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plus avant le fond de pot du xvii^ siècle. Je ne crois point que la rage de la biographie ait rattrapé plus loin ce qui s'y noyait, disparu, caricatures exhumées auxquelles il fallait un Hogarth, mais auxquelles THogartha manqué.
Parmi ces figures grimaçantes, il en est deux pourtant qui se détachent, je ne dirai pas en beau, mais en moins laid, sur la grisaille de toutes les autres. Ce sont deux femmes qui ne furent pas précieuses et qui sont là on ne sait pas pourquoi... peut-être parce qu'elles devraient n'y être pas. L'une est cette madame Cornuel dont j'ai parlé plus haut, une madame Pernelle, terrible et charmante, qui a laissé autant de mots que Rivarol, mais d'un tout autre calibre, moins fastueux, mais plus meurtriers. Livet en a cité quelques-uns. Que n'en citait- il davantage? Son travail en eût valu mieux.
Cette madame Cornuel, bien loin d'être une précieuse, n'avait pas été prude dans sa jeunesse, et, vieille, se moquait de la quintessence. Son esprit était la diablerie du bon sens contre l'homme ou la femme qui fait l'ange et la bête. L'autre est mademoiselle de Gournay, qui, sans être une précieuse non plus, était du moins une fille savante, très ressemblante aux bleues d'à présent, mais plus aimable. Peut-être parce qu'il est plus loin, son bleu paraît plus doux...
Fille adoptive de Michel Montaigne, qui avait fourré
ses jeunes mains dans le manchon du vieux sceptique, elle les en avait retirées pénétrées de son influence, et cette influence lui était restée. Elle avait l'alacrité et l'audace, le bec et les ongles, et la cape, et la canne à corbin, et les hauts talons pour marcher sur tout et s'élever jusqu'à hauteur d'homme. Elle se croyait ni plus ni moins qu'un homme... parce qu'elle s'était durcie dans la science, dans l'implacable pureté du cœur. Virginité passé au verjua, elle aurait été en 48, si elle avait vécu, du Club des femmes. Elle eût mordicus soutenu Tégahté des sexes, qu'elle soutient déjà en 1630; mais voyez qu'elle est peu pédante! « Est-il rien de plus semblable à un chat sur une fenêtre qu'une chatte?... » nous dit- elle gaiement pour appuyer sa thèse. Madame Daniel Stern n'a point certainement cette grâce-là!
Telle est la composition du volume sur les précieux et les précieuses. Ce qu'il y a de plus intéressant dans ce livre ne les concerne pas. On le conçoit très bien. Aristocratiques ou bourgeoises, provinciales ou citadines, selon la distinction de Livet, ces idéales de travers, ces bons sens renversés comme leurs noms, dont elles faisaient des anagrammes, ces précieuses enfin de l'hôtel de Rambouillet ou d'ailleurs, ne méritaient pas vraiment l'honneur d'une histoire. Si vous les regardez sérieusement, elles sont ennuyeuses comme tout ce qui est faux. Je défie bien de lire de suite sans être écœuré cette Guirlande de Julie que Livet a
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transcrite à la fin de son ouvrage, pour nous démontrer, sans nul doute, rinfluence heureuse de ces affreuses fadeurs sur la langue et la littérature.
Ah! le mal qu'elles lui ont fait plutôt est inexprimable ! Elles ont affaibli, amolli tout ce qui était fort avant elles, tout ce qui était primitif, familier, tout-puissant de nature et de simplicité ! Torpilles caressantes de la langue qu'elles ont engourdie, elles l'alanguissent sous prétexte de tendresse, elles la pâlissent sous prétexte de distinction, et si elles avaient pu lui soutirer tout le sang de ses veines, à cette langue généreuse qui venait de bouillonner avec les passions de deux siècles, elles l'eussent remplacé comme on remplace le sang des morts, par des infusions de parfums. Demandez-vous ce qu'elles ont fait de Benserade et de Voiture, ces embaumeuses de poètes, ces momies ? Sans elles, Voiture, oublié maintenant, d'enjouement et d'esprit aurait valu Voltaire. Ces sirènes corruptrices mirent des concetii dans le vieux Corneille, et, dans cet invulnérable de goût et de génie qu'on appelle Racine, surent trouver le tendon d'Achille, qu'elles ne coupèrent pas, mais qu'elles énervèrent.
Ah! Rambouillet! Rambouillet! j'aime mieux pour mon compte le cabaret dont Faret charbonnait les murs ! Tout périssait sous cette vapeur de la serre chaude de Rambouillet, sous cette asphyxie de madrigaux et de bel esprit, sans cette charmante La
Fayette, que toutes leurs mignardises n'avaient pu étioler et qui un jour balaya toutes leurs fausses fleurs avec un bouquet de fleurs vraies (la Princesse de Clèves). Alors la langue, pâle narcisse qui s'en allait mourant, reprit sur sa tige, et le naturel fut sauvé !
MaisLivet a donné dans l'erreur commune, l'erreur du moment. Il n'a pas le tempérament fanatique. Il y a donné comme il pouvait y donner. Il s'est laissé couler là-dedans... L'erreur du moment, c'est que la langue du xvii° siècle doit quelque chose à cette poignée de femmelettes afl'ectées qui faisaient les hommes et la littérature à leur image. Jugez en par cette Guirlande de Julie ! Cette littérature n'est pas plus lisible que ne sont portables les jupons de peau d'Espagne dans lesquels elles entortillaient leurs afl'ectations.
Les grands hommes qui donnèrent à la langue de Louis XIV, je ne dis pas son caractère définitif, — car une langue ne finit jamais que quand on ne la parle plus, — mais les chefs-d'œuvre qui l'assirent et la posèrent dans sa majesté, sont sortis des grands écrivains du xvV siècle, qui en a de si grands, et non pas des précieuses, ces bréhaignes, qui ont tué des poètes, mais qui n'en ont jamais fait un. Livet, qui veut être à la mode et, par la mode, faire son petit chemin ; Livet, qui suit ses maîtres [il est de la suite de Monseigneur, mais il ne grippe pas beaucoup de soleil!), ne pouvait pas avoir une opinion si malhonnête pour
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l'hôtel de Rambouillet, restauré et remis à neuf par Cousin, qui en est le peintre décorateur. Lorsqu'on réédite Cyrus, il est bien permis à Livet de gratter le papier en l'honneur de Cotin ou de tout autre cuistre du xvii° siècle. Gela deviendra même une question : y avait-il des cuistres au xvii® siècle? Pour prouver qu'il n'y en avait pas, on prendra les Satires de Boileau, et on y répondra par des biographies. Aujourd'hui, voici les Précieuses! Qu'aurons-nous demain? Ce qu'il y a de certain, du reste, c'est que parmi tous ces engoués du xvir siècle, qui le retournent pour y chercher quelque grimaud bien oublié à remettre en lumière et s'en faire honneur, il ne s'en trouvera pas un seul qui ait le cœur de nous donner, par exemple, la vie de saint Vincent de Paul, qui était bien aussi pourtant du xvii° siècle, et qui n'a pas encore une bonne histoire. Vincent de Paul, allons donci l'abbé de Pure, plutôt!
QUITARD
Quitard s'appelle lui-même bravement « un parémiographe. » C'est, nous dit-il, d'après l'étymologie grecque, un auteur qui écrit sur les proverbes. C'est donc une science, cela! Ne souriez pas. Quoi d'étonnant? Dans un temps où la division du travail, qui pulvérise tout, hommes et choses, et en raffine encore la poussière, multiplie le nombre des spécialités en tout genre, la parémiographie, puisqu'il faut l'appeler par son nom... comme la peste, — mais ce n'est pas la peste, — est une spécialité philologique, taillée dans un pan de la philologie générale comme une province dans un empire, et qui suffit à l'ambition d'un honnête
1. Dictionnaire des Proverbes; Étude sur les Proverbes^ his. torique, littéraire et morale {Pays, 28 février 1860).
savant. Cet honnête savant, c'est aujourd'hui Quitard, qui est spirituel aussi et même aimable dans son livre, — ce naïf et vieux sujet des proverbes le lui permettant.
Quitard sera certainement — car ses travaux ne sont pas épuisés par les deux publications qu'il nous donne — l'honneur et l'agrément de cette science, coiffée de grec, qui est, après tout, moins abstraite et moins aride que celle-là dont elle est un démembrement. La philologie s'occupe des signes et de l'analomie du langage. Ce n'est pas de la littérature, mais de la matière à littérature. Tout au plus est-ce la connaissance, dans sa trame et dans ses mille fils, de l'étofTe dans laquelle la littérature doit un jour dessiner et broder ses chefs-d'œuvre... Mais la parémiographie (quel motl), ce n'est plus une science de mots, mais d'idées! Ce sont des idées générales qui furent déposées, on ne sait quand, — c'est la question! peut-être au temps des neiges d'antan, — dans les langues quelconques, par les premiers gens d'esprit qui les parlèrent; des idées qui adhèrent encore à ces langues, malgré les coups de hache et les coups de lime du Temps.
Oui! voilà les proverbes! Les pauvres chers vieux proverbes! Des idées générales, parfois primitives, — dans tous les cas toujours anciennes, — des jugements, des sentences, des vérités, soit absolues, soit relatives, rapidement poinçonnées, — le diable sait
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par qui! — en quelques mots simples et précis, et laissées dans le torrent des langues qui ont coulé et écume par-dessus et qui les ont entraînées, mais pas de manière cependant à ce qu'on ne trouve pas, dans le lit de ces langues accrues ou taries, de ces vieilles médailles intellectuelles.
Tous les peuples et toutes les littératures en ont, de ces médailles fortement frappées, qui représentent soit leur originalité particulière de peuple et de littérature, soit, plus souvent, une chose beaucoup plus belle : l'unité de l'esprit humain. Seulement tout peuple et toute littérature pourrait en avoir davantage. Il ne s'agit que de les chercher. C'est à cette recherche rare et passionnée que s'est dévoué cet excellent parémiographe Quitard, qu'on ne veut plus quitter quand on le tient.
Quitard est un antiquaire à sa façon, — un antiquaire non plastique, mais verbal, — qui fait des fouilles, non dans la vile argile, mais dans l'histoire et la langue, — et encore non dans l'histoire écrite, mais dans l'histoire orale, dans la tradition par toute voie, — pour nous déterrer ces apophtegmes, ces aphorismes, ces axiomes de morale universelle qui valent mieux, à coup sûr, que des médailles de bronze, des vases étrusques, des torses de Vénus cassés ; car la plastique ne vient qu'après l'histoire, si vous voulez bien le permettre, et la forme n'emporte le fond que pour... Brid'oison!
Certes! je me garderai bien de manquer à ces publications, d'un intérêt si vif et d'une érudition si piquante. Quitard a fait mon bonheur avec ses proverbes, et il ferait aussi celui de bien plus gros bonnets que moi. 11 charmerait Rabelais, — il charmerait Shakespeare, Walter Scott, Richardson, Cervantes, La Fontaine, qui ne reviendront pas (malheureusement) pour lire ses livres, mais qui les liraient en se pourléchant, s'ils étaient revenus. Ces grands esprits aimaient les proverbes. Ils en ramassaient beaucoup, quand ils vivaient, pour en orner leurs plus belles œuvres. Ils en fourraient partout... comme les femmes des épingles. N'étaient-ce pas des esprits comme eux qui les avaient faits, dans un temps où l'imprimerie ne sauvait pas le nom de ceux qui pensaient, en écrivant ou sans écrire? — et cela leur était une sympathie de plus. En ces proverbes, naïfs ou sublimes, brillants ou profonds, moqueurs ou tendres, ils reconnaissaient une pensée, parente de la leur mais moins heureuse, car elle était entrée sans signature dans la mémoire des hommes, et en y restant elle n'y laissait aucun nom !
Eh bien, ce sont ces inconnus, chers à tous les poètes et à tous les généreux, que Quitard ne ressuscite pas, mais qu'il range à nos yeux dans leur mérite anonyme, puisqu'il y a rangé leurs œuvres ! si l'on peut dire œuvres de ces traits marqués en quelques mots, et par cela même plus durables, d'autant plus
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fixes dans le souvenir qu'ils sont plus brefs, comme ces insectes lumineux qui restent mieux immobiles sur leurs courtes ailes. Tout n'est pas anonyme pourtant en ces proverbes. Il y a parfois de grands noms qui se dressent tout à coup du pied d'une maxime, comme, par exemple, Salomon dans l'Ecclésiaste, et Pythagore dans les Vers dorés. Mais la plupart de ces proverbes n'ont pas d'auteurs et font rêver à ceux-là qui les inventèrent. Voix incorporelles d'esprits disparus, chose touchante, que, pour insulter à des originalités défuntes, on a l'impertinence d'appeler «la sagesse des nations 1... » Qui pourrait réclamer?...
En effet, les nations ont-elles une sagesse? C'est tout le monde qui fait courir ce bruit-là, et Quitard, qui n'est pas un humanitaire, quoiqu'il ait fait ses humanités, paraît y croire pourtant, et cela me trouble. Du haut de sa parémiographie, — et c'est très haut pour moi, — il prononce ce mot de « sagesse des nations », qu'il applique, avec toutes ses conséquences, à ses proverbes. Il ne met point en suspicion cette soi-disant sagesse, spontanée ou réfléchie, des peuples, sous la dictée de qui auraient écrit, humbles secrétaires, des inspirés comme Salomon ou des phi-
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losoplies comme Pythagore. Mais, quil me permette de le lui dire! pour moi, franchement, je n'y crois pas.
Je ne crois pas aux sagesses collectives travaillant, sans être des abeilles, à ces proverbes, alvéoles d'or où le génie a mis son miel, — le génie et non pas les masses ! Je n'y crois à aucune époque de l'histoire, mais je n'y crois pas surtout à l'origine des sociétés, au premier moment perceptiblement historique. La sagesse des nations! c'est là un nom usurpé en tout temps, si ce n'est pas une ironie, mais ce l'est particulièrement quand les nations sont dans l'enfance, dans cet âge où pour l'homme lui-même, et le plus exceptionnel des hommes, hormis le petit Joas d'Athalie, la sagesse n'existe pas.
A l'origine des sociétés tout commence par des despotes, dans la pensée et dans le langage comme dans le reste des choses humaines.
Les proverbes, les sentences, toutes ces généralisations des esprits qui surent observer et réfléchir les premiers, sont du despotisme d'esprits supérieurs, s'imposant à l'esprit faible et bas des multitudes... C'est de la sagesse toute faite, non par les nations, mais pour elles. Voilà plutôt ce que je crois ! J'en suis fâché, car je voudrais véritablement faire bon ménage avec Quitard, le parémiographe, mais il m'est impossible d'accepter la grande source vague d'où il dit que viennent les proverbes qu'il a recueillis. Pour moi,
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ils sont les produits les plus authentiques et quelquefois les plus éclatants de l'originalité et de la supériorité humaines, — qu'elles aient gardé leurs noms propres ou les aient perdus dans les hasards bêtes de la gloire. L'esprit de tout le monde — si respecté par tout ce qui n'est personne ! — n'est jamais que l'esprit de quelques-uns que tout le monde, un jour, enfin, a ramassé!
Je sais bien que Quitard a, pour couvrir et protéger son opinion sur l'origine des proverbes, celle d'un homme dont l'esprit serait un charme encore quand il ne serait plus une puissance. Rivarol, qui avait eu un prix à l'Académie de Berlin sur une question de langue française, n'en était pas moins compétent en matière de langage et a pu n'être pas compromis par son prix. Or, Rivarol a dit, avec plus de hardiesse que Quitard qui le cite : « Les proverbes sont les fruits de l'expérience des peuples et comme le bon sens de tous les siècles réduit en formules. » Cela est incroyable, mais malheureusement textuel.
Cette phrase d'apothicaire, avec sa formule, est bien réellement de l'élégant et de l'étincelant Rivarol. Que ceux qui l'aiment se le disent! Seulement, si cet esprit, qu'on aime toujours trop, avait laissé beaucoup de mots pareils dans l'histoire, Quitard ne le citerait pas, car ce ne serait plus Rivarol. Ce ne serait plus qu'un écrivain modeste et domestique, portant, comme Flipotte derrière madame Pernelle, son petit
falot à la suite du président de Montesquieu, lequel disait, lui, que tout le monde avait plus d'esprit que Voltaire, probablement parce que Voltaire en avait un peu plus que le président de Montesquieu. Il ne serait plus enfin cet aristocrate en toutes choses, qui voulait être comte, malgré sa naissance, dans un temps où un tel titre n'allait bientôt plus rapporter que les privilèges de la prison et de Téchafaud, et on serait terriblement en droit d'accuser de pitoyable inconséquence l'homme qui, croyant au bon sens des siècles. accorda si peu au bon sens du sien.
Heureusement pour Rivarol, le mot que cite Quitard ne prouve qu'une chose, assez triste du reste : c'est que le talent le plus héroïquement et le plus fièrement spirituel put se laisser enfiler par une idée vulgaire, comme un grand homme par un goujat ; mais il ne détruit nullement cette certitude : que ce qu'on appelle le bon sens des peuples et des siècles, c'est l'intelligence des grands hommes — ignorés ou connus — qui ont fait tradition et rencontré leur écho. Qui sait si la plupart des pensées les plus individuelles de Rivarol lui-même ne passeront pas un jour dans la langue française et ne feront pas corps avec elle, comme des inscriptions sur le marbre où elles sont gravées, — et si, comme tant de mots dont le génie qui les a prononcés a été exproprié, pour cause d'utilité publique, avant le Code Napoléon, elles ne seront pas recueillies par quelque Quitard de 1990?
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Et cette objection que je commence par faire à Quitard, je ne la lui ferais pas si je l'estimais moins, si je n'éprouvais pas une sérieuse considération et une grande estime pour un homme qui, tout philologue qu'il puisse être, ne s'est pas laissé dévorer par le travail rongeur des mots, et a bien moins songé — tout en chassant aux proverbes et aux locutions proverbiales à travers les langues et les littératures — à nous donner des curiosités de formes littéraires qu'à construire une histoire de mœurs par l'expression, chose délicate et difficile! S'il n'avait fait simplement qu'un dictionnaire, j'aurais pesé son Dictionnaire ; j'aurais dit : Il jauge tant de mots. Il y a de l'effort, de la recherche courageuse et persistante, de la patience, du dévouement, des vertus; car on fait un dictionnaire bien plus avec des qualités morales qu'avec des qualités intellectuelles, — et c'est pourquoi il y en a si peu de bons.
Mais Quitard n'est pas du tout un Job de dictionnaire, pauvre de tout excepté de mots et de patience philologique. J'ai dit qu'il avait de l'esprit : il a aussi u ne bonne humeur que n'ont pas les Job de l'érudition sans idées. Il a la bonne humeur d'un esprit qui se porte bien, lorsque les Job se portent mal. Quitard
n'est pas uniquement le chroniqueur et Tantiquaire de la lettre des proverbes; il en est de plus le grammairien, le rhéteur (mais dans le bon sens) et le philosophe. Son Dictionnaire (1) était précédé, en 1842, d'une préface dans laquelle on voyait très bien qu'il sentait l'importance de la science à laquelle il s était dévoué, mais son Etude sur les proverbes, historique, littéraire et morale (2), prouve beaucoup mieux qu'il sait penser sur ce qu'il aime et ajouter à ses recherches des manières de voir toujours sensées et souvent fines... Or, c'est précisément pour cela, c'est à cause de ses perspicaces facultés historiques, qui dominent les autres chez Quitard, que je m'étonne de rencontrer dans son livre une opinion sur l'origine des proverbes plus générale qu'examinée, et plus badaude que vraiment digne de la sagacité d'un historien.
Du reste, malgré la justesse de la vue première : — faire une histoire des proverbes qui fût l'histoire des mœurs perdue par de l'expression retrouvée, — et malgré des travaux pleins d'intérêt, mais qui ne sont, après tout, que des préliminaires, cette histoire qui l'a tenté Quitard ne l'a pas faite néanmoins avec son Dictionnaire et son Étude. C'était trop peu. Il aurait fallu davantage. Il a eu l'idée d'une telle histoire et il l'a dégrossie, mais il ne Ta pas chassée, toute vibrante, du bloc de travaux où elle sommeillait
i . Techener.