LA HUTTE
Quand ils se sentirent enfermes dans la hutte étroite où les avaient déposés les Peaux-Rouges, privés de toute lumière , menacés d'une mort prochaine, et n'ayant d'autre chance de salut que la promesse énigmatique de leur ami le forgeron, le premier soin des deux Parisiens fui de se rapprocher l'un de l'autre. File-ton-Nœud rompit le premier le silence. — Quelle aventure! dit-il. Si nous n'avions pas rencontré le Marseillais, nous ne serions pas à la noce I Mais qai aurait pu jamais penser ça! Retrouver Calicot et Polyphëme dans le pays des Iroquois ! et dans quel étal ! lui qu'on appelait le Pacifique! Quelles contorsions! quelle danse de Saint-Guy I... J'en ai le tremblement rien que d'y penser.
— Il faut hurler avec les loups I c'est ce qui lui donnera le pouvoir de nous sauver...
— S'il nous sauve. Je ne suis pas encore trop rassuré. Tout roi qu'il est, il n'a pas l'air d'un maître chez lv\\. As-tu vu comme ces gredins de sauvages ont des dents pointues? Quels crocs! Et ces télés de morts clouées aux arbres ! Tas de brigands ! C'est ça^la Cali-
94 CONTES BT VOYAGES.
fornie ? Ça n'est pas possible ! Nous en sommes à dix millions de lieues !
— Espérons, dit David.
— Non ! répondit File-lon-Nœud qui se rongeait les poings de colère, il n'y a que moi pour avoir des chances pareilles ; on vient en Californie s'enrichir , on y est, fl n'y a pas à dire, on foule le sol californien^ et» au lieo de ramasser de l'or à la pelle, comme le dernier des de^ niers du pays peut le faire, on sert de heefteaks à des »nailles de Peaux-Rouges : voUà qui est humiliant i
— Allons, dit David, ça ne sert à rien de s'agiter, calme-toi.
— Je ne veux pas me calmer, nom de nom 1 continus File-ton-Nœud en donnant des coups de pied contre b porte de la hutte. Oui, je veux être mangé tout de suite, j'aime mieux ça que de passer pour un oison I Dire qne nous touchions à la toison d'or, et qu'au point du joor, c'est peut-être nous qui serons plumés et dorés... à ffA^ fou... comme de vrais dindons que nous sommes, p^ dant qu'ils s'imaginent, au faubourg du Temple, ([^ nous roulons sur des lingots. Comme ils se ficheront i^ nous, et que ça sera bien fait.
— Attendons Polyphème ! Il l'a dit... avant le jour.. il nous tirera de là.
— Polyphème ! c'est un gueux ! . . . un tyran qui »*^^ abruti au milieu des sauvages ! J'ai vu ça tout de suit^ : c'est un rien de rien ! Voilà mon opinion.
LA TOISON d'or. 95
Et File*ton-Nœud, qui se senuit froissé surtout dans sa vanité de faubourien, se démenait en tous sens en proie à une agitation fébrile.
Les deux amis restèrent ainsi pendant plusieurs heures dans la plus cruelle anxiété.
— Tu vois bien qu'il ne vient pas ton Polyphème de malheur, s'écriait File-ton-Nœud ; j'avais raison de dire que ee n'était qu'un pas grand'chose : la nuit se passe ! le carême de ces orangs-outangs tîre à sa fin.
— J'entends des pas, dit David.
File-ton-Nœud prêta l'oreille.
— Oui, on vient, s'écria-t-il, en reprenant toute sa gaité. Allons, mettons que je n'ai rien dit. Polyphème est nn bon enfant, il tient parole 1
Un bruit de ferraille se fit entendre ; on tirait les verrous. Les deux amis s'avancèrent vers l'entrée, prêts à ^ jeter dans les bras de leur sauveur. Mais quand la porte s'ouvrit, à la place de Polyphème, ils aperçurent, éclairées par la lueur noirâtre de branches de cèdre em- Qammées, quatre figures de Peaux-Rouges.
— Qu'est-ce qu'ils viennent faire ? murmura File-ton- Nœud.
"^ Nous verrons bien I répondit David. La résistance est impossible. Tâche de te contenir.
Les quatre sauvages se mirent à entonner des chants funèbres. Leurs yeux brillaient d'un éclat sinistre. La contraction des muscles de leurs visages, donnait un ca-
96 CONTES ET \OYAGES.
ractère d*horrible convoitise à la mélopée traînarde n] rauque qui sortait de leurs gosiers affamés.
Après cette espèce de requiem anticipé, les sauva^ s'approchèrent des prisonniers et lâtèrent avec un sourirde satisfaction les parties charnues de leurs corps ; pai* ils se mirent en devoir de les dépouiller.
— Adieu , mon pauvre David ! dît tristement Filrton-Nœud. Polyphème est une canaille I c'est mon dn* nier mot.
Les Peaux-Rouges leur enlevèrent successivement fr qu'ils avaient dans leurs poches, leurs couteaux, teargent, la boite d'allumettes chimiques; mais à la vue J^ ces objets, leur figure si expressive n'indiquait qiit 1" désappointement. Tout-à-coup, un sauvage aperçut h gourde que File-ton-Nœud portait en sautoir ; il s^ empara, la flaira et l'agita pour savoir si elle était pleiitt Comme les deux amis n'avaient avalé chacun qu'une gur gée d'eau-de-vie, elle en contenait encore une cerlaiiK quantité. Les quatre sauvages s'en étant assurés pou^>r rent des cris de joie et sortirent de la hutte en se \\\rM à mille contorsions grotesques.
— Le sacrifice est différé, dit David.
— Ouf ! encore une alerte de ce numéro-là, et je bâi la breloque, dit File-ton-Nœud.
— Polyphème a promis de venir, il viendra !
— Polyphème ! ah ! je voudrais le voir. Je voudrai^ If tenir. . . vieux brigand de cyclope I
— De quoi, de quoi ? on se fâche ! on ninrronne ! on fait de Topposition dans mes états !... dit une voix bien connue. Et Polyphème se montra à rentrée do la hutte, non plus en chef de tribu, avec ses colliers de noix de cocos et son diadème de plumes de perroquet, mais la tête et la poitrine nues, avec son grand tablier de cuir dont le ceinturon était armé d'un marteau, d*une pince, d'une scie à manche, d'une lime et d*un sac à clous, enfin dans Tattirail complet du forgeron, et tenant difus ses puissantes mains les deux fusils, les couteaux et tous les menus objets qui venaient d'être ravis aux deux Parisiens.
Le lecteur se figurera sans peine la joie des captifs. Hs se jetèrent silencieusement dans les bras du Marseillais , et File-lon-Nœud put enfin se laisser aller à son épanchement de tendresse pour Calicot, qui venait d'entrer dans la hutte et qui l'embrassait, le léchait et lui témoignait, par l'agitation de sa queue, tout le plaisir qu'il éprouvait à retrouver son ancien maître.
— Mes bons amis, mes chers camarades, leur disait Polyphème en leur serrant la main, j'espère bien que vous ne m'en voulez pas de la sch\e de tantdt. C'est la frime... le tremblement obligé... Si j'avais bronché , c'en était fait de vous et de moi. Ah ! les gueux I... ils m'en ont fait avaler des couleuvres I... Il fallait bien dissimuler... attendre une occasion !... Maintenant ils peuvent courir après le forgeron I . . .
98 COUTBS et Y0TA6K8.
— Tu pars avec nous ? A la bonne heure I s^écria File-ton-Nœud. Je retrouve mon vieux Polyphëme.
— Eh bien 1 détalons 1 dit David.
— Un instant, interrompit le Marseillais, qui regardait de temps en temps par la porte entrebâillée, il n*esi pas riieure encore.
— Tu dois connaître le pays, dit File-ton-Nœud ; ta nous indiqueras le chemin. Le chemin du Sacramenk) ! car c'est là où nous voulons aller à l'effet de nous régaler d'une petite friture de goujons d'or.
— De quelle friture veux-tu parler ? dit tranquilleroem Polyphëme qui observait toujours l'extérieur de la hutte. Il n'y a pas dans toute la contrée de rivière où l'on p^ che des goujons. '
— Le Sacramento I... Tu ne connais pas le Sacramento, et tu es à côté I Une rivière sacrée, mon \ieux, un fleuve béni du ciel où l'or se ramasse avec le créai de la main. C'est une découverte qu'on vient de faire.
— De For 1 des paillettes d'or?
-* Oui 1 On accourt déjà de tous les pays pour ça ; on fait des fortunes de banquier en trois jours. C'est làoii nous voulons nous rendre.
— Bon I dit Polyphëme en se grattant le front ; c'est la riviëre où les Peaux-Rouges vont chercher la parure de leurs femmes. Je puis vous y conduire.
— Tu y a été?
— Non.
Là toison d*or. 99
— Mais tu sais où c'est?
— Je n'en sais rien.
— El comment trouveras-lu le chemin?...
— Ah ! voilà ! ... Il y a un moyen , un moyen sûr d*y arriver, vu la saison... S'il est de votre goût... on l'emploiera... Répondez-moi d'abord : Avcz-vous remarqué quelque chose en traversant la clairière?
— Rien.
— Rien, dit File-ion-Nœud.
-^ Diable! murmura Polyphème, Tété approche pourtant ! Comment, vous n'avez pas vu près de vous ou dans le lointain des bandes d'animaux...
— Attends I dit File-ton-Nœud qui suivait l'œil inquiety bouche béante et sans comprendre les raisonnements du forgeron... oui... j*ai distingué à perte de vue des troupes de volatiles qui rasaient le sol I... c'étaient des corbeaux.
— Eh bien 1 si le cœur vous en dit... nous pouvons parvenir au fleuve d'or.
— En ballon, tiré par des corbeaux I en guise de co-^ lombes I
— Nous recauserons de cela, dit Polyphème qui se tenait toujours près de la porte, l'œil et l'oreille au guet : Enfin voilà les grands juges du royaume, Courre-Totin jours et Petit-Buffle sur le dos 1 Etoile-qui-Scintille, n'y voit plus que d*un œil et Pieds-Percés ne peut plus marcher ! Gueux de pochards ! j'avais trouvé bien des ma-
nigances pour filer ! mais l'iiinc du complol me manquait ! quand j*ai vu la gourde, j'ai dit Fiieure de la délivrance a sonné. Ils ronflent comme des tuyaux d*orgués 1... vite ! les fusils en bandoulière 1 pas de bruit !... Calicot, le nez au vent I et filons I
Les trois amis sortirent de la hutte à pas de loup. Le boule-dogue, qui semblait deviner leurs pensées, les précédait en retenant son souffle et trottinant avec précaution. Les huttes étaient silencieuses ; on n'entendait d'autre bruit que le frémissement de la brise dans les hautes herbes, déjà desséchées, qui garnissaient tout le plateau calcaire sur lequel était situé le village des Peaux-Rouges.
En franchissant la palissade qui protégeait la tribu contre une surprise de Textérieur, Polyphfeme dit à ses amis : — Nous avons encore deux heures de nuli ; mais la lune brille, il faut se presser ! Emboîtez le |nu« derrière moi.
— Qu'est-ce que tu crains maintenant ; ils ne pourraient pas retrouver nos traces !
— Ils ont plus de nez que Calicot 1 . . . et ils voient U nuit comme des chats-huants. Si Tun d*eux donnai Talarme ! . . .
Il achevait à peine ces mots qu*un cri perçant se lit entendre derrière eux.
David se retourna vivement, et File-ton-Nœud armasoD fusil.
— Pas de ça, dit Polyphëme en (Houffanl sa voix. Tournons ce rocher au pas «le course, el gagnons le ma rais, ou nous sommes perdus.
L*i^CENDI£.
Le cri perçant qui avait retenti dans la solitude comme le son du beffroi avait glacé d'horreur les trois amis. Polyphéme prêta l'oreille en se dirigeant vers les marais.
— C'est Courre-Toujours qui ne s'est pas endormi, dilil, je reconnais son cri de guerre ; il a vu la hutte vide. Dans un instant toute la tribu sera à nos trousses. Ici, Calicot; attention, mon vieux... au rocher Blanc... do la voix. . . de la voix. . . à pleine gueule, et ventre à terre dans la grande clairière.
— Comment veux-tu qu'il comprenne tout ça? demanda Fil(Mon-Nœud .
— Il me comprend, puisqu'il est parti.
— Tu en as donc fait un chien savant?
— Je lui ai fait répéter deux cents fois un manège que j'avais imaginé pour mon évasion et qui va nous servir à dépister les Peaux-Rouges. . . mais pressons le pas et taisons-nous.
lOi COxNTES ET \OYAGES.
Les trois amis suivaient une direction opposée a celle que venait de prendre Calicot. En quelques minutes, ils furent près d'un immense marais qui s'étendait devant eux et derrière eux . Ce marais situé du côté opposé a celui par lequel étaient arrivés les deux Parisiens, était coupé au milieu par une espèce de chaussée naturelle, qui aboutissait à la plate-forme sur laquelle était construit le village des Peaux-Rouges. Sa position avait été admirablement choisie en cas d'attaque, car de ce côté le village n'était abordable que par l'étroite chaussée, que dix hommes pouN aient défendre contre toute une tribu .
Cet immense marais était entouré de toutes parts de collines calcaires, semées d'herbes sèches, et d'arbres rabougris brûlés par le soleil; dans le bas-fond, seulement, se dressait une végétation compacte et plus verte, qu> formait un contraste frappant avec cette nature aride et calcinée.
Calicot, par ses aboiements réitérés, avait attiré vers k rocher Blanc la tribu des Peaux-Rouges qui poussaient d'horribles rugissements. Tous ces êtres (lidcux, excité^ par la crainte de voir leur proie leur échapper, s'étaient précipités du côté où s(i faisaient entendre les aboiements du chien, persuadés qu'il était lui-même sur la piste d« fugitifs.
— Ils donnent en plein dans le traquenard, dit ?o\y phème, le manéj<e a complètement réussi ; et déjà H^
disposait, suivi de ses compagnons, à couper Iiorizonlaleinenl la plate-forme, en laissant à sa droite les huttes abandonnées, pendant que les Peaux-Rouges se répandaient à gauche dans la direction du rocher Blanc, lorsqu'ils entendirent les aboiements de Calicot se rapprocher de leur côlé.
— Perdus f s'écria Polyphème ; Calicot a oublié sa
leçon.
En effet, soit que la joie de revoir File-ton-Nœud eût yroublé la mémoire de Calicot, soit qu'il fut ahuri par les cris dos Peaux-Rouges, au lieu de se jeter dans le fourré en courant vers la clairière, il se dirigea en aboyant vers le marais.
Polvplième fit entendre un épouvantable juron; puis reprenant aussitôt son sang-froid.
— Vile dans le marais, s*écria-l-il, Teau est le seul chemin qui ne laisse pas de trace.
Et ils traversèrent le marais à gué, ayant de Peau jusqu'à niî-janibe.
Calicot les avait rejoints.
Quand ils furent arrivés à l'autre bord et qu'ils se furent cachés dans les herbes, les sauvages arrivèrent en flairant les traces sur la ri\e qu'ils avaient quittée.
— Maintenant,- dit Polyphème, un dernier moyen qui mettra en défaut le flaire de ces gredins-là . Le feu aux herbes, le feu partout !
Et prenant chacun une allumette, ils mirent le feu aux
herbes sèches qui s'enflammèrent aussitôt, en vomis>aQl dos tourbillons de fumée; le vcnl, propageant Vincendi', la lame de flamme s'élam^a dans toutes les dircclioD* comme une traînée de salpêtre. En un instant, iouie ii colline fut en feu.
Puis les trois amis, suivant le marais dans la direcN de la chaussée, la traversèrent en courant el parviDrei» aux huttes.
Là encore, ils semèrent partout Tincendieetladestnic tion.
C'eût été un spectacle terrible que de voir ces inè hommes armés de branches enflammées, mettant le ks aux buissons, aux ajoncs, qui pétillaient comme du t^'b mort; aux huttes construites avec des branchages n-s»neux, et qui flambaient comme des torches ; de tous b cotés, la flamme s'élançait avec des sifllements horrible et courait de hutte en hutte, d'arbre en arbre, de bui»»^ en buisson, poussée par un vent d*ouest : ce n'élaitplu' seulement la pensée d échapper à leurs ennemis qui se"^ blait les faire agir, c'était de la fureur, de la rage; ^^ ne se voyaient plus qu'à travers les flammes comme irw* ombres infernales; ils lançaient à droite et à gauche il*^ débris de branches incendiées, comme s'ils eussent cniu' qu'un seul brin d'herbe n'échappât à la destruction genr rale ; el ils ne s'apercevaient pas que le feu avait pp^' jusqu'au fourré qui devait éire leur chemin de retraii»*
— Assez, iJit enfin Polyphème; les Peaux-Rougp>f"
lA TOISON d'or. 105
Kont plus à craindre ; mais il nous reste un autre ennemi ï combattre, et ce n'est pas le moins terrible.
— Lequel ? demanda File-lon-Nœud tout entier à Fivresse de l'incendie.
— Le feu ! ne vois-tu pas que d'ici à quelques minutes le fourré va flamber comme une allumette t le vent soulDe k droite, s'écriait-il ; prenons à gauche, c'est par là que l'embrasement est le moins à craindre.
1^ trois amis s'élancèrent à travers les flammes dans la direction indiquée par Polyphème, et se jetèrent dans la partie du fourré qui n'était pas encore la proie de l'ineendie.
— A présent, si nous ne voulons pas être brûlés ou éioulTés par la fumée, courons jusqu'à demain sans reprendre haleine.
Ils prirent leurs jambes à leur cou, gravissant les rochers à la course, franchissant les ravins comme une troupe d'élans, se heurtant, tombant, se relevant, et courant toujours sans prendre le temps de tourner la tôle ; ïls entendaient à quelques pas le craquement des lianes et des hautes herbes pendant que la flamme léchait, en gnmpant, les pins et les grands arbres qui faisaient entendre de temps en temps d'effrayantes détonnations. Les branches pétillaient comme de la résine, et le vent appor- *3*Utisqu'à leur visag(i des bouffées de fumée noirâtre qui H's aveuglaient; les oiseaux de proie tourbillonnaient 4a\u l'air, effarouchés et poussant des cris sinistres ; les
406 C05TES ET VOtÀGBS.
fugitifs entendaient les rugissements des bêles fauves fjiii fuyaient, chassées de leurs repaires devant la flamme san* cesse envahissante. Ils allaient, ils allaient, toujours poursuivis par cet ennemi indomptable, qui lançait quelquefi '♦ jusque sur eux une de ses lames enflammées, le dan-^ doublait leurs forces ; haletants, épuisés, ils reprenaicTi; dans le sentiment de la conservation une ardeur nouveîk et ils parvinrent ainsi avant le point du jour au somn^ d'un mamelon pierreux et désert qui semblait un immeiw rocher isolé au milieu de la forêt; ils s'arrêtèrent es^^yflés pour reprendre haleine, et de là ils purent conieor pler dans toute son horreur Taffreux spectacle qui s'ofe à leur vue.
Toute la partie du plateau où était situé le village <i*^ Peaux-Rouges, ainsi que les collines qui enviro/i/ia/^at'^ marais n'étaient plus qu'un immense brasier qui «paraissait de loin comme un lac de feu ; les pins, lescè<lr<^. les cyprès, tordus parla flamme, se balançaient dan^I^ï' et tombaient engloutis dans la lave, le vent balayait dailes airs des nuages d'étincelles qui allaient semer ailltu* l'incendie et la mort; ce gigantesque bûcher où lesarli s'amoncelaient sur les arbres, et sur lequel la flamme s»:pentait comme une fusée, projetait sur une éienôue /plusieurs milles une lueur rouge qui donnait aux ohf une teinte de sang : on eût dit d'tîn de ces pays maii<li^' dont parle la Bible, et dévastés par le feu du ciel. Mais un spectacle des plus étrange encore frappa ''^
LA TOIBON tt*Oft. 407
lis amis ; du point culn)inant où ils étaient placés, irs r^ards embrassaient toute retendue du pays qu'ila naient d'abandonner; ils virent à la lueur de cette af<« lyante illumination, dont chaque arbre était une torche, s points noirs se détacher sur le fond rouge du marais.. « points étaient mobiles, et apparaissaient dans le loin- In comme une fourmilière d*êtres humains.
— Vois-tu ces points noirs là-bas T dit Polyphème en pndant sa main dans la direction des marais.
— Ce sont des canards ! s'écria File-ton-Nœud.
— Ce sont nos ennemis, dit Polyphème ; ils sont pris ins un cercle de feu.
En effet, les malheureux sauvages, refoulés de tous les ités par rincendie, n'avaient trouvé pour dernier refuge ue les eaux du marais, et ils assistaient, impuissants et D proie à toutes les convulsions de la rage et du désesuir, à cette scène de ruine et de mort.
Le forgeron et David contemplaient leurs ennemis avec m sentiment de compassion ; quant à File-ton-Nœud qui uii toujours poursuivi par le souvenir des dents pointues k's cannibales, il s'écria :
— Ah I les Sybarites ! ils vont prendre un bain chaud.
— Assez, dit Polyphème, ils ne sont plus à craindre» lyons pour eux la pitié qu'on ne refuserait pas à des )rutes. Puis il ajouta avec une certaine mélancolie :
— Dire qu'il a fallu faire tant démines pour sauver U ie de trois hommes !
408 COKTES ET VOTAfiBS.
Les trois amis assistèrent jusqu'au jour à ce spectach à la fois terrible et grandiose, puis ils se remirent ei marelie.