‹ Critiques et croquisChapitre 24 sur 32 · SOUVENIRS D'UN AUTRE TEMPS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS D'UN AUTRE TEMPS

Nous avions fait autrefois au jour le jour une collection de traits de mœurs empruntés aux années 1848 et 1849. Quelques-uns de ces traits ont vieilli; d'autres pourraient passer pour nouveaux, tous restent instructifs. Néanmoins, nous les écartons pour la plupart, dans la crainte que cette critique rétrospective du passé ne paraisse une apologie indirecte du présent. Sept ou huit seulement de ces esquisses trouveront place dans notre volume, à titre de renseignements sur une phase des mœurs contemporaines.

— MS'f —

Proudhon et Henriette.

Les années 1848 et 1849 furent particulièrement fécondes en banquets. Il y en eut de toutes sortes. Les femmes libres, les femmes humanitaires, les vésuviennes et autres vénusiennes banquetèrent avec passion. Et que de discours! M. Proudhon s'éleva contre ces drôleries, il donna aux banqueteuses d'excellents avis, qu'il n'avait guère le droit de donner et qui furent fort mal reçus. Voici comment YUnivers jugeait ce débat :

7 janvier 1849.

Les dames trinqueuses de la barrière du Maine et autres lieux ne pardonnent point à M. Proudhon les conseils moraux, mais rétrogrades, qu'il leur a donnés.

En voici encore une qui lui déclare la guerre au nom de tout l'escadron. Elle se nomme Henriette et écrit dans le journal de M. Considérant (1) . Si elle est aussi avancée en âge qu'en principes, c'est une adversaire bien respectable. Quelques passages de ce défi amuseront nos lecteurs, bien que tout cela ait aussi son côté triste et ne soit pas si nouveau qu'on le pourrait croire. Il y avait déjà des libres-penseuses avant la Révolution de Février ;elles dînaient déjà aux guinguettes, faisaient déjà des livres, rédigeaient déjà des journaux, pratiquaient déjà diverses doctrines communistes, et, par une conséquence naturelle, professaient déjà différents cultes plus ou moins phalansté-

(1) La Démocratie Pacifique.

riens. Ce qui esl nouveau, c'esl il«' voir des législateurs encourager leui essor. Ces législateurs, il esl vrai, sonl eux-mêmes d'une espèce nouvelle. Diderot, personi assez dégarni de préjugés, avait une amie nommée mademoiselle Jodin, moitié actrice, moitié fille entretenue^ qui il donnait des conseils que Ton trouveraitaujourd'hui réactionnaires : a Je ne vous demande pas les « mœurs d'un.' vestale, écrivait-il, mais celles dont il 8 n'est jamais permis à personne de se passer, un peu « de respect pour soi-même. Il faut mettre les vertus « d'un galant homme à la place des préjugés auxquels « les femmes sont assujetties. » Quel capucin !

Madame ou Mademoiselle Henriette ne brille pas par l'esprit; elle n'est point impunément phalanstérienne et il faut convenir que Ninon avait plus de littérature. Néanmoins cette personne démocratique et pacifique est logique dans son genre; nous ne voyons pas trop ce que M. Proudhon saura lui répondre. Pourquoi serait-on possesseur plus légal d'une femme que d'une terre ou d'un capital? Si les commandements de Dieu sont abrogés avec tout le bagage des vieux codes, pourquoi la femme serait-elle esclave des préjugés masculins? Pourquoi, comme dit cette aimable Henriette, conserverait-on le monopole sous sa forme affective? M. Proudhon ne peut plus invoquer que le droit du plus fort, cela est clair. Par malheur, il est homme à s'en contenter. C'est inique, s'écrie Henriette. — Oui, ma bonne; mais ne vous fiez pas à la justice de votre cause. Partout où Dieu ne sera pas plus fort que l'homme, l'homme sera plus fort que vous et

vous fera taire le ménage. Ce droit unique de la force >e trouve excellent lorsqu'il est seul et il a singulièrement pesé sur la femme partout où le Christianisme ne Ta pas anéanti. Quand il n'y aura plus de Christianisme, il n'y aura plus d'engagement éternel, et peut-être plus de remords, en cas d'infraction aux engagements temporaires ; mais des coups, êtes-vous sûre qu'il n'y en aura plus? Les pays où règne le divorce sont ceux aussi où la plus belle moitié du genre humain est le plus battue. Voilà ce qu'il faut considérer lorsqu'on se met en travail de réforme. Si le confesseur est gênant et ridicule, il a pourtant cet avantage qu'il préserve du bâton.

Laissons parler Henriette :

« A Monsieur Proudhon,

« Mauvais chrétien, socialiste haineux, vous poursuivez le monopole sous sa forme matérielle et particulièrement saisissable, ce qui est bien ; mais, quand on veut l'attaquer sous sa forme affective, vous vous mettez à la traverse et criez au scandale ! Vous voulez de la dignité et de l'égalité des hommes, et vous repoussez la dignité et l'égalité des sexes ! La femme, dites-vous, n'a rien à prétendre de plus, et son devoir est de rester 'dans la retraite pour laquelle la nature l'a créée.

« Pitié de vos sophismes ! honte à vos idées de résignation quand même ! Dans ce temps révolutionnaire, où les voix de tous les opprimés crient, la voix de la femme s'élèvera courageuse et soutenue, sans crainte

d'être couverte par La vôtre, entendez-vous, monsieur

Proudhon ?

Sur la scène Lyrique, les femmes ue furent admises à prendre leur place que Lorsqu'il fut bien constaté, par le courage de quelques-unes, que Leur voix recelait en elle une force particulière que rien ne pouvait remplacer. Ce principe d'exclusion n'offre plus qu'un exemple dans notre temps, et vous savez, sans doute, ce qu'il en coût»' au sentiment d'humanité pour maintenir dans certaine sainte chapelle Le défi orgueilleux et impie jeté aux prérogatives de la femme. (?)

« Place donc partout à La femme, car sans elle il n'y a pas de concert possible et agréable à Dieu. Les sphères supérieures de toutes les harmonies nous réclament, et nous apparaîtrons au concert spirituel comme au concert politique et social.

« Notre mysticisme vous déplaît, ô saint Proudhon! Eh bien ! encore un peu de temps et il naîtra, j'en suis sûre, une sainte Proudhonne qui, le courage à toute épreuve et la foi robuste, viendra plonger plus avant son regard scrutateur dans notre société. Sainte Proudhonne découvrira sans doute cette autre propriété qui a échappé à la vue de son patron. Sainte Proudhonne nous dira, en termes clairs et précis, que la femme et son essence particulière, l'amour, à force de s'être vendus, de s'être sacrifiés en pure perte et de s'être usés dans les institutions où vous les avez parqués, font maintenant la honte et le malheur de l'humanité. Sainte Proudonne verra bien que l'amour réglé par vous, et devenu le droit le plus fort, constitue la

plus inique des propriétés, et, sous L'empire de ses convictions, s'emparera de votre plus audacieuse formule. Sainte Proudhonne démontrera clairement au monde et à ses sœurs, qu'en amour,LA propriété, c'est

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