Dentu
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C'est là, en effet, le mérite incontestable et presque rayonnant de ce livre étrange, souvent forcé, qui ne serait rien de plus qu'un livre excentrique et qui en aurait la destinée si le style n'y mettait pas son âme, et, par le plaisir qu'il nous donne, ne le tirait pas du cercle étroit de la pure curiosité littéraire. Lecapitaine d'Arpentigny peut, avec ce style-là, être chiromancien tout à son aise, il peut être nécromancien, il peut être astrologue, il peut être tout ce qu'il lui plaira. Quand on aura commencé de le lire, on le lira toujours ; mais il faut commencer. Son essai sur la Science de la main n'a forcé celle de personne. On a laissé passer, sans y regarder, toute sa philosophie de l'homme et de l'histoire. On a cru son livre superficiel, et on s'est bien trompé! Le capitaine est savant et profond. C'est un formicaleo d'idées, qui fait tomber toutes les notions et les connaissances qu'il a recueillies dans la théorie qu'il s'est creusée. Il voit tout dans la main humaine, comme Maiebranche voyait tout en Dieu. Il la décrit, il la dissèque, il l'anatomise. Il la classe en types différents, dont il fait reluire et saillir les caractères comme des bagues. Il la dénombre en mains dures, molles, élémentaires, en spatule, en mains utiles, en mains philosophiques, en mains psychiques ,"^ en mains mixtes, en mains artistico-élémentaires. L'histoire, pour lui, la vaste et complète histoire, tient toute — le croirait-on? — entre le petit doigt et le pouce des peuples, et il dépense de vraies facultés scientifiques
— de l'aveu des savants eux-mêmes — à faire la preuve approximative de sa thèse, engendrée d'Helvétius ; car Helvétius plaçait aussi la supériorité de l'homme sur les autres espèces dans la conformation de sa main. Rien dans tout cela, pour nous, cependant, n'élève le volume de d'Arpenligny au-dessus des mille autres livres dans lesquels des esprits tenaces, et menés par un seul point de vue. comme le bison par son anneau, souples d'ailleurs et puissants à trouver des rapports éloignés ou subtils, sont arrivés, avec des facultés très positives, à la chimère. D'Arpentigny pourrait aller dormir dans les catacombes oii dorment les excentriques de la bibliothèque universelle, mais, pour lui épargner ce sommeil pesant à Tamourpropre, disons qu'il est un écrivain. Prouvons que la forme de son livre mérite qu'on s'y arrête, et prenons sur elle la mesure d'un esprit que le fond de son ouvrage ne donne pas.
Nous lavons dit déjà, ce qui brille et se voit d'abord dans le style du capitaine d'Arpentigny, ce qui lui communique pour nous un charme vainqueur^ — et ce mot de romance va bien ici, — c'est le reflet militaire qu'il a gardé de sa jeunesse! Peut-être a-t il voulu
l'éteindre. Artiste en mots, qui sait donner à sa phrase tous les assouplissements et tous les enrichissements d'une étude patiente et inspirée, peut-être a-l-il voulu couvrir d'or l'éclair de l'acier? Cet homme de civilisation rafiinée et de littérature volontaire, qui, précisément dans le livre où il a cristallisé laborieusement toutes ses études, toutes ses observations, toutes ses pensées, montre, à dix reprises différentes, le mépris philosophique d'un membre du Congrès de la paix pour cette grande chose qui s'appelle la guerre, a très probablement essayé de donner à sa pensée des formes plus savantes, plus littéraires, plus mandarines ; mais il est resté, quoi qu'il ait pu faire, timbré du casque de soldat. L'élégance dans la force, qui est le caractère distinctif de sa tournure intellectuelle, il l'a, sans nul doute, acquise et développée dans sa vie aux gardes ou à l'armée, car la vie active pénètre la pensée et la trempe, et c'est un fier bonheur pour elle ! Souplesse, netteté, rapidité, légèreté altiôre, éclat mâle, musculature agile et svelte, toutes ces qualités d'Arpentigny les porte sur son style, et ce sont des qualités militaires. Il les a, elles le surmontent, elles le trahissent et le dominent malgré lui, malgré ses sympathies, malgré les notions qu'il se fait du beau littéraire, du beau politique et du beau moral! Gomme Iffland, le célèbre acteur allemand, qui, dans le Comte d'Essex^ plumait son panache, l'ex-capitaine d'Arpentigny devenu un philosophe a beau plumer le sien, il repousse,
et le voilà, ce chapeau rond de la démocratie pacifique, qui se retrouve chevaleresque comme au temps où la noble aigrette l'ombrageait ! Ce désaccord profond entre le tempérament, ou la seconde nature d'une longue habitude, et la métaphysique qu'on s'est arrangée dans l'intelligence, établit un contraste choquant entre l'esprit qui a pensé la Science de la main et le talent qui l'a écrite. Pour qui sait lire et surtout comprendre, il est évident que le plus grand ennemi que d'Arpentigny ait de son talent, c'est son esprit ; mais du moins son talent résiste ! Il est évident que l'esprit et la volonté l'entraînent dans une voie qui n'est pas la sienne. Par le relief et par le mouvement, par la sensation du pittoresque et la flamme de l'imagination, teinte de guerre depuis la jeunesse, le capitaine d'Arpentigny serait un magnifique historien militaire, et nous le croirions dans un milieu plus vrai que celui qu'il s'est choisi s'il nous écrivait quelque grand épisode de l'histoire de cet Empire pour lequel il est si dur et si injuste. Dans son livre de la Science de la mainy oh il risque des philosophies de l'histoire fondées sur des données physiologiques sans certitude, et où il nous bâtit — c'est le cas de le dire ! — une humanité pensante sur le bout du doigt, nous trouvons des pages d'une grande vie qu'il faut citer pour donner une idée de ce que la préoccupation de d'Arpentigny nous fait perdre. Voyez ce passage sur Murat :
« Murât, à la bataille de Smolensk, commandait un cofps de grosse cavalerie. Il montait un bel étalon noir plein de force et de grâce, calme, ruisselant d'or, inondé de longs crins luisants. Le roi portait un casque à cimier d'or, orné d'une aigrette blanche. Immobile, il regardait au loin, laissant dans le fourreau, d'un air d'insouciance altière, son sabre enrichi de pierreries. Tout à coup ses yeux jettent des flammes. Il se hausse sur ses étriers, et d'une voix éclatante : « Changement de direction à gauche ! — commanda-t-il. — Au galop I » Alors la terre trembla... On entendit un bruit semblable au tonnerre, et ces noirs escadrons d'où jaillissaient des éclairs, comme entraînés par cette frêle aigrette blanche, s'écoulèrent comme un torrent.
<( C'est à ce mouvement qu'on dut en partie la victoire... »
Maintenant, qu'il déclame tant qu'il voudra contre la guerre et s'enniaise de philosophie moderne, l'homme qui a écrit cette espèce de strophe, cette phrase presque plastique, ce tableau d'un si rapide mouvement et d'une si héroïque couleur, est, avant de se donner pour un Lavater de la main, un peintre militaire indestructible qui va se trouver partout : — il n'y a qu'un moment dans l'idéal, tout à l'heure dans la réalité.
« En 1823, devant Pampelune, — écrit d'Arpentigny, — l'armée espagnole dite de la Foi passait les
nuits à jouer de la guitare, à fumer des cigarettes, à psalmodier des litanies en égrenant des rosaires ; le jour, couchée sur l'herbe poudreuse, elle jasait en mangeant des ciboules ou dormait au soleil. Au vol de la mitraille, vous l'auriez vue, comme une troupe d'oies effarouchées, s'enfuir en poussant de grands cris et en injuriant les saints. En vain s'efforçait-on de la contenir : vieilles capes fauves outrageusement râpées, vieux tricornes de cuir éraillés, bérets blancs à houppes rouges, chefs sans chemise et suant sous l'oripeau, aumôniers olivâtres et desséchés, vivandières hagardes, scribes rabougris, soldats en guenilles, tout disparaissait en un moment dans un nuage de poussière. Le comte d'Espagne, qui la commandait, avouait que cette canaille, tout à la fois ardente et faible, féroce et lâche, ne pouvait être redoutable à l'ennemi que par ses rapines et son génie picaresque et bohémien. Le comte d'Espagne était lui-même un petit homme trapu, crépu, râblé, taillé en garçon boucher, très actif, très cruel, très courtois, qui saluait d'un geste fanfaron chaque éclair des canons de la place, qu'on rencontrait partout tranchant du matamore et du capitan, toujours discourant, pérorant et secouant vivement son petit panache. »
Et n'allez pas croire que l'historien qui écrit ainsi n'ait que ces deux manières de peindre ! « Telles ne furent pas, — dit-il, après avoir parlé des mains pointues, — telles ne purent être les mains du peuple roi.
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Voués à la g-uerre et au moLivement par Torganisation que leur transmirent les gens de main et les héros d'audace accourus à la voix du nourrisson de la louve d'airain, les Romains reçurent en partage le génie des arts nécessaires aux hommes d'action. Ils excellèrent dans les exercices de corps et dans le maniement des armes, dans la construction des aqueducs, des ponts, des grands chemins, des camps, des machines, des forteresses. Ils n'eurent pour la poésie qu'un goût passager et de feflet, pour les beaux arts qu'un goût de vanité, méprisant les idées spéculatives et n'ayant d'estime que pour la guerre, l'histoire, l'éloquence politique, la science du droit et les plaisirs sensuels. « Quand leurs fortes mains, qu'ils avaient tenues si longtemps appuyées sur la terre asservie, détournées enfin de leur spécialité par le spiritualisme chrétien, voulurent se lever vers le ciel, aussitôt la terre leur échappa ! »
Les portraits abondent tellement dans ce livre qu'on se demande parfois si le sujet du livre n'est pas un prétexte, une manière de vous introduire dans une galerie très intéressante et très variée. Il n'en est rien pourtant, mais à certains moments on le croirait. Dans
ces portraits de tous les genres que d'Arpentigny fait passer devant nous et où nous retrouvons cette touche particulière qu'il n'aurait point si sa main n'avait pas fait longtemps siffler une cravache ou une épée, dans ces portraits s'attestent avec éloquence toutes les qualités qui créent les grands portraitistes : la finesse des nuances, l'observation concentrée, et ce magique sentiment des analogies dont on est obligé de parler beaucoup quand on parle du capitaine d'Arpentigny, car les défauts de son esprit comme les plus brillants avantages de son talent viennent de ce sentiment puissant et dangereux :
« Chopin — dit d'Arpentigny — n'était pas de ceuxlà qui ont les nerfs en harmonie avec leur tempérament. Les siens, d'une extrême ténuité, ne répondaient pas à sa forte charpente. On eût dit une basse montée avec des cordes à violon. Aussi ne rendait-il pas les sons que les physiologistes exercés sentaient qu'il eût dû rendre. On attendait de la vigueur, de l'énergie, de la précision, et il se fondait, comme les artistes aux doigts de velours, en harmonies estompées. En proie à deux tendances qui le tiraient en sens contraire, il ne savait à laquelle entendre ; ce que son sang voulait, ses nerfs ne le voulaient pas. Il aspirait au mouvement et s'affaissait dans le repos, il appelait les coursiers et chevauchait les nuages. Il eût voulu mugir comme la tempête; mais une voix intérieure, l'éclair bleu des beaux regards, je ne sais quels appels
vers les lambrequins blasonnés de la zone héraldique, lui commandaient des chants de sotto voce. Courtois et souriant, avec une ombre dans les yeux, il était de ces créatures qu'un rien fait tressaillir. Il avait vers le monde du sein de la solitude, et vers la solitude du milieu du monde, des aspirations pleines d'espérances inquiètes, de tristesses rêveuses, de prostrations attendries, qui se reproduisent avec des grâces poétiques et chastes dans ses compositions. Mieux organisé, il aurait été plus heureux, mais il eût eu moins de génie ; le charme de son talent procédait de la souffrance. Comme le principe de la vitalité est dans les nerfs, Chopin est mort jeune. »
Dans l'impossibilité de citer tout ce qui peut donner l'idée de ce talent inconnu qui a bien le droit d'une place au soleil, nous avons choisi ces lignes pénétrantes sur Chopin ; mais ceux qui liront, après nos citations, le capitaine d'Arpentigny, auront seuls la mesure de ce talent, qui peint Chopin avec cette profondeur nuancée et qui, du même pinceau, nous peintsi différemment des natures différentes, — par exemple le général Rapp et le prince Jules de Polignac.
Ainsi un artiste, — un peintre digne de l'histoire quand il voudra l'aborder, — voilà ce qu'est très
sérieusement l'auteur de ce livre sur la main, qi.'i, pour des gens plus graves que nous, ne serait pai5 sérieux. A notre avis, le capitaine d'Arpentigny a fourvoyé, dans un livre paradoxal de donnée et scientifique de développement, des facultés qu'il pouvait appliquer. d'une manière plus utile pour sa renommée à des sujets plus positifs et plus hauts ; mais, tout fourvoyé qu'il puisse être, il n'en est pas moins dans son livre un esprit piquant et même un penseur, — chez qui le détail vaut mieux que l'ensemble, il est vrai, — un penseur tout en étincelles!
« L'incontinence des grands — nous dit-il quelque part — est l'engrais où se développe le germe de la liberté des petits; » et il a beaucoup de ces pensées, qui montrent un regard résolu, une intuition claire de la vérité, mais de la vérité fragmentée, et que l'on pourrait opposer à sa philosophie générale. Avec sa manière poétique et cavalière de porter une érudition qui étonne, d'étaler un luxe de lectures qui, pour un autre, serait un luxe lourd, le capitaine d'Arpentigny est au fond un écrivain de cape et d'épée. Qu'il se déguise tant qu'il voudra, qu'il suspende l'épée à son clou, qu'il brûle sa cape ou qu'il la retourne, qu'il se fasse physiologiste et homme à système et, par-dessus tout cela, philosophe du progrès indéfini, béat de la civilisation indulgente, peu nous importe, et il en faut sourire 1 II est toujours un talent plein d'alacrité et de force, qui se moque bien, par l'attitude, des idées
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qu*il a Tair de respecter le plus, naturellement à cinq cents pieds de toutes les niaiseries dont sa réflexion le rapprocherait, s'il Técoutaitl
Il y a, en d'Arpentigny, les impatientants contrastes que nous avons déjà signalés dans un esprit, parent du sien du reste, qui croyait comme lui à la physiologie, qui a voulu expliquer ïamour par elle comme lui a voulu expliquer V intelligence^ et qui, comme lui, avait vécu de cette vie militaire dont l'influence est un bénéfice pour tous les ordres d'esprits. Nous voulons parler de Stendhal-Beyle. Stendhal et d'Arpentigny sont des aristocrates de talent qui se sont mis à déroger dans le démocratisme des idées. Stendhal est plus froid, d'Arpentigny plus extérieur et plus ardent. Il a plus de piaffe, comme il dit (c'est un de ses motsi), mais tous les deux appartiennent à des opinions qui faussent leur nature et dépravent leur talent; tous les deux ils étaient mieux faits que pour soutenir et défendre, chacun à sa manière, les doctrines avouées ou secrètes du matérialisme démocratique. Stendhal est mort, lui. Il a fait son œuvre, et son œuvre appartient au jugement des hommes. Mais le capitaine d'Arpentigny n'a jusqu'ici produit qu'un seul livre, et ce livre, frappé par gon titre, est resté bien à l'écart de tous les esprits. L'auteur, qui en a peut-être un autre et même plusieurs autres dans la pensée, nous croira-t-il quand nous lui dirons que ses idées doivent nuire profondément à son genre de
talent, comme elles ont nui au talent de Stendhal et Font fait bourgeois, ce talent d'une méprisante distinction, tout aristocratique qu'il était?... Nouscroirat-il, et se replacera-t-il en accord parfait avec luimême?... Reviendra-t-il à ses tendances naturelles, qui ont raison en lui et auxquelles il s'acharne en vain à donner tort; car, dans la sphère du talent comme dans l'autre sphère, il n'y a jamais rien de dérangé que notre conscience et de renversé que notre esprit.
Il y a quelque chose de plus beau que les gloires heureuses, ce sont les gloires infortunées. L'homme est tellement fait pour le deuil, la tristesse, le désastre ; sa destinée est si bien Finachèvement en toutes choses, que les grands efforts^ les grands caractères, le génie, répandus en pure perte sur cette terre qui boit tout indifféremment, le sang et les larmes, nous prennent le cœur bien plus que le succès, les résultats éclatants, les fortunes ! L'Histoire n'en convient pas, la positive, l'utilitaire, la matérielle histoire 1 A
1. Vie et aventures du comte Gaston de Raousset Boulbon, d'après ses papiers et sa correspondance, par Henri de la Madelène {Pays, 5 novembre i856).
elle, comme aux États, dont elle est l'expression oublieuse ou reconnaissante, il faut que Ton remplisse les mains avec de l'or ou de la terre pour qu'elle se souvienne qu'on est mort pour lui en donner. Elle ne compte que ce qui est tangible. Elle a des ingratitudes et des brutalités singulières. Elle a inventé les mots à'intrigant et d'aventurier pour ceux-là qui ne réussissent pas dans leurs tentatives de grands hommes. C'est une chose féroce à penser, détestable, presque ridicule, mais certaine, que si Richelieu n'avait pu réussir à gouverner ces deux femmes vaporeuses, Louis XIII et sa mère, il n'était plus qu'un intrigant ; que si Gortez n'avait pas apporté le Mexique à l'Espagne, il n'était qu'un aventurier! Ils auraient pourtant l'un et l'autre mis au jeu autant de génie, autant de sang- froid, autant d'audace, autant de foi en eux qu'ils en mirent; mais ils auraient perdu I... Comme si l'on perdait toujours en raison d'une faute! comme si nous connaissions l'affreux mystère qui nous fait échouer! Dans les tripots on est plus juste. Un homme perd, tombe ruiné : « C'était un grand joueur, un beau joueur! » s'écriet-on, et on applaudit. Mais l'histoire ne connaît de grands joueurs que ceux qui gagnent la partie. L'histoire n'eût pas écrit le mot sublime : « Ce qui fait de Colomb un grand homme, ce n'est pas d'avoir découvert l'Amérique, c'est d'être parti la chercher! » Eh bien, si c'est de partir, si c'est de vouloir, si c'est
de deviner le vrai et le possible d'une grande chose et d'avoir sacrifié sa vie pour la conquérir, le comte Gaston de Raousset-Boulbon est un de ces touchants grands hommes que Thistoire nomme un jour entre deux de ses pages et puis finit par oublier ! Le comte Gaston de Raousset a été, comme on le sait, fusillé au Mexique, après avoir envahi la Sonora avec une poignée d'hommes résolus, gagné une bataille et tenté d'élever une barrière française contre les empiétements journaliers et maintenant assurés du gouvernement américain. Aujourd'hui nous redisons ce noble nom d'un homme doué de facultés éclatantes et que beaucoup d'entre nous ont aimé, nous le disons parce que l'air de notre temps vibre encore des coups de feu sous lesquels il s'est si magnanimement abattu. Mais ce nom, comme celui de tant d'autres vaincus du sort, le Temps l'enveloppera bientôt de son ombre et l'arrachera peu à peu à la Renommée. Seul un grand artiste, un grand peintre, aussi difficile à rencontrer que les modèles comme Gaston de Raousset-Boulbon sont rares, pourrait peutêtre, à la condition d'un chef-d'œuvre, empêcher de périr la mémoire decet aventurier à qui tout a manqué, excepté lui-même, pour être le lord Clive de son pays!
Nous avons le héros; avons-nous le chef-d'œuvre? Disons quelques mots du héros.
Vers la fin de 1854, au milieu des préoccupations inquiètes de l'Europe, à peine rassise des coups terribles que lui avaient portés les révolutions, on apprit qu'un Français venait d'être fusillé, comme un pirate, par le gouvernement mexicain, et que ce Français, ce jeune homme, qu'on appelait au Mexique le vainqueur d'Hermosillo, du nom de sa première bataille, gagnée avec deux cent cinquante hommes contre une armée et contre une ville, avait été jusqu'au dernier moment l'honneur de la France et avait donné d'elle la grande idée qu'elle n'a pas cessé de donner au monde quand, se détournant de ses misères intérieures, elle s'est retournée vers les autres nations et leur a montré un bout d'épée. Tombé dans la fleur de sa force (il avait trente-six ans), ce jeune homme, ce Français, appartenait aux vieilles familles politiquement déchues, mais qui ont encore de ces descendants dans leur déchéance. Gaston de Raousset- Boulbon — d'une des familles les plus nobles et les plus anciennes de Provence — était le dernier rejeton d'une de ces races militaires qui, selon le mot du grand duc de Guise, « doivent se bâtir des renommées sur les ruines de leur propre corps ». En France,
qui n'est pas de grande race militaire? Mais c'est le bénéfice de quelques familles d'avoir concentré dans le feu de leur sang l'ardeur gauloise qui nous anime tous I Tel était le sang de Raousset. Jeté par ses folies de jeune homme et les passions d'une époque qui avait aussi ses folies sur le pavé de Paris, ce bitume d'enfer qui fond les fortunes, les caractères et les courages, Gaston de Raousset, même quand il fut le plus ce qu'on appelle un franc jeune homme, ivre de ce pauvre luxe dont il eut bientôt vu la fin, éprouva toujours ces virils tressaillements intérieurs qu'éprouvent les natures héroïques quand elles sentent que l'action leur manque, l'action pour laquelle elles sont faites 1 Quoique poète, comme nous allons le voir, quoique ayant à un degré éminent les qualités qui doivent un jour produire l'écrivain, il n'avait pas, il n'eut jamais l'inquiétude du xix^ siècle, le vague à Vâme des Obermann et des René, ces génies idiots de caractère, qui ont une tête, mais pas de cœur, mais pas de mains, et qui finissent par mourir d'une hypertrophie de rêveries I II semblait avoir été trempé par des eaux moins troubles et plus toniques. Gaston de Raousset rêvait d'action, quand il rêvait. Il était persécuté, dès sa jeunesse, par la pensée qu'il fallait faire quelque chose de grand. Or, nos désirs sont les voix secrètes de la destinée. Ruiné en très peu de temps par le train d'une vie que ne comporte plus en France la médiocrité des fortunes, il ne s'ap-
pliqua pas sur le front le pistolet qui fit long feu quatre fois sur le front prédestiné de Clive. Il eut moins de bonheur et plus de courage. Au lieu de se suicider, il passa en Algérie, où il montra une intelligence profonde de la colonisation et oij il se fût créé une haute position et une vaste fortune si la révolution de 1848 n'avait renversé tous ses plans. Après 1848, il partit pour la Californie, sans dessein arrêté que d'agir encore, et c'est là qu'une idée qui pouvait valoir un empire s'empara de lui et lui fit jouer sur le dé pipé qu'on appelle le sort des armes une vie qu'il y a laissée !
Ce n'était pas une idée nouvelle. C'était la vieille idée si simple et si vraie contre laquelle la philosophie proteste et réclame, et que tous les Congrès de la paix à mourir de rire ne parviendront jamais à déshonorer ! C'était cette vieille idée de la conquête, qui fait qu'un homme, à la tête de quelques hommes comme lui, s'empare d'un pays mal gouverné, malheureux, exploité par des corrupteurs imbécilles, et le pousse dans des voies de prospérité, d'intelligence et de gouvernement. C'était la conquête au profit de ceux que l'on conquérait, ou plutôt que l'on arrachait à une domination néfaste. Cette idée, qui est celle de tous ceux qui ont aspiré à la plus grande gloire qu'il y ait parmi les hommes, depuis Fernand Cortès jusqu'à Raousset, depuis Christophe Colomb jusqu'à Lapérouse, — car découvrir des mondes, c'est tou-
jours les prendre à quelqu'un, — cette idée que Raousset manqua, mais qui lui eût donné taille d'histoire s'il Favait réussie, ne lui vint point comme ces bouffées d'ambition qui passent dans la tête des aventuriers et y portent parfois l'éclair... Le comte Gaston est un singulier mélange de justesse d'esprit et d'audace, d'imagination et de bon sens, de positivisme et de grandiose. Tout d'abord il ne vit pas l'immense portée d'une chose qu'au début de son action il eût pu prendre pour un rêve. Ce plan hardi de s'emparer de la Sonora, d'insurger le pays outré, presque révolté, n'en pouvant plus, et d'y établir un gouvernement quelconque, n'apparut, ne se forma et ne se clarifia dans son esprit que quand il eut vu le pays dont il était question et dont il nous a laissé, dans des pages magnifiquement rapides et caractérisées, une vue qui simplifie et justifie tous les projets. Le comte de Raousset ne fut, au commencement de son expédition, que l'agent de la maison Jecker, Torrès et compagnie. Les mines d'Arizona, depuis longtemps abandonnées à cause du voisinage affreux des Indiens Apaches, sont les plus belles et les plus aisées à exploiter de la Sonora. Raousset s'était engagé à en obtenir la concession du gouvernement mexicain, à y attirer l'émigration française, à en chasser les Indiens et à faire produire et fructifier ce sol unique que le désert reprend chaque jour. A force d'activité, de fermeté et de volonté maîtrisante, il avait obtenu la
concession; mais ce fut quand il s'agit de l'exploiter qu'il put juger de la mauvaise foi du gouvernement auquel il avait affaire et des dispositions générales du pays contre cet incroyable gouvernement. Alors, mais seulement alors, il comprit que l'exploitation régulière serait forcée, pour ne pas périr, de s'élever jusqu'à la conquête, et cette conquête, il résolut de la tenter.
Voilà l'homme dont Henri de la Madelène a entrepris de nous donner et de nous détailler la vie (1). Il l'a surtout tirée de ses papiers et de sa correspondance ; car cet homme, qui savait écrire comme il agissait, a beaucoup écrit, et nous avons dans ses diverses lettres une relation vivante et presque haletante de ses efforts, de ses intentions et de ses projets, qui nous émeut, nous, les admirateurs de tant d'âme, mais que les gouvernements aux longues pensées doivent un jour méditer. Un homme meurt, tué sur son idée, cela fait engrais à l'avenir sous les gouvernements qui prévoient et qui se souviennent. Mais nous souviendrons-nous longtemps de l'idée et de la mort de Raousset ?... Si le coup d'œil, le courage, le dévouement, le bon droit, le droit de l'intelligence et du juste (car l'aventurier n'avait rien du flibustier en lui, quoiqu'on l'ait tué comme un pirate), oui! si toutes les qualités et toutes les forces pouvaient créer