POLYPHÈME !•', ROI DES SAUVAGES
La tribu des Peaux-Rouges, au pouvoir do laquelle les deux Parisiens étaient tombés, dépondait de la grande horde des Apachës et en formait la partie la plus sauvage et la plus cruelle.
Campés au nord du haut Mexique, sur le Rio-Gila et le Rio-Colorado, les Apacbès sont depuis longtemps la terreur des Mexicains. Que de fois les villes frontières d'Alamosa et de Cliihuahiia ont vu ces bandes de cavaliers sauvages, montés h cru sur les chevaux des savanes rocheuses, s'abaitre dans leurs environs comme une nuée d*oispaux de proie!
Alors, malheur au muletier attardé, malheur au laboureur matinal, malheur au mineur qui revient des mines d'argent, aux vendeuses de fruits et de volûHe qui se rendent au marché. L'assassinat, le pillage désolent la contrée. Les caravanes relardent leur départ, les communications commerciales sont suspendues : on ferme les portes des villes ; les jeunes gens s'arment et ne se hasardent à faire des battues qu'en troupes nombreuses» trop heureux quand, au retour de leurs expéditions, ils ne retrouvent pas quelques-uns des leurs, victimes d'une embuscade, la tôte scalpée et pendus aux higuerasj arbres gigantesques aux feuilles lustrées qui bordent les chemins. Une fois leurs ceintures de peaux ornées de chevelures et leurs chevaux chargés de butin, ces espèces de centaures retournent dans leurs savanes, comme ils sont venus, ventre à terre, ne prenant, au lever et au coucher du soleil, que quelques heures de repos et faisant souvent trois ou quatre cents lieues en moins de dii jours.
Plus on s'avance au nord du Rio-Gila, plus les tribus de celte horde ont les traits hideux et les habitudes sanguinaires. Par exception avec la généralité de la race des Peaux-Rouges, il y a nu^me sur Textrôme lisière de la Californie, non loin des montagnes Rocheuses, des groupes d'Apachcs cannib.ile», qui sont tatoués et peints à la manière des sauviij<es do la mer du Sud, ce qui fait penser qu'ils tirent de là leur origine.
LA TOISON d'or. S7
C'est au milieu d'une de ces tribus féroces que David Filo-ton-Nœud étaient tombés.
Pendant le court trajet qu'ils avaient fait de la clairière s(|u'à l'endroit où étaient dressées les huttes, ils avaient I le lemps de se livrer à une multitude de réflexions et observations peu rassurantes.
Les armes des sauvages avaient attiré particulièrement ur attention.
Le dard des flèches était en acier trempé, la lame des nces, large et tranchante, les faisait ressembler pi ut aux hallebardes des suisses qu'aux javelots ordinaires (^ Peaux-Rougcs, leurs casse-têtes se dressaient armés f larges bandes de fer poli. Enfin, leur attirail de guerre nnoïK^ait qu'il existait dans cette tribu des procédés \ancés dans l'art du forgeron. Ces ôtres hideux n'en laient que plus redoutables. La plupart portaient à leur pinlufon, à côté du couteau à scalper, des chevelures umaines, horribles dépouilles qui auraient inspiré aux >lus braves la terreur et le dégoût. Leurs visages maigres i osseux, leurs dents blanches et effilées qu'ils frappaient ^ lemps en temps les unes contre les autres en poussant les cris rauques et avec des grimaces démoniaques, tout M\a n'annonçait pas chez celte peuplade, comme Fileon-Xœud le fit observera son ami, des sentiments d'hospitalité fraternelle ; aussi commençait-il à regretter le sémv du placer de John Marshall.
Parvenus au village des Peaux-Rouges, les deux Pari-
88 COIfTES ET VOYAGES.
siens sentirent redoubler l*horreur qu'ils éprouvaieDt quand ils se virent entraînés aux pieds du chef de h tribu, de ce colosse terrible que nous avons dépeint, monté sur un tertre et armé d*un énorme casse-tète, qu'à la vue des étrangers il fit rouler dans Tespaee d*un air menaçant et avec des hurlements abominables.
Mais quels ne furent pas le saisissement, la stupéfaction, le délire de joie des deux amis, quand la bouche du géant, s'ouvrant comme une caverne, fit retentir dans une langue, et avec un accent bien connu, des paroles dont la tendresse formait un contraste touchant et grotesque avec les contorsions de cannibale de celui qui les proférait.
— Ah ! mes bons amis ! Troun de Tair ! chers petit Parisiens, criait le colosse avec un grasseyement marseillais prononcé, en se déhanchant comme un possédé, et en frappant Tair de son casse-tôte avec l'expression de b plus grande fureur. C*estvous... c'est lui... J étouffe!.- Quelle joie ! . . . Je pleure comme un veau* . . Que je voudrais vous serrer dans mes bras.
Et en prononçant ces paroles amicales, le géant, l'œil étincelant, le poil hérissé, faisait mine de s*élancer comffl« une hyène sur les deux Parisiens en ouvrant ses mâchoires jusqu'aux oreilles, au grand applaudissement dt^ Peaux-Rouges qui frappèrent sur leurs armes en signe «!<' satisfaction.
— Nom de nom ! en voilà une arrolado ! dit FiltHon-
LA TOISON d'or. 89
INceud en baissant involontairement ia tète sous les moulinets du chef des Peaux-Rouges en qui il reconnaissait un vieil ami, absent depuis plus de deux années de Pans, mais dont il ne pouvait s'expliquer ni la présence parmi les sauvages ni la haute dignité dont il paraissait r-^vôtu.
— C'est bien lui pourtant I c'est le forgeron provençal !
— Polyphème ?
— Regarde son œil 1 quelle satanée parade joue-t-il là? est-ce qu'il va nous assommer?
Le géant, en effet, continuait ses contorsions et ses moulinets en affectant des poses, des froncements de sourcils et des éclats de voix de plus en plus redoutables, pendant que sa bouche contractée par une colère factice exprimait son contentement intérieur par des paroles de plus en plus douces.
— Ah I mes chérubins !... mon petit File-ton-Nœud ! que la joie fait de bien I Et les amis? et la tante Cadiclie?
— Elle marronne toujours, hasarda File-ton-Nœud tout en évitant le casse-téte qui ne discontinuait pas de rouler en sifflant sur son front.
— Mais auras-tu bientôt fini tous ces moulinets ?
— C'est la danse du sacrifice I c'est ce qui vous sauve I... je prends possession des prisonniers comme chef de tribu... Vous saurez touti mais cachons notre
90 CONTES ^T VOTAeSS.
joie ! et pour le désennuyer, écoule là-bas hurler Calicol... qui te flaire... ce bon chien que lu m*as donné.
File-lon-Nœud leva la tète et aperçut en effet dans le lointain, près d'une hutte plus grande que les autres, an boule-dogue attaché à un pieu et qui faisait d'incroyables efforts pour briser sa chaîne.
— C'est lui I c'est Calicot ! s'écria File-lon-Nœud ; et, oubliant la pantomime féroce de Polyphème et son casse-tête, il se mil à siffler son chien.
— Pas de bêtises, mon petit ! cria d'une voix de tonnerre le chef des Peaux-Rouges, auquel nous rendrons désormais son vrai nom de Polyphème. Puis, redouilaul de convulsions et de pirouettes : J'exécute la danse du feslin, du festin qui suit les huit jours du grand jeune! Ces brigands de sauvages doivent attendre jusqu'au poiflt du jour, mais ils ont le ventre creux! Il s*agit pour le quart-d'heure d'empêcher que vous ne soyez mangés.
— Mangés ! dit File-lon-Nœud.
— Mangés T répéta Da\ad.
— A plat ventre, cl plus vile que ça ! Feignez la Wrcur ! implorez-moi en tremblant ! s'écria Polyphème qu> continuait sa danse infernale en rapprochant de plus en plus les courbes que traçait dans l'air son casse-tête do front des deux captifs.
David s'était à peine incliné, mais File-lon-KflB«<'' prompt à entrer dans une situation et à saisir la rëpliq"*'' se roulait déjà sur la poussière, et imprimant à tout son
LA TOISON d'or. 94
eurps un tremblement convulsif ; il joignit les mains, et, faisant claquer ses dents, il s'éoria d'un ton suppliant et avec des signes de la plus grande consternation :
— Gredin de Polyphëme I V'ià le régal que tu offres à les hôtes ? Tyran de cyclope I Vieil aristo ! C'est quand il u'y a plus de rois que tu te fais monarque I
— Qu'est-ce qu'il chante?... Il n'y a plus de rois?...
— La France est en république î dit David.
— Nous sommes tous républicains ! Toi aussi, malgré ton diadème de plumes de cacatoès !
— Vont-ils m'en conter I... Mais ne bougez pas I c'est le moment du scalp. Ce n'est qu'une frime I ça ne fait pas de mal; et Polyphëme, hurlant et dansant toujours, tirait de sa gaine et brandissait en l'air un couteau à scaper.
— Une frime I Qu'est-ce qu'il entend par là ? dit Fileton-Nœud.
Polyphëme venait de tracer sur leurs têtes, mais sans les toucher, l'horrible tonsure des Peaux-Rouges ; et il acheva sa pantomime infernale par un trépignement de pieds, des renversements de tête et des grincements de dents qui firent courir sur tout le corps de File-ton-Nœud une sueur froide, bien que Polyphëme, pendant ces dernières convulsions cadencées, ajoutât : Je vous sauverai! mes bons amis 1 on va vous saisir... laissez-vous faire... vous portez sur vous votre salut. Et si tu as un bout de chique, File-ton-Nœud, laisse-le tomber I il y a
plus de deux ans que je n'ai mis du tabac sous ma dent!
Cette dernière partie du dialogue avait été articulée pai Polyphème avec des éclats de voix formidables et do gestes de plus en plus menaçants. David qui, plus d'um fois pendant cette scène, avait été tenté de rire, se sendi lui-même un moment troublé en voyant avec quelle vérik son vieil ami Polyphème, la peau huilée, affublé de plumes et d'oripeaux, exprimait l'extase d'une ivresse de cannibale. Le malaise des deux amis s'accrut quand ib virent Polyphème disparaître en courant, et à sa dansf succéder les cris et les contorsions de tous les guerriers delà tribu.
Tous s'ébranlèrent confusément en brandissant leurs armes, et enfermèrent les captifs dans un cercle de plus en plus étroit, en tournant autour d'eux avec une idk rapidité que le vertige saisit les deux Parisiens.
Us ne virent plus rien. Ils se sentirent enlevés de terre et emportés rapidement. Quand ils revinrent à eux, ib
étaient dans une hutte, dont la porte massi\e veoiri de se refermer bruyamment en les privant de toute lu* mière, et ils entendaient à l'extérieur grincer dans leurs gonds deux verrous, qui leur rappelaient d'une manière peu agréable la présence, au milieu des Peaux-Rouges, de leur ancien ami le forgeron.