CHAMFORT
La peur du mépris en fît un misanthrope. Commencée donc par le vice de son père, sa vie s'acheva par les siens, et le désespoir la termina. « Il avait découvert — dit Mirabeau avec cette cruelle ironie qu'ont parfois entre eux tous ces voluptueux sans pitié — une maladie pour laquelle les médecins lui devaient des remercîments, car on la croyait tout à fait perdue. » Mais il avait sur le cœur une bien autre lèpre, et ce fut celle-là qui le poussa à cet horrible suicide de dixhuit coups de rasoir, dont sa main enragée se hacha le cou... Quant à sa gloire, elle est légère. Nous allons en montrer le poids en soulevant ce mince volume, qu'on pouvait réduire d'un bon tiers, et qui, littérairement, fut toute son œuvre. Nous qui croyons que la vie des hommes fait leur pensée et que les livres sont, pour qui sait les entendre, la confession forcée de toute conscience, nous voulons marquer aujourd'hui les influences de la naissance sur le talent réel d'un homme qui, même comme talent, a péri par son origine. Enfin nous voulons montrer, dans ce parangon des bâtards, que toutes les bâtardises sont solidaires et que, quand on n'a pas travaillé à être un ancêtre, on n'est jamais qu'un bâtard d'homme ou qu'un bâtard de talent!
ni
Chamfort ne fut pas davantage. Pascal s'appelait avorton vis-à-vis de Dieu, et cette humilité grandit son génie. Mais Chamfort, volé de l'idée sociale à &on berceau, Chamfort, dont l'orgueil ignorait qu'il était un avorton aux yeux des hommes, le fut aussi jusque dans son intelligence.
Avec des facultés très fortes, de l'acuité d'observation, de la profondeur dans l'accent, de Femportepièce dans l'empreinte, il voulut être un moraliste et n'y réussit pas, quoiqu'il ne se soit survécu à luimême que sous ce nom, et quoique à cette heure il ne soit lu et compté que comme tel. Prétention et abus de langage! Les hommes qui ne voient jamais le xviii^ siècle qu'à travers un microscope peuvent trouver que Chamfort n'est pas par trop nain entre La Rochefoucauld et La Bruyère, et lui mettre son temps sous les pieds pour le hausser jusqu'à eux, en l'appelant le moraliste du xviii^ siècle. Mais un tel piédestal ne le grandit pas, car le xviii^ siècle, qui n'a point de morale, ne peut avoir de moraliste, et Chamfort, l'enfant naturel d'un siècle sans mœurs, ne fut jamais, ne nous y trompons pas! que le naturaliste de la philosophie et de la nature.
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Otez-lui deux choses, en effet, ôtez de ce petit volume de Maximes et de Pensées la feuille de vigne de Diderot, que Ghamfort retourne et chiffonne sans cesse, et la haine sociale de Jean-Jacques, concentrée en poison, et voyez ce qui vous restera! Allez I ignominie oblige comme noblesse. L'homme a malgré lui des blasons. Nous sortons tous d'un passé qui parfume ou souille à jamais la coupe du sang de notre vie, si nous ne mettons pas notre vertu à Tépurer.
Par cela même qu'un homme est bâtard, comme l'était Ghamfort, il est en lui des propensions épouvantables et singulières, et les moralistes, qui, en définitive, doivent juger les moralistes, car on ne peut être jugé que par ses pairs, ont-ils bien réfléchi à cela? Ceux qui disent le plus haut, avec la soif de la justice ou la sympathie pour l'infortune, que les fautes sont personnelles, ont-ils jamais pénétré dans la conscience de l'homme que les sociétés ont nommé partout du nom expiatoire de bâtard? Fait, comme tout homme qui vient en ce monde, de mémoire, d'intelligence et de volonté, le bâtard, si loin qu'il recule en lui, trouve dans sa mémoire Tévéuement qui lui a retranché toute légitimité naturelle et
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sociale ; car le séducteur dont il est sorti n'est pas père. En séduisant, il a engagé solitairement sa conscience ; mais un tel engagement ne regarde ni l'univers ni Dieu! Or, l'homme se souvient d'abord, dit Platon. L'esprit est une réminiscence. La honte de la mémoire vient demander à la pensée de l'effacer. Alors les théories fourmillent, l'esprit se fausse, et la Babel des Dix décrets s'élève tout à coup dans les Politiques urdverselles ! Mais ce n'est point tout. Qui sait exactement la distance entre la volonté et l'intelligence, entre la théorie et l'action ; avec quelle violence la volonté entre en exercice pour abolir un état de choses qui la révolte ; avec quelle fureur elle allume le foyer des sociétés secrètes, des commandites saint-simoniennes, de toutes les prétendances en haut et en bas? C'est ainsi que dans les bâtards les trois facultés qui constituent l'homme sont viciées, en leur à priori originel, de cela seul qu'ils sont exclus du nom, de la famille et du patrimoine. C'est ainsi qu'elles deviennent les trois furies sous le fouet desquelles va tourner ce nouvel Oreste.
Vignette fatale dans la mémoire, coup de sifflet dans l'intelligence, corruption dans la volonté four-
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voyée, le bâtard est la parabole de la chute, la contrefaçon du dogme qu'il repousse, et un argument vivant, dans sa propre existence, contre sa propre incrédulité I Plus ce qu'il sait le déchire, et moins il veut y croire. Mais que peuvent ces réfutations? II souffre, le malheureux! et il se raidit dans une attitude de stoïque ; mais le renard mangeait le Spartiate aux entrailles, pendant qu'il le cachait sous son manteau! C'est héroïque et mystérieux, mais c'est insensé, et c'est de l'histoire! Le bâtard reniera Dieu, son père suprême, parce qu'il a été renié par l'auteur de ses jours, son père inférieur et provisoire; et le voilà avec deux bâtardises au lieu d'une ! Le voilà frappé d'une sottise incurable pour un malheur dont l'âme, quand il veut, peut guérir. Chamfort ne voulut pas, et ce fut sa sottise, comme vous allez voir !
Cette sottise, au reste, fut celle de son siècle. C'est là toujours ce qu'il faut dire quand on parle de ce malheureux temps ! Chamfort, comme le xvm' siècle, qui se tit bâtard autant qu'un siècle peut se faire tel, en rompant avec les traditions de son histoire, n'a point, au fond, de notion première : la notion du bien et du mal. 11 ne l'a pas, parce qu'il est impie, de l'im-
piété bète de cette époque dans laquelle lui, le misanthrope cependant, s'encanailla comme s'il avait aimé et estimé les hommes ! La Bible (voir la page 11 de ses Pensées) ne fut pour lui qu'une allégorie mesquine. Cette grande scène de la chute, dont notre vie est le miroir et que nous répétons dans chacun de nos actes, il n'y comprit rien, et il en rit de ce rire amer qui, pour être amer, n'en est pas moins vide. Il ne se douta pas, l'homme d'esprit, qu'il riait de lui-même! Or, sans vue première sur l'humanité, toute supériorité qui veut juger les hommes périt étouffée dans un horizon sans lumière. C'est là que Chamfort a péri, suicidé deux fois, dans son corps et dans sa pensée.
Il a péri, et c'est dommage! Il avait un redoutable esprit ; mais, génie noué par la bâtardise, il n'existe déjà plus, quoiqu'on le réimprime, que pour les esprits sans famille, comme l'était le sien, lesquels confondent le moraliste, cet éclaireur du cœur humain, avec l'aveugle d'orgueil et de ressentiment qui tire sur le cœur à balles forcées. C'est là que Chamfort a souvent visé sans toucher; esprit forcené plutôt que juste.
Littérairement aussi on l'a trop vanté. Vaniteux comme un homme d'en bas, il était plus triste encore que spirituel. Et comment ne l'eût-il pas été? Il était pauvre et il boudait la fortune; toujours bâtard, il se renfrognait. Mais supposez-le duc, il était gai; et Ninon la dit : La gaîté de l'esprit prouve sa force.
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Mais il ne fut point duc, et tout son mal vient de là, même intellectuellement. Il ne fut jamais qu'un bâtard. 11 ne l'oublia point (est-ce que cela s'oublie?), même quand le monde, trop bon pour lui, Foubliait. Reçu parles hautes classes de son temps, comme elles recevaient, ces folles, à la veille de périr, tous ce& hommes qui allaient devenir leurs bourreaux, il dut porter jusque parmi elles ces rages de déclassé vexé qu'on retrouve encore dans son livre. Du reste, fait presque tout entier avec des mots improvisés sur place et des anecdotes, ce livre, qu'on appelle des Pensées comme on appelle son auteur un moraliste, — par antiphrase, — traduit assez mal le genre d'esprit qu'il eut, car de la conversation dont on se souvient est de la conversation morte, et l'encre avec laquelle on la rapporte est le deuil de cet esprit-là.
Ce petit livre, bilieux et amer, cuit et recuit au feu d'une haine cachée, sera longtemps comme le verre d'absinthe que les révolutionnaires aimeront à boire avant le dîner, pour se donner de l'appétit I II leur donne de l'appétit, en effet, contre les institutions sociales, ce livre de bâtard... et voilà le secret de son succès!
L'esprit n'est pas tout, même en France. Si Chamfort n'était qu'un homme d'esprit, les dilettanti qui le publient ne se mettraient probablement pas en frais d'une édition nouvelle ; mais il fut contre la société, dans l'ordre de la plume, un précurseur de Robes-
pierre; et voilà Tintérêt pour euxl Quand les 1848 avortent, on peut, pour faire un succès à Chamfort, spéculer sur les cent mille bâtards à Paris, qui renverseraient fort bien, si on les laissait faire, la marmite française, comme les janissaires la renversaient à Constantinople. Ignominie oblige, comme noblesse! et quelquefois elle oblige aux fausses sympathies, en vue des plus mauvaises passions î
Ils se sont levés comme un seul homme!
A propos de notre article sur la Bâtardise en littérature^ beaucoup de bâtards nous ont écrit. Ils se savaient bâtards, et ils se sont crus littéraires!
Les uns Font fait avec colère, et c'est le plus grand nombre, — le trop grand nombre. Mais le nombre n'est pas un principe, et ne prouve pas plus que des zéros.
Les autres Font fait avec urbanité et convenance, sympathisant douloureusement, mais sympathisant avec nos idées, ne voulant pas — comme Fa dit un des esprits les plus éloquents de notre âge — être « les propagateurs du vice dont ils sont le pî*oduit ».
Ceux-ci pensent comme nous, disent-ils, ou à peu près. Ils voient dans leur naissance un malheur et non
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pas un titre, et ils le confessent avec une simplicité qui a sa noblesse et qui nous touche. Ils se promettent bien, eux! de quitter la route qu'on a choisie pour les exposer à Tintérêt public. Leur affliction est la meilleure critique du passé dont ils sont sortis. Le conseil que nous avons donné à tout bâtard, qui, ne pouvant être un descendant, peut du moins devenir un ancêtre, — en fuyant les mœurs dont il est la première victime, — n'a point révolté leur intelligente fierté. Ils ont compris qu'on peut protester contre les résultats accoutumés d'un vice originel et même les effacer, mais à la condition d'avoir une certaine force d ame et de la puiser aux grandes sources... Certes! si toutes les lettres que nous avons reçues avaient été dans ce sentiment et ce style, elles auraient évidemment confirmé la justesse de nos réflexions sur ce mal indéniable de la bâtardise, et nous aurions été heureux de la voir ainsi confirmée!
Mais c'était impossible. Les idées sociales ont pendant longtemps été trop faussées pour que cette robuste adhésion à la vérité fût commune. Les romans de madame Sand, qui ont versé depuis vingt années tant de flots de mépris sur l'institution du mariage, les drames dans lesquels l'illégitimité de la naissance
est une poésie de plus sur le front des héros, depuis VAîitony, de Damas père, jusqu'au Fils naturel, de Dumas fils, ont troublé si bien les têtes qu'ils les ont tournées, et que l'orgueil individuel et solitaire n'a jamais plus été qu'à cette heure « le roi insensé qui s'aveugle avec son diadème sur les yeux ».
La plupart des lettres que nous avons reçues devaient donc surtout attester, dans cette dépravation de toute intelligence, cet orgueil qui se vante quand il n'y a pas de quoi, l'orgueil à l'envers de la fierté vraie! La tendance à se diviniser — cette tendance d'aujourd'hui ~ devait éclater en ces lettres d'autant plus haut qu'on eût dû y parler plus bas. Et cela n'a pas manqué. On s'est drapé dans sa bâtardise, comme le philosophe antique dans les haillons de son manteau. Seulement, le philosophe exprimait par là son cynisme et ne soutenait pas que de telles loques fussent de la pourpre. Mais les Don César de Bazan de la bâtardise sont plus hardis. Le croira-t-on? ils posent en porphyrogénètesl
Ils ont été vains quand il fallait être modestes. Il y en a qui se sont dit bons gentilshommes de par la faiblesse de leurs mères. Pires que les fils de Noé, qui ne découvrirent que la honte paternelle, ils ont parlé de ce qu'ils auraient dû voiler de silence par respect de fils, — si des bâtards peuvent être des fils! Ils ont pris au pied de la lettre brute cette cordiale plaisanterie de l'Espagne, qui fait de tout illégitime un gen-