‹ Critiques diversesChapitre 30 sur 41 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

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renfermée, et d'où une main plus violente, sinon plus vigoureuse que la sienne, ne la tirera qu'à force d'obstination et d'effort hardi. C'est que l'effort acharné et la hardiesse ne sont peut-être pas dans la nature de Quitard, esprit avisé, curieux, ingénieux, mais placide, et qui ne nous a donné depuis son Dictionnaire que le volume de cette Étude.

Balzac dit quelque part — et je le croirais — que rêver un livre projeté est bien plus agréable que de récrire, et il ajoute que c'est là « fumer une cigarette enchantée ». Quitard, qui a fumé la sienne vingt ans, — et la même cigarette! — ne nous donne pas l'idée d'un tempérament bien dévorant, bien absorbant et bien ardent. Ce n'est pas là un vampire, même de cigarettes enchantées, — ce qui doit être pourtant diablement bon et excuserait le vampire. Non I il me fait l'effet plutôt d'un homme posé et reposé dans une érudition tranquille comme un chanoine dans sa stalle à vêpres; d'un de ces calmes amoureux, à trois mentons, qui aime sa parémiographie sans que la tête lui tourne et qui la cultive à ses heures; enfin d'un de ces esprits savants jusques aux dents, et ronds de la graisse des vieux livres, lesquels, quand ils trottent, trottent menu!

Je ne connais pas Quitard, mais son livre me donne, intellectuellement du moins, sa silhouette. Déjà dans la préface de son Dictionnaire il nous avait dit — et c'était à nous faire venir l'eau à la bouche, à la

bouche trompée, — « qu'il avait d'abord conçu son Dictionnaire de manière à suivre la langue proverbiale des troubadours jusqu'à nos jours et à former trois gros volumes in-8° », mais que prudemment il l'a diminué de deux volumes « parce qu'il aurait été trop difficile de rencontrer un éditeur », et c'est devant cette fuite d'éditeur que son épicurisme de savant s'est déconcerté et qu'il a sacrifié deux chers volumes à cette panique. Ceci n'est évidemment pas d'un lion, mais voici bien d'une autre bête! La peur du mauvais goût n'effarouche- t-elle pas Quitard, cette timide nature de biche académique?... Et cette seconde peur n'énerve-t-elle et n'infirme-t-elle pas ses travaux dans leur substance même ?. . . « Mon intention , — dit-il, — non plus que celle d'Érasme, n'a pas été de n'admettre que des proverbes d'un tour piquant... Mais pourtant je n'ai point cherché à grossir mon recueil de ces locutions traînées dans les ruisseaux des halles, de mots disgracieux et de dictons qui se trouvent souvent dans la bouche des gens mal élevés. J'ai laissé dans son bourbier natal cette phraséologie de la canaille. » Agréable aristocratie I Je doute seulement qu'elle convienne à un chercheur comme lui, qui n'a mission que de prendre à larges et pleines mains tout ce qu'il rencontre, dans un but de renseignement et de connaissances, et non pas mission de choisir et de rejeter, au nom d'un goût qui n'a que faire ici. Bic non est locus.

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Et pourquoi, puisque Quitard écrit un Dictionnaire ou rêve une Histoire des Proverbes, se priverait-il des plus énergiques, des plus pittoresques, des plus populaires, sous prétexte qu'ils sont grossiers, comme si, la grossièreté étant parfois dans l'esprit humain, elle ne devait pas avoir son expression dans le langage? Et ce n'est pas tout. Puisque non seulement il s'occupe et se préoccupe de proverbes, mais de locutions proverbiales, pourquoi affîche-t-il un si vertueux mépris pour Vargot, cette langue populaire, sinistre et masquée, aux effroyables beautés, mais aux beautés réelles, qui a déjà versé dans la langue du xix'^ siècle, sous la plume de quelques maîtres, des mots que le génie purifiera et qui y resteront comme des forces de plus? Et pourquoi n'a-t-il pas fait, philologue qui veut toucher aux mœurs par la philologie, l'histoire de ces mots redoutables, Tarquins futurs d'une Académie qui n'est pas Lucrèce, et qui, pour cette raison, ne doit pas mourir... de ce que vous savez?

Tels sont les reproches que j'ose faire à Quitard, du fond de mon indignité philologique. Ainsi qu'on le voit, ces reproches s'adressent bien plus à une manière de sentir qui nuit à la conception première de

son travail qu'à sa science de parémiographe. En lisant son Etude historique, littéraire et mora/e, sur les proverbes, qui est un véritable traité ex professa sur la matière, et cet amusant Z>ic;ionnaire, que le duc de Richelieu n'aurait pas fait lire à son fils comme celui de l'Académie quand il le mettait en pénitence, on regrette vivement que le tempérament — sinon les connaissances — ait manqué.

Les connaissances, les notions, les rapprochements, un millier de faits et d'origines, les anecdotes, voilà les mérites excellents des deux publications de Quitard ; mais tout cela est, dans son Dictionnaire^ de l'encyclopédie incomplète, — ce qui est une contradiction dans les termes, — et, dans son Étude, de la monographie, et rien de plus. Or, c'est une Histoire des "proverbes et des locutions proverbiales, et une histoire écrite avec méthode, qu'il avait rêvée ; c'est cette longue cigarette, plus longue que la pipe de tous les Turcs, qu'il a fumée pendant vingt ans.

La Critique pose donc ici un desideratum, qui est une vraie condamnation. Cette Histoire des Proverbes est encore à faire par Quitard... ou par un autre. Mais Quitard lafera-t-il?... Ce serait là un livre délicieux, à nous défrayer tous, nous qui aimons la langue et les vieilles coutumes du passé, si parfumées de naïveté, si enfumées de bonhomie. Ce serait un livre dans lequel il y aurait autant pour la poésie que pour l'histoire.

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Si, comme je le crois, l'histoire des patois, ces langues roulantes qui ont précédé les langues assises et sont à ces dernières ce que sont les tentes et les quatre piquets des premiers âges aux palais des civilisations, si l'histoire des patois est un magnifique sujet à traiter en philologie, il en est un plus beau encore, c'est l'histoire des proverbes, car les patois ont été créés plus particulièrement par les besoins généraux des hommes, et les proverbes par l'intelligence individuelle de l'humanité !

C'est avec le préjugé le plus favorable que nous avons accueilli ces différents ouvrages d'Edouard Fournier, et particulièrement celui-là qu'il intitule VEsprit dans Vhistoire (2). L'intention qui rayonne dans les différents titres de ces livres, mais surtout dans le titre de ce dernier, semble la haine du commun, qui n'est jamais assez vigoureuse, le mépris du convenu, — je ne dis pas de la convenance, — la guerre faite à toute tradition menteuse ou frelatée, enfin la promesse d'une hécatombe des moutons de Dindenaut, ces sottes bêtes qui se suivent toujours de

1. L'Esprit dans l'histoire ; Le Vieux-neuf; L'Esprit des autres {Pays, 13 mars 1860).

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