‹ Critiques et croquisChapitre 23 sur 32 · PROPOS I» AVOCAT · texte numérisé non relu

PROPOS I» AVOCAT

Me Chaloupin, du barreau d'Angouléme, plaidant contre Me Jules Favre, est entré en matière par un compliment, comme doit le faire tout avocat de province ayant pour « partie adverse » une célébrité parisienne. Nul doute que Me Chaloupin n'ait voulu

être aimable. Cependant, si Ton prenait son compliment à la lettre on y pourrait voir une épigramme assez drue, s'égarantsur les frontières de l'impertinence. Me Jules Favre venait d'abîmer très-fort la cliente de Me Chaloupin. Il l'avait attaquée dans sa famille et dans ses mœurs; il l'avait même vieillie de sept ou huit ans. M" Chaloupin se lève et s'écrie :

« Ah! si jamais j'ai désiré la puissance incomparable de parole de mon illustre adversaire, c'est au moment où je me lève devant la Cour comme défenseur de cette malheureuse femme. Ah! si mon illustre adversaire se trouvait à ma place avec quelle noble éloquence il plaiderait cette affaire! Mais ce qui me rassure, c'est qu'il y a quelque chose de plus fort que le talent, c'est le droit, c'est l'équité, c'est la justice. »

Cette phrase n'a pas deux sens; elle n'en a qu'un ; elle dit clairement que dans l'opinion de M0 Chaloupin, Me Jules Favre peut indifféremment plaider le pour ou le contre ; qu'il eût, par exemple, proclamé volontiers la vertu et la jeunesse de « cette malheureuse femme, » qu'il a notée d'infamie... et d'âge mûr.

Je le répète, en parlant ainsi, Me Chaloupin n'a eu aucune intention d'épigramme; il n'a voulu diriger aucune critique contre « l'illustre adversaire. » Son compliment seul concerne Me Jules Favre ; sa critique, — critique involontaire, — s'adresse aux habitudes professionnelles de la gent avocassière. Prétendez-vous donc, nous dira-t-on, que l'avocat, même illustre, plaide toutes les causes, même en matière civile, et peut servir, jusqu'à l'injure inclusivement, les passions

de son client ? Nous ne prétendons rien de semblable; nous établissons seulement que telle parail être l'opinion de M" Chaloupin, homme du métier.

Dans ce procès, comme dans beaucoup d'autres, 1rs personnes interrogées pendant L'enquête n'ont guère été moins malmenées que les plaideurs. Voici comment l'un des avocats a classé les témoins qui le gênaient, a II y a deux catégories parmi les témoins « (jifon ;i fait figurer devant vous; il y a, d'une part, « les amis de notre adversaire, des ivrognes comme a lui, elles honnêtes gens qu'il a trompés; >• c'est-àdire d'honnêtes imbéciles.

L'adversaire avait parlé le premier et on lui rendait ce qu'il avait donné. I>es deux côtés on a multiplié les portraits. Pères, mères, frères, sœurs, amis, simples connaissances, tout y a passé.

Ecartons cette affaire el disons deux mois, en thèse générale, <\<> licences du barreau.

Le Légitime exercice du droit do l'avocat doit-il aller jusqu'à vilipender, sur les désirs d'un plaideur ou d'après do louches informations, tous ceux dont le témoignage peut le gêner ou dont l'abaissement peut le servir? Au point de vue des principes, tout le monde j'imagine, répondra non ; mais au point de vue des faits tout le monde, aussi, reconnaîtra qu'il y a souvent abus. La difficulté, dira-t-on, serait d'empêcher l'abus sans gêner la défense ; et Ton conclura qu'il faut s'en rapporter à la sagesse, au savoir-vivre, à la délicatesse de l'avocat. Les intéressés aimeraient mieux d'autres garanties. Pourquoi tonte personne

biographie par un avocat n'aurait-elle pas le droit de faire à son tour la biographie du biographe? Naturellement, on suivrait l'exemple de ces messieurs; on

prendrait comme eux des renseignements de toutes mains, et les journaux où leurs esquisses auraient paru, devraient donner la parole aux plaideurs et surtout aux témoins mêlés innocemment a l'affaire. Cette petite innovation rendrait, je crois, M8 Moustique et M* Aspic et Me Venin plus réserves.

Puisque nous avons parlé de 31e Chaloupin, constatons que son plaidoyer est d'ailleurs l'œuvre d'un homme de talent. Il l'emporte incontestablement au point de vue des principes sur celui de « l'illustre adversaire. » Nous y avons, en outre, remarqué des traits heureux et surtout une piquante analyse d'un rapport médical. L'auteur de ce rapport, médecin aliénwte, a décerné au héros du procès un certificat de folie dont voici en deux mots, la conclusion : « Il boit, et quand il boit il devient ivre, et quand il est ivre, il perd la raison. » Les médecins de Molière n'ont rien dit de plus joli.

Les journaux rendent compte de la condamnation d'un sergent qui a tué par jalousie une malheureuse entrainée par lui dans la débauche et dont il était resté l'amant. Il la battait beaucoup et l'avait longtemps menacée de faire pis. Un soir, il l'attendit à la porte d'un bal, la vit sortir au bras d'un autre, tira sur elle un coup de pistolet, la manqua, la poursuivit et l'attei-

gnit enfin d'un second coup, <|u'il voulait primitivement, a-t-il dit, réserver pour lui-même. Arrêté, il avoua son crime. En présence des juges , il a nié la préméditation établie par beaucoup de témoins. Il avoue simplement avoir mâché les balles de ses pistolets.

Il a été défendu par un avocat nommé Nogent- Saint-Laurens, lequel, disent les journaux, •< a présenté la défense dans un Langage élevé. » Voici, toujoursd'après les journaux, un échantillon de ce langage élevé :

M" Nogent-Saint-Laurens, dans une péroraison drs plus touchantes, présente cet homme d'un cœur bon, généreux, sous le coup d'une passion vraie, sincère, trompé indignement. Son crime est celui de toutes les âmes nobles, élevées, rt l'on pourrait dire de l'accusé, dit le défenseur, ce que Shakespeare dit d'Othello: « C'est un honorable assassin. »

Le jury, écartant la préméditation et admettant les circonstances atténuantes, a condamné l'honorable et amoureux assassin à dix ans de réclusion.

Le président des assises, M. de Verges, avait parfaitement résumé toute l'histoire du meurtrier et de la victime en disant qu'elle commence par une séduction et finil par un assassinat. Mais quand donc les présidents de cours d'assises sauront-ils brider les avocats ?

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