LA COURSE FANTASTIQUE
David et son compagnon ne pouvaient comprendre de luel danger les menaçait le seul moyen de parvenir au Sacraraento que le forgeron allait leur révéler. Frappés
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des précautions oratoires qu'il avait cru devoir prendre, ils le regardèrent avec étonnement et prèlèrenl à ses paroles la plus vive attention^
— Les chevaux sauvages qui arrivent à cette heure, dit Poljphème, ne sont ordinairement que l'avant-gardc de troupes beaucoup plus nombreuses qui s'abatteni dans la clairière au soleil couchant. On nomme cfs troupeaux sauvages les chevaux du Sacraniento, pam que, chaque année, quand viennent les chaleurs de Tété, ils accourent de plus de deux cents milles à la ronde pour aller camper sur les bords plus frais de cette rivière. Ces chevaux, mes amis, seront noire salut ou notre perte, il n'y a pas de milieu. 1/ seul moyen de nous diriger à travers ces déserts ince»ttus, c'est d'en saisir trois au moment de leur passage, de les enfourcher et de nous laisser emporter par la caravane à la grâce de Dieu.
— Tiens! tiens! tiens! ce sera très>amusant, înlerroBipitFile-ton-Nœud.
— Un jour, continua tranquillement Polyphème, ceux de la tribu dont j'étais le chef eurent la barbarie délier sur le dos d'un de ces chevaux une pauvre femme que son mari avait surprise en adultère. Le cheval partit comme un éclair emportant son fardeau et disparut dans les profondeurs des prairies... Le lendemain, c'élaii la grande chasse des buffles : nous nous éloignâmes tl<^ huttes d'une journée de marche, H, sur le soir, j'apen;iis
du haut d'un ravin le cheval et la femme qu'on avait litH' (li^ssiis...
— El que leur élail-il arrivé ? demanda File-ion- Nœud.
— Tués , tous deux ! répondit Polyphème. Ainsi , m<*s amis, si pendant la course nous ne sommes pas broyés contre les arbres, écrasés le long des rochers ou précipités dans les abîmes, nous sommes certains d'arriver au Sacramenio; car c'est là le but de ces animaux indomptés, dont la course est d'autant plus folle que, >oyageanten masse compacte, ils s'excitent les uns les autres.
— Eh bien 1 êtes-vous toujours décidés? ajouta Polyphème en regardand File-ton-Nœud et David.
— Toujours, dit tranquillement David.
— Plus que jamais! s'écria File-ton-Nœud a\cc exaltation.
— Alors, touchez là ! et que Dieu fasse le reste î
Le courage de ces trois hommes était égal, leur résolulion inébranlable. Néanmoins, après quelques moments de réflexion, le moyen que venait d'indiquer le forgeron avait quelque peu*rembruni la physionomie des deux Parisiens ; s'ils n'étaient point hommes à reculer devant l'j'xpédient aventureux de leur ami , ils ne pouvaient s'empAcher de mesurer le dernier obstacle qu'ils avaient encore à vninore avant d'arriver \\ cet introuvable Rio- ^acramento.
122 CONTBS ET VOTàGW.
Polypfaème affecta, au coatraire, à partir de ce moment, de rassuranceetde la gaité.
— Le voyage sera rude, dit-il, mais, comme dit Vaut», qui ne risque rien n'a rien.
— C'est vrai 1 s'éeria File-ton-Nœud . Les millions do Sacramento valent bien la peine de risquer le paquet. Aussi, soyez calmes, je ne serai pas le dwnierà enfoiffchérie poulet dinde.
— Nous Tenfourcherons tous , dit David, qui craignait qu'on n'attribuât son silence à un sentiment de
crainte.
— Il faut te dire, ajouta File-ton-Nœud en s'adressait
à Polyphème, que David a dans sa poche de quoi enfoncer les richesses de tous les banquiers de l'univers; une carte, mon petit, qui indique les gites où estlenugol : nous n'aurons que la peine de nous baisser et de mettre les louis d'or dans nos poches. Ça sera très-Iatigant, n'est-ce pas?
— Oui, dit Davidj j'ai là une exploration qui m a été remise à bord par un brave Américain que nous a%oit» vu disparaître dans la tempête ; mais pas moyen de lui porter secours, dea vagues grosses comme des maisonst notre barque entraînée loin du navire... tout le tremUement. . . Cette carte, vois-tu , c'est en effet notre fortune.
— On sera cousu d'or comme des notaires , ajouu File-tou-Nœud, ce qui permettra à David qui est amoureux comme un sanglier . . .
LA TOISOM DOft. 423
— Passons, inlcrrompit Polyphème.
— Eh bien , de quoi I il épousera sa passion , le gueux 1 une de la haute. . . une princesse , une carrossière. . . quelque chose comme ça !.. .
— El toi, que feras-tu quand lu seras riche?
— Table ouverte à tous les amis I des bombances à faire trembler la nature I un phalanstère de noceurs , el du cachet rouge à discrétion.
— Tu aimes la noce , mon garçon , c'est fort bien ; toi, David, tu es amoureux, c'est encore mieux 1 Moi, j'ai aussi mon idée, et je ne serai pas le dernier à l'ouvrage, parce que, voyez-vous, l'or ça vaut mieux que les belles paroles qui ne convertissent personne. Avec de l'or, on peut faire bien des choses... Enfin, suiBt... je m'entends... qui vivra verra. Pour le quart-d'heure, il s'agit de se lester, je commence à avoir faim.
— Laisse-moi faire, dit File-lon-Nœud qui s'empressa d*armer son fusil. La volaille est encore plus nombreuse ici qu'au marché; si je n'ai pas écrasé cette nuit, dans notre fuite, dix coqs de bruyère et dix lapereaux, je veux être condamné à ne voir jamais le Sacramento qu'en rêve.
— Ne jetons pas notre poudre aux moineaux, elle est trop rare, interrompit Polyphème ; Calicot n'a pas besoin de fusil.... Allons, mon garçon, en chasse! ajouta-t-il en regardant fixement le chien
^i^ CONTES HT VOYAGES.
(lalicol ne se le fit pas dire deux fois ; en irois bonds il disparut dans les broussailles.
— Ce gueux de Calicot fait donc tous les métiers , dit File-lon-Nœud ?
— C'était le plus grand cbasseur de la tribu. Figurpivous qu'un jour ce gredin-là ne s'esl-il pas mis dansl'idée de poursuivre une vache sauvage; il Ta, ma foi, élrangiée tout net. Depuis un an , il ne fait que chasser du maùi au soir.
En ce moment le chien donna de la voix.
— Oh ! oh I dit Polyphème , c'est un gaillard qui n'aboie pas pour peu de chose... Il chasse la grosse bêle.
Au bout d'un quarl-d'heure , Calicot sortit du fouiri traînant un chevreuil.
— Le tour est fait, dit Filc-ton-Nœud , allumons di feu et retroussons nos manches. Voici une allumetle; j«^ tement, il m'en reste deux.
— L'allumette pourra servir plus tard , répondit Poi»phbme; ici, nous sommes à la campagne, il n'y a|^ besoin de faire de façons.
El se dirigeant vers un arbre , il en arracha une epècede mousse sèche, résineuse, et la plaça sur un caillou qu'il frappa du dos de son couteau en s'en sensBt comme d'un briquet. En un instant la matière résineux' sVnflamnia.
— Voilà! dil-il.
l.<s deux rnissos d<' clioviN'nil fur*^nt bientol ilépouill«"«^
I rôties, et, une demi-heure après, les Irois amis avaient chevé un repas sauvage et succulent.
Quand ils eurent mangé , Pile-ton-Nœud qui n'avait cssé de diriger ses regards du côté où piaffaient les clicaux sauvages, se glissa sans rien dire le long du fourré, il parvint ainsi jusqu'aux sources.
— Qu'est-ce qu'il va faire par là? dit Polyphème; il ta effrayer les chevaux. Ohé! File-ton-Nœud 1 crial-il.
Mais File-ton-Nœud ne l'entendait pas.
Aussitôt que ces animaux eurent aperçu à quelques pas d'eux le jeune Parisien , ils se sauvèrent à la débandade en caracolant dans la prairie.
— Il s'imagine, dit le forgeron, qu'on prend ces cho- Nau\-là comme des oiseaux, en leur mettant un grain de î^el sur la queue! Va-t'en voir s'ils viennent. Heureusement que j'ai des lacets, et quand il sera temps, nous aviserons.
Cependant, les chevaux effrayés , après avoir effectue leurs évolutions, revenaient au petit trot à l'endroit de leur rendez-vous aux sources. ...
File-ton-Nœud, au lieu de quitter la place, se mit à sauter et à se rouler sur la pelouse.
Les chevaux se tenaient immobiles, le col allongé en avant, leurs grands yeux ronds arrêtés sur File-ton- Nœud, qui commença à faire la roue devant eux, tantôt ^éloignant, tantôt se rapprochant de la troupe.
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Les chevaux se débandèrent encore « 8*élancërent aa galop en sautant les uns sur les autres, revinrent, reparurent, et recommencèrent dix fois ce manège en se rapprochant chaque fois davantage du jeune Parisien.
File-ton-Nœud , qui, on se le rappelle, contrefais»! avec le plus grand succès le cri de tous les animaux, si jnit à imiter en sautant et en gambadant, le hennissemeul do ces quadrupèdes.
L'imitation était si complète qu'une jeune pouliche noire, marquée de taches blanches, et moins sauvage qie les autres, s'approcha de lui , comme si elle eût voulu k flairer; puis, d'un bond, elle lui passa par-dessus fa lèle.
File-ton-Nœud , encouragé par ce premier succès, recommença à tourner autour de la pouliche, en poussajti son hennissement, en cabriolant et faisant la roue devant elle... si bien qu'au bout d'un quart-d'heure, b pouliche, de moins en moins effarouchée, répondait à ses gambades et jouait avec lui.
-7- Le diable m'emporte , si ce moutard-là ne l'appn" voise pas 1 dit Polyphème, qui, depuis quelques instants, suivait ce manège avec attention.
Cependant la pouliche se tenait toujours à une certaine distance de File-ton-Nœud ; elle le poursuivait, sautait par-dessus lui, courait follement la tête au vent et les crins dressés; mais aussitôt qu'il faisait mine de b
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îsir, elle frappait la terre de ses sabots, et d*un bond s*élanrait à trente pas. *
File-ton-Nœud, désespérant de s'emparer de l'animal, s^était étendu essoufflé sur le gazon. Bientôt il vit venir au pas la pouliche qui se rapprochait de lui en tournant. Il fit le mort; la bête, la tête tendue, le corps en arrOt, le flaira , et s'approcha si bien cette fois, que File-ton- Nœud eut le temps de la prendre par le col, et, en un tour de reins, il fut à califourchon. '
— Bravo! s'écrièrent à la fois David et Polyphème, qui suivaient tous ses mouvements.
Mais File-ton-Nœud ne put entendre les applaudissements de ses amis. La pouliche, étonnée, avait fait vaineneinent trois bonds pour désarçonner le cavalier cramponné à sa crinière ; puis, elle était partie à fond de train, sui\ie de tous les autres chevaux, qui n'apparurent bientôt que comme une ligne noire au bout de l'horizon.
Dans le premier saisissement, David et Polyphème s'é- • taicnt regardés épouvantés; mais ce dernier vit Calicot se lancer en chasse aux trousses des chevaux, et rassura son compagnon.
— n n'y a pas de gibier que mon chien ne rabatte quand il tient la piste. Un peu de patience , nous allons les voir revenir.
Au bout d'une demi-heure, la ligne noire reparut dans le lointain.
C'étaient les mêmes chevaux ; la pouliche tenait la tête
de la bande, el File-toa-Nœud, lancé en flèche, semblait un général d'armée. Soit lassitude, soit que son cavalier l'eût domptée , la pouliehe arrivait au petit galop de chasse.
Quand les chevaux parvinrent aux sources, la poulicbe, désespérant sans doute de se débarrasser de File-4on- Nœud qui semblait rivé et chevillé à son dos, se mit i paître tranquillement, en continuant de temps en leoips ses sauts de mouton.
— Comment diable as-tu fait T lui cria David.
— Domptée, mon cher, ça n'est pas plus difficile que ça; quand j'ai vu qu'elle m'emportait, je lui ai misle> talons dans le ventre. Comme elle s'est aperçue que je ne boudais pas, elle est devenue plus sage....
Et il frappait le col de l'anirai^l , le caressait el Teoibrassait.
— Ne t'y fie pas , lui dit Polyphème. Tiens , voilà un lacet, passe-le autour du col de la bête, et attachons-la à un arbre.
Cette opération fut bientôt terminée.
— Maintenant, dit Polyphème , notre affaire est sûre; avec cette pouliche nous pouvons prendre toute la troupe si nous voulons. Cachons-nous derrière ce massif et faisons silence.
En effet, cinq minutes no s'étaient pas écoulées qu« trois ou quatre beaux chevaux fringants vinrent, h^
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oreiHo» dressoos el le poil hérissé, toiirnor flulour do la JQmonL
Polyphème, caché derrière le bouquet d*arbres , lança un de ces longs lacets à Taide desquels les Peaux-Houges prennent les chevaux sauvages, et s'empara ainsi de Tun de ces animaux : le second fut pris de la même manière; puis, il coupa une branche d'arbre, et façonna trois mors. Quand tous ces préparatifs furent exécutés, les trois amis sautèrent sur te dos de leurs montures.
— Et Calicot, dit File-4on-Nœud.
— Ah diable ! s'écria Polyphème , je n'avais pas pensé à lui.
— Est-ce qu'il ne pourra pas nous suivre? demanda David.
— Nous suivre, oui , si le Sacramento n'est qu'à une trentaine de milles; mais si nous voyageons toute la nuit, nous courons risque de le perdre.
— J'ai trouvé le joint, dit File-ton-Nœud... Ici, Calicot... Et plaçant le chien devant lui sur le dos de la pouliche, il l'attacha avec des cordes, en forme de valise. Maintenant, dil-il, rien ne nous empêche plus de filer.
— Ça ne se fait pas comme ça, répondit Polyphème; attendez, et au moment où je vous le dirai, coupez les lacets qui retiennent vos montures.
Le soleil avait tout-à-fait disparu derrière les arbres ; la clairière était encore éclairée çà et là par une lueur
vague et crépusculaire; le silence n'était trouUéque pai le piétinement des chevaux. Bientôt, un roulement souri et confus, qui ressenihlait au bruit lointain du tonnerTf, se iit entendre.
— Attention I s'écria Polyphème.
Le bruit se rapprochait à chaque seconde. Il devinl formidable. Tout-à-coup, un nuage noir sembla s'abattif sur la clairière. Les chevaux poussèrent des hennissements terribles.
— Coupez lA lacets, cria Polyphème, et vogue laga-^ 1ère!
Il achevait à peine ces mots que les trois chevaux pir« tirent comme une flèche dans la direction d'où venait 1^ bruit : bientôt il» se trouvèrent au milieu de douie i quinze cents chevaux qui semblaient rasear le sol. Les trois amis, couchés sur leurs montures, ne voyaient plusri^t n'entendaient plus rien ; la torre fuyait sous le sabot sooorr de ces animaux sauvages; les arbres, les rochers disparaissaient à leur approche , emportés bien loin derrièK eux ; c'était une fantasmagorie qui tenait du cauchemar. Hurra ! hurra 1 Le vent sifflait aux oreilles des cavaliers, qui respiraient à peine ; dans les cieux roulaient des lloK d'étoiles qui semblaient s'entre-choquer ; tout s'élanesit. bondissait et disparaissait; la nature entière avait le uiof^ aux dents.
Ils se tenaient aux crins de leurs chevaux, emport*^ dans l'espace, avec une espèce de contraction fébrile, h^^
Là toisok d'oi. 431
klié*.veux hérissés, les yeux hagards, la bouche ouverte, lemblahles à ces pâles fantdmes dont parlent les ballades allemandes; assourdis par les cris des chevaux, qui s'a- AÎmaient, se mêlaient, se croisaient, se heurtaient et boniissaieiit les uns par dessus les autres, ils n'avaient plus le sentiment de leur position, leurs oreilles tintaient eiomme un glas, et la course devenait toujours plus précipitée. Hurra I hurra I le désert est franchi , les vallées , les collines, les précipices, tout fuit, tout. disparait, tout s'abime dans l'espace. Hurra I depuis qAitre heures ils roulent dans des flots dépoussière. Polyphëme, plus maître de lui-même que ses deux compagnons, les cherche an milieu des chevaux noirs.; il ne les voit plus , il est seul... il est seul, et c'est lui qui a conseillé la fuite. Toutà-coup, un cavalier passe à sa droite; c'est David... il a la forée de lui crier : Courage 1 . . . A sa gauche , un autre eavalier bondit sur la pouliche noire marquée de taches blanches t
Hurra 1 les chevaux vont vite, mais la nuit va plus vite que les chevaux! Voici le soleil, voici les fleurs, voici les arbres aux branches vertes, voioi la nature qui sourit 1 Ils sont tout au haut d'une colline, et l'espace s'étend sans limite devant eux. La course se précipite encore, les che^ vaux couverts d'écume rasent le sol avec une ardeur nouvelle; les trois centaures vont succombera la fatigue; File-ton-NoBud pâlit, ses forces l'abandonnent, il ne tient plus que d'une main convulsive les crins de sa monture,
r|uan(l, toiil-ù-coiip, toiil disparaît , au miliou du bral aux regards des cavaliers qui sentent la terre manqua sous les pieds de leurs chevaux.
— Adieu! s'écriont-ils en même temps, c'est l'ibîme !...
Et ils ne reprennent leurs sens que dans la rivière lié* bordée par le reflux de la mer , et où les quinzp ceak chevaux s'étaient précipités dans un dernier bond.
Ils étaient au Sacramento.