Poulet-Malassis
les circonstances comme elles ont Fart d'en profiter, Raousset serait dans Topinion un grand homme comme il l'est pour nous... N'est-on pas potentiellement un grand homme quand on a une grande âme, et d'ailleurs qui niera que le vainqueur d'Hermosillo n'ait agi? Mais les circonstances ne se créent point. « Elles font le génie », disait un grand génie, qui s'est donné un démenti à lui-même en étant plus grand dans la défaite que dans la victoire. Frédéric de Prusse connaissait une majesté plus grande que la sienne : c'était Sa Majesté le hasard. Lisez cette histoire, belle jusqu'aux larmes ! Raousset, dans la conduite de ses plans, n'a commis ni faute d'attention, ni faute d'intelligence, ni faute de justice. Il a toujours été égal à lui-même. Après avoir merveilleusement commencé, il a tragiquement fini, d'une mort sublime, mais inutile.' Il n'a pas réussi... parce qu'il n'a pas réussi! Cette explication qui n'est que le pléonasme de l'ignorance, et que l'homme jette à l'événement lorsqu'il ne le comprend plus.
Oui ! les faits de cette histoire sont beaux jusqu'aux larmes, et quand on les lit dans Raousset lui-même, ils doivent écraser tout autre historien. C'est la raison,
sans doute, qui explique Tabandon familier de la notice d'Henry de la Madelène, lequel s'est contenté de nous raconter son héros dans un style rapide et quelquefois un peu saccadé, mais qui va de verve et rencontre çà et là des touches limpides. De la Madelètie a de la facilité dans le talent. N'en aurait-il pas trop?... Ce qu'il fallait à ce pauvre Raousset, qui n'aura qu'une médaille dans 1 histoire, c'était au moins un bronze bien marqué. Il fallait appuyer patiemment, tendrement, longuement, pour les faire mieux voir, sur toutes les lignes de ce profil si fier, de cette tête ardente, énergique et fatale. Delà Madelène s'est hâté. Avait-il peur d'être devancé dans son œuvre par quelque œuvre rivale ?... La biographie nous dévore, et une biographie comme celle du comte Gaston de Raousset-Boulbon, Théroïsme des hommes n'en donne pas l'occasion tous les jours !
Quoi qu'il en soit, c'est une biographie à la manière des temps actuels bien plus qu'une vie historique composée, profonde et sévère. C'est plus un portefeuille ouvert, des documents très intéressants, souvent très pathétiques, répandus dans des pages aisées et volantes, que l'histoire du comte de Raousset comme l'imagination l'exige. Pour bien raconter cette brûlante existence, si vite foudroyée, il semble qu'on aurait besoin du sentiment du poète qui a écrit les poèmes les plus chers à l'imagination contemporaine. 11 y a, en effet, quelque chose de byronien dans la des-
tinée de Raousset ; mais il est plus beau, plus simple et plus pur que tous les héros de Byron. Il n'est point drapé comme eux. Il n'a ni le spleen de l'orgueil ni le cant du vice. Il n'est pas sombre et solitaire, — alone ! Il est cordial, il est sympathique. Il a une patrie, il aime mieux tout perdre, il aime mieux périr, que de se dénationaliser, comme le lui proposait le gouvernement mexicain. Il a bien sur le front un reflet de la féodalité qui n'est plus ! Il a bien la fierté romanesque des Conrad et des Lara! Mais c'est un chrétien et non pas un giaour, un chrétien profond, resté tel dans les abîmes de son être, — dans le cours de son sang, — par delà et par-dessous tous les doutes, toutes les mauvaises pensées, toutes les tentations du xix** siècle ; c'est un chrétien naïf de foi, qui écrit à son frère, avant de mourir comme il convient, disait-il, à un gentilhomme : « Le curé de Guaymas sort d'ici : c'est un « homme intelligent et doux, un homme comme il en a faut pour adoucir ce qu'il y a de trop léonin et d'in- « dompté en moi. Je suis à cette heure en capilla, « Après demain matin, je verrai flamber la dernière « capsule et brûler la dernière cartouche. Mes der- « nières heures ne devaient être que calmes, et, grâce u à cet excellent prêtre, je vois qu'elles vont être « douces. Mon cœur se rouvre aux idées religieuses de « ma jeunesse, et je vais à la mort comme à une fête. « Si le Père Deschamps était à Avignon, écris-lui de « ma part, je suis sûr que tu le combleras de joie. Si
« les enfants tombaient quelque jour dans les idées a ridiculement irréligieuses que j'ai eues quelque- « fois moi-même, fais-leur lire cette lettre et dis-leur « que l'oncle Gaston qui, plein de vie, de force et de « raison, esl mort entre les mains d'un prêtre, était « cependant un homme intrépide... » Comparez en beauté morale, et même en beauté dramatique, la mort de Raousset à celle de Lara, et vous verrez si la vérité historique n'est pas plus grande que l'invention du grand poète !
Ce qui vit, ce qui éclate, sourit, s'impatiente, ronge son frein, traverse tous les milieux, mais reste inaliénable chez Raousset, est un sentiment inconnu aux plus imposants héros de lord Byron : c'est le sentiment de l'honnête homme, c'est ce cœur de vieille roche d'où l'honneur jaillit comme une source ! Les brigands mexicains qui, de son vivant, osaient l'appeler « le Pirate » (et il faut dire que le gouvernement qui l'a tué a eu la pudeur, dans sa sentence de mort, de ne pas l'appeler de ce nom), les brigands mexicains savaient bien que, pour cacher leur perfidie, il était nécessaire de lui donner juste le nom qui calomniait sa loyauté. Mais qu'on lise ses admirables lettres, qu'on lise les notes qu'y a attachées de la Madelène, et l'on reconnaîtra que le fond du caractère de Raousset-Boulbon fut la probité, — une probité chevaleresque, immense, étendue sur toutes les relations delà vie. Il a préféré toujours l'intérêt des autres au
sien propre. Il n'y a que son honneur qu'il ait mis au-dessus de ces intérêts I Je l'ai dit : il pouvait être Clive ; il n'eût jamais été Hastings ! Il ne se fit envahisseur, il ne songea à être conquérant qu'à la dernière extrémité, quand on l'eut indignement trompé et que tout fût décidément perdu si le lion enfin ne s'éveillait pas ! Il ne conspira contre Santa-Anna que quand le général, comme il l'écrit lui-même, Veut mis au nombre de ses ennemis: « Conspirer avec eux, m'unir à eux pour le renverser, c'est mon droit! — ajoute-t-il. — La légation de France a été jouée comme moi par le général Santa-Anna. Or je ne suis pas de ceux qui plient sous une insulte... » Enfin, quand, pour la dernière fois, il courut aux armes, il vint partager le péril de ses compagnons encore plus que le leur prescrire, et il laissa le commandement qu'on lui décernait à ceux qui l'avaient, imprudence de générosité et de délicatesse qui fut peut-être sa seule faute, car le chef auquel il laissa le commandement se fit battre, et Raousset fut pris. Traduit devant un conseil de guerre, il ne chargea point ses compagnons, mais fut accusé et chargé par eux pour sauver leur vie, — plus tué par cela que par les balles, trahi par des amis, chose plus cruelle que d'être fusillé !
Toute cette partie de l'histoire du comte Gaston de Raousset est navrante et a l'intérêt passionné d'un roman magnifique et déchirant. Vus de cette hauteur,
de ces cinq années passées à chercher une fortune pour la France et pour lui, les autres détails de cette biographie paraissent insignifiants, si attachants, si curieux qu'ils puissent être, et tant on est enlevé dans une sphère supérieure à ces détails ! Qu'importe, en effet, que Raousset fût un poète, lui qui fut cinq ans la Poésie, lui dont la moustache blonde faisait trembler les hommes du Mexique et rêver ses femmes, alors que les plus belles quittaient leurs mères pour venir sous sa tente et disaient de lui à leurs compatriotes irrités : « Si, quiero el conde^ y lo quiero con amor I )) Qu'importe qu'il eût pu être comme nous, en travaillant, un écrivain, et gagner ainsi son morceau de pain et sa miette de gloire ! On a publié de lui un roman intitulé : Une conversion. Sa plus belle conversion fut de changer l'auteur en homme; car il fui un hommey comme dit Shakespeare, et la Nalure pourra s'en vanter I II fallait une époque comme la nôtre, un temps amoureux fou des mots, pour songer à introduire dans l'auréole sanglante du vainqueur d'Hermosillo et du condamné de Guaymas l'auréole, si pâle à côté, d'un talent littéraire réel, mais qui ne trouva sa sincérité et sa plénitude que dans les lettres où l'observateur politique, l'homme d'intuition et d'exécution, le lutteur contre la difficulté, dominent tout ! C'est toujours dans leurs correspondances qu'on doit chercher les hommes, même ceux qui, par état et nécessité, font des livres. Mais cela est surtout vrai
des hommes d'action, qui crient sur le cœur d'un ami, dans leurs lettres, quand Faction impossible ou empêchée ne les révèle plus. Gaston de Raousset est tout dans sa correspondance. Il y est fulminant de talent, d'expression, — cent fois plus écrivain, dans sa spontanéité fougueuse, que ceux qui font métier, marchandise de littérature. Était-ce bien la peine de le chercher ailleurs?... Aller le prendre dans les élucubrations risquées de sa jeunesse, quand toutes les jeunesses de ce temps écrivassier et uniforme ont la plume à la main, c'est peut-être trouver les vestiges d'un poète mort dans son germe, mais ce n.'est pas toucher le vrai Gaston de Raousset-Boulbon.
Mais la Madelène, qui est de son temps, et de plus écrivain, n'a pu s'empêcher de découvrir ce petit côté de poésie et de phrase que le xix® siècle aime à choyer dans les plus mâles et les plus réels d'entre nous. Ce petit côté était dans Raousset. Il avait été poète, au sens littéraire syllabique du mot, comme il avait eu dix-huit ans. La Madelène cite quelques-uns de ses vers. Mais, pourquoi ne le dirions-nous pas? ils ne dépassent pas le niveau poétique de tous ceux qui font des vers après en avoir lu beaucoup.
Dans les rouges haillons sur ses genoux drapés,
La vieille consulta les tarots fatidiques;
Elle lut dans ma main les signes symboliques ;
Elle hocha la tête et puis elle me dit :
Ce n'est pas moi qui parle, écoute ! c'est l'esprit !
Enfant qui ne crois pas, écoute ! Quand ton heure Plaintive aura sonné comme une voix qui pleure, Lorsque tu sentiras plier ton front hardi, Lorsque tu douteras si le ciel t'a maudit, Enfant, rappelle-toi la sorcière espagnole ! Fortune, amis, jeunesse, amours, feuille qui vole Et que le temps emporte et qu'il ne rend jamais, Bientôt tu perdras tout ! Des jours que tu rêvais, Des soleils appelés par ton âme ravie, Peut-être les rayons luiront-ils sur ta vie ; Peut-être vers le soir, lorsque la trahison, La faim, la soif, le feu, le fer et le poison Se seront émoussés sur ton corps et ton âme, Alors si ton grand cœur n'a pas perdu sa flamme. Si, mille fois trompé, tu conserves ta foi, Si tu luttes encore... enfant, tu seras roi 1 Peut-être ! mais, avant, ta tête qui s'incline Aura longtemps saigné sous ton bandeau d'épine. Tu souffriras I Hélas ! chacun pourra te voir, Comme la grappe mûre et jetée au pressoir,
Foulé par le destin
Tu souffriras ! Ton or glissera dans ta main, Tu seras pauvre et seul, tu gagneras ton pain. Tes jours seront mauvais sur la rive lointaine.
Reverras-tu jamais ton antique château Et ton vieil écusson gravé sur le créneau ?
Loin, par delà les flots,
Qui sait, qui pourra dire où blanchiront tes os?
Est-ce la bête fauve ou la blanche colombe
Qui dans l'ombre des nuits visitera ta tombe ?...
On ne cite de tels vers que parce qu'ils s'appellent
La Sorcière, — parce que cet homme qui a manqué un empire se promettait Une royauté, -- parce qu'il n'a pas revu son château et que nous savons à présent 011 ses os blanchissent... Macbeth pur, tué avant la couronne, et qui n'a sur les mains que son propre sang ! On a beaucoup remarqué aussi un couplet de chanson où le mot Qu'on me fusille/ rime à Camille I Mais que seraient ces vers et ce couplet, sans cet écho réveillé d'un pressentiment sinistre qui revient les frapper et leur communique sa poésie !
Laissons ces bagatelles. La gloire de Raousset est plus haut. La Madelène est un biographe, c'est le soubassement de l'historien, et il a voulu nous tenir au courant de toute la vie de son héros, sachant Tintérêt qu'il inspire encore et cherchant à l'aviver par tous les moyens dont la biographie dispose. Il a pris Gaston de Raousset dès son enfance, — le petit loup, comme les paysans appelaient cet enfant à la tète fauve, dont la fierté sauvage s'adoucit, mais ne plia jamais. 11 nous l'a montré fuyant le château maternel à la moindre contradiction, quittant la maison des Jésuites, qu'il aimait pourtant, parce qu'on avait voulu le faire mettre à genoux un jour de punition. A vingt ans de là il refusait encore de se mettre à genoux devant la mort ! mais il ne pouvait plus s'enfuir, et il ne l'aurait pas voulu I Toute la vie de Raousset tient entre ces deux refus de se mettre à genoux, digne encadrure de son incoercible fierté !
Voilà qui valait mieux déjà que les vers de jeunesse qui, plus tard, devaient venir en cette tête plus poétique que poète. La véritable supériorité de Raousset est dans son caractère, et c'est ce qu'il faut surtout glorifier, car, au xix'^ siècle, c'est la volonté qui défaille, et les caractères sont infiniment plus rares que Tesprit. Comme la vie morale est au-dessus de la vie intellectuelle, les héros sont au-dessus des poètes, et Raousset était un héros. Il est mort jeune ; f)laignons sa mère, mais ne le plaignons pas, lui ! La mort dans la jeunesse sied aux héros. Il s'est élancé dans le séjour des bienheureux du faite de l'existence humaine, et il restera toujours jeune et fort dans la mémoire de la postérité, comme dit Gœthe, si toutefois cette postérité doit avoir pour lui une mémoire. « En effet, — continue Gœthe, — c'est dans la forme que l'homme avait en quittant la terre qu'il se promène parmi les ombres, et c'est ainsi qu'Achille se présente toujours à nous comme un jeune homme éternel. ^)
Les Oubliés et les Dédaignés (2) sont du moins de la littérature, et Charles Monselet est un talent d'un ordre fort distingué, et qui s'élèvera, nous en sommes sûrs, — qui s'est déjà élevé depuis qu'il a écrit ces livres. Mais lui, lui aussi, comme les de Goncourt, comme Capefigue, comme presque tous les écrivains actuels, il a été piqué de l'insecte du xvm^ siècle, de la tarentule de cette poussière ! Il en porte la trace même dans son talent ; mais il guérira, à force de vitalité vraie. Seulement, puisse-t-il être assez fort pour en effacer la cicatrice I II a écrit autre-
1. Les Oublies et les Dédaignés ; Portraits après décès {Pays, 4 juin 1S57 ; Nain jaune, li avril 1866).