‹ Critiques et récits littérairesChapitre 18 sur 32 · DANS U CLAIRIÈRE · texte numérisé non relu

DANS U CLAIRIÈRE

Us marchèrent pendant une grande partie de la journée, sans quitter le fourré pour ôlre à Tabrî des rayoïb du soleil; et vers deux heures à peu près ils parvinrent i un endroit où la clairière s'élargissait et où diverses sources tombaient en cascades des rochers.

— Ohl oh! dit File-ton-Nœud , il faut que doih ayons crânement joué des jambes ; je n'aperçois mfW plus la montagne par laquelle David et moi nous soiDro^ descendus dans ce maudit désert.

En eflet, ils avaient devant eux et derrière eux une ion mense plaine couverte d'un tapis de verdure composé d' mousses et de gazons émaillés de fleurs, et coupés çàd là par des bouquets d'arbres séculaires.

— Nous en sortirons si nous voulons, répondit Polyphème ; mais d'abord reposons-nous.

— Nous venons de te raconter notre histoire eu mar-

ehant, dit File-ton-Nœud, c*esi à loi à nous raconter la tienne.

— Ça va, mes enfants, répondit le Marseillais, et ça ne sera pas long.

Ils s'étendirent à Tombre de mélèzes gigantesques, et Polyphème commença son récit :

— Vous savez comment j'ai quitté Paris, il y a de ça bientôt quatre ans : je partis pour la Belgique ; j'allais travailler à une grande fabrique d'Anvers; les amis me firent la conduite jusqu'à Chantilly. Au moment de nous séparer, nous avions le cœur gros : quand on se quitte, on ne sait pas si on se reverra ; cette idée-là vous chagrine. Pour lors, ce brave garçon de File-ton-Nœud me dit : — Tu ne peux pas t'en aller comme ça tout seul I emmène Calicot, il te tiendra compagnie. On trinqua une dernière fois, on s'embrassa, et j'emmenai Calicot.

Le pauvre animal était bien triste les premiers jours : le long delà route, il se retournait à chaque instant, comme s'il pouvait apercevoir encore son ancien maître ; il hurlait, il se lamentait, et je me disais, moi : Voilà une béte que File>ton-Nœud a bien tourmentée quelquefois quand il lui attachait des poêles à frire au bout de la queue ; Dfiais c'est égal, elle a oublié ses farces, et elle ne se souvient que de ses caresses; elle est reconnaissante du mor* <^u de pain qu'ils partageaient ensemble. Pourquoi fau^ il que les hommes ne tiennent pas un peu du chien sous ^^ Tapport-là !

Jfl no restai à Anvers qu*un pelil hoiitdft Ipmps; tant vous dire que je n'étais pas content de tout ce qui se pa» sait par là-bas. Toujours la môme rengaine ! Les uns qui flânent toute la sainte journée les mains dans leurs poches^ sans songer que chacun a sa tâche en ce monde, et que si le bon Dieu nous a donné à tous deux bras, c'est povr nous en servir; les autres^ des casse-cous, des cerveaax brûlés qui veulent chauffer la machine à triple vitesse, ai risque de la faire sauter. Ça n'est pas ça, que je roedinis! tout le monde s'en veut, tout le monde se regarde de mvers, et pourtant on est tous frères; si on voulait s'entendit^ tout serait bientôt dit, ça n'est pas bien malin ! Et qoaoJ je leur parlais comme ça, ce n'était pas pour nous; imm» autres, nous avons de bonnes poignes, et pour pea qtf l'oiivTage donne, on trouve toujours moyen de se retourner.

Mais je pensais à ces pau\Tes enfants qui meurent d' froid au coin des rues, chères créatures du bon Di« qu'il serait si facile de réchauffer, et dont on ferait (h^ hommes solides ou des femmes honnêtes. Je pensais i ces pauvres vieux abandonnés, et qui ne peuvent remuer ni pieds ni pattes, tout ça me fendait le cœur, et je médisais : Misère du bon Dieu I il y a pourtant de braves geo< dans le monde I Et ce n est pas les savants qui manquent ni le blé non plus I Un peu d'instruction pour ceux-ci» ub peu de pain pour ceux-là, des soins et de l'amour à ceux qui n'ont pas encore la force, des secours et de ramifié'

Là totsoh d'oh. 441

eeux qui ne l'ont plus I Ça ne serait pas encore le paradis, mais on boulotterait. . . Passons. Il y avait donc au chantier un tas de ravageurs, des brandons finis ; ils me dirent un jour : Demain, on se réunit au petit village de Risquons-Tout.

— Pourquoi faire ? que je leur dis

— Tu le sauras.

Je vas au rendez-vous, n'augurant rien de bon. Là, on parle de cogner par-ci, de cogner par-là, et de mettre tout les jambes en Tair.

— Qu'est-ce que tu en penses ? qu'il me disent.

~ Ça n'est pas ça : vous voulez faire avaler aux gens des dragées de plomb qui ne réjouissent personne; un vieux moyen qui ne prendra plus. Votre association de coups de fusils ne me va pas.

— Tu n'es qu'un mérinos, qu'ils me répondent.

— Va pour mouton, j'aime mieux être tondu que tondeur.

Tout ça, c'est donc pour vous dire que ça n'allait Pîis à mon idée; je vivais seul, tout seul avec Calicot. Oh I celui-là, je n'avais pas besoin de lui en dire long, il me comprenait. S'il voyait dans la rue un petit enfant, assis au coin d'une borne et tremblant de froid, il renîuaii la queue comme un éventail, il tournait autour

^^ lui , le léchait et le caressait. — Bon camarade ,

va!

Et le narrateur sMnterrompît pour frapper amicale-

CORTBS BT VOTMIS.

tsurla idUf de l'animal couclié à ses pieds ; le chii-n Mlressa, Trotla son museau contre les ma'uis de Puly ne, et serenilormit.

- Sur ces eiUrcfuiles, conlinua ie Harseilliis, un' nie d'émigranls belges se disposait à partir pour V iveau-Monde ; il s'agissait d'aller chercher sa vie dirb léseirts, et de transformer en plaines fertiles d«>s tm<^ iltes, de peupler d'êtres humains des solitudes qui n': ni connu jusque-là que le reptile et la bêle fsuw : w proposa d'en faire partie.

- Des reptilesTdit File-ton-Nœud .

- Eh non, moutard ! de l'expédition.

e m'embarquai. Au momeni de lever l'ancre, jcjeii regard d'adieu à celte terre qui m'avait hébergé p^ t tivnle ans. Adieu, que je lui disais en moi-mMiir: Ile mère nourrice, tous tes enfants ne peuvent pa^ ni vivre heureux suspendus à ta mamelle, je vuL< ir ider à une mère plus jeune cette nourriture dont iu :quelquefois avare envers un pauvre travailleur, ddL-, échange, je lui porte les dons que je tiens de loi, !ail et l'indusIrSc. Adieu, les anciens, car je p«>n>ii> si à vous, Polyphème ne vous oubliera pas dAn'^^ ivelle patrie I Les dernières maisons avaient i]\i]ar--.. la étions en pleine mer.

l bord, j'étais heureux : des masses d'enfanls suri il, des hommes, des femmes, des outils, et pni? 1-

La toison dok. H 3

espérances que chacun bâtissait. Ah 1 la crâne vie que nous allons mener là-bas, que je pensais ; comme nous changerons la face de ce morceau de Tunivers ; j'établirai le labourage et le pâturage, ces deux grands magasins de rhomme et de la béte I Le sol palpitera sous le soc de mes charrues, car, selon la parole du grand Isaîe, un savant el un bien brave homme qui vivait autrefois, je transformerai les fers de lance en socs de charrue; c était mon idée. Nous nous aimerons tous comme d'honnêtes gens, me disais-je; et puisque je n'ai plus que Calicot au monde, je serai përe de toute cette marmaille d'enfants. Calicot ne sera pas jaloux.

Nous arrivons à la Nouvelle-Orléans : là, nous no nous amusons pas à entendre ce qui se dit ni à regarder ce qui passe, nous nous lançons en avant ; nous parcourons une étendue de pays inimaginable, nous traversons des forêts, nous arpentons des plaines, nous franchissons des montogues ; mais nous n'allions pas vite par rapport aux jupons et aux moutards. Il y avait là des pauvres chérubins qui mangeaient de la fatigue comme des petits hommes ; j'en portais deux, trois sur mes épaules, j'aurais voulu l<*s porter tous, pour leur éviter de la peine à ces petits aiiges, et je leur disais : Polyphëme n'est pas beau, il n'a qu'un œil, mais il vous aime bien, il vous fera des petites charrues bien gentilles pour ne pas vous fatiguer f|uand nous serons arrives où nous allons; et tout ça riait, gigotait et jouait à saute-mouton sur mon dos, que

m CONTES ST VOYàGIS.

c*était une bénédiction 1 les mères me cri&ienl : Vous aUa vous tuer, monsieur Polyphème 1 Ah bien oui I me iner, esK-ce qu'une vieille béte de somme comme moi peut mourir à la peine? et je doublais la charge, nom d*un noml ca me faisait oublier la fatigue et trouver la roule moins longue.

Quel pays , mes amis l et comme Dieu est grand daia tout ce qu*il a faiti des terres où les arbres iruiticR poussent comme des champignons ; des pâturages magnh Gques, des oiseaux de toutes couleurs I ahltoutçâeâ bien beau, bien fertile ,. bien réjouissant à Tœil. Mais (a sera bien autre chose, que je pensais, quand la terre se sentira aidée par des mains vigoureuses ; ça me rrAptait le cœur rien que d'y songer, et je me voyais dqài mon enclume, soufflant la forge, faisant jaillir les euscelles, et travaillant jour et nuit comme un vieux cyclope que je suis.

Après trois mois de marches , de fatigues et de tourments , nous voilà arrivés : aussitôt on dresse les tefite^t on coupe le bois, on remue la terre, et j'établis oo^ . forge superbe ; oh t mais une forge , comme il y <^d « peu, même dans les usines de par là-bas. Pour lors^j^ me mets à l'ouvrage, je souffle, je cogne, je bats le fer, que c'était un plaisir à me voir m'essouffler ; je fais uw charrue à celui-ci , une charrue à celui-là; je couvre u terre de charrues : c'était superbe.

iQut allait à merveille dans la colonie » la terre P*

tA TOISON DOK. i\&

oait un aspect magnifique; la forêt vaincue faisait place à une plaine fertile; moi j'étais comme un poisson dans Teau au milieu de ma petite famille de bambins ; mais nous n*avions pas compté sur les Peaux-Rouges ; et eesgredins-Ià étaient nos voisins: fichu voisinage! Figurez-vous que tantôt c'était une pioche qui disparaissait, tantôt une charrue; on avait beau faire bonne garde, rien n'y faisait : ces étres-là sont malins comme des sin* ges. Jusque-là, ça va encore; mais voilà qu'un jour un petit manque à l'appel ; je ne peux pas vous dire le mal que ça m'a fait, les mères jetaient les hauts cris, les pères se désolaient, et moi, je pleurais comme une hôte, parce que c'était précisément un pauvre enfant malingre et souffreteux que j'aimais encore plus que les autres à cause de sa faiblesse, et je ne pouvais me faire à l'idée qu'il avait servi de pâture à ces oiseaux de proie de sau* Nages.

Pour lors , aussitôt que j'apprends la nouvelle , je quitte mon enclume , et je me lance avec Calicot à la recherche du petit; dans mon ardeur, j'avais oublié de détacher mon tablier de cuir et je tenais mon marteau à is main. Je cours, je cours dans tous les sens; je bats les buissons , je vais toujours ; j'arrive dans cette gueuse de clairière.

Ce jour-là, il faisait un soleil comme on n'en voit qu'ici. Tout-à-coup, j'entends partir du côté du fourré coinmelc cri d'un enfant : c'est le petit, que je me dis,

et en deux bonds je suis dans les broussailles ; mais, va te promener , ça n'était pas le moutard , c'étaient les Peaux-Rouges qui m'avaient tendu un piège en contrefaisant le cri de l'innocent.

— Aye! s'écria File-lon-Nœud, qui tremblait encore au souvenir de la veille.

— Je fus pris et entpainé comme vous dans la vallée des huttes; on allait me tuer, lorsque, dans un niou\ement de rage, je levai mon marteau pour casser la tête aa premier qui s'avancerait. Ce geste désespéré me sauvir et par des imaginations de ces gredins-là que personne n'aurait pu prévoir, voilà qu'aussitôt ils font trente-s/i salpmalecs, qu'ils lèvent les bras en l'air, qu'ils sautent comme des cabris, et qu'ils m'emmènent en continuant leurs exercices. Je voyais bien qu'il ne s'agissait plus (1« me tuer, mais je ne savais pas encore de quoi il retournait. On me conduit devant une grande pierre, et pmon me fait signe de frapper dessus avec mon marteau ; il bu^ vous dire que cette pierre était leur enclume. Il y avait la des cailloux emmanchés en manière d'outils, ça faisait pitié. Commençant à comprendre l'idée des sauvage^i j'allume du feu ; je prends le fer, je le fais rougir, ce qvi leur cause des ébahissements ; je frappe , je cogne , jc tambourine sur l'enclume, que c'en était effrayant; p'^* je frappais fort, plus ces canailles-là étaient satisfaites; je voyais pourtant un vieil Iroquois qui me regardait de travers, c'était le forgeron de la tribu. A la façon doDt;« ,

LA TOISON d'or. \ \1

manœuvrais, il se doutait bien qu'il allait être dé^mmé, ce qui arriva effectivement : je fus installé forgeron en

chef au grand désespoir de cette Peau-Rouge.

Je ne me doutais guère du chien de métier que j*allais ôlre obligé de faire. Voilà-t-il pas que je vois un beau jour ces Belzébut m'apporter une charrue, la mettre au feu et me passer tenailles et marteau en me montrant leurs piques, qui n'avaient en guise de fer que des arrêtes de poisson. Ce qu'ils voulaient, les gredins! c'était facile -à comprendre. Nom de nom ! et c'était uile charrue qu'ils avaient volée à la colonie. Une de mes 4i^harru6s I marquée de mon chiffre P. P. , Polyphème Pacifique I Et moi qui n'avais qu'un rêve , qu'un paradis , moi qui me faisais une douceur, comme dit l'ancien déjà cité, de transformer les fers de lance en socs de charrue, voilà six mois, mes vieux, que je ne suis occupé qu*à transformer mes propres charrues en fers de lance ! Coquin de sort 1

A cet endroit de son récit un soupir de cachalot s'échappa de la poitrine de Polyphème. Les deux amis lui serrèrent la main, et il continua :

Quand ils eurent tous leurs hallebardes bien trempées et damasquinées... parce qu'une fois à l'ouvrage on n'aime pas à faire de la camelotte, mes coquins d'Iroquois remportèrent une victoire sur une tribu ennemie, grâce !i la supériorité des armes. Pour reconnaître le seniee

que je leur avais rendu, ils me nommèrent chef : je crus

alors que je trouverais Toccasion de m' échapper!... Ah bien oui I j'avais une garde dUionneur qui ne me quiltait plus. Toujours des factionnaires à ma porte; et puU d'ailleurs, où serais-je allé ? seul dans Fimmenûté l sans boussole, sans jalons. Je me contentais donc de marroDner dans ma barbe et je n*espérai$ plus qae dans la Providence.' Et j'avais raison d'y compter, puisqu'elle vousa envoyés à mon aide.

— Oui , c'est la Providence qui nous a réunis , dit David.

— Pour ne plus nous quitter, ajouta FUe-toû- Nœud. •

— Non , jamais I répétèrent en chœur les iiois amis; et leurs mains se serrèrent dans une commune étreinte.

En ce moment, un hennissement se fit entendre i leur gauche, à cinq ou six cents pas. Ils tournèreot les regards du coté d'où venait le bruit et aperçurent une quarantaine de chevaux qui accouraient se iésêïtérer aux sources.

— Eh bien ! dit Polyphème à File-ton-Nœud, p»Bdras-tu encore ces animaux-là pour des corbeaux?

— Ce sont des chevaux 1 s'écria celui-ci émerveillé.

— Oui, des chevaux sauvages ; mais le soleil busse i il va en arriver d'autres, et le moment est >enu de vous dire comment il est possible de se diriger à coup sûr el sans boussole versleSacraroento.

LÀ TOtSOM d'or. 09

— Vers le Sacrameuto I s'écriëreniles deux Parisiens dans un transport de joie.

— Minute ! il n*y a pas de quoi se réjouir. Le

moyen est périlleux ; on ne peut l'employer sans risquer sa peau !

— Nous avons déjà bravé bien des dangers , dit David.

— Et nous ne reculerons pas devant celui-làt ajouta File-ion-Nœud.

— Ainsi, vous êtes décidés? Je vous avertis d'avance qu'il y a des chances terribles à courir, il sera impossible de se porter muluellement secours : si l'un de nous reste broyé sur la roule, il n'y aura pas de reproches?

— Jamais ! répondirent ensemble File-lon-Nœnd ol David.

— Courageux enfants ! reprit Polyphëme. Écouteznioi donc.

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