A TRAVERS CHAMPS
Les deux fugitifs se lancèrent dans l'obscurité, et courent pendant près d'une heure saos autre but que de 8'âoigner du placer.
Enfin, File-ton-Nœud s'arrêta essoufflé.
^Ouf ! je n'en puis plus, dit-il à David, dont les poumons jouaient comme un soufflet de forge.
*- Nous sommes loin de toute atteinte, dit David ; dé- K^ns.
^ Le conseil est réuni ; mais, minute, il faut savoir ^1 1 on ne nous poursuit pas.
£t File-ton-Nœud appliqua l'oreille contre terre.
"^ Rien , murmura t il .
70 COÎftBS Et votàqM.
— Il s'agît d'aller «u S(wrameniô, où, av(H; Valde de la carte do ce pauvre Tom, nous devons faire noire fortune en peu de temps. Mais la difficulté est de savoir k chemin.
— Dans cette obscurité, Tentreprise est difficile ; nom ne connaissons pas le pays, nous n'avons pas de boussole; comment nous orienter?
La lune venait de disparaître à l'horizon, les nuages commençaient à s'épaissir. On n'y voyait plus à quatrs pas.
— Une idée I s'écria File-ton-Nœud. Ce matin, l« vent soufflait de l'est; suivons le vent, et nous devons nriver dans la direction du Sacrarmnio qui est à l'ouest.
— Mauvais moyen. J'ai remarqué que dans ce pays le vent change dix fois par jour.
— Alors, au petit bonheur I
— • Nous n'avons qu'une chose à faire, dit David; e'est de remonter le cours de San-Joaquin; de cette fafon, d'abord, nous ne nous égarerons pas. Puis, comme le Joaquin est parallèle au Sacramento, nous franchirons au jour la distance qui nous sépare des deux rivières, en nous réglant sur notre point de départ.
— Arme à volonté I En avant ! marche ! dit File-toû- Nœud en replaçant son fusil en bandoulière.
— Un instant I nous avons couru sans savoir oii oo&J allions. Où est le San^oaquin? Je crois qu'il doit éireà notre gauche.
LA TOISON DOl. 71
— Non» il ist à droito.
-- Il est à gauche.
-^ Je te dis qu'il est à droite I Éeoute, ajouta-4nil, le petit bruit qui vient de ce côté, c'est le murmure de la rivière»
— En route donc.
Les ténèbres étaient complètes. Les rares étoiles que Fon avait aperçues au ciel çà et là entre de grands nua*ges fouettés par un vent rapide, avaient disparu sous un manteau de vapeurs opaques qui descendirent bientôt jus* qu'au soi et enveloppèrent tous les objets d'un épais brouillard. Les deux amis marchèrent intrépidement en i6 tenant toujours à une distance raisonnable de l'endroit où ils supposaient que devait se trouver le Joaquin, car ils pensaient que s'il prenait fantaisie à John Marshall de les faire poursuivre, ce serait au bord de l'eau qu'il diri** gérait son expédition.
File-tott-Nœud ne tarissait pas en lazzis sur Tétonne* meot qu'éprouverait l'hôte en apprenant la fugue de ses charpentiers.
-— Ah I tu donnes du Madère sec à tes hôtes, mon gail-* lard, disait-il. Ah I tu leur fais cadeau de culottes neuves, ^ut ça pour la chose de te faire dresser un hangar poi^ ^tif et pas eher. Eh bien! cours après ton hangar, il a d^ux paires de jambes qui sont pour le quart d'heure sur )e ehemin du Saoraraento.
Us allèrent ainsi pendant plusieurs heures, n'interrom-»
72 COKTBS ET VOYAGES.
pant leur course que pour prdlcr Foreille au murmure sauveur qui les guidait dans leur excursion, pui:^ ils se remettaient eu marche, gravissant des rochers, roulant dans des fossés et se heurtant contre des arbres que Fileton-Nœud était toujours disposé à prendre pour les gens du placer lui mettant la main sur le collet
— Ça ressemble plutôt à la route de reufer, disail-il, qu'à celle d'une rivière qui porte un nom si agréable, eir I tu sauras qu'en espagnol Sacramento veut dire Sacremeal, ni plus, ni moins, ce qui est une manière honnèie d'iadiquer que l'or est le sacrement des gens qui n'ont pisk sou.
— Tu jacasses comme une pio borgne, et tu n'avance pas.
File*ton*N(jBud Gt tous ses eflbrts pour garder le sili«^, et, afin d'éviter la fréquente accolade des ariires, il ti»* boita, en homme prudent, le pas derrière son ami.
Cependant, malgré son courage et sa vigueur, Di^M était lui-même obligé de s'arrêter pour reprendre haleine; depuis deux heures environ, ils s*apercc\ aient qu'ils ne marchaient plus sur une surface plane, le terrain prétsentiil une cdte rapide qu'ils ne gra\issiiient qu'avec une fatigtc extrême et une grande diificulté en tournant d'énonnei rochers et en s'accrochant à des racines d'arbustes.
— Nous aurons fait fausse route, dit Da>id.
— J'entends toujours le murmure du Joaquin, répoodait FUe-toQ-Nœud.
LA TOISON D*Ot. 73
David éeouta : un léger bruissement semblable à celui d'un ruisseau qui coule sur un lit de cailloux, résonnait dans le lointain.
David se demanda un instant s'il continuerait son ascension ou s'il reviendrait sur ses pas, mais la crainte de retomber, après des marches et des contre-marches, dans les environs du placer, et le murmure moqueur qu'il entendait toujours à sa droite le déterminèrent à poursuivre sa route.
Ds s'armèrent d'un nouveau courage, et, pendant trois heures encore, ils montèrent sans prendre un moment de répit. File-ton-Nœud prétendait que ses jambes raccourcissaient considérablement.
— Si nous n'arrivons pas jusqu'à la lune, nous n'en serons pas loin, disait-il entre deux respirations.
Depuis quelques instants, ils sentaient que l'air devenait plus frais.
Après cinq heures de cette pénible ascension dans les nuages, ils furent tout-à-coup saisis d'un froid vif et pénétrant.
— Nous serons passés en Russie , c'est sûr, dit Fileton-Nœud, dont les dents claquaient par l'effet delà température.
Ils distinguèrent alors, à travers Tobscurilé, une espèce de grande nappe blanchâtre s'étendant devant eux.
— Qu'est-ce que c'est que cela? demanda David.
— N'avance pas, s'écria File-ton-Nœud, nous sommes
7i COSm BT VOTAGBS.
montés si haut que ça doit être un nuage qui est à nos pieds.
David fit quelques pas avec une certaine précaution; puis, s'apercevant que la matière blancbétre craquait sous aes pieds, il se baissa et y porta la main.
— De la neige I s'écria^t-il étonné.
— De la neige, dit File-ton-Nœud ; au mois de mii, et sous les tropiques I En voilà une chance !
Le phénomène qui émerveillait si fort les deux tmi^ n'avait pourtant rien que de très-naturel dans ce clin»! où règne un été perpétuel au-dessous d'un étemel hiiir. Dans la partie ouest de la Californie, les montagnes eo«verlos de neige regardent des vallées brilianles de verdure et parsemées de Heurs. Toutes les saisons se renoontreni à la fois dans cet étrange pays. Dans les basses villêas Tété, dans les vallées élevées le printemps, raulomne dans les plaines, et sur les montagnes Thiver.
— Nous voici panenus au sommet d'une montagne immense, dit David, car il y a bien des heures que m» montons : alors, nous sommes décidément égarés. 0^ le diable t'emporte, de t'ètre obstiné à prendre a droiiel
— Bon ! répondit File-ton-Nœud, c'est la faute à Cringalet, à présent; n'as-tu pas entendu comme moi le gazouillement du Joaquin ? Tiens, écoute, je l'entends en- •ore : toujours dans la même direction.
— Une rivière à six mille pieds au-dessus du ^o\, ^ serait drôle.
Là Toison O'OR. 75
— Il ne faudrait pas t*en étonner, ee gueux de pays est fait à l'inverse des autres. Est-ce que tu as jamais vu de la neige en été sur la butte MontmartreT
Ce raisonnement ne convainquit pas David, qui, prêtant encore Toreille au murmure lointain, reconnut enfin, grice à la réverbération de la neige, d'où provenait la cause de leur erreur. Ils longeaient la lisière d'une forôt d'arbres séculaires.
— Imbéciles que nous sommes I s'écria-t-il , nous avons pris pour le murmure d'un ruisseau le bruissement du vent dans les feuilles !
File-ton-Nœud baissa la tête.
-^ Il faut pourtant prendre un parti, dit David.
— Comment faire? demanda File-ton*Nœud devenu loui-à-coup beaucoup plus modeste.
-— Nous attendrons le jour ici. Le soleil se lève du ^té de la mer, nous irons du côté du soleil, et nous par*viendrons ainsi à l'embouchure du Sacramento.
— Ça me paraît juste ; seulement, je gèle.
'— Nous n'attendrons pas longtemps : vois ce petit point qui blanchit là-bas ; c'est l'aube.
En effet, le plus magnifique spectacle qu'il soit donné ^ un homme de contempler ne tarda pas à se dérouler sous leurs yeux.
^ point blanchâtre que montrait David s'élargit peu ^ P^u et répandit sur une partie du paysage une clarté ^Agoe et indécise, pendant que l'autre partie nageait en-
core d<ans les ténëbros. Puis, le soleil, ce dieu des tropiques, dont les peuples du Nord ne connaissent que la p«^le contrefaçon, s'élança radieux de sa couche de sapeurs, et caressa de son sourire matinal la nature endormie. Tous les objets et tous les êtres, jusqu'alon immobiles, se réveillèrent au contact du fluide bienfaisant : les grands cèdres relevaient fièrement leur eine abattue, les fleurs des prairies resplendissaient oomme des étoiles bariolées, une multitude d'oiseaux, des perroquets verts à tête jaune, des piverts empourprés grimpaient en circulant au haut des cyprès et des pins qoi peuplaient le versant de la montagne, pendant que les serpents oiseleurs sifflaient en s*entrelaçant dans ks lianes ; puis, la brise, animant ces solitudes, balançait ees corps flottants, confondait ces masses de blanc, d*aziir, de vert, de rose, mêlait toutes les couleurs et réunissait tous les murmures qui semblaient Thymne dont la nature entière saluait son étincelant souverain.
— C'est magnifique, c'est sublime 1 murmura David.
— Ça enfonce un peu les décors de la Porie-Saint- Martin, dit File-ton-Nœud ; décidément, le bon Dieu est encore un autre artiste que M. Ciceri.
— Oui, c'est un fier ouvrier; quand on voit ça, on se sent le cœur à l'ouvrage.
— Ah I si le Sacramento était là, comme j'en taillerai» de cette besogne !
Lorsque les deux amis ^rent contemplé cette gnink
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