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SUR LE MARIAGE

Voici divers livres qui traitent du mariage. J/un d'eux date du dix-huitième siècle ; c'est un recueil de conférences ecclésiastiques imprimé en 1713 par ordre du cardinal de Nouilles, archevêque de Paris (1) ; les autres sont récents et s'inspirent des mœurs contemporaines. Malgré cette différence d'origine et de date, ils contiennent plus d'une idée commune. Comme la question du mariage est et sera toujours, en dépit des positivistes, d'une grande actualité; comme les romans à la mode sont plus que jamais remplis de théories matrimoniales, je consacrerai un chapitre à ces divers livres, moins pour les analyser que pour en examiner de près certains enseignements.

Le mariage est un contrat permanent. Quiconque

(t) Cet ouvrage traite surtout de la discipline de l'Eglise et de prescriptions de la loi civile. Nous ne le suivrons pas sur ce terrain; mais il contient, en outre, sur l'essence même du mariage, des considérations dont nous ferons notre profil.

lui refuse ce caractère va contre la loi divine et se révolte contre sa propre conscience. Dieu, qui a institué le mariage el l'a élevé à la dignité de sacrement, veut que la « première vue de l'homme et de la « femme en se mariant soit de s'entre-secourir l'un « l'autre, afin qu'ils puissent plus aisément supporter « les incommodités de la vie. » Après avoir rappelé ce principe fondamental et déclaré que le mariage doit avoir également pour but de constituer des familles chrétiennes et de protéger les bonnes mœurs, mon vieux, livre pose cette question : « Quelles sont les qualités chrétiennes qu'on doit désirer dans une personne pour s'engager avec elle dans l'état du mariage ? » La réponse est longue et chargée de termes un peu durs; je la résumerai.

Il faut faire son choix avec prudence et selon Dieu ; — considérer l'humeur de la personne à laquelle on songe ; s'assurer qu'elle est douce, qu'elle n'est soumise ni à sa bouche, ni à ses passions ; — il importe d'éviter les inégalités de naissance et les trop grandes différences d'âge, car un défaut absolu de proportion sur ce point met obstacle à la vie chrétienne des époux; — on doit défendre de tout son pouvoir à une femme de prendre un mari dont la profession ou la situation pourrait exposer sa foi ou ses mœurs; — au lieu de chercher la fortune, il convient de viser seulement sous ce rapport à une certaine égalité. « Avezvous une fille qui doit être mariée, dit le Saint- Esprit, Mariez-la et donnez-la à tin homme sage et prudent; il ne dit pas à un homme qui possède de

grands biens, à un homme de grande naissance, à un homme qui ail unr grande charge, mais à un homme de grand sens, qualité inséparable de la

crainte deDieu el de la solide piété \.vez-vous

nu fils, dit le même Saint-Esprit, que vous vouliez établir dans le mariage? vous pouvez peut-être lui donner de grands biens, et lui trouver une fille aussi riche el d'une aussi grande naissance que lui ; et cependant ce ne seronl ni les grands biens, ni les grands honneurs qui feronl son bonheur, mais ce sera une femme prudente el sage, qui, marchant sur les traces de la femme forte, aimant le travail, craignant Dieu, réglant sa maison, le rendra véritablement heureux. »

Notre auteur, comme on a dû s'en apercevoir, ne parle pas d'après ses impressions particulières et ses propres raisonnements ; il s'appuie toujours sur l'Écriture, sur les Pères, sur les Saints ; il se borne k constater qu'il suffit de regarder autour de soi pour reconnaître que l'expérience vient confirmer chaque jour les enseignements de l'Église. Cent cinquante ans se sont écoulés depuis lors, mais, sous ce rapport, il n'y a rien de changé. Le cœur humain ne change pas; il a toujours les mêmes faiblesses et il faut toujours lui rappeler les mêmes vérités. Voici, par exemple, des réflexions dont personne ne contestera l'actualité. Après avoir développé les règles que nous venons d'indiquer, le conférencier ajoute :

« On méprise aisément ces saintes règles, étant visible que le torrent du siècle emporte presque tous

les hommes en des sentiments tout contraires; mais il est certain qu'en les méprisant, -on méprise Dieu, et qu'on ne le méprise point impunément : car comme aujourd'hui on marie l'argent avec l'argent, et non la personne avec la personne, on ne voit aussi autre chose que des désordres, qui naissent de ces mariages plus dignes de païens que de chrétiens.

« De là vient que l'on voit si souvent des hommes, qui, ayant épousé une fille avec de grands biens, ont épousé en même temps des chagrins mortels et des maux sans ressource et sans remède, et se trouvent par là liés toute la vie à une personne hautaine et légère, qui, n'ayant nulle crainte de Dieu, tâche de prendre un empire sur celui à qui Dieu l'a soumise par une obligation indispensable , qui est idolâtre d'elle-même et croit au-dessous d'elle d'avoir le moindre soin ou de l'éducation de ses enfants ou du règlement de sa maison.

« De là vient encore que l'on voit, d'autre part, des filles asservies à un joug de fer, dont la seule mort les peut délivrer, qui sont obligées de détester la vie criminelle, et de souffrir les emportements et les mépris outrageux de celui à qui elles doivent un respect très-sincère, qui sont traitées comme des esclaves, qui souffrent dans leurs enfants par l'exemple et les discours insensés d'un père qui leur inspire le mal..., et ces personnes, si dignes de compassion, ne peuvent s'empêcher quelquefois d'accuser en secret un père ou une mère qui les ont sacrifiées à leur ambition ou It leur avarice, sans se mettre en peine de leur pro-

curer un établissement solide et chrétien qui pût les

rendre heureuses. » Le conférencier ne se borne pas à condamner chez

les parents les calculs que dictent l'amour des richesses el les entraînements de la vanité; il condamne aussi tout ce qui compromet dans le mariage son caractère essentiel : l'union. 11 n'est, certes, nullement disposé à céder aux illusions et aux caprices de l'imagination, mais il repousse tout mariage dont on ne peut attendre ni la satisfaction du cœur, ni celle de l'esprit. Et pourquoi? parce que s'engager dans une telle voie, ce n'est pas seulement affronter une vie de souffrances, c'est aussi se mettre sur le seuil du mal et jouer son âme.

On dit souvent, et toujours avec raison, que le christianisme a émancipé la femme. Partout, en effet, où il ne régne pas, elle est esclave ; et la où son esclavage paraît le moins dur, il est aussi le plus avilissant. La femme du sauvage, condamnée aux plus rudes travaux, est assurément moins dégradée que la femme musulmane enfermée dans le harem. Partout aussi où le christianisme s'affaiblit, le rôle de la femme diminue. La galanterie ou, selon l'expression du P. Ventura, les cajoleries succèdent au respect. Déjà elle a moins d'autorité, bientôt elle aura moins de liberté, et l'idole deviendra servante. Cet affaiblissement de sa légitime et nécessaire influence peut se produire de diverses façons, selon les mœurs nationales, mais il est inévitable. Tous ceux qui ont vu et bien vu les États-Unis, où la moitié de la population

n'est pas baptisée, déclarent que la femme y est déjà

sans action. Le pur Américain, le Yankee, voit en elle un objet très-utile, ayant pour rôle de faire des enfants, de les élever, de tenir la maison ; niais il lui refuse la grande part que lui donne l'Église; il ne semble pas lui reconnaître le droit à la vie intellectuelle dont il use modérément pour son propre compte. J'entends une objection. On me dit que l'Américain respecte beaucoup les femmes. Oui, il respecte les femmes, mais il ne respecte pas la femme. Il a pour elle des égards en quelque sorte matériels, il la protège à cause de son utilité et, sans doute, de sa faiblesse. C'est là une forme de l'autorité, ce n'est pas une marque de déférence chrétienne. Cette protection aboutit à en faire une servante, comme la galanterie, même lorsqu'elle garde encore des formes délicates , aboutit à en faire un jouet.

Ces sentiments opposés sont également en dehors de la règle. « Dieu, dit saint Thomas d'Aquin, n'a pas tiré la femme de la tête de l'homme, afin qu'il ne vînt pas à la femme la pensée de dominer l'homme; il ne l'a pas tirée de ses pieds non plus, afin que l'homme ne fût pas tenté à son tour de la mépriser comme sa servante et son esclave : mais il l'a tirée de son côté et en quelque sorte de son cœur, afin que l'homme la regardât et la respectât comme sa compagne et son égale (1) ! »

L'Église n'a pas seulement relevé la femme, elle ne

çl) /, Quœsl. 82, art. 29.

B'est pas bornée à établir ses droits; elle veille constamment sur elle pour assurer son bonheur. Ces mariages où les lois primordiales de l'union sont méconnues, où il n'\ a rien pour le sentiment, rien pour 1rs joies intimes el permises de l'esprit, rien qui puisse répandre un charme durable sur la vie commune; ces mariages que l'argent, la vanité el toutes 1rs fausses raisons de la fausse sagesse ont fait rechercher des parents, que l'obéissance aidée souvent de l'inconséquence rt quelquefois aussi de secrètes douleurs, ont fait accepter des jeunes filles, l'Eglise 1rs condamne. Elle veut d'abord que 1rs époux soient chrétiens; mais elle veut aussi qu'ils puissenl se plaire, qu'ils se plaisent. Et son but est toujours le même : le salut. Elle sait bien que t'es unions, il faudrait dire ces rencontres, nées de misérables calculs on de malheureuses impatiences, useront la vie et exposeront les âmes. Or, en même temps qu'elle défend au chrétien de rejeter le fardeau, elle lui ordonne de prendre garde avant de se charger. Mais qu'elle est peu écoutée sur ce point, dans la plupart des familles! Comme les parents voient facilement , chez chaque conjoint, des qualités qui arrangeront les choses! Le mariage se fait et les choses ne s'arrangent pas. On s'en consolera en disant, selon l'occurrence, que le mari n'a pas su prendre sa femme ou que la femme n'a pas su prendre son mari. Et ce laisser-aller n'est pas rare. Combien, parmi ceux qui parlent avec le plus d'autorité au nom des principes, ratifient et quelquefois conseillent des mariages où les conditions essentielles au bonheur

— M — des époux n'existent point! L'auteur d'un livre anonyme signale avec une sorte d'amertume cette « grave inconséquence. » Nous n'acceptons pas tout ce qu'il dit. D'abord il a le tort de généraliser des actes individuels, ensuit ■ il ne fait pas assez large part aux difficultés du temps et se montre disposé à trop limiter l'action de la famille. Néanmoins, il faut avouer qu'il ne parle pas complètement à faux. Il se rencontre, en effet, sur quelques points avec le P. Franco, qui, dans son excellent ouvrage sur la direction morale et religieuse de l'enfance et de la jeunesse, consacre un chapitré à l'examen des devoirs des parents et des enfants dans la question du mariage.

« Dans le choix des personnes auxquelles on s'allie, pères et enfants, dit-il, commettent plus d'une faute. Les jeunes gens se laissent souvent aveugler par la passion. Ils ont besoin de vous, parents, de votre expérience du monde et des passions, expérience qui deviendra leur lumière. L'erreur la plus ordinaire des parents est d'écouter les raisons d'intérêt plus que les conseils de la raison et de la foi. Les enfants's'embarquent à l'aventure dans des unions mal assorties ; ils n'ont égard ni à la différence de condition, ni à la disproportion du rang, qui ne devrait jamais être trop grande entre les époux. De leur côté, les parents, uniquement préoccupés de certaines convenances de famille et de position, exercent quelquefois une sorte de contrainte pour unir deux personnes d'un lien que l'affection n'a pas formé. »

Il insiste sur les inconvénients, les dangers, les dé-

sordres, fruil de ces unions i que la raison désavouait, el reprend :

o Si je m'adressais à vus enfants, dit-il aux parents, je leur représenterais L'obligation où ils sonl de ne poinl vous affliger dans une affaire aussi grave, parune union inconvenante et une alliance blâmable; le ton qu'ils vous causent, qu'ils se causent à eux-mêmes; le châtiment que Dieu leur réserve ; car. si dans la sagesse deses plans, Dieu a voulu leur laisser la liberté de contracter une alliance à leur gré, il ne les a pas dispensés d'écouter la raison et la foi : voilà ce que je leur dirais. Mais ici je ne m'adresse qu'aux pères el aux mères, et voici mes observations : dans les conseils que vous donnez à vos enfants, mettez la vertu de la personne avant les intérêts temporels. Toutes les richesses du monde n'apporteront jamais le bonheur à une famille privée de l'inappréciable trésor de la piété ; mais les principes chrétiens une fois sauvegardés, ne refusez pas d'accéder aux désirs légitimes de ceux que doit unir ce grand sacrement. Si c'est une folie évidente de préférer les entraînements d'une passion aux justes considérations de la raison et de la vertu, c'est une étrange témérité de lier, par une indissoluble chaîne, deux personnes dont les cœurs ne s'entendront jamais. Vous avez assurément le droit de demander à vos enfants un sacrifice commandé par la raison et par leur bonheur ; mais vous n'avez pas celui d'exiger qu'ils entrent dans toutes vos vues. même au prix de sacrifices excessifs. Bornez-vous à écarter d'une union projetée les éléments périlleux,

mais n'imposez pas par voie d'autorité ce qui vous semble préférable (1). »

Notre anonyme ne trouverait certainement rien à reprendre dans ces conseils, car il admet, sans réserve, les bases chrétiennes du mariage et choisirait volontiers, pour épigraphe, ces paroles de Bossuet : « La principale chose qui doit déterminer une personne à en prendre une autre en mariage, c'est la vertu et la ressemblance des mœurs. » Mais sans s'écarter des doctrines de l'Église , « il étudie la question » au point de vue rationnel, et prétend que le mariage, du moment où il est traité comme une affaire où chacun cherche son profit, devient une affaire détestable où tout le monde perd. Ce jugement est très-acceptable. Malheureusement notre pessimiste en tire des conséquences trop absolues. Je le soupçonne de n'avoir étudié le mariage que chez ceux , d'ailleurs très-nombreux, qui ne le comprennent pas. Il semble ne connaître que des unions mal assorties par la double précipitation des parents et des enfants. Ses mères et ses fdles existent, mais il y en a d'autres et il l'ignore ou l'oublie.

« La pensée du mariage occupe, dit-il, trop de place dans les préoccupations de la famille. Il est sage de l'avoir, mais il ne faudrait pas l'afficher. Tout au contraire, la mère ne songe qu'à marier sa fille et la fille ne songe qu'à se marier. Le père est moins pressé, mais il laisse faire. Or, du moment où l'idée du ma-

(1) Ouvrage traduit de l'italien par M. l'abbé Lafmeur, un volume in-12, chezBray.

riage comme établissement domine toutes les autres, le mariage esl préparé el accepté dans des conditions fâcheuses. On vont on finir. Aussi, dès que l'on peut s'entendre sur la question d'argent, on coule facilement surlc reste. Une honnêteté Légale suffira aux gens «lu monde, une ombre de christianisme suffira aux chertiens. Cette charmante jeune fille, d'apparence si distinguée, dont le regard doux, modosto ot fier annonce de L'intelligence, de La délicatesse et du cœur, va épouser ce Lourdaud; elle le trouve laid, déplaisant; elle est convaincue qu'il îfa pas d'esprit ; mais c'est un mari, et elle le prend, sinon sans regret, au moins sans hésitation. Si, par hasard, elle montrait quelque scrupule, sa mère la rassurerait et la pousserait de telle sorte qu'elle se persuaderait faire un acte de sagesse et de soumission. Au fond, elle ferait simplement acte d'impatience matrimoniale. Du reste, les raisons ne manqueront pas. On dira du sot qu'il a L'esprit calme et ferme, du laid qu'il a l'air bon et distingué, du vieux qu'on ne lui donnerait pas son âge (néanmoins on aura soin de le rajeunir); un lui trouvera bonne tournure et l'on ajoutera qu'il y a pour une jeune femme une chance de bonheur trop méconnue à prendre un mari de vingt-cinq ou trente ans plus âgé qu'elle. Et si le même homme réunissait toutes ces qualités, évidemment ce serait le phénix des époux. La fillette écoutera tout cela sans en rien croire, mais elle se rendra , étant décidée d'avance à se rendre. Eh bien! en dehors de l'idée chrétienne qui est absolument méconnue, c'est là, au simple point de

vue de la raison humaine, entrer dans le mariage par une mauvaise porte. Aussi qu'arrivè-t-il souvent? Gomme on ne peut pas sortir du mariage, on sort du ménage. »

Plusieurs de ces traits sont vrais ; mais s'ils s'appliquent à bon nombre de mariages , on n'a pas le droit de généraliser au point de dire : voila les mariages d'aujourd'hui. La famille chrétienne est entamée sur cette question comme sur tant d'autres; néanmoins les principes supérieurs de l'union matrimoniale n'y sont pasencoremeconnusacepoint.il ne suffît pas toujours et partout au premier venu de se présenter en disant : « ma position est bonne, le monde n'a rien à me reprocher, je suis suffisamment religieux et j'ai résolu de me marier. » Ni toutes les mères, ni toutes les jeunes filles ne sont disposées à se rendre si facilement. Ce parti pris n'existe que chez ces marieurs et marieuses dont se moque notre contempteur. « Le marieur, dit-il, dès qu'il a sous la main deux individus de sexe différent, tous deux libres, songe à faire un mariage. Age, figure, caractère, principes, tout lui paraît secondaire. Il proposera le même jour, du même ton , pour la même personne, Apollon ou Vulcain, le croyant ou l'indifférent, le sot ou l'homme d'esprit, le jouvenceau ou le vieillard. Il lui suffit que l'on soit h peu près du même monde, pour qu'il cherche à opérer un rapprochement. Le marieur et la marieuse sont une plaie. Néanmoins, ils plaisent aux mères et ne déplaisent pas aux filles. Celles-là y voient d'utiles limiers, celles-ci leur pardonnent, en vue des résultats possibles, de les

traiter comme de pauvres créatures prêtes à tout accepter, pourvu <i :e tout s'appelle un mari. »

Pour réduire ces accusations à leur juste valeur, il faut s.- reporter aux écrivains ecclésiastiques que nous avons déjà cités. Leur langage suffi! à prouver avec quelle sollicitude, quelle anxiété les mères vraiment chrétiennes se préoccupenl du mariage de leurs entants. La pensée des intérêts matériels peut, parfois, peser un peu trop sur leur esprit ; elles n'oublient pas, cependant, que d'antres mobiles doivent les dominer. Elles veulent raccord dos croyances; elles recherchent l'harmonie des esprits, cette harmonie qui peut tenir lien de tontes les antres et que tontes les antres ne remplaceront jamais; elles savent enfin que l'on peut dire d'un mariage où l'union intime t'ait défaut :

C'est plus que L'esclavage, «''est ce martyre de « l'âme dont parle saint Amboise, et qui, pour s'ac- « complir tous les jours sans bruit et sans éclat, dans le « secret des murs domestiques, n'en est pas moins un ei martyre, souvent bien plus affreux et bien plus dé- « chirant que celui des corps 1). » Quant aux jeunes tilles, elles ne sont pas toutes disposées à subir le premier prétendant qui s'offre à leurs coups. Et, quoi qu'en disent les pessimistes, il y a parfois, chez elles. plus de soumission que d'entraînement. Le désir de l'inconnu, le besoin de la liberté et même de plus solides raisons ne leur font pas toujours dire : Oui.

Enfin , pourquoi l'âpre critique des mariages d'au-

l Le P. Ventura, la Femme catholique, t. I, p. vu.

jourd'hui ne dit-il rien contre l'homme, dont le choix est presque toujours complètement libre, et qui use si rarement de sa liberté, même lorsqu'il est chrétien, pour agir avec sagesse et générosité. N'est-ce pas surtout lui qui a fait du mariage une spéculation. Notre critique raille \n fillette qu\ se marie dans l'espoir trompeur d'être libre; pourquoi ne blàme-t-il pas le célibataire fatigué qui se résigne au mariage pour faire nue fui ?

La plupart de nos auteurs sont, du reste, généralement sévères pour la femme. Ils parlent volontiers de sa faiblesse, de ses entraînements et lui reprochent de « ne pas savoir vieillir. » Je ne discuterai pas le premier point ; seulement je ferai remarquer que l'amour de la pureté, poussé jusqu'au martyre, est beaucoup plus fréquent chez la femme que chez l'homme. Quant à savoir vieillir, c'est une science bien rare, et j'ignore vraiment quel sexe pourrait, sous ce rapport, donnera l'autre des leçons. Bien des femmes, dites-vous, poussent la coquetterie jusqu'à l'âge mûr; d'accord; mais combien d'hommes poussent la fatuité jusqu'au seuil de la vieillesse? Voyez ce quinquagénaire qui prend du ventre et perd des cheveux; il sangle sa taille obèse, rase de prés sa barbe grise et se pose en vainqueur. Né sous l'Empire, il veut en pratiquer les ridicules refrains et voler » comme le papillon de fleur en fleur. » Lorsqu'on le regarde, il est convaincu qu'on l'admire, et le sourire narquois de « la beauté » lui semble un timide aveu ou tout au moins une gracieuse avance. Il se tient pour irrésistible. Même à vingt-cinq ans il

manquait de charmes, cependant il croil encore charmer les yeux el enlever les cœurs rien qu'en se présentant. G'esl César-Cupido ; lorsqu'il sort d'un salon il se répète : « Je suis venu, on m'a vu, j'ai vaincu, o Pourquoi ne pas opposer ce type à celui de la coquette? Cependanl il convienl de noter une différence : la vieille coquette peul avoir de l'esprit, le vieux fal esl toujours un sot. Cela tient à ce que la femme a plus d'abandon et l'homme plus de réflexion. Celui-ci emploie son esprit, quand il en a suffisante dose, à se garer «lu ridicule; celle-là ne peut assez se dominer pour cacher ses illusions. De quel côté est l'avantage? Est-il dans la prudence ou dans la franchise? Je n'ose trancher cette grave question.

Le P. Ventura a t'ait tout un ouvrage très-savant, très-intéressant et plein d'une forte doctrine sur le rôle social de la femme. Empruntons-lui quelques lignes qui rentrent directement dans notre sujet.

« Lorsque Dieu, allant former la femme à l'origine du monde dit : « il n'est pas bien que l'homme soit seul, faisons-lui un aide qui lui ressemble; » par cette grande parole, dont il voulut faire, une loi de Tordre social, il établit la femme comme l'aide de l'homme, non-seulement pour tout ce qui se rapporte à ses besoins matériels, mais aussi, et avant tout, pour tout ce qui se rapporte à ses besoins spirituels. »

Le P. Ventura indique la grandeur de ce rôle et ajoute :

« Ainsi*, la femme a, dans les desseins de Dion, une délégation , je dirais presque une consécration religieuse. C'est en quelque sorte le prêtre de la famille,

comme l'homme en est le roi... » Ces mots : « faisonslui un aide qui lui ressemble » signifient que Dieu a constitué la femme comme l'aide de l'homme dans tous les états, dans toutes les conditions où il peut se trouver, c'est-à-dire que la femme if est pas seulement l'aide de l'homme à l'état domestique , mais aussi l'aide de 'homme à l'état politique et à l'état religieux; n'est pas seulement l'aide de l'Homme-Époux, mais aussi l'aide de l'Homme-Roi et de l'Homme-Prêtre ; en un mot, qu'indépendamment de sa mission dans la famille, la femme a aussi une mission a exercer dans l'État et même dans l'Église (1). »

Certes, nous voilà loin de la femme-servante que l'Américain relègue respectueusement à l'office, et de la femme-poupée que la galanterie renvoie, avec force compliments, à ses chiffons. L'illustre religieux ne s'en tient pas là ; il affirme que la femme est plus finie que l'homme (tumoral.

« Il est nécessaire, dit-il, que l'homme et la femme, êtres de la même nature et de la même espèce, mais si différents l'un de l'autre par leur qualité et leur condition, puissent s'équilibrer entre eux et s'harmoniser l'un avec l'autre. C'est ce qu'a fait la sagesse du Créateur, en formant la femme autant et plus puissante que l'homme par les attraits et par la grâce, que

1) La Femme catholique, avant-propos.

l'homme esl plus puissanl que La femme par La force et par L'autorité.

« En effet, La femme, plus faible que l'homme en tant qu'être physique, esl plus forte que L'homme en tant qu'être moral. En droit, c'est L'homme qui doit commander à la femme, mais, par Le fait, c'est la femme qui finit presque toujours par attirer l'homme à ses volontés, voire même à ses câpriers el par Le dominer. »

Je rapprocherai de ce jugement quelques mots de M. de Bonald. Ce vrai philosophe chrétien, recherchant par quels côtés la femme est supérieure à L'homme, dit qu'elle doit à la prédominance du sentiment « un sens naturellement plus droit quoique moins raisonné, un goût plus sûr quoique plus prompt. » Ailleurs, à propos de l'éducation des jeunes personnes, il explique qu'on doit « parler beaucoup plus à leur cœur qu'à leur raison, parce que la raison chez les femmes est, pour ainsi dire, instinct, et que la nature leur a donné, en sentiment, ce qu'elle a donné à l'homme en réflexion. C'est ce qui fait qu'elles ont le goût si délicat, si juste, et les manières si aimables (1). »

Le P. Ventura ne se borne pas aux affirmations. Son livre est le développement des paroles que nous avons citées. Il indique tout ee que les femmes ont fait comme prêtres de la famille, il montre aussi leur rôle dans l'Église et dans la société. Nous ne le suivrons pas sur

(V Théorie du pouvoir politique el religieux, chap. xxm.

ce terrain. Il a point un beau tableau; nous voulons crayonner une simple esquisse. Notre but est de rappeler, à propos de diverses théories émises dans des romans plus ou moins chrétiens, que le mariage a « pour but spécial et suprême » non pas la satisfaction des appétits et des intérêts, mais « le plus grand bien des époux et des enfants que Dieu doit leur donner; » et que pour atteindre ce but il doit être absolument chrétien. Quiconque l'oublie, pourra sentir un jour le poids de cette sentence du Code divin :

« L'homme ayant une mauvaise femme, c'est l'homme ayant une plaie au cœur. » (Eccl., xxvi.)

Mais aussi , quiconque se le rappelle et agit en conséquence, verra se vérifier cette autre parole de l'Écriture :

« C'est la bonté de la femme qui fait l'homme bon, et qui, par cela même, le rend heureux; et redouble les jours de sa vie.

« Oh! le bel héritage que d'avoir une femme de bien ! C'est la plus riche récompense que l'homme puisse ici-bas recevoir pour ses actions vertueuses. » [Eccl., xxvi.)

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