LE CHRISTIANISME ROMANESQUE
Faut-il des romans chrétiens? Le roman peut-il être chrétien?
• - questions ont < I •'■ j à soulevé bien des débats; elles en soulèveront beaucoup encore. Comment se défendre d'un fond d'hostilité ou de défiance contre des ouvrages destinés à peindre les passions et pouvant si facilement les surexciter! C'est un rem disent ceux-ci, «'t ils reproduisent, en style moderne, Les vieux arguments de Pierre Camus, cet évêque qui fut, au \\u" siècle, le {'lus fécond de nos romani c'est un danger, répondent ceux-là, car le roman rend toute autre lecture insupportable, et des honnêtes récits du conteur chrétien L'on passe, tôt ou tard, aux livres épicés de Lélia <>u d'Olympio.
Sans entrer dans Le débat, sans poser une thi j faire de théorie, nous voulons examiner d'assea près un roman que l'on a donné comme le modèle du roman chrétien a l'usage des gens du monde*. C'est ['Histoire de Sibylle, par M. Octave Feuillet, L'un des nuarante de L'Académie française, comme M. Doucet. Ce livre, <|ui compte aujourd'hui six ou sept édii
nousparaît avoir au moins le mérite de montrer en plein cette forme hasardée du christianisme particulièrement chère aux âmes sensibles et que l'on pourrait appeler le christianisme romanesque.
Le roman de M. Feuillet a obtenu, d'ailleurs, de notables adhésions et donné lieu à de vives controverses. J'ai là, sous les yeux, des jugements trèsopposés émanés de plumes également catholiques. D'après M. Seigneur, Y Histoire de Sybille est « une carafe d'orgeat où il y a de l'arsenic ; » le personnage le plus noble du roman et le plus complètement vertueux, M. de Férias, est bête. L'auteur ne va pas au fond des questions, il n'entre « ni dans le vif de l'athéisme, ni dans le vif de la croyance en Dieu. » Malgré quelques mots heureux , quelques passages à peu près bons, quelques bonnes intentions, YHistoire de Sibylle ne peut produire « qu'une impression mêlée de trouble. »
Voici un autre écrivain des plus respectables, un religieux dont l'avis est tout différent. L'Histoire de Sibylle ne répond pas tout à fait à son idéal, mais il s'en faut de peu. Les critiques qu'il mêle à ses corn. pliments sont si courtoisement enguirlandées de toutes les fleurs de la rhétorique qu'elles donnent à l'éloge un charme de plus. Voici son avis sur le fond même du livre.
Après avoir parlé des romans « qui sont affaire de scandale, » et « de ceux qui sont faits moins en vue d'un succès d'estime que d'un succès d'argent, » il ajoute :
Ces différentes catégories écartées, resteront les romans acceptables de tout point, c'est-à-dire ceux où ta beauté littéraire de la forme s'unira, dans une suffisante harmonie, à l'élévation des idées et à la ooblesse des sentiments. C'est à ce double titre que nous avons salué l'apparition de Sibylle...
afin de rester fidèle, dans une certaine mesure, à l,i poétique du genre : afin de donner à son œuvre un assaisonnement déclaré indispensable, l'auteur a cru devoir mettre en jeu certaines passions favorites, t<>ucher à certaines faiblesses du rieur; mais avec quel tact, avec quel art il su se plier aux exigences du roman, sans déroger aux règles d<- la bienséance et du bon goût ! »
Le bienveillant critique reconnaît ensuite chez M. Feuillet la souplesse merveilleuse, la dextérité circonspecte d'un espril qui peut s'aventurer jusqu'aux extrêmes frontières, sans dépasser sensiblement les limites de l'honnête et du vrai ; o puis il le loue avec effusion d'avoir introduit la religion dans le roman.
' est la gloire de M. Feuillet, dit-il, d'avoir rappelé cette noble exilée, de l'avoir couronnée de fleurs et solennellement introduite dans V Histoire <l<> Sibylle. Cette courageuse tentative donne à ce roman un caractère de singulier intérêt et de piquante nouveauté. » Il ajoute que ■ l'inspiration chrétienne souffle- et circule partout dans cette œuvre; » qu'elle y projette i un reflet si religieux et si pur » qu'il y a
de quoi contenter les plus exigeants, satisfaire les
plus délicat-.
Nous avons cl i t qu'il y avait des réserves ; elles portent sur les détails et non sur le fond. Nous pourrons les noter au passage.
Si l'on s'arrête aux. ternies de ces jugements, le désaccord est absolu; cependant il pourrait bien ne tenir qu'à la différence des points de vue. Le premier de nos critiques jugeant le roman de M. Feuillet en lui-même et d'après des idées absolues, a déclaré qu'il n'était pas chrétien. Le pieux écrivain que nous venons de citer s'est, je crois, placé sur un autre terrain. Il a lu l'œuvre de M. Feuillet en songeant à ces <i romans orduriers et immondes » dont il parle au début de son article. Ce souvenir a été et devait être très-favorable à YHistoire de Sibylle. Le « rayon qui se détache du front de l'héroïne » en est devenu plus lumineux et a répandu sur tout le roman un jour plus pur. La flamme d'un simple quinquet éblouit l'œil habitué aux ténèbres. C'est au même titre que la pensée chrétienne brille dansl'œuvredeM.Octave Feuillet. Faut-il y voir un moyen littéraire ou la pensée formelle de « signaler les heureuses influences de la religion, » de montrer « d'une part, la grandeur et l'élévation morale « de ceux qui suivent ses lumières « et ses saintes pratiques ; et de l'autre, l'abaisse- « ment et les hontes de ceux qui, s'isolant de Dieu, « sont réduits, pour le gouvernement de leur con- « duite, aux entraînements de la nature et aux con- « seils de l'humaine sagesse? » Notre critique est convaincu que tel a été le but de M. Feuillet. Cette conviction explique son enthousiasme. Comment ne
pas louer avec abondance de cœur el de phrases un auteur dont le fond éclatant offre encore quelque* taches; mais qui l'ait espérer i une de ce6 œuvres
i auxquelles peuvent applaudir, de c :ert, le goûl
i le plus pur, les convictions les plus sévères el la • conscience la plus délicat* Ces espérances échappenl à la discussion. Il ne l pas de ce que pourra taire M. Feuillet, mais de ce qu'il a t'ait. Il faut apprécier ['Histoire de Sibylle suis la sortir de son cadre, sans la comparer aux romans réalistes de MM. Feydeau e1 Flaubert. Parce que M. Feuillel prend notre pavillon en j ajoutant Bes propres couleurs, devrons-nous lui laisser libre passage? Non pas. G'esl surtoul en ces matières que le pavillon ne saurai! couvrir la marchandise. Usons cl 1 1 droit de visite.
OU Soutient ((Ile Sibl/llr eSt, <'U -o|||l||e. Mil [•« »lli;t II
honnête et chrétien. Malheureusement, les conditions de ces sortes d'ouvrages ne sont pas encore bien définies. 11 me semble d'ailleurs que ces deux mots : honnête, chrétien, indiquent d'ordinaire des œuvres d'un caractère différent. Le roman honnête, tel qu'on le comprend aujourd'hui, peut, en effet, n'être pas chrétien, el il l'est rarement. La plupart de ses partisans se bornent à lui demander de ne froisser ni la morale, ni les relit/ion*. S'il ne contient rien qui soit ouvertement de nature à gâter l'imagination, si la mère peut le prêter à ses tilles, s'il n'ouvre aucun
jour direct sur les choses défendues, la poétique du
genre est satisfaite.
Le roman chrétien Q*es1 pas condamné à cet effacement ; il n'est pas nécessairement une lecture à l'us Ar tout le monde ; il lui rst permis de peindre les passions; mais il doit lf faire avec une grande retenue, et, de plus, il doit donner un enseignement net et ferme, un enseignement religieux. Autrement, de quel droit le déclarer chrétien ?
Avant d'apprécier le roman de M. Feuillet, d'après lémentaires, analysons sommairement V Histoire de Sibylle.
Orpheline en naissant, Sibylle est élevée à la campagne par ses aïeux paternels, le marquis et la marquise de Férias, deux vieillards pleins de sagesse, de noblesse et de piété. L'enfant est capricieuse, poétique, passionnée et même têtue. Il faut de bonne heure lutter contre sa volonté et régler ><>]i imagination. Dès l'âge de six ou sept ans. elle aime à s'égarer mélancoliquement dans 1rs bois; elle prend des allures de fée et élève des autels de fleurs au dieu inconnu. Un jour, Raoul de Chahs, jeune homme d'une vingtaine d'années, surprend Sibylle couronnée de fleurs sauvages et faisant avec une baguette des incantations sur le bord d'un»- fontaine; il lui demande de ne pas l'oublier, elle lui répond qu'elle ne l'oubliera jamais ; et, en effet, cette parole scia pour elle un engagement absolu.
Le curé de Férias commence l'éducation de Sibylle. L'élève, très-rétive d'abord, devient tout à coup si ardente, que l'abbé Ptenaud se déclare insuffisant. On décide qu'une institutrice aura la partie temporelle de
cette éducation difficile; le curé conservera la partie spirituelle. Le comte de Vergnes, grand-père maternel de Sibylle, envoie de Paris l'institutrice demandée, misa O'Neill, laquelle jouit de l'extérieur ridicule attribué à toute institutrice de roman ; néanmoins, ••Ile plaît à tout li' monde, et les choses iraient fort bien, si l'on n'apprenait pas qu'elle est protestante. M. de Férias veul la remercier, mais, sur les instances de Sibylle, il la garde. Sibylle fail toutes sortes de progrès et ne tarde pas à discuter contre son curé, elle l'embarrasse même très-fort. L'aimable enfant oe .s'en tient pas là. Comme ce pauvre abbé a quelque chose de vulgaire el prend du ventre, comme quelques voisins de campagne que Sibylle voil à l'église et au château ont une dévotion mal entendue, notre héroïne, froissée dans ses sentiments les plus délicats, refuse de faire sa première communion, cesse d'aller à la messe, se met, en un mot, hors de l'Eglise, le tout avec l'assentiment «lu très-pieux et très-sage marquis de Férias.
Cette tolérance devait être récompensée. I-'' vil] de Férias est situé sur le bord de la mer. Une tempête éclate, un bâtimenl est en perdition ; le cun dévoue el sauve les naufragés. Sibylle est émue et se déclare « reconquise pour jamais à la foi de ses pères, o Miss O'Neill, l'institutrice, se convertit également. Le curé renonce, de son côté, aux habitudes qui choquaient Sibylle : il ue prendra plus de café, il ne jouera plus au billard, il maigrira.
Les années s'écoulent ; Sibylle devient une jeune
fille. M. de Férias songe à la marier ; mais, ne voyant dans sa province personne qui puisse lui convenir, il l'envoi'' à Paris, chez le comte et la comtesse de Vergues. Ceux-ci sont mondains, chacun d'eux vit de SOIl Côté, et Sibylle se trouve à peu près livrée à elle-même. Comme elle est venue à Paris pour se marier, elle s'occupe en conscience de son affaire. Tous les jeunes gens qu'on lui présente, et même ceux qu'on ne lui présente pas, sont, de sa part, l'objet d'un examen attentif. Elle se montre très-difficile. Au fond, elle attend Raoul. Il paraît. On se reconnaît, on s'aime, et tout promet une prompte conclusion. Mais Sibylle, redevenue chrétienne, veut un mari qui partage ses croyances ; elle apprend, au beau milieu d'un dîner, que Raoul a perdu la foi, elle s'évanouit et refuse de l'épouser. Si son désespoir est profond, sa résolution est ferme; elle part pour Férias, décidée à ne se marier jamais, puisque son cœur ne lui appartient plus. Ce n'était pas un mari qu'elle cherchait, c'était l'échange assuré d'un amour absolu. Raoul de Chalys n'accepte pas ce dénouement. Il vient à Férias en qualité d'artiste, pour décorer l'église, sans trop se demander où cette entreprise le conduira. Il veut se rapprocher de Sibylle. Celle-ci, justement offensée, demande au curé de chasser cet homme et prie son grand-père de la protéger. Raoul se présente au château de Férias. Il plaide si bien sa cause près du marquis et de la marquise, que ces deux vénérables vieillards consentent à la prolongation de son séjour. Il promet, d'ailleurs, de partir dès
qu'on l'exigera. Sibylle, courroucée de l'indulgence de ses grands parents, va relancer Raoul jusque dans l'église ; elle le conjure de ne pas rester un jour de plus, et lui signifie qu'elle le méprise. — Retirezvous, B'écrie Raoul avec fureur, vous me feriez perdre la raison, la patience ''t le respect. Cette scène orageuse se termine par un traité de paix. Raoul restera : il se contentera d'être regardé comme un ami. Sibylle je déjà à lui accorder quelque chose de plus. —
Ah ! dit-elle, si j«- pouvais espérer qu'un jour, si lointain qu'il puisse être, je vous verrai prier I Raoul m1 promet rien, mais il ne «lit pas non.
Le marquis et la marquise «I'- Férias se montrent fidèles à leur passé. De même qu'ils avaient la près tl<- Sibylle une institutrice protestante <'t permis ;i leur enfant de ne pas aller à l'église, ils s'empressent de recevoir Raoul dans leur intimité <-\ trouvent très-naturel qu'il conduise Sibylle, à la nuit tombant-', sous les avenues il'' châtaigniers, afin de causer longuement, intimement, sans témoins.
Deux iiini- se passent. Raoul éprouve des émotions religieuses, ou, toul au moins, spiritualistes ; Sibylle
;i 1-' ciel dans lf cœur, o .Mais, tout ;'i coup, Raoul
est apprlr à Paris par son meilleur ami, le savant Gandrax, matérialiste de la meilleure école, qui vient d'avaler une toit-' dose il.- laudanum pour échapper aux douleurs d'une déception amoureuse. Gandrax meurt comme une brute. Le spectacle de cette mort sèche et cynique replonge Raoul en plein matérialisme. Sou premier mot. en revoyant M"1 de Férias,
est il»: lui signifier que, ne pouvant croire en Dieu, il rompra un engagement sans espoir, i elle persiste dans ses résolutions. Une conversation pénible s'engage. Cette conversation a lieu le soir, dans le parc Sibylle prend le liras de Raoul et le conduit, à travers les bois, à l'endroit de leur première rencontre. La nuit est sombre, froide, chargée de brouillards. Les promeneurs s'égarent. Ils marchent de longues heures sans retrouver leur chemin. Cette course vagabonde et mélodramatique les conduit près du presbytère. Sibylle, accablée de douleur et de fatigue, est saisie d'une lièvre violente ; on la transporte chez le curé, et le jour qui se lève la verra mourir. Raoul est vaincu. Le désespoir lui donne la foi ; il déclare à Sibylle qu'il partagera désormais sa croyance et ses espérances éternelles. Le curé les bénit, et notre héroïne meurt en pressant doucement la main de son fiancé.
Voilà le fond du roman. Les épisodes sont nombreux et dénotent un écrivain rompu aux choses du métier. Parmi les personnages secondaires, mais ayant néanmoins un rôle important, nous devons signaler >Ime de Beauménil, dévoie aimant les petits livres et les petites images de piété; Clotilde sa nièce, jeune tille passionnée et mal élevée qui devient une femme coupable ; le baron de Val-Chesnay, époux de Clotilde, jeune homme pieux, plein de sottise et sans l'ombre d'une vertu ; la duchesse Blanche de Sauves, charmante personne que Sibylle arrête sur les bords de l'abîme, mais dont l'avenir ne me paraît pas ga-
ranti ; Jacques Feray, un paysan idiol qui a plusd'es- |uii el de cœur que tous les autres personnages du roman.
Comme <>u peut le comprendre, d'après cette brève analyse, V Histoire de Sibylle contient, au simple point de vue des mœurs, quelques scènes fort accentuées. L'expression paraîtra douce à quiconque ayant lu le livre se rappellera : 1° L'entretien où Raoul expos Gandrax ses projets et même ses droits sur sa cousine, la duchesse de Sauves; 2e les consolations que le même Raoul veut, après le départ de Sibylle, chercher près de la baronne de Val-Chesnay, consolations que celle-ci aspire à lui donner; 3° la rupture de Clotilde avec Gandrax el L'équipée de cette malheureuse disant à Raoul qui vient d'enterrer son ami, tué par elle : e Vous êtes ma religion... je vous aime comme je voudrais aimer Dieu, o Ces dernières scènes sonl de l'école réaliste. L'auteur il»' Madame Bovary el de Salammbô ne les désavouerait point. Je me trompe : il en désavouerait Le style maigre et maniéré. Il y en a d'autres qui, sans être d'un ton aussi cru, ne valenl pas mieux. Elles suffiraienl à empêcher Sibylle d'être classée parmi ces romans que l'on confie à toutes les mains.
Mais, comme je L'ai déjà dit, un roman peul être chrétien sans remplir rigoureusement Les conditions d'uni' Lecture * 1 « ■ famille. Passons «loue L'éponge sur Les scènes que je viens d'indiquer el voyons si V Histoire de Sibylle contienl un enseignement assez net pour pousser Le Lecteur dans les voies chrétiennes.
On Loue M. Feuillet d'avoir g proclamé solennellement que l'idée île Dieu doit dominer l'éducation, que le mariage chrétien est seul capable d'assurer le bonheur (1rs époux, et, par conséquent, que seul il peut asseoir la famille sur ses bases véritables, o J'ai lu attentivement l'Histoire de Sibylle sans y trouver, je l'avoue, cette double et solennelle proclamation.
L'idée de Dieu signifie ici l'idée catholique. Or, que t'ait M. de Férias? Catholique fervent, il veut que sa petite-fille soit élevée dans ses principes et il est navré lorsqu'il découvre que M. de Vergues lui a expédié une institutrice protestante ; néanmoins, il accepte cette institutrice, et le curé lui-même déclare que Ton peut toujours essayer pendant quelque temps. Conseil détestable, comme on l'a fort bien dit, plus mauvais qu'un conseil franchement mauvais.
M. de Férias prend, il est vrai, des précautions : il recommande formellement à miss O'Neill « de ne jamais traiter les questions religieuses avec son élève qu'au point de vue de la morale générale. » Cette recommandation que la plupart des lecteurs de M. Feuillet ont, sans doute, trouvée très-sage, dénote une ignorance absolue des nécessités de l'éducation et des devoirs de la famille chrétienne. La question religieuse se pose partout dans l'enseignement. Elle surgit sous chaque fait et l'on ne saurait l'éviter en se plaçant au point de vue de la morale générale, c'est-àdire en se jetant dans les banalités. On peut amuser et égarer les hommes avec de grands mots; il faut aux enfants des réponses précises et concluantes.
Sibylle interrogera miss O'Neill, elle La pressera, l'embarrassera, et la pauvre institutrice, forcée de renoncer aux équivoques, ou, si l'on veut, à la morale générale, devra répondre franchemenl ou garder un silence fâcheux, car il provoquera chez l'élève de redoutables réflexions. Ces difficultés sont inévitables, inextricables, invincibles. L'enseignement religieux dévolu au curé ne servira qu'à les faire éclater plus vite. Elles sont, en effet, le fruil naturel de l'enseignement mixte, «■••t enseignement i^tir* l'Eglise repousse partout «'t qn'anenn rat!i<>lii|nr m-- vomira jamais introduire chez lui. 0. jir
La Revi :clésiastique, dont rmHs avons signalé
la sympathie pour l'œuvre de M. rYuillet, est la première à reconnaître que sur ce point l'auteur de Sibylle a t'ait fausse route.
Vainement, dit-elle, il Bera convenu que miss O'Neill ne se mêlera pas d'enseignement religieux, qu'elle respectera le département de M. le curé; ces deux religions mises en présence donneronl trop à penser à cette enfant. Aux yeux de Sibylle, le protestantisme sera personnifié dans miss O'Neill; elle verra de ce côté La supériorité de L'intelligence, la variété «lu savoir, Les grâces de L'esprit, les séductions de la musique et de la peinture; puis, pour peu que l'auteur jette Le ridicule sur des pratiques exagéi pour peu qu'il réduise à sa plus simple expression la valeur intellectuelle du curé, on comprend de quel côté va pencher un enthousiaste et poétique enfant, trop jeune encore pour raisonner ses croyances, et
qui, par conséquent, décidera de tout par l'entraînement de ses impressions. »
Ces observations sont fort justes, cl la première conclusion qu'on doive en tirer, c'est que M. Feuillet ne proclame nullement la nécessité de taire dominer l'idée chrétienne dans l'éducation; son système aboutit, au contraire, à l'indifférence religieuse.
Sibylle, qui montrait dès sa plus tendre enfance certaines dispositions au déisme, arrive très-vite à douter des vérités de la religion. Elle discute contre le curé et le bat ou, tout au moins, l'embarrasse trèsfort. L'excellent homme passe les nuits à étudier les Pères de l'Eglise afin d'avoir raison de cette petite tille; mais ses veilles demeurent stériles et il y perd vraiment son latin.
M. de Férias el l'abbé Renaud soupçonnent miss O'Neill d'avoir manqué à ses engagements; rejetant alors de vains scrupules, ils s'arrangent de manière à surprendre les entretiens intimes de l'institutrice avec son élève. Ils se trompaient. Miss O'Neill est restée dans les conditions du programme. Elle parle de Dieu en termes élevés et vides. La morale générale lui suffit. « Il y a, dit-elle à Sibylle, quelques grandes a notions religieuses communes à tous les êtres pen- « sants et au-dessus de toute controverse humaine, « comme celle d'un Dieu créateur. Je puis vous « parler de ces grandes notions ; mais entrer avec « vous dans des questions de doctrine, dans la dis- « cussion de points de foi particuliers, ce serait man- '< quer aux devoirs que m'imposent la reconnaissance
i,i délicatesse. Kt comme Sybille ne paratl pas faite, mi^s O'Neill ajoute : Préoccupes-vous moins de ces matières; il est si facile el si naturel d'adopter avec confiance La religion de ses parents, <■[ surtoui de parents comme les vôtres.
H, de Périas el le curé trouvent cel enseignement parfait. Écoutez le langage que leur prête M. Feuillet, bien convaincu pour son compte qu'il vient di montrer catholique sincère et sag
« — Kti bien, L'abbé? dil M. de Férias, se posant, les bras croisés <-i non sans un certain air victorieux, en face de sou compagnon.
— Eh bien, monsieur le marquis, il est clair que nos embarras ne nous viennent point de ce côté.
— Hais au contraire, l'abbé : vous voyez que miss O'Neill nous féconderait plutôt. Quoi de plus tain, quoi '/<• plus édifiant même que le ton de son enseignement '
El le curé <lr répondre : G'esl mon insuffisance seule, je le vois trop, qui nous suscite ces difficulti
Voila certes un des points les plus faux de ce roman où le feux abonde. Comment! Sibylle se détache des pratiques religieuses. M. de Férias et le curé 1«voient, ils s'en inquiètent, ils cherchent la cause du mal «'t après avoir entendu L'institutrice, ils croient avoir en elle une auxiliaire. Ils n'ont donc compris ni l'un ni l'autre que miss O'Neill faisant >i l'on marché des point» </<• foi particuliers, mettant sur la même Ligne Les questions <lr doctrine, déclarant naturel d*' •i tenir -i la religion de ses parents professe le
scepticisme en matière de culte, ce qui doit, conduire
SOU élève au déisme en matière de toi?
Sibylle, meilleure logicienne que son aïeul et si m curé, arrive nécessairement à se dire que du moment où les pratiques sont affaire de convenance, d'habitude, de naissance, on peut s'en dispenser. Et elle s'en dispense. ■ Les grandes notions religieuses, communes à tous les êtres pensants et au-dessus de toute controverse humaine, » suffiront désormais à satisfaire les besoins de cette âme élevée.
Et que fait M. de Férias? Il déclare à la « chère fillette qu'elle lui brise le cœur o ; mais celle-ci devient livide, elle s'affaisse sur le parquet, elle a la fièvre ; et tout aussitôt son grand-père lui dit : e Mon enfant, « dans tout ce qui touche à la religion, je vous laisserai une pleine liberté. » En conséquence, les leçons du curé sont suspendues et Sibylle est dispensée jusqu'à nouvel ordre de toute pratique religieuse. « Le dimanche suivant, dit M. Feuillet, ce fut, dans l'église de Férias, une rumeur mêlée de blâme et de pitié, quand on vit le marquis et la marquise prendre tristement place dans leur banc à côté de la chaise vide de leur petite-tille. »
Comme tout cela est à la foi mauvais, faux et ridicule ? Quelle sentimentalité puérile, quel oubli des droits et des devoirs de la paternité ! Quoi ! il suffira qu'une péronnelle de dix ans demande à ne pas faire sa première communion pour que son aïeul, un homme intelligent et ferme, un fervent catholique, s'empresse de lui dire : « Croyez ce que vous voudrez ;
je \'>us dispense d'aller à la messe, même le dimanche. Voilà comment M. Feuillet s'entend fa prouver que l'uler i krétienne doit dominer l'éducation.
Vous oubliez le résultat, me dira-t-on, Sibylle revient bientôt à la foi, el miss O'Neill elle-mêmi convertit. Ce retour ••! cette conversion ne prouvent absolument rien. Le romancier esl maître de ses personnages el les fait tourner comme il l'entend. La question qu'il convienl d'examiner au point de vue • If- principes est celle-ci : des parents qui agiraient comme ». de Férias w' trahiraient-ils pas leurs plus impérieux devoirs? .1-' pose surtout cette question aux catholiques de bon aloi, mais trop sensibles, qui veulent voir dans ['Histoire de Sibylle un roman chrétien.
Du reste, - la rentrée de Sibylle dans le giron de lise o n'est aucunement le fruil de la aiaise tolérance de M. <!<■ Férias. Cette petite fille esl reconquise à la foi l'ai1 les nerfs. Une barque où se trouvent quelques pêcheurs menace de sombrer. La tempête est si terrible, le danger est si grand, que les marins les plus hardis n'osenl aller au secours des naufra Le curé, qui assistr avec toute la population de Férias à <■<• navrant spectacle, donne d'une voix tremblante mais fortement accentuée sa bénédiction à ces hommes qui vnt mourir; il les absout au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, puis il si' met à genoux et \\ prie. Sibylle est émue. Le curé commence à lui paraître moins vulgaire. Elle le trouvera noble, lorsque, sautant dans um' chaloupe, il décidera quatre de
ses paroissiens à le suivre et sauvera les malheureux que Ton croyait perdus.
L'abbé Renaud remplit ce programme et Sibylle reconnaît alors que Le vrai Dieu et la vraie foi peuvent seuls inspirer ces grandes paroles et ces grands dévouements. Dès cet instant, ajoute M. Feuillet, malgré les objection* de détail qui pouvaient encore tourmenter sa pensée, Sibylle s'était sentie reconquise pour jamais à la religion de ses pères. N'oubliez pas que l'héroïne à laquelle l'auteur prête de tels raisonnements et de telles résolutions entre dans sa douzième année. Il y a du ridicule et même du grotesque dans ce fameux roman.
Quant à miss O'Neill, sa conversion est un mystère que M. Feuillet n'entreprend pas d'expliquer. Est-ce le fruit du travail intime de l'âme ? est-ce le contrecoup du changement de Sibylle et du zèle de l'abbé Renaud comme sauveteur ? L'auteur nous le laisse ignorer. Il convertit l'institutrice pour s'en débarrasser et revient à son héroïne. Faisons comme lui.
La scène du naufrage est habilement racontée. Le lecteur est séduit, ému, enlevé. Il partage l'entraînement nerveux de Sibylle. Mais la réflexion vient et l'esprit proteste. Il n'est pas même nécessaire d'être chrétien pour reconnaître que le mélodrame est ici substitué au développement des caractères et des situations. S'il n'y avait pas eu de tempête ou si le curé avait eu la goutte, Sibylle s'enfonçait dans l'incrédulité ou passait au protestantisme. Il faut que l'abbé Renaud et quatre pauvres pêcheurs s'exposent à un
mort presque certaine pour qu'elle comprenne < 1 1 u * le Dieu de ses pères est le vrai Dieu. Encoçe une fois, je ne \<>is dans tout cela rien qui puisse faire reconnaître les avantages d'une éducation chrétienne. Il n'3 ;i même là aucun enseignement d'aucune sorte. C'esl une simple scène de pure fantaisie, plus digne d'un roman d'aventures que d'un roman de mœurs. Elle
manque d'ailleurs de iveauté. Quiconque a lu des
romans l'a souvent rencontrée. Elle a ici le double tort d'être indispensable el impossible. Du reste, je le répète, elle est habilemenl présentée.
Trouverons-nous ailleurs la démonstration promise en faveur de l'éducation chrétienne? Non, certes.
Raoul, Gandrax et le baron Roland de Val-Ghesnay, représentent, dans V Histoire de Sibylle, les hommes de la génération actuelle. Comment ont-ils été élevés et que doivent-ils à leur éducation ?
Le comte Raoul de Chalys, né dans un milieu où la religion est respectée sans être toujours bien comprise, a évidemment reçu un enseignement indécis; c'est un élève de l'Université. Il a commencé par croire, mais, dés son adolescence, le culte n'a plus été pour lui qu'une affaire de forme et d'usage. L'idée religieuse n'a jamais eu de prise sur ses actions et il s'est de bonne heure proclamé incrédule. Cependant son incrédulité, entretenue par le désordre des mœurs, n'est pas absolument sûre d'elle-même; il y a des moments où il lui serait assez agréable de croire m Dieu. Du reste, homme de cœur, d'une haute intelligence, plein de noblesse, d'une distinction exception-
nelle, né pour toutes les grandeurs, capable de toutes les vertus.
Gandrax, l'intime de Raoul, n'a pas de naissance ; il s'est formé lui-même. C'est un grand savant, un profond penseur, un homme vraiment fort; il joint la distinction à la science et se t'ait remarquer dans les salons les plus aristocratiques comme à l'Institut. C'est M. Feuillet qui l'affirme ; cependant il lui prête sur certaines matières un langage que peu de salons toléreraient. A tous les avantages de la science et de la grande mine, « distinguée, hautaine et glaciale, » Gandrax ajoute le désintéressement, la noblesse, la dignité des mœurs ; sa vie est pure, et si Raoul est capable de toutes les vertus, son ami déjà les possède. Cet homme rare est et a toujours été paisiblement matérialiste. La pensée chrétienne ji'a eu aucune part dans son éducation, n'a exercé aucune influence sur sa conduite. Sans doute, cette haute moralité succombera sous les séductions enragées de Clotilde, et Gandrax, humilié, non pas d'avoir été coupable mais d'avoir été joué, se tuera. Néanmoins, il reste l'homme supérieur du roman ; il dépasse tous les autres personnages par la fermeté du caractère, la vigueur de l'intelligence, les hautes qualités du cœur et même par la vertu, — sauf l'accident qui lui arrive à trentecinq ans.
Le baron Roland de Val-Chesnay a reçu une éducation chrétienne. L'évêque de ***, dont il est le protégé, déclare qu'il a été élevé « dans les meilleurs principes, » « qu'il est bien, » ce qui s'appelle bien ;
il vit près de sa mère, une femme vraimenl pieuse, une sainte qui l'enveloppe de tendresse et serait heureuse de se sacrifier pour lui. Au moment où M. Feuillet nous le présente, il a vingt-quatre ans et reste fidèle aux principes qu'il a reçus; il appartient certainement aux conférences de Saint-Vincent de Paul. C'est un sot; il est plat, ridicule; il n'a pas de cœur et bientôl il n'aura plus de mœurs. L'éducation chrétienne ne lui a donné aucune force d'esprit, n'a développé chez lui aucun sentiment élevé, ne lui a t'ait comprendre aucun devoir. Clotilde le séduit en un tour de main et cette séduction esl toute matérielle. Il at'tlige sa mère sans l'ombre d'une hésitation et L'abandonne sans l'ombre d'un regret. Un peu plus tard, ennuyé des froideurs de sa femme, il se livrera à de coupables distractions sans .se rappeler même qu'il est chrétien. La moralité lui manque comme la foi ; il n'a pas de conscience et vit paisiblement dans le mal. Ainsi, de ces trois hommes le seul qui soit plat et misérable, qui n'ait rien, absolument rien, ni dans la tète ni dans le cœur, est celui dont l'éducation a été chrétienne. Et, de plus, Gandrax, élevé en plein matérialisme, l'emporte sur Raoul qui a pu recevoir çà el là de vagues notions de christianisme. L'auteur aurait voulu prouver les avantages de l'athéisme, en matière d'enseignement, qu'il n'aurait pu choisir autrement ses personnages ; cependant on le loue d'avoir mis l'influence de la religion dans un jour lumineux.
Voyons si cette lumière sera plus éclatante chez les femmes que chez les hommes.
Nous en avons dit assez pour montrer que Sibylle n'a pas reçu une éducation vraiment chrétienne. Confiée à une protestante, libre dès l'âge de dix ans de renoncer à toute pratique religieuse, elle s'est convertie par accident et reste dans la droite voie par la force de sa volonté indépendamment de toute influence extérieure, de toute lecture, de tout enseignement.
A. côté de Sibylle, M. Feuillet nous montre Clotilde, baronne de Val-Chesnay, et Blanche, duchesse de Sauves. Ces deux jeunes femmes appartiennent à des familles chrétiennes , et, après avoir eu chez elles l'exemple des habitudes religieuses, elles ont terminé leur éducation au couvent. Qu'y ont-elles gagné?
Blanche est une femmelette. Jeune fdle, elle aimait son cousin Raoul et rêvait de l'épouser. Néanmoins, elle épousa tout de suite le premier prétendant qu'on lui présenta. C'était le duc de Sauves, plus âgé qu'elle de vingt-deux ou vingt-trois ans, « mais encore fort beau cavalier et très-aimable homme. » Cinq ans se passent ; elle a deux enfants. Raoul revient, et tout de uite elle se jette à la tète de ce vainqueur qu'elle n'avait pas eu l'idée d'attendre lorsqu'elle était libre. Elle reconnut, dit l'auteur, qu'elle l'aimait encore follement. Pardon, il me semble qu'autrefois elle l'avait aimé très-sagement, puisqu'il peine parti elle s'était mariée. Un amour vrai et profond change moins vite d'objet ; il ne se rend pas à la première sommation. Si Blanche avait eu pour Raoul une passion folle ou même réfléchie, elle l'eût attendu, — d'autant plus qu'elle ignorait ses sentiments et devait se croire
aimée. Ne se croit-on pas toujours aimé? Cette scène où M. Feuillet s'esl efforcé d'être délical est, au fond, révoltante. Gomme Raoul, qui est occupé ailleurs, ne pousse point sa petite cousine, celle-ci songea s'arrêter. Et qui consulte-t-elle ? sa mère, son confesseur, quelque vieille amie d'un caractère sûr, d'une vertu éprouvée? du tout : elle consulte Sibylle qu'elle connaît fort peu ; elle expose son cas, qui es1 grave, à cette jeune fille de dix-huit ans, laquelle accepte trèsaisément le rôle de conseillère. Ce n'est pas seulement là un grand défaut d'observatum el de vraisemblance, c'est aussi une chose odieuse. Quelle idée Blanche a-t-elle donc de Sibylle pour recourir, en pareille occurrence, à ses lumières? Au point de vue des nécessités du roman, tout va pour le mieux. Blanche immole son amour et ne songe plus qu'à mettre en présence Raoul et Sibylle. Je ne suivrai pas M. Feuillet sur ce terrain, je n'examine pas son livre comme œuvre d'art et étude de mœurs, je cherche seulement à voir quelle place il y fait à la pensée chrétienne. Eh bien, ici encore cette pensée n'a rien de lumineux. Blanche renonce à Raoul sans que l'auteur indique chez elle une lutte quelconque entre la foi et la passion. Sibylle, il est vrai, la rencontre à l'église où elle pleure dans un coin, et Blanche lui dit : « J'étais tout près de me perdre tout à fait, quand « Dieu m'a donné le courage de me jeter dans tes « bras, mon pauvre ange. » dette phrase, depuis longtemps à l'usage des dramaturges et des roman. ciers, ne suffît pas à mettre en lumière les avantages
d'une éducation chrétienne; Cependant il n'y a rien
de plus. Toute idée religieuse est absente de la confession de Blanche et des conseils de Sibylle. Ce serait là une faute, même dans un roman où la pensée chrétienne n'aurait aucune part. En effet, deux jeunes femmes appartenant à la société de nos héroïnes et élevées comme elles, ne pourraient se faire de telles confidences et chercher la bonne voie sans songer non pas au Dieu indécis de M. Feuillet, mais à la religion, aux sacrements.
Si l'éducation religieuse n'a développé aucune vertu chez Blanche, elle n'a préservé Clotilde d'aucune corruption. On objectera peut-être que Clotilde n'a pas, au fond, été élevée chrétiennement. Sa tante, M"'e de Beauménil, est une plate dévote, adonnée aux choses extérieures de la religion, mais sans véritable piété. De plus, elle a trouvé bon de gâter sa nièce, sous le prétexte que les enfants tenus avec sévérité tournent mal. Assurément, ce n'est point là un heureux début. Mais Clotilde a été mise au couvent aussitôt après sa première communion, et elle y est restée cinq ou six ans. Elle a donc reçu d'excellents principes ; et elle pouvait d'autant mieux en profiter que la vulgarité de sa famille n'avait pas encore dû la frapper beaucoup. Toutes les petites filles n'ont pas, sous ce rapport, les susceptibilités de Sibylle. Si leurs parents sont incrédules, elles le remarqueront et en tireront peut-être de fâcheuses conséquences; mais s'ils ont seulement le tort de mêler à leurs pratiques pieuses du mauvais goût, du mauvais ton, des pas-
sions étroites, elles ne s'j arrêterdhl pas. Ki plus tard, après cinq ou six ans de séjour au couvent, leur foi n'aura rien à redouter de ces petitesses. Sinon, il faut nier l'influence de L'éducation religieuse. Or, on nous assure que V Histoire de Sibylle met cette influence en lumière.
Clotilde cependant agit du commencement jusqu'à la lin comme si jamais aucune notion do christianisme ne lui avait été donnée. Elle sort du couvenl résolue à faire le mal toutes les fois qu'elle y pourra trouver plaisir ou profit; elle n'a ni délicatesse, nj cœur, ni conscience, ni pudeur ; tout sentiment élevé ou seulement honnête lui est totalement étranger. Ne croyez pas cependant que le couvent ait été sur elle sans action. M. Feuillet fait remarquer avec son ironie malingre, que « l'enfant terrible, turbulente, « opiniâtre, maussade, était devenue une jeune per- « sonne timide, modeste, parlant peu et à demi-voix, « obligeant»1, prête à tout, même à taire une qua- « trième au whist, bref une demoiselle exemplaire. » De petits avantages extérieurs mêlés d'hypocrisie et nulle qualité morale, nulle aspiration vers le bien, tels ont donc été pour Clotilde les résultats de l'éducation chrétienne.
Il y aurait beaucoup à dire sur tout cela au point de vue de la simple logique et de l'étude des passions ; mais, je le répète, il n'entre pas dans mon sujet de rechercher si les personnages de M. Feuillet sont vrais ou faux ; je constate seulement qu'aucun d'eux ne met en relief, pour le développement de l'esprit et
la dignité du caractère, les avantages d'une éducation où Ton a fait entrer a l'idée de Dieu. » Tout au contraire, les personnages les plus vils et même au point de vue de l'auteur, les seuls personnages vils, Roland et Glotilde, sont ceux qui ont été le plus encouragés aux pratiques religieuses. Ou s'y est mal pris, dira. t-on ! Ce raisonnement mène loin et peut tout excuser. D'ailleurs, est-il de mise ? Roland a été élevé par un piètre sous les yeux d'une mère pieuse; Glotilde est sortie de sa famille pour entrer au couvent. Si l'idée de Dieu ne peut être rencontrée dans de telles conditions, où donc la trouver?
M. Feuillet a, du reste, d'étranges renseignements sur la discipline « des grands couvents de Paris » voués à l'éducation des jeunes filles. Il nous montre Raoul, qui est venu voir sa cousine Blanche, faisant, en plein parloir, le portrait de Clotilde, puis celle-ci s'approchant de lui et laissant tomber ses gants qu'il ramasse et qu'il garde. Des gants de pensionnaires, quel trésor! Plus tard, Clotilde, Blanche et leurs compagnes cherchent un jeu : « une de ces demoi- « selles proposa que chacune de nous se mît à reflète chir aux jeunes gens qui venaient le plus souvent « au parloir, et écrivît ensuite sur un petit papier le « nom de celui qu'elle aimerait le mieux épouser, « après quoi une de nous lirait à haute voix tous les « petits papiers. Le jeu fut accepté. Chacune écrivit en « secret sur un carré de papier qu'elle mit ensuite dans « une corbeille. Eh bien ! quand on vint k la lecture des « bulletins, ils portaient tousle même nom : Raoul! »
Voilà les seules viles ([lie ce roman religieux ou\ iv
sur l'éducation des couvents. Et quel petit style ! Passons au mariage. Voyons si l'idée chrétienne y
est bien nette et bien ferme. D'abord, il n'en est pas question pour les personnages secondaires. Roland n'a songé qu'aux beaux yeux de Clotilde, laquelle n'a
songé qu'à la fortune et au nom de Roland ; le due de Sauves s'esl résigné à faire une fin, et la petite duchesse Blanche s'est pressée de faire un commencement. Sibylle, au moins, nous dira-t-on, veut épouser un chrétien. C'est vrai ; malheureusement sa volonté n'est pas pure de tout alliage. Elle cherche un mari qui ait des convictions religieuses, parce qu'elle y voit pour elle une garantie de bonheur. Elle se dit qu'elle sera aimée plus longtemps, qu'elle le sera même toujours, si son mari partage ses croyances; car « la fraternité des espérances éternelles peut seule donner aux. faibles amours de ce monde quelque chose de la solidité et de la durée des amours divins. » Elle ne sort pas de là. Le calcul a du bon, et Sibylle n'a pas tort de le faire ; mais sa pensée devrait s'élever plus haut, elle devrait se représenter en chrétienne la douleur d'une femme dont le mari ne croit pas ; le supplice d'une mère dont les enfants pourront recevoir de leur père des exemples d'indifférence ou d'impiété. On voudrait aussi que sa résolution cherchât un appui dans les conseils et les prescriptions de l'Église ; on voudrait, enfin, que M. Feuillet, lorsqu'il prend la parole, prouvât que le mariage chrétien est quelque chose de plus qu'une
bonne spéculation an point de vue de « la solidité des amours. » Loin de là, il évite d'aborder ces questions, et il en résulte que Vidée ou le rêve de Sibylle est une conséquence du caractère de cette jeune fdle plutôt qu'une thèse de l'auteur. Il finira même par blâmer son héroïne et par dire, avec l'honnête et pieux M. de Férias, qu'elle est trop exigeante. Et son exigence, en effet, ou plutôt son entêtement, loin de la mener au but, la mènera aux catastrophes.
La cause du mariage chrétien n'est donc pas réellement défendue dans le roman de M. Feuillet. L'héroïne est seule de son avis, et cet avis, elle le soutient mal. Elle obéit à des préoccupations égoïstes, tandis qu'elle devrait s'appuyer sur le devoir. Mais la pauvre enfant a, sous ce rapport, fait son éducation près de M. Feuillet, et cette haute notion du devoir dans le mariage lui paraît inconnue. Au fond, il n'y a rien là qui puisse faire comprendre à des parents de principes douteux, qu'ils doivent marier chrétiennement leurs enfants. Quant aux jeunes fdles qui auraient besoin de ce livre pour être converties, il conviendrait peut-être de ne pas se fier à leur conversion. Elles seraient trop disposées, j'imagine, à voir un Raoul suffisamment pieux, dans le premier valseur ou polkeur venu.
Ce chapitre contient, du reste, des observations qui, sans être nouvelles, peuvent frapper le lecteur et sont agréablement rendues. M. Feuillet note, par exemple, chez Sibylle un trait assez rare, mais dont on sent la justesse : « Elle voulait, dit-elle, que son
« mari lui fût égal par l'éducation, les goûts el les ha— « bitudes de l'intelligence; elle voulait même, sans
s'en pendre compte, qu'il lui fût supérieur, el elle o sentait qu'elle ne l'aimerail qu'à ce prix. »
M, us, à côté de cette observation Vraiequi fait ressortir l'esprit délicat el le caractère élevé de notre héroïne, que de choses manquées! Comme l'auteur choppe (1rs qu'il touche aux sentiments chrétiens ! Sibylle estelle chrétienne? Cette jeune fille de dix-huit ans, dont la piété sévère ne tolérait pas les excentricités de Mme de Beauménil et le laisser-aller du curé, s'abandonne, dès son arrivée à Paris, à tous les plaisirs de la vie mondaine. Elle liante, sans le moindre scrupule, les musées, les concerts, les bals, les théâtres; elle va partout, elle lit tout. Aucune œuvre pieuse, aucune œuvre même de charité ne prend place dans sa vie. L'auteur n'a pas senti qu'il y avait là une fausse note; ce qui fait soupçonner chez lui peu de connaissances des mœurs qu'il veut peindre, et surtout peu de tact. Et comme il faut prendre ses personnages tels qu'il les donne, il en résulte que les exigences de Sibylle paraissent inexplicables. Du moment où elle est tout entière au monde, elle doit se montrer plus facile sur le choix d'un mari, surtout lorsque l'amour se met de la partie.
Du reste, dans ce roman, aucun caractère ne se développe logiquement. Raoul, dont l'auteur a voulu faire un type de distinction et d'honneur mondain, entre en scène, d'une façon répugnante ; il livre les secrets de Blanche à l'ami Gandrax. Cet acte n'est
pas' de l'homme chevaleresque qu'on 'prétend nous montrer. Et comme il est odieux lorsqu'il somme Sibylle de lui dire si l'honneur d'obtenir sa main lui sera interdit tant qu'il n'aura pas reçu la grâce d'en haut, et qu'il ajoute : S'il eu était ainsi, je renoncerais sur l'heure à un attachement sans espoir.
Ce langage est impossible. Raoul ne l'a pas tenu. Comment ! il aime Sibylle, il est près d'elle, il l'accompagne dans ses promenades, il peut lui communiquer dans le charme du tête-à-tête toutes ses pensées, il vit de sa vie, il se sait aimé d'un amour complet, parfait, que rien ne pourra ébranler, qui résisterait à son absence, dût-elle être sans fin ; et cette situation lui paraît insupportable ; il reproche à Sibylle, qui jamais, quoi qu'il fasse, n'acceptera un autre époux, de le condamner à un attachement sans espoir; il lui signifie la résolution de rompre ! Que cette parole lui échappe dans un de ces moments sombres où l'on éprouve je ne sais quel sauvage besoin de blesser un cœur dévoué, passe encore ; — mais il se hâtera de la retirer, de l'effacer, et cette souffrance deviendra aussitôt pour Sibylle une source de joie. Tout au contraire, sa résolution est formelle et il s'y tient. Cet homme n'aime pas ; il peut avoir des désirs, il n'a pas d'amour.
Et sous quelle impression agit-il de la sorte? Il vient de voir mourir Ganclrax. Il a été le témoin de cette agonie brutale, il a pu sonder l'abjection du matérialisme, il en a ressenti les tristesses, et cette terrible leçon, loin de le pousser vers Dieu et d'achever
l'œuvre de Sibylle, met fin au mouvement de conversion qui s'opérait en lui. Que ce résultat échauffe les dernières pages du roman, je le veux bien ; mais il esl contraire aux lois du cœur humain. L'aventure de Gandrax, son point de départ, el ses suites devaient produire un tout autre effet. L'auteur a donc sacrifié la vérité au drame. Que voulez-vous, il fallait, pour l'éclat du dénoûment, que la mort de Sybille convertît Raoul : Sibylle meurt.
Cette mort est-elle chrétienne? Non, elle est romanesque. Sibylle, apprenant que désormais Raoul partagera ses croyances, veut lui être unie à ses derniers moments par la bénédiction nuptiale. C'est le seul sacrement qu'elle songe à recevoir. Le curé ne peut satisfaire ce désir; mais il dit aux deux fiancés dese donner la main, et il demande à Dieu que ces âmes, qu'il va séparer sur la terre, soient unies un jour dans l'éternité.
Que de choses j'aurais encore à relever au point de vue chrétien ! Il y a bien du venin dans le portrait de Mme de Beauménil, de son mari et de son frère. L'auteur charge ces pauvres gens plus que ne le voudrait la vraisemblance. Sous le prétexte de montrer le côté infinie de pratiques religieuses tenant à des habitudes plutôt qu'à de fermes principes, il lance des traits qui vont trop loin. Le curé est d'un bout à l'autre du roman un personnage sacrifié. Au début, il est trop ami de ses aises et se laisse opprimer, même dans son église, par la Beauménil ; plus tard, il se met sous la direction de Sibylle, alors âgée de dix à douze ans, et devient, grâce à cette enfant, un prêtre modèle,
pâle et maigre. Il vit en anachorète. M. Feuillet tombe ici dans l'erreur ordinaire <:t vulgaire des beaux esprits sans foi ou sans jugement qui, sous prétexte d'idéaliser le prêtre, le mettent en dehors de la société.
Il faut s'arrêter. Je n'ai parlé ni de l'agencement du roman, ni des personnages dont le rôle ne rentrait pas dans mon sujet, ni du style. Je n'ai pas voulu faire une étude littéraire. Je me suis simplement proposé de voir si l'Histoire de Sibylle pouvait être acceptée comme roman chrétien. Je ne le crois pas. Et si l'on me donnait tort, si l'on prétendait que nous devons à M. Feuillet les règles et le modèle du genre, j'en conclurais qu'en fait de roman chrétien le meilleur ne vaut rien.
L'Histoire de Sibylle donne, d'ailleurs, Ja mesure du talent de M. Feuillet; de même que son succès met en lumière le christianisme de salon.
31. Feuillet est un agréable conteur qui veut satisfaire m même temps les croyants sans foi et les incrédules sans haine. Il s'avance tantôt vers le bien, tantôt mis le mal, avec la résolution de ne se livrer ni à l'un ni à l'autre. La société polie, c'est-à-dire mondaine sans être scandaleuse, voit dans cette négation douceâtre des droits de la vérité l'exacte mesure d'honnêteté et même de christianisme qui convient au roman.
Que « le monde » ait jugé de la sorte des livres sans accent; qu'il ait vu dans Sibylle un roman religieux, cela se conçoit. Mais que de vrais catholiques aient ratifié ce jugement, c'est l'un des signes du temps et des plus fâcheux.