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Réveil, 9 janvier

de la page célèbre des banquets dans l'histoire politique, moins pourtant une révolution.

Nulle révolution, en effet, n'est encore sortie de ces dîners, vaillamment fondés dans un but d'excitation à la révolte contre la bêtise contemporaine, et pour ressusciter, dans sa jolie gloire, ce qu'on appelait autrefois ï esprit français.

Une autre différence encore qu'il faut noter entre ces dîners, dont probablement un 1858 ne sortira pas, et les banquets dont 1848 est sorti, c'est que les dîneurs intellectuels d'aujourd'hui ont sur les orateurs politiques d'autrefois l'avantage d'être beaucoup moins longs, puisqu'ils ne sont tenus qu'à un mot. Un mot et dix francs ! voilà tout le contingent obligatoire auquel sont tenus ces hommes, modestes par l'offrande, mais immenses par le dévouement, qui, de présent, se donnent la fonction de dîner chez Véfour pour ranimer, dans leurs personnes, l'esprit français, manifestement défaillant.

Certes ! c'est là un singulier spectacle, une bonne bouffonnerie de haute graisse^ comme dirait Rabelais. On en peut tout d'abord sourire ou rire, sans malice, comme ont fait beaucoup de gens bienveillants et

doux, lesquels n'ont pas manqué de dire : « Eh ! pourquoi des gens de talent et d'esprit, fatigués d'écrire, appesantis, ne dîneraient-ils pas ensemble, pour se donner le ton qu'ils n'ont plus? Pourquoi la fleur de la littérature et des arts, lorsqu'elle se trouve desséchée et languissante, ne s'arroserait-elle pas un peu?... » Et nous-même nous nous serions surpris à dire comme les gens bienveillants et doux, si l'exorbitante prétention de ces repas, encore inconnus jusqu'ici et inattendus en littérature, n'attestait clairement deux ou trois choses qui ôtent le rire des lèvres et que notre devoir est simplement de signaler.

Et la première, c'est la mort de l'esprit en France, ou du moins sa longue léthargie, pour parler comme ceux-là qui s'imaginent qu'en se cotisant d'un bon mot tous les mois, — ce qui n'est pas ruineux, — ils vont tout à Iheure le ressusciter et Venwoyer jouer à la fossette, comme le petit garçon de Sganarelle. De leur aveu, et c'est le nôtre aussi, l'esprit français n'est plus qu'une tradition perdue. Gauchie dans ses voies, mise hors des règles, qui sont la force, et hors des idées morales, qui sont l'honneur, la littérature de l'individualisme et de l'indépendance a tué l'es-

prit, qui, comme la mousse des vins pétillants, est toujours le résultat d'une compression.

Le Romantisme, qui n'eut jamais de gens d'esprit à son service (il n'eut que des gens de talent), le Réalisme, qui n'a ni les uns ni les autres, le Réalisme qui est le Romantisme du ruiss^eau lorsque le ruisseau n'est pas pur, sont deux faits d'ordre littéraire également mortels à plus d'une faculté de l'intelligence, et qui doivent, dans un temps donné, ruiner l'intelligence tout entière. Mais que nous le disions, nous, ici, que nous disions tristement, car c'est une chose fort triste, que l'intelligence de tout un pays est en danger de s'atrophier sous les sensations dont on l'enivre depuis trente années, et que déjà ce qu'il y avait dans cette intelligence de plus charmant, de plus fin et de plus sonore, — l'esprit, ce chant et ce coup de bec du colibri! — n'existe plus, on verra sur-lechamp s'élever contre nous une insurrection d'amourspropres, tout autant que quand nous disons que la critique n'existe pas en France et que nous le prouvons, de la plus humble manière, par de la statistique et des faits.

Et, au contraire, qu'un homme qui voit juste en cela le dise comme nous, — mais que, pour mieux l'affirmer, il établisse une fondation de post-ohit, une espèce de repas des funérailles comme les Écossais en font à la mort de leurs parents, le tout, dit-il, en se moquant un peu de nous, pour ressusciter le

défunt, ce qui serait un miracle auquel ne croient pas les Écossais, ni lui non plus, tous les gens d'esprit de France et de Navarre qui Fentendent, cette redoutable impertinence, ne s'insurgent ni ne se gendarment, et disent môme, en approuvant : « Tiens, c'est une idée ! » D'où vient cette différen ce ? Ah ! toute la différence de cet accueil vient de la gimblette. Nous, nous ne fondons pas de dîner, nous ne donnons pas le gâteau de miel à Cerbère, qui n'a pas trois gueules pour ne rien manger. Nous ne sacrifions point aux Grâces hospitalières. Nous nous appelons le Réveil! — non le Réveillon !

Mais ceci — qu'on y prenne bien garde ! — n'est pas un simple fait à plus ou moins de drolatique physionomie. C'est un signe du temps. Le fondateur des Dîners littéraires, à bon mot et à dix francs, n'est pas seulement un professeur d'hygiène intellectuelle aussi simple que cet ivrogne de Sheridan, qui disait : « Quand la pensée est lente à venir, un verre de bon vin la stimule, et quand elle est venue, un verre de vin la récompense », c'est un homme plus profond que cela : il connaît son temps et sait jouer du vice de son temps. C'est un homme d'esprit, qui sait ce qu'il veut faire et qui réussit. Ce n'est pas lui que

nous blâmons. Le matérialisme a tout envahi. Il se sert du matérialisme, dans des intérêts... spirituels. C'est bien. Il a tout calculé et tout prévu. C'est le Machiavel de la Table Ronde. Pour lui, c'était un coup d'État... ou d'éclat, de ranger autour de sa personne toute la littérature, — foule de satellites dont il serait le soleil! — sous prétexte que l'esprit français ne bougeait plus et qu'il fallait le ranimer par des expériences culinaires, faites sur le vif des gens de lettres de tous les étages. Il s'est dit qu'aucune dissidence d'opinion, aucune répugnance, aucune animosité, aucune hauteur de caractère ne tiendrait contre le charme d'un dîner galvanisateur, et il a eu raison. Excepté Scribe, qui a répondu : Non ! avec une énergie qui n'est pas de rigueur au vaudeville, la plus grande partie de la littérature est venue à ce dîner de Lucullus chez Lucullus, puisque chacun payait son écot, et, lorsqu'elle n'est pas venue, elle a écrit, pour s'excuser, des lettres qu'on publiait, — ce qui était une manière d'y venir encore, — des lettres presque aussi travaillées, aussi brossées, aussi époussetées que les mots qu'elle y apportait... dans ses agendas!

Eh bien, oui! c'est là un spectacle qui appartient exclusivement au xix® siècle. Avant cette époque de

jouissances physiques, de facilité à vivre tous ensemble, coude à coude, dans la communauté de la monarchie, et à faire un tas de toutes les individualités, rien de pareil ne s'était vu. Des dîners littéraires 1 Nous avons bien lu quelque part qu'autrefois on avait soupe ou dîné à Auteuil, entre gens de lettres et de génie, et qu'au dessert chacun disait des vers, qui se sont trouvés des chefs-d'œuvre retentissants et immortels !

Intimités, confidences d'amis qui s'estiment, paix et mystère à la table de leur foyer, qu'y. eut-il là qu'on puisse comparer aux agapes littéraires d'aujourd'hui?... La postérité n'eût rien su de ces repas friands et voilés, entre quelques grands et charmants esprits, si la main toute-puissante et indiscrète de la gloire n'avait écarté le discret rideau qu'ils avaient su tirer sur eux. Encore une fois, quel rapport y aurait-il là entre ces dlnelles du génie chez soi et les gros bataillons de toute une littérature s'attablant bruyamment dans un phalanstère de cuisine attrayante, et consommant matériellement, non les perles de Cléopâtre, mais dix francs, pour produire intellectuellement d'autres perles et relever victorieusement l'esprit français sur la pointe de leurs fourchettes!

Laissons à César ce qui est à César. Une telle nouveauté dans les lettres décorera et caractérisera la littérature du xix' siècle. Nos enfants liront dans nos annales que cette littérature périssait, qu'elle se sen-

tait périr avec angoisse, mais qu'un homme décidé en organisa le sauvetage par des dîners qui n'étaient

pas chers.

Yl

Mais est-elle sauvée? Sera-t-elle sauvée? Voilà la question. Voilà ce qu'il importe, à nous critiques, de connaître ! Nous ne disons pas que le résultat intellectuel est le premier de tous. Nous ne le croyons pas; il n'est que le second. Ce qui passe avant, c'est la fierté, c'est la pureté, c'est la hauteur morale de la vie. Mais enfin, nous le demandons, ces dîners, entrepris dans un but un peu coquet, peut-être un peu fat, de dévouement à l'esprit français, ont-ils abouti... littérairement? Puisque nous sortons de Cabanis, qui a fait un livre de l'influence du physique sur le moral de l'homme ; puisque c'est la plus puissante inspiration du cerveau de ce temps qu'une bonne digestion stimulée; puisque nous appliquons en grand la doctrine de Broussais, que l'homme tout entier n'est qu'un tube ouvert aux deux bouts, nous demandons le résultat cérébral du dîner et de la doctrine. Quelle œuvre ou quel fragment d'œuvre a jailli de cette serre chaude d'un dessert entre gens de bonne humeur et qui se conviennent? L'expérience est-elle manquée définitivement, ou doit-elle continuer? N'y a-t-il plus d'espérance?

Les dîners pour le réveil de l'esprit français seront-ils moins heureux que les dîners du Caveau^ qui ne réveillèrent pas non plus la gaîté française, mais qui, du moins, produisirent par mois leur ration de chansons lugubres ; car nous ne savons rien de plus triste que ces flons-flons païens, bachiques et grivois, enfantés par des têtes maniaques dans Tivresse. Des croque-morts chrétiens seraient plus gais ! Seulement les dîneurs du Caveau n'étaient, après tout, qu'une spécialité littéraire, tandis que les dîneurs de Véfour sont toutes les assises de la littérature ; et si rien ne sort de là après le dîner, faudra-t-il souper encore, et déjeuner peut-être le lendemain?

A ce compte-là, ce n'est pas l'esprit qui y gagnerait, mais le restaurant !

Ce qui est certain, c'est que rien ne peut faire croire encore au résultat qu'on avait obtenu. Le journal, moniteur officiel du buffet de ces dîners, spiritualisés par le motif, ne nous a encore donné que le plan géométrique de la table, le nom des convives et leurs places, — plus deux à trois bons mots de quelques-uns de ces messieurs. Bari manducantes pro gurgite vasto! Évidemment, ce n'est point assez. Nous sommes persuadés qu'une fois les convives échauffés les uns par les autres les dîners littéraires seraient bien plus spirituels que leur petit mot de rigueur. Eh bien, nous votons pour qu'on puisse les entendre et qu'ils dînent en public, — comme autrefois le Roi !

Un feuilletoniste célèbre disait dernièrement, à propos de je ne sais quelle actrice qui avait bien exécuté un air, que l'enthousiasme avait soulevé la salle et que la chanteuse était allée aux étoiles : aile s tel le !

La plume qui écrivait cela est à la vérité une plume italienne, quoique très compétente en français, et elle se servait de Texpression de son pays, où les chanteurs et les gens de théâtre sont regardés comme les premiers des hommes. Or, chez nous aussi ils tendent à le devenir, comme en Italie, et la critique dramatique tout entière, par le ton qu'elle prend en parlant du

1. De l'Idolâtrie au Théâtre; Comédie de Salon {Réveil, 6 février; 6 mars 18o8).

moindre comédien, pousse à ce lamentable résultat. Le mot « aux étoiles » n'est donc pas l'hyperbole d'un écrivain isolé; il est dans le style ordinaire de la critique et l'expression exacte d'une situation.

Ils vont en effet aux étoiles, les gens de théâtre, ou plutôt ils n'en descendent plus. Le public et la critique les y mettent également ; mais c'est la critique qui crée dans le public enivré cette prodigieuse idolâtrie. Plus coupable que le public, parce qu'elle devrait le diriger et le conduire, la critique de théâtre a fait au comédien, et surtout à la comédienne, une position exceptionnelle, anarchique et folle, à ne voir même que le théâtre et les intérêts de l'art dramatique ; car, si Ton place dans le ciel le simple interprète d'une œuvre de talent ou de génie, oii placera-t-on celui qui l'a faite ?. . . Si Talma et Rachel sont tout, Corneille n'est plus rien.

Et comme tout se tient dans les sociétés, dans les idées et dans le langage, et que le désordre introduit quelque part amène le désordre partout, si les comédiens des sociétés modernes et chrétiennes sont mis là où la bassesse romaine et païenne mettait avant leur mort les empereurs, sous qui elle tremblait, où ces sociétés mettront-elles leurs vrais grands hommes, — ceux qui honorent, éclairent et servent la patrie, et, quand il le faut, meurent pour elle?... Où mettront-elles, par exemple, leurs grands généraux, leurs prêtres saints, leurs juges intègres, tous ceux enfin

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qui sont bien plus qu'un grand génie, parce qu'ils pratiquent de grandes vertus?...

Elles ne les mettront plus nulle part. Elles deviendront indifférentes au service rendu, à la fonction exercée, au mérite obscur, au dévouement d'autant plus sublime qu il est plus caché. Toutes les notions seront confondues ; mais, ne vous y trompez pas! le renversement dans l'admiration touche de près à ringratitude, — et les peuples ne sont vraiment plus reconnaissants pour leurs grands hommes le jour qu'ils s'avisent de dresser de tels panthéons à leurs amuseurs !

Tel est pourtant l'avenir très prochain qui nous menace, si la voix de la raison ne vient nous tirer de l'ivresse où nous ont plongés de si misérables enseignements. Il faut que la critique le sache: en exaltant le comédien comme elle le fait depuis trente ans, en quintuplant son importance, en s'occupantdelui avec un dilettantisme si passionné et si exclusif, la critique n'a pas seulement montré ce genre peu touchant de reconnaissance — la reconnaissance du plaisir goûté — que des voluptueux, plus ou moins blasés, peuvent avoir pour de toutes-puissantes courtisanes.,

mais, à paît son abaissement à elle-même, elle a exercé sur la société de son temps une action visible et funeste. Certainement, à elle seule elle n'a pas créé cet amour fiévreux du théâtre, naturel à l'homme, et qui devient la plus malsaine manie des peuples vieux, civilisés et corrompus ; mais elle Ta exaltée outre mesure, et elle en a fait à cette heure quelque chose dinouï, — sans exemple et sans nom.

La Bruyère parle quelque part de la passion désordonnée des Romaines de la décadence pour les joueurs de flûte. Eh bien, la société du xix^ siècle ressemble à ces Romaines ! mais elle a une passion plus vaste": elle n'aime pas que les joueurs de flûte; elle adore tous les histrions. Sitôt qu'un homme monte sur le théâtre, à l'instant même, et quoi qu'il puisse être, il monte sur les épaules et presque sur le cœur de la foule. Rappelez-vous ce dauphin trompé, qui portait un singe au Pirée. C'est l'image de la critique moderne s'inclinant sous le comédien. Développement peut-être inévitable avec la civilisation qu'on nous a faite que cette idolâtrie du théâtre par laquelle les peuples finissent! Seulement, est-ce à nous à la vouloir et à la provoquer avec cette furie imprudente, nous qui n'ignorons pas l'histoire et qui avons appris, en la lisant, que Fhislrionolâtrie a souillé de ses farces grotesques les derniers moments des plus grands peuples et déshonoré leur agonie ?

Et, en efl'et, pour être juste il faut le reconnaître.

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l'amour du théâtre parmi nous n'est pas seulement le plaisir matériel des spectacles, le pain des yeux, le vin des sens, cher à tout peuple devenu intellectuellement une populace, et qui demande ses circenses. Chez nous, c'est bien plus qu'un plaisir, c'est l'envahissement de toute la vie. Le vieux mot qu'on a tant répété : « la littérature est l'expression de la société », n'est plus juste. Pour qu'il redevienne vrai, il faut qu'on le renverse. La société n'est plus comme autrefois le fond même de la littérature, c'est bien plutôt la littérature qui est devenue le fond même de la société. Élevée par des maîtres sceptiques, gouvernée longtemps par des hommes de juste milieu pour qui jamais la vérité ne fut qu'un jeu d'escarpolette, tourbillon d'individualités sans le ciment qui les relierait et leur donnerait la solidité d'un monde, la société moderne, privée du profond et sympathique intérêt des doctrines communes, n'a plus que le théâtre pour toute ressource. Quoi d'étonnant? Que se dire dans ce monde en poudre? Il faut bien un terrain artificiel dans lequel on se cloisonne contre des contacts violents et réciproques, et ce terrain, c'est le théâtre, le théâtre où les hommes s'assemblent pour ne pas être ensemble, et dont l'influence devient si puissante sur nos mœurs qu'on peut dire, sans exagérer, que ce n'est plus la société qui va au théâtre, mais que c'est le théâtre qui pénètre dans la société. Singulier spectacle, que l'histoire n'a pas vu encore! Si cet

ilO CRITIQUES DIVERSES

incroyable mouvement continue, avant un siècle il n'y aura plus dans le monde que des comédiens!

Et comment cela ne serait-il pas?... A la nécessité d'un abri où les individualités évitent la bataille et où les opinions morcelées et contraires se taisent ou s'asseoient, s'ajoute, pour faire colossale cette idolâtrie du théâtre dont chaque jour marque le progrès, l'intérêt de l'imagination, des sens et de la vanité. La pièce est déjà une séduction, quand elle n'est pas une corruption toutefois, et le feuilleton achève l'effet delà pièce.

La critique est le plus souvent la grande niaise, molle et facile, à qui on fait dire ce qu'on veut avec deux ou trois politesses. Mais comment pourrait on caractériser de manière à en donner l'idée la critique du feuilleton dramatique, non seulement en ce qui regarde les pièces, mais en ce qui regarde le comédien et la comédienne, ces demi-dieux auxquels on rend le plus bouffon des cultes, dans son sérieux et dans sa bonne foi ?

Pour eux, en effet, — le comédien et la comédienne, — la critique retrouve de la conscience. La sensation lui en rapporte une ; mais elle est émue et troublée.

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Si le comédien a été intelligent, la critique l'intitule sublime ! Si la chanteuse a bien donné son fa^ la critique la proclame divine et la place, comme nous Tavons vu, aile stelle, dans les étoiles ! Elle imite en cela madame de Staël, dont le talent a bien gardé quelque peu de l'amphigouri de Thomas, qui Pavait bercée, quand elle s'écriait un beau soir, à une représentation de Talma, qu'elle « lui voyait positivement des étoiles autour de la tète». On se moqua beaucoup, dans le temps, de cette vision ridicule. On n'en rirait plus aujourd'hui.

Aujourd'hui, le feuilleton dépasse de beaucoup sur l'imagination publique les impressions données par les pièces. Les pièces ont le prestige du costume, de l'effet théâtral, des applaudissements et de leur vertige. Mais le feuilleton creuse dans tout cela; il est le détail, mis en lumière et jamais assez fouillé au gré de personne, de la vie, de l'esprit et jusqu'à des modes du comédien ou de la comédienne, ces deux illustrations du monde renversé ! Sous la plume de leurs historiens enthousiastes, le comédien et la comédienne deviennent des légendes et des poèmes, et les paillasses mêmes ont leur histoire. Chauffée donc à cette double flamme de la représentation avec son véclat et du feuilleton avec son incroyable lyrisme, la société, qui est une femme (car, c'est vrai, les femmes font les mœurs, mais lorsqu'elles ne les défont pas), perd chaque jour ce qui lui restait de goûts simples

et de vertus fortes, et c'est ainsi que le théâtre brise deux fois la famille, — par ses pièces et par ses acteurs.

Tentées par cette gloire enivrante des Rachel et des Alboni, des jeunes filles, la tête incendiée, se jettent au théâtre, et les mères, le croira-t-on? ne s'y opposent plus. Des hommes que leur naissance appelait à des fonctions sévères ont mieux aimé porter la toque aux Italiens et chausser la botte abricot. Lorsqu'on ne va pas jusque-là, on se contente de jouer au comédien en jouant chez soi la comédie; car, c'est un fait, jamais les gens du monde n'ont plus raffolé de cette espèce de divertissement qu'aujourd'hui. Tel est le trouble de nos mœurs et l'idolâtrie du théâtre. Nous n'avons voulu que les signaler à ceux-là qui, par l'exagération de leur langage, augmentent le danger d'un double fléau. Lorsque la société, en trop grande partie, se rue dans un cabotinage immense, lorsque le cerveau humain a besoin d'un Dieu et qu'on l'a ouvert à tout un Olympe de farceurs et de baladines, ceux qui tiennent pour les mœurs doivent s'inscrire en faux contre l'idolâtrie des comédiens et des comédiennes. Tout ce qui a en soi une force quelconque de pensée doit s'attacher à réprimer, dans la mesure de cette force, cethistrionisme envahisseur, qui va nous déborder demain et qui a fait toujours suivre, dans l'histoire du monde, les saltimbanques par les Barbares.

Pendant que nous parlions de Tidolatrie au théâtre et que nous dénoncions Thislrionisme comme un des signes de la fin des temps pour les peuples, les mœurs publiques nous répondaient. Paris presque tout entier jouait la comédie. Les Ihéâlres de société^ comme on les appelle, se multipliaient. Jamais hiver n'en avait tant vu. Et non seulement ils se multipliaient, mais ils se vantaient d'exister, mais après les plaisirs de l'applaudissement dans la salle ils prétendaient à l'applaudissement dans la rue. Les journaux, ces boutiques de bruit, leur en vendaient. C'est par les journaux, par les petits Bachaumont de la chronique, que la province a pu apprendre depuis quelques jours que la société parisienne avait transformé ses salons en salles de spectacle et que cette société, faite pour donner le ton au monde, le recevait, à cette heure, de ses comédiens.

Et elle le reçoit, en effet. Nous n'exagérons pas. Elle le reçoit de toutes manières. Chaque fois qu'une maison jusque-là chastement fermée s'érige publiquement en petit théâtre, il n'y a pas que la préoccupation dramatique, l'imitation des comédiens à distance, l'étude futile du rôle ou du costume, qui en

passent le seuil. Le comédien Tenjambe lui-même en personne. L'acteur ou Tactrice plus ou moins en renom sont conviés à la fête : « Peste 1 — dit-on, — nous aurons monsieur ou mademoiselle une telle du Théâtre-Français ou du Gymnase ! » On va les chercher en robe détroussée, on les paye des prix fous pour avoir, dans la pièce qu'on joue, ou leur présence ou leurs conseils ; et si on ne les paye pas, c'est encor plus cher : on les considère. Ils sont réellement, dans ces soirs tristement brillants, les vrais ornements de la chose et les maîtres de la situation. Soyez-en certains! là où il n'y aurait ni acteurs ni actrices parmi ces gens du monde en train de cabotiner quelque peu, le théâtre de société manquerait d'éclat comme art et comme luxe ; il serait inférieur et peu compté dans l'opinion. Tel est le fait incontestable et fréquent dont nous ne voulons pas tirer de conclusion, tant elle serait cruelle ! Mais Napoléon l'a tirée, lui, quand il disait, avec cette profondeur de bon sens qui caractérisait son génie, que, « toujours et partout, la main qui donne est au-dessus de celle qui reçoit ». Eh bien, c'est ce renversement volontaire, accepté et à la mode, de la main qui reçoit et de la main qui donne, c'est l'anarchie, le ridicule et le danger d'une telle situation, c'est l'abaissement moral vers lequel doucement elle nous pousse, que nous voulons seulement... indiquer! Un mot suffit parfois. Quatre vers de Racine ont suffi pour empè-

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cher Louis XIV de faire le saltimbanque dans des mascarades du carrousel et le ramener à ses fonctions de roi. La société, qui oublie un peu trop qu'elle est une reine, va peut-être se le rappeler en nous lisant. Qu'elle se rappelle aussi qu'elle est une mère, et que la question posée ici est une question de mère de famille à enfants.

De tous les désordres, en effet, que Thistrionisme puisse produire, la comédie de société, malgré son air léger et de peu d'importance, est peut-être l'un des plus graves et des plus dangereux.

Les autres, on les connaît et personne ne les nie, depuis les moralistes qui furent des saints jusqu'à ceux qui sont des philosophes, depuis les Pères et Bossuet jusqu'à Jean-Jacques Rousseau. Tandis que la comédie de société ne parait guères qu'une occupation innocente, un joli goût de gens bien élevés et d'instincts artistes, un passe-temps charmant pendant lequel on ne médit point du prochain, comme disent les badauds qu'on rencontre au fond de toutes les questions. Les observateurs d'épiderme ne voient dans •cet amour envahissant des spectacles que le besoin d'amusement nécessaire à l'homme et à la misère de

sa destinée et de son cœur. Mais ils oublient que les sociétés se jugent par leurs amusements encore plus que par leurs travaux. Elles ressemblent aux enfants, dont la supériorité réelle apparaît moins à la classe qu'aux récréations. L'occupation du loisir des peuples donne exactement leur mesure. Que penser donc d'une société si affolée de théâtre qu'elle se fait théâtre elle-même, et, lasse de son personnage vrai, entre dans des rôles qu'elle répète? Elle était spirituelle pour son propre compte, elle ne l'est plus qu'à la manière des singes ou des perroquets. De toutes les facultés qui la distinguaient, elle n'a gardé que les inférieures, la mémoire, et cette imitation facile que les bêtes partagent avec l'homme. Dans une pareille société, que devient l'esprit? que devient la conversation, cette chose divine, cette création spontanée, ce génie sur place, qui fut notre gloire autrefois? et que voulez-vous qu'ils deviennent? Une lorgnette vaut mieux (et ne donne pas tant de peine) pour distraire des hommes éreintés d'affaires, préoccupés de soucis d'argent, qui ont couru une partie de la journée et fumé l'autre. Ils ne sont réellement plus capables intellectuellement que d'écouter et de regarder un spectacle.

Entre le tabac, qui narcotise l'esprit des modernes dans des proportions que la science et l'histoire constateront plus tard, et le théâtre, cette passion de gens fatigués et de nation en décadence, l'esprit meurt, la

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conversation s'éteint. Un peuple aimable, et réputé le plus aimable des peuples, perd les grâces toutespuissantes par lesquelles il a régné, et même la politesse, cette fleur de bienveillance sociale, restée la dernière de ses dons, se fane aussi sur sa couronne. (( Je m'appelle Six francs », disait un jour à FOpéra un homme qui avait payé sa place et qui la réclamait d'une femme avec la grossièreté de l'écu et l'ardente curiosité qui ne transige pas. Et il avait raison, cet homme. Au théâtre, oii l'on paye, tous les hommes s'appellent Six francs, plus ou moins, selon la place qu'ils ont achetée. Aux théâtres où l'on ne paye pas, les hommes n'ont point de personnalité davantage. Ils s'appellent des Invitations.

Ainsi, pour commencer, dégradation de l'intelligence, altération des rapports sociaux, voilà ce que les habitudes de théâtre introduites dans le monde doivent nécessairement produire et attester. Certes! nous ne sommes pas les ennemis de la littérature dramatique. Nous pensons qu'en les dirigeant, qu'en exerçant sur eux la haute main qu'ils doivent toujours sentir, invisible et présente, sur leur tète, les théâtres peuvent servir à mieux qu'à l'amusement, c'est-à-dire à l'édu-

cation des peuples; seulement, ici, oserait-on vraiment nous opposer la littérature dramatique? Ceux-là qui croient, avec la bêtise mystique des fakirs, que Fart est le but de la vie, nous parleront-ils des intérêts de Fart à propos des affectations artistiques des petits jeunes gens du temps actuel et de la comédie de société? Mon Dieu! à ces esprits-là tout est possible; mais quand Timportance des vaudevilles ou des tragédies de salon paraîtrait à ces forts penseurs un droit à maintenir au génie, quand tel hôtel, à la porte blasonnée, serait devenu pour le théâtre français une succursale d'émulation honorable et utile, il resterait toujours la question qui prime toutes les autres, ~ la question des mœurs.

Les anciens ont aimé les spectacles; l'Histoire nous dit avec quelle fureur. Quand les Barbares arrivaient sur l'Empire et que de tous côtés, dans les batailles, dans les compétitions pour le sceptre, dans les discordes intestines, le sang coulait et montait pour les étouffer jusqu'à la bouche des nations mourantes, il fallait encore à l'Antiquité persistante et incorrigible ses cochers, ses gladiateurs, ses histrions et ses cirques. Elle leur donnait son dernier regard, et,

pour les applaudir, son dernier cri! Les monstres mêmes qui la foulaient sous leurs pieds terribles, — ces pieds d'argile qui pèsent tant sur le cœur des peuples avant de crouler, — les monstres qui l'ont gouvernée ne la gouvernaient que par les spectacles, que parce qu'ils étaient, eux aussi, des histrions! Ce qui explique la durée du règne de Néron, quoiqu'il ait peu duré, c'est sa lyre et sa flûte. Exaspéré vers la fin, ce goût de spectacles remontait dans la République. Crassus, faisant la guerre aux Parthes, emmenait avec lui une troupe de comédiens, et beaucoup d'autres Romains eurent à leur solde, soit dans la paix, soit dans la guerre, leur troupe de comédiens comme Crassus. Seulement, ne nous y trompons pas! ces comédiens étaient des esclaves. C'étaientau moins des mercenaires, des affranchis, des gens de bas.

Ni Crassus ni personne, même quand Rome, comme une femme qui se jette du haut d'une tour, se précipitait dans sa dernière heure, ne songea une minute à introduire la comédie dans la famille et à la faire jouer par sa femme, ses filles et ses fils. Même dans Rome éperdue et perdue, dans Rome devenue la corybante de ses arènes et de ses jeux, une pareille idée ne put effleurer ces cerveaux corrompus, mais qui avaient appris dans la loi romaine la majesté du père et du magistrat domestique : Pater famiiias. Eh bien, voyez donc le progrès des peuples ! Cette idée devait venir plus tard. Elle paraissait anti-romaine. Le paga-

nisme n'en voulait pas. Elle devait pousser, après beaucoup de siècles, il est vrai, dans le cerveau des nations chrétiennes, et nous devions la réaliser avec cette légèreté charmante « qui ne voit pas grand mal à ça », comme nous avons le droit de le dire, tant notre vieillesse, ainsi qu'on le sait, a le cœur pur !

Et nous avons donné ce dernier spectacle par amour des spectacles. Il faut y réfléchir pour y croire: ce qui scandaliserait l'Antiquité, si on la tirait du sépulcre, ne scandalise nullement le christianisme de nos mœurs. Demandez pourtant au christianisme, demandez à l'Église, et à la conscience qu'elle pénètre de son esprit, si elle ne voit nul inconvénient à ces amusements artistiques et littéraires, si c'est simplement insignifiant et destiné à nous faire passer agréablement quelques heures que ces comédies de société, qui tuent la société, et que des mères jouent devant leurs filles, quand elles ne les jouent pas en camaraderie avec elles ? Demandez à l'Église si cette mêlée des enfants et des pères, dans des amusements au moins frivoles, n'affaiblit pas l'autorité parmi les uns et le respect parmi les autres? Demandez-lui enfin, à cette Église, qui se connaît en passions, qui jauge éternellement le cœur et les reins de l'homme de ses mains puissantes, si la pureté des cœurs et toutes les vertus de la famille ne sont pas menacées de périr dans ces comédies, qui chauff'ent à blanc toutes les vanités en concentrant le feu de tous les regards sur

l'idolâtrie au théâtre 121

elles? Allez! nous sommes des chrétiens, mais nous sommes autant que vous des gens du monde et qui savent la vie. Nous ne passons pas notre temps à foudroyer des tourterelles; seulement il nous est impossible d'admettre, et nous vous défions de la supposer, l'innocence ou la moralité de ces comédies de société où le comédien est mandé pour apprendre le rôle à monsieur, et la comédienne pour l'apprendre à madame et à mademoiselle, et où, dans le laisseraller de la coulisse, les professeurs peuvent faire échange de fonction et intervertir leur personnage avec la souplesse de leur art et les habitudes de leur état !

GHAMFORT

En attendant les Bâtards célèbres, qu'un ancien journaliste, dit-on, va publier, il est un bâtard qu'on réédite avec beaucoup de soin, c'est Chamfort (2), Chamfort, le plus spirituel et le plus malheureux peut-être de tous ces malheureux qui veulent porter aussi haut le vice de leur naissance que si c'était une vertu, et qui ne savent pas s'en faire une !

Chamfort fut en effet un bâtard, — et un bâtard modèle. 11 fut la perfection du genre, et il est resté

1. De la bâtardise en lUlérature; R''ponse de trois cents bâtards de Paris [Révdl, 17 avril; !•' mai 1858).

2, Maximes et Pensées. Helzel.

le type le plus éclatant et le plus complet de tous ces révoltés au venlre^ comme l'aurait dit l'ancienne législation avec son énergie romaine, qui ne peuvent pardonner à Tordre moral et social d'avoir été violé par eux du fait même de leur naissance. De ces bâtards, de ces fils charmants de l'amour, comme disent les romanciers, Chamfort eut toutes les fortunes qui ne servent à rien, et la destinée, hélas! presque toujours funeste. Dieu lui avait départi les plus beaux de ses dons : la force, la beauté, un esprit qui pouvait monter jusqu'au génie sans la fange qu'il se mit luimême sur les ailes. Mais les bontés de Dieu furent inutiles, et Chamfort manqua tout, — la vie et la gloire.

Sa vie fut affreuse. Ses succès du monde, plus chers à sa vanité que ses succès littéraires, ne voilèrent de leur éclat ni pour les autres ni pour lui la plaie secrète, cette suppuration d'orgueil et d'envie qu'on sent en lui malgré les soins de sa double toilette, — malgré le musc et les opinions de son temps. Les anciens ont dit quelque part que le serpent meurt lorsqu'on lui crache sur la tète. Chamfort rêva toujours un peu sur la sienne ce crachat qui tue les serpents.

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