi l'imprimerie, ce grand domaine matériel et intellectuel de l'État.
Assurément il n'y aurait qu'à louer dans ce patient et consciencieux travail, si l'on ne regardait qu'à l'étendue des connaissances et au fond des choses. Mais le fond des choses n'est pas tout quand on fait un livre. Il y a de plus l'intérêt de la pensée qu'on met en lumière ou des connaissances qu'on possède et qu'on a pour devoir de propager ; or, c'est là précisément ce que Didot a perdu de vue. La forme de son livre, — et c'est la seule critique que nous nous permettrons, — la forme de son livre ne popularisera pas beaucoup les rares connaissances qu'il révèle. Sous la pression de tant de détails, elle prend l'aspect d'une vaste nomenclature, abordable, sans doute, à lénergique personnalité des gens spéciaux qui cherchent les informations dont ils ont besoin à travers toutes les broussailles, mais elle doit, par son continuel entassement et par sa sécheresse, repousser
cette masse flottante de lecteurs qui, en fin de compte, est le véritable public. Puisque Didot, qui est écrivain et dont la plume expérimentée a des qualités de correction, de clarté et parfois d'élégance que nous aimons à reconnaître, trouvait utile de publier, en dehors du cadre de son dictionnaire, un Essai sur la Typographie^ i\ devait vouloir assurer par tous les moyens dont un auteur dispose le succès possible de cet essai. Puisqu'il le détachait du travail collectif dans lequel il était placé, l'auteur de l'essai devait, ce nous semble, en modifier les formes. premières et répandre dans ce squelette étiquetédedictionnaire, auquel il ne manque, il est vrai, ni une articulation ni un os, la chair, le mouvement et la chaleur d'un livre intéressant et animé Voilà ce qu'il a oublié de faire. Il s'est contenté de la reproduction matérielle de sa pensée, ce qui est par trop typographique, et il a cru (l'aura-t-il cru?) que cela suffisait pour un livre. Erreur profonde, que l'expérience lui démontrera! Quand un écrivain comme Ambroise-Firmin Didot, qui pouvait mettre dans un écrit la plénitude et l'agrément sans lesquels toute l'érudition de la terre ne vaut pas une pincée de cendres de papyrus, ne produit, en réalité, qu'une œuvre d'érudition, maniable seulement aux savants et aux esprits spéciaux, tant elle est hérissée de citations et de textes, il court grand risque d'être traité, malgré le mérite de ses renseignements, comme le porc-épic de sa propre science... On n'y touchera pasi
Il y a plus de dix ans, sauf erreur, que ce livre singulier parut. Qui s'en aperçut alors? Quelques-uns de ces esprits qui sentent le style se récrièrent, dans le premier mouvement d'une sensation très vive, mais ce fut tout. On n'en parla plus. Le public n'avait absolument rien entendu. L'auteur, homme du monde et d'action, cela se devinait dans son livre, écrit d'une plume fringante comme une cravache, — la cravache qu'il portait aux Gardes du corps dont il eut l'honneur de faire partie, — l'auteur vit son malheur avec le sang-froid d'un homme de talent qui n'ignore pas que
1. La Chiromancie, science de la main, ou art de reconnaître les tendances de VintelUgence par les formes de la main {Pays, i août 1856).
le succès ne prouve rien de plus que le succès, — un hasard dans la vie! Spirituel comme il l'était, homme d'aperçu, distingué, sagace, amoureux des idées qu'il poursuit, mais aimé des images qui lui viennent, il pouvait recommencer une autre campagne contre la fortune littéraire, écrire un autre livre, ramener au premier par le second. Il ne le voulut pas, ou peutêtre ne le put-il point. Les talents très piquants sont, en général, peu féconds. Il est des esprits bien autrement exquis que celui du capitaine d'Arpentign y (celui de Joubert, par exemple), qui manquent profondément de fécondité. Après un long silence d'une résignation presque dédaigneuse, le capitaine d'Arpentigny réimprime son livre oublié et le présente de nouveau au public, avec le calme d'un homme qui sait ce qu'on lui a refusé une première fois et qui a le droit d'insister pour qu'enfin on le prenne! Nous aimons cette fierté. Nous aimons cet impassible joueur qui rejoue la carte sur laquelle il a. perdu, et nous nous demandons avec intérêt : A présent, gagnera- 1-il?...
Mais, s'il perd encore la partie, il faut au moins que la Critique, qui aime le talent partout oii il est et qui doit le montrer aux autres, sous peine de n'être qu'une grande sotte à vue basse, il faut que la Critique dise bien haut que la carte était belle et qu'il n'y avait ni obstination, ni infatuation, ni même présomption à la jouer. Quelles que soient les idées générales aux-
quelles l'auteur de ce livre spécial rattache ses curieuses observations de détail, c'est, après tout, un écrivain de race et d'étude. Il a du style deux fois: — il en a de spontanéité; il en a aussi de réflexion. Il manie la langue avec une élégance forte et travaillée, et il lui communique l'éclat concentré d'une pensée souvent profonde, creusée toujours. Les écrivains audessus du métier, les écrivains de phrase apprise, ne sont pas déjà si communs au xix^ siècle pour qu'on oublie de signaler un homme qui a un style à lui, brillant et solide. Qui a style a personnalité.
Celui du capitaine d'Arpentigny, qui s'appelle toujours capitaine et qui a bien raison, a été, par une de ces contradictions qui existent souvent entre nos instincts et notre métaphysique, mis au service d'une philosophie très peu militaire et qu'on regrette de rencontrer sous une plume qui a la beauté mâle d'une arme. Mais, comme l'auteur, ce style n'en est pas moins resté capitaine, et toute cette philosophie énervante n'a pu ni le dégrader ni même l'afTaiblir.
Le capitaine d'Arpentigny est le Lavater de la main humaine. Lavater était presque un génie ; il est venu le premier. D'Arpentigny n'est venu que le second. Et quand nous disons le second, nous sommes
bien honnête. Gall et Spurzheim sont aussi les devanciers de d'Arpentigny. Que ce soient les lignes de la face, ou les protubérances du crâne, ou la conformation de la main dont il soit question pour expliquer rhomme, son génie, son caractère, sa nature et sa destinée, c'est toujours la même induction physiologique que l'on fait, c'est le même procédé qu'on emploie, c'est la même idée qu'on affirme. D'Arpentigny, qui ne répète point les observations des autres s'il en répète les procédés, a pris la main comme l'expression résumante de l'homme tout entier ; mais avec les ressources variées de son esprit, avec le sentiment des analogies, qui est en lui à une haute puissance, il aurait pu tout aussi bien prendre le pied, et pas de doute qu'il ne nous eût dit, à propos du pied comme à propos de la main, une foule de choses vraies et charmantes. Tout ce qui se voit de l'homme, en effet, est un jour sur l'homme. Tous ses organes, toutes ses manifestations l'attestent et déposent de lui dans sa variété particulière, dans son genre d'individualité. C'est là une vérité presque vulgaire. Mais affirmer que tel organe plutôt que tel autre donne la solution du problème et la donne intégrale, ainsi que Lavater et Gall l'oat affirmé, c'est là le système dans sa prétention absolue, qui veut être le dégagement d'une loi. Or, d'Arpentigny l'avoue luimême, la physiologie n'est pas une science constituée- Une induction physiologique ne sort donc pas de
Tordre des faits. L'explication qu'à son tour il essaie de donner de l'homme manque nécessairement de rigueur scientifique, et son livre, avortant au- système, n'a plus que la valeur flottante d'un aperçu.
Et il le sent si bien, cet esprit positif au fond, qui arrache un si riche lambeau de bon sens à la philosophie contemporaine dont il est féru, que, malgré sa tendance à généraliser, malgré les catégories qu'il dresse des différentes formes de la main correspondant aux différentes spécialités de l'intelligence, il n'ose pas donner à son livre un autre nom que celui d'aperçu, et qu'il dit dans l'introduction, avec une modestie anti-philosophique : « Qui n'a lu Gall et ses adeptes enthousiastes, les phrénologistes? Mais leur étude est épineuse et leurs conclusions souvent contradictoires. Qui n'a lu Lavater et les autres physiolognomonistes? Mais leurs indications sont vagues dans leur apparente précision, et leurs décisions souvent trompeuses. Cependant, une théorie aidant à l'autre, la physiologie a fait un pas. Ainsi la lumière s'accroît dans la crypte à mesure qu'une lampe de plus est allumée sous ses voûtes. Encore une découverte, et 'peut-être cette science atteindra-t-elle un degré suffisant^ sinon complet, de certitude. Or, les signes indicateurs de nos entraînements et de nos instincts, que Gall a vus dans les protubérances du crâne et Lavater dans les traits de la physionomie, je crois les avoir trouvés — non pas tous, mais ceux
qui ont trait à rintelligence, — dans les formes de la main... » Posé et annoncé dans de tels termes, le livre de d'Arpentigny est certainement acceptable, et il n'est pas nécessaire de recommencer, contre des prétentions qui n'existent pas, le travail terrible que le philosophe Hamilton fit un jour, dans VEdinburgh- Review, contre Gall. D'Arpentigny n'a pas le dogmatisme qui appelle l'exécution de l'erreur. Son livre, cependant, n'est pas un livre de pure fantaisie. Évidemment il croit à la série des observations qu'il a généralisées, mais il y croit avec les réserves d'un esprit qui prévoit très bien contre quelle objection fondamentale son château de cartes d'analogies peut se heurter et s'écrouler. Dans un tel état de choses, la Critique n'a donc pas à se préoccuper des probabilités d'une thèse qui perd son caractère en perdant sa rigueur. Elle n'a plus à juger que de l'art avec lequel l'auteur de la Chiromancie ou la science de la main (1) a fait un livre d'analogies étincelant de rapprochements ingénieux, inattendus, saisissants, où la forme didactique, cette forme d'un ennui affreux, est sauvée par la qualité de l'esprit de l'auteur, dont l'expression ne faiblit jamais et qui couvre toutes les aridités et tous les pédantismes de la nomenclature avec le luxe des élégances les plus charmantes, les plus cavalières et les plus lestes!