‹ Critiques et récits littérairesChapitre 2 sur 32 · MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES- ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES- ÉDITEURS

KOB TiyiENNB, 2 BIS

V/\/ \AK/^ ,„y^ J Js/yJ yN/^^^X/s/v" ^N/V/" ^ \/ ^ ^V/ - V */ \/N/V/N/ - V\/W\/

ET

La Uuérature française, qui rayonnait d'un si tif éclat il n'y a pas encore vingt ans, a presque abandonné aujourd'hui la forme du livre, et s'est installée en dominatrice dans les journaux en passant par Tincarnalion du feuilleton- roman. La politique et la critique se sont faites de plus en plus petites, en dépit de la gravité des circonstances, pour céder le terrain à celle sœur usurpatrice. Le public et les écrivains ont-ils du moins gagné à cette transformation ?

Je commence par déclarer que j*ai pour celle Majesté anonyme qui s'appelle le public la plus grande vénération. Je pense fermement que le premier devoir d'un écrivain est de se présenter devant son souverain, sinon avec la perruque à canons et les manchettes de dentelle de M. de Buffon, du moins dans une tenue de visite et dans la plus fraîche toilette de son talent. Mais je crois aussi que cette vénération ne doit point aller jusqu'à l'abdication de la pensée. L'écrivain est un conseiller et non un courtisan. S'il est convaincu que le public s^are à la suite des diseurs de bonne aventure, sa mission

2 GlilTIljUKS

est de lui crier qu'il fait fausse roule; et il doit lui indiquer, au risque de n'èlre point écouté, au risque même d'être importun, la voie qu'il croit la meilleure.

Depuis quinze ans le public lisant, c'est-à-dire la portion la plus intelligente de la nation française, s'est faite yolontairement la tributaire et la très-bumble vassale de cette association de raconteurs de balivernes qu'un homme d'esprit a nommée la secte des endormeurs. Depuis quinze ans ce public a lu, tous les matins à la même heure, dans tous les journaux, la même histoire, retournée, rarrangée, modiQée et rafistolée à Taide des mêmes procédés de composition, d'invention, d'émotions et de combinaisons. Il n'y a que le titre et le nom des personnages qui varient un peu. Hier, le héros s'appelait Arthur, aujourd'hui il se nomme Octave ou Frédéric. Hier, il mourait à la Morgue ; aujourd'hui il se marie. Deux fins tragiques, dirait un vaudevilliste.

Je causais dernièrement avec un romancier célèbre ( ils le sont tous), qui voulut bien, à raison de notre amitié de vieille date, me dévoiler les mystères de la fabrication.

— Toujours La suite aa prochain numéro? lui dis-je en Tabordant.

— Toujours, me répondit-il.

— Mais, cela aura un dénoûmenl?

— Pourquoi, reprit-il, quand le dernier chapitre du roman est fini, on recommence le premier.

— Et le public?

^ Le public français, vous le savez aussi bien que moi, est de tous les publics européens le plus léger, le plus inconstant...

— £t le plus spiri...

«- C'est pour cela, interrompit-il, qu'il ne s'intéresse qu'aui histoires qu'il connaît déjà, qu'il applaudit le même vaudeville, quMl n*admire que les mêmes hommes, et qu'il se pâme devant les mêmes jeux de mots.

ET BÉGIT8 LITTÉRAIRES. 3

— Ainsi, les cent cinquante volâmes que vous avez publiés...

— Tiendraient dans deux volumes in-octavo» je l'avoue, et vous n'aurez plus ce visage étonné, lorsque je vous aurai appris qu'il n^existe que neuf combinaisons dramatiques, neuf, entendez-vous bien, comme il n^y a que vingt-quatre lettres dans l'alphabet. Or, j'ai usé et abusé de ces neuf combinaisons, et j*en userai et abuserai jusqu'à l'extermination du dernier lecteur et du dernier journal. Si vous pouvez me trouver une dixième combinaison, vous ferez de moi un homme aussi grand que Napoléon et plus riche que Rotschild. Adieu, vous savez mon adresse.

Ce romancier affairé, qui craignait de perdre en conversation une minute qu'il aurait pu consacrer à la copie, venait de faire en quelques mots la plus spirituelle et la plus sanglante critique de ses œuvres et des œuvres de ses confrères. De quoi s*agît-il, en effet, aujourd'hui en littérature, sinon de combinaisons, autrement dit de mécanisme matériel ? Depuis qu'on a retranché des productions de Tespril la peinture des sentiments, l'étude des caractères, le travail du style ; depuis qu'on a délaissé ce monde infini et toujours mystérieux où s'agitent les passions humaines, il ne reste plus au metteur en œuvre que des combinaisons, rien que des combinaisons. L'ouvrier les a comptées, il en existe neuf, pas une de plus, pas une de moins. Elles sont étiquetées dans son cerveau, et classées par compartiments. Il y a la combinaison de Tadultère greffé sur Tamour pur ; la combinaison du crime enté sur la vertu ; la combinaison de la haine combattue par la passion, etc., etc. Le fELbricant littéraire tient boutique de combinaisons, comme le pharmacien du coin tient assortiment de drogues : c'est toujours le même amalgame, et il les débite au plus juste prix aux clients qui veulent bien Thonorer de leur confiance.

— Vous dites donc, monsieur, que vous désireriez un en- ^vétrement dramatique assez compliqué, quelque chose de

sombre, d*émouvanl el de corsé. — J'ai votre affaire. Combinaison n° 4 agencée avec la combinaison ti9 G el compliquée de la combinaison n^ 9. Ces Irois combinaisons babilement mélangées ont toujours obtenu le plus grand succès, surtout auprès des femmes lymphatiques. Je vous enverrai demain mon premier Teuillelon.

On le voit, c'est la chimie et l'arithmétique appliquées à la littérature. Le romancier sait que le public veut des combinaisons, et il combine.

En dehors des neuf combinaisons, il existe les sous-combinaisons qui, dans Targot des fabricateurs, sont plus généralement connues sous le nom de trucs. Les combinaisons sont l'art de l'ensemble, le truc est la science des détails. On dit d'un écrivain qui file la scène avec difficulté : il manque de truc, Alexandre Dumas a du truc, Méry n'en a pas. Ramenée à ces proportions algébriques, la littérature devient une science exacte. On fait un roman comme une règle de trois. On cherche Vœ du cœur, on dégage l'inconnue d'un sentiment el Ton extrait la racine carrée d'une passion.

Je me demande comment il ne s'est pas encore rencontré un littérateur ingénieux qui ail songé à ouvrir un cours public dans lequel il eût enseigné aux fruitsrsecs de toutes les professions, les mathématiques du roman.

Qu'il me soit permis de donner ici un exemple de ce procédé de littérature.

J'ouvre un des derniers ouvrages de M. de Lamartine, Raphaëly que j'ai là sur ma table, et je vois que le grand écrivain débute ainsi :

a A l'entrée de la Savoie, labyrinthe naturel de profondes <t vallées qui descendent comme autant de lits de torrents du « Symplon, du Saint-Bernard et du mont Cenis vers la Suisse c el vers la France, une grande vallée plus large et moins <K encaissée se détache à Chambéry du nœud des Alpes et se « creuse un lit de verdure, de rivières et de lacs vers Genève

ET BÈciTS un Araires. 5

« ei Yers Annecy, entre le monl du Cbal el les montagnes « murales des Beauges. A gauche, le monl du Chat dresse, « pendant deux lieues, contre le ciel, une ligne haute, sombre, a uniforme, sans ondulations à son sommet. On dirait un « rempart immense nivelé par le cordeau. A peine à son « extrémité orientale, deux ou trois dents de rochers gris in- « terrompent la monotonie géométrique de sa forme et rap- « pellent au regard que ce n'est pas une main d'homme mais « la main de Dieu qui a pu jouer avec ces masses. A travers « cette végétation touffue et presque sauvage on voit blanchir « de loin en loin des maisons de campagne, surgir les hauts € clochers de pauvres villages, ou noircir les vieilles tours des « châteaux crénelés d'un autre âge, etc., etc. L^automne était « doux mais précoce, etc. »

Ce début est simple et grandiose : on sent tout de suite l'artiste et le poète, mais, j^en demande bien pardon à M. de Lamartine, son début manque de truc.

Un romancier eût animé la scène à Faide de trucs, il eût par exemple commencé* ainsi :

« C'était par une belle soirée d^automne (truc de l'entrée en matière), les feuilles, frappées par la gelée et colorées un moment de teintes roses, pleuvaient des cerisiers et des châtai« gniers. Les brouillards tombant des hauteurs du Simplon et du Saint- Bernard, s'étendaient comme de larges inondations nocturnes dans tous les lits de la vallée. Les Alpes se noyaient dans un firmament sans fond, les ombres bleues et fraîches du soir glissaient dépliées en linceul sur une ligne haute, sombre, uniforme, rempart immense qu'on dirait nivelé par le cordeau. C'était le mont du Chat. La nature semblait mourir comme meurent la jeunesse, la beauté et l'amour, etc., etc. (truc de la description dramatisée). Tout à coup un homme parut sur le mont du Chat; il traversait un sentier étroit, pierreux, escarpé. D'où venait-il? où allait-il? (truc de la préparation ) nul ne le sait ( truc du mystère ). Il était vêtu....

6 GBITIQDES

( trois colonnes sur son costume, sa figure, ses cheveux, ses mains, son bâton et son portemanteau). Mais en examinant cette ombre noire qui se détachait sur la pierre blanche du rocher ( truc de l'antithèse ), on restait frappé de terreur. Étaitce bien un homme? La suite au prochain numéro (truc de l'intérêt suspendu). »

Voici en abrégé pour le premier feuilleton . Atcc ces six trucs, il est impossible de ne pas faire quelque chose de présentable et d'empoignant. Le truc du second feuilleton consistera à parler de toute autre chose que de l'homme du mont du Chat. Le lecteur restera pendant vingt chapitres à se demander si l'ombre noire était un homme, une femme ou un être fantastique. Puis, à ce vingtième chapitre, Tauteur lui dira qu'en effet c'était un montreur de marmottes ou un colporteur qui allait vendre des livres à Ghambéry.

Je ne veux pas fatiguer le lecteur et analyser ici tous les ingrédients indispensables qui entrent dans la fabrication d'un roman-feuilleton estimable et mettent la confection de cette chose à la portée des intelligences les' plus rebelles. Il n'est pas même besoin d'avoir fait sa rhétorique et de savoir è^orthographe pour réussir peu ou prou dans ce genre de ressemelage littéraire.

Cette littérature, numérotée comme les pièces d'une mécanique, peut-elle durer longtemps? Je ne le pense pas. Tout s* use à la longue, même les ficelles. Lorsque le public, ce débonnaire public, à force d'avoir lu et relu la même histoire, commencera à comprendre le procédé des romanciers, ceux-ci n'auront pas plus de succès qu'un escamoteur dont les tours sont connus; et le lecteur, devinant le dénoûment k la première ligne, rejettera le feuilleton sans l'avoir parcouru.

Nous venons de voir ce qu'a gagné l'art à cette découpure du livre en chapitres, examinons maintenant quels avantages en ont retirés les écrivains.

Madame Sand avait débuté par des ouvrages qui sont en-

ET RÉCITS LITTÉRAmES. 7

core dans le souveair de tout le monde: Indiana et Valentiney deux histoires charmantes ; Geneviève^ un chef-d*œuvre, et bien d'autres livres merreilleux dont chaque page était imprégnée de la puissante personnalité de l'auteur. Quand l'étoile littéraire de Georges Sand a-t-elle pâli pendant quelque temps? Au moment où le roman a fait irruption dans le journal ; il y a un an, le Georges Sand n'était plus demandé sur la place, il était à la baisse; depuis que le livre a repris faveur, Georges Sand a retrouvé ses inspirations premières. Balzac, cet esprit si fin, si ingénieux, ce ravissant conteur, qui a eu tant de vogue qu'on ne parlait que de lui dans les salons de Vienne et de Pétersbourg, se retira de la lice, de guerre lasse; il ne voulut pas traîner plus longtemps le boulet de la combinaison. Et Alphonse Karr, et Léon Gozlan, et tant d'autres, que sontils devenus ? Celui-ci a encore mieux aimé charpenter des mélodrames pour l'Ambigu que des historiettes en dix-huit volumes pour un journal ; celui-là, qui professait le mépris le plus souverain pour la science facile du truc, est allé se faire pécheur et conseiller municipal k Sainte-Adresse. Tous ces esprits d'élite n'ont pu se résigner à coucher leur talent sur le lit de Procuste du feuilleton. Ils se sont sauvés avec leur style, leur imagination et leur personnalité. — Prenez toute la Béolie, occupez même le Péloponèse, ont-ils dit aux nouveaux barbares; quant à nous, retirés dans le coin le plus caché de TAttique, nous continuerons à boire le vin de Syracuse et à louer les dieux immortels en attendant les jours meilleurs.

Croyez-vous par hasard que Jules Janin, ce talent si souple, cette verve toujours prête, ce printemps éternel en un mot, eût conservé ce merveilleux style qui fait l'étonnement et l'admiration de tous les écrivains de bonne foi, si, né au monde littéraire à Tépoque de la floraison du feuilleton-roman, il se fut jeté tète baissée dans le gouffre des combinaisons et des Irttcs ! Aujourd'hui, Jules Janin, au lieu de répandre chaque

luudL dans le feuillelon des Débats les diamants, les rubis et les émeraudes de son siylc el de sa jeunesse, ne sérail plus qu'un Yulgaire agenceur de chapitres, un découpeur de dialogues, un dépeceur d'intrigues. Au lieu de parler cette langue claire, éblouissante, que tout le monde entend, el qui platl à tout le monde, il eût été obligé de mettre dans sa bouche, comme font tous les romanciers, la prattgue de Thomme qui contrefait Polichinelle. De tous les grands talents qui se sont attaqués au roman-feuilleton, ou que le roman-feuilleton a attaqués, un seul résiste encore, Alexandre Dumas. Mais celui-là est une exception ; il fait du roman comme il fait des drames, comme il fait des vaudevilles, comme il fait de Thistoire, des impressions de voyage, des préfaces, des vers et de Vescrime. Quand il le faudra absolument, il fera des tragédies. Bien que le Collier de la Reine ne vaille pas grand'chose, el qu*02ympe de Clèves ne vaille rien, on peut dire qu*il a Thabileté de main de ces cochers du Cirque, qui conduisaient quatre quadriges à la fois. Quant à M. Eugène Sue, il est impossible de savoir au juste si c'est le feuilleton ou le socialisme qui Ta tué.

Quels avantages oni donc retirés les écrivains et le public de cette transformation littéraire? Les vrais écrivains ont disparu pour faire place aux manœuvres. Les architectes ont été expulsés par les maçons. Le public avait autrefois quelques louis d'or, il a aujourd'hui une infinité de gros sous. Le marché littéraire est encombré de jeunes, et, ce qui pis est, de vieux écoliers qui passent leur temps à tuer, à violer, k enterrer, à déterrer et surtout à empoisonner leur public de leurs neuf combinaisons extravagantes el nauséabondes.

Cette industrie au jour le jour, à la tranche, à la toise» comme vous voudrez l'appeler, a donc tué du même coup la littérature et la librairie. Plus d'éditeurs, parlant plus d'écrivains. Le littérateur est effacé par le liltéralurier , le libraire par le détaillant de pittoresques.

BT RÉCITS LinÈRAIRES. -9

Pourtant que cette littérature se dépèche de jouir de son reste : elle sent le cadavre. Les feuilletons d'aujourd'hui tombent en putréfaction avant la douzième heure. Avant un an d*ici, il ne restera plus aux industriels de la phrase coupée, hachée et tourmentée que le refuge de la Casquette de loutre, ce journal paraissant quelquefois. En vain ils tressent encore des couronnes dMmroortelles et préparent des ornements en chrysocale pour cette littérature aux abois. Je leur prédis que s^ils ne se hâtent pas, ils ne déposeront sur sa tète que le diadème d'Inès de Castro, un bandeau sur le front d*une morte.

Nous entrons dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. La première moitié est tombée dans le gouffre du 'passé. Un demi-siècle sillonné d'éclairs et de tempêtes, qui a commencé par la République et qui a fini par la République ; qui pan de Bonaparte pour aboutir à Louis-Napoléon ! Que d'événements entassés dans cette minute de l'éternité! Que d'hommes et que de choses depuis l'oncle jusqu'au neveu, depuis le canon vain* queur de Mareogo jusqu'à l'acte du 2 décembre ! L'Europe bouleversée par les idées, les esprits égarés par la discussion, cherchant leur voie avec inquiétude au milieu des décombres que ce demi-siècle a semés sur toutes les routes ; luttes de peuples à rois, de rois à peuples, de systèmes à systèmes ; expériences de toutes sortes tentées et avortées aussitôt; morceaux de couronnes, débris de gouvernements ; pèle-mèle de théories» confusion universelle : voilà ce qui nage à la surface de ces flots battus par un perpétuel orage.

Supposez un homme qui se serait endormi en 1800, et qui, se réveillant tout à coup, aurait la fanlaisie de regarder à tra-

vers la lanterne magique de notre histoire contemporaine. Quel spectacle pour ce nouvel Ëpiménide! a Monsieur, lui dirais-je au moment où il sortirait de son long sommeil, veuillez vous donner la peine de regarder par le verre de cette lunette historique. Nous partons de 1800, juste au moment où vous vous èles endormi : — Ce décor vous représente la fin de la République épuisée par ses excès et abâtardie par des bavards. Voici, sur le premier plan de la scène, un jeune homme malingre et chétif connu en Europe sous le nom de Bonaparte, et en Orient sous le pseudonyme de sultan Kébir. Ce général de vingt-sept ans a conquis Tltalie, l'Egypte et quelques autres localités. Pour le quart d'heure il songe à mettre la nation française dans sa poche : il ne s'agit que d'escamoter la muscade constitutionnelle des Cinq-Cents. Le tour est fait ; changement à vue : — Ceci est le Consulat, la plus grande époque de ce grand génie ; le Code civil, le concordat, l'administration organisée dans toutes ses branches, la restauration du pouvoir dans tous les ordres, l'harmonie après la confusion, un monde après le chaos. — Deuxième changement à vue : — Voici l'Empire avec ses splendeurs et ses misères, son despotisme et ses tambours battants, colossal édifice bâti sur cent victoires et renversé par une défaite; tout un monde de géants évanoui dans l'espace de quinze années, et passé aujourd'hui dans le fantastique domaine de la légende, si bien que lorsqu'on se reporte par la pensée vers ce temps si loin et si près de nous, il faut, pour ne pas se laisser éblouir et pour prendre pied sur un terrain solide, adopter le point d'optique de ce peintre réaliste qui me disait un jour : « L'Empire c'était Tépoque des troubadours de pendule et du cirage à l'œuf. » — Attention, la scène change : le petit officier qui tirait au sort les rois dans son chapeau, et qui tenait dans ses mains le globe de Charlemagne, n'a plus pour dernier asile qu'un misérable rocher qui appartient à sa vieille ennemie la Grande- Bretagne... — Salut aux survivants de Fontenoy, aux contem-

porains de Coblcniz, aux lampions, aux chapeaux à claques, à l'empereur Alexandre, à madame de Krudner, à Wellington, à Bliicher, aux Cosaques, au drapeau blanc, au comte d*Artois et à Louis XVilI. Après le droit du sabre le droit divin. — Comme vous voyez^ mon cher monsieur Ëpiménide, cela se suit et s'enchaîne aussi logiquement qu'une tragédie académique bâtie sur la poétique d'Aristote. Le droit divin a lu Voltaire et il récite les odes d'Horace ; il a un habit bleu, barbeau et des guêtres en velours rouge : voilà pour le moral; mais il est revenu obèse et paralytique. Aussi la décoration royaliste ne durera pas plus de quinze années, à peu près ce qu'a duré le décor impérial. — Machiniste, faites -jouer les ficelles, la scène change : — Nous sommes pour le quart d'heure sur le terrain vague de la Révolution de juillet. La royauté vient de mourir pour la seconde fois, et elle tente de ressusciter le troisième jour dans la personne de Louis-Philippe. N'ajoutez pas foi, mon cher monsieur, aux historiens qui prétendent que le duc d'Orléans a été chercher la couronne à l'Hôtel de Ville : la royauté de juillet n'avait pas de couronne, mais un chapeau gris. Charles X a été le dernier roi de France, et dans la ronde qu'exécutent les porte-sceptres à l'heure de minuit, il donne la main à Pharamond. 1830 était une transition entre 1815 et 1848. i848 est un cinquième acte auquel vous assisterez tout à l'heure. Mais n'allons pas pins

vite que le machiniste.

A vous parler franchement, Louis-Philippe, cet homme qui n'était ni roi, ni empereur, ni consul, ni président^ et qui cependant était chef de l'État, Louis-Philippe, dis-je, avait de très-estimables qualités : il aimait les arts à sa façon et il était très-attaché à ses amis. Sa famille, une admirable famille, l'adoraitf et patriciens ou plébéiens nous avions tous été au collège avec ses fils ; moi qui vous parle, je ne suis pas très-sûr de n'avoir pas disputé au concours général un second ^ix d'histoire à M. le duc de Nemours. La postérité rendra

justice à Louis-Philippe ; mais elle dira qu^il a accordé trop d'influence aux orateurs et aux faiseurs d'affaires. F^ur lui tout ce qui n'était pas banquier était avocat, il estimait les premiers et subissait les seconds. Aussi Tavocasserie s'en est-elle donné à cœur joie sous son gouvernement, de telle sorte que la plus simple question à l'heure présente est plus embrouillée qu'un écheveau de fil qui sort des pattes d'un jeune chat. Du reste, tout autre homme que Louis-Philippe eût succombé à la tâche ingrate qu'il avait entreprise. Une révolution Pavait apporté, une révolution devait l'emporter. La même garde nationale qui s'égosillait à crier vive le roi 1 cria un beau malin à bas le tyran! et Jean s'en alla comme il était venu. C'est lui-même qui a dit ces mémorables paroles, sur la place de la Concorde, à M. Crémieux, un avocat très-obligeant, qui faisait avancer un fiacre à la monarchie et recevait sa dernière poignée de main.

Encore un coup de sifflet et nous revenons à notre point de départ. Liberté^ Égalité, Fraternité. Vous connaissez cela et nous aussi.

Si vous tenez à connaître le dénoûment de -ce drame historique et à grand spectacle, allez encore dormir pendant quelques années, mon cher monsieur Ëpiménide, et j'irai vous réveiller pour vous le raconter.

Vous ne seriez peut-être pasfâché de savoir en attendantceque sont devenues depuis un demi-siècle les belles-lettres, comme disait votre ami M. de La Harpe. Dans votre jeunesse il était fort question de feu Laya, de feu Arnaud, de feu Jouy et de feu Jay. M. Tissot commençait à poindre ; Népomucène Lemercier était un iconoclaste, et Bahour-Lormian un novateur. Quant à M. Briflaut, auteur de NinusII ou de Ninus III^ il donnait les plus belles espérances, et il continue de les donner avec une persévérance qui l'honore. H n'y a que des érudils comme vous et moi, pour connaître le titre de cette tragédie fruste de Ninus^ dont vous ne trouveriez pas un exemplaire partout

ET RftCITS LITTÈRAIRBS. 13

ailleurs que dans la biblîolbèque de Tauteur. Du reste, si à celle époque il suflQsail d'aligner en bataille une armée de deux mille alexandrins pour être marécbal littéraire et académicien, il n'en est plus ainsi à présent. De nos jours, il faut autant que possible n'avoir rien fait. Balzac et M. Pasquier sont immortels, voilà la ressemblance : le premier par son talent, le second par son diplôme, voilà la différence.

Si de la littérature académique nous passons à la littérature militante, nous tombons dans Texcès contraire. Nos écrivains n'ont plus le temps de faire un livre, ils se contentent de bâcler cent volumes. Celui-ci met de l'bisloire dans le roman, celni-là du roman dans Tbistoire ; cet autre se voue plus particulièrement à la démolition des grands hommes, il gratte les renommées, efface les réputations cl fait tout ce qui concerne son état. Si une gloire vous offusque, nous n'avez qu'à la lui indiquer, il lui jettera son écritoire à la tête et la barbouillera sibien que nul ne pourra la reconnaître. C'est l'avocat des causes perdues et le chevalier errant des gouvernements actuels ; du reste il a une façon très-originale d'assommer les gens. Hier, il frappait de son sabre de bois le bronze indestructible de la statue de Racine, et il courait partout disant qu'il avait fendu en deux ce pauvre diable de grand homme ; aujourd'hui, il passe sa phrase autour du cou de Voltaire, tire à droite, tire à gauche, par devant et par derrière, et ce qu'il y a de vraiment merveilleux , ce n'est pas que la statue reste inébranlable, c'est que la ficelle de mots qui l'enlace soit assez flasque pour ne pas se rompre. Demain il se mettra en campagne contre Rousseau, contre Diderot^ et il ne s'arrêtera que lorsqu'il croira avoir transformé le Panthéon en cimetière. Alors, en désespoir de cause, il est capable de démolir son ami le docteur, ce qui ne sera pas très-difficile, mais ce qui ne laissera pas que d'être fort divertissant.

De la littérature dramatique je vous dirai aussi deux mots en passant. Nous en sommes à la tragédie étrusque, à la comédie

étrusque, avec des décors élrusques, des cosliimes étrusques, des vers étrusques et des personnages élrusques. Nous avons si peu de ridicules parmi nous que nous sommes contraints de glaner dans la nécropole du passé ; nous voyageons d'Athènes à Lesbos et de Mégare'à Rome; aujourd'hui tout le monde va à Corinthe en dépit du proverbe grec. Les Phryné, les Laïs, les Aspasie, telles sont nos héroïnes. Quant au drame moderne qui faisait tant de bruit il y a quinze ans, il est tout aussi mort que LaîuSy et tout aussi enterré que M. de Marlborough. Dernièrement on a voulu reprendre Henri III et sa cotir, cela avait cent ans. Si vous me demandez des nouvelles du vaudeville, je vous répondrai qu'il continue à fredonner ses éternels ponts-neufs. Quand tout sera passé, le vaudeville chantonnera encore. Le vaudeville est né malin et il est français, quoiqu'il parle patois.

Mais je m'aperçois, mon cher monsieur Épiménîde , que je ne vous ai pas encore présenté les illustres originaux de ce temps-ci; vous en êtes resté aux muscadins et à la jeunesse dorée, la jeunesse dorée d'aujourd'hui est aussi brillante, aussi luisante, et aussi pimpante qu'autrefois, grâce à un procédé économique inventé par un célèbre chimiste nommé M. Ruolz. Vous voyez donc bien qu'il n*y a presque rien de changé en France depuis cinquante années ; il n'y a eu que quatre ou cinq gouvernements de plus, et quelques hommes de génie de moins. Ce n'est vraiment pas la peine d'eh parler.

J'aurais encore bien des choses à vous dire, mon cher monsieur. Autrefois... Mais je m'arrête pour ne pas vous donner une trop haute idée de notre société nouvelle, perfectionnée et considérablement embellie par une demi-douzaine de révolutions.

Le public, lui, s'amuse à sa façon. Hier le [bal de l'Opéra ouvrait ses portes à la foule des pierreites et des débardeurs ; de votre temps le bal de TOpéra était une vérité. Aujourd'hui des messieurs se promènent dans le foyer, graves comme dm

ET RÉCITS UTTéRAlRES. 15

académiciens et roides comme des notaires. Ils attendent l'intrigoe et Tintrigue ne vient pas; le foyer de l'Opéra avec son peuple de dominos qui pourraient se montrer à visage découvert est une anomalie, un vieil usage qui persiste comme tant d^autres, on ne sait pourquoi. Un domino aborde un promeneur et lui dit : — Je te connais. — Bah ! répond le monsieur qui s'attend à des révélations. — Je t'ai vu passer hier sur le boulevard. — Ah ! — Tu avais un paletot gris. — C'est ma foi vrai. — Et un cache-nez orange. — C'était bien moi. Et le dominodisparaît. Le monsieur resté seul prend un air rêveur et dit à un ami : —Ce domino m'a profondément intrigué ; où diable a-l-il pu savoir tout ce qu'il m'a dit?

Dans mon extrême jeunesse, mon cher monsieur, alors que j'avais la candeur d'un naturel des Montagnes-Rocheuses, j'avisai nne nuit, seul et à l'écart, un adorable domino noir. Des boucles de cheveux fins et cendrés s'échappaient de temps en temps de son capuchon. L'ampleur de sa robe dissimulait mal une taille flexible comme une branche de saule. J'osai adresser quelques compliments timides à cette aristocratique beauté, qui réalisait à mes yeux les plus suaves créations de rOlympe romantique. C'était Ophélie, Ëlvire, Desdémone, Juliette. J'offris mon bras, on l'accepta ; ô bonheur! tu n'es pas an rêve !

A toutes mes paroles, la belle promeneuse opposait un silence obstiné et une sorte d'hésitation qui trahissait le combat de son cœur. — Répondez-moi, lui disais-je dans l'exaltation de mon subit amour ; pour une seule parole échappée de vos

lèvres roses, je donnerais Desdémone, comme si elle

sortait d'un long rêve, leva enfin sur moi son œil velouté' et laissa tomber ces mots : — Payes-tu à souper ?

A partir de ce jour ou plutôt de cette nuit je compris que la seule raison d'être du bal de l'Opéra, c'était le souper.

Mais nous avons bien encore d'autres divertissements, Dieu merci ! Depuis quelques années le billet de loterie nous pour-

suit sous loules les formes; pour parvenir jusqu*à nous, tous les moyens lui sont bons; lanlôl il se présente sous Tapparence d'un modeste journal à six francs par an, lequel promet à chacun de ses souscripteurs une misérable pépite de cinq cent mille francs ; tantôt il se faufile sous la forme d'une gravure, d'un morceau de musique ou d'un coupon de madapolam. La pépite ne suffisant plus pour allécher la cupidité des preneurs de coupons, les industriels placés à la tète de ces sortes d'affaires philanthropiques se sont vus forcés d'ajouter à celle séduction la séduction d'une romance au rebut ou d'une lithographie qui vaut bien soixante-quinze centimes. Vous me demanderez peut-être pourquoi on a aboli la loterie sous prétexte d'immoralité, puisqu'on accorde à des particuliers la faveur de faire tourner à leur profil la roue aléatoire de la fortune? Autrefois la poursuite du quaterne et du quine n'absorbait guère que les économies de la portière et l'anse du panier de la domestique ; aujourd'hui c'est bien pis : la loterie philanlhropique s'attaque à toutes les bourses, elle escalade tous les étages, elle se présente chez vous en frac noir, en gant paille et en bottes vernies ; elle vous parle morale, religion, famille comme un voltairien du Constitutionnel, et elle finit par vous extorquer votre argent au nom d'infortunes à secourir. Pour ma part, je préférais de beaucoup l'autre loterie, la loterie effrontée et patentée de Paris, de Lyon, de Lille ou de Strasbourg. Celle-là au moins se contentait de vous dépouiller sans les circonstances aggravantes de la phrase vertueuse, et elle n'accaparait pas pendant tout un trimestre la quatrième page des journaux^ pour persuader à trente et quelques millions de Français que tous ceux qui ont cinq francs peuvent être assurés de gagner... une image ou un mouchoir de vingt-cinq'sous.

Je viens de parler de la quatrième page des journaux. Cette quatrième page me rappelle une conversation que j'ai eue, il y a peu de jours, avec un des savants les plus célèbres d'Ëdim-

BT RECITS LITTÈBA1RBS. 17

bourg, le vénérable docteur Templelon. M. Templeton a corsacré toute sa vie au défricbement des parchemins et des pa« pyrus ; il ne connaît peut-être pas très-bien les mœurs et les habitudes de sa patrie, mais il possède des détails très-intéressants sur la civilisation des Mèdes. Pour peu que vous y teniez, il vous racontera des anecdotes sur la vie intime du rot Teutobocus, et il se fera un plaisir de vous citer le nom de l'artiste inconnu qui a sculpté Toeil gauche de la statue d*Osiris. M. Templeton fait pour les civilisations disparues ce que font les professeurs du Muséum pour les monstres antédiluviens ; avec un poil de chameau arraché au caban d'un officier de l'armée d'Afrique, ces messieurs vous reconstruisent analogiquement le squelette d'un mastodonte, d*un dinothérium ou d'un ptérodactyle. A l'aide d*un fragment de patois saxon, M. Templeton reconstruirait toute une palingénésie mythologique.

Cependant une circonstance toute fortuite lui fit concevoir quelque inquiétude sur Tinfaillibilité de sa méthode de reconstitution analogique. Il vit une page d'annonces et il resta stupéfait.

« Je suppose, me dit-il, que la civilisation française est engloutie, que Paris a disparu dans un cataclysme et que la charrue a passé sur cet asphalte, battu en ce moment par cent mille promeneurs. Vous admettez en conséquence que la langue française est un arcane ; un jour on m'apporte, à moi savant de l'avenir, cette page d'annonces qui a survécu à toute une civilisation. Je m'en empare ; j'emploie dix années de ma vie à reconstruire, lettre par lettre, syllabe par syllabe, votre langue , comme Champollion le jeune reconstruisit ridiome hiéroglyphique. J'épelle enfin cette page, puis je la lis couramment, et à la vue de ces annonces de poudres de santé, de pâtes, de robs, d'élixirs, de pilules, de capsules qui occupent le quart du journal, je me dis tout nalurellement : Les Français de 1852 étaient un peuple malsain; c'était une na-

1 8 GR1TIQDB8

tion dYclopés, d'hypocondriaques, de lépreux, de rachiliques, etc., qui croyait aux remèdes secrels et à toutes les imaginations de la chiromancie médicale. Me yoilà donc, moi honnête savant, fondé à croire que la France élait une immense pharmacie, puisque chaque jour annonçait un redoublement de préservatifs, et cependant, en publiant celte opinion, j'aime à croire que Je me tromperais et que je tromperais mes contemporains. »

rignore, mon cher monsieur Épiménide, si le docteur Tempiéton a voulu réellement me soumettre ses doutes relativement à son système de reconstitution analogique, ou si plutôt son intention n*a pas été de faire une satire indirecte de notre publicité industrielle ; mais je suis sûr que vous vous demanderez vous-même ce que les étrangers doivent penser de ce peuple galant, chevaleresque et troubadour, en voyant les milliers de drogues qui s'étalent chaque jour dans nos journaux.

Je ne vous dis rien des ballons, du fluide escargotique, des trains de plaisir et de la société des gens de lettres ; dans quelques jours vous serez au courant de toutes ces inventions contemporaines. Maintenant allez vous coucher, mon cher monsieur Épiménide ; depuis une heure que vous m*écoutez, vous devez avoir une terrible envie de dormir.

Tout ce qui est célèbre dans notre temps, tout ce qui a brillé par Tesprit, par l'intelligence, par la grâce ou par le style, a posé devant M. Sainte-Beuve. La galerie de ce fin portraitiste est, sans contredit, la plus complète et la plus remarquable. Ses portraits sont ressemblants pour la plupart, et toujours rehaussés par un faire savant et à la fois ingénieux.

BT RftClTS LITTÉRAIRES. 19

Le procédé critique de M. Sainte-Beuve est le plus rare et le moins facile. Tout peintre' de portraits littéraires contemporains est presque toujours porlé, par un sentiment qui tient an fond de notre nature imparfaite, à exagérer dans le mauvais sens les traits du modèle^ qui se transforme alors en caricature. M. Sainte-Beuve n'a point ce défaut; il voit son modèle tel qu'il est et quelquefois même mieux qu'il n'est. Poète, c'est-à-dire inyenteur, il crée en analysant, mais sans trop s'écarter de la ressemblance, et dans cette juste mesure oiî l'on peut reconnaître Tonginal idéalisé par le pinceau de l'artiste. On ne saurait trop le répéter aux démolisseurs de réputations; la bienveillance est la qualité la plus indispensable du critique quand elle est intelligente. La bienveillance, en littérature, c'est la sympathie de l'honnête homme pour son semblable. Elle naît d'elle-même, parce que celui qui en est l'objet la mérite. On sait toujours, en effet, à qui on l'accorde. Quand M. Sainte-Beuve trouve un diamant là où d'autres ne verraient parfois que du stras, il jette tant de paillettes d'or sur sa trouvaille, qu'il fait illusion aux gens les moins disposés à se laisser tromper. D'ailleurs, il a soin de ne prêter son imagination et sa poésie qu'à ceux qui, au besoin, pourraient lui rendre toutes ces richesses, s'il arrivait qu'un esprit si bien doué se trouvât par hasard au dépourvu.

Je ne prétends pas que M. Sainte-Beuve soit jamais homme à louer des beautés absentes ; il embellit quelquefois, il met souvent du sien en un mot ; mais cette bienveillance ne l'empêche pas de lancer par-ci, par- là, et d'une main sûre, le trait épigrammatique. L'éloge de sa part est souvent la poliesse d'un homme bien élevé ; les paroles sont flatteuses, les manières charmantes ; mais si vous le regardez à la dérobée, vous surprenez un sourire ironique dans le coin de sa lèvre. M. Sainte-Beuve a fait son tour d'Attique ; il a rapporté de ce voyage la distinction, l'urbanité, la finesse et aussi la verve légèrement caustique des habitants d'Athènes.

Madame Emile de Girardin, qui a eu déjà trois phases lilléraires bien distinctes, méritait une place dans ce musée contemporain où rayonnent dans leurs cadres sculptés, Lamartine, Alfred de Musset, Georges Sand, Guizot, Thiers, Balzac, Villemain, Chateaubriand et Napoléon. Madame de Girardin a ouvert la série des petits prodiges littéraires qui se sont tant multipliés dans ces dernières années. Delphine Gay était un prodige de beauté, de grâce et d'esprit, à peu près vers la même époque où M. Victor Hugo était un enfant sublime et mademoiselle Léonline Fay une merveille dramatique. Que de jours écoulés depuis cette aube souriante! C'était le temps des aspirations chevaleresques et de je ne sais quel enthousiasme conventionnel qui a fait dérayer bien des vocations. On chantait le sacre, on chantait le Trocadero, on chantait les Hellènes, Athènes n'avait jamais tant rimé avec Démosthènes. 0 Ypsilanii! je le vois d'ici théâtralement renversé en arrière, la main gauche posée sur le fût d'une colonne et le front ceint des lauriers de Marathon, à ton aspect reverdissant encore! A seize ans, belle, grande, les cheveux blonds au vent, admirée, fêtée, adorée, on était déjà la Muse de la patrie, et les journaux (qui depuis... mais alors la Presse à 40 fr. n'existait pas) racontaient les promenades de Corinne sous les arcades du Go- Usée au clair de lune. Il m'aimait, faisait pleurer les mères, Ourika faisait soupirer les jeunes filles; littérature de salon, poésie ingénieuse, enthousiasme de convention, reflet pâli de ce rayon qui avait éclairé les derniers jours de l'Empire^ je .veux parler de madame de Staël. Corinne s'était multipliée comme les pains de l'Évangile. Les jeunes filles affectant une mélancolie théâtrale, attendaient toutes un Oswald comme elles soupirent aujourd'hui après un Arthur. Oswald ne jouait pas de la lyre, mais il pinçait très agréablement de la guitare en sa qualité de diplomate ou de brigadier aux gardes, et il employait à fumer (le cigare naissait en France) tout le temps qu'il ne consacrait pas au lyrisme sentimental du cap Mycène».

ET RÉCITS urriRAiRss. 21

M. Saiote-Beuve indique Irès-justemenl tout ce qu'avait de charmant et de faux cette société étrange qui vivait — suspendue entre les souvenirs de la veille et les aspirations du lendemain. Dans un certain monde les traditions de l'Empire s'étaient pour ainsi dire incrustées, et mademoiselle Delphine Gay appartenait à ce monde par sa mère ; Ourika^ Nathalie^ et les antres stances élégiaques étaient, il est vrai, les premiers bégayements d'une muse qui {parcourra bientôt des sentiers moins battus; pourtant l'influence de Téducalion première se fera longtemps sentir. Si Oswald apparaît vaguement dans toutes les élégies de mademoiselle Delphine Gay, je trouve Dunois dans tous ses dithyrambes, et plus tard, beaucoup plus tard, hélas ! je le rencontrerai comme une réminiscence des attendrissements factices et du faux éclat chevaleresque des premières années, jusque dans certains passages de Judith et même de Cléopàtre.

Un sculpteur de mes amis me disait un jour dans son langage pittoresque: — On a peut-être bien fait de ne pas démolir Corinne, mais, pour moi, je ne crains pas d'avouer que la lecture de ce livre me rappelle toujours les crevés abricot et les bottes jaunes des chevaliers français si admirés sous TEmpire. — Ce jugement est sans doute sévère, mais il ne manque pas d*une certaine justesse. Il y a en effet du troubadour de pendule dans toutes les œuvres d'imagination de Tépoque impériale et de celle qui l'a immédiatement suivie. Les plus fiers génies, les révolutionnaires de l'art payent eux-mêmes le tribut aux faux dieux de leur temps. Chateaubriand nVt-il pas été troubadour dans le Dernier des A bencerrages ?

Ce que j'aime le mieux dans madame de Girardin (nous mettrons de côté bien entendu ces magnifiques cheveux blonds, ce corsage opulent, celte taille divine et cotte monumentale beauté qui resplendissaient d'un si vif éclat), ce que j'aime donc dans madame de Girardin, c'est le vicomte Delaunay. Voilà un gentilhomme qui est bien de notre

22 CR1TIQCB8

temps, et qui sait son monde sur le bout du doigt. Si celui-là a écrit des élégies, tenez pour certain qu'il les a oubliées et qu'il fait beaucoup moins de cas é'Ourika que d*un paradoxe de Méry ou de Théophile Gautier. Personne encore n'a su causer comme le très-spirituel chroniqueur. L'ai* mable vicomte, à mon avis, n'aurait que le petit défaut de parler un peu trop chiffons et dentelles, ce que ne s'était jamais permis et ce qu'aurait pu se permettre cependant, sans que nul y trouvât à redire^ sa charmante sœur madame Emile de Girard in.

« Si on laisse de côté, dit M. Sainte-Beuve, certains traits lancés à satiété et sans bonne grâce contre les gens qu'elle a pris en déplaisance (contre une certaine dame des <ep/ pefties chaises^ par exemple, qui revenait sans cesse comme souffre* douleur et comme victime), le feuillelon créé par madame de Girardin, en 1836, sous le titre de Courrier de Paris, était piquant, léger, gai, paradoxal et pas toujours faux. En général, il ne faut pas appuyer en la lisant. La société parisienne est observée à fleur de peau ; elle est saisie dans son travers, dans son caprice d'une saison, d'un seul jour^ d'une seule classe qui se dit élégante par excellence. Une course de chevaux, une chasse, une mode nouvelle, une chose frivole prise au sérieux, une sérieuse prise au frivole, ce sont là ses sujets, ses triomphes ordinaires et faciles. Elle arrive, elle entre dans son sujet comme dans un salon, ayant d'avance ses partis pris d'être gaie, aimable, éblouissante, au rebours du lieu commun (je n'ai pas dit du sens commun), et elle tient sa gageure. Des mots heureux, imprévus, tout à fait drôles, font oublier Tabsence du fond ; elle a du facétieux. On rit, on est déconcerté, on oublie un moment, par les finesses et les saillies de détail, ce qui souvent est une complète moquerie ou mystification de la nature humaine. Le blanc et le noir, le vrai et le faux, elle vous retourne tout cela, et ce serait du vrai pédantisme, auprès d'elle, que de s'en préoccuper. L'auteur écrit ces petite

BT RÉCITS LITTiRAIRKS. 23

feuilletons si légers, d^un slyle des plus nets, et les compose avec un art pariait ; rimaginalion aussi s'en mêle. »

Tout cela est fort bien dit et pas du tout surchargé ; cependant je reprocherai à M. Sainte-Beuve de n'avoir pas accordé, je ne dirai pas à mademoiselle Delphine Gay, mais à madame de Girardio toute la part qu'elle mérite. Pour i'éminent critique madame de Girardin s'en tient volonliers aui surfaces et à répiderme social. Elle se joue et elle se plait à ne Toir la nature humaine que depuis le boulevard jusqu'au bois; à mon avis, madame de Girardin voit quelquefois mieux et plus loin. 11 est certaines pages du Lorgnon et quelques passages des Courriers de Paris qui révèlent non-seulement un écrivain charmant, fin, spirituel et aimable, mais encore un observateur délicat, et pourquoi ne pas le dire tout de suite? un moraliste.

M. Sainte-Beuve à parfaitement expliqué et défini les trois manières sous lesquelles madame de Girardin s'est jusqu'à ce jour révélée au public. La première phase, celle d'Oswald et de Dunois, commence aux élégies, se poursuit par des dithyrambes, des cantates patriotiques et s'arrête à Napoline exclusivement. Dans la seconde je ne dirai pas que Tesprit a tué le cœur ; mais l'enfant prodige a, Dieu merci, fait place à la femme de talent. Madame de Girardin esta sa troisième manière, la phase dramatique. Je souhaite, pour ma part, qu'elle abandonne au plus tôt Melpomène, non que Judith et C^dtr^ soient dépourvues de qualités souvent remarquables, mais je crois que le proverbe élégant est surtout son fait et qu'elle ne réussirait pas moins dans la peinture des mœurs de notre temps, auquel rien ne manquerait s'il avait plusieurs choses qu'il n'a pas et surtout un poète comique un peu plus profond que M. Scribe.

M. Sainte-Beuve a eu le rare bonheur et le rare talent de peindre dans notre temps tout ce qui a porté au front Tétoile de l'amour ou du génie; à l'heure où les plus vaillants se sentent défaillir, ce rare esprit acquiert chaque jour une nouvelle forcé

24 CRITIQUBS

et se pare d'une grâce nouYelle. 11 choisit pour rajeunir, le bon moment, le moment où tous les autres vieillissent. Heureux privilège du vrai et solide talent! M. Sainte-Beuve aura eu deux jeunesses, et des deux, à mon avis, c'est la dernière qui est la plus souriante, la plus printanière, pour tout dire, la plus jeune. Sai>ensée n'a jamais été plus limpide et plus fraîche, son style plus matinal. Dernièrement je relisais les Pensées (f ootU, et je saisissais dans ce passage de Tépître à M. Villemain le secret de la renaissance et du rajeunissement de l'auteur :

L'art est cher à qui Taime, et plui qu'oa n'ose dire ;

Il rappelle qui fuit, et, litAt qu'il ioipire,

Il cooaole de tout ; c*ett la chimère enfin.

Pour les restes épara de son banquet ditin,

Pour sa moindre ambroisie «t l'une de ses miettes,

On verrait k la file arrÎTer les poêles.

J'irais à Rome à pied pour un sonnet de lui.

Un sonnet comme ceui, qu'en son ferrent ennui,

Pétrarque consacrait sur l'autel de sa sainte.

Pour on seul des plus beaux j'irais plus loin sans plante.

Plus joyeux du butin, plus chantant au retour.

Qu'abeille qui trois fois fit THymette en un jour.

Oui, c'est parce que l'art a été sa seule ambition, c'est parce que l'amour du travail l'a consolé de toutes les déceptions humaines, c'est parce qu'il n'a jamais perdu de vue à Thorizon, l'idéal, cette étoile des croyants, que M. Sainte-Beuve nous off^e, dans une époque malade, ce salutaire exemple de bonne santé littéraire. Rester égal à soi-même quand on est parvenu à un certain degré d'élévation dans les lettres, c'est déjà bien difficile, mais se corriger de ses défauts, émonder son style des branchages qui l'embarrassaient, permettre à un air nouveau de circuler dans la forêt renouvelée, progresser, en un mot, voilà le rare et presque l'impossible. Jamais M. Sainte- Beuve n'a été plus complet qu'aujourd'hui et plus maître de sa pensée. Soit qu'il mène sa phrase à grandes guides, soit qu'il lui jette la bride sur le cou, on sent qu'il est sûr de son atte»

loge e( qu'il n^ira pas se briser au détour contre la borneolympique. On ne trouvera plus dans les volumes des Causeries dulundi, qui marquent la nouvelle phase d'un talent sidis- ^ lingue, cette afféterie qui n'était pas sans grâce, mais enfin celle afféterie qu'on lui reprochait atec quelque raison, dans ses premières critiques et aussi dans Volupté, De sa première manière Tauteur n'a gardé que les rares qualités qui le distinguent et font de lui un des plus méritants écrivains de la grande famille française. M. Sainte-Beuve, retiré dans l'étude et exempt des impatientes ambitions qui ont conduit tantd^autrès, et des plus glorieux, à leur chute, réalise complètement, ce me semble, l'idée qu'on se faisait deVhorméte homme au dix -^septième siècle et au commencement du dix-huitième.

Je n'entrerai pas dans l'examen de ce second volume des Causeries, de fières causeries, je vous jure. Ainsi devaient causer dans les bons jours, et avec moins de finesse, je me figure, d'Âlembert, Marmontel, Morellet, Raynal, d'Holbach, Grimm et Helvétius ; ainsi ont dû causer quelquefois de notre temps, sous latonnelledu chansonnier de Passy et de laFrance, Béranger, Chateaubriand, Lamennais et quelques autres. Dans ces quelques autres Sainte-Beuve prend naturellement place ; car il a été, je présume, un des rares habitués de ce cap Sunium. Cependant, si l'espace ne me permet pas de mettre en relief cette sûreté de coup d'œil, cette grâce sans égale, cette finesse d'observation et ce charme répandu dans tout le cours du volume nouveau, j'en détacherai, pour ceux qui n'auraient pas encore lu l'ouvrage, un jugement formulé en quelques lignes à propos d'un livre que tout le monde connaît; ce jugement, simple, exact de tous points et admirablement rendu, donnera, dans la proportion de la partie au tout, une idée de la manière rajeunie et à la fois plus virile de l'auteur.

« Le Télémaque (comment n'en pas dire un root en parlant « de Fénelon?) n'est pas de l'antique pur. De l'antique pur au-

« jourd'hui sérail plus ou moins calqué et du pastiche. Nous a airoas eu depuis lors de frappants modèles de cet antique « étudié el refait avec passion et avec science. Lie THémaque « est autre chose, quelque chose de bien plus naîf et de plus c( original dans son imitation même : c^est de Tanlique ressaisi « naturellement et sans effort par un génie moderne, par un « cœur chrétien, qui, nourri de la parole homérique, s'en resa souvient en liberté et y puise comme à la source ; mais il la « refait et la transforme insensiblement à mesure qu'il s'en res- « souvient. Cette beauté, ainsi détournée, adoucie et non alté « rée, coule chez Fénelonà plein canal et déborde comme une « fontaine abondante et facile, une fonlaine toujours sacrée, a qui s'accommode à sa nouYclle pente, à ses nouvelles rives. « Pour apprécier comme il convient le Télémaque il n'est que « de faire une chose : oubliez, si vous le pouvez, que vous « l'avez trop lu dans votre enfance. Tai eu l'an dernier ce bona heur ; j'avais comme oublié le Télémaque et j'ai pu le relire a avec la fraîcheur d'une nouveauté. »

Je cite ce passage de préférence à tout autre parce que j'ai eu la même bonne fortune que M. Sainte-Beuve. J'ai relu le Té» Umaque tout dernièrement, et aujourd'hui que je recueille mes impressions sur la lecture de cet ouvrage, tout ce qu'il en dit me frappe et me semble de la plus incontestable vérité.

Je reviens sur ce que je disais tout à l'heure» à propos de madame Emile de Girardin. Quand je contemple le présent» j'éprouve presque un remords de la façon légère, sinon irrévérencieuse, avec laquelle j'ai parlé du passé. Lorsque se levait sur la patrie littéraire le soleil de la restauration, il éclairait et échauffait de ses rayons cette valeureuse jeunesse qui allait

BT RÉCITS LiniHAIRBS. 27

s'élancer à la conquête de l'idéal et rêver pour Teispirc de l'art je ne sais quelle fabuleuse journée d'Austerlitz. Je crains de m'ètre joué un peu trop des dixièmes muses et des enfants sublimes. Hélas! nous avons aussi des muses aujourd'hui, mais quelles muses! Celles de 1824 étaient un peu théâtrales, qui le nie? Il y avait de ta recherche dans leurs vers, de l'affectation dans leur altitude, dans leurs sourires et surtout dans leurs larmes, perles rares qui scintillaient le soir à Téclat des lustres entre leurs cils dorés. Elles voyaient presque toutes un Oswald à l'horizon de leurs espérances; où est le mal? Oswald à cette époque n'était- il pas un progrès, une victoire remportée sur le beau Dunois? Dunois était revenu pendant si longtemps de Marengo, d'Eylau, d*léna, de Friedland, couronné de lauriers et avec les épaulettes de général, qu'il était indispensable d'opposer Osv^ald à Dunois, le j^éA^sn idéalisé au vainqueur militaire? Les dixièmes muses, dans ce temps-là, chantaient, la lyre en main, les gloires de la patrie, c'était encore de l'enthousiasme ; mais les muses d'aujourd'hui ont-elles su faire autre chose que soufller dans un mirliton, en ravaudant je ne sais quelles théories sociales? Ce n'est pas à ces déesses littéraires qu'on reprochera leur maintien magistral. Quelquesunes poussent l'abandon jusqu'à ôter leur corset en public et à se coucher de tout leur long dans le feuilleton d'un journal. Certes, rien ne serait plus facile aux hommes que de faire comme ces dames, s'ils n'étaient heureusement retenus par la pudeur de leur sexe !

Au début du gouvernement de Juillet, madame de Staël commençait à être oubliée, et ce qui dominait alors au milieu de toutes les sectes éclectiques, c'était l'influence de Chateaubriand. On souffrait du mal de René^ maladie étrange, dont on se plaignait avec fracas, et dont pour rien au monde on n'eût voulu guérir ; le vent était aux mélancolies de parti pris aux désespoirs sans cause ; les chants avaient cessé ; on pleurait en prose et en vers ; assis à Vécart, on contemplait la nue fugi-

28 GRITIQCIS

tive^ el, dans l'ivresse de sa douleur, on se sérail volonlîers écrié, comme le frère d'Amélie : « Heureux ceux qui ont fini leur voyage sans avoir quîlté le port, el qui n'ont point comme moi traîné d'inutiles jours sur la terre! »

Aujourd'hui, nous sommes raisonnables, grâce au ciel ! Tout enthousiasme s'est refroidi, et si Vobermanisme existe encore quelque part, ce n'est plus que dans les couplets des faiseurs de romances; les muses se sont mariées avec des industriels, et les enfanls sublimes ont fait place aux pianistes chevelus. Nous n'avons plus le moindre ridicule, nous avons extirpé de notre cœur toute passion compromettante; nous aimons la musique facile el la littérature à la portée de toutes les intelligences ; tout le monde a le style de tout le monde, ce qui donne aux publications littéraires tout le piquant d'une page du Moniteur. Demandezà un écrivain consciencieux quelle est la qualité essentielle pour réussir aujourd'hui dans les lettres, il vous dira que c'est le savoir-faire; quant au talent, s'il n'est pas indispensable, il nuit quelquefois.

Que voulez-vous? on nous a tant répété sur tous les tons que la jeunesse n'avait qu'un temps,quenous noussommes faits vieux avant l'âge; on nous a tant prêché le culte de Tutile et la religion de l'intérêt, que nous avons jeté à la porte de notre panthéon bourgeois la poésie, l'amour, Tenlhousiasme et toutes les divinités de Tidéal ; le comédien est père de famille et juge au tribunal de commerce, et le personnage consulaire enlève à l'artiste les trois quarts du temps qu'il devrait consacrer à sa profession ; celui-là s'est éveillé un beau matin littérateur parce qu'il avait échoué au barreau ou perdu sa place dans Tadmi • nistration des pompes funèbres, cette pépinière de vaudevillistes ; celui-ci est journaliste parce qu'il est le cousin du principal actionnaire ; les mœurs ont singulièrement gagné à celte transformation. Un fils de famille ne commettrait plus dans notre temps la folie de se ruiner pour une grande dame^ mais

BT RÉCITS LITTÊRAIRBS. 29

il pourrait bien arriver qu'il ruinât une comédienne ! Quel progrès dans la morale publique !

On peut donc affirmer, sans crainte d'être démenti, que la grande puissance de ce temps-ci c'est la médiocrité ; la médiocrité règne et gouverne partout, en haut, en bas et au milieu, en, littérature dans l'art et encore ailleurs. La médiocrité se fait vingt mille livres de rentes là où le génie, cet imbécile de génie, ce révolutionnaire, cet iconoclaste, ce perturbateur, ne trouverait pas à gagner cent écus. Le roman stupide, vantard, absurde, invraisemblable, aura cinquante mille lecteurs, et le livre écrit avec goût ne trouvera pas trente acheteurs. Le tour des comparses est arrivé. Arbate se venge enfin d'Agamemnon. On nomme à l'Opéra troupe de fer-blanc les doublures chargées de suppléer à de certaines représentations les chefs d'emploi. La troupe de fer-blanc a si bien moralisé, si bien prêché, si bien intrigué, qu'elle domine à l'heure qu'il est sur toute la ligne, et qu'on la subit sur le théâtre comme dans les letlres,dans le journalisme comme au ministère. Un fait prouverait que M. de Girard in ne connaît pas son temps, lui qui se pique de connaître tant de choses. M. de Girardin a poursuit pendant trois ans à travers tous les partis et toutes les vicissitudes rilhaque chimérique du pouvoir, et il ne cessait de répéter qu'il avait une idée par jour au service de son pays, dans une époque où les vrais ambitieux sont ceux qui n'ont pas d'idées du tout.

Dans l'intérêt des jeunes gens qui se destinent aux carrières dites libérales, je voudrais qu'on soumît à une refonte radicale tous les vieux traités d'éducation. Il y a une sorte d'immoralité préméditée à faire étinceler dans la perspective, aux yeux de ces naïfs esprits, un monde chimérique qui leur causera tous les vertiges et tous les éblouissements qu'éprouverait un sauvage de l'Amérique du Sud transplanté en pleine civilisation. A Sparte, où l'adresse était tenue en plus haute estime que la vertu, on enseignait le vol aux jeunes Lacédémoniens. Un père de

fiimille pieux devrail, de nos jours, souhaiter pour son fils une orthographe suffisante et une in telligence contenue; qu'illoi permette l'accessit au concours, mais qu'il lui interdise formellement le premier prix. On a vu des prix d'honneur réduits par rinclémence des temps à se faire aides de cuisine ou vaudevillistes. Les accessit ont toujours réussi.

Ah ! Paccessit ! c'est le trait d'union entre le talent et la stupidité; c'est l'éclectisme qui n'offusque personne; l'accessit est le roi du monde. Voulez-vous que je vous raconte comment, tout dernièrement, s'y sont pris, pour avoir du talent, de la science et de l'à-propos, les différents accessit du feuilleton ? Depuis plus de quinze jours, le feuilleton dramatique passait ses journées à la Bibliothèque, au milieu d* un triple rempart d'in-octavo, d'indouze et d'in-dix-huit ; il remuait des montagnes de poussière historique, et transformé en bibliophile, il demandait à tous ces livres épars autour de lui une connaissance qu'il n'a pas et une science qu'il oubliera après huit jours, la science de l'antiquité païenne, la connaissance des beaux vers latins, des belles sentences latines, et la clef de ce monde romain dont il a vaguement entendu parler aux beaux jours de sa douteuse rhéto* rique. Quand, par hasard, on rencontrait le feuilleton dans la rue, on était tout étonné d'entendre tomber de ses lèvres des fragments de Tacite on des phrases de Suétone. Je me suis trouvé nez à nez avec un de ces feuilletons hebdomadaires ; il avait l'air si paie et si défait que je lui ai demandé tout de suite des nouvelles de sa santé.

Le feuilleton m'a regarde sans me voir, et il m'a répondu sans broncher :

Quidprivata domut^ quid/ecerit Hippia curas t Respiee rivales Divorum : Claudius ttudi Que tulerit. . •

0 prodige ! m'écriai-je, le feuilleton parle latin !

;..;;.... Titulum meniila Lyciseœ,

BT RÉCITS LITTÉRAIRES. 31

répondi(-il; puis, partant tout à coup d'un long éclat de rire : Vous voyez, me dit>il, un feuilleton sur les dents; je me prépare à la grande solennité dramatique par la résignation, la pénitence et le travail ; je fais mes études comme un collégien à rintention de Valéria^ drame antique et impérial qui va être représenté ces jours-ci. Tout ceque j'ai feuilleté de chroniqueurs, d'historiens, de poètes, de satiriques, aurait fatigué la patience d'un bénédictin ; tout ce que j'ai dévoré de prose latine, de vers latins, tout ce que j'ai absorbé de Suétone, d*Âurélius, de Tacite, de Pétrone, de Perse, de Ju vénal, horresco referens^ auraildonné une indigestion à M. Nisard lui-même. Par Hercule ! je crois que j'avais des dispositions pour mordre à l'élude des langues mortes ; mais je ne m'en suis pas tenu là : afin de prouver au lecteur que le feuilleton connaît les détours des palais césariens et les mystères des alcôves impériales , j'ai appelé au secours de mon ignorance tous les auteurs modernes qui ont secoué la poussière sous laquelle dort la vieille société romaine, Bossuet, Voltaire, RoUin, Bayle, Rousseau, Gibbon, Mably, Niebuhr, Chateaubriand, Gbampagny, Dézobry et mon confrère Jules Janin, un faux bonhomme qui cache son érudition sous les arabesques de son esprit et qui connaît l'antiquité aussi bien que le jardin du Luxembourg. ParJunon, par Jupiter et surtout par Mercure ! les auteurs de Valéria n'ont qu'à bien se tenir ; le feuilleton est prêt, il est armé de souvenirs de pied en càp, il est hérissé de citations et bardé d'interpellations ; il a lu ce qu'il n'avait jamais appris, et, à l'heure qu'il est, il connaît Claude, Messaline, Agrippine, Pallas, Narcisse, Lycisca, comme s'il avait toujours vécu dans la fami* liarité de ces augustes personnages. Voulez- vous que je vous dise où était situé le Palatin ? Voulez-vous que je vous apprenne comment on portait le 'peplumt Voulez-vous que j'éternue du Suétone, du pur Suétone ? Olim quoties in lecHcd cum matre veherêtuTt Ubidatum inceste, ac maculis vestis proditum affirmant. Ce n'est pas plus difficile que cela. Encore une pièce de

plus prochains maréchaux, était le résultat d*uD malheur, d'une faute si Ton veut, mais non d'une trahison. Cela ressort yiclorieusemenl de la procédure, dont un exemplaire a été miraculeusement conservé par M. Regnault de Saint-Jeant d*Angé1y. C'est cet exemplaire unique, que H. Thiers a connu, qui lui a permis d'offrir au général Dupon t la seule réhabilitation possible* celle qui concerne son honneur militaire. Le général Dupont , comparaissant devant un tribunal d'honneur, composé des grands de TEmpire, avait tout d'abord commencé par protester contre Taccusation de trahison, et s'était attaché à démontrer que son intérêt, à défaut du sentiment de l'honneur, lui faisait un devoir de rester fidèle au drapeau de la France impériale; mais quand les événements changèrent, quand le héros ne fut plus que Togre de Corse, on vit ce même général se vanter auprès des Bourbons d'une trahison qui n'existait pas, et escompter au prix d'un portefeuille et du grand cordon une infamie imméritée. Ne peut-on pas admettre aujourd'hui que c'était pour faire croire à un crime de haute trahison qui lui rapportait des honneurs et des dignités, que le général Dupont a anéanti, lorsqu'il était ministre de la guerre, deux exemplaires de la procédure qui l'innocentait devant ses contemporains et devant la postérité? Dans ces derniers temps, bien des hommes qui n'avaient commis que des fautes involontaires sous le gouvernement qu'ils avaient servi, se sont prévalus de ces fautes auprès du gouvernement nouveau comme d'un crime lâchement prémédité. N'est-ce pas là un fait caractéristique de notre époque que ce mépris de soi-même et de l'opinion? et n'est-ce pas un sujet digne des méditations du philosophe et de l'historien que le spectacle étrange de ces hommes qui, les uns pour un portefeuille, les autres pour une place ou un bout de ruban, tous dans un intérêt d'ambition personnelle, se font plus coupables et plus criminels qu'ils n'ont été réellement?

KT RÉCITS LITTÈRAIRKS. 35

M. Jules Janin a esquissé dans le Journal des Débats, à propos d*un vaudeyiHe, une petite histoire de la Bohême littéraire ; que M. Janin me permette de le lui dire, il sait beaucoup de choses, et personne ne raconte ces choses-là mieux que lui ; mais il ne connaît que très-imparfaitement, et fort heureusement pour lui, les mille détails de cette existence exceptionnelle. Je serais tenté de croire que M. Janin n'a jamais vu que les copies de ces illustres originaux inconnus qoi les premiers arborèrent, il y a une quinzaine d'années, le pavillon bohémien. Ils étaient dix, ceux-ci peintres, ceux-là faiseurs de romans, tous poêles, émiettant leur vie sur les chemins, ne s'inquiétant que de la splendeur du soleil, et ne sachant pas au juste quelle était la forme de gouvernement de leur pays. Quel saint amour de la paresse! quelles belles soirées passées dans le nonchaloir et le far niente ! Ces lazzaroni de rintelligence avaient retourné la célèbre devise : faire sans dire ; leur devise, à eux, était : dire sans faire ; et ils jetaient en effet dans la circulation la seule monnaie qu'ils pussent royalement dépenser, la monnaie de leur esprit, des mots charmants que les vaudevillistes s^empressaient de ramasser et que le public attribuait à M. de Talleyrand, comme tous les mots spirituels qui se sont débités depuis cinquante années. Un jour, un notaire entre à Timprovisie dans le cénacle, si j^osais, je dirais dans le galetas de la Bohême, et annonce à un des dix qu'il vient d'hériter de trente mille francs. Ce fat un hourra tel, que les échos de la rue Larochefoucault en frémissent encore à Theure quUl est. Le tabellion en devint sourd. On ouvrit un conseil pour savoir à quoi serait employée celte somme mythologique. L'un proposa de donner un festin au peuple français ; mais on lui fit observer que la chose serait

difficile, vu la quantité insurfisanle de vaisselle plaie que l*associalion pourrait offrir aux convives. L'achat d'une principauté fut aussi mis en avant; etl^on se disposait à discuter sérieusemeut celte idée, lorsqu'une voix s'écria : Un voyage en Italie! Itallam I ItaHam I Huit jours après, les dix saluaient par leurs chants, par leurs strophes, et surtout par leurs sonnets, la patrie de Pétrarque et du macaroni. Pendant trois mois ce fut une existence à grandes guides, si bien qu'un jour il ne restait plus un sou de ces trente mille francs, qui ne devaient jamais finir. Il fallut à toute force se séparer, dix estomacs aussi creux ne pouvant marcher de compagnie sous peine d'a£famer les populations. Un rendez-vous général fui assigné, à six semaines de là. au Palais-Royal. Chacun s'engageait à faire, au retour, le récit exact de ses aventures. Après quoi Ton se dispersa en s'embrassant.

Au jour et à Theure indiqués les dix amis se rencontraient dans la galerie vitrée.

De ces dix odyssées de la jeunesse, de la poésie et de l'insouciance, je n'en citerai qu'une seule en quelques mots, parce que le héros n'existe plus. Celui-là était resté dans un hôtel de Naples, vivant au jour le jour tantôt d'une redingote, tantôt d'un pantalon qu'il allait vendre à un juif. Un matin, l'hôte, qui avait surveillé les évolutions de celle garde-robes fugitive, Yint trouver son commensal et lui dit : « Voici cent francs, retournez en France; vous me renverrez cet argent quand TOUS serez à Marseille ou à Paris. » Le jeune homme était doué de quelque talent en peinture ; il ne consentit à accepter les cent francs si libéralement offerts que lorsqu'il les aurait légitimement gagnés. Le maître d'hôtel avait une femme et deux filles, il fil le portrait au pastel de toute la famille, et il dessina les marmitons par-dessus le marché. Quand sa besogne fut achevée, il se dirigea vers le bateau, accompagné de l'hôte, qui ne voulait plus le laisser partir. Heureuse jeunesse I le charme qu'elle répand autour d'elle est si grand, qu'elle atten-

dril jusqu'aux maîlres d'hôle! napolitains. A bord, noire héros se rencontre sur le pont avec une belle jeune femme, à laquelle il ose à peine parler, (anl elle lui semble une grande dame et une noble créature. Cependant il s*enhardil peu à peu, et, pour se faire bien venir de cette fière beauté, il laisse vaguement soupçonner qu'il est un gentilhomme voyageant pour son instruction, et qu'il a oublié son gouverneur dans un honnête tripot ou dans le cratère du Vésuve. Tout va bien, et Ton arrive à Marseille. Mais, ô contre-temps ! les douaniers manifestent l'intention de visiter les bagages. Notre héros veut fuir, on le relient; on le force de donner la clef de sa malle, on l'ouvre... elle contient trois pavés! Pétrification générale. La malle de la belle voyageuse est également ouverte : ô bonheur! elle ne renferme que des oranges! La grande dame n'est ellemême qu'une bohémienne, double méprise ! tromperie charmante ! Ils partent ensemble pour Paris, où ils vécurent heureux pendant une éternité de quinze jours.

Eheu! fugaces posthume! Qu'èles-vous devenus, chers poêles dispersés? L'un est avocat général, Vautre est un grave législateur, cet autre... Mais k quoi bon vous dire ce qu'ils soûl? Qu'il vous suffise de savoir ce qu'ils ont été.

ie signale à mon pays Tavénemenl prochain d'un nouveau parti, le parti des gens modestes ; sous le gouvernement de Juillet, nous avions le parti des hommes sérieux. L'homme sérieux était un sage qui voulait arriver par la voie la plus courte, Unea brevissima, la voie de Tinsignifiance. Dans la rue, il portait un chapeau qui n'étail ni trop neuf ni trop vieux, unhabi| dont la couleur était intraduisible, un gilet mixte et une cravate dogmatique. Il marchait posément, parlait peu, ne souriait jamais, et n'ouvrait la bouche que pour éternuer un petit bar-

barisme inédit, 11 avait horreur de Vinconstitutionnaliié, el trouvait que M. Barrol manquait de gouvemementabilité.

Pendant six mois, il faisait annoncer dans les catalogues un ouvrage destiné à produire la plus profonde sensation : Des théories parlementcUres considérées dans leur rapport avecy etc, etc. Le livre ne paraissait pas, mais le titre avait produit son effet, et plus tard, l'homme sérieux se portait candidat à l'Académie des sciences morales et politiques, comme auteur d'un ouvrage qui aurait pu à la rigueur exister. Il était admis.

Ce qui distinguait surtout Fhomme sérieux, c'était la tenue. La tenue était son cheval de bataille. La tenue consistait à affecter un air gourmé, à se vieillir Tesprit et le visage, et à faire semblant d'étudier l'économie politique.

La révolution de février avait dissous ce parti; mais aujourd'hui il se reforme, les éléments dispersés se rapprochent ; les vaincus d'hier aspirent à l'empire de demain. Seulement, ils ont pendu leur vieux costume au vestiaire, et pour être à l'unisson de la politique contemporaine, ils ont endossé la défroque de la modestie.

L'homme modeste vit retiré, il ne veut rien, n'aspire à rien : il est profondément dégoûté de tout ce qu'il voit et de tout ce qui se passe autour de lui; ne lui parlez pas de dignités, de gloire, de fonctions publiques; il a donné sa démission de tout et n'aspire qu'au repos et à l'oubli : aux cœurs blessés l'ombre et le silence. Ce n'est pas qu'il méprise l'espèce humaine; mais il se sent incapable, el se range de côté pour laisser aux plus dignes le chemin libre. L'étude est sa seule distraction, et s'il va encore chez les ministres, dans les cercles politiques, partout où parade le monde officiel, c'est pour ne pas rompre du jour au lendemain avec des habitudes prises, et pour que son absence précipitée n'attire pas l'attention sur sa personne.

0 Athéniens! j'ai vu l'homme modeste de mon temps, je l'ai examiné, je l'ai sondé ! Défiez-vous de lui, c'est un renard sous la peau d'un agneau!

BT RÉCITS LITTÉRAIRES. 39

Vin

Je voudrais bien ici dire un mot de Voltaire. Cest que, tous les jours, on le juge ridiculement. On l'a exagéré , et, faut-il Tavouer, les Espagnols, comme les Italiens, le comprennent aujourd'hui mieux que les Français. -~ Voltaire, qu'on nous fail si effrayant et si noir, n'était qu'un Boccace qui s'était gâté en changeant de siècle.

Si Voltaire fût né dans un pays riant, à Naples, à Florence ou à Venise, quelle différence ! Conteur vif et délicat, comme il rétait; philosophe à peine et par hasard; sceptique, mais plein de grâces, quel grand homme aimable ne serait pas encore Voltaire! C'eût été une bénédiction pour son temps, pour r%lise elle-même, toujours pleine de gens de goût, de pou^ voir lire ses livres, sans que personne, pas même lui, pût croire que de cette lecture allait sortir une révolution cruelle.

Ceci n'est-il qu'un paradoxe? Eh bien, qu'on lise quelquesunes de ses lettres intimes perdues dans la Correspondance de Grimm, et reconnaissables à leur parfum ! Vous direz si personne de nous, depuis 1789, a su ce que c'était que Voltaire; si même par des louanges insensées on ne Ta pas calomnié, et si enfin les plus décidés d'entre les encyclopédistes, tous ces écrivains risqués : Grimm à qui il se plaignait déjà de la tournure qu'il voyait prendre à ses idées, si Diderot encore, d'Alembert lui-même, et jusqu'au baron de Holbach, se sont jamais douté du rôle que plus tard des bêtes féroces allaient leur faire jouera tous!

Voltaire se fût indigné de voir son nom mêlé à tant de folies et de crimes qu*il ne prévoyait pas ! — Sans doute, il a critiqué et dû critiquer une foule de choses inutiles ou ridicules existant dans l'ancienne société française, au sein de laquelle il vivait si bien en y souriant toujours ; mais peut-être Ta-t-il

moins altaquée que Molière. Son malheur, c'est de n'avoir pas pris garde qu*il parlait à un siècle moins fort que le dix-septième siècle, et où il fallait parfois se taire, parce qu'on était écouté par un moins grand nombre d'hoûnètes gens que du temps de Molière.

Aussi, qu'est-ii arrivé à Voltaire? Du moment que la populace des écrivains et des pamphlétaires politiques répéta ses idées, tout ce qu'il disaitsi bien devint ignoble, et tout fut perdu. L*esprit et le tact disparurent de la France. Aujourd'hui enfin, le châtiment de Voltaire, de cet homme d'esprit^ c'est — d'être devenu le dieu des imbéciles.

M. Gérard de Nerval, le plus pérégrinateur de nos écrivains, comme il est aussi un des plus aimables et des plus savants, s'était dirigé Tannée dernière pour Berlin lorsqu'il apprit en route que Ton allait donnera Weimar, pour l'inauguration de la statue de Herder, des fêtes qui se rencontraient avec l'anniversaire de la naissance de Gœlhe.

Gérard avait été l'ami de Gœlhe, ami presque inconnu, car ils ne s'étaient, je crois, jamais vus. Mais à l'âge de dii-buit ans Gérard avait publié la traduction de Faust. Cette traduction, malgré toutes celles qui ont paru depuis, est restée la meilleure, et Goethe ne reconnaissait guère que celle-là. a Gœ* thc. rapporte Eckermann, avait pris en main la dernière traduction française de son Faust, par Gérard, qu'il feuilletait et paraissait lire de temps à autre. De singulières idées, disait-il, me passent par la tète quand je pense que ce livre se fait valoir dans une langue danslaquelle Voltaire a régné il y a cinquante ans... Gœthe fit Téloge de la traduction de Gérard. Je n'aime pas lire le Faust en allemand, ajoutait-il, mais dans cette

BT RiClTS LIITÈRAIRBS. 41

traduction française tout agit de nouveau avec fraîcheur et vivacité. »

Gérard ne pouvait donc se dispenser d'ajourner son voyage à Berlin. Il se dirigea vers le duché littéraire de Saxe-Weimar. Je dis duché littéraire^ parce qu'on y distribue aux poètes et aux artistes des marquisats, des comtés et desbaronnies... Les noms des hommes illustres qui l'ont habité y marquent des places et des stations nombreuses qui deviennent des lieux sacrés. Si jamais le flot des révolutions modernes doit emporter les vieilles monarchies, il respectera sans doute ce coin de terre heureux où le pouvoir souverain s'est abrité depuis longtemps sous la protection du génie.

Il est est inutile de demander si Gérard fut bien accueilli à Weimar ; tout ce qu'il y a d'illustre à cette petite cour voulut lui faire fête. Un matin qu'il s'occupait de visiter les anciennes demeures des grands hommes qui ont séjourné à Weimar^ telles que celles de Lucas Cranach^ qui a orné la cathédrale d'un beau tableau ; de Wieland, de Herder et de Schiller, il fit la rencontre d'un inconnu qui lui proposa de lui faire voir l'intérieur du palais grand- ducal, où resplendit de toutes parts le culte que la famille de Saxe a voué aux grands hommes; Gérard accepta avec empressement, et examina avec une pieuse curiosité ces quatre grandes salles consacrées une à Wieland, la seconde à Herder, les deux dernières à Gœlhe et à Schiller.

De retour à Paris, Gérard publia dans un journal la description des fêles auxquelles il avait assisté. A ce sujet, Tinconnu qui lui avait si gracieusement ouvert le palais grandducal, lui adressa la lettre suivante :

« A Monsieur Gérard de Nerval.

«. Monsieur,

a Lorsqu'on est passionné comme je le suis pour la gloire liltérairedelapatrie,ron désire qu'elle soit servie par larenom-

mée. Rien ne saurait réjouir davantage que la preuve que cette gloire est reconnue et goûtée à l'étranger. Vous m'ayez procuré cette joie, monsieur ; aussi ne saurais-je mieux y répondre que par la main même de Gœthe, dont je tous prie d'accepter l'autographe ci-joint, en vous souvenant de Weimar et de celui qui reste à jamais votre très-dévoué.

a Charles Alexardre,

« Graod-due héréditaire de Saxe.

« Du château da BeUédère, SO octobre 1850. •

Il est assez difficile de rendre en français la traduction fidèle de ce quatrain improvisé. 11 a été écrit à propos d'un portrait de la jeune princesse Marie de Prusse, et, s'il était possible de le faire passer littéralement dans notre langue^ on pourrait le traduire ainsi :

Aimable et gentille, Calme et bienTeillante ; Sont à elle lei fidèles Sun comme l'or.

Quelle plus charmante et plus délicate manière de prouver sa reconnaissance à un écrivain! Un prince ordinaire se serait contenté d'envoyer à Gérard quelque banale décoration, que celui-ci aurait mise dans sa poche. Le prince de Saxe-Weimar adresse au traducteur de Gœthc un autographe de Gœthe; il donne à un homme lilléraire une récompense littéraire; il a causé avec l'écrivain français; il a pu, dans le peu de temps passé avec lui, se rendre compte de la distinction de cet esprit solide et d'une grâce suprême, et il a compris tout de suite que celui-là ne devait pas être traité comme un pianiste, à qui l'on remet une tabatière à la fin d*un concert.

Ce qui ajoute encore de la grâce et de la valeur à renvoi du prince héréditaire, c'est le choix spécial de l'autographe. Au

moment où Gérard examinait l'intérieur de la maison de Gœthe, il y avait rencontré celte jeune princesse Marie pour qni ont été écrits ces quatre vers. En voyant cette apparition gracieuse errer capricieusement parmi les images du passé, Gérard l'avait comparée à Timage antique de Psyché^ représentant la vie sur la pierre des tombeaux. Le prince Charles Alexandre, en choisissant parmi tous les autographes deGœthe celui qui se rapportait à la jeune princesse^ a-t-il voulu faire discrètement comprendre à l'écrivain qu'une autre personne était de moitié dans l'envoi de ce souvenir de Weimar î

La royale famille de Saxe- Weimar est une famille à part an milieu des autres souverains allemands. Le culte et l'amour de Tart sont une des traditions des princes de cette souveraineté athénienne dont Gœlhe a été pendant longtemps le prin* cipal ministre. Cependant, il faut le dire à la louange des princes allemands, beaucoup aiment les lettres, comme le roi de Prusse et le roi Louis de Bavière, et presque tous bannissent, dans leurs rapports avec les simples particuliers, cette morgue et cette roide attitude qui ont caractérisé nos anciens princes français. Que le lecteur veuille bien me permettre de citer, comme preuve à l'appui de cette opinion, une petite aventure de chemin de fer qui m'est personnelle.

Vers la fin du mois d'août de Tannée dernière, je me trouvais à Mayence, lorsqu'un malin je lus dans un journal que ce jour-là le Congrès de la Paix allait s'ouvrir à Francfort. Moins désireux d'entendre des discours dans tous les dialectes connus que de rencontrer quelques Français qui avaient dû se rendre à celle solennité polyglotlique, j'allai prendre un billet au bureau du chemin de fer et je me trouvai dans une diligence seul avec un homme] jeune encore, qui, au bout de quelques minutes de silence, m'adressa la parole en allemand. Sur un signe de tête négatif de ma part, il comprit mon ignorance de la philologie teutoniqne, et, changeant aussitôt de dialecte, il s'exprima dans le français le plus pur.

Pendant les trois quarts d'heure qui séparent Mayence de Francfort, nous causâmes du Congrès de la Paix, auquel Tinconnu n'épargna pas les épigrammes, nous parlâmes de Paris, de Francfort et de la pluie qui tombait par torrents.

En descendant du wagon, j'avais pris congé de mon compagnon de route, lorsque la circonstance de la pluie, qui redoublait, nous rapprocha. 11 ne restait plus qu'un seul fiacre devant l'hôtel du chemin de fer, et le cocher s'était approché sur un signe que je lui avais fait, lorsqu'en me retournant, j'aperçus mon inconnu qui se promenait sous le péristyle. J'allai à lui et lui offris une place dans le fiacre, en lui demandant où il désirait être conduit.

— Allez-yous, me dit-il, à un hôtel avant de vous rendre à l'église Saint- Paul, où se tient le Congrès?

— Oui, lui répondis-je ; mais, comme je n'ai pas de préférence, j'irai au premier venu.

— Alors, reprit mon compagnon, permettez-moi de vous conduire à l'Hôtel de Russie. 11 est situé dans le Zeill, la principale rue de Francfort.

J'acceptai.

En entrant dans la cour de l'Hôtel de Russie, quel ne fut pas mon étonnement lorsque je vis le maître de la maison venir dire chapeau bas, à mon compagnon :

— La chambre ordinaire de Votre Altesse est occupée par Son Altesse le grand-duc de Hesse-Darmstadt. Nous n'attendions pas Votre Altesse aujourd'hui.

^ C'est bien, répondit mon compagnon. Donnez une chambre à monsieur d'abord, moi je me contenterai de la première venue.

Quand je fus installé dans ma chambre, qui était d'une magnificence royale, je me mis à faire mon examen de conscience pour me rendre compte si, dans le cours de la conversation, je n'avais pas laissé échapper quelques-unes de ces bordées fran-

BT RÉCITS LITTÉRAIRES. 45

çaises dont les éclats auraient pu rejaillir sur mon compagnon de roule. lequel était le duc régnant de...

Tout à coup le prince entra et me dit : Vous savez qu'ici on dîne à une heure. €*est Tbabitude germanique.

— Je le sais, monseigneur, lui répondis-je.

— Bah! me dit-il, je ne suis pas plus monseigneur que vous, aujourd'hui ; je voyage incognito. Donc vous ne devez voir en moi qu'un simple gentleman. A la table d'hôle vous rencontrerez quelques autres souverains, mais faites comme M vous ne connaissiez pas leur qualité, c'est Tusage.

Je le remerciai de l'avis qu'il venait de me donner, et me rendis à l'église Saint-Paul.

A une heure j*étais de retour à Thôtel. Le duc de me fit

placer à côté de lui.

Il y avait autour de la table une dizaine de convives.

— Pardonnez ma curiosité de Parisien égaré en Allemagne, dis-je tout bas au duc de..., je voudrais savoir si toutes les personnes ici présentes sont aussi des gens considérables.

Ce personnage qui est en face est le prince Frédéric de Prusse, voici le grand-duc de Hesse, et à côté de lui le duc de Lucques.

— Savez-vous, lui dis-je, que depuis Candide on n'avait jamais vu tant de princes dans une hôtellerie.

— Chut! me répondit-il en souriant, ne réveillons pas Voltaire qui dort.

Le dîner fut charmant ; il fut surtout égayé par les saillies et le Champagne du duc de Lucques.

Le soir, au moment oii je prenais congé du duc de "*, il me dit en me tendant la main : Vous retournerez à Paris, vous êtes bien heureux.

— Je croyais que les rois délestaient Paris, lui répondis-je.

— Nous l'exécrons et nous l'adorons.; tenez, il y a des instants où je donnerais la moitié de ma principauté pour pou-

voir habiter pendant trois mois un entre-sol du boulevard Italien.

Il y a eu dernièrement un procès littéraire bien autrement curieux et intéressant que le procès de Paul-Louis Courier pour la tache d'encre de Longus, et cependant c'est à peine si Ton s*en[est occupé, quoiqu'il ait été plaidé à grand orchestre et que les journaux l'aient reproduit in extenso. Nous voulons parier des lettres amoureuses de Benjamin Constante madame Récamier, celte abbesse mondaine de TAbbaye-aux-Bois qui a compté presque autant d'adorateurs qu'elle a fait d'académiciens. Aujourd'hui l'arrêt est prononcé, arrêt étrange qui eût excité dans son temps la verve satirique de Beaumarchais ; car de ce singulier jugement il résulte que madame Louise Collet a peut-être raison, mais que madame Lenormand n'a pas tort.

Toujours est-il que les lettres ne paraîtront pas, et c'est dommage. Celte publication eût mis dansson vrai jour unpoint de critique littéraire fort controversé : Adolphe est-il un personnage vrai ou un être imaginaire? l'amant d'Ellénore estil ce jeune étudiant d'Heidelberg, ce causeur trop éloquent du tribunal, qui devait être un jour une des gloires du parti libéral, ou bien n'est-ce qu'un caractère savamment éludié et en quelque sorte pris sur le fait? Madame Récamier soutenait celte dernière hypothèse ; elle assurait que l'on avait toujours loué l'esprit de Benjamin Constant aux dépens de son cœur, et c'était, assure-t-on, pour venger cette ombre chère et désolée qu'elle avait ardemment désiré la publication des lettres. Si au contraire il fallait ajouter foi à l'opinion de critiques célèbres, MM. Sainte-Beuve, Gustave Planche et Loëve-Weimar, on serait porté à croire que Benjamin Constant s'est peint au naturel dans ce roman fameux, et que dans un jour de décou-

BT BKGITS LITTÉRAIRBS. 47

ragement et peul-èlrede remords il a déchiré du livre de sa vie celte froide page de sa jeunesse. Dans ce cas, il faudrait admirer récrivain et plaindre l'homme, ce type d'égoïsme et de lâcheté dans les affections du cœur.

Ce qui a fait le succhsd' Adolphe ce ne sont pas les combinaisons savantes^ c^est encore moins l'imagination, je ne crois même pas que ce soit le style. Mais le lecteur s'est plu à porter aux nues un ouvrage où il se reconnaissait à chaque page dans son présent ou dans son passé. Il éprouvait une commisération égoïste à la vue de cet homme» enlacé dans les anneaux d'une chaîne de fleurs et d'épines et se débattant dans l'agonie de son amour. Chacun en comptant les rares pulsations de ce cœur refroidi faisait l'anatomie de son propre cœur. Qui n'a pas eu son Ellénore ? «

0 sublime égoîsme de notre nature ! ce n'était pas Ellénore^ c'était Adolphe qu'on plaignait; et cependant qui devait le plus intéresser du héros ou de l'héroïne? ils ont gravi 'ensemble, la main dans la main, le coteau verdoyant de la passion ; ensemble ils ont cueilli sur la route enchantée les fleurs de l'enthousiasme; puis un beau jour, par un soleil étincelant, alors que la nature n'a jamais été plusbelle, le ciel plus splendide, le cœur d'EUénore plus débordant, voici que l'ambition, cet oiseau moqueur, chante à Toreille distraite d'Adolphe celle triste'chanson de la vingt-cinquième année qu'entendit aussi le docteur Faust par un soir d'orage. Eheu fugaces ! s'écrie-t-il et, jetatit sur la route parcourue un regard désolé, il reconnaît avec effroi que les cyprès elles ronces ont envahi le sentier semé naguère de myrtes et de roses. Alors il descend pas à pas le versant des illusions jusqu'à l'heure où, comprimant sous sa main de fer les derniers battements de son cœur, il abandonnera, dans la solitude du désespoir, l'Ariane de sa jeunesse. L'histoire de Benjamin Constant s'arrête là ; mais qui n'a pas achevé cette histoire dans sa pensée ?

Adolphe fera sa rentrée dans le monde ; ses amis le féliciteront d'avoir rompu des liens qui l'enchaînaient loin des bon-

neurs el de la fortune. On viendra à son aide, ou lui aplanira les obstacles, et chacun s'empressera de le conduire par la main dans la voie qu'il voudra parcourir. El Ellénore qui a tout sacrifié à son amant, sa beauté, sa jeunesse, sa réputation et peutêtre sa fortune, Ellénore qui n'a eu que le tort de croire aux serments d'Adolphe, que devieodra-t-elle? triste et délaissée, elle pleurera. L'amour est un épisode dans la vie de l'homme, il est l'existence tout entière de la femme. Loin de venir la consoler, ses amies la montreront du doigt quand elle passera solitaire sur les contre-allées de la promenade. Rien n'effacera de son front le stigmate de sa chute, j'allais dire de son bonheur évanoui. Partout elle traînera la flèche empoisonnée. Quand la nuit et la solitude se feront de plus en plus autour d'elle, Adolphe, lui, sera célèbre, envié et admiré. Un jour le bruit public apprendra à Ellénore que son apcien amant est entré à l'Académie ou au ministère, et seule peut-être, elle éprouvera, à cette nouvelle, une joie triste mais désintéressée. 0 justice distribulive de l'homme ! Adolphe sera partout cité comme un modèle de probité el d'honneur^ pendant qu'Eilénore, méprisée, mourra dans l'isolement en donnant sa dernière pensée à l'homme qui a troublé sa vie el qui, depuis l'heure de la séparation, n'a pas une seule fois songé à s'informer de ce qu'était devenue cette amie des premiers jours. De quel côté est la résignation, la grandeur et la vertu?

Les débats de ce procès nous ont initié aux mystères des derniers jours de madame Récamier, cette noble femme, ia dernière partie de cette société d'élite dont nous avons vu se fermer la tombe. Elle eut le malheur de survivre à sa génération, si bien qu'à la fin de sa vie son cœur n'était plus qu'un vaste cimetière où reposaient, les uns à côté des autres, ces rois et ceshotnmes célèbres, ces reines elces femmes illustres, toute cette réunion de grandes intelligences dont elle avait été adorée. Pas un de ses chevaliers fidèles ne resta pour mener son deuil, et l'on s'affligeen voyant quels hôtes, après lamort de

Ballanche et de Chateaubriand, avaient, dans le salon de l'Abbaye-aoi-Bois, rempli de leur nullité la grande place laissée ▼acante par ces deux géants. Qu*auraient dit madame de Staël, la reine Caroline, la marquise deCatteley, Tempereur Alexandre, Fox, Benjamin Constant, Canning, si on leur eût annoncé que les dernières illustrations qui entoureraient madame Récaoïier seraient madame Louise Collet et mademoiselle Clémence Robert !

H. Henry Murger a eu le bonheur peu commun de se révéler au public par un vaudeville très-original et mieux écrit que la plupart des comédies contemporaines du Théâtre-Français. On comprend facilement Tétonnement général, Un vaudeville sans coq-à-Fane, sans esprit réchauffé et sans entorses grammaticales, un vaudeville littéraire en un mot; cela ne s*éiaitpas encore vu. M. Scribe, le Titan de ce genre dramaique, ne s'était pas fait faute d'émailler ses petits chefs-d'œuvre de lieux-communs prémédités, de couplets naïfs et de quelques phrases de patois. Ce que voyant, les critiques avaient dit : Si un homme aussi habile que M. Scribe attend pour enchâsser une plaisanterie dans sa prose que cette plaisanterie &it traîné pendant trois ou quatre ans sur les tables de quelque cercle littéraire, s'il ramasse avec tant de soin les bouts de cigares de la conversation des gens d'esprit, c'est que le vaudeville est de son essence une sorte d'improvisation, et qu'il doit comporter, sous peine de chute, une certaine dose de commun. M. Henry Murger a eu l'audace d'en appeler de l'exemple de M. Scribe et du jugement des critiques, et cent représentations de son œuvre lui ont donné gain de cause.

Aujourd'hui M. Murger fait paraître un volume des fragments

publiés dans les journaux; ces fragments, coordonnés, corrigés

50 CRITIOUES

el augmenlés.formenl une histoire suivie. Mais dès le débul Tauleur a grand soin d'avenir le lecteur que a les bohèmes dont il est question dans son livre n'ont aucun rapport avec les bohèmes dont les dramaturges du boulevard ont fait les synonymes de filous el d'assassins. » Sa bohème à lui se compose, Dieu merci! d'autres personnages, ce Aujourd'hui comme autrefois, dit-il, tout homme qui entre dans les arts sans autre moyen d'existence que l'art lui-même, sera forcé de passer par les sentiers de la bohème. La plupart des contemporains qui étaient les plus beaux blasons de l'art ont été des bohémiens ; et, dans leur gloire calme et prospère, ils se rappellent souvent, en le regrettant peut-être, le temps où, gravissant la verte colline de la jeunesse, ils vivaient de cette manne hasardeuse qui tombe des corbeilles de la Providence, et n'avaient d'autre fortune au soleil de leurs vingt ans que le courage, qui est la vertu des jeunes, et que l'espérance, qui est le million des pauvres. »

On voit tout de suite quels sont les originaux dont M. Murger va tracer les portraits. C'est d'abord un jeune peintre qui n'a pas les premiers capitaux nécessaires à Tachât d'une toile. Cette toile enfin obtenue'à l'aide d'une persévérance héroïque, le rapin enthousiaste et coloriste la barbouillera de vermillon, et obtiendra, à force de coups de brosse, un horrible passage de la mer Rouge, qui deviendra au besoin un passage du Gra-^ nique, un passage du Rubicon, un passage de la Bérésina, et se transformera enfin, dans une incarnation définitive, en un passage de Panoramas. Voici un poète romantique forcé de rengainer son lyrisme et de marteler pour dix francs une épitaphc à la gloire éternelle d'un pharmacien. Cet autre est un musicien du plus grand avenir qui manque de présent parce qu'il n'a pas de passé. Celui-ci, philosophe pythagoricien, est à la recherche de son âme, et finit par trouver un beau soir l'immortelle endormie tout au fond d'une bouteille de Syracuse à 40 centimes. Ce monde, borné h tous les horizons par les expédients, est animé de frais visages, de gais sourires et de

BT BÉGITS LITTÈBA1RK8. 51

tendres propos : la vie de Bohème est la symphonie à grand orcheslre de la jeunesse, de la poésie, de l'insouciance et de la misère.

Que le lecteur et M. Murger me permette une digression. C*est une croyance universellement admise depuis des siècles que I^arliste, le poète, le littérateur doivent débuter dans le voyage intellectuel par Tétape de la nécessité. Bien des gens restent convaincus que sans la douleur et la privation, ces deux muses énervantes, jamais le génie de Jean-Jacques ne se serait éveillé. Déranger pour sa part a beaucoup contribué dans noire temps à enraciner dans les esprits ce préjugé féroce que le grenier doit être le temple consacré aux bcgayemenls de la muse. Cet étemel grenier sans feu et aux murailles humides m'a toujours paru un antre affreux, même avec la robe de Lisette suspendue à la fenêtre. 11 est impossible d'admettre, même à vingt ans, Lisette avec les mains et le nez rouges. Quand Béranger préludait à son existence lyrique, s'il avait occupé un modeste appartement au quatrième étage, il n'en aurait été ni pins malheureux ni moins poète. Béranger a résisté au grenier, mais je suis convaincu que le grenier en a tué bien d'autres ; je ne crois pas non plus, comme M. Murger, que la plupart des contemporains qui étaient les plus beaux blasons de Tart aient été des bohémiens; quelques-uns sans doute se sont vus forcés de séjourner pendant quelque temps dans celte hôtellerie aux fourneaux éteints, aux lits absents et aux dîners chimériques; mais le plus grand nombre au contraire avait de quoi payer son écot à l'hôtel garni d'à côté. Lamartine a eu et a encore une fortune patrimoniale ; Victor Hugo ne quittait la maison ^ sa mère que pour se marier ; Alfred de Vigny était capitaine d'infanterie avant d'être littérateur; Alfred de Musset n'était P^s sans quelque fortune ; Jules Janin donnait des leçons de latin, des leçons de grec, et se créait un revenu de son métier a^antde songer à se faire une fortune de son art; M. Scribe, l'homme qui avait le moins besoin d'un capital assuré, entrait

le radieux sourire de celle capricieuse maîtresse qui s'appelle la gloire !

M. Henri Murger a donc eu soin de prémunir le lecteur contre les séductions de ce monde affreux et charmant, triste et bouffon, dont il fait les honneurs avec toute Télégance d'un poète qui ne croit pas déroger en écrivant de la prose excellente. Â mon avis, ce livre est remarquable par Tenlrain, par Tobservation et surtout par le style. Quant à Tesprit, je n'en parlerai pas, il pullule, il fourmille, il grouille. Avec un pareil livre, un littérateur honnête aurait pu faire six volumes sans être taxé d'économie. M. Murger est riche et il jette sa fortune, en enfant prodigue, par toutes les fenêtres.

Un ami de M. Hugo, prétendait à propos de je ne sais plus quel ouvrage de M. de Lamartine, que ce qui nous a manqué depuis soixante années dans les rudes épreuves que nous avons traversées au pas de course, ce n'est ni l'idée ni le fait, ni rintelligence ni l'épée, ni la parole ni l'action, ni les peuples ni les chefs, ni ceci ni cela. Cest... un poêle dramatique. O monsieur Jourdain! TEmpire est tombé faute d'un poète dramatique. On sait que Napoléon se désolait de n'avoir pas Corneille sous la main pour confier à ce grand homme le portefeuille des relations extérieures. (Voir Marco Saint-Hilaire, passim,) (Test pour la même raison que restauration et gouvernement de juillet ont fait un beau matin la culbute, Le gouvernement de juillet s'était pourtant décidé à jeter sur le front monumental de Corneille le chapeau à plumes de pair de France. L'insensé, c'était trop ou trop peu. 11 fallait à Corneille au moinsle ministère de l'instruction publique. La République fit les premiers pas, il est vrai, appuyée sur le bras d'un poète,

ET BÉGITS LITTÉRAIRES. 55

mais quel poète s'il vous plaît? Uu poète lyrique. Que pouvait faire ramant d'Elvire pour conjurer tous les orages? Ah ! si l'on avait songé à Corneille au lieu d'appeler à la tèle du gouvernemenl provisoire Télégiaque paratonnerre que vous savez I

A M. de Lamartine, dit le critique bugolâtre, est certainement rhomme de ce temps-ci qui aura le plus contribué à enraciner dans les esprits ce préjugé vulgaire et absurde que le poète est inhabile et incompétent dans la conduite des affaires humaines. Pourquoi? — Justement parce que M. de I^amarline est un poète purement lyrique et le contraire d'un poète dramatique. 9

« Cette séparation, ce divorce, cette fuite perpétuelle de l'action devant Tidée, de l'idée devant l'action que nous signalons dans Toussaint Louverture, vous les retrouverez dans la vie publique de l'auteur des Girondins, homme d'État et penseur qui, chose inouïe I n'aura jamais vu que du feu dans Napoléon. »

« Regardez, en effet. »

« Aujourd'hui, ce sera l'idée qui chez lui dominera, écrasera annihilera Taction, il laissera Tesprit souffler où l'esprit voudra; il abdiquera sa volonté devant Tinspiration, nous ne dirons pas du hasard, mais de Dieu ; il criera : Aléa jacta est ; il demandera cinq minutes de réflexion pour décider si la France sera république ou monarchie, il montera à la tribune sans savoir comment il va conclure, et s'il attribuera à TAssemblée nationale ou bien au peuple le droit de choisir le chef de l'État. »

«Demain, sa pensée se laissera aller, incertaine, légère et flottante, au courant et à la merci de l'événement. Une révolution le portera au pouvoir, une insurrection Ten arrachera ; dans rintervalle, la France s'offrira par trois ou quatre fois à lui et ne le trouvera jamais prêt, et comme une belle fille sottement dédaignée, ne lui pardonnera plus jamais ni ses retards à lui, ni ses avances à elle. »

« De sorte que lorsqu'il aura voulu fonder une Républi-

que, cet homme courageux, ce grand homme, sera resté inférieur, tantôt à M. Ledru-Rollin par lUdée, tantôt à M. Changarnier par l'action . »

« De sorte que lorsqu'il aura voulu écrire un drame, ce poète inspiré, cet écrivain abondant, sera resLé inférieur à M. Jules Janin pour la critique et à M. ÂniceUBourgeois pour la facture. »

Le tort impardonnable de M. de Lamartine, aux yeux de l'auteur de l'article, c'est d'avoir compromis Corneille, c'est d'avoir contribué à enraciner dans les esprits ce préjugé vulgaire et absurde qtAe le pùëte est inhabile et incompétent dans la conduite des affaires humaines. Aussi, tout en déclarant que M* de Lamartine est un beau génie et un grand caractère, a-t-il soin de le placer un peu au-dessous d'un faiseur de mélodrames.

Cette proposition une fois admise que le poêle dramatique sera l'homme d'Élat de l'avenir, le Confucius social, le Tyrtée législateur, il ne nous reste plus qu'à chercher parmi les membres de l'association des auteurs à qui ce rôle de sauveur doit échoir un jour.

S'il est permis dans une question aussi délicate^ de s'en rapporter à ropinion générale, les trois plus grands génies dramatiques de notre temps seraient MM. Alexandre Dumas, Deanery et Bouchardy. C'est donc un de ces trois messieurs qui sera vraisemblablement tôt ou tard l'arbitre des destinées de la France. Comme je ne voudrais pas passer plus tard pour un flatteur du lendemain, je m'empresse de prendre date. Vive monte Christo, vive la dame de Saint-Tropez, gloire au Sonr neur de Saint-Paul !

M. Victor Hugo a bien aussi quelques prétentions dramatiques, prétenlionsjustifiées du reste; mais, il faut bien l'avouer, toutes les critiques dirigées contre M. de Lamartine retombent de tout leur poids sur l'auteur des Burgraves et de Marion de Lorme. Comme M. de Larmartine, M. Hugo déclame, rêve et

chante quand il faudrait agir. Ses héros» au lieu d*aller droit au but, se préoccupent en chemin.

De la pèle clarté qui tombe des étoilei

»•*,,. Areadeê am6o.

Et cantate pareg et respondere parali.

Dans les pièces de M. Hugo, le lyrisme est partout, au commencement, au milieu, à la fin, le drame n'est nulle part. En notre àme et conscience, l'œuvre de M. Hugo peut bien être une belle effusion lyrique, înais rhumanité y chercherait vainement Vhomme. L'ami, en condamnant sans appel M. de Lamartine, n'a pas pris garde'qu'il frappait du même coup sur son maître, lequel auralui aussi contribué à enraciner dans les esprits ce préjugé vulgaire que le poëte]est inhabile et incompétent dansTexercice des affaires humaines; parce que commeM. de Lamartine, et plus que M. de Lamartine, M. Hugo a sacrifié le raisonnement à Timagination, l'homme au poète, Tidée à la forme; parce que la foule l'a vu, depuis qu'il a Vâge d'homme^ passer d'une idée à une autre idée, des Odes et Ballades au jRot s^amuse, de sa mère vendéenne à son père républicain» Si M. Hugo^ exalté par le rôle politique qu'a joué M. de Lamartine, rôle qui n'est pas sans gloire, caresse, chimérique ambition I Tespérance d'un jour, d'une heure, d'une minute de domination populaire, qu'il se détrompe. M. de Lamartine a pu être, à un moment donné, le tribun des sentiments généreux, la lyre de la révolution. M. Hugo ne serait que le tribun des antithèses, la lyre de la rhétorique. Le premier peut parler à la foule, l'exalter et la dominer, le second ne sera jamais compris que des bacheliers es lettres et des académiciens !

n vient de mourir ces jours derniers un brave garçon qui, lui aussi, avait entrepris de sauver le monde. Un soir, il y a

58 GRITIQUB8

de cela une quinzaine d'anaées, il accompagnait au Père-Lachaisela dépouille mortelle d'un ami. Parvenu sur le mamelon funèbre qui domine Paris, il contempla les dômes, les colonnes, les tours et les toits des maisons qui marquaient à ses yeux la place où s'agitait la grande fourmillière. Il songea, c'est luimême qui me l'a raconté depuis, à toutes les misères entassées dans ce gigantesque espace ; il vit ceux qui soufifraient du froid ou de la faim, il entendit le râle des agonisants et, exalté par Tapparition des lugubres fantômes qui passaient devant son esprit, il se crut appelé à féconder les cœurs et à changer en paradis terrestre celte vallée de larmes. Quand il rentra dans Paris il était Dieu, je n'ose pas dire qu'il était fou.

A partir de cet instant, il s'appela le Mapah^ l'homme androgyne, et il mil au jour une nouvelle religion intitulée : YEva" daXsme. Novateur rétrospectif, il ramenait le monde à son berceau,àAdam et Eve. lien est parmi lesnovateursd'aujourd'hui qui ne remontent pas au delà du déluge. Il faisait des prédications partout, dans les réunions d'amis, dans les cafés et dans la rue. Il courait les ateliers pour trouver des disciples, et il eut le bonheur d'en rencontrer un, chose rare en ce tempsci. Un jour ce disciple vint trouver le Mapah et lui dit : « Maître, j'ai écrit TËvangile du Verbe nouveau, faut-il le livrer à rimpression?Le Mapah répondit affirmativement.

Cependant un scrupule retenait le vulgarisateur : dans la religion évadienne, on ne s'appelait pas.

Le Mapah, qui poussait encore plus loin que le rédacteur en chef de la Presse le culte de l'égalité, avait compris que deux noms dissemblables constituant une différence, le dogme de l'égalité était violé par ce seul fait que celui-ci s'appelait Jean et que celui-là se nommait Pierre. Le Mapah était radicalement logique.

Quand un évadien voulait appeler un autre évadien, il se contentait de faire psil^ psit, par respect pour l'égalité absolue. Le disciple, voulant concilier son amour-propre d'auteur avec

BT RÉCITS LlTTiRAlBES. 59

la prescriplion évadienne, chercha un biais ingénieux. Un jour le livre parut, el tout le monde a pu le voir derrière la vitrine des libraires étalagistes ; on lisait sur la couverture de cet évangile : le Nouveau Verbe, par eelw q\d fut CaiUaux.

De révadaîsme il ne reste plus, à l'heure qu'il est, qu'un souvenir à la fois triste et risible. Celui qui fut leMapah n'était pas, en somme, une intelligence vulgaire ; seulement, quand une fois il adoptait un principe, il le grattait jusqu'au tuf et il arrivait tout droit à Fabsurde. En épluchant la philosophie du Mapah, on y trouverait peut-être bien, des pensées généreuses et des aperçus ingénieux ; mais tout cela est perdu dans un fatras de logique trop rigoureuse. Combien en avons-nous vu mourir en ces tristes temps, de pauvres diables qui ont perdu leur raison à youloir absolument sauver le monde 1

On croit assez communément qu'un homme qui a dépensé dix ou douze années de sa vie à courir la prétentaine sur les grands ou les petits chemins de l'imagination ; qu'un malheureui dont Tesprit, inutile papillon, s'est posé sur la tige de tous les caprices et a respiré le parfum de toutes les fantaisies, peut gravir ensuite d'un pied sûr le sentier des réalités. On se figure que cette chimère insaisissable qu'il poursuit à toute heure, il peut la quitter et la reprendre à volonté. Ceux que leur mauvaise étoile a poussés dans cette ingrate et glorieuse carrière des lettres supportent avec plus ou moins de courage les privations et même la misère ; mais c'est là un trait distinclif : ils luttent jusqu'à la fin. Une fois qu'on est engagé dans la 'voie, on nepeut^ sans déchirement, songer à rebrousser chemin. Cèdent-ils à une fascination invincible et inexplicable, ou ont-ils, tous ces diseurs de riens, la conscience de leur inu-

tilité? Je De sais, mais ils lutteront jusqu*au bout plutôt que de déserter. Ils ressemblent à ces peuples déshérités que le ciel a fait naître dans des pays arides et qui s'attachent à la nature avare qui les entoure en raison même de sa tristesse et de sa stérilité.

Parmi toutes les professions dites libérales, en est-il une seule qui soit plus rude et plus décevante que la profession littéraire? Sur mille qui combattent la plume à la main un seul arrive je ne dis pas à la gloire mais à la réputation, qui est le fantôme de la gloire. Les autres effeuilleront en pure perte les fleurs de leur esprit; ils suivront, mornes et résignés, le cortège de tous les triomphateurs, et ils disparaîtront un jour sans qu'on s'inquiète de leur absence, sans qu'un ami Inconnu se souvienne de leurs premiers vers ou de leur dernier livre. Kl pourtant que de forces éparpillées, que de travaux accomplis par ces obscurs soldats de Tintelligence ! dans les quinze ou vingt ans consacrés à la Muse, que de souffrances endurées! Travailleurs rompus aux fatigues, esprits toujours prêts, ils auront donné leur repos et leur sang à cette tâche sans fin do journalisme, chaque jour ils auront versé leur goutte d'eau dans ce tonneau des Danaldes ! Condamnés, par la nécessité, au labeur improvisé, ils auront dépensé en menue monnaie leur part du trésor intellectuel. Tristes jusqu'à la mort, ils se seront vus contraints de mettre des paillettes à leur style, des rubans roses à leur plume pour se présenter devant leur souverain maître le public dans la mise la plus coquette de leur talent. Ils auront ressenti, à de certains moments, les souffrances de ces pauvres comédiennes dont Tunique enfant est mort le malin, et qui, le soir venu, sèchent leurs larmes, mettent du rouge sur leur pâleur, et viennent, le sourire aux lèvres et la poitrine brisée, faire rire deux mille spectateurs^

Ah ! ne croyez pas ces spirituels commis voyageurs et ces non moins spirituels vaudevillistes quand ils font passer sous vos yeux celte vie littéraire de convention, pleine de bruit,

BT RÉCITS LITTERAIRES. 61

pleine d*éclal, pleine d^aclrices el de bols de panch. Tout liltérateur sérieux travaille au moins dix heures par jour; et je ne compte pas cet autre travail qui consiste à se tenir au courant de tout ce qui se fait, de tout ce qui se publie» h savoir quel estTesprit de ce matin, et à deviner quelle sera la mode de ce soir ; el quand il sortira pour prendre Tair, pour se promener comme tout le monde, son cerveau galopera encore sur Thippogriffe imaginaire, car la passion des lettres, si malheureuse qu'elle soit, est une maladie, une folie, si vous voulez, qui ne laisse ni repos ni trêve. Si vous me demandez après cela, pourquoi ces indociles esprits aiment mieux rouler cet éternel rocher du vieux Sisyphe que de s'asseoir tranquillement dans un comptoir ou dans les bureaux d'un ministère, je vous répondrai que c'est probablement parce qu'ils feraient des employés détestables et des commerçants impossibles. Ils ont endossé la tunique dévorante du Centaure, ils ne l'arracheront qu'avec leur chair; ils ne peuvent être que ce qu'ils sont; c'est leur malheur et c'est aussi leur gloire.

M. de Lamartine a distancé M. Alexandre Dumas, ce gentleman rider de la fabrication romanesque, dans le grand steeple chasse de la Hgne. M. de Lamartine est partout, dans le Civilisateur^ dans les Féyers du Peuple, dans le Siècle, dans le Pays et dans les catalogues des éditeurs ; il écrit le même jour, dans la même matinée, un article politique, un roman intime, une page de ses mémoires et un chapitre de l'histoire de la Restauration. Je n'ai pas encore entendu dire qu'il fît des vaudevilles. L'ex-chantre d'Elvire est de son temps, un irislc temps, où l'on ne mesure plus la valeur des écrivains qu'au mètre. Je ne sais plus quel critique nous apprenait dernière-

ment que les œuvres complètes de Balzac contenaient un peu plus de vingt millions de lettres. Vingt millions de lettres! Quand je pense que l'auteur des Maximes n'en a peut-être pas douze cent mille dans son immortel bagage. Après cela, il faut rendre à M. Lamartine cette justice, que ce n'est pas la voix de rinspiralion qui Texcite; la Muse, cette première amante» a sombré elle aussi dans le naufrage des illusions du poète : aujourd'hui M. de Lamartine met en prose ses Méditations, ses Harmonies, Jocelynei la Chute d'un Ange; il attèle impitoyablement à la charrette du feuilleton ses vers ailés, oiseaux charmants qui gazouillaient naguère dans le nid de notre jeunesse. Il sert à ses convives la seconde eau d*un thé qui a enivré toute la France.

M. de Lamartine a mis toutes ses impressions, toutes ses souffrances intimes en coupes réglées^ àTheure présente il ûiit la moisson de sa vie agitée, il rentre le grain de ses sublimes tristesses, il coupe le regain de ses poétiques infortunes. L'amant d'Elvire va décidément un peu bien loin dans ses Con/Edences ; si cela continue nous allons connaître tous les secrets de sa famille et tous les mystères qui dormaient ensevelis dans son cœur. J*ài de la peine à comprendre, je Tavoue, qu'un*écrivain, si grand soit-il, fasse parader sur les trélaul d'un feuilleton les amoureux fantômes de sa jeunesse. Nos souvenirs nous appartiennent-ils exclusivement^ quand des êtres qui n*ataient sans douie pas prévu, pour leur mémoire, une publicité posthume, sont de moitié dans ces souvenirs?

J'admets le poète idéalisant sa passion dans des strophes extatiques. Le manteau d'Élie enveloppe Tobjet adoré en l'élevant dans le ciel. D'ailleurs, quelque transparent qu'il soit, le nuage poétique dérobe toujours la femme aimée aux regards du vulgaire. Au contraire, la prose la déshabille, tout ridéal disparaît, l'ange fait place à la créature. Lorsque M. de Lamartine me dépeint Elvire, dans ses Confidences ou plutôt dans ses indiscrétions, avec ses yeua> couleur de mer claire ou de lapis veàU de

ET RÉCITS LITTÈRAIRKB. 63

brun et fermés par V affaissement des paupières ^ avec son nez grec se nouant par une ligne presque sans inflexion à un front éUvé et rétréci^ avec ses lèvres minces légèrement déprimées aux deux coins de la bouche ^ avecun ovale qui commençait à s'amaigrir vers ks tempes; lorsqu'il me donne ce signalement de passe-porl, il me fait perdre de Tue TElvire vague et mystérieuse que j^ai entrevue sur les bords du lac, par un beau soir d*amoureuse contemplation. Pour moi, Elvire n*a jamais eu les lèvres minces ni déprimées aux coins de la bouche, cette El- Ttre-là, je la rencontre partout, dans les salons, dans la rue et dans les romans quadragénaires de M. de Balzac, c'est TElvire de tout le monde, de M. Eugène Sue et de M. Paul Féval. L'autre, l'Eivire de la muse,je ne la connais que pour avoir entendu sa voix quand elle chantait aux plus beaux jours de M. de Lamartine :

Aimons donc, aimons donc ; de l'heure fugitive,

HAtODS-nous, jouissooi.

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive,

Il coule et nous passoas.

El cependant croyez-moi, poète, c'est cette Elvire qui est la Traie ; c'est cette Elvire qui, heureusement pour votre gloire, vivra immortelle dans la mémoire des hommes.

Si l'on veut savoir pourquoi M. de Lamartine en est réduit à jeter sur les épaules de sa poésie ce lourd manteau de prose bâclée, demandez-le-lui, et il vous répondra qu'il s'agissait pourlui de vendre Milly, sa terre natale, la terre des tombeaux de famille, ou de vendre des manuscrits. « L'acte était sur la table, dit-il dans la préface des Confidences. D'un mot j'allais aliéner pour jamais cette part de mes yeux (Milly). La main me tremblait, mon regard se troublait, le coeur me manqua... Je pesai d'un côté la tristesse de voir des yeux indifférents parcourir les fibres palpitantes de mon cceur à nu sous des regards sans indulgence ; de l'autre le déchirement de ce cosur dont Tacte allait détacher un morceau par ma propre main. Il fallait

faire un sacrifice d'amour-propre ou un sacrifice de sentiment. Je mis la main sur mes yeux et je fis le choix avec mon cceur.n Ce parti héroïque une fois pris, M. de Lamartine s'est loyalement exécuté. Il ne s'est point passé un seul jour qu'il n'ait envoyé à un journal un morceau de son cœur avec la suite an prochain numéro.

Si encore l'amant d'Elvire s'était contenté de mettre son cœur en coupe réglée ! mais il est impossible de reconnaître l'auteur du Lac et du Voyage en Orient sous le domino tle cette nouvelle phase. On respire bien encore dans ces pages tracées à la hâte le souffle puissant qui a fait éclore tant de chefs-d'œuvre ; mais la décadence coule à pleins bords dans ce style ap* pauvri par l'abus de la périphrase et des fausses images. Le style est le sang de la pensée ; or, le sang ne circule pas dans les dernières productions de M. de Lamartine, qui n'enfante plus que des nouveau-nés rachiliques. Cette emphase perpétuelle est d'autant plus sensible dans le TaiUeur de pierre de Saint-Pointj qu'il y règne aussi une grande prétention à la simplicité rustique et à l'analyse morale. M. de Lamartine mettra en scène son jardinier avec une pompe sonore qu'on comprendrait tout au plus s'il s'agissait d'introduire Agamem* non. «Je dis au père Litaud, c'est lé nom de ce vénérable vieillard, à la figure homérique et aux cheveux argentés comme V écume d'une vie si longtemps battue du vent de ces collines, je lui dis Père^ etc., etc. » Et savez-vous pourquoi M. de Lamartine monte sur de pareilles échasses en s'adressant à son jardinier? C'est pour dire à ce brave homme que le mur de son parc est dégradé et qu'il est grand temps de songer à y faire des réparations.

Voici le portrait que l'auteur trace du principal personnage, qui s'appelle Claude et qui est tailleur de pierre de son état :

« Sous cet extérieur grossier et souai ces habits rustiques, éclatait néanmoins, dans la tète nue de cet homme, une empreinte, je ne dirai pas seulement de dignité, mais de

BT RÉCITS LITTÉRAIRES. 65

divinité de visage humain, qui imposait à Tœil et qui faisait rentrer toute idée de vulgarité et de dédain dans l'âme. La ligne de son front était aussi élevée, aussi droite, aussi pure d*inflexions ou de dépressions ignobles que les lignes du front de Platon dans ses bustes reluisants au soleil de i'Attique. Les muscles amaigris, creusés, palpitants des orbites de ses yeux, de ses tempes, de ses joues, de ses lèvres, de son menton, avaient à la fois le repos et Timpressionnabilité d'une jeune fille convalescente de quelque longue maladie ou de quelque secrète douleur. Les paupières de ses yeux bordés de longs cils se relevaient sur le globe bleu clair et largement ouvert des prunelles, comme la paupière de l'homme accoutumée regarder de bas en haut et à fixer les choses élevées. Les cils jetaient une ombre pleine de mystère entre les bords de ses paupières et rœil. La méditation et la prière pouvaient s'y abriter sans interrompre le regard. Son nez, droit et légèrement bombé au milieu par le réseau des veines entrevues sous une peau fine, se rattachait aux lèvres par la cloison des narines, transparente au soleil qui brillait derrière lui. Les plis de la bouche étaient souples, sans contraction, sans roideur; ils fléchissaient un peu vers les bords sous le poids d'une tristesse involontaire, puis ils se relevaient par le ressort d'une fermeté réfléchie. En marchant ainsi près de cet homme, entrevu décote à la lueur du soleil, qu'il me cachait et qui le vètissait de son auréole de rayons, on sentait qu'on marchait à côté d'une àme. »

Retranchez de celte citation les habits rustiques, les quelques menus détails imposés par la profession du personnage et Tamphigouri du style, et dites- moi si ce portrait ne pourrait pas être aussi bien celui de Werther ou de René? Cet idéal tailleur de pierre, qui parle en outre le beau langage de la moderne phraséologie, n'existe pas, Dieu merci ! à Saint-Point non plus qu'ailleurs. Si M. de Lamartine n'avait pas fait un portrait de convention, s'il avait véritablement, comme fl

l'affirme, causé avec le Claude qu'il met en scène dans ses Nouvelles Confidences^ celui-ci serait très-probablement à rheure qu'il est un des aigles de Taire législative.

Autrefois, rien n'était plus facile que de donner à son héros la beauté, la grandeur et la magnificence en partage; dans ce temps-là le héros^ c'était toujours le fils du roi, c'est-à-dire un héros imaginaire. Mais quand on dévoile les secrets de son cœur, quand on affiche la prétention d'être le narrateur d*un fait vrai et non l'inventeur d'une histoire romanesque, il faut au moins se tenir dans les limites de la vraisemblance, et si l'on dépeint un tailleur de pierre, on ne Taffuble pas de la défroque d'Obermann, d'autant plus qu'un bon ouvrier vaut mieux que dix rêveurs.

Quant aux descriptions de M. de Lamartine, je suis bien fâché de le dire, mais elles sont impossibles. Je n'ai jamais eu pour ma part l'occasion de voir des paysages comme ceux que l'auteur a créés dans son dernier livre; M. de Lamartine refait tout simplement Tœuvre de Dieu et, je l'avoue. Dieu ne gagne pas à cette tardive collaboration. Du reste, ce reproche pourrait être adressé à presque toute l'école moderne, qui se pique d'un grand amour et d'une vaste connaissance de la nature, et qui semble n'avoir jamais vu la nature qu'à travers je ne sais quels brouillards fantastiques. Je me demande si l'aspect des objets extérieurs se dérobe à certains regards ou si chacun n'a pas une perception particulière qui lui montre les choses sous un point de vue différent, mais il ne m'est point encore arrivé de reconnaître un site ou un paysage dans un livre. Beaucoup de gens à qui j'ai fait part de cette particularité qui me paraissait une mésaventure personnelle, m'ont fait le même aveu. L'année dernière, je remontais le Rhin, de Cologne à Maycnce ; un peintre avec qui je voyageais s'était muni, en guise de guide, du livre de M. Victor Hugo. Chose étrange! là où l'écrivain avait placé un ravin, nous trouvions une colline; tout semblait avoir changé d'aspect depuis que

ET RÉCITS LITTÉRAIUS. C7

l*j]luslre descripteur avait visité les rives du fleuve allemand. A la fin» mon compagnon de route impatienté ferma le livre et me dit : a 11 y a en France un grand peintre du nom de Decamps ; chaque année il va passer deux mois à Fontainebleau pour admirer les grands arbres ; quand il est devant les hautes futaies du bas Bréau, savez-vous ce qu'il fait ? il peint des Turcs. » Je compris la pensée de mon ami le peintre. M. Victor Hugo, lui aussi, avait peint des Turcs en face du Rhin etduTaunus.

Depuis la loi qui grève d'un centime tout roman-feuilleton, les joumaA se sont embarqués sur tous les océans et ils filent en ce moment je ne sais combien de nœuds à la colonne. Ce qae nous avions prévu se réalise, les romanciers, forcés par Tamendement Riancey d'interrompre le récit palpitant des amours de Colombine et d'Arlequin, amour sans cesse contrariées par le despote Cassandre, se sont tous donné le mot pour fréter des coques de noix. et aller à la découverte des pays les plus inTraisemblables, ils se sont faits voyageurs, en ce moment les uns sont en Chine, là-bas, là-bas, derrière la grande muraille, occupés à raconter les aventures de Yang-Po, de Chiog-Kang et de Hong-Tché, des noms qui s'élernuent. Les autres parcourent le Kamtschatka et se livrent à des chasses fabuleuses. Nous verrons bientôt très-probablement des Christophe Colomb se lancer à la recherche de conlinents inconnus et enrichir la science géographique d'une sixième partie du inonde, sans avoir pris la peine de quitter Paris.

Cette avalanche de voyages au long cours autour de la chambre, ne laisse pas de me causer quelques inquiétudes ; des écrivains aussi versés que ceux-là dans la science des combinaisons dramatiques ne peuvent manquer de nous donner des

gloire de doter son pays de toutes les améliorations que son collaborateur avait remarquées à l'étranger.

Quoi qu^ii en soit, le journal anglais ne s*adresse qu'à un certain public, à un public aristocratique et bourgeois : le peuple ne le connaît pas. De là peut-être le ton toujours modéré de cette presse, qui dans sa plus vive opposition ne dépasse jamais de certaines limites. En Angleterre le journal le plus radical ne pourrait exciter les passions de la foule. Le voudrait-il, qu'il n'aurait aucune action sur les masses, comme on dit chez nous. Deux causes principales empêchent la presse quotidienne de pénétrer dans les classes populaires : le prix élevé du numéro (dix sous) et rindififérence du peuple anglais en matière politique. Cette indifférence est si grande, que la plupart de ces honnêtes gens de Londres ne semblent même pas se douter qu'ils ont dans ParliamerU street une chambre des communes et que leurs législateurs se réunissent chaque nuit à Westminster. Je demandai un jour à un gentleman que je connaissais de vouloir bien me dire quelle question devait être discutée le soir au parlement. Il me répondit d'un air flegmatique et peut-être avec Tarrière-pensée de donner une leçon à l'impatiente curiosité française : / carmot tell you^ Sir» that does not regard me (je ne puis vous le dire, monsieur; cela ne me regarde pas). Le peuple anglais écrira bien sur les murailles de la cité avec un morceau de charbon : No popery (A bas le papisme) I Mais c'est là un cri religieux en même temps que politique. En somme, le journalisme anglais s'adresse exclusivement à la classe qui possède, et il ne pénétrera pas encore de sitôt très-probablement dans les couches inférieures de la société britannique.

Il ne faut pas croire cependant que ce peuple, qui se préoccupe si peu de ce qui se passe dans les régions du pouvoir et dont l'attention ne s'arrête jamais sur un journal politique, se complaise dans l'ignorance absolue des choses intellectuelles. Malgré la funeste propension des ouvriers anglais à Tivrogncrie,

ET RÉCITS LITTÉRAIRES. 7i

il n'en est peat-êlre pas deux sur dix qui ne possèdent une pelile bibliothèque généralement composée de traités élémentaires et de livres religieux. Dans ce pays où tout marche sous l'impulsion à la fois égoïste et intelligente de l'oligarchie, les enfants du peuple reçoivent les bienfaits d'une instruction rudimentaire. La nobility et la gentry élèvent dans chaque village une école où sont instruitset habillés les fils du pauvre et du nécessiteux. Quand ces enfants seront devenus des hommes, leurs tuteurs ne les perdront pas de vue. On leur enverra à domicile des livres moraux, des recueils instructifs, des traités scientifiques composés exprès à leur intention. Autant on s'occupera d'éloigner d'eux les sujets qui conduisent même indirectement à la politique, autant on leur facilitera l'étude des connaissances spéciales à leur profession. On les guidera dans tout le cours de leur vie, mais avec une telle légèreté de main qu'ils ne sentiront jamais la tension de la bride, et que soumis à une direction étrangère ils ne croiront cependant obéir qu'à leur propre impulsion.

Que nous voilà bien loin de la France ! Chez nous aussi après une de ces terribles leçons que la Providence inflige périodiquement à notre pays^ on avait semblé comprendre la nécessité de se mettre en communion avec les classes inférieures. On avait songé, un moment^ à organiser un comité pour la propagation des bons livres. Qu'a-t-on fait ? où sont les résultats obtenus? Je ne veux pas m'arrêter sur celte triste tentative, qui a montré une fois de plus que nos hommes d'État se préoccupent plus de l'intérêt mesquin du moment que de l'ensemble et ide la chose publique. Il s'agissait de parler au peuple la langue du dévouement et du patriotisme. On a bégayé je ne sais quel patois électoral, et l'entreprise a été frappée de mort à sa naissance. Et cependant pour fonder une pareille institution, quel pays offre plus de ressources que le nôtre ! quel littérateur, parmi les plus illustres, ne serait fier d'apporter à une telle œuvre son concours !

Chose étrange, tout le monde a le seotiraenl des excellents résultats qu'on retirerait dans Tinlérêt de la société tout entière de rétablissement d'une si patriotique propagande! Une modique rétribution annuelle suflirait et au delà pour couvrir les dépenses, et quand il s'agit de réaliser le projet tout le monde fait défaut.

Je Tiens de signaler la différence qui existe entre la presse anglaise et la presse française, je demande aussi la permission de dire un mot des journalistes d'outre-Manche. Dans ce singulier pays d'Angleterre, oii la liberté presque absolue fonctionne régulièrement à côté de la plus inexorable inégalité, il manque à la rude profession de journaliste le tyrannique contrôle de la respectability, un mot terrible dans toute l'étendue des îles Britanniques. Les hommes de la presse anglaise ne comptent pas individuellement ; on les paye et on les ignore. Un gentleman, frappé par des revers de fortune, et contraint de recourir à sa plume pour vivre, cachera sa profession comme un crime. En France, au contraire, où domine Fesprit d'égalité, mais où la liberté a tant à conquérir pour être au niveau de la liberté anglaise, tout homme vaut par son talent, par ses qualités, et quelquefois par ses défauts. Quand un journaliste s'appelle Thiers ou Guizot, il devient président du conseil. Chez nous, depuis rétablissement du gouvernement constitutionnel, le journalisme politique a été en quelque sorte l'anlicbambre du salon parlementaire. Au delà du détroit, on vit et on meurt journaliste, comme dans l'armée on vit et on meurt sous-officier. L'homme attaché à la presse est un être déclassé. 11 est journaliste, c'est dire qu'il est trë»-rélribué et estimé médiocrement. Un salon aristocratique ou bourgeois acceptera son opinion et subira jusqu^à un certain point le jugement qu'il porte sur les hommes et sur les choses, mais il n'admettra jamais *sa personne. Monstrueuse anomalie, qui se reproduit dans presque tous les détails de la vie anglaise I

ET RÉCITS LITTÉRAIBES. 73

Du reste, si quelque chose pouvait venger le lecteur qui parcourt cette indigeste compilation, ce serait la décadence de Fauteur. Dans la composition de ce triste travail, il a perdu son talent et sa verve. Ce sont des lambeaux de déclamations cousus, tant bien que mal, avec un style cotonneni. C'est moins encore qu'un mauvais livre mal pensé, c'est une platitude littéraire.

xvin

S'il y a au monde quelque chose d'insasissable» de yariable et de fugitif, c'est Tesprit. L'esprit est comme les modes ; il se transforme à chaque renouvellement de saison. La littérature a son Longchamps aussi bien que les élégants et] les tailleurs. Hier, le style portait un habit de soie, un gilet brodé et des manchettes en dentelles ; ce matin, il a un habit de cheval et une cravate noire ; cet écrivain, que vous voyez passer, à califourchon sur sa phrase prétentieuse, vieille baquenée qui a déjà fait vingt fois le tour du Champ de Mars littéraire, est un beau d'avant-hier qui n'est plus qu'une aile de pigeon d'aujourd'hui. Cet autre, qui s'acharne à aiguiser une épigramme émoussée, et qui fait une reprise à ce vieux costume qu'il portait si gaillardement Tannée dernière, — aile de pigeon. Ce gros garçon, qui s'obstine à ouvrir chaque semaine les salons de sa chronique à ses vieilles anecdotes, à ses vieux jeux de mots, à ses vieilles plaisanteries, ne se . doute seulement pas qu'il ne reçoit plus chez lui que les revenants de sa jeunesse. Il en est de certains écrivains comme de certaines femmes qui n'ont jamais que vingt-neuf ans. Le temps a beau, de son aile impitoyable, fustiger leur Jeunesse et leur beauté, elles empruntent de la jeunesse au parfumeur et des attraits à la modiste. Combien ne voyons-nous pas aussi se promener sur le Mail lilléraire de ci-devant jeunes hommes

avec leur esprit cosmétique, leurs périodes vermillonnées et leur style en queue de morue ? lis out eu leur quart d'heure d'élégance et d'éclat ; il a été question d'eux pendant toute une matinée, et ils ne sont pas contents^ les ingrats 1 Celui-ci florissait yers Fépoque mythologique du 3 pour 400 ; celui-là est né à la réputation avec le premier chapeau à la Bolivar. Cet autre a été presque grand homme au temps du premier Fîgaro. Mais, au lieu de s'endormir tranquillement dans les bandelettes de leur gloire incontestée, ils veulent encore courir la bague, les imprudents ! et parader devant la critique, qui ne demandait pas mieux que d'accepter sur parole une réputation qui date de Bolivar.

Tout dernièrement je relisais les Fies des hommes illustres de Plutarque, traduites par Amyot* Ce qui étonne tout d'abord quand on arrête sa pensée sur Amyot, c'est que la postérité ait consacré la célébrité d'un écrivain qui, se refusant les honneurs de rinvention, n'a su accroître notre patrimoine littéraire que d'une richesse d'emprunt; c'est que cette postérité ait placé au rang des grands peintres un homme qui ne lui a légué que des copies : phénomène singulier, qui ne s'est présenté qu'une seule fois peut-être dans l'histoire de notre littérature. Quand tant d'autres, sollicités par l'âpre désir d'inscrire un nom de plus sur les pages du livre immortel, ont fouillé et livré en pure perte les trésors de leur imagination, de leur esprit et de leur cœur, lui, ce traducteur modeste, a vu la gloire lui sourire et lui décerner, de son vivant, autant d'honneurs qu'en ont rapporté aux plus habiles les œuvres originales les mieux inspirées. A quoi celaa-t-il tenuT Au choix de l'ouvrage qu'il a fait connaître et popularisé en le traduisant, le

ET RÉCITS LITTéRAlRBS. 75

plus utile peul-êire dont il pût faire cadeau à son siècle. Cela a tenu aussi à ce qu'Amyot sut revêtir les pensées qu'il emprootait d'un style tout à lui , et que ce traducteur, auquel Vaugelas accorde cette louange d^atoir mieux compris que personne le génie de notre idiome, a développé notre langue à régal des plus excellents maîtres.

La langue française est sortie de ses langes gauloises an seiiièroe siècle. C'est à cette époque de rénovation universelle que se {nropage au sein de la société française cette activité intellectuelle, cette ardeur de savoir qui ramènent les esprits ters l'art et la raison antiques. La vieille veine du moyen âge est épuisée; on est las des légendes, des récits romanesques et des béros merveilleux : les Lancelots, les Tristans, les Amadis vont disparaître de la scène pour foire place à Périclès et à César. L'épopée du roman de la Rose va se perdre dans la nuit dupasse. Le seizième siècle, pénétrant au sein de l'antiquité, renouera par Tétude passionnée de ses modèles, la tradition interrompue de l'éloquence et de la poésie, de la morale et de fbistoire. Le génie ancien avec sa fertilité d'invention, le bel artifice et rexcellence de ses formes, vient raviver ce libre et naïf génie gaulois dont la science est courte et Fart fatigué.

Cest à ce moment, qu'à côté des poètes, ces chercheurs et ces audacieux enrôlés sous la bannière de Ronsard pour aller à la conquête des trésors d'éloquence et do grâce que recèlent la superbe dté romaine et la Grèce menteresse, c'est à oe moment, dis-je, que se forme cette grande école des traducteurs, qui ouvrira pour le présent et pour l'avenir les portes de l'antiquité. Pendant que les premiers se lanceront dans les tentatives téméraires, et ne feront voir par échappée que quel* fae coin du vaste tableau, les seconds, Amyot à leur tête, étaleront aux regards de leurs contemporains raris les trésors les plus secrets^ les richesses les plus splendides, en même temps qu'ils donneront 2i la langue, retrempée à la source ^ do grand fleuve antique, un élan nouveau et une nouvelle

jeunesse. Le génie français, à cet âge de renaissance, n'a pas de promoteurs plus puissants, de maîtres plus utiles que ces laborieux précepteurs populaires. Les rois, ces Valois spirituels et artistes, ont si bien la conscience des services rendus par ces modestes ouvriers, qu'ils leur prodiguent les encouragements et les attachent à leur personne avec le titre de traducteurs du roi. Amyot, qui avait déjà éveillé raltention par là traduction de la pastorale de Longus, livre enfin son Piularque, et excite Tadmiration et Tenthousiasme de son siècle, en révélant cette œuvre, une des plus belles et des plus complètes que nous ait léguées l'antiquité. Ce vivant tableau saisit tous les esprits : les dames de la cour elles-mêmes se mirent de la partie et se passionnèrent pour ces robustes personnages qui détrônaient Amadis de Gaule, a On voyait, dit Brantôme, les princesses de la maison de France, qui, entourées de leurs gouvernantes et filles d'honneur, s'édifiaient grandement aux beaux dicts des Grecs et des Romains remémoriés par le doulx Plutarchus. »

Plutarque, j'en appelle à tous ceux qui l'ont lu et qui savent le relire, n'est-il pas en effet le précepteur par excellence, rhomme de bon conseil pour le guerrier, pour l'artiste, pour le magistrat, pour les gens du monde? A toutes les époques et dans toutes les conditions de la vie il plaît, charme et intéresse. Jeune on n'est encore séduit que par l'attrait de ces mille récits du conteur attachant ; plus tard le moraliste apparaît, et Ton découvreà chaque page l'observateur profond, le grand peintre de la nature humaine. Quel vaste champ ouvert à la réflexion morale que ce grand répertoire de la société païenne avec ses souvenirs^ ses institutions, ses mœurs, sa vie domestique et ses annales ! Quelle riche et précieuse galerie de portraits, les uns vigoureusement brossés, pour nous servir d'une expression moderne, les autres peints avec une délicatesse de touche qui n'a jamais été surpassée! On a reproché avec raison au philosophe de Chéronée ses parallèles souvent forcés, la symétrie artifi-

ET RÉCITS UTTÉRAIHES. 77

d'elle à laquelle il assujettit Thistoire, ses exercices de rhéteur, ses jeux de bel esprit ; mais ces défauts appartiennent moins àPlutarque qu'à son temps; il était d^une époque littéraire où les loisirs de la servitude et les déclamations de Fécole avaient développé cet esprit sophistique et subtil né de l'abus des exercices intellectuels ; mais il eut cette bonne fortune inespérée de trouver un traducteur qui, par la naïveté de son esprit et le charme de son langage, sut déguiser ses défauts sans cesser d'être exact. Si bien qu'un savant du seizième siècle, Henri Etienne, pouvait avec raison louer Amyot de n'avoir changé à Plntarque que la robe.

De toutes les nourritures qui fortifient Tesprit, la lectare de Plntarque est une des plus réconfortantes, et rien ne semble plus naturel que l'admiration professée par tant de grands hommes pour ce grand peintre de l'antiquité. Henri IV lisait Plutarque tout enfant, et jeune homme il le sayait par cœur; TuTcnne l'emportait avec lui dans ses campagnes ; Montesquieu, Rousseau font de longues stations dans cette galerie des héros et des hommes d'Ëtat d'un autre âge. Shakspeare luimême n'est-il pas animé du soufDe de Plutarque, et lorsque le jeune vainqueur de Titalie se dispose à partir pour TËgypte, n'a-t-il pas soin de faire placer les Vies des hommes iUustres à côté des ouvrages scientifiques qui le suivront dans son expédition?

Le nom d'Amyot restera attaché au nom immortel de Plul^que tant que le grand arbre de la langue française abritera soQs ses rameaux les chefs-d'œuvre de l'esprit moderne. Bien d'autres sont venus depuis Tévôque d'Auxerre qui ont voulu faire passer dans notre idiome le grec industrieusement travaillé du philosophe de l'époque tranquille des Antonios; mais nul n'a pu lutter contre la grâce, la bonhomie et la naïveté élégante du premier traducteur. Et à ce sujet ne pourrait-on pas faire remarquer qu'il est peut-être dans Thisloire des langues des ^ de traduction et des âges d'invention ? Sans doute la prose

du seizième siècle a déjà de grandes qualités dans Rabelais,plu8 souple et plus neryeux qu*Amyot ; daos Montaigne, dans Desperriers, dans Marguerite deValois, dans d' Aubigné, dans Calvin dans Montluc; mais cette prose, qui se cherche encore parce qu'elle ne fait que de naître, est par cela même admirablement propre à la traduction. Cette absence d'artifice et d'étude, cette franchise dans Texpression que ne comportent plus les idiomes arrivés à leur maturité, ce naturel dans la grâce, ce qu'on appelle enfin dn nom de naïveté, est une qualité essentielle pour qui veut transporter d'une langue dans une autre une pensée originale sans la surcharger d'ornements artificiels. Plus tard lorsque la langue sera devenue plus savante, le traducteur écrasera à son insu la pensée traduite sous les draperies de son style. £t pour ne citer qn'un exemple contemporain n'avons-noos pas TU parmi les cinq ou six traductions qui ont été faites des œuvres de Waller Scott celle du plus illettré des traducteurs l'emporter sur ses rivales ? M. Defauconpret était un ancien notaire que ses affaires avaient conduit à Londres; il traduisit les romans de Walter Scott naïvement, sans prétention aucune et sans \b, préoccupation dont est obsédé tout écrivain qui se trouve, plume en main^ face à face avec la phrase. Je ne veux établir aucun parallèle entre Amyot et M. Defauconpret; je ne prétends pas non plus qu'Amyot ne soit pas un grand écrivain ; je dis seulement que ce qui lui assure la victoire sur tous ceux qui tenteraient de lui disputer son glorieux héritage, c'est sa naïveté, qualité qui plaît toujours, mais à laquelle une langue déjà savante et mûre ne revient plus.

Il est un moyen de gouvernement auquel n'ont pas encore songé les législateurs et les hommes qui se sont succédé dans

BT RicrrS UTTiRAIBIS. 79

Tadministration des affaires publiques ; et pourlant dans une société fractionnée à l'infini et divisée en nuances imperceptibles, je ne sais qu'on seul drapeau dont les larges plis puissent, à de certains jours, abriter tous les intérêts divers ; toutes les passions opposées, toutes les opinions ennemies. Dans un temps où les plus étranges solutions se produisent de toutes parts, personne ne trouvera exorbitant que j'indique en passant, la solution dn plaisir.

Les hommes d'État de Tantiquité avaient sur les politiques modernes cette incontestable supériorité qu'ils tenaient compte de toutes les aspirations, et savaient même utiliser, au profit de TËtatce besoin de distraction inhérent à la nature humaine. A Athènes et à Rome, imagination des artistes et des poètes était sollicitée par les magistrats chargés de veiller à la bonne administration de la joie publique, et la réglementation des fètes occupait une large place dans le programme de la politique courante.

«Tout ce que la poésie, la musique, la peinture, ont de majesté, de force et de grftce, dit Fabre d'Olivet, était employé pour exciter l'enthousiasme des citoyens, v Périclès n'a gouverné pendant si longtemps rAtique, ce pays ingouvernable que parce qu'il était le plus grand improvisateur de réjouissances populaires. Les patriciens romains se disputaient Thonneor de se ruiner pour ofiOrir au peuple quelque îbanquet colossal ou quelque gigantesque spectacle. En ces temps barbares, le préfet de police, et le gendarme n'étaient pas les seuls éléments qui concourussent à la composition des gouvernements comme cela se pratique dans notre société civilisée.

En France, les gouvernements changent; mais en dépit de nos commotions fréquentes, il y a quelque chose d'immuable, ce sont les traditions. Notre pays est une sorte de conservatoire gouvernemental. Les acteurs de la tragédie politique sont remplacés par d'autres acteurs qui copient les gestes, le ton et la pantomime de leurs devanciers. Pour ne pas sortir du sujet qui

nous occupe, nous demanderons si, depuis soixante années, ce ne sont pas toujours les mêmes toiles peintes, les mêmes échafaudages et les mêmes lampions qui ont figuré dans nos solenlités ofTicielles? A-t-on pensé une seule fois àorganiser une fête française, nue cérémonie véritablement nationale, je dirais mh tochthone^ si le mot n'était pas un peu grave dans des lignes si frivoles en apparence. Nous qui avons la prétention d'être le peuple initiateur par excellence, nous ne savons que copier les civilisations disparues. Jusqu'à ce jour, il faut bien le dire, les gouvernements n'ont su nous offrir qu'un assez triste spécimen des réjouissances antiques.

Sous la Convention et le Directoire, les fêtes étaientgrecqoes, la clamyde légère était le costume en honneur dans ces solennités septentrionales. S'agissait-il de célébrer la prise de Verdun sur les coalisés? On ornait de festons le temple de Jupiter, et cent jeunes filles vêtues de blanc allaient rendre grâce aux dieux immortels de la défaite des Prussiens expulsés du Péloponèse. Sous l'empire, la joie officielle était latine, et l'on évoquait sur les bords de la Seine les souvenirs du Tibre. 11 est vrai qu'Auguste battait à plates coutures les Russes et les Autrichiens et se proposait, à chaque victoire, de fermer incessamment le temple de Janus. 11 ne manquait que Virgile à cette ère césarienne. Je ne parlerai pas des fêtes de la restauration ; ce qui les distinguait des jours ordinaires, c'était un mât de cocagne planté au rond-point des Champs-Elysées et une abondante distribution de saucissons à l'ail.Quand la légitimité avait jeté , deux fois par an, des comestibles à la foule famélique, elle croyait très-sérieusement avoir résolu le problème de la poule au pot d'Henri lY. La république de 1848 nous a ramenés, dès son début, aux réminiscences athéniennes; nous avons revu les théories de jeunes vierges, le char antique et les bœufs aux cornes dorées. A la dernière fête du 4 mai, nous nous enfoncions encore plus avant dans la nuit de l'imitation. Nous remontions jusqu'aux ibis et aux sphinx ; c'était une se-

leonité pharaonesque, et nous étions à Memphis sur la place de la Concorde.

Le peuple peut-il être bien vivement impressionné à Taspect de ces décorations qui ne parlent ni à son cœur ni à ses souvenirs ? Quand chaque année ramène à un jour fixe ces quinquets, ces verres de couleurs et cet amas de planches qui ont servi à célébrer l'éphémère triomphe de tous les régimes, il regarde tout cela d^un air railleur, et, voyant que rien n^est changé dans les pompes officielles, il arrive tout naturellement à conclure que rieu n^est changé non plus dans la politfque. Si le peuple devient jamais sceptique, ô gouvernants ! prenezvous-en un peu à vos directeurs des beaux-arts.

Undisciple distingué de M. Joseph de Maistre, M. Donoso Certes, a dit, du haut, de la tribune espagnole, danaun discours resté célèbre, que l'appétit des jouissances allait précipiter la France ^ers sa ruine. Nous en demandons bien pardon à Til- Instre orateur -, mais rien, à notre avis, ne prouve mieux le désir <le vivre et de vivre longtemps, de la part d'un peuple, qoe la pratique bien entendue du plaisir ; il n'y a que les nations bien portantes et sûres de leur avenir qui, les affaires sérieuses ternainées, se livrent sans arrière-pensée aux distractions permises. Latristesse est le lot fatal des peuples esclaves. Les grands seigneurs russes ne commencent à se dérider que lorsqu'ils ont franchi les frontières de leur pays ; mais la gaieté ûoit rayonner sur le front des hommes libres.

Ce qu'il y a d'étrange^ c'est qu'en dépit de la qualité généra lement inférieure de ses produits Uttéraires, Paris reste toujours l'officine intellectuelle deTËurope. Londres ne vit guère

personne el sans nous soucier de son bagage épislolaire; mais tout nous démontre que Técrivain de Genève est fermement conyaincu, et que bien loin de chercher Téclat il le redoute. Il est demeuré caché malgré les tentatives faites pour le découvrir. Ses opuscules ont été tirés à un si petit nombre d*exemplaires qu'il est a peu près impossible de se les procurer. Nous avons bien devant nous un vrai sectaire, phénomène fort rare dans la presse et parmi les écrivains — Je parle surtout des plus violents — mais plus commun qu*on ne serait tenté de le supposer dans un certain monde. Je ne voudrais pas jurer que Tauteur des lettres ait toujours été ce qu*il est aujourd'hui, une sorte de moine diplomate du seizième siècle. Pour être si absolu dans la défense dUdées que le vent de trois révolutions a balayées comme une poussière, il faut avoir éprouvé bien dea mécomptes et n^ètre content ni des autres ni de soi. Si le nom de l'écrivain genevois nous était révélé, peut-être trouveraiton sous Tabsolutiste l'ancien libéral désappointé, et, qui, sait, même l'ancien carbonaro ? Quand je rencontre sur ma route un homme foncièrement impie et qui fait étalage de son impiété, je me dis tout de suite que cet homme doit être un prêtre qui a jeté aux orties sa soutane ; ainsi pensé-je de tous ces crânes d'absolutisme, qui sont pour la plupart des défroqués de la grande église libérale.

Je trouve dans o&a Lettres la phrase suivante : « Juillet 1830 < a été un désastre ; février 1848 une réparation. > Si partant de cette phrase vous voulez suivre jusqu'au bout la pensée de Fauteur, vous verrez en quoi février a été une réparation et non un désastre ; il vous expliquera comment la grandeur même de la catastrophe ayant tiré de leur léthargie les rois qui sommeillaient sur le bord de Tabime du constUuiionalisme, le temps n'est pas éloigné où le canon et les baïonnettes de Tétranger guériront radicalement la France de la maladie libérale dont elle souffre depuis soixante ans. Alors je me demande pourquoi on prend tant de peine à défendre des principes el

ST BiCITS LmiRAlRtS. 85

à exalter des idées, quand oo a dans l'arsenal de sa dialectique uo argument aussi concluant que le canon !

A mon ayis, février a été une réparation en ce sens qu'il a déblayé la situation. Juillet était, à quelque point de vue qu'on l'examine ou qu'on le juge, un établissement hybride qui tenait de la république et de la monarchie, sans être ni la mo- Darchie ni la république. Nous n'avons plus aujourd'hui que deux principes bien distincts. Dieu seul sait dans ses vues impénétrables quelles destinées sont réservées à la France; mais oe qu'on peut affirmer dès aujourd'hui, c'est qu'il ne permettra pas que les peuples aient souffert pendant plus d*un demi-siède en pure perte. Usez vos ongles à gratter cette date formidable de 1789, vous ne l'effacerez jamais de l'histoire du monde. Elle a été tracée en caractères indélébiles de la main des martyrs avec le sang des bourreaux et des victimes, et quand dix générations se seront succédé, elle flamboiera encore dans la nnii du passé sur le gigantesque holocauste de la liberté moderne.

Toutes les opinions sont respectables ! G^est là une phrase toute faite qui circule dans les conversations comme une menue monnaie. Je ne suis pas très-convaincu cependant que je doive un grand respect à Topinion d'un écrivain qui appelle au secours de ses doctrines les canons étrangers. Mais on conviendra avec moi qu'une cause est bien malade quand elle n'a pour défenseurs que des gens qui mettent l'iigure à la place de la discussion et qui deviennent épileptiques quand ils rencontrent sous leur plume le nom d'un adversaire.

L'auteur des Leêtres de BeausécaU, qui se donne pour un homme d'État, et qui sait en effet beaucoup de choses quoiqu'il exprime souvent sa pensée dans un patois assez rocailleux, traite, comme je le disais tout à l'heure, les célébrités contemporaines du haut en bas. A ses yeux, le meilleur de nos grands hommes ne vaut pas grand'chose, et M. Berryer D^est guère plus épargné que M. de Chateaubriand. Béranger

86 CRITIQVB8

qui se tient coi dans un des faubourgs de Paris depuis viiigt ans, ne se doute pas de Thonneur qu'on lui fait à Génère et dans les chancelleries : « Béranger illustre 1 dit le courageux anonyme, c'est une honte que Tinfluenoe exercée par ce triste ménétrier, qui pendant des années, trompette, on plutôt, passezmoi le mot, fifre ou mirliton à la suite de tous les sots préjugés et mauvais instincts populaires, a versé sa bave sur tout ce qu'il importe que les hommes respectent. Pendant des années, le chantre des niaiseries libérales et des grisettes,duchau- Tinisme, cet alliage absurde et mauvais, cette excroissance, cette loupe du patriotisme, le Tyrtée de la croisade anti-monarchique, s'en est allé accaparant les échos de Paris, de la province et un peu de l'Europe^ les polluant de ses flonflons, tour à tour, sinon à la fois, bonapartistes, républicains, graveleux, impies, toujours contempteurs cyniques de toute auto* rite. 11 a rempli de ses refrains la bouche des commis voya» geurs, des courtisanes, du boutiquier, du viveur, de l'artiste, du littérateur, du philosophe, du soldat ; disons mieux> des hommes, hélas, et des femmes de toutes les classes, même de celles les plus naturellement^ vouées à la conservation sociale. Quelques-uns ont eu la pudeur de s'excuser de leur indulgence sur la perfection d'ailleurs fort exagérée de la poésie^ etc., etc. »

Toute cette citation me prouve que Tauteur des LMrei de Éeautéant a lui-même chantonné les refrains maudits du célèbre poète; pour éreiwter un écrivain avec ce parti prisde rage, il faut le connaître beaucoup. Je pourrais reproduire encore quelques, portraits baveux, celui de M. de Lamartine, celui de M. Lamennais, celui de ChAteaubriand ; mais le précédent suffit pour donner une idée de la modération de cet aimable modéré ; d'ailleurs tout le monde n'est pas assez haut placé dans l'estime publique pour rester indifférent à la reproduction d'une satire quelque injuste qu'elle soit d'ailleurs. Béranger qui habite ks hauteurs sereines de Timmortalité ne fera que sourire de cette

BT HÉOTS LiniRAiBn. 87

diatrfte oltra^nséniste. Un autre, s'appelât-il Lamartine, pour« rait se croire éclaboussé.

On me dit que les Lutres en question ont été adressées à toas les gouvernements, à toutes les chancelleries, et qu'elles ont été accueillies ayec une bieuTeillance marquée par Taris* toeralie européenne. Celte dernière assertion est éTidemment fausse de tous points. Il n'y a point en Russie de boyard de la vieille roche qui ne soit beaucoup plus libéral, beaucoup plus bomme, pour tout dire, que Tauteur anonyme des Lettres de BemuéarU.

xxn

Voilà un titre qui promet, les Gaietés champêtres ! Trouvezmoi, s'il vous plaît, quelque chose de plus odorant, de plus frais, déplus printanier. Cela n'exhale-t-il pas tout de suite un parfum de mousse, de galanterie, de chèvrefeuille, de jeunes amours et de cityse en pleine floraison? cela ne vous montret-il pas dans le lointain des levers de soleil et des soleils couchants, les ruisseaux du Lignon, les bergers d'Àrcadie, les marquises en paniers, les rubans, la gaze, les chiffons, les dentelles, les agneaux qui dorment et le loup qui veille ; un loup en manchettes de malines et en frac de satin, des agneaux bien blancs, bien coquets, en belle robe de soie, avec des mouches sur la joue, une rose sur le sein, et la bouche en cœur. Ah I Virgile! mon maître ! ah ! Walteau^ mon ami ! ah ! Boucher, mon garçon ! comme vous allez vous promener de long en large et de large en long dans cet élégant parterre de la fantaisie littéraire orné, arrangé, cultivé et ratissé par ce jardinier du beau langage qui est sans cesse à la recherche du dabliableu du style, comme s*il ne l'avait pas trouvé depuis plus de vingt ans déjà. La semaine prochaine, il s'évertuera à découTrir la mandragore, la fleur qui chante; que voulez-vous?

ce brave homme a une passion qui s'est changée en fotie. Il esl amoureux d'une belle princesse qui nous tient rigueur à touSf et qui, cependant, s'est donnée à lui dès le premier jour ; je veux parler de son altesse nationale la langue française. Aujourd'hui que le style laisse aux buissons du journal, aux épines de la brochure, aux chardons du discours politique toutes ses grâces, toutes ses délicatesses, toutes ses élégances, lui, l'amant de la forme, du son^ de la couleur et de l'ornement, il a souci plus que jamais des phrases bien nées et des périodes aristocratiques; cet Athénien des meilleurs* jours tient de Sparte par un côté : il immolerait sans pitié toute pensée mal venue ou contrefaite, sans même songer à renvoyer au plus prochain établissement orthopédique. — Tu n'es pas née viable, donc je te tue. C'est sa manière, à ce croquemitaine délicat! N'oublions pas non plus de constater en passant, qu'il ne se lance pas comme tant d'autres à la piste de la circonstance, àla suite de l'actualité, il croit à la langue immortelle, le reste lui importe peu. La révolution éclate, les trônes tombent, l'atmosphère est chargée d'un nuage de poudre, et pendant que ceux-ci courent aux clubs, il envoie à ceux-là une charmante histoire écrite à loisir, l'histoire de madame de Mondoville, cette demireligieuse du siècle de Louis XIV qui eut la gloire de tenir un instant le grand roi en échec. Aujourd'hui que 1852 se dresse à l'horizon comme un point noir, voici que Jules Janin nous invite à une partie de campagne, et quelle campagne! comme il dirait lui-même, la campagne peignée, attifée, décolletée et galante du dix-huitième siècle ; la campagne au soleil, mais aussi aux flambeaux, la campagne aux claii'S ruisseaux d'eau dormante et de vin de Champagne éclatant. Va donc pour la campagne de Jules Janin et de S. M. Louis XV! vivent la nature bleue et les paysages roses ! Puisque c'est Janin qui noas convie à souper, soyons sûrs qu'il nous traitera comme Lucullus traitait le grand Pompée au milieu des splendeurs de la salle d'Apollon.

Mais avant de tous faire asseoir à ce banquet où sont étalées toutes les succulences littéraires, les mets les plus délicats de Tespril et de la belle humeur, ne me permettrez-vous pas de TOUS demander si vous n'êtes pas émenreillés de Tinépuisable fécondité de ce conteur ? Depuis vingt ans bientôt il jette à pleines mains, tous les lundis, les roses et les pierres précieuses, et plus il se dépouille, plus il est riche. De sa plume les pages s'envolent comme les feuilles des arbres secoués par un ▼ent d'orage, il n*aqu*à frapper son front comme Moïse frappait le rocher, et une fontaine jaillit. Voulez-Tons du vin et dn plus rare, et du plus généreux? du Chypre^ de la malvoisie ou du faleme du consulat de Plancus? Combien se sont épui* ses à le suivre, ce gai coureur de papillons, dans le sentier où il marche par tous les temps de soleil ou de pluie, frappant le sol de son jarret d'acier ? Il y a déjà plus de dix ans, j'en^ndais dire autour de moi : « Laissez-le aller encore quelque temps et il ne tardera pas à succomber à la fatigue ; » et Janin plus jeune, plus alerte, plus gaillard, répondait à ces prédictions charitables par une nouvelle gambade sur la coudrettede sa fontaisie. Et avec cela, pas de redites, pas de demandes de crédit, pas de finesses éventées ; toujours l'esprit de ce matin, toujours de l'argent comptant, en veux-tu ? en voilà ? — Je n*ai jamais connu le mal de tête, me disait-il un jour. Je le erois bien, le moyen de laire tout ce qu'il fait et comme il le fait, s'il avait seulement par mois deux ou trois migraines !

Le i^ mai de cette présente année, Jules Janin était à Londres comme tout le monde ; ce jour-là on inaugurait la fête de toutes les nations, et la reine en personne ouvrait, au bruit des canons de la Serpentine^ le grand bazar industriel. Au retour de la cérémonie, Janin tire sa montre et se dit ; 11 est deux heures, le courrier part à six heures, j'ai donc le temps d'envoyer dix-huit colonnes au Journal des débati. Et à six heures moins cinq minutes, au moment où j'arrivais chez Janin, je le trouvai resplendissant, les dix-huit colonnes venaient d'être

90 GRIT1QUB8

précipitées dans la bouche de bronze de Tralalgar Square. Voilà donc Janin bien heureux et s'apprètant à aller diner. Tout à coup, toc« toc, à la porte. — Qui est là? — Monsieur, dit un jeune homme en se présentant timidement, je Tiens chercher les dix-huit colonnes que tous ayez promises hier à notre journal. — J'ai promis dix-^uit colonnes à votre journal?— Oui, monsieur, et nous attendons, les compositeurs sont sans copie. «- Si j*ai promis, je dois payer. Il est écrit U^ haut, me dit-il en se tournant vers moi, que je ne dînerai aujourd'hui qu'à neuf heures; et là-dessus, Janin, dont les doigts étaient làtigués, se met à dicter au jeune homme dix-huit autres colonnes sur le même sujet ; total, trente-six colonnes en équili* bre sur une tète d'épingle. Je lus le surlendemain cette double improvisation, et je fus bien forcé de reconnaître que c'était là de la très-remarquable littérature. Après un pareil tour de force, limons nos phrases comme nous pouvons, mes frères et mes confrères, et inclinons-nous sans trop de mauvaise grâce devant ce Benvenuto du style qui pétrit et façonneen se jouant la terre glaise de sa pensée.

11 est temps, je présume, d'arriver au livre qui nous occupe et d'introduire le lecteur dans le jardin souriant des GaieUs champêtres. Commençons donc, et puisque nous parlons d'un docte et charmant esprit qui sait mêler le myrte du dix-huitième siècle au laurier de Virgile, chantons, ô ma flûte! desdiants dignes du mont Ménale.

iBdpe, KcNialiot neeqm, nea Ubit, ▼enoi.

Et tout d'abord, il est question d'une belle jeune fille biea portante et cambrée comme une Andalouse. Cette jeune fille, le rêve, l'amour et le désespoir des poètes et des conteurs, elle s'appelle Louison chez Janin, comme elle se nomme Manon chez l'abbé Prévost d*Exiles, et Bemerette chez Alfred de Musset. Louison, Manon, Bemerette, trilogie charmante, trois rei«

BT BÉGIT8 LITTftRAIBU. 91

nés des cœurs, trois sœars qui se ressemblent par la beauté et ne dîfiirent que par les ajustements de la toilette et les atours. La Manon de Janin n'a pour le quart d'heure qu'une petite robe bien simple comme il conyient à une honnête âUe qui passe ses jours et ses nuits en pleine rue Saint-Denis dans le comptoir de la Bakmœ éTor ; mais Tienne un amoureux, et vous verrez quels falbalas Janin taillera à sa Louison dans la pour* pre et le brocart de son style. Il ne regardera pas à Tétoffe, l'enchanteur ; pourvu que Louison soit court yètue par en haut et par en bas, elle pourra changer de robe trois fois par jour comme une archiduchesse d'Allemagne. Et justement, Toici Tamoureux qui arriTe, M. Eugène, le fils de madame sa mère, un beau garçon de la race d'Agar, noble comme le roi d'Espagne, et présentement troisième clerc chez maître Brouillon de Jeux, procureur au parlement. Eugène a yu Louison, Louison a yu Eugène» et yoilà deux cœurs incendiés. Eugène abandonne Tétude et le Digeste, et va prendre des leçons de bel air auGours-la-Reine. Cédons la parole à Janin, il ya vous dire ce qu'était le Gours-la-Heine en ce temps-là :

« Le Gours-la-Reine était alors le rendez-vous de toutes les élégances, de toutes les vanités, de tous les scandales de la Cité, reine des villes ; qui n'avait pas affronté le feu ardent de ces moqueries armées de toutes pièces, était compté tout au pins comme un étranger sans état et sans nom, et ne valait pas l*honneur d*un regard. Certes, comparé à tant de vices et à tant de passions qui y ont tenu leurs assises, leurs états généraux et leurs grands jours, le Cours-la-Reine est un bien petit espace, et pourtant, jamais les trois déesses ne furent plus empressées à l'arbre où se tenait le berger phrygien, que notre ville aventureuse dans ce champ clos de ses victoires et de ses défaites. Sous les arbres resplendissants d'un clair soleil, au murmure de Tonde enchantée et d'un parterre de jeunes gens et de femmes à la mode, yenaient se promener, rougissantes et bien-heureuses d'être si hardies, la mariée du matin et la

fiancée de la veille. Au retour de la guerre^ le jeune capitaine y venait montrer son nouveau ruban et sa nouvelle épée ; un plus galant et plus heureux, se pavanait de sa maîtresse nouvelle en nouvelles parures. Qui était nouveau venu à la ville et nouveau venu à la cour, qui avait fait un conte applaudi oa une tragédie sifflée, qui venait d'obtenir un évèché ou une magistrature. — Le cardinal en sa pourpre naissante, le philoso* phe au sortir de la Bastille glorieuse, Thomme acquitté d*un« accusation capitale, le mari que sa femme enlevée a désigné aux médisances de cette foule superbe, l'abandonnée en ses douleurs,.la coquette en ses conquêtes traînant après sol vingt esclaves de parade afin de grossir l'équipage de sa beauté; le grand seigneur qui salue à peine ses créanciers, fiers de ce luxe qu*ils payent et de cet homme qui les nargue, toutes les gloires et toutes les défaites de cette société, sans souci et sans vergogne, passaient et repassaient par cette chaussée onverle aux vertus, aux hontes, aux ridicules, aux vanités.

« Dans cette avenue où tout passe, où tout change, où le vainqueur de la veille est à peine un homme le lendemain, on s'envie, on se hait, on s'admire, on se salue, on se montre au doigt, on s'accable de respect, de médisances, d'adorations, de calomnies, de louanges, de mépris. Là se heurtent dans une confusion insensée et bruyante, le poète et le financier, la duchesse et la fille, le philosophe et le libertin, ceux qni régnent et ceux qui servent, celui qui obéit et celai qui commande ; le duc et pair dominé par sa danseuse, le noble obéissant à sa servante, le génie tenu en laisse par le bel esprit! C'était vraiment le pandœmonium de toutes nos folies et de toutes nos misères, cette brillante avenue qui reliait Paris à Versailles, et les passions de la ville aux intrigues de la cour.

« Ils allaient, elles venaient en grande pompe, en grand costume, en robes voyantes, en habits d'or, et chacun dans l'équipage non pas de sa fortune et de sa naissance, mais de son luxe et de sa folie. On voyait passer l'ambassadeur des na-

ST RÉCITS UTTÉRAIRES. 93

lions dans une diligente peinte de camaïeu d'an rouge éclatant; on lorgnait dans sa berline dorée à Tantique la soubrette de la comédie italienne ; Célimène était en carrosse, le fermier général en berlingot, la dévote en yis-à-vis, la camargo en ▼oilore-coupé, le prince du sang vêtu en poUsson allait en demi-fortune à la poursuite de ses bonnes fortunes ; pendant que la favorite de la veille étale ses grâces déjà fardées dans une calèche doublée d*un velours nacarat, traînée à six cbevanx soupe au lait, les chevaux nattés de bleu, et les cordages de la noéme couleur, les harnais et la voiture et la roue étincelante et silencieuse sont rehaus^s d'une moulure d'or rembruni ; les panneaux (digne écusson de ces seize quartiers... de ces seize printemps) étalaient, armes parlantes, encadrées dans le manteau de la pairie héréditaire, les plus heureuses métamorphoses d'Ovide en leur petit déshabillé ! Beaudoin avait peint ces ftenneaux. Martin les avait vernis. »

Je suis vraiment bien fâché de ne pouvoir vous citer tout au long ce cours d'histoire du Gours-la-Reine, il n*y aque Janin pour ressusciter tous ces fantômes roses, tous ces spectres adorables d^une société qui n'est plus. Gomme il a dépeint le Cours* la-Reine, il dépeindra tout le reste, avec la même verve, la même fidélité et le même bonheur; il s'est fait le chantre et le critique, Ovide et Juvénal tout à la fois, de ce siècle charmant et affreux, aimable et repoussant, riant par ici, gémissant par là, si commode pour les rois, si pesant pour les peuples.

Ver niud ent, ver msgnus agebat

Orbii, et hibeniif parœtwot flatibui Euri.

Oui, le printemps éternel... une éternité de quelques jours encore... et comme bientôt les aquilons furieux^ Timplacable Eurus, allaient renverser la bergerie et disperser le troupeau Toué au couteau du boucher !

Donc, pendant que je m'oublie à vous parler latin à propos de la An du monde, notre gentilhomme, le troisième clerc dont

rédacation s'est faite en un clin d'œilet en deux tours de promenade, reyient à la Balance éTor^ se présente bravement, comme tous Tavez deviné^ devant sa voisine, et sans détours, sans périphrases, en deux mots comme en cent, lui dit qu*il est amoureux. Ouf 1 le grand mot est lâché, Eugène a dût comme César, il a passé le gué au gai. Mais Louison : Yoilà bien du nouveau, dit-elle» comme si je ne le savais pas depuis huit grands jours. Et aussitôt nos deux amants conviennent d'aller se promener le lendemain de grand matin dans le bois de Vincennes, tous le Jong du bois joli; ils le font comme ils ledisent, les brigands 1 et M. Eugène de jaddSy marquis à'autnfoU et madame Louisette-Louison<i'ati;ourd'Atii, reine de demain^ vont si bien tout droit devant eux là-bas ! là-bas ! que le soir de ce même jour, après avoir foulé mille petits sentiers, après avoir cueilli tontes les fleurs du chemin, après avoir été admirés et applaudis par les plus nobles marquis et les plus jeunes duchesses, ils arrivent chez leur ami, très-haut et très-puissant seigneur Hubert Laumon, concierge du château de Fontenay, et c'est alors, mesdames et messieurs, que nous péné* trous de plain-pied dans le grand et le petit Trianon des GaUUs ehampétres.

A cet endroit de mon compte rendu, je crois entendre l'auteur qui me crie: Hé ! mon jeune ami, que diable faites-vous? Je prends la peine d*embeliir mon histoire, de la revêtir des plus beaux atours du langage, de Tomer des plus (Irais rubans et des plus riches dentelles de la poésie française ; ce n'est pas assez pour moi de tous les festons et de tous les astragales de Scudéry ; je cisèle chaque mot, j'enchâsse chaque épithète comme un rubis, une émeraude ou un saphir, et vous avez, vous, la prétention de raconter en vingt lignes les quatre cenu pages de mon premier volume ! J*ai enfanté un éUre vivant, palpitant et triomphant, et vous l'escamotez, monsieur le critique, pour mettre à la place un squelette? » •— Vous avez mille fois raison, mon maître, et si je ne veux pasme brouiller

R Riens LtniRAiREs. 95

avec Totre seigneurie, je crois qne je ferai bien de renvoyer le lecteur tout droit à votre livre. Je m^étais offert comme cicérone, mais on saura bien suivre sans moi le chemin de ce beau jardin des Hespérides tout étincelant de pommes d^or et sans dragon à la porte. Et puis, d'ailleurs, à quoi bon charbonner le profil de la belle Denise, cette rivale rustique de la parisienne Louîson ; la silhouette d*Hubert, ce brave Nemrod ! A quoi bon dire au public : Il y a ici un portrait très-ressemblant et trèslargement dessiné du roi Louis XV ? A droite est la petite maison, pins loin la galerie où brillent dans leurs cadres festonnés ces beaux gentilshommes et ces grandes dames qui, voyant venir la fin du monde, se couronnaient de péchés galants et brûlaient, les fous et les prodigues ! la chandelle par les deux bouta! Est-ce quMl n'est pas plus simple d^ouvrir à deux battants les portes du Musée et de dire aux gens de goût: Donnezvous la peine d'entrer et admirez à votre loisir les tableaux de rartiste î

Sans aucun doute, c'est là ce qu'il y a de mieux à faire, Permett»-moi donc de ne pas achever l'histoire de ce bandit d'Eugène et de cette adorable Loui$on-Louisette,qui aunait si bien les étofies avant-hier au soir et qui aujourd'hui

Noo, noo, Toni n'ètet plu LooîMtte, Non, noo, ne portas plus œ nom.

Pourtant un mot encore avant de prendre congé de madame la marquise Louison. N'allez pas vous mettre à dévorer les Gaietés champêtres tout d'une bouchée comme vous feriez d'un roman de Paul Féval. Les gloutons seraient mal venus, le style de Janin veut des gourmets et des plus fins. Prenez votre temps et dégustez moi à loisir, les pieds sur les chenets devant l'âirequi pétille, cette généreuse liqueur littéraire; que si par hasard le lecteur aimait les incidents, les casse-cous romanesques, que sais-je ? les enchevètements et autres entripailiements dramatiques, toutes choses qui charmaient dans l'ancien

96 CRITIQDKS

temps de la suite au prochain numéro, que s'il lui fallail absolument le Morock et le Ghourineur de M. Eugène Sue, ou seulement quatre gaillards bien découplés comme les héros de M. Alexandre Dumas, qui mettent toute une armée en capilotade et font le tour du monde en vingt-quaure heures^ que ce lecteur glouton laisse aller en paix, et Louison, et Denise^ et Eugène, et maître Brouillon de Joux. M. Janin a une façoa plus simple de procéder ; il voyage à petites journées, en prend à son aise et aussi à l'aise du lecteur, se couche quand il se sent fatigué sous le hêtre de Tityre, chante arec les oiseaux, cause avec les fleurs, et va où le vent le pousse, pourvu que ce ne soit pas vers la grande route, mais dans uo sentier odorant, touffu, coupé de ruisseaux jaseurs et à peine frayé. Trahit sua quemque voluptas. Jules Jauin appartient à cette famille d'écrivains qui ont fait de lalanguef^ançaisela plus claire, la plus sonore et la plus élégante des langues modernes. Un grand honneur pour lui et une grande joie pour nous, aujourd'hui surtout que le patois du Moniteur a fait invasion sur le territoire de la sérénissime république des lettres. Pour tout dire, Jules Janin est un homme de qualité par excellence. 11 a au plus haut point le respect du public, et ce n'est pas ce mai^ quis de la rhétorique savante et élégante qui consentirait jamais à se présenter en manches de chemises ou en gilet de flanelle, devant notre seigneur et maître à tous, grands ou petits, célèbres ou inconnus. Malgré sa fécondité prodigieuse, les œuvres de Jules Janin n'atteindront jamais le chiffre de cent volumes, un chiffre fort ordinaire pour le temps présent; les Gaietés Champêtres njOMiées à ses livres précédents et à son œuvre hebdomodaire ; le mèneront tout simplement à TAca* demie, et comme le donnait spirituellement à entendre, il y a quelques jours, un jeune écrivain yraiment distingué, peutêtre un peu plus loin.

n RÂCITS LITTÈBAIRBS. 97

L'Allemand Jean-Paul Richter affirme qu'il en est de Tamonr comme des pommes de terre, qu'il y a dix-huit manières de l'accommoder. N'en pourrait-on pas dire autant, et avec plus de raisoD peut-être, des relations de voyage? Par ce temps de locomotion uniyerselle, tout le monde est par voies et par ehemins, mais chacun examine les objets à son point de vue personnel. Les variétés de l'espèce voyageuse sont incalculables comme les caractères. Nous avons d'abord les voyageurs qui ne voyagent pas ; touristes officiels défrayés par les fonds perdus d'un ministère ; ces geos-là ne peuvent se résigner à sortir delà circonscription du budget. Us secouent la poussière des bouquins, courent du livre de celui-ci au livre de celui-là et émargent chaque mois religieusement. Les travaux ne sont pas toujours utiles, mais ils sont amusants comme un dictionnaire géographique. La Bohême est bornée au twrd par la 5iié- He, à l'est par la Moravie, etc., ne leur en demandez pas davantage. Puis vient le voyageur enthousiaste: celui qui ôte son chapeau à tous les monuments célèbres, et se pâme devant tous les sites signalés par le Portfolio. J'ai vu le RMn^ un géant ! Je me suis recuilli devant le tombeau de Charkmagne, Charlemagntyquel nom ! Le voyage de cet homme est une suite non interrompue de points d'exclamation ; passons vite. Voici le Yoyageur intime qui parle de lui à propos de la cathédrale de Cologne ; le voyageur fashionable qui regarde le mont Blanc à travers son lorgnon ; le voyageur frustre qui voit le pays qu'il décrit tel qu'il était il y a trois cents ans, et le voyageur humanitaire qui s'obstine à le voir comme il sera dans trois siècles. J'en passe, et des moins gais. Aujourd'hui que la nouvelle loi sur la presse expulsant

iriolemment la Huéralure du domaiDe des incideats puremeai romanesques, celle-ci a pris le parti de chausser des bottes de sept lieues et d'aller à la découyerte de ses inspirations sur les grands chemins, il n'est peut-être pas inutile d'examiner quelles doivent être les qualités particulières d'un écriyain qui voyage pour le public. Beaucoup de gens, qui ont publié un roman ou fait insérer trois articles dans un journal, sont fermement convaincus qu'ils n'ont plus qu'à se munir d'un sac de nuit et d'un passe-port pour l'extérieur. Mais alors comment se fait-il que tel littérateur de talent ait échoué dans ses descriptions sur l'Espagne et l'Italie? Pourquoi M. Victor Hugo a-t-il si mal vu l'Allemagne ? C'est que l'action de voyager, c'est-à-dire de voir, de comparer et de juger, est un art et an art qui ne s'apprend pas. Il ne suffit même pas d'être obserfateur» il faut encore que Tobservalion ne s'émiette pas aux détails ; voir vite et juste telle est la première qualité d'un voyageur. Uoe bonhomie native et une sorte de bienveillance cosmopolite sont Clément nécessaires à celui qui entreprend d'aller étudier les mœurs et les lois d'un peuple étranger ; il doit secouer à la frontière ses préjugés nationaux avec la poudre de sa cbaus* sure, et il lui importe de savoir oublier dans une certaine mesure, pour n'être pas injuste, mavs de savoir aussi se souTenir, pour comparer ce qu'il voit avec ce qu'il a vu. Talent difficile, sorte de tact qui se donne et ne s'acquiert pas, de même qu*lt se sent mieux qu'il ne s'explique. Le voyageur qui sait voir et entendre, qui sait juger et comparer est bien près, pour pea qu'il ait en outre quelque humour et quelque fantaisie, d'être un littérateur de premier ordre, vir bonus. La Grèce antique n'accordait-elle pas le titre de sages à ceux de ses enfants qui avaient visité, pour s'instruire et instruire leurs oonciloyene, les contrées barbares I

S'il est un écrivain qui possède les qualités essentielles du voyageur, c'est l'auteur du Voyage en Orient. Nature fine, observatrice et bienveillante, dépourvue de préjugés et pour ainsi

ET RÉ€1T9 LirrftEAIBES. 99

dire sans préférences^ M. Gérard de Nerva) s'est scnli attiré ters ce pays da soleil qui sollicite les imaginatioDS poétiques et leur montre dans le lointain le mirage de son passé merYeilkox. n est parti dans les meilleures conditions pour iSsire un bon livre* c'est-à-dire sans parti pris et pour ainsi dire sans arrière-pensée de publication. H a vu pour lui-même avant de songer à voir pour les autres; il a respiré tous les parfums, admiré tous les spectacles, observé toutes les scènes originales, sans se préoccuper de son seigneur et maître le public. Quand il aafiTaire à un écrivain de goût, à un esprit d'élite, le public gagne toujours à ce qu'on ne se préoccupe pas trop de sa redoutable majesté. Voilà donc notre voyageur sur la grande route» allant un peu au hasard, cueillant toutes les fleurs, courant après tous les papillons et prenant pour se rendre en Orient le chemin qu'il prenait naguère pour aller au collège. Ne eroyez pas qu'il ira s'embarquer majestueusement à Marseille, sur un navire pavoisé, comme M. de Lamartine. Toute voie mène à Rome, et M. Gérard de Nerval commence par tourner le dos à Constantlnople. Il voyage à petites journées, et inaugure cette longue pérégrination en prenant une place sur l'impériale de la diligence du Plat-d'Ëtain. « Me voici donc parvenu à Genève, écrit-il à un ami, par quels chemins, hélas ! et par quelles voitures ! Mais en vérité qu'aurais-je à tMcrire si je faisais route, comme tout le monde, dans une bonne chaise de poste ou dans un bon coupé, enveloppé de cache-nez, de paletots et de manteaux, avec une chancelière et un rond sous moi? J'aime à dépendre un peu du hasard; Tezactilude numérotée des stations des chemins de fer, la précision des bateaux à vapeur, arrivante heure et à jour fixes, ne réjouissent guère ni un poète, ni un peintre, ni même un simple archéologue, ou collectionneur comme je le suis. »

De la Suisse française, de cette petite France mystique et rêveuse, qui nous a donné toute une littérature à part, il dit un mot en passant, et d'un pas allègre il se dirige vers TA-

thènes germanique, vers Munich, cette ville toute neuve bâtie à l'instar de Paris^ par un Amphion couronné. Bientôt il est dans la capitale de l'Autriche. Ici trente pages pleines de fraîcheur et de jeunesse, un récit aussi fin et plus vraiment sentimental que le voyage de Sterne, un poëme qui s'appelle les Amours de Vienne, Mais j'ai hâte de franchir TAdriatique et FArchipel. M. Gérard de Nerval, cet amant passionné de la Grèce, est en face de la Grèce , plus heureux que Winkelman qui la rêva toute sa vie , plus heureux que le moderne Anacréon qui voudrait y mourir, il la voit enfin, lumineuse, sortir des eaux avec le soleil.

« Je l'ai vue, s'écrie-t-il, ma journée a commencé comme un chant d'Homère 1 C'était vraiment l'Aurore aux doigts de rose qui m'ouvrait les portes de TOrient ! Et ne parlons plus des aurores de nos pays, la déesse ne va pas si loin. Ce que nous autres barbares nous appelons Taube ou le point do jour n'est qu'un pâle reflet terni par l'atmosphère impure de nos climats déshérités. Voyez déjà cette ligne ardente, qui s'élargit sur le cercle des eaux, partir des rayons roses épanouis en gerbes, et ravivant l'azur du ciel, qui plus haut reste sombre encore. Ne dirait-on pas que le front d'une déesse et ses bras étendus soulèvent peu à peu le voile des miits élincelantes d'étoiles? Elle vient, elle approche, elle glisse amoureusement sur les flots divins qui ont donné le jouràCythérée... mais quedis-je? devant nous, là*bas, à l'horizon, cette côte vermeille, ces collines empourprées qui semblent des nuages, c'est l'Ile même de Vénus, c'est Tantique Cylhère aux rochers de porphyre, aujourd'hui cette lie s'appelle Gérigo, et appartient aux Anglais. »

Quel réveil après un si [beau rêve ! Du pont du navire le poète cherche encore Cythère dans Gérigo ; il promène ses regards sur ce rivage aujourd'hui désert et jadis couvert de roses et de coquillages. Où sont les bergers et les bergères ? où est la conque de Cypris? où sont les dieux immortels? Hélas ! il

BT RiCiTS LITTAr AIRES. 101

a^aperçoU qu^un gentleman qui tire aux bécasses, et des sol* dais écossais blonds et rêveurs cherchant peut-être à Thorizon les brouillards de leur patrie.

Ce qu'il y a de charmant dans ce Voyage en Orient^ et où il TOUS plaira, c'est la spirituelle bonhomie du conteur jointe à des connaissances étendues et Téternelle fraîcheur du récit. A propos de la Grèce moderne, il pénétrera dans les arcanes de la Grèce antique, mais sans pédantisme, sans efforts, et en revenant toujours par des détours ingénieux à son point de départ. Préparé à tout, heureux de tout ce qu'il voit, il s'é* menFeille facilement et ne s'étonne de rien. Un autre se lamenterait et accuserait le ciel et les hommes en voyant si lemes et si tristes ces îles de TArchipel et de la mer Ionienne, jadis le séjour préféré des déesses et des dieux ; lui, aime mieux par respect pour d'immortels souvenirs se faire une douce illusion et revêtir comme d'une pourpre ces contrées dégénérées, du splendide manteau de la muse homérique. Ainsi TOUS le verrez toujours bienveillant sans cesser d'être vrai. A Syra, il voit passer un jeune garçon portant sur Tépaule le corps difforme d'un chevreau noir : c'est une outre ruisselante et velue. Le jeune Grec lui offre gracieusement de délier une des pattes de sa bête, afin de remplir sa coupe d'un vin de Samos emmiellé. Leyoyageur accepte. Hélas I le nectar écumant sent affreusement le cuir et la colophane ; mais par respect pour le sol de l'antique Scyros, que foulèrent les pieds d'Achille enfant, M. Gérard de Nerval avale sans grimace et sans rien rejeter. Au moment où il va se plaindre, il se souvient que le vin qu'il vient de boire est le même qui se buvait aux noces de Pelée. La plainte expire sur les lèvres de l'amant des muses, et le voyageur remercie les dieux qui lui ont fait l'estomac d'un Lapilhe sur les jambes d'un Centaure.

Je ne sais rien de plus frais, de plus jeune, de plus malinal

que la description des Cyclades. Le voyageur foule le sol de

i04 CRITIQUES

pour nous surtout qui ne l'avons jamais vue qu'à travers les livres et les traditions, cette terre lointaine nous apparaît toujours immobile comme ses dieux, pensive comme ses sphinx. Les voyageurs qui ont écrit sur ce pays ont eu le tort de céder trop facilement à l'impression première, et de ne voir qu'un vaste sépulcre dans cet antique berceau du monde. De là tant de volumes sur TÉgyple, volumes non dépourvus d'intérêt, mais monotones à force de descriptions et de dissertations sur le même sujet. A côté des pyramides, des obélisques, des momies, des sphinx, des ibis, des ruines, il y a tout un monde qui s'agite ; à côté de la mort, il y a la vie. H. Gérard de Nerval, sans négliger la partie descriptive et historique, s'est surtout attaché à nous montrer TÉgypte vivante. Il nous fait causer avec le fellah, avec le Turc, avec l'Arabe, avec le montagnard syrien venu de Saîde ou de Taroboulous. Il nous promène dans les bazars, dans les palais et jusque dans les harems. Il explique la condition des femmes et leur vie intérieure ; tout cela est entremêlé d'anecdotes, d'aventures, de récils qui servent encore à mieux faire connaître les mœurs de ces peuples bizarres; puis, lorsque Tauteur est contraint par la nécessité du sujet de parler de choses plus connues, de ces cérémonies ou de ces monuments dont la description a été faite tant de fois avant lui, il s'exécute de bonne grâce, mais en ayant soin de tempérer son admiration par quelque petite pointe de gaieté gauloise. A-t*il à rendre compte de la caravane de la Mecque, par exemple, de cette éternelle procession de pèlerins que nous connaissons tous pour l'avoir vue derrière les vitrines de tous les marchands d'estampes? M. Gérard de Nerval, au lieu de dépeindre les trompettes, les cymbales, les tambours et les drapeaux déployés, fera en quelques traits de plume le tableau bien saisi de cette immense cohue de Moghrabins composée des gens de Tunis, de Tripoli, de Maroc et aussi^ comme il le dit, de nos compatriotes d'Alger. Il avouera même que ce qui le préoccupait le plus devant cet immense

spectacle, c'était un vieil air d*opéra comique, la marehe dêi chameauxy et que parmi tous ces Turcs, tous ces Arabes, tous ces Maures, il s'attendait toujours à Yoir paraître le brillant Saint-Phar ; préoccupation d'auteur dramatique qui a lu Voltaire, et qui croît bien que Dieu est Dieu, mais qui n'est pas très-persuadé que Mahomet soit son prophète.

M. Gérard de Nerval e«t très-sobre de descriptions, et je Ten loue ; ce que le public demande aujourd'hui à un voyageur littéraire, c'est moins une relation archéologique et mèoie pittoresque, qu'une peinture de mœurs exacte et bien rendue. Les monuments immortels ne périront pas pour cela dans la mémoire des hommes, et il se trouvera toujours assez de savants inoccupés pour marquer majestueusement, sur le soi, la place où n'était pas l'ancienne Thèbes... On a trop tourmenté les pierres dans ces dernières années, laissons les dormir. lie domum saturcB^ verUt HesperuSy Ue eapeUœ; d'ailleurs, l'antear du Voyage en Orient prouve, en maint endroit de son livre, Qu'une description de vingt lignes vaut autant , et quelquefois mieux, qu'une description de vingt pages ; j'en atteste le passage suivant où il est question de la grande pyramide.

« La vue est fort belle, comme on peut le penser, du haut de cette plate-forme. Le Nil s'étend à l'orient depuis la pointe du Delta jusqu'au delà de Saccarah, où l'on dislingue onze pyramides plus petites que celle de Gizeh. A l'occident, la chaîne des montagnes libyques se développe eu marquant les ondulations d'un horizon poudreux. La forêt de palmiers qui occupe la place de l'ancienne Memphis s'étend du côté du midi comme une ombre verdàtre. Le Caire, adossé à la chaîne aride de Mokatam, élève ses dômes et ses minarets à l'entrée du désert de Syrie. Tout cela est trop connu pour prêter longtemps à la description. Mais en faisant trêve à l'admiration, et en parcourant des yeux les pierres de la plate-forme, on y trouve de quoi compenser les excès de l'enthousiasme. Tous

i 06 CRITIQUES

les Anglais qui ont risqué cette ascension ont naturellement inscrit leurs noms sur les pierres. Les spéculateurs ont ea ridée de donner leur adresse au public, et un marchand de cirage de Piccadilly a même fait graver ayec soin, sur un bloc entier, les mérites de sa découverte garantie par Vimproved patent de London. 11 est inutile de dire qu'on rencontre là le CredeviUe f}oîeury si passé de mode aujourd'hui, la charge de Bouginier, et autres excentricités transplantées par nos artistes Toyageurs comme un contraste à la monotonie des grands son- Tenirs. »

Après avoir vécu en Egypte comme un Égyptien, M. Gè* rard de Nerval va saluer les côtes de la Palestine. Ne craignez pas qu'il soulève, d'une main indiscrète, le voile qui recouvre cette Belle aux Bois dormant de la diplomatie, et qui s'appelle la question des lieux saints. L'auteur du Voyage m Orient a horreur des questions politiques : analyste fin et ingénieux, observateur spirituel, conteur aimable et vrai poète, M. Gérard de Nerval s'occupe toujours de Thomme en signalant les traits saillants du caractère des races. Personne n'a dépeint avec plus de vérité, et dans un style plus brillant, la rude existence de ces montagnards orientaux. Dans toutes ses pérégrinations, aux Cyclades comme au Caire, à Beyrouth comme à Constantinople, ce qui charme et égaie sans cesse ce fils d*un peuple grave, d*un siècle en habit noir, comme il dit, et qui semble porter le deuil des siècles qui Tout précédé, c'est cette foule bigarrée, ce sont ces derniers représentants de la poésie naïve. M. Gérard de Nerval n'est pas seulement le peintre des mœurs orientales, il est aussi le chantre inspiré de cette civilisation musulmane qui tend à s'affaisser de plus en plus et dont chaque jour emporte un lambeau.

KT RÉCITS LITTÊftAlRES. 107

On a publié l'œuvre posthame de Balzac, Mercadet ; non pas le Mercadet arrangé, corrigé et mitigé par un faiseur émérite pour les exigences de la scène, mais le vrai Mercadet, le ifèrcadet Borti tout bouillant du moule de l'inspiration. Les gens qui auraient trouvé fade la représentation de cette nouvelle incaraation de Vautrin^ sont prévenus qu'ils rencontreront dans la brochure authentique, tous les condiments désirables. Gingembre, poivre de Gayenne, cantharides, rien n*a été né^ gligé pour réveiller et émoustiller les tempéraments affaiblis. J'admire la destinée de Balzac, qui poursuivit pendant toute sa vie, sans pouvoir l'atteindre, un succès dramatique, et qui, après sa mort, rencontra deux triomphes pour un dans celle de ses comédies qu*il estimait le moins^ au triple point de vue de l'idée, du style et du théâtre. 0 fortune I voilà de tes coups!

Cette (Buvre, qui date de 1839, est due à la collaboration de Balzac et de Charles Lassailly, un honnête garçon mort depuis dix ans. Lassailly m'a raconté dans le temps tous les efforts qui lui avait fallu fkire pour entrer dans l'idée dramatique de Balzac. Au bout d'un mois de travail, il revint des Jardies essoufflé et maigri. Sa comédie fut présentée au comité du Théàtre^F'rançais et reçue à corrections. Balzac la rejeta dans ses cartons et prit un autre collaborateur pour charpenler une nouvelle pièce. Ce nouveau collaborateur était Edouard OuHiac, mort également depuis quelques années. On dit que la comédie d laquelle a travaillé Ourliac suivra de prè la représentation de la comédie à laquelle a collaboré Lassailly. Je viens de citer les noms de trois écrivains contemporains et jeunes encore (Ourliac aurait trente-sept ans s'il vivait), et ce sont trois morts aujourd'hui. La vie littéraire est un perpéiuel champ de bataille, et sur ce champ-là. comme sur le champ

de bataille militaire, ce sont souvent les plus vaillants qui tombent les premiers.

Le feuilleton dramatique a diversement jugé if^rceuiet. Poor ma part, si j'avais à me prononcer sur cette comédie pleine de verve sans doute, mais d'un réalisme sans art, je dirais qu'une telle œuvre semble avoir été conçue pour rébabiliter les tragédies de M. de Jouy et les comédies de M. Casimir Bonjour. Eu effet, en voyant ces coquins et ces gredins s'emparer de la scène pour y établir leur batterie de cuisine ; en écoutant ces paroles crues, ces jeux de mots effrontés, ces colibets insolents, on se demande si Tart consiste à offrir à quinze cents personnes la Tue d'un daguerréotype, et si le chiffonnier ou l'homme d'affaires de la scène ne doivent pas différer, dans l'ensemble et dans les détails, de l'homme d'afbires du cabinet et du chiffonnier de la rue. On ya jusqu'à regretter ces pièces dont les personnages, mus par le ressort des conventions, n'a- Taient ni sang ni nerfs, ni muscles, mais étaient bouffis d'une sorte d'honnêteté qui les rendait supportables trois actes durant. Les héros en bottes jaunes et en crevés abricot de l'école impériale étaient faux de tous points, mais le Mercadei de Balzac a le défaut d'être trop yrai. Dans l'un et Tautre système dramatique. Fart n'a absolument rien à voir. Transportez le bagne de Toulon sur la scène, il se trouvera un public nombreux pour courir à ce spectacle ; mais quel profit retireresvous de cette exhibition, comme moraliste? Je n'insiste pas sur le côté immoral de ces sortes de représentations, tout le monde le comprend, et si le genre Mercadet faisait école, espérons que le mépris public en ferait bientôt justice.

M. Jules Janin, tout en reconnaissant les éminentes qualités littéraires de Balzac, a écrit à propos de Meroadet quelques réflexions fort justes, qui serviront à faire connaître une des infirmités du grand romancier; M. Jules Janin n'a pas cru que, Balzac mort, il n'avait plus qu'à le louer sans restriction. C'est une nouvelle preuve de goût, aujourd'hui que la

ST BRGITS LUT£B AIRES. iU9

plupart des gens qui ont allaqué Balzac vivani, se plaiscnl à tresser tant de couronnes sur sa tombe.

c Or, savez-Yous, dit M. J. Janin, pourquoi M. de Balzac se plail à retracer sans fin et sans cesse cette image du faiseur, cette forme nouTclle du chercheur de pierre philosopbale et d*în?enteur des nouveaux mondes? 11 aime le faiseur parce quMi aime l'argent! 11 y a de l'argent dans tous les livres de M. de Balzac! C'est son rêve, l'argent; c'est son Apollon, Targenl; c^est sa musc^ Targeul ! Après avoir tourné heureusement autoar des aimables passions el des enchantements divins de la jeunesse passagère, il est revenu à sa folle du logis, à l'argent! It s'enivre de ce bruit d'écus, de ce frôlement de papier de banque, et des cris étouffés du coffre-fort, quand la serrure aux mille plis permet à l'avare de contempler son trésor à la Ineur d'une lampe fétide! Oui, ce romancier si parfaitement habile à nous montrer les grâces, les vapeurs, le charme, les gloires de la vie heureuse; ce merveilleux indicateur des plus imperceptibles mouvements du cœur de l'homme... et de la femme; celte bonne d'enfants à peine sevrés, ce rude instituteur des plus sauvages natures, cette marchande de modes, savante à marier l'une à l'autre la forme et la couleur; ce pédant qui porte la flamme en sa férule; celle vieille porlièrc accroupie, au milieu de l'hiver, sur son gueux rempli de cendres froides, et celte duchesse en son ronron de Versailles, et cette fraîche grisolle aux lilas de Romainville ou dans la ronde harmonieuse du bal de Sceaux ; oui^ cet èlre multiple, ingénieux, odieux, brutal, charmant, la corruption même et l'innocence en personne, aujourd'hui la reine des courtisanes et te lendemain le roi des repris de justice, — un si grand sei« gneur, un si bon bourgeois, un si fameux aventurier, le Christophe Colomb de la rue Soly et le Pizarre du faubourg Saint- Honoré, le sourire el le râle, le squelette et la fleur, Tàme et le corps, la dentelle et la bure, le haillon cl la pourpre, la hoile et le trône, le crochet et le sceptre, le vin généreux des

gais coleaux el Teau-de-vic en feu dans l'ëcuelle des meudiants, le poêle et le soldat, le médecin et le curé, le Napoléon de le Rétif de La Bretonne du conte bien fait, l'Homère en patois el la nature humaine, le La Bruyère et le Piron de ce siècle des infamies, des lâchetés et des élégances exquises, après avoir épuisé le bouquet et la mousse amoureuse du vin d'Aï, s*est enivré d'alcool, et déserteur de ces belles passions, traître à ces belles mœurs, tombé en méfiance de sa valeur personnelle,

Noo ett certa meos qun forma iavUet amorti,

il est devenu tout d'un coup (dans ses livres bien entendu) Thomme le plus passionné pour les biens de lafortune^ dirait La Bruyère, qui se soit jamais rencontré dans aucune littérature ! A ce moment de la précoce décrépitude de M. de Balzac (même dans ses meilleures livres : Eugénie Grandet^ la Vieille Fille^ la Peau de Chagrin, le Père Goriot^ le Grand Homme en province), on n'entend que le son des louis d'or mêlé au bruit des écus ! Dans ces livres, où la couleur fauve domine à chaque page, on voit ruisseler les millions par centaines, et le pocie est le premier à s'enivrer de ce bruit sonore qui l'excite et l'anime autant et plus que le frôlement d'une robe de soie ou le craquement d'un soulier neuf. Ah ! quelle fatigue et quelle misère quand on voit un si bel esprit ne plus s'occuper qu'à arranger, à combiner, à déranger des sacs plus ou moins remplis jusqu'à la gueule, et n'être gai, et n'être heureux, et n'éire soi-même qu'au beau milieu d'un coffre-fort ! L'argent sera le malheur des livres de M. de Balzac, l'argent en est déjà le fléau. »

Tout cela est si bien dit et si vrai, qu'il n'y a pas un mot à y ajouter. Si Balzac étalait en effet dans ses livres celte passion de l'or pour Tor, c'est que Balzac était un romancier double d'un homme d'affaires; seulement l'homme d'affaires

ET b6CITS LITTÉRAIRB8. 111

n'a jamais eu le moindre succès; loules ses ingénieuses spéculations ont râlé. Je demande la permission de raconter une petite anecdote, qui montrera que ce grand esprit était toujours, el sans cesse, poursuivi, obsédé et dominé par la pensée d^afiaires.

A l'époque où Balzac demeurait dans la rue de Chaillot, il y a de cela quinze ou seize ans, trois jeunes gens dont deux sont aujourd'hui célèbres dans les lettres, allèrent le voir dans la soirée. Balzac avait quelquefois des caprices de femme de trente ans. Ce jour-là, il avait eu la fantaisie de faire orner son salon d*Dn meuble de satin blanc. Un immense lustre en style pompadour pendait au plafond. Le grand homme fit admirer à ses visiteurs ce boudoir coquet et d*un goût un peu extravagant, en leur recommandant bien de ne pas trop s'asseoir sur les fanlenils et les sofas. — Mais, dit un des trois amis, il nous est difficile de juger de la splendeur de votre salon, si vous nous le montrez à la lueur d'une simple bougie ; allumons le lustre, et voyons Teffet que produit votre satin aux lumières. — Adopté^ répond Balzac, et voilà les quarante bougies allucnées. Eo ce moment on frappe à la porte. — Cest, dit le domestique, M. X..., éditeur, qui voudrait parler à Monsieur. — Un éditeur ! s^écrie Balzac, comme ça se rencontre ; un éditeur et quarante bougies qui flambent. Faites entrer. Quant à vous, ajouta' t-il en se tournant vers les trois jeunes gens, couchezvous sur les canapés, étendez-vous sur les fauteuils, prenezmoi des poses nonchalantes, et ne craignez pas d'égratigner mon satin avec le cuir de vos bottes.

La porte s'ouvre, et l'éditeur en entrant reste aveuglé par l'éclat des lumières. Balzac, calme et Tair insouciant, lui demande ce qu'il veut. L*éditeur venait solliciter la faveur de publier un ouvrage du célèbre romancier. Balzac répond qu'il est très-occupé, très-fatigué; mais que cependant... Bref, il engage l'éditeur à revenir le lendemain pour conclure TafTaire, el celui-ci se relire.

^ Je dois au moins une livre de chandelles à la ProYidence^ dit Balzac, aussilôl que X... fut sorti. Vous comprenez que cei homme doit croire que j'allume quarante bougies tous les soirs, et décemment on ne peut pas payer quelqu'un qui brûle qu«rante bougies par soirée, comme on payerait un écrivain qui iravaillerait à la lueur d*une lampe. Maintenant éleigaons le lustre, le tour est fait.

Avouez que Mercadet n'aurait pas tiré un meilleur parti de quarante bougies allumées.

Je rencontrai, il y a quelques jours, sur le boulevard Saint- Martin, un littérateur pour tout fmre. C'est ainsi que l'on désigne un homme de lettres qui n'a pas de spécialité bien déterminée et qui est tour à tour dramaturge^ historien, vaudevilliste, romancier, critique et faiseur de rébus. M. Alexandre Dumas est la plus haute expression de ces intelligences encyclopédiques. — Vous me voyez, me dil-il, dans le ravissement. Je viens de conclure une affaire commerciale magnifique.

— Vous faites donc aussi du commerce?

— Quelquefois.

•* Et de quoi s'agit-il ?

— J'ai lu hier à l'Ambigu, me répondit mon interlocuteur» un drame en cinq actes qui a été reçu avec enthousiasme, et je viens de le vendre au prix de quinze cents francs à mon banquier ordinaire.

— Vous avez vendu le manuscrit de votre drame avant sa représentation ?

^ A peu près ; j'ai vendu mes droits dramatiques, j^ai aliéné ma propriété, j'ai mangé mon blé en herbe.

— Singulier marché !

-^ Cela dépend, le drame peut tomber à la première soirée

comme il peut régner sur l'affiche pendant trois mois. J'avais besoin d'argent aujourd'hui même, cl j'ai été frapper à la porte de la proTidence des auteurs à sec.

— Gomment appelez-Tous celle providence?

— X..., me répondil-il, c'est un gros homme qui a gagné à ce jeu-là maison de ville ei maison de campagne. Pour le vulgaire il est entrepreneur de succès dramatiques, autrement dit chef de la claque, c'est une position qu'il a adoptée, parce qu'il Ikut absolument en exercer une en ce monde pour jouir de la considération de son concierge, maisson vrai corn merceconsisle surtout à escompter l'avenir des auteurs pressés par le besoin. X., ajoula-t-il, est une des figures les plus curieuses du pavé parisiea, il ne gagne guère que cinq cenls pour cent à tousses niarcbés. Il prête de l'argent aux directeurs, aux acteurs, aux musiciens de l'orchestre, aux ouvreuses et aux marchands de contremarques, argent bien prêté et encore mieux rendu, car il ne peut pas perdre; il ne fait que prendre des hypothèques sur les appointements. Toutes ses journées se ressemblent; le matin il court visiter les directeurs de théâtres qu'il sait besoigneux, et, moyennant un prix convenu, il leur achète à ses risques et périls la recette de la soirée. Il ofi're plus ou moins, diaprés l'état de l'atmosphère, le nom des auteurs, des acteurs et lacoroposilion de l'affiche.

Je pourrais vous citer une conversation assez singulière qui s'est tenue devant moi dans le cabinet d'un directeur. X... arrive et offre quatorze cents francs de la recette. — >ll m'en faut seize cents, dit le directeur.

— S'il pleuvait, répond X..., je n'hésiterais pas à vous les donner, mais le temps est beau et le ciel sera étoile au moment de l'ouverture du théâtre. On dirait que le bon Dieu le fait exprès.

— Cependant, reprend le directeur, le baromètre est à la pluie, regardez plutôt!

— Mauvaise patraque de baromètre, il ne sait ce qu'il dit ou

116 CHITIQUBS

— Impossible, père X .., je vous le laisserai au plus juste prix à deux mille cinq cents. Le cinquième acle esl superbe, du Shakspeare pur.

— Alors, il n'y a rien de fait, ce sera pour une auire fois.

— Si c*était quinze cents francs, on pourrait peut-être s^arranger.

— Va pour deux mille francs, père X...

— Non, quinze cents.

— Adieu donc, dit le dramaturge en se dirigeant vers la perle.

— Dix-huit cents, crie X...

— Je vous ai dit mon dernier mot.

— Allons, j'accorde les deux mille francs; mais vous me donnerez un acte de vaudeville par-dessus le marché.

On se débat encore pendant quelque temps et le traité est

signé.

Au tour d'un autre.

—-Monsieur X... ? dit un très-jeune homme.

— C'est moi, monsieur, donnez-vous la peine de tous asseoir.

— Monsieur, je désirerais vous céder mes droits sur un vau* devilleen trois actes qui se joue demain au Palais-Royal.

— Ah ! le vaudeville, mon cher monsieur, c'est un genre bien tombé par le temps qui court ; Clairville a tué la chose. Enfin il y a peut-être moyen de s'arranger. Est-ce triste ou gai?

— J'ai la prétention de croire que c'est très-gai, monsieur. — - Mauvaise affaire; je vous donne cinq cents francs de

votre pièce, pour qu'il ne soit pas dit que vous vous êtes dérangé pour rien.

— Cinq cents francs un vaudeville en trois actes où il y a un rôle pour Ravel !

— Ravel est grimacier ; j'aurais mieux aimé Grasset.

— Vous êtes servi à souhait, Grassol joue aussi dans ma pièce.

BT RÉCITS LITTÈBAIRES. 117

— Tant pis, mon cher monsieur! deux comiques dans le même ouvrage, cela divise rinlérêl et fatigue le spectateur.

— Ainsi, monsieur, vous refusez ?...

<— Combien youdriez-vous donc?

— Quinze cents francs.

•- N^en parlons plus.

— Je me borne à douze cents francs. C'est être raisonnable.

— Comme c'est la première affaire que je fais avec vous et que j'aime à encourager la jeunesse, je vous en donnerai mille, et vous me céderez vos billets d'auteur ; signez-moi ce papier.

Les mille francs sont comptés, le vaudevilliste s'en va triomphant, et la pièce en question rapportera peut-être six mille francs de bénéfice à Tescompleur dramatique.

Arrive un comédien.

— Bonjour, X...

— Bonjour, mon garçon, qu'avez- vous donc aujourd'hui? Seriez-vous malade?

~ Non, mais je ne suis pas content.

— Bah ! vous est-il arrivé quelque malheur ?

— Vous savez bien ce qu'il m'est arrivé. Vos gens ne »oi- 9Mnt plus mes entrées ni mes sorties^ la claque ne résonne plus pour moi ; hier j'ai été chuté.

— Ah! mon Dieu.

— Faites donc Tétonné ; pourtant je n'étais en retard avec vous que de quelques jours.

— H faut se mettre en règle avec les amis, mon cher, je ne connais que ça, moi.

— Oh ! je le sais bien que vous ne connaissez que ça; tenez, voilà vos cent cinquante francs mensuels ; j'espère que vous ne m'oublierez plus.

— Comptez sur moi ; vous aurez, pas plus tard que ce soir, une entrée de premier choix, deux salves et des agréments tout ^c long de votre rôle.

— Au revoir.

118 GRiriQUBS

Une aclricc se prcscnic sur le seuil du cabinet.

— Toujours jeune, toujours jolie, toujours charmante, s^écrie X..., qui daigne porter la main au bonnet grec qui cache la nudité de son crâne ; ma parole d'honneur vous êtes le plus long printemps que j'aie tu au théâtre.

— Écoutez, père X..., il s'agit d'une aiTaire sérieuse. Je viens vous demander un service.

— Parlez, ma belle enfant.

— Voici de quoi il retourne pour le quart d'heure, on a donné un de mes rôles à Evelina.

— Un de vos rôles à Evelina !

— C'est comme j'ai la chose de vous le dire.

— Mais, c'est très-grave cela.

— Si c'est grave, je le crois bien?

— Voyons, que puis-je faire?

— Evelina joue ce soir.

— Bien.

— Il faut qu'elle soit chutée à mort.

— Diable ! Evelina est une de mes meilleures pensionnaires, une paye excellente.

— Combien vous donne-t-elle par mois?

— Deux cents francs, et chaque premier elle solde rubis sur l'ongle^ c'est une considération.

— Vous pouvez bien lui faire une petite infidélité, une fois en passant.

— Eh! eh!

— Si je vous donnais un billet de dnq ?

— On ne peut rien vous refuser; Evelina disparaîtra ce soir dans le troisième dessous.

L'actrice fait place à un directeur de théâtre.

— Je suis perdu, si vous ne me prêtez pas cinq mille francs sur-le-champ. Mes acteurs refusent de jouer; ils veulent être payés avant la représentation.

— Désolé, mon cher; je suis à sec.

ET EÉGITS LITTÉRAIRES. 119

— Laissez- VOUS aUendrir; j'ai une pièce qui fait un argent fou, TOUS le savez bien... Je tous abandonne trois jours de recettes.

— Il me faut huit jours.

— C'est impossible.

—Mettons alors que nous n'aTons rien dit*

— Voulez-Tous quatre receltes?

— Huit; jen*en démords pas.

— Cinq; et si tous me refusez Je vais chez un autre qui sera peut-être plus raisonnable.

— AllODSy je suis bonhomme ; je me contenterai de six recettes, et tous me mettrez à Tétude, la semaine prochaine, deux petits actes charmants que j'ai achetés hier à un jeune homme qui donne les plus belles espérances.

— Mais si vos actes ne valent rien ?

— Vous les ferez retoucher par un faiseur; je ne m'y oppose pas. Et le malheureux directeur est contraint d*en passer par ces inexorables conditions.

Le soir X..., Tad*un théâtre à un autre pour s'assurer si ses gens fonctionnent; puifil fait encore des affaires dans les en- Ir'actes avec des auteurs qu*il rencontre au foyer, et des comédiens qu*il Ta Toir dans les coulisses ; à minuit il rentre chez lui, prêt à recommencer le lendemain. A l'heure où je ▼ous parle, cet homme est trois fois millionnaire, et il ne dépense pas Ttngt mille francs par année*

— Mais, dis-je à mon interlocuteur quand il eut esquissé le portrait de ce banquier de la littérature dramatique, comment se fait-il que les Taudevillistes et les dramaturges consentent à aliéner pour une misérable somme les productions de leur intelligence, c*est-à-dire leur fortune ?

«^ Par la même raison qui porte les fils de famille à escompter leur avenir et à faire passer les écus paternels dans 1^ thains des usuriers.

120 CHITIQUitS

En lisanl rÀnnuaire, ou plulôl en le feuilletant au galop et au hasard, je me disais : Ce livre est véritablement le précepteur de l'existence parisienne ; il ne charme pas, mais il instruit ; c'est par lui seul qu'on peut connaître exactement Paris, cet abrégé de Tunlvers; Paris, le grand consommateur du globe ; le minotaure à qui toutes les nations payent le tribut. C'est pour Paris que le Sibérien va à la chasse de Thermine et de la martre, que TËgypte déterre ses momies, que le nègre plante des champs de cannes à sucre, que le chercheur d'or fouille les ruisseaux delà Californie; c'est pour Paris que Saint-Etienne fabrique ses plus belles armes, que Lyon brode ses plus uns tissus, que Marseille lance ses vaisseaux sur loos les océans! Les velours, les guipures, les dentelles, les parfums de l'Orient, les pierreries de Tlnde^ le vent lissé et brodé par les fées, les festons et les astragales de toutes les nations, Paris a tout cela, mais tout cela est disséminé à droite et k gauche, à l'ouest et à Test, au nord et au sud de la grande ville. Le monde entier est dans Paris et Paris est dans VAn» nffotre; c'est là que vous trouverez rangées et étiquetées comme des fioles d*apothicaire toutes les professions, toutes les industries, toutes les merveilles. Vous verrez défiler, escadrons par escadrons, nos forgerons, nos architectes, nos hommes politiques, nos tisseurs, nos doreurs, nos imprimeurs, nos magistrats, nos orfèvres, nos littérateurs, nos joailliers, nos avocats, nos fleuristes, nos jardiniers, nos artistes. Nous avons huit cent soixante-deux avocats à la cour d'appel, messieurs, et quelque chose comme seize cent quatre-vingt-treize médccius, mesdames ! Avez-vous besoin de chaussures ? vous pou* vez compter sur le zèle et le cuir de huit cent quatre-vingt-

XT RÉCITS LirriRAlRBS. 121

dix-sepl boîtiers et cordoDoiers. Six cent soixante arcbilccles soDt toujours prêts à dresser des plans et des étages de moelloDS ; supposez-les tous occupés, et voyez d'ici quelles myriades de phalanstères vont improviser tous ces artistes de la pierre de taille.

Si ta le promènes par les rues ou sur les boulvardsen flâneur, ô Parisien de Paris, des départements ou de Tétranger, n'oublie pas que lu as toujours à ta disposition cinq cent soixante quatre cafés et estaminets et six cent quatre-vingt-quatorze restaurants, ouTerts à tous les estomacs et à toutes les bourses, depuis le reslauranl de la Maison-d'Or, où Ton dine k quarante francs par tèle, jusqu'à rétablissement non moins célèbre de Vcaard de la fcwchetUy dont l'addiiion ne peut jamais excéder la somme de cinq centimes ; tu trouveras encore sur ta route buit oenl quarante-cinq marchands de vins en gros, quatorze cent soixanle-dix-huit débitants de vins en détail, quatre centqua- Ire-vingl-quinze bouchers, cent quatre-vingt-huit charcutiers, six cents boulangers, sans compter deux cent cinquante-trois chaudronniers, trois cent quinze corroyeurs, six cent soixante ébénistes, six fabricants de queues de billards, vingt- neuf pédicures, quarante-cinq marchands de cirage, dix-sept fabricants decartesà jouer,quarante-deux bureaux de placements, soixante qoinze chocolatiers, six cent irente-trois marchandes de modes, deux eent vingt-huit marchands de rubans, trois cent quarantenleax gantiers, trois cent trente-six fabricants de parapluies, cent Tingt lapidaires ; quatre cent dix-neuf fleuristes, et deux cent cinquante-deux pensionnats de demoiselles. Boarding dèûol for young laàies, c'eslaiosi que cela s'écrit et se prononce aujourd'hui en français.

Ce n'est pas tout, il ne faut pas moinsde neuf cent trente-six tailleurs pour habiller Paris ; aussi Paris est-elle la ville la mieux vêtue du globe. Paris a un habit noir et un gilet échancré pour toutes les circonstances, pour aller à la bourse, au bal, chez sa maîtresse et à l'enterrement. La province garde encore

1 22 GRITIQDBS

comme une tradition économique Thabil des dimanches ; Paris n'a que des dimanches dans tout le cours de l'année, et c'est pourquoi Paris a taut de tailleurs, sans compter les portiers, qui sont pour la plupart des tailleurs méconnus. On s'est beaucoup moqué de Tépicier, et l'on comprend tout de suite la jalousie qu'a dû exciter ce débitant élémentaire, qui s'est multiplié dans ces dernières années comme les pains de TÉvangile. Plantez un épicier quelque part, il en poussera mille. Pians possède, pour le quart d'heure, dix-neuf cent soixante-treize membres de celte corporation formidable. Étonnez-vous, après cela, qu'un gouvernement qui reposait sur cette base se soit cru éternel ! Que Thomme de lettres ne se plaigne plus dorénavant de la rareté des éditeurs. J'ai compté les libraires parisiens : ils forment une phalange composée [de sept cent quarante-cinq individus, plus disposés, il est vrai, à vendre des livres au public qu'à acheter des manuscrits aux auteurs. A défaut d'éditeurs, l'homme de lettres a sous la main quatrevingt-deux maîtres en typ(^raphie et munis d'un brevet du gouvernement. Pour peu qu'il appartienne à une des quarantedeux sociétés plus ou moins savantes, telles que l'Athénée des arts, l'Institut historique, la Société entomologique, la Société asiatique, la Société phrénologique, la Réunion des enfants du délire, d'Apollon, etc., il sera bien malheureux s'il ne trouve pas un typographe qui consente à l'imprimer tout vif... pour son argent. L'artiste qui débute n'es( pas non plus en droit de se récrier; il peut porter ses improvisations sur toile dans cinquante-trois magasins; les propriétaires de ces boutiques artistiques et de bric^-brac sont toujours enchantés de pouvoir fournir des Murillo et des Rubens inférieurs, aux banquiers amis des arts, qui veulent décorer leur salon à l'aide de n'importe quoi. Enfin, sans vouloir épuiser toutes les catégories de cet Annuaire universel, qu'il me soit permis de dire au Parisien qu'il possède également trois cent dix-neuf marchands de bois et de charbon en gros ; qoat«nte«deax

BT BÉCITS LITTÉRAIRES. 123

fabriques de bougies diaphanes, cyrogènes, stéariqucs, célestes, du soleil, de Téloile, du phénix, de l'éclipsé, de blanc de tuileiae, bougies de cire mélangée, bougies où il n'entre que de la cire pure et bougies où il n'entre que du suif. Paris compte encore cinquante-trois fabriques de bouteilles ; trente fabriques de briquets pbosphoriques, hydroplatiniques ou phlogosaîdes (où diable le grec va-t-il se nicher?); dix-huit cbasubliers ; cinquante-cinq marchands de chevaux ; trois cent qnarante-six couteliers; trois cent cinquante-sept graveurs, et soixante-seize crémiers ; et si le lecteur veut bien songer que je n*ai pas donné le quart de toutes les catégories industrielles eoDtenues dans Vjinnuairey il peut se faire une idée de toutes ks industries brassées pour le Parisien, de tous les commerces ^Hs pour le Parisien, de toutes les professions inventées pour le Parisien, cet être caressé, choyé, adulé, et qui serait AtBsi le plusheareux des mortels sMl connaissait son bonheur ^taon Annuaire

0 fortoutot Bimiam !...

U partie la plos aride de ce livre est sans contredit la liste générale des adresses, et pour qui sait lire cependant, la lecture de cette liste offre encore un certain attrait. On est étonné qne tant de gens qui ne sont ni parents ni alliés et qui ne se v^ssemblent guère portent le même nom et jusqu*au même préoom. J'ai eu la patience de compter deux cent soixante-trois ^roix, cent quatre-vingt-sept Henry, deux cent trente-deux fiemard, cent quarante-trois Leblanc, quatre-vingt-six Lerouge et soixante-quatre Levert. Je ne parle ni des Legris, ni des Leroux, ni des Lenoir. Vous comprenez que dans ce vocabu- Ittre, comme à la foire, il en est plus d'un qui se nomme Martin, Gautier, Garnier, François, Dupont, Bonnet, Barbier, Gérard, Lefebvre, Legrand, Lcgras, Legros, Lejeune, Leroy, ^mbert sont plutôt des noms communs que des noms pro-

1 24 caiTiQUBS

près. En revanche, il n'y a guère que cinq ou six Hugo, quatre Sainle-Beuve, trois Berlioz^ et un seul Lamartine. Je profile de la circonstance pour présenter mes compliments à. Jules Janin et pour Taverlir qu'un de ses rares homonymes a Taudace de vendre des tripes à la mode de Caen, rue Mentorgueil, n« 17.

Il y a longtemps déjà qu'on a dit que les novateurs de notre époque n'avaient rien inventé, et qu'on pourrait indiquer la source précise où chacun de ces empiriques philosophiques était allé puiser sa panacée sociale. M. Proudhon, ce grand démolisseur de réputations et de systèmes, a été un des premiers à assigner une filiation directe aux idées de ses antagonistes et confirères en idéologie. Louis Blanc, Pierre Leroux, Considérant, Cabet, Owen, Fourier, tous les sectaires de noire temps ne procèdent pas seulement des illuminés du seizième siècle, ils en sont les contrefacteurs. Toutes les théories ambitieuses que la réclame apostolique nous a présentées comme un nouveau remède aux souffrances humaines, ne sont en définitive qu'une drogue métaphysique déjà expérimentée dans la pharmacie spéculative du passé. Figaro a dit : On est toujours le fils de quelqu'un! A la bonne heure; mais il ne faut pas afficher la prétention d'être un ancêtre, quand on n'est qu'un descendant.

Le mouvement que nous avons vu s'accomplir sous nos yeux dans ces dernières années, cet élan de certains esprits vers un idéal chimérique, n'est pas un fait nouveau dans Thistoire des aberrations humaines. Tout le seizième siècle a été témoin d'une agitation semblable à celle qui, de nos jours, sollicite

ET RÉCITS L1TTÈRAIRKI. 125

un si grand nombre d'imaginations maladives. Dans ce lempslà, comme à Theure où nous sommes, il se trouvait des théoriciens aventureux qui ne craignaient pas de jeter au vent de la publicité des plans de réformation universelle. Campanella, un des penseurs les plus originaux et les plus hardis de la renaissance philosophique en Italie, ne se contenta pas seulement de reconnaître comme source unique de toute science et de toute philosophie Tétude expérimentale de la nature, il anticipa dans sa Cité du Soleil sur ce que les utopies sociales ont aujourd'hui de plus audacieux. Jean de Leyde, Thomas Morus, luos les grands pères du socialisme contemporain, datent de cette époque, où les esprits, en haine de la compression du Dnoyen âge, battaient des ailes un peu au hasard dans les champs de la fantaisie philosophique. Seulement ce que les inventeurs ont donné pour d'ingénieuses utopies, les plagiaires voudraient l'imposer comme le critérium de la science nooTelle ; ce qui était un jeu d'esprit pour les premiers, est un code pour les seconds. Ce sont les rêveurs qui, à leur insu, ont compromis la sécurité sociale. Platon, en écrivant sa Répu^ fdique^ savait bien à quel peuple fin et spirituel il avait affaire, elil ne se doutait guère qu'à deux mille ans de dislance il engendrerait Cabet et Pierre Leroux.

Ces réflexions préliminaires nous sont suggérées par la lecture d*un livre très-curieux et très-rare, intitulé : Les Mondes ^elistes^ terrestres et infernaux, imprimé à Lyon, en 1578, avec privilège du roi, et traduit d'un auteur italien, Doni, qui, selon toute probabilité, devait être un élève de Campanella (i).

Ce livre contient tout bonnement l'idée du phalanstère; il la contient non pas en germe, mais tout entière, avec les détails, les imaginations et les fantaisies dont Fourier a émaillé sa cosmogonie harmoiiienne. .Afin de rendre plus accessible à toutes les intelligences la description de son Nouveau Monde^

^\ Le litre de l'onvrage original italien eat : / Mondi eelesli^ terreitri e xh • /enali degli aceademiei peliegrini ; Venise, i 552, 1555, % partiea in-l».

Tauteur du livre ilalien place en tète le dessin de la ville modèle où nous ferons tout à Tbeure pénétrer le lecteur. Si, dans les passages que nous allons donner, on reconnaît» à ne pouvoir s'y méprendre, le phalanstère, Fourier ne sera pas sealement le plus aimable des mystiGcateurs ainsi que l'appelle M. Proudbon, déjà cité, il sera surtout le plus audacieux des plagiaires.

Selon Fourier, la terre est mal divisée, mal peuplée, mal gouvernée. Les villages, les villes, les empires, les répablîques, tout cela existe au basard. Pour lui, la société civilisée est la barbarie. A la place de cette société, il propose comme idéal la société garantiste. Dans la pensée du maître et des disciples, la société garantiste sera un immense échiquier divisé en une infinité de cases dans lesquelles les travailleon passionnels seront répartis en groupes, en séries et en phalanges ; la lutte entre la passion et le devoir sera supprimée, la tendance des passions se manifestant d'elle-même et forcément vers la règle du devoir par la force impulsive de ratlrac* tion.

Le monde se modifiera de lui-même sous l'empire de la lot harmonienne. Le monde doit avoir une durée de quatre-vingt mille années. Quarante mille ans d'ascendance, quarante mille ans de descendance. A l'heure qu'il est, le monde est à peine adulte ; il n'a connu jusqu'ici que l'existence irrégulière, cbétive et irraisonnable de l'enfance. Il passera au premier jour dans sa période de jeunesse, puis dans la maturité, point culminant de bonheur, pour descendre ensuite vers la décrépitude. Ainsi le veut la loi inexorable de l'analogie. Le monde, comme l'homme, comme la plante, doit naître, se développer et périr. Qu'arrivera*t-il aptes? Je n'en sais rien, ni Fouriw non plus.

Je ne parle pas pour le moment du mariage des astres, des rapports des sexes entre eux et des océans de limonade ; je dirai plus tard à qui Fourier a fait ces emprunts sans nommer

ET RÈCm LITTÉRAIBBS. 127

les empraniés, car c'est une chose assez singulière à signaler qne ce grand invenleur n'est que Téditeur responsable des plus monstrueuses absurdités de la chose phalanstérienne ; il n*a rien inventé, pas même la queue oculaire ; je le prouverai (oat à l'heure. Charles Nodier a écrit quelque part : « La vérité est limitée, l'absurde ne l'est pas. » Cet aphorisme a du vrai; pourtant je me permettrai de faire remarquer que les novateurs anciens avaient poussé si loin déjà les limites de Tabsorde, qu*il n'a pas encore été donné aux novateurs modernes de les franchir. Arrivons maintenant à notre livre de 1578, imprimé avec privilège du roi.

L'auteur prend deux personnages, un sage et un fou, et les fait dialoguer. Le sage est le croyant, Vharmonien^ si l'on veut ; le foQ est le dvilité^ c'est-à-dire Thomme qui n*a pas une foi bien robuste dans les utopies, et qui n'est pas très-disposé à troquer le misérable monde où il se trouve contre le monde nerreilleux qu'on lui promet, la proie contre l'ombre.

Le dialogue s'établit ainsi :

Le sage. — Des pèlerins nous menèrent en une grande ville, laquelle estoit bastie en un vray rond, en guise d*une estoile; il faut que tu t'imagines ce lieu, comme je te le vay désigner snr terre. Voylà donc comme je te marque un rond, pose le casque ce rond soyent les murailles, et qu'icy, au milieu «où je fky ce point, soit un haut temple quatre ou six fois aussi grand qae la Cupola de Florence.

Le fou arrête son interlocuteur et lui fait cette réponse sensée :

— Il faudra que tu changes ton nom pour prendre le mien, pour ce que tu as des propos d'un fol.

Le sage. — Escoute néanmoins. Ce temple avoit cent portes, lesquelles venoyent de droicte ligne comme les rayons d*une estoile, aux murailles de la ville, laquelle avoit sembtablement cent portes, et même y avoit cent rues. Au moyen de quoi celuy qui estoit au milieu du temple et se tournoit en rond venoit à voir toute la ville sans se bouger d'un lieu.

128 GRITIQOBS

N'est-ce pas, moins le nombre un peu exagéré des portes, la descriplion du phalanstère ?

Le sage arrive ensuite aux séries de Fourier.

— En chacune rue de la ville s'exerçoyent les arts ou mestiers. Car d'un costé estoyent, comme vous pourriez dire tous les cousturiers, et de Tautre les boutiques de drapperie : eo une autre rue voyoit on d'un costé les apoticaires et de Tautre costé les médecins, et en un autre tous les cordonniers d^un coslé, et tous les corroyeurs de Tautre; en un autre les fourniers qui faisoyent le pain, et vis-à-vis les mouniers qui mouloyent le bled à sec ; en une autre rue des femmes qui filoyent, et de l'autre costé des tisserands. Pourquoy y avoit jusques à deux cents arts et mestiers^ et chacun ne faisoit autre chose que celle qu'il entendait.

Toute la théorie de l'attraction passionnelle est contenue dans cette dernière ligne.

Ce n'est pas tout, Fourier assure que les maladies disparaîtront dans la société garantiste. Voici comment s'exprimait à ce sujet le sage du seizième siècle :

— H alloit (le malade) en la rue des hospitaux où il estoil pansé et visité des médecins qui n*a voient autre chose à faire, et lesquels estoient bien expérimentez et sçavans, de manière que les malades estoient soudain guariz.

— Ah ! qu'il faschoit bien à un riche d'aller à Thaspilal, s'écrie le fou.

— Que penses-tu ? réppnd le sage. L'un n'estoit là plus riche que l'autre; chacun estoit égal au manger, au vestir, et avoit autant en sa maison l'un que l'autre (Théorie du communisme pur).

Lbfol. — A naître comment alloit-il?

Le sage. — Il y avoit une rue ou deux de femmes, et estoit le tout commun. Au moyen de quoy on ne congnoissoit aucune parenté et ne sçavoit aucun de qui il estoit fils, et en cette manière la chose estoit égalle pour ce que l'homme naissant

ET RÉ€IT8 UrriRAlRBS. 129

esloit Dourry et élevé, et quand il venoit en &ge on le faisoU OQ bien étudier ou apprendre un métier» selon TincUnation de son esprit.

Le fou nepeut s'empêcher de hasarder quelques timides ohjeeiioDS, mais le sage lui prouve que ce système est le meilleur; plus d'ennuis de ménage, plus de drames sanglants enlre mari et femme. 11 arrive même un moment où le sage donne la définition de la papHUmne.

— Pour aucuns le changement de femelle est chose nécescessaire et utile» dit ce Joconde socialiste. Puis il continue:

— Avoir une, deux, trois cent et mille femmes aucommendementde vostre seigneurie ne vous fera pas entrer en dispute 00 jalousie, car l'amour se perd, et ce d*aulant plus aisément que l'homme s'est accoustumé à ceste loy et ordinaire sans amoar.

Le FOL. — Mais si quelqu'un fust devenu amoureux? Le sage va répondre à cette objection exactement dans les termes dont se sert Fourier.

— Says-tu pas que l'amour consiste en la privation de la chose aimée? En cette difficulté passent incontinent semblables appétits.

Le sage explique ensuite que le nouveau monde ne compilant aucun penchant, on respecte ainsi les personnes qui pratiquent la chasteté. Ce sont les vestakê et les vestels de la sociéléharmonienne.

Fourier a beaucoup songé au perfectionnement de la race humaine. Le sage de 1578 dit aussi son mot sur l'^éve de l'homme et de la femme ; mais le passage où il est question du haras harmonien ne peut être reproduit ici : qu'il vous suffise de savoir qu'à Taide de jtdeps et scirops on rend les hommes ^fnoiy bons, sains et virils et n'est point la dommageable ains fort utile: pourquoy ceux-là s'en peuvent servir quand il y a occasion légitime.

Fourier, lui, n*a pas besoin de confectionner des sirops et

130 CKITIQUBS

des juleps ; la mer changée en limonade est la meilleure polion contre toute maladie ; ce breuvage rafraîchissant donne la plus grande force et la plus grande virilité.

Cependant je dois l'avouer, Fourier n'a pas été aussi loin que le sage du seizième siècle sur le point suivant :

— Que faisoil-on, demande le fou, des enfans tortus, bossus, boiteux et louches?

— Il yavoit un grand puits, répond tranquillement rinterlocuteur, où l'on les jetloit aussi tost qu'ils estoient nez ; ao moyen de quoy on n'y voyoit point telle difformité.

Unfîiit extraordinaire à constater : tous les rêveurs en prose socialiste sont impitoyables pour les poêles, ces rêveurs înoocents ; Platon les excluait de sa république, le sage du nouveau monde ne les traite guère mieux.

— Les poètes, dit-il, ont trouvé plus d'hydres, plus de dieux, plus d'ombres, plus de fadaises que les astrologues n'ont inventé et songé de folies. Dans le monde nouveau, il y avoli des poêles, mais il leur falloit bien mettre la main à faire autre chose que des vers, comme vous pourriez dire à pescher, à chasser, à faire rets et autres mestiers.

Gela me rappelle ce qui arriva après février à une dépulation d'écrivains qui s'était rendue au Luxembourg et à qui l'on répondit : Nous ne pouvons que vous envoyer aux ateliers nationaux.

Le dialogue se termine comme tous les dialogues de cette espèce; le sage l'emporte sur toute la ligne, et le fou, qui joue le rôle de Pitre dans celte parade humanitaire, finit par s'avouer vaincu. M. Gantagrel n'a pas eu besoin de recotirir à un autre procédé quand il a écrit le Fou du Palais Boyal.

Nous n'avons elle que quelques extraits, mais ces passages ne prouvent-ils pas surabondamment que Fourier n'a fait que copier les novateurs ses devanciers ?.N'est-ce pas le même système, les mêmes folies, et je dirai presque les mêmes mots? N'est-ce pas toujours et sans cesse l'exallation de la brute ? no

BT RÉCITS UTTÉRAIRBS. 131

appel incessant aux instincts, aoi passions et au bien-être ? Dans tout cela où est l'âme ? Où est Dieu ? Est-il seulement question du devoir? /ouir, voilà le dernier mot de tous ces systèmes qui aspirent modestement à la domination du monde ; et ils ne s'aperçoivent pas, les malheureux ! que leur société si elle était possible, serait cent fois plus triste que le couvent, que dîs-je, que le bagne.

J'ai dit au début de cet article que Fourier n^avait pas même ioTenté ses drôleries harmoniennes ; je tiens à le prourer. Si Ton irouTe dans Touvrage dont nous venons de donner quelques extraits, Tidée du phalanstère, on trouve le mariage des constellations produisant les mers de sirop etjde limonade, ainsi que l'augmentation de Tépine dorsale humaine en forme de queue, dans la Philosophie de M. NicholaSy par Restif de la Bretonne, 1796, 3 toI. in-i2. Cela explique comment, par acquit de conscience et sans allégation de motifs, Restif de la Bretonne a été placé parmi les saints du calendrier phalanstérien, ce dont personne n'avait eu le mot jusqu'à ce jour.

xxvm

Voici bien longtemps déjà qu'on s'acharne contre l'Académie. Feuilletonistes, journalistes, hommes de lettres, c'est à qui décochera, en se jouant, son trait contre l'aréopage. H y a Rir ce sujet des plaisanteries stéréotypées et qui réussissent toujours dans un certain monde. Si c'est une mode, elle date de loin, puisqu'elle a été introduite par un des esprits les plus ^tlfs et les plus débraillés du dernier siècle, par l'auteur de ^ Métromanie, Cependant, pour peu qu'on ne soit pas d'huuteur à se contenter de quelques épigrammes émoussées, de <luelques jeux de mots d'une longévité respectable, on se conniucra facilement que l'Académie françaiseest aujourd'hui ce qu'elle était hier, ce qu'elle a toujours été depuis Richelieu : le

132 CRITIQDBS

sénat des tradilions, du goûl et de l'urbanité, le panthéon des vivants glorieux, le salon des mœurs, des élégances et de Tesprit littéraire, salon dont la porte est toujours ouverte, depuis quarante ans surtout, à quiconque a le droit de s'y présenter et d'y être admis.

Les gens de lettres, dans ces derniers temps, avaient singulièrement circonscrit le domaine littéraire. En dépit des institutions, nouvelles alors, et déjà disparues aujourd'hui, qui avaient créé une éloquence parlementaire et une littérature politique, ils ne donnaient droit de bourgeoisie qu'à trois ou quatre genres, dans la république très-aristocratique des lettres : le drame, le roman, la poésie et l'histoire. A leurs yeox, tout le reste ne comptait pas. L'Académie n'a pas été de cet avis. A-t-elle eu tort ? En se recrutant parmi les diverses célébrités du monde intellectuel, n'est-elle pas au contraire restée fidèle à ses traditions? N'a-t-elle pas obéi à la pensée de son fondateur? Et pour répondre tout de suite au plus terrible reproche qui ait été adressé, de nos jours, à l'illustre compagnie, au reproche d'avoir reçu dans son sein des grands seigneurs (le mot est dit}, à l'exclusion de littérateurs célèbres, pourrait-on me citer, à l'heure présente, l'écrivain dont l'attente prolongée sous le vestibule académique soit un scandale public? Qu'on n'oppose pas Béranger, qui se tient systématiquement à l'écart. N'oublions pas non plus de signaler, en passant, que de ces grands seigneurs appelés à l'honneur de siéger au fauteuil, la plupart ont par devers eux des titres dont s'enorgueillirait à bon droit plus d'un orgueilleux plébéien.

Quoi qu'il en soit, on ne contestera pas son dernier choix à rAcadémie.De tous les poètes delà jeune génération, le nouvel élu est sans contredit un des plus audacieux et des plus sympathiques. L'auteur de Bolla aquarante ans à peine, et, depuisdes années déjà, sa réputation est solidement établie. La gloire est venue le prendre par la main au sortir du collège, et, capriœ étrange! ne Ta plus abandonné depuis. Toutes les strophes

poétiques écloses de ce charmanl esprit n'ont, pour ainsi dire, rien perdu de leur éclat et de leur parfum prinianier. Ninon et Ninelte sont aussi fraîches et aussi jeunes aujourd'hui qu'elles Tétaient à l'heure matinale où elles naquirent, sœurs de grâce, de jeunesse et de beauté, d'un souffle amoureux de la Muse.

miioif.

L*etu, la lerre. les venta, tout i'einpiit d'barmooies; Un jeune receigoo! cbaole au fond de mon cœur, J'entends sous les roseaux murmurer des génies ; Ai-je des sens nouveaux Inconnus i ma soeur?

mmTTB.

roarqooi ne puis-je roir, sans plaisir et sans peine, Les baisers du xéphir trembler sur la fontaine T Et rombre des tilleols passer sur mes bras nus t Ma sœur est un enCsnt et je le ne suis plus.

RmoR.

0 fleurs des nuits d'été. Hsgniflque nature! 0 plantes, à rameaux Pon dans l'autre enlacés !

HiKirri.

Ofeuillci des palmiers, reines de la verdure. Qui verses vos amourb dans les vents embrasés !

M. Alfred de Musset était à peine un adolescent lorsqu'il débuta. Celait Ters 1830. Le moment était à l'audace, aux tentatives de toutes sortes, et au mépris des voies frayées. Les Grecs elles Homains venaient de recevoir leurs lettres de rappel, le vieil olympe n'existait plus que comme un monticule géographique,— on cherchait d'autres dieux littéraires, on se réfugiait à rOmbre du moyen-âge sous le porche des cathédrales oa des vieilles abbayes. Toutes les légendes, toutes les ballades <ieia Germanie avaient passé de ce côté du Rhin. M.Alfred de Musset eut tout de suite horreur de cet aspea sentimental et Srave,etpour marquer sa séparation d'avec les poètes en renom ^ors,ilsemit à courir la prétentaine et à faire de lapoésiebuissoQQière en Espagne et en Italie. Barcelonne, Séville, Cadix,

i34 CRITIQUES

Vérone, Venise, il visita ces villes touràlour sans sortir de Paris. La mélancolie* cette Heur plantée dans notre siècle par Chateaubriand et arrosée par M. de Lamartine, foisonnait dans les jardinières des poètes du temps ; M. de Musset, lui» étala sur sa fenêtre des caisses d'oranger, de myrte et de jasmin d*Espagne ; il chantonna ses romances galantes, ses boléros de la Cbaùssée-d'Ântin, et mil à la mode des Andalouses comme il n'en avait jamais existé en Andalousie. Un beau jour, il fui assez heureux pour trouver au fond de son écriloire ce fameux poiul sur un i, qui ameuta contre le poète tous les professeurs de rhétorique. Précieuse trouvaille! ce point sur Tt fut un coup de pistolet qui fil mettre toute la gent littéraire à la fenèlre; innocente détonation, cellc-lë, et qui n'a blessé personne.

Eût-il débuté plus simplement, M. Alfred de Musset, avec la vraie flamme qui était en lui, fut bientôt arrivé à se distinguer manifestement des poètes dont le voisinage Tincommodail, el il n'eût pas eu à expliquer plus tard quelques singularités dont il a déploré le succès quand la gloire sérieuse est venue le visiter. Ceci bien constaté une fois pour toutes, il serait difficile de tenir longtemps rigueur au poêle devenu célèbre, parce que le débutant, impatient de se produire au grand jour, aurail fait au faux goût de ces sacrifices volontaires qui abrégeai de quelques étapes le rude chemin de la célébrité.

Lm Contes d'Espagne marquent donc Tenfance lyrique de M. AlferddeMussel:

Met premiers vers soot d'un enfaat, Les Mooodi d*an adolescent, Les derniers à peine d'un homme.

a4-il dit quelque part. (Les poètes seraient bien fichés, si on les prenait au mot, dans les aveux qu*ils font parfois au public.) Mais celle enfance est pleine d'éclat, de verve el de poésie. Après renfauce la jeunesse, la jeunesse de M. de Musset c'est le SpeetaidedaniunfauleuU^ c'esl-à*dire la Coupe et les lèvrest

BT RÉCITS LITlÊftAIRES. 135

Yamouna^ RoUa^ A quoi réoerU les j0uneê filles ? des senteurs k lauriers-roses» des bouquets de peryenche etd*églantine» des boolTées de printemps. Là, cependant, tous retrouverez quelloes-uns des défauts des Cordes d'Espagne etd'RaUe, des pernooages qui n'existent nulle part, si ce n'est dans le monde des 900 venlions littéraires, des pensées un peu crues, très-crûement iiprimées, des poèmes sans composition qui ne sont que des livagations merTeilleuses, et, reproche plus grave encore! ce loi domine dans ta première manière de M. de Musset, ce l'est pas seulement Tallure cavalière et tapageuse, mais bien une affectation très-marquée à se moquer de certaines idées et de certaines choses fort respectables. Les héros et la plupart des héromes du poète ont un ton leste et débraillé qui sort queliinefois de toutes les traditions vraiment littéraires. Je suis sûr qnedonRafaêl, Belcolor, Mardoche, Hassan vont être bien enchantés et en même temps un peu étonnés, quand tous ces lestes personnages apprendront que M. Alfred de Musset est de* Teoa un grave académicien et qu'il a débile comme tout le iDonde son discours en plein aréopage ! Si la Gamargo n*improvise pas sur ce sujet quelque spirituel quatrain, c'est que ^vife personne sera entrée au couvent pour faire pénitence! ^Spectacle dans un fauteuil est un livre plein de contrastes. Tout s'y trouve pèle-mèle et un peu au hasard, du lyrisme, de ^ grâce, des nudités, de Tesprit, de la finesse, et en somme ^Qcouptrop de matérialisme. Jamais la poésie française n'avait encore été à pareille fête, avec plus de mouches sur la i<Hie, plus de lis sur le sein, plus de fleurs dans les cheveux,

mais jamais non plus elle ne s'y était rendue en jupon plus

court,

M. Sainte-Beuve, ayant à juger le poème de Nàmounay disait ^l| a quelques années, à propos du personnage de don Juan, ^canàidecorruptewr : <t Le poète n'est parvenu qu'à évoquer, ^Tevèlir un moment par sa magie, une abstraction impossible. ^ mots ne se battent pas sur le papier, on l'a dit. De telles

i 36 CBITIQUBS

Tenus et de lels vices ainsi combinés el contrastés dans un même être, c'est bon à écrire, et surtout à chanter (est-ce réel» lement bon, même h chanter ?),mais ce n'est pas vrai humainement ni naturellement. Et puis, pourquoi nous mettre dans celte alternatife absolue d'avoir à choisir entre les deux espèces de roués? Est-ce que la poésie existerait moins, ô poêle» s*il n*y avait pas de roués du tout? Dans le groupe sacré des Champs-Elysées de Virgile, où les plus grands des mortels figurent, il y a place au premier rang pour les poètes pîeox, c'est-à-dire pleinement humains et qui ont rendu avec émotion et tendresse les larges accents de la nature :

Qniqoe pii ? aies et Phobo digoa loeuti.

Combien de tels raffinements étaient loin d'approcher de ces hautes et saines pensées. »

Et malgré toutes ces critiques, il faut bien finir par avouer que l'œuvre lyrique de M. Alfred de Musset est remarquable, que les défauts, si grands soient-ils, y sont rachetés par de plus grandes qualités. De toutes les fleurs cueillies, il y a déjà vingt ans, dans le jardin de la fantaisie, par cette main leste et téméraire, quelques-unes ont encore tout l'éclat, toute la fraîcheur, toute la grâce de la première heure. Des vers restés jeunes, vigoureux, vaillants, contemporains, après vingt années, quoi de plus rare, dans notre temps surtout ! Vingt ans, c*est presque un avant-goût de la postérité ! Que l'on parcoure les œuvres poétiques publiées vers l'époque où parut le Spectoeî» dans un fauteuil, et l'on verra comme tout cela a Tieilli, comme toutes ces gerbes naguère odorantes se sont vite desséchées au souffle du temps! De la flore romantique (cela s*appelait encore ainsi hier) que reste-t-il aujourd'hui? trois oo quatre plantes vivaces tout au plus. Parmi les poètes de l'école moderne, M. Alfred de Musset est un de ceux qui datent le moins, et il y a même çà et là dans son œuvre des morceaux

ET RECITS LITTÉRAIRBS. 137

'qoî ne perleront jamais l'empreinle Talale du millésime.

Le Spectacle dans un fauteuil avait paru en 1832. A partir de celle époque, M. Alfred de Musset se repose pendant quelques aonées sur les myrthes et les lauriers de sa jeunesse. Puis ▼ers 4840 il se réveille et publie quatre pièces ou plutôt quatre poèmes intitulés les Nuits, et qui marquent Télévation la plus haute de son talent lyrique. Que nous voilà bien loin des folles marquises d'autrefois! il y a entre les Contes d' Espagne ei les Ntùts d'août et de décembre loute la distance qui sépare l'adolescence de la maturité, l'insouciance de la douleur ; dans ceshuit années le poète a aimé, il a souffert, il a vécu. La passion qu'il n*avait jusqu'alors exprimée qu'à Taide de cette merveilleuse intuition parliculiëre aui lyriques, il vient de la ressentir. Son cœur meurtri déborde pour la première fois, et de la blessure de ce cœur les sanglots s'échappent en strophes barmonieuses. Plus de traces de réminiscences, ni d'affectation, plus de sarcasme, plus de parti pris; tout ce qu'il dit est ^ai, simple, éloquent, humain; encore une fois il a souffert, ^ c'est sa douleur qui l'inspire. L'expérience de la vie a débarrassé son âme des scories matérialistes. H s'est épuré dans l'amour et dans la souffrance. On n'avait rien entendu de plus beau, de plus saisissant, de plus pur, depuis les élégies de Sor^ «■«te et du Lac, ces novissima verba de la poésie moderne.

U fortune littéraire a de singuliers caprices ! En cette années 1840, qui marque l'heure solennelle du talent de M. de Ma&seï, et dans les trois ou quatre années qui suivirent, la réputation de l'auteur des Quatre nuits était réelle, mais le charme de cette lyre mélodieuse n'était goûté que par un nombre encore restreint d'admirateurs. M. de Musset avait son Pi'blic, mais il n'avait pas le public. Les esprits délicats, les ««tettontt littéraires, la jeunesse qui va droit à ce qui est fran- <^bemeni original, avaient depuis longtemps apprécié cette ver- Qenr cavalière et cette grâce sans seconde. Les hôtes studieux ^ la rive gauche savaient par cœur tous les poèmes des deux

1 38 GRITIQCBS

recueils parus. Dans le quartier des écoles, Tadmiralion pour Tauteur de Rdla allait jusqu^au fanatisme ; mais les hommes du monde, mais les femmes surtout ne connaissaient que le nom du poète. Pour ouTrir aux vers de If. de Musset la porte du salon et du boudoir, il fallut un hasard : une comédienne arrivant un beau matin de Saint-Pétersbourg et révélant aux Parisiens une ûoe esquisse ensevelie dans une Revue el depuis longtemps admirée et applaudie par les Athéniens des bords de la Neva. Le Caprice^ un gracieux proverbe, mais enfin un proverbe, est donc la clef qui a ouvert aux gens du monde le palais poétique de M. de Musset. Les spirituelles et gracieuses ébauches en prose ont donné aux spectateurs Tenvie bien naturelle de connaître les poèmes, et (voilà où l'aventure devient piquante) le principal de l'œuvre s'est ainsi faufilé sur les gué* ridons, grâce à Taccessoire.

Sans doute le temps de la justice serait toujours venu tel ou tard ; mais il faut bien reconnaître qu'uu hasard heureux a avancé Theure souriante du triomphe. Depuis cette grande fortune du proverbe, l'esquif de M. de Musset vogue à pleines voiles et l'enthousiasme soulevé tout à coup, au moment où l'on s'y attendait le moins, n*a pas peu contribué à pousser tout doucement le poêle vers le rivage académique. Si M. de Musset est reconnaissant, comme je n'en doute pas, il doit avoir quelque gratitude pour la Russie, qui Ta pour ainsi dire révélé à l'élégante société parisienne, (/est du Nord aujourd'hui.»^ on sait le reste. Voltaire aurait-il raison ?

Disons aussi que de tous les jeunes talents contemporains, M. Alfred de Musset est, sinon le plus académique, du moins un des plus dignes de Thonneur du fauteuil. Dans ce temps où les poètes, je parle des plus célèbres, ne craignent pas de couper ses ailes à la Musc pour l'atteler à la charrette du roman-feuilleton, l'Académie ne pouvait mieux faire que d'ap« peler à elle ce jeune homme, qui a toujours maintenu son génie sur les cimes les plus élevées de l'art. La docte compagnie

ET BiCITS UTTiRAlBBS. 139

a te droit d^exiger, de ceux qui briguent ses soffrages, un grand respect de soi-ménac, et une certaine tenue ; elle ne saurait se montrer trop formaliste sur ce point. Qu'il soit bien établi, oDc fois pour toutes, quMl y a deux manières bien distinctes d'être littérateur, et qu'il faut, de bonne heure, choisir entre rétode calme, patiente, qui produit à son heure une œuvre sérieuse, et cette déplorable facilité à enfanter un volume par semaine. Aux ans, les honneurs et la considération qui s'y rattachent ; aux autres, le gain, le succès éphémère et la notoriété qui n'a rien de commun avec la célébrité.

Qu'il me soit permis de dire maintenant deux mots des ou« Trages en prose de M. de Musset, Comme prosateur, il est un peu parent de Brantôme, dont il a la grâce et la facilité dans les récils ; de Bussy Rabutin, à qui il emprunte sa malice gauloise; et aussi de Marivaux, qui lui a passé ce délicat microscope à l'aide doquel il étudiait les fibres les plus imperceptibles du cœur humain. Avec une telle généalogie, il est bien permis de ne pas entreprendre une comédie humaine avec ses infinis détails, ou d'invoquer la muse tragique avec ses complications et ses catastrophes. Dans ses nouvelles et ses petits romans, M. de Musset excelle surtout dans la peinture d'un seotimentou d'une passion ; ainsi, par exemple, M. de Musset a traité ce sujet immortel, et toujours nouveau, du véritable amour de la courtisane, de la virginité du cœur alliée à l'impureté du corps, Frédéric et Bemerette. Un autre avait créé avant lui Manon Lescaut ;et, sans doute, Bernerelte n'est pas étrangère à d'autres productions venues plus tard ; je la crois, pour ma part, la sœur ainée de la Dame aux Camélias^ ce grand succès d'hier dont il n'est déjà plus question aujour-

d'hui.

Qu'est-ce que cette nouvelle de Frédéric et Bemereite pour na'on Tait distinguée entre toutes ? Presque rien ; un épisode trop ordinaire de la vie de Paris, nne amourette de grisette et d'étudiant. La jeune fille a commencé par une enfance misé-

140 CRITIQIES

rable; mallraîtéc jusqu'à quinze ans, elle a clé vendue à seize, puis jetée, à la grâce de Dieu, sur le pavé ; là, vivant au jour le jour, elle a passe par foules les banales amours qui Tonl parcourir à la femme réchelle de la fortune et de lahonle;eUe ne songeait à rien, quand une têle sludieuse déjeune homme lui est apparue; les deux enfants se sont aimés, se sont quittés^ pois repris. Pour Frédéric, le soin de son avenir, un mariage avorté, l'autorité paternelle ; pour Bernerelte, le besoin du pain quotidien, l'oisiveté fatale ont été cause de bien des brouilles et des raccommodements ; puis le père est intervenu, ramante s'est dévouée et s'y est prise à deux fois pour mourir ; ainsi de Manon Lescaut et de toutes les autres. L'histoire ne varie guère. Que ces passions se montrent naïves, comme dans la nouvelle de M. de Musset ; qu'elles soient tragiques et terribles comme dans les créations de Tabbé Prévost; toujours faut-il, pour dénoûmeni, la mort de la Madeleine repentante. Quant à Tamoureux, il survit quelquefois, et souvent il vit heureux et sans remords : c'est là un fond bien vieux et toujours jeune. Le mérite de M. de Musset c'est d'avoir été simple, vrai, touchant même là où tant d'autres sont tombés dans le sentimentalisme et la déclamation .

Le caractère de la nouvelle de Frédéric et Bemeretie est le caractère général des autres petits romans de l'auteur. Dans ses comédies et ses proverbes se retrouve tout entière la verre frondeuse des premières poésies ; mais le pétillement des antithèses, le croisement de tous ces traits d'esprit qui étincellent, la délicatesse précieuse et recherchée des détails, la finesse exagérée des personnages, mêlent un peu trop à l'élément Sevigne, si l'on peut ainsi parler, l'élément Marivaux et DoraL Le dialogue est charmant, mais parfois trop joli ; les situations sont toujours, sinon bien naturelles, du moins intéressantes; pour l'action, elle se traîne un peu, tout ingénieuse que soit l'idée première.

Les comédies de M. de Musset n'avaient pas été composées

BT RÉCITS LITTÉRAIRES. 141

pour la scène, aussi quelques-unes n'y ont-elles réussi qu'à demi. De ce nombre, le Chandelier j André del Sarto^ qui brillent cependant de qualités de style et de caractères que Ton chercherait en vain dans les ouvrages de ce genre les plus applaudis. J'en Teux, je Tavoue, ^ M. de Musset, de me faire aimer une franche coquette comme Jacqueline, et il me semble que le caprice de Marianne pour cet insensé d'Octave passe un peu la limite. Pourquoi a-t-il voulu aussi refaire Brutus et représenter sa folie sublime dans une de ces petites cours italiennes qui ont inspiré le Prince de Machiavel ? Loreniaccio vise trop à paraître un héros de Shakspeare, et Tauteur, génie si original, s'est donné presque un démenti, lui qui avait dit naguère avec tant de modestie et de raison :

Moo Tcrr* n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

Un des plus jolis proverbes de M. de Musset, sans contredit. e*est celui qui développe le vieil adage populaire : // ne faut jwrer de rien. Remarquons, en passant, combien le conseil est JDste. Après avoir lu les premières fantaisies de Tauteur, personne n'eût trouvé, dans le poète de Mardoche, l'étoffe d*un académicien : // ne faut jurer de rien, Hassan a quitté cette large chaise doublée de peau d*ours, il a secoué sa nonchalance, et il va très-dignement désormais représenter à l'institot, côte à côte avec M. Mérimée, cet esprit français qui devient chaque jour plus rare.

Cet esprit français nous le retrouvons en effet dans les premiers mots prononcés par M. de Musset sous la coupole de l'institut. Pour voir et pour entendre l'auleur de tant de petits chefs-d'œuvre applaudis, la société élégante et choisie, celte société qui s'est tout d*un coup éprise de ce talent jeune et alerte était accourue dans ses plus beaux atours. Il y avait ce jour-là, au palais Mazarin, toute la fine fleur de Tcpi parisien, tout ce public privilégié en gants paille et en capotes roses

qu*pn rencontre aux représentations du Théâtre-Italien au§si bien qu'aux grandes solennités littéraires. On Toulait savoir comment le chantre audacieux des amours décollées se tirerait de ce pas difficile et si nouveau pour lui : un discours et un discours académique. La curiosité était en éveil. M. de Musset a-t-il répondu à Tattente générale? Je n'hésite point à répondre que je ne le crois pas. Dans ce discours le trait abonde, l'esprit est semé k pleines mains, la finesse est partout. Ifoîs le nouvel élu a sauté à pieds joints par-dessus la difficulté. U avait k louer dans son prédécesseur, homme honorable s'il en fût, un talent tout différent du sien, un littérateur aimable, spirituel, enjoué, mais qui avait suivi une route tout opposée à la route parcourue avec tant de bonheur par Tauteur de RoUa. Louer et cependant nuancer son éloge, applaudir aux beaux endroits, et faire ses réserves, payer en un mot et payer largement le tribut à l'usage académique sans abdiquer ses préférences et son origine, là était le difficile et le point délicat. Personne n'était mieux placé que M. de Musset pour oser un peu dans cette circonstance, lui qui a tant osé autrefois, il pouvait, il devait peut-être expliquer la légitimité de sa présence an milieu du cénacle académique. Il le devait pour lui-même et aussi pour ses amis dont les vœux l'ont partout suivi dans les phases de sa vie littéraire. Au lieu de cela, M. de Musset s'en est tenu au panégyrique pur et simple. U s'est levé et s'est assis avec lé nom de M. Dupaty sur les lèvres, et c'est tout au plus s'il s'est permis dans le récit de sa notice biographique une on deux réflexions, une ou deux échappées ingénieuses. Il y a eo évidemment de la part du récipiendaire un parti pris d'efiacement personneh On ne demandait pas à M. de Musset de planter hardiment au beau milieu de l'Institut le drapeau d'une école, mais franchement il a poussé trop loin la modestie en mettant ce drapeau dans sa poche. Un petit bout qui aurait passé par mégarde n'aurait pas fait de mal. Ce n'est pas que je veuille dire que ce discours soit sans élégance et sans charme, mais

KT RÉCITS LlTTiRAlRBS. 143

comme idée générale il est nul. Après cela M. de Musset a peut-être voulu rester fidèle à certain aphorisme in^pertinent qui s'élale dans les premières strophes du poème de iVovmma:

Mu eomme le diMoan d'uo aeadémiciflo.

Tout éloge académique est en quelque sorte coulé dans un moale uniforme, et le plus souvent, style et développement à part, le fond en est à peu près le même, il faut bien en conveDir, que celui des épitaphes du Père^Lachaise. D'un autre côlé, si Ton veut sortir de l'ornière il faut faire, comme Buffim, un discours sur le style et ne parler que très-incidemment, siooD pas du tout, de Timmortel qui a laissé son fauteuil vide, ou bien esquisser et finir, dans un cadre restreint, la figure d'uQ homme, le montrer vivant, agissant et pensant, créer une biographie complète, qui renferme louanges et critiques, récits et appréciations, qui soit un monument littéraire et non un discours banal. Depuis quelques réceptions, la mode semble avoir adopté ce dernier système, et M. Alfred de Musset a voulu s'y conformer. Première déception pour une grande partie de l^auditoire, qui n'était pas venu sans doute avec un si grand empressement dans le seul espoir d'ou!r le récit des faits et gestes de M. Dupaty, aspirant de marine à bord du Patriote^ ou capitaine de la garde nationale , et de donner des applaudissements rétrospectifs aux Voitures versées et à la Prison m- Ukdre. Le premier moment de surprise n'a pas cependant tardé à fiure place k la bienveillance, et chacun a écoulé avec plaisir la parole du jeune académicien, ferme, colorée, et rencontrant parfois de ces mots heureux qui ont fait le succès de ses ouvrages.

Cependant le public savait confusément , car le public u'a pas la mémoire des noms bien fidèle, qu'un avait applaudi aotrefois, à Feydeau, un libreltisle d'opéras-comiques plein

i 4C CUITIQUES

M. Nisard en vcul beaucoup au vers brisé, et il n'a peut* être pas tort ; mais qui se préoccupe encore du vers brisé aujourd'hui, je TOUS le demande? La poésie est-elle sérieusement menacée, à Fheure présente, par le défaut de césure? L'béaiistiche est-il en danger ? Le vers brisé, ce barbare, cet Attila de vers brisé, est-il à nos portes? M. Nisard a aussi consacré on bon tiers de son discours, en réponse à celui de M. de Musset, à faire le panégyrique de Boileau : « Aimer Boileau, dit-il, non d'amour, mais comme on aime la vérité et le devoir, est, j'ose le dire, une qualité sociale dans notre pays. )» Aimons done Boileau, je ne demande pas mieux, et, pour ma part, j'ai grand plaisir à relire de temps en temps le mathématicien delà poésie, mais aimons aussi Chateaubriand qui n'est pas Boileau, Shak* speare, Byron, Lamartine, et quelques autres, sans compter les aïeux. M. Nisard a sans doute raison de prêcher le culte de Boileau^ mais il a trop raison, voilà son tort.

M. Nisard a un goût trop sûr pour n'être pas convaincu, quand il y réfléchira bien, que de telles recommandations ont un faux air d'anachronisme en nos jours d'apaisement littéraire. 11 n'y a plus d'iconoclastes, il ne reste même plus de fanatiques pour Ronsard ou pour Malherbe. Pull à Dieu qu'il y eût encore des fanatiques !

Qu'il me soit permis de citer quelques mots de ce passage sur Boileau :

« Dans cette Jastesse exquise sur tout ce t\n\ touche à l'art français et à ses modèles, je ne regrette qu'une chose i c'est que vous en ayex excepté Boileau. Vos deruiëres rigueurs contre lui remontent, il est vrai, à dix ans. Mais c*élaU au temps de vos plus beaux ver?, et peut-être dans la meilleure de vos dernières pièces. De quoi lui en vouliez-vous ? Serait-ce de n'avoir pas été capable de certaines faiblesses intéressantes de votre Enfant du siècle ? Ce serait juste, s'il en avait eu la prétention. Vous lui prérérez Régnier 1 Pourquoi ne pas les aimer tous les deux ? Je vais bien le vehger, monsieur, en disant que, dans celle pièce où vous lui êtes si sévèrei vous avr i plus d'un trait de celle poésie franche, sobre^ Colorée par le fonds

ipii fait sa gloire ; et que. partout où votre aimable laisser aller ne »ule pas jusqu'au sans façon de Régnier, vous écrivez comme Boiipau.

« Tout le monde sait le mot charmant de Voltaire sur ce quMl en coâte de dire du mal de Nicolas. Vous en avez pu dire impunément : Eela seul me serait une preuve que vous deviez finir par n*en plus penser. Je puis donc vous prendre à témoin, monsieur, qu'un poète luraitune idée bien'étroite de son art, s'il ne le reconnaissait pas lans l'homme illustre qui faitsortir la poésie de deux sourcesprin- !)pale8 : le cœur d'un homme touché d'une passion vraie, et le cœur l'un homme de bien. J'irai plus loin (aussi bien, aux yeux des gens pli n'aiment pas Boiieau, j'ai, depuis longtemps, toute honte due k nn sujet) : j'étendrais la maxime communicatoire de Voltaire à toute génération qui, en France, ferait mépris de Boiieau. Témoin le dix-huitième siècle, Voltaire en tête, auquel il n'en eût pas pris mal, ce semble, d'avoir plus de respect pour sa morale, et d'être plus Sdële aux traditiofis de son grand goût. Aimer Boiieau , non d'amour, qui le demande? mais comme on aime la vérité et le devoir, est, j'ose le dire, une qualité sociale dans notre pays. Les vicislitDdes de sa i^loire, tour à tour ébranlée et raffermie, y marquent toujours, dans la raison publique, un progrès ou un déclin.

Avouons-le, il était piquant, même après les actes d*humilité de H. de Musset, d'entendre M. Nisard parlant des œuvres du (mtaimte par excellence, de la littérature française de nos jours. M. Nisard n'a pas abusé de ses avantages ; pour les premières poésies, il s'est borné à dire que, dans le temps, il a su les apprécier et prévoir Tavenir brillant de Tauteur, au milieu de ses égarements de littérateur facile. 11 est vrai qu'après quelques légères chicanes, il a fait au récipiendaire toute la pan d'éloges que peut désirer un nouvel élu. Les Nuits, les Comédies, VEnfant du siècle, ont passé tour à tour sous les ronrches caudiues d'un commentaire louangeur. Fantasio s'élonnatt peut-être un peu, sous son nouvel habit, d'être traité si fort en homme de conséquence, mais il faut bien se faire à l'air du pays que l'on doit habiter.

Ia réponse s'est terminée par des compliments. L'Académie «•spcre trouver, dans le nouvel académicien, un auxiliaire im-

1 48 GRITIQUKS

portant pour ses travaux iulérieurs, pour Tespëce de censare littéraire et morale qu'elle exerce par les concours et les prix Monthyon. Sans doute M. de Musset prendra place parmi les rapporteurs les plus aimables, les plus judicieux, les plus spirituels ; mais, dût-il égaler MM. Villemain et Mignet, espérons que nous ne regretterons pas trop le poêle des Contes d'Espagne et (T Italie et du Specictde dans wh fatUeuil.

Et cela m'amène tout naturellement à adresser à M. Alfred de Musset la prière obligée en pareille circonstance. Il a complètement triomphé à un âge où tous les autres luttent encore; qu'il ne rompe passes relations avec la Muse; j'entends surtout celle qui a si bien inspiré les Nuits ; qu'il prenne place au glorieux fauteuil ; qu'il y dorme même parfois, s'il a besoin de repos, mais pas d'un sommeil trop profond.

Le nom de Bossuet est invoqué chaque jour, dans les discussions qui ne cessent de régner entre les défenseurs des deux principes d'autorité et de liberté, principes dont l'antagonisme se reproduit à propos de toutes les questions politiques, religieuses et sociales qu'agite notre époque. Pour les uns, ce nom rappelle la fameuse déclaration de l'Église gallicane, c'est-à-dire l'esprit libéral, d'accord avec l'orthodoxie la plus pure i pour les autres il ne s'y rattache que le souvenir de la révocation de l'édit de Nantes, et que l'idée des persécutions qui suivirent cet acte. Tandis que certains catholiques ultramontains/eprochent au grand orateur, et le reproche a été renouvelé hier encore, ses efforts pour concilier une certaine liberté avec les exigences inflexibles du dogme, bon nombre de gens le considèrent comme un fanatique aveugle, presqoe comme un inquisiteur égaré à la cour de Louis XIY. Bossoet

BT RÉCITS LITTÉRAIRES. 149

l'est donc connu qu^à moitié : on lit ses Oraisons funèbres, son Discours sur VHistoire universelle , et l'on néglige ses ouvrages de philosophie et de controverse, admirés le plus souvent sur parole, et en toute confiance sur Tincontestable renommée de Tau leur.

Dans cette dernière classe, VHistoire des Variations des Égli^ us protestantes se fait remarquer par son étendue, et aussi par son apparence de sécheresse et d*auslérité, qui éloigne le lecteur peu familier avec lesécueils de la théologie. Chacun sait^ d*aprè$ une sorte de tradition, que ce livre se distingue \n la rigueur et la maturité du raisonnement, par la force et la clarté de la démonstration, par la logique et Tordre lumitKox qui régnent dans toutes les preuves et toutes les citations : ^ la plupart se contentent de celte notion, de cet k peu près, plutôt que d'affronter les difficultés que l'on prévoit avec trop de timidité. Parler de VHistoire des Variations c'est encourir le reproche de banalité et s'exposer à être peu compris ou laissé de côté ; pourtant l'ouvrage en lui-même offre un double intérêt, comme monument de la science religieuse et philosophique d'une époque mémorable, et comme Mloo posé en arrière de nous, qui mesure le progrès des idées ttciales en général, et de l'idée de la liberté civile et politique en particulier.

La Réforme remua si profondément les esprits, que chaque ordre de pensée, chaque production de Tintelligence en reçut comme Tempreinte ineffaçable. Elle amena de tels changements, qu'on nel es peut envisager en entier sur-le-champ, ni même après deux outrois générations : à peine sommes-nous en étal de les juger d'une façon complète, nous qu'une grande révolution politique rend plus clairvoyants pour apprécier une (^de révolution religieuse. Dans toutes les parties de cette transformation universelle, les principes nouveaux furent, dès l'origine, poussés à l'extrême : Luther eut pour fils légitimes, ^0 religion, les Sociniens; en politique, les Anabaptistes et les

niveleurs. L'émancipation de la raison humaine soustraite aa joug du catholicisme la conduisit d*abord aux interprélalions les plus diverses des livres saints, puis à la négation de plus en plus absolue, et de ces livres, et des dogmes qu'ils ont con* sacrés. De même la proclamation de Tindépendance en matière de foi eut pour corollaire la liberté civile et son extrême conséquence, la démocratie pure : Tégalité devant Dieu passa du ciel à la terre et devint l'égalité devant la loi et devant les hommes. Telle est la considération supérieure qui explique à la fois les variations, les incertitudes et les fluctuations éternelles du protestantisme, c'est-à-dire de la raison affranchie, et l'invariabililé, apparente ou réelle du catholicisme, expression de cette autorité divine qui s'impose à notre liberté et circonscrit sa sphère déjà si étroite. Soit que, du temps de Bossuet, Texpérience historique ne fût pas assez mûre pour avoir révélé dans toute son évidence celle loi des révolutions humaines, soit plutôt qu'un principe philosophique ait paru trop peu solide aux coniroversistes des deux partis pour leur servir de base, ni les uns. ni les autres n'ont considéré les choses sous ce point de vue. De nos jours, le problème devrait être posé d'une manière différente : les deux partis, admettant la loi, n'an* raient discossion que sur le plus ou le moins d'avantages que présente l'un ou l'autre principe : celui-ci trouverait dans les livres saints l'autorité, et celui-là s'efforcerait d'en extraire la liberté. D'ailleurs le débat ne s'engagerait qu'à titre d'escarmouche sur Tinlerprélation ou sur Tauthenticité de ces livres : car de pareilles questions n'occupent qu'un auditoire spécial et restreinl, tandis que la religion, comme la philosophie, doit s'adresser à toutes les intelligences. H faudrait, pour fixer l'attention, établir d'une manière nette le bilan des deax régimes qui se sont partagés le monde et Thistoire : dire ce que le genre humain a gagné ou perdu à la liberté illimitée, à Tau* torité absolue, au mélange ou à Tantagonisme des deux. Ce serait là marcher en avant, et montrer quel système a« en dé*

BT RÉCITS LITTÈRAIIIES. 151

fioitiYe, donoé le plus de bien-êlre malcriel cl le plus de dignité morale à rhumanilé : nous rejetons aujourd'hui les à priori de la théologie, et la meilleure des réyélations ne irouTe en nous qu'une prédisposition favorable, mais non une forte conviction.

Le livre des Variations montre combien on était éloigné, il y a moins de deux siècles, de cette façon, bonne ou mauvaise, mais particulière à notre temps^ d'envisager les questions phi* iosophiques et religieuses. En premier lieu, il suppose toujours ao lecteur une connaissance approfondie, non -seulement des dogmes de sa religion, mais encore des raffinements ajoutés à ces dogmes : preuve que Touvrage, destiné par sa natore même à un public nombreux^ servait plus à confirmer qu'à répandre l'enseignement ihéologique. Le terrain s'est lellement déplacé de nos jours, que tout profane qui pénètre dans celle forêt vierge se trouve embarrassé par les épines et l«s broussailles et passe un temps considérable à se reconnaître au sein de Tobscurilé. Cette science admise, Bossuet établit magistralement Tunité et l'immutabilité du catholicisme : Iji religion a été coulée d'un seul jet par son ouvrier divin, et tous les travaux, toutes les innombrables élucubrations des innombrables disciples n'^ont servi qu'à faire briller d'un plus vif éclat les parties de l'œuvre un instant obscurcies par rignorance ou l'incrédulité. Tel est le caractère de la vraie foi : l'eireur se reconnaît par conséquent à ses variations et à ses incertitudes. L'exposition du catholicisme et de sa théologie , voilà le fil d'Ariane, pour guider le lecteur dans ce labyrinthe de controverses, de faits, de propositions et de conclusions : l'unité romaine opposée à l'instabilité protestante, voilà l'idée fondamentale autour de laquelle pivote l'ouvrage tout entier.

Il y a deux manières de combattre ce syllogisme fondamental; les adversaires de Bossuet les ont toutes deux cs- ^yées, mais timidement, d'une manière incomplète et dé-

tournée. L'une, la plus hardie, consiste à nier, hisloriqtiemenl^ rinlégrité primordiale du christianisme. Ici reyienl la question de Tauthenticité des livres saints, et l'examea de la formation du dogme catholique. Les controversistes ont eu peur : ils semblent avoir prévu la négation du Rédempteur et de la Révélation : on dirait qu'ils ont pressenti Dupuis, et les théories du docteur Strauss. Le christianisme ne serait-il en effet qu'un éclectisme des traditions mythologiques de TOrient, alliées avec je ne sais quels souvenirs grecs et Mithriaques, avec les livres arabes ou égyptiens attribués à Moïse, el la morale demi-pythagoricienne, demi-cynique, des Esséniens et des Thérapeutes ?

Basnage et Jurieu tremblent devant cette extrémité terriUe : ils reculent, en songeant qu'une négation franche de la tradition les conduit à retrouver Adonis sous les traits de iésas- Christ, les Mages et les Vestales dans les communautés chrétiennes, et les fables indiennes, dans la passion du crucifié, devenue une simple légende.

Aussi leur embarras est grand : ils bégayent, ils tâtonnent, disant qu'au premier^ au second, au troisième siècle, tel ou tel dogme était informe^ confus ; qu'il a été éclairci, dégagé, puis altéré par les commentaires subséquents. Us se rejettent sur les cérémonies, sur les pratiques extérieures, qui ont varié en effet, mais qui n'ont qu'une importance secondaire: ils cherchent avec effort les moindres symptômes d'interprétation forcée pour en faire une preuve, et leurs pénibles arguments fatiguent, sans éclairer et sans convaincre. Quelques transactions, telles que des divorces autorisés, ou bien le pacte des Hussites^ sont pour eux une bonne fortune : el eux qui ont toléré, permis même la bigamie du landgrave, eux à qui l'on oppose une consuUalion signée de Luther et de Mélanchton, rédigée par Bucer, el portant qu'un prince peut avoir à la fois deui épouses légitimes, ils reprochent à l'Église romaine ses concessions trop vraies aux faiblesses humaines, ses brefs de repu*

BT RÉCITS LITTiRÂlBES. 153

dialion accordés par complaisance, et aussi sa casuistique!

L'autre moyen, plus philosophique, consisterait à prouver que l'unité absolue d'un corps de doctrines ne constitue pas sa Térité parfaite, de même qu'il n'y a pas toujours identité ealre l'incertitude et l'erreur. On pourrait dire d'une part» que le catholicisme a conservé son unité plutôt par ses persécu-^ lions que par Pévidence incontestée de ses enseignements, et que l'igDorance générale sert plus à la perpétuité des idées et des prJDcipes une fois établis, que Tunité ne sert au progrès, cette loi du monde, qui implique nécessairement changement. Et l'on ajouterait aussi que les variations de la raison humaine, cberchantun guide pour sa liberté nouvelle, résultent et de son long esclavage et de sa bonne foi. Le libre penseur ne prétend pas que sa liberté est infaillible, qu'elle s'éclaire au (lambeau de la divinité : il cherche, il doute, il hésite, en un mot il est libre. Dieu n'aurait'il créé l'homme responsable de ses actions que pour le rendre esclave d'une volonté supérieure à la sienne ? ne lui aurait-il donné une raison aspirant sans cesse à l'indépendance que pour le contraindre à abdiquer sa raison ? Telle est, en définitive, l'excuse et la justification de tous les réformateurs: ils ont protesté contre la tyrannie intellectuelle; ils ont osé, abusé peut-être, d'un droit : le droit a reçu de leurs excès même une nouvelle consécration. Mais nul, ni Luther, qui anathématisait Garlostadt, ni Calvin, qui brûla Sériel, ni Jurieu, qui reniait les niveleurs, ni aucun des protestais, qui repoussaient bien loin les Manichéens et les Sociniens, oui n'a osé ouvrir un champ si vaste à la liberté d'examen : et, sur le terrain étroit oii ils se sont renfermés d'eux-mêmes, ils om livré à Bossuet une victoire facile.

Sans doute que, écrivant à présent, ce grand génie eût senti les nécessités de notre âge : mais le livre des Variations est le livre du dix-septième siècle, et, après l'avoir examiné sous sa portée philosophique si insuffisante, il reste à l'étudier comme ouvrage, et comme monument de l'époque. VHisioire des

i56 GRITIQCBS

que, de Tesprit de réTolle en France, la Réforme à besoin d'être étudiée par phase» successivement, et non d'après langueur chronologique de ses luttes et de ses progrès. Même sous le point de vue religieux et théologique, Bossuet n^aurait pas dû confondre toutes ces manifesUitions si opposées : il aurait trouvé, dans l'esprit même des divers réformateurs, et dans l'observation des différents milieux où ils se sont produits, la raison véritable de leurs divisions et de leurs incertitudes. Partout la politique a réagi sur les questions religieuses. En Allemagne, Luther, Mélanchton, Bucer, esclaves des souverains ligués à Smalkalde, ont dû modifier d'après leurs exigences les opinions primitives et les errements des premières leçons, des premières prédications. Ils ont enveloppé, en leur qualité de sujets fidèles, dans la même exécration, lesSacramentaires, les Anabaptistes, ennemis de toute autorité, au nom de régaltté absolue, et le pape, suzerain spirituel, et l'empereur, suzerain temporel, dont Tuu prétend régner seul sur les consciences, dont Tautre veut sa part des dépouilles opimes du clergé. En Angleterre et eu Suède, les princes ont pris l'initiative dans la transformation : Bossuet aurait dû traiter les frères Pétri, dont il ne parle pas d^ailleurs. Cran mer et les anglicans comme des ministres de TÊtat plutôt que comme des théologiens. Zwingle et Calvin, républicains et réformateurs maîtres de la Suisse qui leur résiste à peine, ressemblent peu à Caméron et à Rnox, révolutionnaires politiques et religieux, qui disputent TËcosse aux Stuarts. De même il ne faut pas comparer les prédicateurs des Pays-Bas, qui excitent à l'indépendance ce peuple froid et calculateur de marchands, divisés entre les slathouders et les grands pensionnaires, avec les Théodore de Bèze et les La Renaudie, dont le parti, mélangé de calvinistes fanatiques, de grands seigneurs féodaux en pleine révolte et de bourgeois mécontents, se mesure avec la royauté, que soutiennent et le clergé, et Tancien prestige monarchique, et la politique italienne des Médicis.

BT RjtenS L1TTÂRAIRB8. 157

On le voit : dans l'ouvrage de Bossuet, ces distinctions n'ont é(c qu'à demi comprises et exprimées : d'où il est résulté du vague et de la confusion, même dans la partie religieuse, qui est si inséparable de la partie politique.

Pour être juste, il faut signaler quelques-unes des beautés ies plus remarquables du livre. Luther et Mélanchton sont parfaitement compris : on ne peut s'empêcher de citer ici quelques lignes. Voici Luther : « Il est vrai qu'il eut de la force dans le génie, de la véhémence dans seâ discours, une éloquence vive et impétueuse, qui entratnoit les peuples et les ravissoit; une hardiesse extraordinaire quand il se vit soutenu et applaudi, avec un air d'autorité qui faisoit trembler devant loi ses disciples : de sorte qu'ils n'osolent le contredire ni dans les grandes choses, ni dans les petites. » L'homme est là tout eulier. 11 y a un livre pour les agitations, les regrets, les incertitudes de Mélanchton^ et ce n*est ni le plus court, ni le moins beau. L'état de Tâme de cet homme si estimable et si bon y est dépeint d'une manière admirable : le lecteur éprouve une vive sympathie à suivre dans ses hésitations, ses angoisses, ses tortures morales, ce jeune professeur, émule et héritier présomptif d'Érasme : il reconnaît déjà dans ce cœur inquiet et malade un avant-goût du marasme et des doutes qoi tourmentent les incrédules de notre temps : c'est Bossuet, ce génie austère et fort jusqu'à la roideur, qui nous initie aux combats intérieurs de ce théologien qui précède les René et les Obermann. Bucer, le conciliateur à tout prix, l'ami des ambiguïtés et des équivoques volontaires; Zwingle,leprètre-soldat; CCcoIampade, l'homme des recherches et du travail ;Cranmer, le courtisan mitre, l'esclave docile du despotisme, le martyr en dépit de sa bassesse et de ses apostasies; Calvin^ le génie oipinisateur, le tyran de la liberté qu'il proclame, le juge du rêveur Michel Servet et du socinien Valentin Gentil, Théodore de Bèze, le grand seigneur qui prêche comme un docteur ; ceux-là, bien d'autres, vivent et parlent, agissent et discu-

158 CRITIQUBS

tent, au milieu de leur siècle et de leurs écrils. Puis quel taleol de narration! quelle profonde ironie! quelle âprelé, quelle inQexibilité de logique. Luther accepte une entrevue avec Carlostadt : voici la fin du récit : a Au sortir du sermon de Lulber, Garlostadl le viift trouveràTOurse-Noireoùil logeait; lieu remar* quable dans celte histoire pour avoir donné le commencement à la guerre sacramentaire parmi les nouveaux réformés. Là, parmi d'autres discours, et après s'être excusé le mieux qu'il put sur ia sédition, Garlostadl déclare à Luther qu'il ne pouvoîl souffrir sod opinion de la présence réelle. Luther, avec un air dédaigneux, le défia d'écrire contre iui^ et lui promit un florin d'or s'il l'entreprenoil. Il tire le florin de sa poche. Garlostadl le met dans la sienne, ils louchèrent en la main l'un de l'autre, en se promettant mutuellement de se faire bonne guerre. Luther but à la santé de Garlostadl et du bel ouvrage qu'il alloit mettre au jour. Garlostadl fit raison, et avala le verre plein : ainsi la guerre fut déclarée à la mode du pays, le 22 d'août 1524. L'adieu des combattans fui mémorable. Puissé-je le voir sur la roue, dit Garlostadl à Luther. Puisses-tu te rompre le cou avant que de sortir de la ville! L'entrée n'avoit pas été moins agréable. Par les soins de Garlostadl, Luther entrant dans Orlemoude, fut reçu à grands coups de pierres ^ et presque occalylé de bow. Voilà le nouvel Evangile : voilà les actes des nouveaux apôtres. » On se rappelle le mol d'un ancien sur Pauslère Thucydide racontant la ridicule tentative de Gjlon, et on dit aussi de Bossuel : a Ici le lion a ri. d Mais en revanche, qu'il est éloquent lorsqu'il s'indigne! lorsqu'il dit, par exemple, au ministre Jurieu, à propos des prophéties absurdes de ce calviniste moins sensé que fanatique : « Ne fautil pas avoir avalé jusqu'à la lie le breuvage d'assoupissement que boivent les prophètes de mensonges et s'en être enivré jusqu'au vertige, pour annoncer au monde de tels prodiges! v La défense de VHiitoire des Variations et les avertissements auk protestants offrent de pareilles qualités, moins toutefois

ET RiCITS LITTÉRAIRES. 159

l'iDlérél naturel qui s^altache à l'exposition historique et h la série des faits et des idées. Seulement Bossuet, pressé par ses contradicteurs, touche à un ordre de questions qu'il avait à peine effleurées dans le cours de Fouvrage, et dont Timportance nous parait plus considérable aujourd'hui, que toutes ces discussions, alors si majeures, sur la grâce, rimmutabilité et la justification. Il s'agit du principe même de la souveraineté, du droit monarchique et national et de la légitimité des révoltés contre les tyrans. Ces grands problèmes, discutés déjà par les révolutionnaires d'Allemagne et d'Ecosse, avaient eu en France un vaste retentissement du temps de la ligue : le couteau de Jacques Clément^ le pistolet de Poltrol de Méré avaient même poussé les solutions au plus terrible excès. Mais soQs le règne absolu de Louis XIV, pendant les dragonnades et la guerre des Gamisards, un prélat et un ministre ne pouvaient le prendre de si haut : Jurieu et Bossuet ont cherché leurs preuves théoriques uniquement dans les livres saints et dans les actes des martyrs. C'était là combattre dans le vide : le peuple hébreu, composé de pasteurs, de laboureurs et de prêtres, délégua la souveraineté à un roi qui devait être sous le contrôle perpétuel de Jéhova toujours présent, parlant et agissant. Quel rapport avec les monarchies modernes ! Quant aux premiers chrétiens^ il est certain qu'un essai de révolte, soit contre Tempire romain, soit contre les Perses, n'eût guère servi au triomphe de leur religion. Voyez ce qui s'est passé aoiapon^ il y a cent ans : les catholiques persécutés ont voulu combattre. Leur patience eût lassé les bourreaux : leur révolte a redoublé la haine, et à l'heure présente pas un n'a survécu.

Et maintenant, quel est le but de cette étude sur VHistoire de» Variationst Elle ne serait ni inutile, ni déplacée, si elle révélait seulement jusqu'à quel point on doit considérer Bossuet comme historien, et si elle montrait de quelle manière l'Eglise gallicane a raconté et jugé la réforme. Peut-être

160 CBITIQUIS

a-t-elle aussi une sorte d^actualilé : nous qui avons tu tanl^e révolutions politiques et sociales, que les révolutions religieuses d'hier ne nous intéressent plus que comoie curiosités historiques, n'avons-nous aucun profit à tirer du spectacle de ce passé si bien terminé ? Il y a lieu de penser au contraire que, dans la lutte que nous soutenons, dans les efforts d'une révolution qui continue encore, plus d'un enseignement précieux nous attend au sein des archives de ces révolutions consom* mées. Quand un génie comme Bossuet a creusé si avant pour saper les fondements de la liberté religieuse sans avoir réussi à autre chose qu'à les affermir, personne ne doit plus s'effrayer des tempêtes insignifiantes qui bourdonnent autour de la liberté civile et politique : et les immenses travaux intellectuels, les prodigieux efforts de science, de talent, de logique qui col accompagné l'enfantement de cette indépendance glorieuse de la conscience font connaître ce qu'il faudra de génie» de ttêr vaux et de persévérance pour achever l'œuvre et compléter l'émancipation humaine.

De Marie Stuart on n'avait guère connu jusqu'à ce jour que la légende. Comment se fait-il que le jugement de l'histoire soit venu si tard pour cette jeune reine, doublement sacrée par la majesté du trône et du malheur? Je crois que je viens de rencontrer précisément la raison de cette tardive entreprise. La vie de Marie Stuart, semée de tant d'incidents et marquée en quelque sorte du sceau fatal, devait d'abord solliciter les romanciers et les poètes. Presque tous, en effet, se sont emparés de ce sujet dramatique et l'ont enjolivé de leurs sentimeo- Ules fictions, si bien qu'à la longue l'inOexibîlité du Cût a dû

rr mftcm littèrairis. 161

disparaître sous les broderies de la fable. Grâce à cette conspiration da sentiment en faveur de la grâce, de la beauté et de l'infortune, Marie Stuart apparaissait aux yeux du plus grand nombre dans ce demi-jour apprêté qui sied si bien aux héros et aux héroïnes romanesques. On la voyait toujours à peu près telle qu'elle est représentée dans ces gravures qui ont popularisé son souvenir, debout sur le titlac du navire qui la remportait en Ecosse, et confiant aux flots et aux nuages le dernier adieu de son cœur à sa patrie d'adoption, à ce plaisant paifg de France, Quant aux actes de sa vie, comme reine et comme femme, on les laissait volontiers dans l'ombre, et, ce mystère aidant, l'influence victorieuse qu'exerçait la reine d'Ecosse sur tous ceux qui l'approchaient, semblait avoir survécu et s'être étendue jusque sur la postérité.

L'histoire est enfin venue projetant impitoyablement la lueur de son flambeau sur celte intéressante figure du seizième siècle, et débarrassant l'idole des bandelettes lyriques dont l'avaient enveloppée les poètes depuis Ronsard. Les vieux parchemins ensevelis depuis trois siècles dans la poudre des bibliothèques se sont ouverts et ont livré la preuve des fautes, et, pourquoi ne pas le dire, des crimes. Si Elisabeth, l'implacable ennemie de sa bonne sceur^ n'a pas gagné à cette illumination soudaine, Marie Stuart, elle, y a beaucoup perdu. De ce jugement sans appel, prononcé pièces en mains par M. Mignet, il résulte que la fatalité n'est pas seule coupable, et que la fille de Jacques V, la belle et poétique Marie, a au moins contribué autant que l'aveugle déesse au désastre de sa destinée.

Pour traiter ce difficile sujet et se frayer un chemin sûr à travers les broussailles de contradictions accumulées dans ce champ mal exploré, il ne fallait pas moins qu'un pionnier historique comme M. Mignet. Il fallait cette austérité de pensée, cette sage retenue, ce langage clair et précis, et cette infatigable patience qui distinguent à un si haut point l'auteur d'i4r>tontoPere^. M. Mignet à compris toute l'importance de la mis-

i 62 CRITIQUES

sion qu*il s*étail imposée; en retraçant cette vie aTenturense où il est si facile de verser l'histoire dans Torniëre du roman, il s'est toujours tenu dans son rôle sévère de rapporteur et de juge, et j'admire comment, à de certains moments, il a pu comprimer les bondissements de son cœur en face de cette royale accusée dont le front avait resplendi de la double couronne de France et d'Ecosse, et qui, pendant dix-huil ans, ne devait plus porter que la couronne d'épines. Dans ce laborieux examen, rien n'est laissé au hasard des conjectures, tout est appuyé sur des documents authentiques. M. Mignet, c*est là son plus grand mérite à mon avis, n'a voulu être que l'éloquent interprète des faits. Il a compris que cette histoire était assez intéressante en elle-même pour se passer des artifices delà mise en scène, et il a courageusement banni de son livre tout ce lyrisme personnel qui caractérise et amoindrit les œuvres historiques contemporaines en donnant à la plupart des historiens de notre temps un certain air de parenté avec les romanciers.

Ne serait-ce pas le moment de dire deux mots de cette confusion des genres et des styles d'où est issue depuis quelque temps le monstrueux adultère de l'histoire et du roman? L^htstoire, telle qu'on récrit de nos jours, n'est plus le miroir da passé, c'est un prétendu enseignement pour le présent et pour l'avenir. On ne se contente plus de raconter, ni même d'instruire, on prêche. La supposition ingénieuse tient lieu da document; quelquefois le fait est estropié et même dénaturé, et celte mutilation devient un argument de plus à l'appui de la thèse dont on se constitue le défenseur. On taille dans Thistoire comme en plein drap, prenant ce qui convient, élaguant ce qui pourrait nuire, glissant sur tel point, s'éiendant outre mesure sur tel autre, et substituant toujours à l'autorité indestructible du fait le ridicule arbitraire de l'interprétation personnelle. L'historien doit s'effacer devant l'histoire: on efface l'histoire devant l'historien. De là tant d'opinions diverses sor

BT RÉCITS LITTÉRAIRES. 163

un éYénetneiU qui n^a pas cinquante années de date. Puis, de celle première licence découlent toutes les autres. H y a un styie historique comme il y a un style de mémoires, un style épisiolaire, un style politique; on mêle tous les styles et l'on parrienl à produire une œuvre aussi diaprée que l'habit d'Arlequin. Le lyrisme tient surtout beaucoup de place dans les productions historiques de notre temps. Pourquoi cela? Parce que le lyrisme est la formule la plus noble de l'individualisme. Le héros principal d*une histoire ainsi conçue, c'est Thistorien lui-même. Il s'empare d'un sujet comme d'un théâtre» et, du haut de ce théâtre où il parade sur le premier plan, il n^est préoccupé que de se mettre en scène, en laissant tomber sur les hommes et su ries choses des cascades de sentences dogmatiques. Use passionne, s'emporte, se fait juge et partie dans le débat, quand il n'aurait pas de trop de tout son sang-froid pour juger les pièces du procès et tenir d'une main ferme tous les fils des événements. Le roman a eu la prétention de se faire historique : il n'a pas réussi ; mais^ en revanche, Thistoire s'est faite romanesque. Je pourrais citer tel historien qui a encombré le marché littéraire de cent vingt volumes, et qui a consacré moins de temps à écrire l'histoire de Philippe-Auguste ou de^a Révolution française f que M. Alexandre Dumas à composer un seul de ses romans. Mais je reviens à Marie Stuart.

Dans son beau livre d* Antonio Perez^ M. Mignet s'est servi du secrétaire ministre de Philippe H comme d'un clou pour y attacher le tableau du catholicisme inquisilorial, et c'était surtout pour nous conduire à travers les plus secrètes issues de l'Escurlal qu'il entreprenait le récit de ce célèbre procès. Dans le nouvel ouvrage qu'il a récemment publié, l'auteur, sans dédaigner le récit, s'attache à faire ressortir la lutte du catholicisme et du protestantisme. Marie Sluart et Elisabeth sont les principaux champions de ce duel entre deux croyances qui se disputenlla possession de l'île. Elisabeth, soutenue par son génie, pw son astuce, par les divisions qu'elle sèmera habilement

164 CB1T1QDB8

parmi les sujels de la reine d^Écosse, sortira triomphante de cette lutte moins inégale qu'on pourrait le supposer au premier abord, si Ton songe que Marie Stuart avait pour elle les secrètes sympathies d'une partie de la noblesse anglaise et les secours des princes catholiques du continent. Autour de ces deux personnages, l'auteur a groupé, avec une grande habileté, la figure sombre de Morton, la froide figure de Murray^ Knox, cet ardent disciple de Calvin, cet illuminé du presbytérianisme; Cécil, ce ministre à la fois austère et souple d'Elisabeth. M. Mignet ne s'amuse pas à empâter ses portraits de couleurs, à les enluminer, comme cela se pratique de nos jours, il les peinten quelques traits et fixe pour toujours la semblance sur la toile historique. Il y a, dans ce livre, un tit profil de Cécil qui fait connaître l'homme tout de suite* et dont le dessin, sobre et arrêté, vaut cent fois mieux que la peinture à grand fracas de certains portraits fort en vogue au moment où j'écris.

Marie Stuart était la première femme qui montait sur le trône d'Ecosse, et elle y apportait, dit l'auteur, la double infirmité de son âge et de son sexe. Couronnée à l'âge de six jours, elle succédailà cinq rois, cinq Stuarts, dont deux avaieoi péri assassinés, deux étaient morts en combattant, et u», Jacques Y, avait expiré de désespoir en se voyant abandonné par sa noblesse. A l'avènement de Marie au trône, Henri VllI entra en négociations avec les lords écossais pour la marier an prince de Galles, son fils, afin de soumettre les deux pays an même sceptre. Les lords s'y refusèrent par haine pour la do* mination anglaise, et la reine enfant fut envoyée à la cour de France, Marie fut donc élevée au sein de cette cour frivole et brillante des Valois.

« C'est, dit M. Mignet, à cette école d'élégance et de dépravation, d'où sortirent des rois si spirituels et si vicieux, des princesses si aimables et si désordonnées, que se forma Marie Stuart. Dans son enfance, elle n'en prit que le bien, sans qu'elle pût s'empêcher toote>

Ibis d'en apercevoir le mal et pfos tard de rimiter ; car ce qu'on >oH Influe à la longue gur ce qu'on fait. Mais alors elle profita uniquement des charmes et de rinstruction répandus dans celte cour agréable et lettrée, où les filles des rois s'adonnaient à l'étude des langues et au goût des arts» et où chaque prince eut son poète : François ]«r, Marot; Henri II, Saint-Gelais ; Charles IX, Ronsard ; Henri ill, Desportes. Elle y était venue pendant que se tentait la révolution littéraire qui, séparant notre poésie des formes naïves qu'elle avait prises au moyen âge pour se rapprocher des formes savantes de l'antiquité, lui faisait perdre son originalité sans lui donner de la grandeur, et ne pouvait être qu'éphémère, quoique conseillée par Joachim de Bellay, accomplie par Uonsard, favorisée par le chancelier de L'Hôpital, admirée par Montaigne et applaudie par toute la cour de Henri II. Ronsard, qui avait habité trois ans l'Ecosse comme page de Jacques V, fut le maître de Marie Stuart en poésie et devint son admirateur. »

L^intelligence de Marie Stuart se développa promptement dans celte serre chaude de l'élégance, du savoir et des arts. Outre le latin, qu'elle parlait très-bien, elle connaissait les langues Tî vantes, excellait dans la musique et composait des vers agréables dont il nous est resté quelques fragments. A quinze ans, elle épousa le dauphin, et deux ans plus tard la reine d'Ecosse devenait reine de France par la grâce de Dieu et da maladroit coup de lance de Montgommery.

Marie Stuart était regardée par ses oncles, les princes lorrains, comme Tinstrument envoyé par Dieu pour écraser, en Angleterre, rhydre naissante du protestantisme; elle fut élevée dans cette idée, et la foi de la jeune reine dans l'autorité des Guise ne devait pas peu contribuer à accélérer sa perle. Lorsqu'après la mort de François H, qui ne ût que passer sur le trône, elle fut forcée de revenir dans cette rude Ecosse déjà gagnée à la cause presbytérienne, elle continua de caresser celte idée de rétablissement du culte des aïeux, pressée par ses sujets de se choisir un nouvel époux, surtout après l'exécution de Ghastelard, qui avait osé aspirera la possession de la reine ; demandée en mariage par cinq princes, elle se prononça pour

Darniey, Stuart par son père et Tudor par sa mère, après avoir vu échouer des négociations au sujet d'une union projetée entre elle et don Juan d'Autriche. Jusque-là le sévère historien n'a à reprocher à la jeune reine qu'une excessive légèreté, une duplicité enseignée par les Guise et une grande inaptitude dans le gouvernement de ce royaume d'Ecosse travaillé d'un côté parles fougueux prédicateurs delà foi nouvelle, et de l'autre toujours enclin à la révolte sous la conduite des lords turbulents et soudoyés par Elisabeth.

A partir de ce moment, les événements se précipitent ; Marie Stuart, bientôt dégoûtée de Darniey, nature faible et débauchée, s'éprend de ritalien David Rizzio. Darniey fait une ligue avec les principaux lords et tue Rizzio sous les yeux de la reine. Celle-ci, prisonnière dans son propre palais, parvient à s'échapper, grâce à la faiblesse de ce Darniey, qu'elle laissera assassiner quelques moisplus tard par son nouvel amant, Taventurier lord Bothwell. C'est ici que disparait complètement la Marie Stuart de la légende et de la romance deBéranger. A ce moment de son histoire, Marie Stuart est odieuse: elle fait preuve, pour arriver à son but, le meurtre de son mari, de la plus infernale duplicité. Elle se réconcilie avec lui, l'attire dans une maison isolée, où tout est prêt pour le faire périr ; pais, l'assassinat accompli, elle épouse l'assassin en face de l'Ecosse et de l'Europe indignées.

M. Mignet, je raidit au début de cet article, n'a rien aTanoé légèrement. H dit et il prouve. 11 établit sur des documeDH nouveaux et incontestables la complicité de Marie Stuart dans le meurtre de Darniey.

Le premier volume de celte histoire saisissante et lugubre s^arrète à la défaite de Marie Stuart par les lords confédérés, età sa fuite en Angleterre. Nous venons d'assister aux crimes; le second volume montrera Texpialion.

Pour moi, je ne me sens pas le courage de suivre l'autenrj dans le récit de ces dix-huit années de souffrance et de pri-

BT RÉCITS LITTÉRAIRES. 167

son. Marie Sluart est au pouvoir d'ÉIisabelh^ d'ÉIisabelh qui Ta toujours haïe pour sa jeunesse, pour sa grâce, pour sa beaaté, et aussi pour les prétenlions de la reine d*Écosse à la eouronne d'Angleterre. Ce second volume est d'un intérêt poignant. Envoyant Marie toujours légère et imprudente, même dans la prison d'Elisabeth, toujours aimée de ceux qui reutooreot ou qui l'approchent, on oublie ses crimes et Ton n'a plus que de la pitié et une sorte de tendresse pour une si grande infortune. M. Mignet, avec un courage, une patience qui me semblent héroïques, ne faiblit pas un seul instant dans sa tâche : il suit pas à pas le tyran et la victime, explique la eonduite d'Elisabeth, et les nouvelles causes de la perte définitive de Marie Sluart. Après avoir raconté, dans tous ses détails, la déplorable issue de la conspiration de Babington et les tristes conséquences qu'elle devait avoir pour la malheureuse captive, l'auteur arrive an grand jour du sacrifice et de la réhabilitation. Les derniers moments de Marie Stuart furent sublimes, et l'on ne s'étonne plus que devant ce grand courage et cette noble fierté de la femme la postérité ait pour ainsi dire absous la reine.

« La reine, dit Fauteur, suivie d'André Melvll, qui portait

la queue de aa robe, monta sur Téchafaud avec la même aisance et la même dignité que si elle était montée sur le trône.

m Cet échafaud avait été dressé dans la salie basse du château de Fotheiingay. 11 avait deux pieds et demi de hauteur et douze pieds carrés d'étendue. H était couvert de fine dentelle noire d'Angleterre, ainsi que le siège où Marie devait s'asseoir, s'agenouiller et recevoir le coup fatal. Elle prit place sur le siège lugubre sans changer de couleur et sans rien perdre de sa grâce et de sa majesté accoutumée, ayant à sa droite les comtes de Shrewsbury et de Kent assis, à sa gauche le shérif debout, en face les deux bourreaux vêtus de veloarsnoîr; à peu de distance le long du mur, ses serviteurs, et, dans lei«ste de la salle, retenus par une barrière que Pauiel gardait avec ses soldats, environ deux cents gentlemen et habitants du voisinage, admis dans le château dont on avait fermé les portes. Robert Baie lut alors la sentence que Marie écouta en silence et si profondément

i 70 CRITIQUES

reau. Elle disait à haute voix et avec le gentiment de la plus ardente confiance : « Mon Dieu ! J'ai espéré en vous, je remets mon àme « entre vos mains. ** Elle croyait qu'on la frapperait, comme en France, dans une attitude droite et avec le glaive. Les deux maîtres des iiautes œuvres Tavertlrent de son erreur et raidèrent à poser sa tète sur le billot sans qu'elle cessât de prier. L'attendrissement était universel à la vue de cette lamentable infortune, de cet héroïque courage, de cette admirable douceur. Le bourreau lui-même était ému et la frappa d'un coup mal assuré. La hache, au liea d'atteindre le cou, tomba sur le derrière de la tète et la blessa sans qu'elle fit un mouvement, sans qu'elle proférât une plainte. Au second coup seulement, le bourreau lui abattit la tète, qu'il montra en disant : « Dieu sauve la reine Elisabeth !» — « Ainsi périssent ses ennemis ! » ajouta le docteur Fletcher. Une seule voix se fit entendre aprèsla sienne et dit : Amen! C'était celle du sombre comte de Kent. I*

Je n'ai pas dit ua seul root de la partie politique traitée par Tauteur avec un si remarquable talent ; dans le dernier chapitre, qui est en quelque sorte le résumé philosophique de son œuvre, M. Mignet, sans prendre précisément parti pour Tune ou pour Taulre des deux idées religieuses qui viennent de se combattre, examine ce qu'Userait advenu dans le cas où la cause de Marie Stuart eût triomphé. Après la mort de la reine d'Ê^ cosse, Philippe II résolut de tirer vengeance de ce meurtre juridique. Il équipa une flotte redoutable, rinvincible Armada^ dont il confia le commandement au duc de Médina-Sidonia. Celui-ci, ayant laissé échapper Toccasion d'écraser la flotte aoglaise à Plymouth,ne retrouva plus une seconde fois la fortune sur sa route. V Armada, battue par la tempèle, brûlée en partie par l'ennemi, fut dispersée. Ce fut le dernier effort des puissances catholiques en faveur de la cause de Marie Stuart. Elle morte, le catholicisme allait disparaître aussi de l'île. Si le duc de Médina-Sidonia eût eu plus de résolution, les conséquences de sa victoire eussent peut-être changé la face de l'Angleterre, del'Écosseet même de la France. Philippe II vainqueur, c'était le catholicisme violemment restauré dans la grande ile britanni*

FF B&CITS L1TTÈRAIRB8. 171

que, et en France c'était le triomphe de la maison de Guise à l'exclusion de la maison de Bourbon. Le catholicisme du moyen âge reprenait le dessus sur l'éclectisme moderne inauguré quelques années plus tard par Henri IV. M. Mignet ne se prononce pas ouvertement; mais, s'il flétrit Elisabeth, geôlière et bourreau de Marie Stuart, on voit qu'il est pour la reine d'Angleterre contre Philippe II, pour la liberléde conscience contre rinqnisilion.

Je n'ai plus qu'un mot à ajouter. L'Histoire de Marie Stuart est, comme Antonio PereZy un épisode développé de VHistoire de la ré formation h laquelle travaille depuis longtemps M. Mignet. Espérons que le légitime succès obtenu par ces deux ouvrages le décidera à publier prochainement ce grand travail si impatiemment attendu. Le seizième siècle, c'est-à-dire le {H'emier réveil de la liberté humaine, quel vaste et magnifique sujet ! et qui pourrait le traiter avec plus de talent et d'autorité que M. Mignet ?

L'honorable M. Granier de Gassagnac, député au corps législatif et journaliste politique, a voulu se contempler dans le miroir de sa jeunesse littéraire. Ce miroir est un volume jaune de trois cents pages, une réimpression de choses quelconques publiées autrefois dans la Presse, dans la Revue de Paris, dans la Revue du dix-neuvième siècle et dans V Époque. Quelle époque !

Parlons donc de M. Granier de Gassagnac avec toute la déférence qu'on doit à ce littérateur homme de bien.

Si caoimui siWas, siWe siot cooiule digne

Adolphe Granier de Gassagnac est né au milieu des habitants ^ campt^gnes, dans un villagede Tarn-et-Garonne. Lesfées du

i 72 caiTiQUEs

départemenlfureDl convoquées à sa naissance, sanf laféc Modeste el quelques au 1res. S*il fautajouterfoi àuneconfidence publiée il y a deux ans dans le Potivotr, journal disparu , Adolphe Graoier avait, dès ses plus tendres années, des aspirations champêtres et une propension très-décidée vers les jouissances bucol iques ; tout en lui annonçait un pâtre virgilien, lorsquMifut envoyé au collège de Toulouse, cette capitale des troubadours et de rOccitanie.

Après ses humanités, Adolphe Granier, qui venait de cueillir tout fraîchement une églantine ou une violette dans le parterre de Clémence Isaure, résolut de se lancer dans le chemin escarpé de la gloire, contrairement aux vœux de sa famille, qui Taurait vu suivre d'un œil plus favorable la route moins hasardeuse de la pharmacie.

Les départements étaient alors en pleine révolte contre la tyrannie littéraire de la capitale. Les poètes du nord et du raidi, de Test et de l'ouest, fatigués de vivre à l'ombre de la gloire, avaient résolu de clouer un soleil au firmament provincial. De toutes parts s'étendit ce mouvement de décentralisation qui enfanta un tas de Revues dont aucune n'a survécu et qui créa tant d'Obermanns de sous-préfectures. Toulouse eut sa Aevue^ et Adolphe Granier adopta avec enthousiasme les espérances des révoltés. Pour prouver à la France et au monde que la cité palladienne pouvait soutenir la concurrence .littéraire avec Paris, Adolphe Granier charpenta un drame en collaboration avec MM. Louis de Maynard et Bural de Curgy. Ce drame noir, comme la littérature du temps, était, je crois, intitulé la Mot-quisede BrinvUUers, C'était un empoisonnement en cinq actes et en prose. La Marquise fut sifflée avec une telle unanimité, que le lendemain de ce désastre dramatique, Adolphe Granier montait en diligence el se dirigeait en toute hâte vers Paris, non sans avoir vidé tout un carquois d'épigrammes contre Toulouse et la décentralisation. Adolphe Granier ne croyait plus à la décentralisation !

A peine arrivé à Paris, Adolphe Granier se transforme en

KT RÉCITS LlTTiRAIRBS. 173

Grenier de Cassagnac, et va tout droit à la place Royale offVir sa plume à M. Victor Hugo, qui attendait un critique. Celui-ci, charmé de la forfanterie gasconne et de Tallure batailleuse du nouveau débarqué, fait des démarches auprès de M. Bertin aioé, qui enrôle le cadet littéraire au Journal des Débais. Par dévouement pour son protecteur, M. Granier de Cassagnac entreprend de débarrasser M. V. Hugo d^un rival qui le gênait alors, et, de propos délibéré, il entre en campagne par un érêintment eo quatre points d'Alexandre Dumas. L'auteur d'i4ntony répond dans la Revue de Paris, Tauleur de la BrirwiUiers riposte dans les Débats^ et la bataille durerait probablement encore si M. Bertin, que tout ce tapage incommodait, n'avait prié M. Granier de Cassagnac de mettre une sourdine à sa critiqoeou d'aller ferrailler plus loin.

Evincé de la rédaction des Débats, M. Granier de Cassagnac se transporte à la Revue de Paris, où il publie quelques travaux qui sont peu remarqués. Puis il quitte la Revue de Paris pour la Revue du diœ-neuvième siècle, un recueil aujourd'hui oublié, qui venait d'être fondé par des colons. M. Granier de Cassagnac trempe aussitôt sa plume dans l'écritoire antiaboliiionniste, et il fait à ce sujet des tours de force de dialectique dont se souviennent encore ses rares lecteurs d'alors. Il donne de telles entorses aux textes de l'Évangile, qu'il lire de ces textes une triomphante argumentation en faveur de la sainteté de l'esclavage condamné par la morale chrétienne. A partir de ce moment, on put pressentir que M. Granier de Cassagnac irait loin, et, de fait, il alla plus tard jusqu'aux colonnies pour recueillir les bénéfices de son paradoxe : les planteurs reconnaissants le nommèrent leur délégué. Malheureusement, je ne sais comment cela se fit, la nomination ne fut pas approuvée par le ministre de la marine.

Cependant M. de Girardin venait de fonder la Presse: il avait convoqué le ban et Tarrière-ban. M. Granier de Cassagnac enfourche un beau matin le feuilleton dramatique, et le

voilà qui sYpale au milieu des chefs-d'œuvre de la scène française, qu'il mel fort au-dessous à'Angelo ; il aie ton Iranchanl, le verbe haut, Tallure pourfendeuse, et il se promène dans les six colonnes de sa critique, renversant toutes les idées reçues, se cognant à toutes les traditions, — un éléphant dans un magasin de porcelaine. — Peine perdue ; le nom de l'écrivain n'avait pas encore percé celte carapace qui s'appelle rindifférence du public. Un livre qu'il venait de publier^ V Histoire des ckkuses nobles, n'avait obtenu aucun succès. Cinquante exemplaires toutau pi us étaient sortis de ce purgatoire qu'on nomme la boutique d'un libraire, tout le reste de l'édition était passé dans l'enfer de l'arrière-magasin. Lasciate ogni speranza. Un soir M. Granier deCassagnac rencontre au foyer de la Comédie-Française Henri Heine, qui lui dit d'un ton goguenard: « Pour crever le nuage qui cache un homme à la foule, il ne 8*agit pour celui-ci que de développer, à grands renforts d*arguments cornus, une proposition biscornue ; un nom est une chose indispensable, surtout pour le jour où l'écrivain n'aura plus de talent, car alors il mettra ce nom au mont-de-piété. Abandonnez, croyez-moi, la grande route de la gloire, où vous êtes une centaine de pauvres diables de talent qui vous bousculez et vous marchez sur les talons, et faites un détour dans les parages de l'absurde, où vous ne serez malheureusement pas seul encore ; mais, comme vous avez en vous une force réelle, si vous suivez mon conseil, vous dislancerez les autres d'un seul bond et vous raccourcirez de je ne sais combien d'étapes le chemin de la réputation. « Au fait, c'est une idée, répondit M. Granier. Jusqu'à présent je me suis époumoné à soutenir qu'il fait jour en plein midi, dorénavanl je veux prouver qu'il fait nuit en plein jour ; en d'autres termes, tous les Français ont savouré depuis leur plus tendre enfance le lait de la tragédie du dix-septième siècle et ont été élevés dans l'admiration litiéraire des grands hommes du règne de Louis XIV. Je prouverai dogmatiquement, moi, que la tragédie est uneguc-

BT HÈGITS UTTÈRAIRBS. 175

nille, et je démoalrerai péremploirement que Racine esl un drôle. Dans huil jours on me prendra pour un fou, dans un mois je serai célèbre.

Ce fat le lendemain de cette conversation que parut dans la Prfj^e ce magistral article dans lequel M. Granier de Gassagnac soutenait que Racine esl peut-être un écrivain valaque, cbioois ou bas breton, mais qu'il ne sait rien de la langue française. Disons-le tout de suite, ce fut un beau triomphe pour l'Aristarque ! Cest même la plus belle époque de sa vie ! A chaque injure jetée à la face de Racine, c'était de toutes parts une explosion de colère et d'indignation contre l'iconoclaste qui se fit ainsi connaître de toute la France. Le succès des articles contre Racine fut si instantané, que dans l'espace de deux mois, la Presse perdit trois mille abonnés ! M. Granierde Cassagnac était célèbre, et il ne restait plus que cent exemplaires de son livre chez le libraire.

Cesarticles étaient depuis longtemps oubliés ; tout s'oublie, hélas ! Mais M. Granier de Cassagnac n'a pas voulu que ses injures contre le prince des poêles n'arrivassent pas à la postérité. Qu'aurait dit Erostrate, si Ton n'avait pas su que c'était lui qui avait brûlé le temple d'Ephèse? Nous avons donc sous les yeux ce grand travail, revu et corrigé. Pour donner une idée de l'honnêteté littéraire de M. Granier, que le lecteur nous permette de citer le début de la critique à'Athalie :

« D'abord le scénario de celte tragédie est conçu et disposé

< avec une telle absence de toute réflexion, que Texécution de

< la pièce prise au pied de la lettre est impossible. Ainsi la dis- « Iribution faite par Racine lui-même porte que la scène se a passe dans un vestibule de l'appartement du grand prêtre, « Or ce même vestibule, ouvert de tous côtés, et dans lequel on « laisse venir humblement tout le monde, même Alhalle, « même Joas, quand il a été reconnu roi, se trouve être, au « cinquième acte, le temple lui-même.

< En outre, n'est-ce pas une idée bien étrange en une action

i 76 CRITIQUES

<c comme celle d^Athalie, action qui exige le concours d'une « reine, d'une grande dame ! comme Josabeth [oh ! c'est qtte « ce sont de grandes dames! comme dans la Tour de Nesle), de « personnages importants comme Âbner et Joad, de jeunes 0 filles, de prêtres, de sacrifices et de cérémonies, d'aller la « placer entre quatre heures ethuit heures du matin, c'est-àa dire avant le moment réellement actif et occupé de la « journée! »

Tout le reste est de cette force et de cette bonne foi ! M. Granier de Cassagnac sait, comme tout le monde, que la règle des unités est une convention dramatique à laquelle se sont soumis tous les grands écrivains du dix-septième et du dix-huitième siècle, Corneille comme Molière, Voltaire comme Racine. M. Granier frappe donc Aristote sur le dos de Racine. Ce quMl reproche à son ennemi Jean^ il peut aussi bien le reprocher à Corneille, qui n'a pas plus recours que son émule au grand art moderne du machiniste; à Molière, qui prend la première place publique pour y placer ses personnages, et qui n'est certes pas aussi fort que M. Hugo dans la science de la maçonnerie et de la serrurerie théâtrales. Dans ce triste siècle de Louis XIV, que nous autres bourgeois nous avons la faiblesse d'appeler encore le grand siècle, les décorations, les cbang^ements à vue, la charpente, et pourquoi ne pas appeler les choses par leur nom ? les /ïc^i/e^ ne tenaient pas autant de place qu'aujourd'hui. Tout le théâtre de Racine, tout le Ihéàlre de Molière, pourraient, sans rien perdre de leur intérêt et de leur beauté, se jouer dans un salon, entre deux paravents. A celle époque, on ne savait pas faire grand, on faisait assez souvent des chefs-d'œuvre, — une habitude bien dédaignée de nos jours. — Quant à la seconde critique^ elle est encore plus ridi-> cule que la première. Reprocher à Racine d'avoir fait lever une reine à quatre heures du matin, quand cette reine prend soin de nous informer qu'elle a été réveillée par un songe dont le souvenir la poursuit partout, c'est compter un peu trop sur

BT RÉCITS LITTÉn AIRES. 177

la naîrelé de son lecleur. Je ne suivrai pas, comme on le pense bien, M. Granier de Gassagnac dans ses divagations hypercritiqoes: tousses arguments ont la valeur de ceux qui précè*- AenL La réfutation de pareils paradoxes serait oiseuse, tant elle est facile. Je me contenterai de citer encore quelques lignes, qai donneront à ceux qui n'ont pas lu le factum de M. Granier de Gassagnac une idée du style, du jugement, du goût de ce célèbre écrivain :

c Malheureusement le style d'Athalie est généralement assez mal venu.

« Quand le style de Racine est médiocrement exécuté (un style

< exécuté ! ) , il constitue quelque chose de particulièrement 1 odieux. La trame, affaiblie, se rompt sous le faix des épilhètes ;

< ridée, perdue dans le dédale des mots, n'arrive presque ja- ( mais au bout de la phrase, et l'harmonie du vers n'est << qu'un piétinement insupportable de termes oiseux, d'hémis « tiches parasites et de rimes manquées ; l'abondance tourne ( au gâchis, l'ampleur à la pléthore, et la noblesse à Tori-

< peau. 9

Un des nombreux griefs de M. Granier de Gassagnac contre les poêles tragiques du dix-septième siècle, c'est de n'avoir pas < ce sentiment de rêverie et de lyrisme qui a occupé depuis un^si grande place dans lesœuvresde Chateaubriand, de Lamartine et de Victor Hugo. » Dans cette circonstance, comme dans beaucoup d^aotres, M. Granier de Gassagnac n'est qu'un écho de la préface de CromweL Mais ce qu'écrivait M. Victor Hugo il y a vingt-cinq ans, comment oser le réimprimer aujourd'hui! Voulez-vous savoir quelles déplorables conséquences ont eues sur la littérature moderne ce lyrisme et cette rêverie qui s'étalent en effet dans toutes les œuvres contemporaines? Gette rêverie a toujours mis le poêle à la place de ses personnages. Ce lyrisme a détourné la langue française de son cours naturel ; il a fait perdre au style la simplicité et la clarté, ces qualités de premier ordre, que Voltaire semble avoir em-

portées avec lui. Racine ne se servait pas de Britannicut, comme d'un truchement pour faire part au public de ses aspirations et de ses douleurs intimes. Le lyrisme, tel que Font entendu jusqu'à ce jour les grands papas de la jeune école, est Tapanage des écrivains inférieurs. Si vous voulez de la vraie rêverie, du vrai lyrisme, et si vous savez lire, lisez la Phèdre de Jean Racine.

Ce qui dislingue M. Granier de Cassagnac entre tous les écrivains, c'est l'imperturbable assurance de sa critique ; il ne se prononce pas sur tel ou tel point, il ne donne jamais un avis, il rend un arrêt. Ainsi j'ouvre la première page de son livre, et j'apprends que la rénovation littéraire découle tout entière de M. de Chateaubriand, Français^ catholiqueei gentilhomme, et qu'elle ne doit rien à madame de Staël, étrangère, protestante et bourgeoise : a 11 en est de madame de Staël allant chercher ce qu'on appelle le romantisme en Allemagne, comme des décemvirs allant chercher les lois des Douze Tables en Grèce ; il est prouvé aujourd'hui que les décemvirs n'ont jamais mis le pied hors de Rome. »

Je neveux pas examiner si le romantisme a été apporté en France dans le giron de madame de Staël ou dans la poche de M. de Chateaubriand, quoique je nesois pas de l'avis deM. Granier, qui prétend que l'Allemagne n'a exercé aucune influence sur la littérature française contemporaine. Mais celle formule absolue : // est prouvé (wjourdThui que les décemvirs, etc. me fit supposer que cela n'était pas prouvé du tout. Je 6s à ce sujet quelques recherches, et je donne, avec l'indication des sources, le résultat de cette pédantesque investigation.

Après une vive et sanglante opposition, qui dure de 461 à 451, les Romains, sur la proposition de Térentillus Arsa , tribun du peuple, délèguent, pour prendre connaissance des lois grecques, trois commissaires, Spurius Posthumius, Autos Manlius et Publius Sulpicius. D'après Tite Live, livre m, chapitre 31, les lois à faire devaient établir régalilé civile; d'après

le même auteur, livre m, chapitre 32^ les commissaires allèrent jusqu'à Athènes. Cicéron, Tusctd.j liv. m, chap. 36 ; Pline, Hy. XXXIV, chap. ii, donuenl des détails et s'accordent SOT le voyage des commissaires, au moins dans les villes de la grande Grèce, au sud de l'Italie.

Hermodore d'Ëphèse servit d'interprète aux décemvirs, d'après Denys d'Halicarnasse, liv. x, chap. 57^ 58, et d'après Diodore de Sicile, liv. xii, chap. 24, une statue fut élevée en son honneur dans le comitium.

L'opinion contraire, soutenue par Niebuhr, s'appuie sur le silence de Polybe. Or le silence de Polybe est-il une raison suffisante pour que M. Granier de Cassagnac se croie autorisé à dire qu'il est prouvé aujourd'hui que les décemvirs n'ont jamais mis le pied hors de Rome ?

Toat écrivain peut con>mettre des erreurs, mais ce qu'il n'est pas possible de supporter, c'est la jactance unie à l'ignorance. Or, il faut bien le dire, si l'on épluchait les œuvres littéraires de H. Granier de Cassagnac, on trouverait des erreurs et des contradictions à chaque page, pour ne pas dire à chaque ligne :j*en cite quelques-unes au hasard.

(Page 92.) a C'est pour avoir voulu s'attribuer le droit d'être religieux à sa guise, que Sophocle fut décrété d'accusation capitale.»

Eschyley et non Sophocle, fut accusé, non pas d'irréligion, mais d'avoir, dans ses Euménides, révélé les secrets d'Eleusis.

(Même page.) « Dans tous les petits gouvernements de la Grèce, dans le gouvernement romain Ini-mème, l'autorité était pontificale avant toute chose. »

Énorme erreur historique 1 Lépide vaincu est rélégué dans Ml dignité de grand prêtre.

(Page 85). <t Les armées de toutes les nations ont été d'abord etclasivemcnt formées de cavalerie. »

M. Granier de Cassagnac pourrait-il nous dire combien il y

iruit sonaulorilc. Depuis quinze aus il a touché à lout» liuéra* lure, histoire, politique, philosophie ; on entre de plain pied dans le monde littéraire officiel avec un bagage plus léger que le sien. Eh bien ! je mets M. Granier de Gassagnac au défi de se présenter jamais comme candidat à TAcadémie des sciences morales ?

xxxu

Le public n*a guère été gâté de nos jours, par les auteurs modestes. Presque toujours le titre d^un litre est menteur plus ou moins. Généralement, plus le sac est vide, plus Tétiquetteest ronflante. Ce n'est pas à M. Ambroise-Firmin Didot» dans tous les cas, qu'on pourra reprocher de surfaire TœuTre qu'il livre aujourd'hui au lecteur. Son Essai sur fimprimerie est un ouvrage complet sur la typographie, cet art dont il est un des maîtres les plus illustres,

Et par droit de naitnnee, et par droit de conquèie.

L'auteur n'a rien^omis : il suit pas à pas les progrès de celte immense découverte, qui inaugure l'ère moderne, met cd relief des noms trop peu connus, marque la date de tout perfectionnement apporté, depuis Guttenberg, à cet art si sim* pie et à la fois si compliqué, et éclaircit^ à l'aide de notes et de savantes recherches, quelques points obscurs de Thistoire de Timprimerie. Tout ce qui se rapporte aux premiers jouis de la découverte est surtout du plus haut intérêt pour quiconque aime suivre, dans ses phases les plus douloureuses, la vie de l'inventeur.

Quand on lit Touvrage de M. Ambroise-Firmin Didot, oo se demande commeùt le nom de Guttenberg a survécu, et

par quel prodige la poslérilé a unanimement décerné à l'iliustre Mayençais une gloire qui lui élait disputée de son vivani, non-seulement par des particuliers jaloux et avides, mais par trois ou quatre nations. Plus de quinze Tilles ont reTendiqué leurs prétendus droits à la découverte de rirapression en caractères mobiles : Âugsbourg, BAle, Anvers, Bologne, Florence, Lubeck, Nuremberg, Rome, Venise, etc., sans compter les trois villes dont les prétentions sont appuyées de quelques titres, comme Strasbourg, Harlem et Bamberg. Ajoutez à cela qu'aucun livre imprimé ne porte le nom de Gutlenberg. Quelle en est la cause? on l'ignore. M. Ambroise- Firmin Didot ne résout pas ce problème; seulement, pour expliquer ce fait, il donne trois raisons , dont une surtout paraît malheureusement trop probable.

Gnltenberg était de famille noble, et avait épousé une demoiselle de noble famille. Crut-il ne pas devoir accoler son nom à celui de ses deux associés, Schœffer , simple ouvrier, et Faust, qui était lui-même roturier?

Était-ce par une noble modestie, et pour ne laisser la gloire de rinvention qu'à Mayence, sa patrie? a En ce cas, dit l'auteur de VEssai, cette souscription placée à la fin du catholi- &m (1) mériterait à Juste titre Tépithète de divine, qui lui a été donnée :

« Avecl^assistancedu Tout-Puissant, qui par un signe rend « les enfants éloquents, et leur révèle souvent ce qu'il cache ' c aux doctes, ce livre insigne, le Catholicony fut achevé d'im- « primer en i460, à Mayence, ville de Tillustre Germanie a (que Dieu, dans sa clémence, daigna élever au-dessus des a autres nations par le don gratuit d'une telle production du c génie humain). Ce livre n'a été fait ni à Taide du roseau, a du stylet ou de la plume, mais par Vaccord merveiUeuœ dans

{{) Onvrage dont rimprenion est attribuée à Gottenberfr.

« les rapports et la grosseur des lettres, au moyen de poinçons a et de matrices. »

Pour nous il ressort Irès-clairement des procès que Guttenberg eul à soutenir avec ses associés, et des textes cités par l'auteur de VEssai^ qu'un troisième motir, le moins noble, est aussi le plus réel. Gutlenberg, sans argent pour perfectionner sa découverte, emprunte à Faust et à Schœffer des sommes qu'il ne peut rendre, et les créanciers abusent du malheur de leur débiteur pour le contraindre à garder le silence. Voilà, je crois, la vérité. Cette vieille histoire a été de tout temps, et est encore aujourd'hui, Thisloire des inventeurs.

En effet, nous voyons que, par un acte souscrit à la fin d'août 1450, Faust prèle à Guttenberg 800 florins garantis par le matériel; de plus, il s'engage à fournir à celui-ci 300 florins par an pour frais d'employés et de loyers, pour le parchemin, le papier, Tencre, etc. Au mois de décembre 1452, ces fonds étant absorbés, Guttenberg fut de nouveau obligé d'emprunter au môme Faust 800 florins.

Quelque temps après, Pierre SchœfTer, habile*calligraphe, ayant été admis par Faust au secret de l'imprimerie, celui-ci résolut de se débarrasser de Guttenberg : il éleva desdifflcultés sur les sommes déjà avancées et sur les intérêts formant un total de 2,020 florins. Guttenberg fut condamné au remboursement des intérêts et de la partie du capital employée à son profit personnel; mais, comme il était probablenienthors d'ëlat de rembourser la somme dont il venait d'être déclaré redevable, il dut transiger, abandonnera Faust et à Schœffer la meilleure partie du matériel, et aller fonder une nouvelle imprimerie. Faust et Schœffer, qui venaient, en qualité de capitalistes, de dicter la loi à Guttenberg, et qui restaient possesseurs de la première imprimerie, purent se dire plus tard les inventeurs de la découverte, et ils n'y manquèrent pas, comme on peut s'en convaincre par la souscription imprimée par Jean Shœfler à la fin d'un bréviaire, et où il déclare, dès 1509, « que ce hrc-

viaire a été imprimé à Mayence, aux frais et par le labeur de l'honnête et vigilant Scbœffer, citoyen de Mayence, dont l'aïeul inventale premier Tart de l'imprimerie et le rail à exécution. »

Gultenberg vit la gloire de sa découverte revendiquée par bien d'autres. Junius, sans autre preuve que les on dit de quelques vieillards, fait de Faust un domestique de Laurent Coster, de Harlem, lequel Faust, après avoir surpris à son maître le secret de fondre les caractères et d'imprimer, lui aurait volé, dans la nuit des fêtes de Noël, toute son imprimerie et l'aurait transportée d'abord à Amsterdam, puis à Cologne, puis à Mayence, où, à Tabri des poursuites, il se serait mis à imprimer le Doclrinate tTAlexander GcUlus, La ville deBamberg a aussi sa prétention et sa fable. Quant à Strasbourg, elle croit également avoir des droits, mais elle ne dépouille pas Guttenberg de son auréole, elle fait de ce grand homme un de ses citoyens. Le fait est que Guttenberg était de Mayence ; les actes officiels des magistrats de Strasbourg ne permettent aucun doute sur cette question. Dans un acte passé également à Strasbourg en 1442, acte par lequel Guttenberg transfère au chapitre de Saint-Thomas une rente de quatre livres qu'il possédait sur la ville de Mayence, il est désigné : Jean dit Gensfleich, autrement Guttenberg, de Mayence. Voilà qui est concluant.

Ce queron peut conjecturer de tout cela, c'est que Guttenberg vécut pauvre et presque oublié à côté de ses deux associés, qui 8*eQrichirent. Guttenberg mort en 1468, Pierre Scbœffer continua ses publications et eut toujours soin de mentionner dans ses souscriptions que c'était lui, Pierre SchœfTer et son associé Jean Faust, qui étaient les ioventeursde la gravure et delà fonte des caractères. «Cependant, dit M. Ambroise-Firmin Didot, estce un sentiment de remords ou de sincérité réveillé en SchœfTer parla tnort toute récente de Guttenberg, qui lui fit placer à la fin de son édition des InstitiUes de Juslinien, imprimées par lui en 1468, ces vers où, sans que le nom de Gultenberg soit pro-

186 €RITIQ0BS

nonce, deux Jean sont signalés comme premiers invenlears de la gravure des caractères d'imprimerie, ce qui semblerait désigner Jean Guttenherg et Jean Faust, tous deux de Mayence ? Dans cette même pièce de vers, il est dit que Pierre (SchœfTer) vint s'adjoindre à eux : mais que, bien qu'il fût venu le dernier, ir dépassa ses devanciers, ce qui semble être une allusioo au passage de Tévangiie de saint Jean, cbap xx, v. 3-8, où il est ditque saintPierre, bien quasaint Jean Teût précédé, eoira Cependant dans le sépulcre du Christ. »

Après avoir jeté une lumière vive et nouvelle sur rorigine de la grande découverte du quinzième siècle, M. Âmbroise-Firmin Didot suit les progrès de la typographie dans tous les pays, depuis r Allemagne et la France jusqu'aux îles de l'Océanie, où il nous montre le roi Pomaré imprimant, en 1818, la première feuille de son royaume. Le chapitre où l'auteur trace la situation des écrivains, des vendeurs de livres, des relieurs^ des enlumineursel des parchemlniers avant la découverte de Timprimerie, est une des lectures les plus instructives et les plus attachantes. M. Ambroise-Firmin Didot ne recule pas devant les notes, les scolies, les appendices, les renvois et les citations de toutes sortes, et cependant c'estun savant agréable qui ne rejette pas l'anecdote quand elle se trouve sur son chemin. Son £5^1 sur la typographie apprend beaucoup de choses, et platt également par le, charme du style, deux quahlés de premier ordre, dont une seule suffirait au besoin pour faire le succès d'un livre.

Nous venons de parler d'un inventeur du quinzième siècle, passons à un inventeur du dix-neuvième : M. Adrien Féline vient de découvrir un nouveau système d'orthographe, et il propose tout simplement de révolutionner la langue en sub* stituant à nos lettres idéologiques un alphabet phonétique. Cette tentative n'est pas nouvelle, même de notre temps, il y aune vingtaine d'années, un M. Marie fit quelque bruit avec son sisteme de reform ortografic, a Beaucoup de savants

BT RÉCITS LITTÊRAIRB8. 187

grammairiens, dit Tauteur» Domergue, Beauzée, Duclos, ont depuis longtemps critiqué notre alptiabel, la grammaire de Port-Rojal a fait de même ; Destutt de Tracy en a démontré les vices, et Yolney a écrit un volume entier sur Yalphabet européen appliqué aux langues cTjésie, où il prouve les imperfections de notre système graphique. Si M. Adrien Fétine Tavait bien voulu, rien ne Teût empêché de remonter encore plus haut : dans son excellent livre de V Histoire des révolutions du langage en France^ M. Francis Wey a fait avec beaucoup de talent et de bon sens l'histoire et la critique de tous ces émeutiers de la langue. Le premier de tous fut un docteur de la faculté de médecine de Paris, Jacques Dubois, dit Sylvius, lequel naquit à Amiens en 1478. Sylvius eut la triste gloire de poser le premier le programme de la licence orthographique, mais il eut des disciples dans tous les siècles suivants. Un autre hérésiarque , Louis Meigret, lança, en 1545, un manifeste réformateur en faveur des cui*siniëres de son époque. Toute autre orthographe que la sienne lui parait dérivée d'une grande ignorance e supersticion; aussi annonce-t-il qu*il s'efforcera de fere qadrer lé lettre e leeritur ao voes (aox voix) et a la prononciadon^ sans avoer egart ao lœs sofistiqes dé derivezons e diferences, aoquelles se soumettet plus qe jamès aocuns de nôtres^ corne beufs ao gou.

Je ne suivrai pas avec Tauleur de V Histoire des révolutions du langage en France tous les réformateurs en matière d'orthographe depuis Milleran, Dangeau» qui poussa, dit M. Francis Wey, la conscience à cet égard jusqu'à s'appeler Danjo^ Peletier da Mans, Simon, D'Argent, Lescluche, Larligaut, Bleigny et Jacquier, jusqu'à Tabbé de Saint-Pierre. Tous ces néo-lexicographes, imilés aujourd'hui par M. Adrien Féline, n'ont fait que semer l'anarchie en voulant modifier le système graphique, et en substituant à l'autorité inflexible de la règle et de l'usage, les fantaisies biscornues de prétendus alphabets phonctiques.

L'écrilurc conforme à la parole inlroduirail oécessairemeot auianl d'orthographes diverses quUl y a de manières de prononcer; la prononciation varie de département à déparlemeQt : le nord a son accent^ le midi a le sien, sans compter les accents intermédiaires. La simplification proposée par H. Fé« line nous ramènerait donc tout droit à la tour de Babel (i).

M. Féline^ qui vient de faire un alphabet rationnel^ n^a pas remarqué qu'il est tombé lui-même dans plus d'une erreur phonétique. Ainsi, dans son dictionnaire de la prononciation, je vois qu'il rend le son que par un k et une voyelle grecque, un epsilon, A:e. Plus loin, dans le mot quérir , où le son de la première syllabe diffère essentiellement du son que, cité plus haut, Tepsilon est également employé, ktrir. Je pourrais lui citer bien d^autres fautes de ce genre, si j'avais absolument besoin de démontrer l'impuissance des alphabets phonétiques, et si je n'étais conyaincu que Torthographe de toute langue ne repose que sur une convention qui a pour bases raisonnables la tradition, l'étymologie et l'usage.

Mè-z ji prosed a la manier dè-z matematisyên, j'admez un ipotezabsurd, je supôze ks Talfabè-t rasionel de M. Félin est adopte par lûz U frase-z (tous les Français), e ji mi di ki le-i kuisinie e le-z kuisinier serèt tût ôsi abarase (embarrassés) aprè-z k'av-t (après qu'avant).

Je suis forcé, comme on voit, d'avoir recours à Torlhographe difficile pour faire comprendre Torthographe facile.

(1) M. FraDcif Weycite une anecdote qui démontre bieola Tanité dn Uapfe phonétique :

• Le livre deLouii Meigret, dit-ii, n'eût pai fait trèf-grand brait a'il Devait re^u l'approbation et l'appui de Jacquea Peletier du Mans, qui, rati de Tidêe de calquer récriture sur la prononciation, publia une apologie do Meigret à propoa d'une traduction du Menteur, de Lucien, mise au jour par ce dern-er dans ana orthographe nouvelle.

•I Peletier cependant et Hcigrel ne s'entendirent pas sur tous les points ; eharoa d'eux prenait la prononciation pour base, mais l'un était de Lyon, Taulredu Uatae, et ils prononçaient différemment quantité de mois. »

ET RÉCITS LIITSRAIBES. 189

Dassé-je passer aux yeux de M. Féline, qui n'aime pas, à ce qu'il parait, les esprits légers, pour le plus léger des esprits, je soutiens que son alphabet rationnel est bien plus idéologique que Taiphabet consacré par l'usage et l'étymologie. Je me demande aussi ce que deviendraient les chefs-d'œuvre de la langue, s*il venait jamais à l'idée d'un imprimeur barbare de les reTèlir des caractères phonétiques de Tauteur de la nouvelle réforme alphabétique. Prenons les quatre premiers vers d'une fable de La Fontaine, et voyons quel effet produirait le bonborome sous ce travestissement de carnaval antiphilologique :

Mé'tr korM, sur iKn arbr perehe, Tenè-t a-n so-d béku-n fromaj.

Mi'tr renar par Toder alecbe.

Lui tint i pe près ce langaj.

Et Corneille,

Ke vûlte vu kil S kotre trnâi 7 Ul mâru .

Je suis sûr que si M. Adrien Féline avait songé à écrire ce vers du grand tragique dans l'orthographe de ^n invention comme je viens de le faire, il aurait renoncé à son nouveau dictionnaire et à son système. Orthographié de la sorte, cela n'est pins du français, c'est quelque chose au-dessous du gallois et du bas-breton.

M. Féline a prévu Tobjection. a On s'inquiétera pour notre poésie et les chefs-d'œuvre de notre littérature. Mais il ne s'agit pas de supprimer l'alphabet actuel, il continuerait encore pendant longtemps d'être employé par les lettrés, comme la langue latine a été pendant tant de temps la langue savante et seule écrite. (Sylvius, dont nous parlions plus haut, disai exactement la même chose.) Il s'agit seulement, pour ceux qui peuvent recevoir une éducation complète et suivre les écoles secondaires, d'acquérir, par l'élude laplus sommaire, une

secoode manière décrire qui les melte en rapporl avec la masse du peuple, w

En vérité, j'admire le sang- froid de M. Adrien Féline. 11 ne voit pas que si son patois triomphait jamais, la langue française, devenue le langage exclusif des lettrés, ne serait bientôt plus qu'une langue morte comme le latin, le grec et l'bé* breu. Dansquarante ansd'iciil n*jaurait plus que les membres de l'Académie des inscriptions qui pourraient comprendre les vers de Racine et la prose de Voltaire. En revanche le basnormand et le languedocien, orthographiés d'après la mélbode phonétique, auraient de grandes chances de se substituer à notre idiome national.

Quand j'entends soutenir sérieusement des hérésies de celte nature, je me rappelle certain passage qui m'a frappé dans V Histoire des révolutions du langage, et je ne puis résister aa désir de le citer.

a Gomme les fauteurs de troubles, ces hérésiarques se sont recrutés dans la foule des mécontents. Dédaigné parles muses, maltraité par Appollon, un auteur garde parfois de Taversion pour la langue dont il n'a su tirer un parti glorieux. . . .

a Que faire alors? On se jette dans les protestations grammaticales, on appelle des réformes ; sous prétexte d'un idiome à perfectionner, on discute et Ton nie le génie des ancêtres, et quand on a fait table rase, on se trouve seul et grand face à face avec un alphabet : on a vaincu un T final, atterré une diphthongue et désarçonné deux ou trois lettres étymologiques. )>

xxxin

Il y a aujourd'hui deux façons bien distinctes de cultiver les lettres: Tune, c'est la plus commune et la plus facile, consiste à produire beaucoup, à empiler volume sur volume, à traiter tous les sujets qui ont une certaine opportunité, et finalement à abdiquer son talent au profit de son intérêt ou de la nécessité. Quand il a fait quelques étapes de cette route au premier abord si riante, l'artiste s'est bientôt métamorphosé en manœuvre ; la Tolonlé, la spontanéité, la rèferie, la liberté, tout ce qui est du domaine du mens divinior^ il ne le connaît plus ; il ne peut plua travailler avec cette calme passion sans laquelle il n'y a pas d^œuvre sérieuse ; sa lâche, à lui, c'est de produire sans trêve du malin au soir, et il produit; mais comme nulle nourriture intellectuelle ne vient réparer cette quotidienne dé^ perdition de forces, la produclion d'aujourd'hui vaudra juste (si elle ne vaut pas moins) ce que valait la produclion de la veille, il ressemble à ces machines garanties pour un certain temps, et (jui fonctionnent à merveille jusqu'à ce que le grand ressortse brise. Le malheur est qu'il n'existe pas encore de mécanicien pour souder les ressorts de l'esprit. Après dix ans d'un travail de toutes les heures, cet homme, qui a rempli de son nom tous les journaux et de ses livres toutes les librairies, ne laissera m un livre ni un nom.

La seconde manière est juste la contre-partie de la première. L'écrivain véritablement digne de ce nom s'appartient tout entier; il travaille à sonheure^ et ne relève que de l'élude onde l'inspiration. On ne le voit pas chevaucher dans la foule des coureurs à tous les steeple^chase de l'annonce; ir n'a guère letemps de parader mensuellement sur la quatrième page des Journaux. Enfermé dans sa studieuse solitude, il laisse les

aventuriers de lettres sauter les fossés et les palissades. Heureux ceux qui ont le courage ou la liberté d'agir si sagement, et d'aller par un chemin sûr au succès. Hélas! tous, et je parle des mieux doués, n'ont pas ce privilège. Combien, parmi les fervents, sont forcés de sacrifier au minotaure et d'échanger le grand titre de littérateur contrela très- vnlgaire qualité d'homme de lettres.

Ce n'est pas une entreprise facile que de traduire Homère, ce vieux poète grec aussi éloigné de nos mœurs et de uotre langage quelaBibleelle-même ou les poèmes sanscrits. Celui qui voudra donner de Taïeul de la littérature hellénique ane idée exacte devra auparavant se créer une langue qui ne ressemble nullement à celle que nous parlons. Il lui faudra sMdenlifier à une époque héroïque pleine de barbarie et de grandeur. Les héros de la guerre de Troie discourent, combattent, se livrent à la joie des festins, se massacrent et s'injurient pendant douze ou quinze mille vers. Ulysse^ dont les aventures forment le tisso de l'Odyssée, est témoin de prodiges dont les équivalents ne se trouvent que dans les merveilleux récits des Mille et une nuits. Tout cela est exprimé dans une langue contemporaine ; le poêle et les acteurs ont vécu au sein de la même civilisation, ont en quelque sorte palpité aux mêmes récits, ont cru aux mêmes fables ; ils oui ensemble adoré ces dieux immortels à proportions humaines, qui se battaient corps à corps avec les guerriers. Ils ont connu le vieil Olympe, tantôt considéré comme la voûte élhéréedu firmament, tantôt simplement comme une montagne, royaume terrestre dont les habitants vivaient d'ambroisie et jouissaient d'une immortalité exempte de quelquesunes des infirmités humaines, mais non de la honte de la défaite et de la douleur des blessures.

ET BÉG1T9 LITTÉRAIRES. 193

M. Gigael esl entré dans la lice. II a voulu combattre nonseulement le vieil athlète ionien, mais encore les vingt ou trente prédécesseurs rencontrés dans ce tournoi fameux. Après les tentatives de traduction, aussi anciennes que notre langue, après les savantes études de Dugas-Montbel, les incolores pas^ tiches de Bitaubé, les etforts de madame Dacier, les essais de MU. Aignan et Bignan, deux versificateurs académiques dont les noms riment l'un avec l'autre, il nous a donné un volume compacte de prose modelée sur ces antiques statues homériques, VIliadeel V Odyssée, que les anciens considéraient comme des muses plus jeunes et plus belles que les hôtesses du Pinde 00 du Parnasse. Son travail, exécuté avec conscience et talent, esl aussi réussi que peut Tèlre Touvrage d*un homme qui n*a pas consacré sa vie entière à Tétude et à la reproduction d'Homère. Dugas-Montbel, fanatique adorateur de VIliade et de ÏOdyssée, a été son guide pour le sens général et pour l'esprit dfisdeuxgrandesépopées. Il a seulement modifié le style étrange et parfois peu français de ce Grec du dix-neuvième siècle. Mais k traduction nouvelle, avec une assez grande correction, ne nous présente pas le coloris si fortement accusé, Tallure si fière et si énergique du vieux poète. Malgré des efforts désespérés, M. Giguet ne peut rendre ces pittoresques images qui ont fait frémir la plume des anciens traducteurs. A peine si Pvfois il hasarde Junon aux grands yeux, Achille aïKv pieds •^w*, Vénus aux bras blancs^ Pénélope à la jolie jambe. On comprend cette timidité : ce qui dans le texte ne constitue qu'une épithète harmonieuse devient^ en passant dans notre '^ogue, une lourde et traînante périphrase. Le grec d'Homère, ^^ pittoresque et si expressif, contient toute une phrase dans UQ mol, par exemple : Des monts frappés de la foudre (acroce- ^ouni). Une lance qui projette une ombre longue {dolichoskion). Aussi, grâce à cette merveilleuse facilité de composition, il ^^f&t d'an ou de deux vers pour faire tout de suite un petit tableau. Quels efforts ne faudrait-il pas pour que notre langue

si analytique, et en comparaison si diffuse, pût se coiorer sous la plume du traducteur^ et donner quelque idée de ces vi^es et fraîches peintures? Voltaire disait avec raison, comme presque tout ce qu'il disait, que nous n'avons que de misérables briques pour bâtir nos demeures, tandis que les anciens élevaient des palais tout resplendissants de marbre et de porphyre.

Que M. Giguet nous permette de lui signaler un poète de l'école de Ronsard, bien ignoré sans doute, mais qui Q*ea a pas moins publié, vers la an du règne de Henri IV, une //iode, une OdysséSy et, qui plus est, tous les poèmes apocryphes qui viennent à leur suite, en alexandrins français. Chose étrange, Salomon Certon, conseiller notaire et secrétaire du roi^ repro* duit parfois avec fidélité non-seulement le sens toujours exact chez lui, mais encore le mouvement et la couleur du texte, ie n'en citerai que les premiers vers de ï Iliade, afin qu'on ne m'accuse pas d'avoir choisi le passage le plus irréprochable :

OéeiM, je te prie, appreadt-moi et me chaole Du Pélide Achille» la colère sanglante, Qui nuiiit tant aux Grecs, leur porta tant de maaSt Qu'elle força descendre aux règnes infernaut Les plus braves esprits de leurs bons capilainei. De leurs chefs généreux exposant par les plainea Les corps auparavant tant forts, tant estinié8« Aux oiseaux détorants et aux chiens aflaméa. Du puissant Jupiter l'ordonnance fut telle. Dès le premier instant qu'entrèrent en querelle Et furent diTisés Achille au divin nom Et des hommes le roi, T Atride Agamemnoja .

Le lecteur comparera ces vers raboteux, incultes^ mais robustes, mais exhalant le parfum de la barbarie pittoresque du grec, avec les versions adoucies des modernes. M. Giguet et bien d'autres pâliraient à côté de celle imitation, qui date d'une époque où notre langue à demi formée avait plus d'analogie avec la langue d'Homère.

BT RÉCITS LITTÊRAIRU. 195

M. Pierre Leroui a pris M. Proudhon à partie et il le secoue Tigoareusement ; il n'y a que les philosophes qui soient doués de pareils poignets. « Mon cher Proudhon, lui dît-il, vous êtes on sophiste, vous èies un athée; on m'avait bien dit que vous écriviez les plus singulières choses sur le bon IMeu, mais je n'en voulais rien croire. » Aujourd'hui M. Pierre Leroux croit toiitce qu*on lui a dit sur le compte de M. Proudhon. Il recon* n^tque cet amant des ruines, cet oiseau de la nuit nie toute dirinité, toute providence, toute théodicée, quMl refuse au monde toute organisation. M. Pierre Leroux, l'apôtre de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, ne se doutait même pas dans sa candeur que depuis tantôt dix ans M. Proudhon déclarait qu'il se souciait de Tégalité comme de son habit de première communion; qu'il ruinait la liberté au nom même de la liberté, et qu'en voulant mettre en lutte la liberté de chacun atec la liberté de tous (théorie de l'anarchie), sans contrat, lans convention, au nom de Tégoïsme, au nom de la concurrence, an nom du laissez'faire, il organisait purement et simplement l'écrasement du plus grand nombre des enfants de IMeu. Ck>mment M. Pierre Leroux est-il enfin parvenu à voir clair à travers le système destructeur de M. Proudhon ? C'est ce que nous allons dire en peu de mots.

M. Proudhon , abrité derrière sa formidable barricade de syllogismes, s'était mis dans un de ses moments de mauvaise humeur à lancer à tour de bras des pierres contre tout le monde. Dans la mêlée, M. Pierre Leroux reçut an pavé en pleine poitrine, et quel pavé! M. Proudhou le traitait def^o- {<)9tt*tre. Immédiatement la lumière se fit pour M. Pierre Leroax. Il se sentit soudainement illuminé comme saint Paul sur

le chemin de Damas. — Ah! lu m'appelles Ihéologaslre, moi ton collègue en socialisme, décidémenl lu doiâ èlre un forban de la propriété ; ah ! je ne suis qu'un Ihéologastre, je vois à présent qu'on ne m'a pas trompé quand on m'a dit que tu ne croyais pas en Dieu. Attends un peu, je vais t* apprendre ce que c*est qu'un Ihéologastre. Etlethéologastre Pierre Leroux, élevant barricade contre barricade, entreprit sur-le-champ le siège de M. Proudhon. Il dressa contre lui toutes les catapultes de Va priorij tous les béliers de l'a posteriori ; il battit en brèche sans repos et sans relâche les thèses ^ les antithèses et les synhtèses de son adversaire avec la grosse artillerie de sa dialectique. Théologastre ! à l'heure qu'il est, la barricade Proudhon est complètement démantelée ou peu s'en faut. Toutes ses pièces ont été enclouées par l'ennemi, car il n'a pas riposté par un seul coup de canon, lui, le grand artilleur de la controverse ! Je ne sais même pas si le bastion de l'antinomie n*est pas au pouvoir de M. Pierre Leroux ; que va devenir M. Proodhon , s'il est vrai que l'antinomie ait été emportée d'assaut! Cela lui apprendra une autre fois à ne pas traiter légèremen M. Pierre Leroux de théologastre.

11 faut que ce mot de théologastre soit un terrible mot, avouez-le, pour déterminer des sorties aussi vigoureuses que celle-ci : « Ah ! vous voulez renvoyer toute la science politique aux musées et aux bibliothèques, mon cher Proudhon. H me semble entendre Fourier, votre ancien maître, celui dont vous avez sucé le lait quoi que votre orgueil en dise (quelle cheminée sur les épaules de M. Proudhon ! ); car , bien que vous souteniez que vous n'avez jamais demandé la lumière à aucune école, vous n'êtes pas sorti tout armé de votre propre cervelle, comme Minerve du cerveau de Jupiter, et tous ceux qui vous connaissent savent fort bien que Besançon, votre patrie et celle de Fourier, vous vit fouriérisie dans votre jeune âge (théologastre ! ) : la seule différence que je voie entre vos prétentions et celles de Fourier, c'est que Fourier, plus conséquent

BT RÉCITS LITTÉRAIRES. i97

qae vous, annonçait ûcremenl la débâcle de toutes les bibliothèques politiques et morales renversées par ses conceptions, tandis qu'il parait que vous conservez les bibliothèques et les musées, je ne sais trop pourquoi. J'y vois encore une autre difTérence, c'est que sur les ruines des sciences incertaines, Fourier croyait de bonne foi élever la théorie de / harmonie universelle^ tandis que vous n'élevez que la théorie de l'anarchie universelle^ c'est-à-dire que sur les ruines de la science humaine imparfaite et progressive, vous prétendez ériger le néant. »

Nous ne dirons jamais rien de plus fort et de plus juste contre la théorie de M. Proudhon, qui voudrait bien rejeter dans son écritoîre la terrible goutte d^encre d'où est sorti le mot imprudent de : théologastre.

Bfalheureusement M. Pierre Leroux ne se contente pas de démolir pierre par pierre l'édifice proudhonien, il élève à la place sa petite cabane métaphysique. Si je ne vous dis rien du système de M. Pierre Leroux, ne vous en prenez qu'à la faiblesse de mon intelligence, qui n*a jamais pu deviner ce réjouissant logogriphe appelé la triade. Tout ce que j'ai pu démêler dans l'écheveau embrouillé des propositions du sectaire, c^esl que MM. Pierre Leroux et Proudhon ne sont pas aussi éloignés de s'entendre qu'ils en ont Tair, et que ce grand carnage d^érudilion doctrinale finira très-probablement un beau jour par une accolade philosophique. En effet, M. Proudhon dit : Dieu n'est rien^ et M. Pierre Leroux répond : Dieu est tout; or ces deur axiomes, si dissemblables au premier abord, conduisent logiquement à une conclusion identique, odégiMito, dirait M. Leroux. Si M. Proudhon peut me prouver que Dieu n'existe pas, je deviens athée comme lui, je me retranche dans mon égoîsme comme lui, et je vis dans l'admiration de mon individu toujours comme lui. Si de son côté M. Pierre Leroux medémontre victorieusement que je suis une partie intégrante de Dieu, je me divinise, je m'adore moi-même, ou, ce qui est

198 GEITIQUES

aussi trisle , j'ai un profond mépris pour la divinité. On Toil donc bien que la conséquence des deux proposions est la même, et que le panthéisme de M. Pierre Leroux n*est pas plus concluant que le nihilisme de M. Proudhon.

Cependant au moment où Ton croit que tout est fini et que la grande question du sic et non est vidée, voici qne M. Proo* dhon ne veut absolument pas rester sous cette terrible aiccosation d'athéisme. Comme il n'admet ni le catholicisme, parce qu'il vient de Jérusalem ; ni le panthéisme, parce qa'il vient d'Allemagne, il fait sortir des flancs d'une strophe brûlanle l'éclair d'une religion indigène. 11 faut, s'écrie-t-il, que le peuple reprenne avec son initiative son automathie perdue. a. Vous n'avez pas entendu, comme moi, dès Teniance, à Leroux ! les chênes de nos forêts druidiques pleurer Tantique patrie , vous ne sentez pas vos os pétris de ce pur calcaire du Jura frissonner au souvenir de nos héros celtes, Yercingétorix, traîné en triomphe par César, Orgélorit, Arioviste et ce vieux Galgacus vaincu par Agricola ; vous n'avez pas vu, au bord de nos torrents alpins, la liberté vous apparaître sous les traits de Velléda. »

A la bonne heure, nous connaissons enfin la religion de M. Proudhon ; c'est celle de la Gaule primitive, c'est Velléda, c'est le druidisme ; seulement, au lieu de druidisme, M. Prou* dhon rappelle automathie.

Et c'est au moment même où M. Proudhon se moque du circulus^ ce dieu de l'avenir, selon M. Pierre Leroux, qu'il invente, lui, l'antomalhie druidique. 0 automathie ! dcirculus! allez en paix et unissez-vous. Nous sommes bien sûrs que vous n'aurez pas de postérité I

Mais ce n'est pas tout, quelques jours plus tard M. Prondhon s'écriait.

(( Je m'étais dit : Que ferons-nous de Louis Blanc ? un cona troversiste ou un insulteur? — A son choix. — L'un comme « l'autre convientlà la Voix' du Peuple. C'est à lui de prouver

ET RÉCITS LITTÉBAIRB8. 199

«par la manière dont il répondra à nos inierpellalions qu'il a < encore plus d'esprit que de faconde. Sinon, auteur simc, • Ji faut qu'il disparaisse de la scène révolutionnaire. Quoi c qu'il fasse donc, et quoi qu'il dise, sottise ou trait de génie, I nous poserons nos conclusions. La science y gagnera, la I révolution profitera, et le peuple s'avisera. QuidqxUd dUce- I rit argumentabor, »

Là-dessus M. Proudbon se met à confesser Louis Blanc ; il lui dit en substance qu'il n'est pas un révolutionnaire, mais ifae toute sa science économique n'est qu'une généralisation ibsurde de la routine meroarUile et propriétaire ; que son système de gouyerncraent n*esl qu'une soufflure de la politique de Ferdinand Flocon, qui faisait pour elle concurrence à M. Armand Marrast, qui la tenait de H. Thiers, qui était un oompère de M. Guizoty qui avait étudié sous M. Royer Collard,

foi Je D^en finirais pas avec les qui multipliés. Cette filiation

Kientifique est anssi longue que la généalogie des descendants de David.

M. Louis Blanc est en outre atteint et convaincu d'être un pseodo-socialiste et un pseudo-démocrate. C'est pour cela qu'en mars il a fait de la réaction à Blanqui, etqu'en avril, le croyant iDort, il a aspiré à la dictature. Par son ultragouTemementalisme, Louis Blanc a rendu la révolution sociale odieuse aux paysans et aux bourgeois, et contribué plus qu'aucun autre >ox défaites de la démocratie.

Vpulez-Tous connaître maintenant la, réponse du confessé l^is Blanc, an confesseur Proudbon?

Proudbon, dit M. Loiiis Blanc, est un gladiateur de profession, un décbireur de renommées populaires, un panégynste des tyrans, jongleur, tendeur de gluaux, semeur de doutes, souffleur de discordes, éteigneur de lumières, calomniateur du peuple, race de Tbrasymaque, de Lysandre et de îtilteo. La litanie est déjà assez jolie comme cela; mais, ce n'est pas tout: Tex-président du Luxembourg n'a dévidé que

202 caiTtQiJBs

mais je n'en ai jamais pu former un avec les élèves da Conservatoire. Ils sont à jamais gâtés par la routine et la médiocrité de l'école ; ils n'ont point étudié la nature, ils se sont toujours bornés h, copier plus ou moins mal leur maître. Au contraire, dès qu*un enfant est sur le théâtre, ce qu'il peot y avoir en lui de talent se développe naturellement ; c^esl ainsi que se sont formés presque tous nos grands comédiens modernes. » »

Je n'ai point éprendre parti en faveur du garde municipal et du boutiquier retiré, qui me paraissent pourtant quelque peu malmenés par ce haut baron du feuilleton. Dans l'esprit de M. Dumas, le garde municipal tient, à ce qu'il parait, le milieu entre le mollusque et l'éponge, cet infortuné est à Tidéal intellectuel ce que, dans l'ordre plastique, la grenouille est à TApollon du Iklvédère. . Encore une fois, je n'ai point à me prononcer sur cette grave question. M. Alexandre Dumas est un homme qui se connaît en intelligence et en gardes mmiicipaux ; et s'il a si lestement paraphé un brevet de crétinisme à ces intéressants militaires, c'est qu'ils seront probablement restés insensibles et l'arme au bras^ dans leurs soirs de service^ devant les beautés dramatiques de Monte-Cristo et des G^ rondins. Passons.

Jusqu'à ce jour, on avait supposé que le Conservatoire, celte école de déclamation ouverte aux jeunes gens qui se destinent au théâtre, avait sa raison d'être, comme PEcole polytechnique, comme f École normale, comme l'École forestière, comme toutes les écoles spéciales : on s'était trompé. Le Conservatoire, c'est M. Dumas qui le dit, est une superfétation. Cela existe, on ne sait pourquoi. M. Dumas fournit des preuves à l'appui de son opinion. Non-seulement il n'est pas sorti un seul grand comédien du Conservatoire, mais il suffit d'avoir étudié an Conservatoire pour être un comédien déplorable et pour être classé dans l'échelle artistique au-dessous de l'huître et 4a garde municipal. Donnez à M. Dumas nHmportequoi^ei Use

KT BËG1T8 UTTiBAUB. 203

charge de le façonner, an bout de quelques leçons, en unao> leur présentable ; mais ne lui euToyez pas surtout un élète de M. Ligier, de M. Samson ou de tout autre professeur, il ne poarraitpas même en faire un figurant du Cirque ou la quatrième jambe d*un éléphant dans une pièce indienne. 11 ne faut poartant pas un très-grand talent pour remplir le rôle de quatrième jambe; mais un malheureux qui a étudié au Conservatoire a le cenreau tellement atrophié, qu'il est capable de prendre la qneue pour la jambe et M. Dumas pour un homme sérieux.

Dans de pareilles conditions il semblerait que la Commission du conseil d'État n'eût plus qu^un parti à prendre, ce serait de proposer au gouvernement de fermer au plus vite les portes da Conservatoire et de renvoyer les adeptes dramatiques à M. Alexandre Dumas, qui se ferait un malin plaisir d'enrichir de comédiens distingués les différentes scènes de Paris et de la banlieue.

Tel était mon avis après avoir pris connaissance du discours de M. Alexandre Dumas, lorsque Tidée me vint de consulter à ce sujet un acteur de laCôroédie-Fraiiçaise, qui, pour toute réponse, me mit sous les yeux les registres du Conservatoire depuis 1786, époque de sa fondation, jusqu'à nos jours.

iugez démon étonnement; le premier nom qui fixa mon regard fut celui de Talma.

^Talma 1 m*écHai-je, n'a jamais pu être élève du Conserva* loire. Talma était un grand artiste dont Tintelligence dramatique dépassait certainement celle d'un garde municipal ordinaire.

— Cest aussi nlon opinion, me répondit l'honorable comédien auquel je m'étais adressé, et malgfé ma confiance aveugle ^s la science professorale de M. Dumas, je doute fort qu'il ^^ beaucoup de tragédiens de cette trempe.

"^Haii enfin^ lui dis^je, Talma est une exception, nos grands

comédiens modernes n'ont poiol passé par ce pont aux âne ui s*appelle le Conservatoire?

— Consultez les registres, me répondit impitoyablemen artiste, et vous pourrez vous convaincre que M. Alexandre Du

mas, emporté sur les ailes de sa brillante imagination, a sin

gulièrement abusé des moments de la Commission da conseil

d'Ëlal.

Je me mis à parcourir les registres du Conservatoire de^

puis 1786, et voici les noms que je remarquai entre autres. HoMBŒs : Talma, Larochelle, Cartigny, Armand Dailiy,

Samson, Menjaud, David, Ligier, Saint-Aulaire, Beauvalel,

Provost, Guyon, Perlet, Gonlhier, Bocage, Volnys, Lockroy d

Frederick Lemattre.

Femmes : Lange, Rose Dupuis, Menjaud, Brocard, Maole, Noblet, Plessy,Hélingue, Broban, Denain, Maillard, Guiilemio, Moreau-Sainti, Aiian-Dorval, Augustine Brohan, AUan-Despréaux, Guyon, Melcy et Rachel.

— Ah ça, m'écriai-jeà la vue de toutes ces célébrités scéni* ques, Alexandre Dumas est donc décidément un farceur?

— Décidément, me fut-il répondu.

— C'est-à-dire, repris-je, qu'à Texception de quelques illustrations comme mademoiselle Mars, qui a reçu des leçons de son pêre,Monvel; commeM. Régnier, comme Monrose, comme M. GefTroy et comme quelques autres encore, tons les grands comédiens sont sortis du Conservatoire.

— Comme vous le dites, mon cher monsieur ; ce qui fait que le Conservatoire n'a pas beaucoup à redouter la coocur^ rence des gardes municipaux dramatiques de M. Alexandre Dumas.

11 ressortait clairement de la lecture de ces registres que le Conservatoire est non-seulement une institution utile, mais une institution nécessaire et indispensable dans Tintérèt de Tart dramatique. Dieu merci ! j'aurais pu citer biend^aukfcs noms encore vivants dans les souvenirs du public. Que le

£T RÉCITS LUTÉRAIHES. 205

Conservatoire fournisse bon an mal an un assez grand nombre de médiocriiés, je le crois sans peine, cela doit être; il ne sort pas de l'Ecole de droit que des Valimesnil, des Dupin, des Berrjer et des Duvergier. L'École polytechnique ne produit pas que des Ârago, et FÊcole de médecine que des Dupuytren ; H. Alexandre Dumas a probablement été élève d'un collège comme tout le monde; tous ses anciens condisciples ne seraient peut--ètre pas capables d'écrire aussi agréablement que cet illustre historien le Collier de la Reine ou les faits et gestes de Mylordy cet intéressant bouledogue de M. Jadin. En un mol, il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe; M. Dumas, lui, y est allé ; nous ne conseillons pas à ceux qui seraient tentés d'entreprendre le voyage après lui, de suivre Titinéraire tracé par ce touriste vagabond.

Après la courte conversation que je venais d'avoir avec le comédien du Théâtre-Français, conversation qui ne m'apprenait, hélas ! rien de nouveau sur la portée des affirmations de M. Dumas, je me demandai comment il ne s'était pas trouvé UD homme pour réfuter devant la commission d'enquête le paradoxe de ce professeur dramatique m par<t6u5; comment )»sun des nombreux journaux qui avaient publié son discours n'avait pris la peine de prémunir le public contre la fausseté dépareilles assertions! M. Dumas affirme publiquement que pas un des grands comédiens modernes n'a daigné étudier au 0)nservatoire, et il se trouve que presque tous sortent de celle école pour laquelle il professe un si profond dédain. Mademoi- Klle Rachel, Frederick Lemaitre, Samson, Provosl, Ligier, tous les rois, toutes les reines de la scène sont les glorieux produits de cette pépinière de médiocriiés ; et savez-vous, s'il vous plait, ce qu'oppose M. Dumas aux élèves du Couservatoire? ses yropres élèves à lui, les illustres comédiens qu'il a créés et (tue personne n'a eu le privilège d'applaudir. Hélas Iles gardes iBuiicipaux sans emploi, à qui les paroles de M. Dumas auraient fait concevoir quelques espérances d'avenir dramatique,

feront bien d'entrer, si l'occasion s*en présente, dans la gendarmerie d'élite.

Dans rbisloires des arts, l'avènement de la critique est un fait analogue à l'invasion du rationalisme au sein des pbilosopbies primitives, et à l'apparition d'une foi nouvelle, ou, pour le moins, du libre examen en matière de religion, qui vient ébranler et souvent démolir Tédiftce des anciennes croyances. Comme ioot ce qui toucbe au berceau des nations, les premières œuvres du génie bumain, en poésie, en musique, en architecture et en sculpture, nous apparaissentenvironnéesde mystères, et marquées du sceau en quelque sorte divin, par lequd se distinguent les traditions des vieux Ages. La critique a fait descendre cbaque prédication de notre intelligence des régions célestes où les élève Tadoration des contemporains : elle a introduit la raison et le saog-froid là où ne régnaient que Tenthousiasme, Tinspiration et un lyrisme sans frein. 11 est vrai, Taiêule des civilisations, l'Inde, n'a pas eu de critique littéraire : les grands poëmes sont Tœuvre de Brahmà, incarnés sous la forme humaine de Veyas et de Valmukâ : sa philosophie, ses monuments revendiquent également une origine surnaturelle. Qu'en est-il résulté ? Lé génie indien n'est Jamais descendu sur la terre : la poésie, la science. Fart se sont abtmés à Tenvi dans un panthéisme inintelligible, et ce peuple, merveilleusement organisé, a fini par s'assoupir dans une léthargique contemplation de soi-même. La Grèce au contraire a quitté ses langes divins dès le temps d'Homère, le premier des pocles humains, si toutefois Homère a existé : en effet, le père de l'épopée, qui semble être une personnification de Imit un siècle littéraire, n'est-il pas, au dire de ses biographes.

BT RÉCITS LITTÉRAIRES. 207

Fauteur de poèmes satiriques et critiques intitulés Margités, les Cereopès^ la Batrachomyomachie ?

Depuis la Grèce est demeurée le modèle éternel du beau dans les ar(8, surtout de ce beau accessible à notre nature, que contrôle plus particulièrement la critique. Les hymnes d'Orphée, refaits par les néo-platoniciens, remontent à l'époque divinede le belle littérature Hellénique : comparez-les avec Tlliade et l'Odyssée, et vous yerrez la différence des poèmes humains d'avec les poèmes divins.

Le moyen âge fut, pour les temps modernes, un équivalent de cette époque où régnaient les dieux et les génies : il n'a laissé debout qu'un petit nombre d'individualités ; il offre à peine quelques ouvrages anonymes, remarquables surtout par le vague des aspirations et l'ignorance de la forme. L'architecture seule, cette science des âges primitifs, a fait exception : mais Thisloire de Tarchitecture est, perdue. Nous ignorons s'il n'y a pas eu, comme on pourrait le supposer, une critique architecturale, et nous sommes encore à déchiffrer les symboles et les règles qui ont guidé les constructeurs des cathédrales gothiques.

On le voit : la critique est pour les arts un contrôle favorable, qui arrive après leurs premières manifestations, et qui se présente k propos pour les faire rentrer dans la vie ordinaire, dans les régions où respire, s'agite et souffre la masse de l'humaniié. Au point de vue des uns, son apparition signifie décadence : ceux-là croient que les nuages de l'infini, la sublimité continue des célestes demeures, l'inspiration sans règle et sans frein constituent Tart par excellence, Tidéal du grand et du beau. Selon les autres, la critique est un perfectionnement ; elle leur paraît indispensable pour tracer des lois, fixer les jugements et l'admiration indécise et apporter à toutes les créations de l'esprit la correction, la sagesse, le fini qui les rendent

iTTéprochables. Les partisans de la liberté illimitée en liltéra-

lure rejettent loin d'eux cette seconde opinion et préfèrent

208 CBITIQUBS

hautemenl les allures, indépendantes en apparence, du premier sysième : ils ne s'aperçoivent pas qu'on esi beaucoup plus libre en se conformant au code de la raison , qu'en se livrant aux aveugles entrainemenls d'un enthousiasme déréglé. La foi la plus vive produit seule des œuvres vraiment belles sans la participation de Texpérience et de la critique : est-on plus maître de soi sous son Impulsion , que sous les règles d'Arisiote, les plus sévères pourtant qui aient été inventées? D^ailleurs ce contraste n'est autre chose qu'une face de la grande luUle entre la raison et la croyance^ la foi et le libre examen : nous nous prononçons hardiment pour le camp de la réforme, convaincu du peu de danger qu'oÊTre dans les arts la liberté de conscience la plus absolue.

La critique^ ainsi qu'on a dû le pressentir par ce qui précède, commence à s'exercer dès l'apparition des œuvres de l'intelligence, pourvu qu'elle rencontre un milieu favorable à son développement. Elle triomphe à l'apogée des civilisations, quand il lui est permis de faire large moisson d'exemples el de rénexions au milieu du champ de la pensée, suffisamment cultivé par le génie des hommes supérieurs. Cela explique Terrcur des révolutionnaires en matière d'art, qui ont vu dans la critique un motif de décadence : ils ont commis le fameux sophisme si connu de l'école sous la désignation depost hoc, erqo jiTopterhoc, Souvent, disent-ils, la littérature, la peinture, etc., ne jettent plus d'éclats lorsque la critique brille de toute sa splendeur : donc, la critique étouffe la littérature, la peinture, etc. Syllogisme d'une fausseté manifeste ; il fallait conclure simplement que la critique venant après tous les autres arts, devait naturellement leur survivre et leur succéder. On doit ajouter à cela que, plus les sièles avancent^ plus le champ de la critique gagne en étendue et en fertilité. Puisque le passé est son domaine, elle s'enrichit évidemment à mesure que le passé s'agrandit. D'où il suit que notre époque est plus essentiellement critique qu'aucune de celles qui ont précédé ; ce qui

BT RÉCITS LITTÉRAIRES. 2()9

ne vcul pas dire qu'elle soil moins arlislo et moins lilléraire.

L'observation est tellement vraie que nous noub surprenons à refaire ce qu'avaient déjà tenté Platon et Arislole, c^esl-àdîre^ à essayer de réduire en science positive la critique, cette suprême expression du bon sens et du bon goût. Nous cherchons à fixer, à définir, à préciser le beau, dans l'intention de considérer comme an principe abstrait, duquel découleraient, sous Torme de corollaires et de propositions régulièrement déduites, les règles infaillibles pour bien faire et bien juger. Quel bonheur sMl ^devenait aussi mathématique de composer un drame que de discuter une équation ! S*il y avait un ensemble de calculs ou de théorèmes pour écrire une partition d'opéra irréprochable, si Ton nous donnait une échelle chromatique et uo daguerréotype, pour suppléer au dessin et au coloris du tableau ; s'il existait pour la statuaire quelque chose d'analogue au Discobols de Polyclète , lequel était si parfait qu'on le nomma canon^ c'est-à-dire le type invariable des belles proportions humaines, la règle par excellence ! Voilà pourtant où Ton en viendrait si jamais l'idée archétype du beau, comme le dit Platon, acquérait l'évidence et la clarté d'un axiome de géométrie; Tart se transformerait en une science de chiffres et de lignes, et le critique ne serait autre chose qu'un professeur d'algèbre, examinant si les quantités sont coordonnées d'une façon convenable et les calculs opérés sans errata.

Heureusement que les arts ont des ailes dorées qui les enlèvent bien au-dessus de la portée des compas et de l'équerre : heureusement que le beau n'est pas une abstraction qu'on isole, mais un prisme aux innombrables facettes, dont une ou deux seulement se laissent apercevoir par l'œil de chaque individu. Vous voulez savoir ce que c'est que le beau : mais il n'est autre chose que l'alliance harmonieuse de la pensée, dans son élan le plus sublime, cl de la forme, dans sa plus sévère correction. 1^0 poésie, le beau suprême, ce seraient les inspirations des

prophètes hébreux avec la langue pittoresque d'Homère et la

lA.

forme châtiée de Virgile. Nous le trouverions en musique dans^ l'union de la science harmonique d'un Beethoven et d'*un Mandelsolm avec les suaves mélodies des anciens maîtres d^italie. Raphaël, un peu humanisé par le réalisme des artistes hollandais, , nous semblerait atteindre à Tidéal de la peinture, etc.; s*il étaiti possible, nous voudrions Toblenir dans Tarchitecture en tempérant Taustérité grecque par les caprices merveilleux de Fart au moyen âge. Voilà de quelle manière le critique peut concevoir la beauté, ce critérium définitif des œuvres de l'homme : mais réunir en faisceau toutes ces notions isolées et individuelles, c'est là une chimère véritable. L^imaginalion poétique de Platon rêva le type suprême du beau ; Aristote, génie positif. essaya de le réduire à Télat de syllogisme, et de nos jours les Allemands, sous la bannière d*Hégel, veulent Tatleindre en s^élevanl sur les nuages de l'abstraction. Triple tentative avortée : le beau ne serait visible dans son unité qu'à un critique universel, qui aurait le sentiment de toutes les manifestations de l'art, et Tuniversalité est moins possible encore chez le génie qui juge que chez celui qui crée.

En effet, à mesure que l'esprit humain s*élève et atteint aux conceptions sublimes qui n'appartiennent qu'au génie, il s'habitue à juger d'en haut; il découvre une étendue plus vaste, et. ns s'arrètant qu'aux sommités, il voit, sinon mieux, du moins davantage. Le critique a la vue plus courte : il connaît mieux ce à quoi son regard s'est attaché^ mais le reste lui échappe. Ainsi nous voyons des hommes éminenls exceller dans certaines appréciations générales et se montrer inférieurs, pour les détails, au censeur obscur qui étudie une loupe à la main. Horace, admirable pour donner des préceptes, pour tracer à grands traits le code de la littérature dans son Épttre aux Pisons, ne sait pas rendre justice au génie créateur de Piaule et des cofniques latins : <]e même Voltaire, qui a disséminé dans ses œuvres des aperçus très-élevés et très-justes sur Tart dramatique , se montre étroit , partial et sans portée

BT BÉCm LlTTf.RA111B8. 211

dans le commentaire injurieux dont il a défiguré Corneille.

Si k critique ne doit jamais aspirer au peu désirable honneur d^étre une science positive, s'il lui faut renoncer à l'espoir d'ajoDler une gloire plus éclatante à la gloire des grands génies, n*allons pas croire qu'elle soit arrivée à son apogée, et qoe les modernes aient rempli toutes les obligations laissées par les deux antiquités, grecque et latine. Peut-être avons-nous besoin d^êlre modestes en présence des chefs-d'œuvre de poésie, d'éloquence, d'architecture et de sculpture qui nous sont parvenus de ces civilisations mortes; il est permis de dire qu'Homère et Sophocle n'ont pas été surpassés par Dante, Shakspeare et Corneille : bien des gens soutiennent la supériorité du Parihéoon sur Notre-Dame de Paris, et prétendent que dans les i^rtsplastiquies Raphaël, Michel-Ange et Ganova demeurent inférieurs à Zeuxis l'inconnu et aux débris de Phidias. Mais Tart de juger a fait des progrès plus incontestables que les autres vts : son développement s'opère avec régularité et presque sans secousses. On peut le suivre dans l'histoire de la critique, bistoire distincte de celle de la littérature, de la philosophie, s'y rattachant et s'en détachant à la fols.

Homère, avons-nous dit, est le premier poêle humain dé la Grèce : à Homère appartient légitimement, dans la littérature beliénique , le premier essai de critique régulière. Il n'en est pas Fauteur, mais il en est l'occasion. Chacun sait que VIliade et VOdyssée ont été conservés longtemps par la mémoire des npsodes, sorte de chanteurs ambulants, qui récitaient des fragments des poèmes homériques à peu près comme les improvisateurs italiens débitent les stances de la Gerusdemme et ^'(klando Furioso, Pisistrate, tyran d'Athènes, convoqua une inissioQ de savant^^ pour colliger les vers ainsi colportés par loule la Grèce et en dégager l'œuvre primitive : travail de baule critique, s'il en fut jamais. Les arrangeurs, ou diascé^ ^^^stes, firent école; la critique établit son domaine sur les poésies homériques, et s'exerça pendant des siècles à les aug-

menler, les diminuer, les irUerpcIcr, les commenter, lesamio ter de cent mille Taçons. Arislarque s'est fait un nom prover* bial parmi les diascérastes ; le fameux manuscrit d'Homère découvert à Venise nous apprend quels grammairiens fanati* ques furent ces arrangeurs. Zoîle sert de corrélatif au nota d' Aristarque ; il attaquait le fond et la forme de la bible helléni* que, si Ton peut dire ainsi^et, aux yeux des Grecs, personniBaifl la mauvaise critique, ainsi que son contemporain s'identifiait avec la bonne. Une hérésie se déclara parmi les adora* leurs du fabuleux aveugle ; elle se recrutait des gens qui, ergotant sur le fond, attribuaient V Iliade et V Odyssée à deux auteurs différents : on les nommait chorizonles^ ou séparateurs. La critique grecque, ou du moins la critique militante, qui diffère de la critique enseignante, vécut longtemps sur les démêlés des chorizontes et des diascérastes, quelquefois troublés par les invectives de Zoïie et de ses adhérents.

Le premier code littéraire remonte à une antiquité presque aussi respectable ; et , grâce peut être à un long'exercice de Tesprit sur des beautés comme celles de VIliade et de VOdyssk^ il atteignit bien vile à une certaine perfection relative. Gorgias, de Léontium, le père des rhéteurs et sophistes, enseigna publiquement le premier Tart de la parole, et mit au jour os vrai formulaire d'éloquence. On ne le connaît que par un discours qui nous est resté de lui, et par les critiques de Socrale. Gorgias s'occupait surtout de ce fléau d'éloquence qu'on nomme les lieux oratoires; il avait disposé sous des étiquettes ingénieuses une foule d'amplifications s'adaptanlà toute charpente imaginable. Ck)mposer un discours, d'après sa méthode, c'était jouer à un jeu de casse-tèle : les morceaux étaient prêts, il fallait les ajuster et les emboîter l'un dans l'autre. Voilà pour le fond ; quant à la forme, l'habile rhéteur avait obtenu des résultats plus réels, quoique bien puérils encore. A ses yeux, l'harmonie du langage doit passer avant toute considération: aussi avait-il écrit des règles extrêmement minutieuses et pré-

cises sur le développement do la période, la symétrie et l'eu- I>h3nie de ses phrases ei de leurs désinences, la combinaison des esprits et des accents, la quantité des syllabes fhiales, les dirers emplois, en prose, de V'iambe, du dactyle et de TaQapesle. Ces détails^ appuyés d'exemples, sur la musique du discours parlé, remplissent, à la surprise des modernes, les traités de critique des disciples les plus fameux de Técole de Gorgias, notamment Denys d'Ualycarnaâse et Dion Cbrysostôme. 11 nous est parvenu bon nombre de déclamations et d'exercices exécutés d'après ces principes, à partir de Y Éloge d'Hélène^ composé par le maître, comme pour servir de corrigé aux devoirs de vingt générations de disciples. Mais depuis le chef-d'œuvre du genre, le Panégyriqtte d^ Athènes, par Isocrate, jusqu'aux plus insignifiantes amplifications des rhétoriciens de Gaza, tous ces écrits se distinguent par des qualités et des défauts identiques et ne varient que du plus au moins. On y voit le déplorable Rsultat de la critique du temps engagée dans une fausse îoie: à force de préconiser Tharroonie du langage et la pureté des formes, elle avait réduit en lexique les tropes et les figures de pensée autorisés; elle avait dressé un catalogue des morceaux d'invention propres à chaque sujet, et composé une prosodie invariable pour le mètre de la phrase dans la période et delà période dans l'amplification.

Le bon sens littéraire et artistique se réfugia sous le masque grimaçant de la parodie. La république des lettres eut sa paraphrase comique de même que la cité politique; et le pamphlétaire du théâtre cingla quelques coups sur le visage des rhéteurs et des poètes du même fouet qui châtiait Tambitieux éhoQté et le libertin infâme.

Platon n'avait que rêvé l'idéal du beau, et s'était borné à bannir Homère de son imaginaire république; Âristote, génie de l'unité, tenta de réduire la critique en science comme il Ta- ^ûl fait pour l'histoire naturelle, la politique et la philosophie, ^ntrairement au père de l'Académie, qui procédait par une

214 GUITIQUKS

poétique synthèse, l*hoinme de Stagyre soumit l'art et la pen^ séeàson analyse infinitésimale, il voulut renfermer rinvenlioa; dans le cercle de ses dix catégories et la forme dans son recueil ingénieux de figures de mots et de figures de pensées.< Poussant Va priori jusqu'à ses dernières limites, il traça aa poème épique des lois qu'aurait dû suivre Homère; il impoM au drame les trois unités, violées par l'ignorance d'Eschyle, dont l'admirable trilogie d'Oreste n'en est pas moins la merveille du théâtre tant ancien que moderne. Puis^ ayant ainsi dompté et mis aux fers la science, la poésie, Tart, jusqu'alors rebelle, Ârislote se contempla dans son œuvre. Il avait tool disséqué, tout approfondi, tout analysé; il recomposa, à lut seul, l'ensemble prodigieux de toute cette civilisation inteliec* tuelle et morale qu'il venait d'examiner atome par atome, et il laissa comme le dernier mot, le testament politique, scientifique et littéraire de la Grèce à Tavenir. Le monde de la pen<» sée et de la raison a vécu sur Aristote jusqu'à Descartes, et le christianisme lui-même n'essaya pas de renverser le péripatétisme. La partie critique n'est qu'une parcelle dans l'encydopédie aristotélicienne.

Le grand homme ne détrôna pas les sophistes ; ils avaient résisté au bon sens incisif de Socrate ; ils résistèrent plus aisément aux abstractions d' Arislote, peu accessibles pour le vulgaire. Ne nous en plaignons pas; les sophistes ont produit à titre d'excuse le Traité du sublime, de Longin. C'est là de la vraie critique, un peu étroite, un peu exclusive, un peu minutieuse, mais pourtant franche, éclairée et supérieure parfois. Si Longin confond trop souvent la forme et l'inspiration dans les œuvres littéraires, au moins il sait que le sublime est le son que rend une belle âme; au moins il admire autant la simplicité austère dans certains cas que dans d'autres le luxe de l'expression. Ses appréciations sur les exemples qu'il cite ne manquent ni de justesse ni de sel; mais son livre est comme dans des proportions trop exiguës. Le sublime fournirait un chapitre

i|ot devrait être sublime lui-même : en faire un traité, c'est Touloirranalyser et se condamner à tout l'arsenal des rhétoriques, des sophistes.

Les critiques grecs eurent des héritiers et des continuateurs lirects dans la littérature latine; si les Romains avaient raipm en s'attribuant la satire comme un genre national, ils n'en peuvent dire autant pour l'art déjuger et d*indiquer les règles. autant qu'il nous est permis de le conjecturer, Cicéron, avec K» admirable talent, se borne à redire^ à embellir peut- être, les leçons de composition oratoire professées à Rhodes et à Athènes. 11 n*a de propre, en critique, autre chose que ses jugements, et il les motive sur les principes trop absolus de TËeole. A ses yeux, l'originalité romaine, s'il en existe quelque part, est une preuve, non de génie, mais d'antiquité et de barbarie; il apprécie les auteurs relativement à leur parenté avec le génie grec. Pour lui, Démosthènes est le type achevé de Féloquence, et il le loue principalement de joindre à ses élans sohiimes, à sa clarté inimitable rbarmonie, le nombre, le fini nos lesquels une harangue ne lui eût semblé qu'une improvilalion de sauvage.

Sur les traces du grand orateur, Quintilien écrit ses /futfïu- UonSt titre admirablement adapté à l'ouvrage, d'ailleurs. La partie historique du livre est féconde en renseignements pour Refaire l'histoire de la littérature antique ; seulement il faut Dodi6er toutes les sentences, en partant de cette considération générale que l'auteur prononce d'après les arrêts de ses professeurs grecs. Par exemple, nous préférons comme orateur loles César, que le critique trouve trop nu, à Messala et à Hortensius, qu'il nous représente brillants de tout le lustre, de toute l'élégance des Attiques les plus parfaits. Quant U la partie dogmatique, elle constitue en quelque sorte un manuel complet, un guide infaillible pour élever les orateurs au biberon et au régime. Quintilien prend l'enfant dès le sein maternel, comme les Spartiates, qui ornaient de belles statues les chambres des

femmes ciiceinles^ afin que le citoyen à venir se modelai ^ur] les formes divines d'Endymion et d'Alcide. U nous enseigne à le dresser graduellement aux exercices de mémoire, à remi>àter de développements oratoires, à le repaître de Iropes et del prosopopées. Âpres ce travail préliminaire, on peut l'initier à] la connaissance du droit, de la philosophie, derbisloire ; maii| il faut, avant tout, qu'il trouve dans les compartiments de son cerveau un dossier tout prêt d'amplifications oiseuses et de triades à effet. Les horizons politiques , dont se nourrissaient naguère tant de feuilles quotidiennes^ ont dû être inventés par le dernier disciple de Quintilien. Saluons avec respect ce vénérable débris d*une industrie oubliée, et n'essayons pas de former des orateurs comme des chevaux de course.

Puisque la satire est toute romaine, parlons des satiriques, romains comme juges en matière de littérature. Et d'abord il, ne nous semble pas qu'un écrivain qui se donne pour frondeur,^ soit dans de bonnes conditions d'impartialité et de justice, ; quand il s'agit de constater le mérite d'un ouvrage. C'est trop ; souvent une nécessité pour lui de sacrifier au bon mot, an^ trait, et même aux exigences du mètre. Néanmoins Horace est] un critique de grande valeur, et le seul qui, dans toute la littérature latine, montre de l'indépendance et de la sûreté de , goût. Les Grecs lui apparaissent bien, il est vrai^ comme de> modèles impossibles à vaincre ; ils ont atteint le point suprême, le comble de l'art, et comme l'idéal du beau dans toutes les manifestations de leur fécond génie. Celte prédilection lui fait oublier Lucrèce, talent original qui ne fut pas exclusivement hellénique, et le rend injuste pour le puissant comique. Plante, comparable quelquefois à Molière. Mais, en dépit de cet aveuglement, Horace excelle à donner des conseils» à tracer la voie : ses aperçus généraux ne manquent ni d'étendue ni de justesse, et la grâce qui les accompagne n^enlêve rien à leur précision. Il a résumé en vers techniques et frappés d'une empreinte proverbiale bon nombre de vérités, quel-

ET RÊX:US LITTÈRAïaËS. 2 17

lies demi-ventés et quelques erreurs qui ont fait leur cbelin dans le monde, malgré les cris des novateurs de tout mps. Perse, Juvénal et Martial, qui voulurent se saisir des erges de Némésis et transformer en épouventail les traits paci- |ues dont se servait Thôte de Mécène, ont laissé de côté les avers littéraires pour s'attaquer aux vices et aux criminels. La béséide de Godrus eût été pour Horace une bonne fortune, lui aurait rappelé ce misérable versificateur qui représente ipiier cracharU sur les Alpes la blanche neige; Juvénal a lancé loule bride le Pégase qui lui sert de monture et s'est envolé ar delà les nuages pour foudroyer de si haut, qui donc ? un lauvais poète.

Après cette génération de critiques de par Apollon, Rome ne BODlre guère qu^un seul livre remarquable, où il soit question ieliitérature, incidemment, il estyrai, mais pourtant de matière à mériter une mention rapide. Ce livre est le Satiricon le Pétrone, assemblage monstrueux d'impudicités révoltantes, le pittoresques tableaux de mœurs, de peintures pleines dlnté- K d'anecdotes tour à tour dramatiques, piquantes et grave- .'uses, de vers tantôt bouflbns, tantôt sublimes ; on dirait le roduii informe et tronqué deTivresse d'un auteur de génie. 'armi les personnages étranges qui passent dans ce roman ïns tète et sans dénoûment^ figure un certain littérateur du om d'Eumolpe ; lequel débite d'assez belles poésies et de sanliantes critiques sur l'éloquence des sophistes et les livres fodaitsdans cesserreschaudes de Tintelligence qu'on nommait coles d'Athènes ou de Rhodes. Rien de décousu et de détraqué jmme le cerveau de ce philosophe de carrefours : les enfants ^ rues le poursuivent armés de pierres, et ildoit braver une palanche de projectiles chaque fois qu'il se hasarde à réciter [uelque chose sur le théâtre ; mais ses réflexions sur la déca- Icnce littéraire n'en sont pas moins sensées, et le fou parle enorcplus raisonnablement que les sages qui le bafouent. Pétrone est le dernier nom de l'antiquité qui ait droit de

220 CRITIQUBS

disputer le prii aux chefs-d'œuvre du passé. Le Tait qui domine les autres : Luther, porte audacieusemenl la cognée au tronc et aux branches de Tarbre du catholicisme : Luther arbore si haut la liberté, qu*elle arrive d'un coup aux excès de ranapbalisme. Que pouvait-elle faire, au sein d^une si vasu révolution^ Thumble critique, dont Timpartialité demande du calme et du repos, dont la voix faible se perd dans le fracas des événements extraordinaires? Elle n'avait pas cessé de irivre. mais personne en quelque sorte ne se doutait de son existence ; les esprits même les plus éclairés, laissaient à leur obscurt besogne les censeurs littéraires, les législateurs de la rhéto • rique, et les commentateurs de l'antiquité ; tant ce grand dud entre le catholicisme et la réforme absorbait Tattention universelle I A peine si l'on prêta Toreille aux ricanements et à Tironiesi profonde d'un homme exceptionnel, qui eût été un savant encyclopédique, un Pascal 'peut-être, ou un Descartes. s'il n'avait préféré être Rabelais.

La littérature attendit presque le repos général qui régna au dix-septième siècle, pour accueillir de nouveau les leçons et les réprimandes de la critique. Henri Estienne, venu trop tôt, n'avait pas été écouté; l'on écouta Heinsius, l'abbé d'Âubignac ei autres plagiaires, qui donnaient au public la vingtième, peutêtre la centième édition des commentaires sur Arislote el sur sa Poétique, ou sa. Rhétorique. Pourtant l'occasion était belle ei favorable à un génie critique ; ne semble-t-il pas que tout ap> pelait quelque démolisseur puissant doué aussi d'un goût sûr et d'un esprit droit, pour mettre le bon ordre au milieu du dévergondage inouï qui régnait dans toute l'Europe littéraire? La France se partageait entre Ronsard et d'Urfé, entre les Gallo- Grecs et l'hôtel Rambouillet; la cour d'Elisabeth s'infectait de l'euphuîsme d'Edmund Spencer, et si le cavalier Marin régnait sans partage au delà des Alpes, don Louis de Gongora, derrière les Pyrénées, semblait avoir porté au comble les rodomontades et le dithyrambe effréné de la litléraiure espagnole. Le bon sens

ET BÉCITS LITTÊRAIBB8, 221

public, plas que la critique, fit justice de ce mauvais goût exagéré, dont Malherbe et Boiieau se montrèrent en quelque sorte les adversaires officiels. Nous ne contestons ni les efforts, ni le talent, ni les succès de ces deux champions de la bonne litlérature; mais franchement auraient-ils abrégé de beaucoup le ^^e de Clélie et de Voiture, sans la prose de Pascal et la poésie de Corneille? Ici, les plus grands écrivains ont rempli Toftlce de grands critiques. Après la publication du IMseours wrla Méthode et des Provinciales, et les premiers succès dramatiques de Corneille et de Molière, Boiieau eut toute facilité pour rimer agréablement les articles du code déjà promulgué par Horace ; il s'est tenu dans les limites fixées par son modèle; et il a volontairement oublié le seul genre et le seul poète vraiment national de son époque, La Fontaine.

Le siècle de Louis XIV, qui vit tant de choses, vit au nombre de ses plus humbles créations, en apparence du moins, les premiers essais de critique périodique. Dans la critique, autant et plus encore que dans les sciences et dans les lettres, la périodicité constitue un progrès ou, si Ton veut, un changement qui transforme de la façon la plus radicale et la plus complète. U n'entre pas dans notre cadre de retracer cette transformation ; une pareille obligation ne saurait être imposée qu'à l'auteur assez hardi et assez ingénieux pour écrire l'histoire du journalisme. Mais, en critique, la périodicité , enlevant toute eaUnve, toute nécessité préalable d'un échafaudage philosophique et scientifique, laisse libre carrière au premier sentiment, en général si exquis et si parfait, à la verve, à l'esprit, au brillant, qui accompagnent si bien la sévérité des appréciations et des principes. Les misérables écrivassiers, qui se nomment De Visé^ Loret ou Subligny, ne se doutaient pas que leurs informes poésies étaient les tâtonnements d'un genre si nouveau et destiné à tant de vogue; les journalistes de Trévoux, euxiDèmes,gens d'esprit quelquefois, et toujours gens d'érudition, n'ont pas osé prévoir un avenir si plein de gloire. De même

nul n*aurail soupçonné que cel intrigant de Théophraslc Renaudot, en publiant une gazette ressemblant parfois à quelque complainte mise en prose, faisait le premier usage du bélier révolutionnaire qui devait battre en brèche les trônes et les institutions. La Muse Dauphine et le Mercure indiquëreni la marche aux journaux littéraires du siècle de Voltaire, de{»uis Tanodin Àlmanach des Muses jusqu'à VAnnèe UUérairef de Fréron, et au Spectateur^ d'Addison.

Ici commence Th^stoire moderne de la critique. Elle aTaît, jusqu'au moment où nous sommes parvenus, vécu tout entière sur Tantiquité, et n'avait, pour ainsi dire, ajouté aucune idée, aucun principe aux idées et aux principes qui nous ont été transmis par héritage. Fénelon, dans ses appréciations si admirées; Boileau, bien d'autres moins célèbres, ne oom* prennent le beau qu'à la manière de Platon et d'Aristote : pour eux, la correction passe avant l'invention, et toutes deux booI captives dans des règles immuables. Les critiques n'admettent pas la cathédrale gothique en architecture ; ils rejetteraient Dante et Shakspeare s'ils les connaissaient; et, ponr eux, le Tasse, le classique Tasse, fut téméraire et barbare en introduisant le diable dans des vers sérieux : pourtant, ce diable ressemblait si fort à Pluton, qu'on s'y serait mépris. Aussi voyei quel culte pour la grammaire et la rhétorique ! lis font presqoe un grand homme de Yaugelas. qui mettait trente ans à traduire Quinte-Curce ; ils écrivent des volumes pour ou contre une préposition ; ils mettent hors la loi Furetière, un révolutionnaire bien innocent. Perrault attaque sottement Homère, qu'il ne comprend pas, et Pindare, que personne ne comprend : le général en chef s'élance contre lui en combat singulier, comme Diomède et Glaucus (la comparaison appartient à Pun des champions, à Boileau). Sur quoi donc va triompher le défenseur de la bonne cause? Attendez! M. Perrault a mal traduit la conjonction grecque qui. signifie car: le voilà qui vide les arçons ; le tournoi est fini. Puis les deux combattanis

ET BÉCIT8 LITTÉRAIRBS. 223

fle réooBcUienl, et, loujoun à la façoa d*Homère, échangent leurs ouvrages. Boileaudil modeslement qu'il fait comme Glaucus, qu'il a donné, en retour d'une armure d*airain de la Taleor de oeuf taureaux, une armure d*or qui Taut une hécatombe. Au dix-huitième siècle, la critique gagne prodigieusement, sinon en portée, du moins en étendue. Il y a tant de modèles, 10 passé si riche, une impulsion si ivrt dans toutes les branches de la littérature et des arts, que Tart de juger est eiercé par chacun sous toutes ses formes. Rarement dagmattqae et sérieuse, la critique derient acerbe, injurieuse et persooaelle ; on en fait une arme de parti, une épigramme aux mille pointes, une satire aux déreloppements infinis. Fréron épanche dans V Année HUéndrê sa bile et sa mauTaise humeur, trop souvent métamorphosée en mauvais goAt. Grimra, la Harpe, Beaumarchais, assaisonnent sucoessiyementd'un sel atliqoe, qui sent le fiel d'une lieue, leurs spirituelles componiions. Voltaire, roi de Tarmée de tous ces jugeurs et de tous ces insulleurs, leur donne le ton en répandant à profusion satires, épigrammes, opuscules, pamphlets, où se cache sous la plus fine plaisanterie un venin toujours mordant, souvent dan* gereui. Et, à celte époque de dénigrement universel, de causliciié endémique, les œuvres saines et sérieuses en critique se comptent aisément. D'abord, en Angleterre et en Allemagne, deux hommes, l'un esprit droit, clairvoyant et réfléchi ; Tautre, génie créateur, mais ténébreux, honorent d'une manière dif« t(fireote leur pays et la littérature, nous avons nommé AddisoQ et Lessing. Ce dernier crée en quelque sorte Testhétique, c'est-à-dire la philosophie de la critique, science quelquefois illosoire, mais féconde en résultats positifs pour d'autres que ceux qui la cultivent. Addison prélude, de son côté, au règne de la raison froide et de la politesse dans Tappréciation des œuvres de l'esprit ; mais ce n'est ni TAliemagne ni TAngleterre qtii donnent le tort aux belles lettres, c'est la France. Voltaire, qui régentait la littérature entière, ne vit nulle

part son empire plus respecté que dans la critique. Lui et son * disciple La Harpe résument à peu près le siècle entier pour celte branche importante des lettres. Aussi mériteol-ils un examen spécial. Le maître a porté, dans Fart de juger, cette inconstance d'opinions , ce vague de croyances, ces incerti- \ tudes et ces variations perpétuelles qui signalent toute st ' carrière d'auteur et de philosophe. Tantôt il rit aax dépens des ineptes censeurs de Nicolas^ puis il élève sur un piédestal une des victimes du satirique, et en appelle ao tribunal de la postérité de la trop juste sentence qui condamna Quinault. Une autre fois il exalte Corneille et le loue en termes magnifiques ; puis il l'affuble d'un commentaire, et quel commentaire ! Shakspeare est tour à tour à ses yeux un immense génie et un bouffon ignorant et barbare; il caricaturise la Bible, et traduit avec soin le Cantique des cantiques. Mêmes contradictions dans les principes : il établit que les trois unités ont été cause d'une foule d'absurdités dramatiques, puis il les consacre de son autorité et de son exemple. La forme de l'alexandrin lui parait monotone et endormante, au point de rendre illisible tout poème de longue baleine, et il redouble de rigueur sur l'hémistiche et sur la proscription irrévocable de l'enjambement. Voltaire semble toujours tiraillé entre son bon sens naturel et des préjugés invincibles; il a rompu avec le catholicisme, et il n'ose rompre avec les règles d'Aristote. Le sentiment religieux, auquel il doit les beautés les plus réelles d'Alzire et de Zàire, n'entre pas dans sa Poétiquee ; Tinvention et la hardiesse des grands génies l'effrayent. Il blâme Corneille d'avoir oublié les règles, il reprend Homère de ne pas les connaître ; Shakspeare lut paraitrait irréprochable s'il n'avait commis ni Hamlet ni le roi Uar^ et s'il avait suivi les préceptes développés tout au long dans la Pratique du théâtre; il approuverait presque Sannazar, si Sannazar n'avait pas chanté les couches de la Vierge. Pourtant, au milieu de ses hésitations, Voltaire a fait avancer à

ET RÉUlS LITTÉRAIRES. 225

grands pas la critique. On lui doit le grand tragique anglais, et certes une pareille découverte excuse bien des choses. Il a été moins heureux en déterrant la Araucana; Dante aurait mieux valu pour faire contre-poids à Homère que Alonzo de Ereilla, chantre obscur des guerres du Chili.

La Harpe, dont l'humeur dénigrante, après s'être épanchée ao hasard, reçut un cours régulier, et comme un lit tout creusé parle besoin d'une leçon littéraire pour chaque semaine, La Harpe, disons-nous, continua Tœuvre du maître. Mais, plus dogmatique et parlant moins irrésolu, il eut le rare talent d*ériger en corps de doctrine tout ce qui n'était auparavant que boutades et à-propos dans les discussions. Le Lycée est un ouvrage de haute portée ; si l'auteur a montré souvent de l'ignorance et de la légèreté, peut-être même çà et là quelque peu de mauvaise foi, au moins il sentait vivement le beau, et plus vivement encore le mauvais. Les génies incontestés, surtout ceux de Taotiquité grecque et latine, n'obtinrent jamais un encens aussi pur que celui de La Harpe. L'éloge, chez lui, arrive presque toujours à la hauteur de l'éloquence et à la hauteur de récrivain qui en est l'objet. En revanche, rien d'acerbe, de haineux, de mordant, comme ses critiques; le juge se complaît à torturer les coupables, à les frapper de mille coups, à les tuer de mille morts, et il semble être plus heureux de remplir Toffice d'exécuteur des hautes œuvres de la justice litténdre, que celui de pontife, sacrifiant sur les autels du génie. On peut lui appliquer avec raison ce vers comique :

Cille a cela de boo : quand il frappe il atiomme.

A Texemple de Voltaire, La Harpe voulut aussi essayer une résurrection ; la tentative fut des plus malheureuses. Le critique alla choisir Ossian, dont Texistence estaussi problématique et aussi douteuse que la valeur réelle. Pour comble de mala« dresse, il alla rechercher dans ces poésies d'une authenticité si hasardée, le morceau peut-être le plus évidemment apocry-

226 GRITIQUBS

phe, c'est-à-dire l'épisode de Gaul el d'Ossian^ nébuleuse imitation du meurtre de Rhésus, dans Homère, d'Euryale elNisus, chez Virgile, de Cloridan et Médor, dans Arioste, etc., etc. Pois il compara Théroîsme chevaleresque des deux guerriers calédoniens, à la conduite moins idéale des modèles, sans se douter qu'un tel raffinement prouvait contre sa thèse : Euryale et Nisus massacrent les ennemis surpris dans leur sommeil. Gaul les éveille pour les combattre à force égale, et La Harpe de se récrier sur la générosité des hommes d'Ossian. Il ne voit pas que cette générosité est l'invention d'un faussaire, et qae les romans de chevalerie expliquent la distance morale de Virgile à Macpherson.

Lucede Lancival, héritier de la chaire deLaHarpe^contiaoe sur ses principes la critique officielle ; et Ton ne s'aperçoil pas tout d'abord que la révolution française a passé entre le maître et l'élève. Soudain Chateaubriand leva l'étendard de la littérature nouvelle : la critique, éclairée par lui, conquit TAllemagne, l'Angleterre, le moyen 4ge entier. Ce furent les préludes d'une réaction immense dont chacun se souvient elqa*il est inutile de raconter ; la révolution des idées, des lettres et des arts, suivait la révolution des faits, de la politique et de la philosophie. Aujourd'hui les puissances belligérantes ont fait trêve, et il règne entre le passé et le présent une bonne intelligence dont la durée a garanti la franchise. Cette paix, qui date déjà de plusieurs années, et l'on sait que nous vivons vite, cette paix a eu ses fruits, dont le plus beau peut-être est une floraison rapide et inespérée de la critique. Depuis que chaeoii juge sans aigreur, tout le monde à peu près jugerait bien, si l'on savait garder son impartialité contre n'importe quelles séductions. Mais, pour les censeurs du lundi surtout, que d'aïtraits a l'indulgence plénière! La fraternité littéraire^ les agaceries et les prévenances du théâtre et des coulisses, ramoiir d'un bien-être que ne vient pas troubler l'aignillon de la polémique, l'extrême facilité de substituer son esprit à celui des

BT RfiCirS LITTÉa AIRES. 227

antres, tout cela milite bien fort contre la sévérité si souYent nécessaire. On disait jadis que tous les discours de réceptions aux académies se résument en un triple bouquet d'éloges, pour le défuntf pour le corps qui reçoit, et pour le néophyte : n'estil pas trai aussi que tout compte rendu périodique se compose d*an certain nombre de fusées que tire le feuilletoniste pour laire retourner le public, et de quelques louanges banales, dont à peine la forme et l'expression offrent quelque variété. L'art déjuger sur le titre et sur la table d'un livre est connu de tons : on attend chaque jour que cet art soit rédigé en code, et qae celte rhétorique nouvelle prenne place à côté des élucubralioDs de Heinsius ou de Scaliger.

Dieu merci, cette critique papillonnante n'est pas la seule. Il en existe une autre, digne k la fois de la liltéralure Française et des chefs-d'œuvre immortels qui nous ont été légués par la suite des âges d'autrefois. Celte critique s'inspire de la contemplation du beau dans les mille formes qui nous le rendent sensible, et dans des théories supérieures que nous en donnent la morale et la foi : elle connaît les abstractions allemandes et les rêveries de Platon ; elle a un poids et une mesure différents pour les difiérentes manifestations du génie. Étudiant avec l'homme de l'époque oià il a vécu, sa religion et ses croyances, elle donne de lui une notion à la fois plus juste et plus complète. En un mot, elle a réalisé des progrès immenses, et marche l'^le de l'histoire, cette science suprême des ciyili'^ salions parvenues à leur âge mûr.

MM. Yillemain, Saint-Marc Girardin et Sainte-Beuve repré* sentent la triple face de la crilique contemporaine. Ils semblent ^ètre partagés le travail nécessaire pour l'élever tout d'un coup à son apogée, et, après ce qu'ils ont fait, le mieux n'est guère possible qu'à la condition de résumer dans une digne synthèse leur analyse féconde et merveilleuse.

H. Villcmain décril le siècle, el fuil rcssorllr l'individu com^

nie 00 des personnages saillanls du lableau ; sa méthode est^

228 CRITIQl'ES

avant tout» historique. Pour lui, il existe à chaque période comme des courants d'idées qui entraînent les esprits ordinaires et ne respectent même pas les génies supérieurs. Homère, Daate, Shakspeare, Corneille, Voltaire lui apparaissent comme la personnification idéalisée des âges qui les ont produits : ils donnent et reçoivent l'impulsion qui les soulève. Cette action ré ciproque d'un homme et d'un siècle l'un sur l'autre peut quel-» quefois être contestée : mais à ne la considérer que comme vue d'ensemble, à ne Taccepter que comme une théorie hypothétique dont Tauteur se sert en guise d'échafaudage, il faut convenir qu'elle dispose admirablement à l'imparliaiité, qu'elle offre des garanties précieuses pour celui qui passe en jugemeoL Le critique s'interdit, par son plan même, tout anachronisme dans ses appréciations ; il ne s'expose pas à taxer de barbarie un trait choquant par son étrangelé dans nos mœurs et nœ idées; il se place dans les meilleures conditions pour juger la partie matérielle, la forme, l'exécution, pour faire revivre à notre époque Thomme tel qu'il a vécu parmi ses contemporains. Mais justice n'est pas toujours rendue au mérite individuel, à l'initiative, au caractère propre de l'individu : partir de l'ensemble pour descendre aux détails, n'est-ce pas risquer de sacrifier parfois les détails à Pensemble? Constatons que plus d'une fois M. Yillemain, à force de sagacité, de pénétration et de talent, évite cetécueil : ajoutons qu'il ne fait défaut àaucune des qualités exigées par son programme, et nous devons nous estimer heureux pour l'honneur français, de compter au milieu de nous un critique si éminent, malgré quelques imperfections inévitables.

Le système de M. Sainte-Beuve est diamétralement opposé : tandis que M. Yillemain fait un tableau par masses, celui-là compose le sien au moyen d'une série de portraits. Chez lui l'in* dividu passe au premier rang : il Tétudie avec amour, le peint avecdes couleurs vraies jusqu'à l'excès, etjle pose en pied, avant de considérer ce qui l'entoure. L'époque n'est décrite ensuite que

BT nftCITS LITTÉBAIRES. 229

pour excuser quelques tons criards; tout au plus, pour ajouter nn traita la parfaite ressemblance. Cette méthode, plus aisée peut-être que la première, séduit par Tattrait de la Tariété : mais elle est moins scientifique et moins élevée, sans offrir plus ée garanties aux intérêts de la vérité. Loin de là; M. Sainte- Beuve ne doit qu'à de longs essais, qu'à une érudition de bénédictin et une patience d'anachorèle, la grande exactitude qui dislingue ses peiulures : nous n'avons pas oublié ses premiers pas dans la carrière, ses premières biographies, oiî éclataient les divers défauts que le travail et Tétude dissimulent si habilement dans les plus récentes. Le principal, sans contredit, c'est Tadoration du modèle : à force de le considérer isolément, on s'aveugle sur ses imperfections, et Ton s'exagère saraleur. De là les résurrections factices de morts bien et dûment enterrés par la justice de la postérité ; de là les engouements rétrospectifs pour ces pâles fantômes de la littérature, qui survivent à peu près comme les ombres du second Faust, sans personnalité et dans un vague souvenir. M. Saiote-Beuve a trop essayé de réveiller de leur sommeil certains individus que Gœibe aurait tout au plus jugés dignes de prêter une voix à féeho, un murmure à la mer, un grondement à la tempête. La troisième forme de la critique contemporaine, c'est la critique morale, à laquelle M. Saint-Marc Girardin attache son nom. Le principe moral lui-même est contestable ; il dépend iTone démonstration encore à faire, qui établisse l'identité, dans les récits de l'absolu, du beau esthétique et du bien. Et même, ce point admis, ne serait-on pas en droit de demander ce qu'il faut entendre par morale, dans les questions littéraires? S'agit-il de ces préceptes universellement répandus, 9oi enseignent les devoirs et les droits fondamentaux de toute société, ou bien de ce corps de doctrine qui accompagne les dogmes de chaque religion, et varie avec eux ? S'il y a eu des œovres de l'esprit contraires à la morale universelle, Tindignaiion publique en a fait prompte justice. Cette morale peut

230 caiïiQUEs

être violée par les individus, mais noa par une société entière. Quant aux conseils et aux préceptes religieux, leur obserration a été plus souvent violée. Homère est condamné au Tartare par le philosophe Pylhagore, pour avoir parlé irréTérencieusement des dieux ; l'Aréopage exile, pour cause d'impiété, le poète Eschyle; et Byron, Tincrédule Byron, marche, en dépit de son irréligion, à la tète de nos génies contemporains. M. Saint-Marc choisit tour à tour ces deux sortes de morales pour critérium, et il arrive, par voie de parallèles, à établir la supériorité morale, et partant religieuse, des anciens sur les modernes. Ce résult^U seul, surtout donné d'une façon péremptoire et générale, montre le côté paradoxal de la critique de M. Saint-Marc Girardin. La morale est loin de nous paraître inutile pour éclairer la conscience du juge en matière de liitérature, mais encore faut-il définir avec précision le précepte auquel on a recours, et subordonner la conclusion aux autres circonstances de temps, de lieu et de caractère. D'ailleurs, il est juste de reconnaître que le critique a tiré tout le parti possible de son plan défectueux. Obligé à de perpétuelles antithèses d'homme à homme et d'ouvrage à ouvrage^ il a toujours exécuté cet exercice d'équilibre avec une grâce, une souplesse, une dextérité admirables. Son goût est plein de finesse, son style pétille d'esprit et de saillies; il est élégant et harmonieux* Quel malheur que Tœuvre pèche par la base!

Une infinité d'écrivains, divers de talents et de conscience, marchent sous les bannières de ces trois chefs, également distingués : un nombre plus considérable encore s'éparpille en tirailleurs, et préfère à la tactique savante la guerre d'escar* mouches. La somme de pénétration, de vivacité et d'esprit qui se gâte chaque jour dans le camp de ces enfants perdus de la critique, ne peut se comparer qu'à celle de qualités analogues que gaspillent, avec une aussi déplorable facilité, les enfants perdus de la poésie dramatique, de la littérature légère. S'il n'existe pas à notre époque un seul Voltaire en bloc« certes

BT Riens UTrÉRAlRES. 231

TOUS en trouYeriez dix, viiigl, trente qui circulent en monnaie debillon, et qui se répandent dans toutes les directions imaginables^ pareils à un prodigue qui jette l'or par toutes les fenêtres. Devons-nous craindre pour cela que les forces vives de laFraoce artistique et littéraire se perdent entièrement de la lorfe^sans gloire ni profit? La critique, particulièrement, estelle àTarticle de mort parce que M. Villemain se repose un pen trop sur les lauriers académiques, et M. Saint-Marc dans les colonnes hospitalières du Journal des Débais, laissant k rinfaligable M. Sainte-Beuve le soin d'apporter la pâture au monstre dévorant de la presse quotidienne? Non sans doute. Ces messieurs n'ont pas atteint Xacmé^ le nec plus uUra de Tart déjuger, or cet art ne mourra pas, tant qu'il aura quelque chose à faire. Autant vaudrait dire que nous rassurons de Tlmmortalité. Pour le moment il faudrait trouver un critique nouveau, qui sût fondre ensemble, d'une manière harmonieuse, les trois systèmes divergents des maîtres, et les contrôler, les corriger l'un par Tautre. En parlant des hommes du temps passé, il devrait peindre le temps où ils vécurent , et emprunter pour cela des couleurs tantôt à son héros, tantôt aux contemporains, tantôt à l'histoire proprement dite; puisilsuimit ce héros dans sa famille, dans ses premières années; il retracerait ses croyances et ses doutes, ses essais et ses hésitations. Abordant Toeuvre après les travaux préparatoires sur l'auteur^ il rappellerait les circonstances fortuites qui ont pu modifier les premières données déjà obtenues, et il la jugerait par elle-même au point de vue de la conception et de la forme, puis relativement à la morale, et enfin par la comparaison. Si le critique consciencieux, muni de fortes études conçues sur ce plan, descendait a son tour sur l'arène quotidienne de la littérature du jour, il apporterait dans la discussion l'impartialité puisée dans un passé incorruptible, et la science que donne la fréquentation des modèles. S'il joignait à cela l'esprit, le brillant, le feu et la légèreté qui attirent le public vers ce qu'on

appelle mal à propos la littérature facile ; s^il connaissait & fond les tendances de son siècle, il serait alors irréprochable. Voilà comment nous comprenons la critique aujourd'hui, et comment nous voudrions la voir comprise.

xxxvni

Lorsque du Bellay donna le signal du pillage de rantiquité et publia ce manifeste fameux où il criait aux Gaulois de cou> rir sus une seconde fois au temple de Delphes, il se rencootra dans les collèges de la société de Jésus . quelques pédants, nourris de la latinité de Térence, qui crurent avoir en eux l'étoffe de nouveaux Euripides et de nouveaux Sénèques. Ils composèrent des tragédies^ c'est-à-dire, qu'ils furent les pères de ce genre essentiellement antidramatique, dans lequel, hélas! vint s'emprisonuer plus tard legéniedeCk)rneille et l'admirable talent de Racine. Nous-mêmes^ héritiers de vingt révolutions littéraires et politiques, nous n'avons pas tout à fait secoué les fers rivés par ces malheureux versificateurs, qui ne laissent rien à présent, pas même un nom que Ton puisse se rappeler.

Cependant on ne saurait comprendre pourquoi les classiques incorrigibles ont abandonné à un oubli aussi complet leurs aïeux légitimes, les chefs réels de cette glorieuse dynastie qui commence à la religieuse Hrosvitha et qui ne se termine pas, du moins il faut le craindre, aux poêles de l'empire. A eox revient, sinon l'invention primitive, du moins la résurrection, la pleine et entière réhabilitation du confident, qui se charge de narrer la catastrophe. Ils ont trouvé qu'un salon à colonnes, figuré par deux paravents, suffit, et au delà, pour le développement d'une action de quelques heures, dans laquelle se décide le sort d'un empire et Thymen d'une princesse de la race

ET UÉCITS LITTÉRAIRES. 233

d'Agamemoon ; ils ont remis en honneur les unités enseignées par Horaee, d'après Arislote, et fMirfaitement négligées par les grands auteurs dramatiques de Tantiquité : ils ont rebâti celte cage des Mu»es^ qui arrive en droite ligne d'Alexandrie à la Goar de Louis XIY, pour enfermer, non plus Callimaque, Apollodore, Homère le jeune, mais toute une réunion de gens pleins de génie, d'écrivains immortels, auxquels on ne peut reprocher que leur respect aveugle pour de si misérables entraves.

Les fouilleurs intrépides qui s'oeeupent de nos jours à dresser l'inveniaire déjà si riche du passé, pourront, s'ils le veulent bien, rencontrer des choses curieuses dans ces catacombes Kéniques si peu explorées oii gisent les restes d'iambiques, les débris de dialogues et d'amplifications des révérends pères, principaux et régents, dont on représentait jadis les œuvres aux grands applaudissements du public, dans ces panathénées qui se couronnaient d'ordinaire par la distribution des prix. 11 était de la dignité de monsieur Télu, de monsieur le bailli, de monsieur le conseiller au présidial, d'avoir l'air de comprendre toutes ces belles choses en latin que débitait le jeune lauréat, son fils, en costume de reine des Thraces ou de princesse des Amazones; si vous lisez le Traité des études, de RoUin, livre composé au déclin du grand siècle, vous verrez qu'à celte époque ménae, peu de collèges se dispensaient, lors de l'instant solennel qui sert d'entrée aux vacances, de la représentation soi-disant dramatique de rigueur. Qu'on se figure les grands parents, magistrats vieillis dans les arrêts de la basse justice, bourgeois élevés aux dignités municipales, cadets de famille pourvus d'une compagnie et en résidence dans la localité, lous personnages peu letirés, mais très-fiers et placés aux fauteuils d'honneur pour la cérémonie, battant des mains à contresens, comme celui qui pleurait sur le pauvre Holophernc, si iiMammerU mis à mort par Judith, et demandant à leurs ctcerm, les professeurs et maîtres du collège, si Achille et Mé-

nélas valaient bien monsieur le premier, si Calchas avait une mitre aussi belle que monseigneur Tofficiai, si madame Hélène, la Grecque, et madame Camena, la Galate, portaieol des vertugadin sou des collets montés.

Quant au fond des pièces latines, jouées devant cet auditoire si bien choisi et si intelligent, il était emprunté aux déclamations dialoguées de Sénèque, avec moins de mouvement daot rintrigue et surtout moins de poésie dans l'exécution. La pudeur des régents se serait offusquée d'une peinture quelconque de la passion de Tamour : pour eux l'amour ne fut jamais que le dieu malin, avec ses flèches, son carquois, ses chaînes ec ses martyres; ils n'eussent jamais commis le délit de lèseimésie qui consiste à nommer le soleil autrement que Phébus, la terre

.autrement que Gybèle, et le vent autrement qu'Aquilon oq Zéphyre : car, entre autres inventions, on doit aux révérends pères celles des périphrases et des mots peu nobles, indignes d'entrer dans les vers. Ils auraient anathématisé Racine, poor avoir prononcé chien, et Delille, pour avoir dii crapaud. Je me rappelle avoir lu un Lysimaque^ tué par sa fille, ou par son

. gendre, sans que j'aie pu deviner le motif de ce crime, à cause de l'excessive chasteté de l'auteur, qui avait enveloppé le noeud d'inextricables circonlocutions; j'ai remarqué également un Alboïn, qui demandait fort à propos le ministère de Baeckm au moment où son épouse venait de former le dessein de Teaipoisonner. Et que dites- vous de ce jésuite italien, qui, faisant une tragédie sur ce terrible sujet de Grispus, tué par ordre de Gonstantin, son père, comme un nouvel Hippolyle, sur la dénonciation de sa belle-mère dont il a repoussé l'amour, n'ose pas dire, dans le cours entier du drame, que Fausta ait aimé son beau-fils?

Tel est le genre pour lequel Heinsius écrivit une longue poétique spéciale, paraphrasée d'Aristole et de Scaliger ; tel est le genre qui, pour le malheur de notre littérature, succéda aux mystères et aux soties. Dans ce dernier ordre d'ouvrages, an

BT BiCiTS LITIÈBAIRES. 235

moins, il y avait entente parfaite entre le spectateur et Tacteur : le scénario était fait sur un fond de légendes connues et consacrées : le machiniste n'avait qu'à préparer d'avance ses invariables décors, le paradis, c'est-à-dire une chambre élevée, }roée de trônes de différente grandeur; l'enfer, sous la figure f une gueule de dragon montante^ le tribunal de Pilate, le Calraire, avec de véritables gibets, Tétable natale, représentée au latarel par le local même oii était convoqué le public. Peut- \\rt qu'un jour la poésie eût pénétré là et eût tiré parti de ces ioDoées sacramentelles, peut-être serait-il résulté des progrès, ks idées nouvelles un drame complet, demi-sacré, demi-profane, qui aurait ouvert la voie.

Le cadre des soties, encombré de fictions allégoriques empruntées à ces romans d'origine méridionale dont le moyen Igea été infesté, n'offrait pas, à beaucoup près, de pareilles ressources. Mais ne peut-on pas dire que tout le génie de Molière suffit à peine pour nous faire tolérer les personnages impossibles, sans relief, sans couleur, sans vérité, que lui imposa l'ioaiiation italienne ? On aimerait presque autant dame Richesse et dame Beauté, Heur et Malheur, que tous les Sganarelle, tous les Géronte, tous les Ariste, toutes les Isabelle qui viennent coudoyer les puissantes et vivantes créations du Tartufe et du Misanthrope.

Il a fallu, pour notre malheur, que les Gallo-Grecs, qui con* naissaient aussi peu l'antiquité que les temps modernes , se soient avisés de regarder, d'étudier la littérature hellénique dans les collèges, à travers les lunettes des régents. Au lieu de se mesurer corps à corps avec Eschyle, avec Aristophane, avec Plaute, ou , ce qui eût été bien mieux , au lieu de créer le drame moderne , comme ces inimitables auteurs ont créé le drame ancien , ils se sont contentés du troisième , du quatrième calque d'Euripide et de Sénèque. C'est Jodelle qui obtint le prix de cette contrefaçon pâle d'un modèle déjà usé; la Pléiade le couronna de pampres, et lui offrit le sacrifice

du bouc classique, comme au restaurateur de l'art des Thespis et desPhrynichus. Or, Jodelle , et ses imitateurs, car Jo* délie a eu des imitateurs, avaient tout simplement traduit les traductions d'Euripide, des révérends pères un tel et on tel. Rien ne manquait à la copie : ni le rapport du héraut Talthybius, qui raconte comment Polyxène dévoila son sein, aussi beau que le sein d'une statue, et déchira sa tunique jusqu'au mi* lieu du ventre, ni même le naïf monologue où Ton voit, aoeonimencement de la pièce, une ombre qui dit: Je viens du séjour de Pluton : je m'appelle Polydore, fils d'Hécube et de Priam.

Il y avait des chœurs, à ces tragédies; et ces chœurs étaient mis en musique. Et même la musique semblait si bonne , pour le temps, qu'elle valut à Jean-Antoine Baîf les faveurs du roi Charles IX : ce prince aimait la représentation des tragédies à l'antique, qui avait lieu dans la maison du poêle , rue des Fossés-Saint-Victor, et il l'autorisa à donner à son spectacle le titre d'Académie royale de muHque.

Le plus triste résultat des progrès inespérés du drame à la jésuite est facile à deviner : sur les traces de Ronsard et de son école, il se forma toute une phalange de rimailleurs qui s'empressèrent d'eiploiter la mine inépuisable des Alrides et des Pélopides. Il se versifia un nombre prodigieux de dialogues et de monologues, entremêlés de stances et d'apophthegmes , sur les aventures et les malheurs de cette famille de roitelets, qui n'exista peut-être que dans le cerveau des poètes. Hélène fut enlevée pour la centième fois et l'on ralluma à perpétuité le bûcher destiné à cuire les enfants de Thyeste. Le public lui-même finit par se familiariser avec tous ces princes grecs, qui parlaient , sauf une certaine enflure, le jargon du beau monde, et qui s'habillaient de leur mieux pour singer les petits-maîtres et baladins de la cour: il retint quelque chose de ces infortunes, de ces enlèvements, de ces crimes et de ces exploits. La mode s'en mêla : on applaudit Agamemnon et son

BT BÈCITS LITTÉRAIRES. 237

Crère, et loale sa parenté, comme des gens de connaissance ; on s'babilaa à leurs physionomies au point de ne pouvoir plus les perdre de Tue. C'est l'affaire d'un statisticien , non d'un critique, de relcTer les noms des auteurs qui ont pourvu à eette effrayante consommation de héros d'Homère ; un seul nérite, par sa fécondité, la mention honorable : Alexandre flardy a composé huit cents pièces, c*est-k-dire seize cents de noiosque son contemporain Lope de Vega: mais il n'en a bit imprimer que quarante et une , parmi lesquelles quatre «ir Daphniset Chloé! que ces derniers vingt actes en vers alexandrins soient légers à sa mémoire !

Quand on connut parfaitement la filiation, l'histoire, la mort de Pélops, d'Atrée, et de toute leur resp^tahle famille, les auteurs comprirent qu'il fallait se mettre en frais d'invention. Leur expédient vaut la peine d'être cité: ils continuèrent à dramatiser dans la citadelle des trois unités, et remplirent la dorée de l'action d'incidents romanesques, pris les uns à VAstrie^ les autres, à la collection variée d'intrigues et d'im- Ivogiios que présentait le théâtre espagnol. C'est de là qu'est éclos, pour la plus grande joie des lecteurs de la Calprenède et de Gomberville, cet Amour tyrannigtie^ chef-d'œuvre de M. deScudéri et de la poésie dramatique, d'après un hrevet signé Sarrazin, ce 7trt<iafe, qui obtint quatre- vingts représentations de suite, et qui n'a jamais été repris. Il est vrai que l'abbé d'Aubignac traduisant Heinsius, avait resserré de nouveau l'étiquette de la composition , et que le théâtre était aussi bien réglé, aussi parfaitement discipliné que la conr de LouisXlY. Un historien flatteur, n'osant dire que l'avénemenl des empereurs romains porta le coup de la mort à la tribune, écrivit qoe le règne d'Auguste pacifia l'éloquence : certes Louis XIV aurait admirablement pacifié le théâtre, sans Corneille et sans Molière.

N'est-ce pas une pitié pour ces deux grands génies de se heurter à chaque pas contre les décors d'une scène qu'on leur a

faite si élroite? Voyez-vous d'ici Gorneille, résumant dans on jour, sur un espace de quelques pieds carrés, le rédt el Texposition animée d'une provocation, d'une bataille, d'an dod et d'un mariage? Distinguez- vous, dans leur cadre insaffisant et mesquin, les gigantesques figures romaines qui avaient besoin de tant d'espace pour se mouvoir ; ne trouvez-vons paa que l'immobilité de la scène écrase bien Attila, le roi barbare^ le Partbe Suréna, et tant d'autres, qu'on ne peut discemor, faute d'air et de jour ? Je ne parle pas de Molière ; il est pliisà plaindre, lui qui voulait tracer de vastes tableaux de mœurs, où seraient peints nos travers et nos ridicules de grandeur naturelle, et qui était obligé de réduire toutes ses conceptions les plus bardies et les plus vraies, en proverbes accrus d'invraisemblables et romanesques dénoûments. Le seul Racine se tient à l'aise dans Tétroit écrin où brillent ses gracieux madrigaux déguisés en tragédies. Gomme il ne hasarde jamais sor les planches qu'un seul personnage à la fois, et que ce personnage est toujours une femme dominée par un sentiment uni* que, la place lui semble toujours assez large.

Mais aussi, que le public avait bien su façonner ce théàtre-ià à son usage! Les diversesfiguresqull apercevait lui souriaient avec un air de connaissance, de vieille amitié : il avait entends les noms de ces héros et de ces héroïnes dans son enfance, aux jours solennels du collège, dans sa jeunesse. Leur langage était celui qu'il parlait, qu'il entendait de prédilection: coquet, raffiné, un peu précieux, d'une harmonie molle, flasque partout , mais sans inégalité , correct d'ailleurs, émondé et taillé géométriquement, à l'instar des arbres de Versail-» les; quanta l'action, il était aisé de la prévoir, de deviner d^avance la péripétie et la catastrophe : on n'avait pas lu pour rien VAstréey la délie, le grand Cyh^s et la Polycoènt, Le clerc, debout dans les profondeurs du parterre, sifflait les vers du grand Corneille et les traitaient de Wisigolhs, chaque fois que le grand Corneille s'avisait d'être nerveux, suUi-

BT RiCITS UTTKRAIRK». 239

me, imprévu : mais il admirait de bonne foi madumoiselle Champemesfé co Iphigénie^ discourant encore mieux que madame la marquise qu*ii avait vue la veille chez son patron, en consulta- Ijoo. Le courtisan saluait avec familiarité les madrigaux quMl avait répétés dans la matinée, et le roi, le maître suprême •dans la république des lettres comme partout, le roi se complaisait avoir son image reproduite, sous les noms d'AgamemnoQ 00 d'AssuéruSy de même qu'il aimait à se voir en triomphateur romain et en perruque flottante, sur la place des Victoires. Je ne parle pas des belles dames, qui pleuraient au récit du trépas de ce charmant Hippolyte, tout en le blâmant de tes froideurs, mais qui ne comprenaient bien de Corneille que les énormes concetti, les étranges fleurs de rhétorique au milieu desquelles il se jouait avec la maladresse d'un géant.

Pendant que Pécole de Heinsius préludait en France à cette production déplorablement féconde, Tart dramatique atteignait à son but réel au sein d'une littérature et d'une nation bien peu connues dans cette période. En effet, quand elle produisit Sfaakspeare, TAngleterre n'avait que des relations politiques avec le continent européen : elle vivait sur elle-même , elle employait toutes ses forces à créer ou à détruire dans son sein. Agitée par des révolutions séculaires, qui avaient remué toutes les couches de la population, orageuse comme l'océan qui l'environne, cette contrée offrait l'image la plus exacte du chaos, en la comparant au calme qui régnait en France à partir de Henri lY. Cependant le chaos ne fut pas improductif dans ce pays ; la tempête remua les idées non moins que les hommes, et sous le rapport littéraire, elle prépara le public qui devait former Shakspeare. Pour un tel génie, il fallait d'abord des ignorants : il était nécessaire que l'auditoire n'eût pas la tête rebattue de ces personnages de convention imposés aux tragiques français; il fallait qu'il fût neuf à toutes ces révélations des âges éloignés. Mais il ne fallait pas qu'il fût neuf à l'histoire. Loin de là, le peuple anglais, dont toutes

les classes avaient pris part aux révolu lions et aux guerres civiles, éiait plus expérimenté dans la science des hommes et des événements, que les Français, qui depuis les guerres de religion, avaient désappris la politique, et ne savaient juger les grandes commotions sociales qu'en les rabaissant au niveau de la Fronde. Peu de luxe : au lieu de ces ressouvenirs de la pompe des spectacles antiques, si déplacée au sein de nos théâtres clos de toute part et éclairés de lumières factices, le spectateur anglais voulait bien s'accommoder d'une grange tendue de noir, avec des inscriptions en guise de décors; un vif sentie ment de la nature : ce sentiment est naturel aux hommes qui n'ont pas l'esprit faussé par une science insuffisante ou par des préjugés mille fois pires que l'ignorance.

Ces diverses qualités du public anglais, à la fin du seizième siècle, ignorance de l'antiquité et expérience profonde de iliistoire et du cœur humain, dédain du luxe et des accessoires et sentiment de la nature, constituent la moitié de Shakspeare. Sorti d'un pareil milieu, il n'avait plus que fort peu d'étuda du procédé dramatique à faire, plus qu'un peu d'art h joindre k son génie créateur, pour devenir ce qu'il a été, l'immortel William.

Plus tard , le public anglais s'est épris de notre littérature; plus tard ses tempêtes se sont calmées et il s'est classé et hiérarchisé encore mieux que nous : on a applaudi alors à Lod* dres MM. Pope et Addison ; on a refait le rot Lear de Shakspeare oublié !

Le dix-huitième siècle n'est pas une époque dramatique : les esprits s'occupent à autre chose, et le théâtre vit des rogatons de l'âge précédent. Il suffit de dire qu'en ce temps-là, le Siéçe de CaloM, de Dubelloy, passa pour une innovation hardie. Il y a, dans toute celte époque, sur la scène française, deax créations, pas plus: Turquaret et Figaro.

Nous avons pu , de nos jours, grâce à l'élude plus approfondie et plus impartiale des modèles innombrables que noas

possédions, espérer qu'enfin il surgirait une forme nouvelle et originale du drame. Le public apprécie à sa valeur Don Juan, celte création fantastique signalée par un échec de Molière, il rend justice à Shakspeare, il applaudit aux efforts quelquefois heureux de ses imitateurs. Ce n'est pas un public ignorant de Tantiquité ou des vicissitudes humaines: bien au contraire , sa science, son expérience sont telles, qu'il effraye les plus intrépides, et que nul n'ose affronter un juge si sérère et si éclairé. D'ailleurs il se recrute partout: il représente celle égalité inflexible, qui réduit à la même mesure les indifidualiiés les plus diverses et les plus disparates. On ne peut plus espérer de parler à ses préjugés, de flatter ses manies; car la raison , la nature sont seules universelles et toujours admises auprès de lui. Ce public , se doutant à la fin de Texistence d'un beau supérieur à ce qu'il connaissait , l'a demandé Uouies les écoles: il a écouté avec une patience louable les œuvres de toutes espèces. L'antiquité a reparu à son tribunal avec son classique cortège, avec ses vieux oripeaux décrochés BDe fois de plus par la main du costumier. Elle fait entendre ses alexandrins, ses imprécations, ses narrations, ses descriptions, qui semblent en réalité faire depuis longtemps parlie du matériel des théâtres. Ensuite est venu le moyen âge, pois la renaissance , puis Thistoire moderne : quand on a cru que le juge était saturé de trônes et de diadèmes, on lui t servi des châteaux forfS, des couvents, des oubliettes et des caveaux humides; on a passé de là aux bouges, aux tapis ûrancs, aux malsons suspectes, et Ton est arrivé aux bagnes. ^uis il y a eu les partisans de l'éclectisme dramatique, qui ont mélangé à haute dose ces divers ingrédients; puis, en désespoir de cause, on a entremêlé le drame de danse , de musique et de tableaux vivants.

La comédie a traversé de même toutes ces phases désespérées, lîuoique elle ait moins souffert de métamorphoses, grâce à ses letirc9dcnaturalisalion,quionléié depuis longtempscontre-si-

242 CUITIQUES

gnées en France par Rabelais, par Molière, par Beaumarchais, par d'autres encore, la ûUe d'Aristophane est détenue bien méconnaissable. Les pièces sérieuses et morales ont étouffé toute sa joie, dans Tespoir d'un prix Monlbyon ; les vaudevilles oai découpé ses plus jolies parures et décoloré ses traits les ploi charmants. Il est survenu des courtisanes grecques, qui f oi4 affublée à l'étrusque, et des faiseurs de revues, qui Font traiMformée en chronique du CharivarL Aujourd'hui elle végète, mais enfin elle n'est pas séchée sur pied : pour lui rendra quelque peu de vie, il suffirait peut-être de défendre aux auteurs, sous peine d'exclusion du théâtre, deux ordres de plat^ sauteries : celles qui se rapportent à Tornement tradiiionoel du Minotaure, et celles qui désignent, d'une manière qad-^ conque, la partie du corps à laquelle Arnal doit les plus signa-^ lés de ses succès. i

Malgré cette stérilité fâcheuse , le public n'a cessé de s0 montrer avide de spectacles. Peu satisfait de ses applaudlse-^ ments, des immenses progrès accomplis par la musique, il a demandé à ses fournisseurs ordinaires pour le théâtre, de la fécondité, à défaut de talent. Jamais peut-être souveraio né fut si bien obéi , et Ton peut dire que le bilan dramatique de 1852, par exemple, est fait pour effrayer. Je ne répéteraipas ici le nombre total de drames, comédies, vaudevilles, etc., joués sur nos dix-sept ou dix -huit théâtres: il serait également déplacé de pénétrer dans les arcanes de celte production et de révéler encore une fois les procédés en usage pour confectionner les pièces les plus en vogue. Que nous importe rbabileié des charpentiers de notre temps pour réduire en aphorismei les sept ou les neuf combinaisons, avec les sous-combinaisons, pour mettre en règles mathématiques Tarrangement de chaque scène, de chaque effet, de chaque ficelle t La critique n*a plus rien à faire là, il n'y a que du métier i au consommateur de juger si la marchandise convient pour satisfaire son ap<» petit.

RT RÉCITS UTTÉRAIBES. 243

Qui esl-ce donc qui s'oppose aujourd'hui à la régénération du drame, à la création de beautés originales, de personnages nouveaux, de ressorts inconnus sur la scène? Certes, le sp6c«tateorest bien disposé, il conduit jusqu'à la centième repréfienlalion tout ce qui lui parait avoir une apparence de Térité fi de Tie ; il ne se lasse pas même de la Dame aux caméUas. Us interprètes non plus ne font pas défaut . N'avons- nous pas telle reine de Tart qui galvanise les ruines du dix-septième liècle, et qui donne à des fantômes plus de vie qu'ils n'en eurent jamais? N'avons-nous pas celui-ci qui conserve, en dépit de tout, les vieilles traditions délia fine comédie; celui-là |ui rend presque vraisemblable une pâle copie de Shakspeare ; Ml autre, cet autre encore. Quant aux auteurs^ il ne faut ja- Doais les accuser de stérilité et d'impuissance, du moins en DOasse, car on ne peut juger ni un homme ni une époque avant lue cet homme, que cette époque aient dit leur dernier mot.

S'il y a quelqu'un à reprendre, c'est le public lui-même, nalgré toute son indulgence et sa bonne volonté. Ordinaire- Dent, et quoi qu'en aient dit les diverses académies qui sont lans l'habitude de mettre au concours la question de l'inbence du théâtre sur les mœurs, ce sont les mœurs, c'est l'esirit pablic qui influent sur le théâtre. Les spectateurs donnent b direction générale, le courant : aux auteurs de le suivre ou le le diminuer. La démocratique Angleterre a fait Shakspeare, ivec son indépendance, son énergie, sa force libre et fière; les Méges de la Société de Jésus ont donné naissance à cette litératore qui exhale, comme dit M. Quinet, une odeur de calavre. Le siècle de Louis XIY a imposé sa froide régularité iox emportements du drame, aux caprices de la comédie; [ue produira le dix-neuvième siècle? Sans doute que la variété ioÔDie de détails qu'il cache sous son apparence d'unibrmlté, que l'absence de traits énergiquement accentués au ein de nos sociétés hypocrites et correctes, seront un grand

obstacle à la verve et k la conception. Peut-être même faut- il croire un peu que la forme dramatique est une forme surannée, et que le roman convient mieux que le dialogue à cette peinture, qui doit descendre bien plus bas et s'élever bien plus haut que ne le comporte le cadre habituel de la scèae. Admettons pour un instant que Balzac a écrit la comédie du dix-neuvième siècle : en tous cas, la tragédie n'est pas faite encore, 11 semble que la réforme, si toutefois réforme il y a, doit venir du Théâtre-Français. Quoique ce théâtre ait été de tout temps celui des monopoles, quoiqu'il ne se soit ouvert qu^^aui célébrités établies et trop souvent usées, quoiqu'il persiste aveuglément dans les voies du passé, il garde encore les éléments d'une régénération probable. Un jour viendra où il lui faudra dire un adieu définitif à Taltirail tragique, si fané, s: décrépit^ dont il s'est contenté trop longtemps; il lui faudra congédier son dernier confident et déchirer sur le livre âv. souffleur son dernier monologue, renoncer aui songes, au\ imprécations, aux récits de clôture, et commander aux costumiers de nouvelles draperies, de nouveaux palais au peintredécorateur. La tragédie est morte, pourquoi tourmenter ptu< longtemps son ombre désolée. Lorsque les barbares du moyen âge firent irruption dans les antiques demeures d'Argos et dt- Mycènes, lorsque Ton vit s'élever, aux grands applaudissements d'un parterre d'iconoclastes, les donjons gothiques à !;: place du cheval de bois de Troie, on dut se croire à la Teill* d'une révolution. Mais il n'en fut rien : Tombre du dix-septième siècle se réveilla dès que Rachel parut. Étrange pui>sance du talent : les fantômes reparurent au jour et reprîren' une vie nouvelle, et vécurent avec plus d*éclat que jamai>. Parce que Phèdre, parce qu'Hermione faisaient retentir leurpassions par cet organe magique, on crut que Phèdre, qu'Her mione existaient encore, et la révolution fut différée. Noi^ acceptons avec joie Voltaire et même M. Latour de Saiiit-Ybar^ parlant par la bouche de cette sublime interprète ; nous con-

ET RÉCITS LITTÈRAIttES. 245

seolons à revoir cette danse macabre, qui se trémousse sur les planches depuis trois mille ans; nous voulons bieii braver même le récit de Tbéramène pour vous entendre, ô muse, ô fée foule-puissante !

Mais que vous seriez grande et belle, en vous rajeunissant, en parlant notre langue ! Bienheureux le Théâtre-Français de {losséder ce démon secourable, qui vient ranimer du souffle cette Josaphat de tragédie*; endormies en attendant le jour du jugement! Mais qu'il serait heureux davantage, s'il ouvrait au soleil et au jour sa nécropole encore si riche, et s'il employait à des œuvres yiyantes et actuelles^ les trésors de génie, de talent et de bonne volonté qu'il dépense pour rejoindre et ranimer des débris épars et oubliés!

Non, tout n'a pas été fait par la poésie dramatique. Le monde, cette scène immense et mouvante, se modifie chaque jour d'aspect et de physionomie : comment Timage de ce changement éternel pourrait-elle arriver à rejeter toute métamorphose, à atteindre jamais sa perfection et son nec pluê tUtra. Une grande gloire est réservée au téméraire qui entrera dans la carrière' nouvelle, ne dût-il pas la parcourir tout entière; il sera glorieux même de tomber, dans une si noble entreprise! Depuis longtemps le champ clos est ouvert : depuis longtemps notre époque attend son poète et son drame. Voilà qu'il s'est fait un grand silence dans l'histoire contemporaine : voilà que les esprits désorientés, n'entendant plus le bourdonnement journalier des questions politiques, se demandent de , quel côté ils doivent enfin diriger leur curiosité infatigable, porter le tribut de leur attention. A la littérature, à l'art dramatique, de saisir cette conjoncture favorable ; il y a une palme bien belle pour le vainqueur, une gloire bien pure à recueillir, une immortalité dont la conquête ne sera pas difficile. N'agissons pas comme nous le conseillait Du Bellay; ne courons pas sus aux richesses de Tanliquité; la France n'appartient ni aux Gallo-Grecs, ni aux adorateurs du passé, que ce passé s'appelle

240 CUlilQt'ES

moyen âge ou renaissance, hier ou avant-hier : la France s'occupe d'aujourd'hui et d'elle-même.

Un philosophe a dit quelque part : <c Si je tenais la Yérilé dans ma main, je la laisserais s'envoler pour courir après elle. • Cette parole échappée des lèvres d'un penseur dans un moment d'expansion naîve, ne prouve-t-elle pas que rhomme est né pour s'agiter dans son impuissance et pour poursuiTre. jamais les atteindre, les illusions, les rêves et les fantaisies, éternels papillons de l'imagination humaine?

Olibrius avait fait sa philosophie dans un collège de vince. Dans les compositions hebdomadaires il était asse lontiers le dernier de sa classe, et son professeur le citait comme un modèle de paresse et d'ignorance. C'est pourquoi Olibrius songea qu'il ne pouvait rester plus longtemps étouffé dans la serre chaude départementale, et que sa place était marquée à Paris, ce centre du mouvement intellectuel. Son père, homme de bon jugement, lui avait fait quelques remontrances à ce sujet et l'avait engagé à demeurer auprès de lui. Mais le jeune homme ne crut pas devoir tenir compte de ces conseils. Paris l'appelait, disait-il ; convive impatient, il voulait prendre place au grand banquet de la pensée ; et, sans même jeter on dernier regard sur ses jeunes plaisirs et sur celte paisible existence de la famille, il avait pris la diligence, il était parti.

Comme tous les grands génies de notre temps, Olibrius avait les bourgeois en horreur; il accusait le ciel de lui avoir donné pour père un honnête propriétaire qui ne comprenait rien aux larges aspirations du siècle, ce qui ne Tempèchait pas d'aller toucher très-exactement, à la fin du mois, chez son corres-» pondant parisien, les cent écus de la pension paternelle.

Il avait TJDgt ans, un chapeau conique, une cravale rouge et un lorgnon qui lui servait à ne pas voir. Voilà pour le moral.

Olibrius prétendait qu'il était sans cesse préoccupé, inquiet, tourmenté; il était, disait-il, triste jusque dans sa joie, sérieux jusque dans son iyresse. Il se demandait, comme la plupart des très-jeunes gens, dont la prétention est d'avoir beaucoup souffert, même ayant d'avoir Yécu, si la vie n'est pas une immense dérision, un sarcasme duciel^ une ironie scOanique^ et trois minutes après il fredonnait, en se taisant la barbe, sur un air connu, ces paroles plus connues encore :

La fie Mt un toyagfe, TlehoDS de l'embelUr, ele. . . .

Atout instant Olibrius, désenchanté, parlait de se faire sauter, à Taide d^un pistolet, cette partie du crâne que la science phrénologique veut bien appeler la cervelle ; mais comme il poussait des cris de paon à la moindre égratignure, il ajournait iodéfiniment ce projet héroïque. Seulement un jour il fit cette terrible réflexion :

La jeunesse contemporaine souffre d'une maladie morale dont aucun médecin ne peut au juste dire la cause, et pour laquelle il ne sait pas de remède. Le but de l'homme sur la terre, c'est le bien-être. La souffrance est donc un fait anormal qui se manifeste dans une époque critique de la yie de Tindi- Tidn ou de la vie d'un peuple. Ce fait tient à des causes latentes qu'il importe de chercher sous peine de manquer à ses devoirs envers soi-même et envers l'humanité. Le milieu dans lequel se meut le moi individuel est mauvais, changeons ce milieu. Chacun doit allumer sa lanterne philosophique et se mettre à la recherche de la vérité.

Après cette lumineuse réflexion. Olibrius fit trois pirouettes sur le talon gauche, à la façon des prêtres babyloniens et des danseuses de l'Opéra, et passa subitement à Tétat de philosophe socialiste.

breux compose d'hommes cl de femmes. Quelques-unes de ces lionnes humanitaires portaient sur les traits de leurs iWi sages pâlis et fatigués les traces du banquet de la Yeille. Det. groupes nombreux se formaient de tous côtés, et tout le mondes parlait à la fois, lorsqu'un monsieur chauve, qui tenait rem-' ploi de président, agita sa sonnette et réclama le silence.

Olibrius avait pris place sur une banquette à côté de Parenteau.

« Messieurs, dit Torateur, qui continuait un discours sus« pendu depuis quelques instants, qu'avait fait le christianisme! il avait établi une lutte entre les passions et le devoir... Le devoir, sentinelle éternelle, veillait l'arme au bras à côté des passions^ et faisait immédiatement feu sur la première qui tentait de se révolter. Alors il y avait lutte, combat corps à corps, tantôt au profit du devoir, tantôt à l'avantage de l& |>assioD; c'était au plus fort que demeurait la victoire. Dans le monde unitaire, sociantisle et garantiste, cette lutte n'existe pins; U tendance des payions se manifeste d'elle-même et forcément vers la règle du devoir par la force impulsive de ratlractioo.

— L'accord du dualisme humain dont je te parlais tout à l'heure, dit tout bas Parenieau à Olibrius.

— Aujourd'hui, reprit l'orateur, la terre est mal divisée, mal peuplée, mal gouvernée ; les villages, les villes, les empires, les républiques, tout cela existe sans but, comme les végétaux... Il faut donc commencer par tout renverser pour pouvoir tout reconstituer. Il faut faire tabk rase dans l'ordre des faits, comme Gondillac l'exigeait pour le monde des idées. La société garantiste et sociantiste sera un immense échiquier divisé en une infinité de cases dans lesquelles les travailleurs passionnels seront répartis en groupes, en séries et en phalanges; la vie du phalanstère sera l'Eldorado si longtemps relégué parmi les espérances chimériques. L'individu ne suivra que ses élans et ses instincts. Les travailleurs ne feront que ce qui conviendra à leur tempérament. Par exemple : les gens pas-

ET RÉCITS LrilÉUAlUES. 251

sîonnés pour les tulipes, c'est-à-dire les tulipistes^ ne cultiveront que celte fleur. C'est ainsi qu'il y aura encore lesjonquU^ listes, lesjadnthistes^ les dahliatistes.les camélialistes et les hortensiasistes. Les artistes se grouperont en phalange pour exécuter une œayre ; dans un portrait chaque peintre choisira la partie qu^il affectionnera spécialement : l'un fera les che- Teui, l'autre les yeux, celui-ci le nez, celui-là les oreilles...

— Et l'ensemble, interrompit un jeune rapin qui était parmi les auditeurs, l'ensemble de Tœuvre sera donc supprimé ?

— A la porte l'interrupteur! vociféra Parenteau.

— Pour arriver au perfectionnement de la science gastronomique, car Fourier a tout prévu , continua l'apôtre qui dédaigna de répondre à l'objection, on aura recours à des congrès où seront convoqués de tous les points de la terre les iravailleurs passionnels. Il y aura alors combat harmonique. Un prix sera accordé à celui qui aura inventé un mets ou perfectionné un plat déjà connu. La société garanHste proclamera le grand côtelettier ou celui qui saura le mieux cuire les côiclettes, le grand bifteckierj le grand omelettier, etc., etc.

< Ce n*est pas tout, le monde se modifiera de lui-même sous Tempire de la loi harmonienne ; le monde, tous le savez, doit avoir une durée de quatre-vingt mille années: quarante mille ans d'ascendance quarante mille ans de descendance. Dans ce nombre sont enveloppés huit mille ans d'apogée. Le monde est à peine adulte: il a sept mille ans. Il n'a connu jusqu'ici que l'existence irréguliëre , ché« tive, irraisonnable de l'enfance, il va passer dans sa période de jeunesse, puis dans la maturité , point culminant de bonheur, pour descendre ensuite vers la décrépitude. Ainsi le veut la loi d'analogie. Le monde^ messieurs, comme Thomme^ comme la plante, doit naître, se développer et périr. Alors apparaîtront des phénomènes inouïs et qui sembleront surnalurelsaux civilisés: une couronne boréale se fixera comme un soleil sur le pôle nord> dissoudra les glaces et rendra Us

mers navigables ; les orangers fleuriront dans la Nouvelle- Zolande comme en llalie, et le ciel de Pétersbourg n'aura riei à envi'T au ciel de la blonde Provence. L'Océan , par un pro-j cédé chimique jusqu'ici ignoré, sera dégagé de la partie line et ne formera plus qu'une immense limonade qui dca-j nera aux hommes de la force et de la virilité. Alors des ci tions plus parfaites que les créations aujourd'hui coddi peupleront le globe et concourront au bonheur de l'individu cial. Les créations mauvaises, telles que les tigres, les léopai les marsouins et tous les animaux malfaisants, disparaîtront' pour faire place à des êtres serviteurs de l'homme. L'animal sera le domestique de la société garantiste. C'est le singe qui lavera la vaisselle. Alors naîtra l'aotilion , quadrupède docile, porteur élastique , sur le dos duquel un cavalier partant le matin de Bruxelles, ira déjeuner à Paris, dîner à Lyon et souper à Marseille , moins fatigué de cette journée que s'il l'eût passée dans une berline excellente.

a Le cheval sera à l'antilion ce qu'est la voiture sans soupente à la voiture suspendue. Quant au chemin de fer, doib n'en parlerons pas. Ce misérable moyen de locomotion sert supprimé dans la société harmonienne; il est à regrelterseulement que tant de millions aient été consacrés à la pose de tant de rails, quand nous sommes si près de réaliser toutes les merveilles que j'annonce.

« Puis viendront ensuite l'antitigre^ l'antiléopard, l'antipanthère, qui seront de dimension triple des moules présents; il y aura encore des anlibaleines qui traîneront les vaisseaui dans les calmes, des antirequins qui aideront à traquer le poisson, des antihippopotames, des anticrocodiles, des antiphoques ou montures de mer, sur le dos desquelles rhorome traversera l'Océan.

— Eh bieni murmura Parenteau à l'oreille d'Olibrius, qu'en dis-tu ?

— Sublime! répondit celui-ci; seulement, je ne comprends pas très-bien...

— Ce qu'il y a de beau dans ce système, c*est qu*il n'y a pas besoin de comprendre. »

Olibrius baissa les yeux, l'orateur reprit :

c Ce n*est pas tout encore. La grande âme des planètes ne meurt pas, tous le savez ; mais elle passe en d'autres planètes iTec les âmes qu*elle porte, afin que ces dernières croissent abonbeur et en développement pendant plusieurs milliards Tannées. Qnand notre monde aura accompli ses quatre-tingt nille ans d^existence, il se fondra dans un autre monde pour participer à nne Tie nouvelle et toujours progressive. Jamais ia transmigration indoue et la métempsycose pythagoricienne, qoi préludaient à la vérité cosmogonique, n^avaientété jusquelà. Chacune de nos trente-deux planètes principales travaille pour les trente-une autres, toujours par la loi universelle de fatlraction. Nous n*avons pas un fruit, . pas une plante dans lotre planète qui ne soit en rapport avec les autres planètes Dsrrespondantes; ainsi les raisins muscats ou de sorte pivotaU nûrissent sous l'influence des arômes du soleil et de la terre; ies autres espèces de raisins proviennent d'un amalgame des iromes de la terre et d*au(res planètes. Le plus délicat de tous, lepulsort, est de Mercure, qui est la planète la plus avancée; les êtres qui habitent cette planète harmonienne sont doués iéjà du dernier perfectionnement de Tbomme, je veux parler k la queue de six pieds de long avec un œil au bout ; le chas- Klas parait être de Vénus, le malvoisie de Saturne, etc., etc.

« Dans la société unitaire et garaniisle, toutes les planètes mireront matériellement en correspondance harmonienne. U télescope de l'astronome Herschell grossit quarante mille fois les objets; nous obtiendrons nous, au moyen de nouveaux verres, un développement quarante mille fois supérieur à celui qne donne le télescope d'Herschell. Dès que nous serons pourvus d'un de ces télescopes, les mondes entreront on corres-

254 CRIIIQCES

pondance lélégruphique. Mercure, comme je vous le disais lout à l'heure, marche depuis longtemps daos les voies de rharmonie sociétaire. C'est lui qui nous apprendra l'alphabet de la laogue unitaire et harmonique,

c Voyez quel avantage résultera pour les mondes de oetlc immense harmonie. Les astres parleront entre eux et traiteront aussi facilement de leurs affaires que les peuples ou les souverains dans leurs transactions et leurs négociations diplomatiques: il y aura des conférences sidérales. Chaque monde concourra aux intérêts de tous les mondes. Tel vaisseau parti de Londres arrive aujourd'hui au Bengale, en Chine, au Japon. Demain, Mercure avisé des arrivages et mouvements p« les astronomes d'Asie, en transmettra la liste aux astronoma britanniques.

Voilà messieurs, où nous arriverons bientôt avec la force cabaliste que Dieu a mise en nous. L'attraction est destinée i faire le bonheur de Thumanité. »

A peine Torateur avait-il fini de parler, que Parenteau, sa»» tant par-dessus les banquettes, était allé se précipiter daos ses bras.

Olibrius était abasourdi. Le grand côtelettier, Tantilion, la queue de six pieds de long, la correspondance des astres, Tattraclion^ l'accord du dualisme humain, tout cela exécutait dans son cerveau une cachucha désordonnée.

« Voulez-vous que je vous expose ma façon de penser, loi dit un de ses voisins qui avait écouté le prédicateur avec la plus grande attention, Fourier ne me fait pas seulement reffel du plus grand mystificateur des temps modernes, il est enoore nn des rêveurs les plus dangereux de notre époque; an fond de toutes les balivernes que vient d'étetnuer cet apôtre pacifique, il y a une pensée persévérante : c'est la réhabilitattoo de l'instinct brutal, de l'instinct de la bête qui se révolte contrs l'esprit. L'orateur ne nous a pas parlé du rôle de la femme dans la société harmoniennc. La femme est à peu près à tool

I inomlc; elle csl obligée de salisrairc les caprices de cinq ou X galaols qui onl plus ou moins de droils sur elle ; c^esl la rofoiscuité la plus sale, la plus dégoûtante; loules les stupiités de l'antilion, du côleleltier, de la mer changée en limoide et de la queue de six pieds, ne sont que des fioritures qui ifTeol à eujolÎTcr, en la voilant, la pensée principale du mof. Ainsi, satisfaction des appétits, promiscuité des êtres, telle ;t ridée génératrice qui a présidé à Tédification du système^ illaisdire de la crapaudière phalanstérienne. Les fouriéristes ui attaquent tous les jours Malthus arrivent au même but que il par des moyens différents. La promiscuité n'abolit pas seuimeot la famille et la propriété, elle arrête l'essor de la poolatioo, elle la tarit dans sa source; voyez en Orient, où la opulation dépéril d'année en année. Ainsi, Fourier et ses lisciples sont donc des malthusiens, c'est-à-dire des ennemis lu peuple, dont ils se prétendent les défenseurs; sans s'en louler M. Considérant est un aristOt et de la pire espèce. Si OQs voulez trouver un système social, cherchez ailleurs, car eloi-ci est le plus antisocial parmi tous ceux qui se produisent faaque matin à la quatrième page des journauz, et chaque olr devant le public des clubs.

— Cest ce que je ferai, répondit Olibrius après avoir ^^ la main de l'inconnu. Et il s'évada de la salle harmo* uenoe, laissant Parenteau occupé à casser les banquettes dans (es élans d'enthousiasme.

Olibrius rentra chez lui profondément découragé; l'utopie )halaoslérienne ne lui semblait pas, malgré la recommandaion de son ami Parenteau , propre à sauver le monde: il follait donc appliquer un autre cataplasme sur le corps social. Olibrius ne pouvait en effet se dissimuler qu*on avait accordé Avec quelque légèreté à Fonrier le mérite d*avoir proclamé la formule de l'association dans laquelle quelques esprits voient l'^pérance de Ta venir. L'association domestique est une vieille idée, non-seolement dans la théorie, mais encore dans la pra-

lique. Les frères morayes» qui conservent la propriété individuelle, se rapprochent bien plus du régime de rassoctatioD que de celui de la communauté; et Olibrius fit cette réflexioa pleine de justesse, qu'abstraction faite de la profonde immoralité sur laquelle repose le système sociétaire, il serait difficile, pour ne pas dire impossible de faire du monde entier on couvent. Cest le rêve d*un grand nombre de novateurs de coucher notre société , au nom de la civilisation , sur le lit de Procuste du monastère ^ comme si Thomme n'éprouvait pas pour la vie en commun une répugnance que peuvenl seiib surmonter le sentiment religieux et Texaltation d'un ascétisme mystique.

A cette époque, et c'est encore un peu comme cela aujourd'hui^ chacun avait dans sa poche un système nouveau destiné à guérir radicalement l'humanité de toutes ses misëf^s ; chaque jour Yoyait éclore un nouvel onguent dont la verts curative surpassait de beaucoup la médecine delà Teille; la France n'était plus qu'une immense pharmacie socialiste oà les apothicaires ne manquaient pas pour confectionner da matin au soir leurs pilules démocratiques. 11 était bien convem que la société allait rendre le dernier soupir^ et qu'on avait tout au plus le temps de lui administrer un remède héroïque; malheureusement, cette société, qui avait lu Molière, n'avait qu'une confiance modérée dans les prescriptions de ses docteurs. Olibrius, qui croyait fermement, d'après ce qu'il avail entendu dire dans les clubs et autres laboratoires patriotiques, que le vieux monde était fini, était sans cesse poursuivi par cette idée qu'il fallait au plus vile tailler en plein dra^ dans les systèmes pour organiser tout d'une pièce un monde plus jeune, plus pimpant et plus vivace.

Précisément le Luxembourg était devenu l'arène où tous lei chevaliers de l'innovation , bardés de syllogismes, cuirassés de propositions et armés de toutes pièces, rompaient des lances humanitaires; tournoi de discours, ristble et dcploratik

BT 1ÉCIT8 LITTtRAIBBS. 257

Carrousel où le premier Tenu pouvait aller courir la bague du socialisme. Chacun de ces paladins avait ses couleurs et sa devise. Celui-ci portait écrit sur son écu : OrgemUation du travaâ; cet autre: République universelle ; un troisième déployait un drapeau sur lequel on lisait ce glorieux cri de guerre: La PropriM est un vol. Tous ces preux, avides de gagner leurs éperons, exécutaient des passes d'armes sous les yeux de leur dame, je veux dire de la France, qui, semblable à une captive pour laquelle combattraient des ravisseurs , ne voyait dans Tissue du combat que la honte et le désespoir.

Olibrius, grâce à son ami Parenteau, à qui sa qualité bien connue d*apdtre phalanstérien ouvrait toutes les portes, fut anei heureux pour être invité à assister à une de ces discussions oii se jouait, au bruit cadencé des périodes, le sort d'oue grande nation. La vérité allait sans doute jaillir du choc de lous ces systèmes; il allait donc enfin pouvoir arrêter son idée et se consacrer tout entier au bonheur de ses semblables!...

11 y avait au Luxembourg deux sortes de scéances : lesséances auxquelles assistaient les ouvriers qui.venaient périodiquement recevoir la manne sociale et que le premier ouvrier de France, ainsi que s^ntitulait modestement un jeune sectaire, nourissait de phrases sonores à défaut d'aliments plus ^ubstantiels/celles-là avaient lieu dans la salle de l'ancienne chambre des pairs, sous les lambris du privilège et sur les banquettes de Taristocratie. Les débats de ces séances paraissaient plus ou moins sténographiés le lendemain dans le Moniteur. Puis il y avait les séances secrètes, les conférences intimes auxquelles étaient convié les dieux et les demi-dieux de TOlympe palingénésique. C^éiait le laboratoire caché où se réunissaient les alchimistes du socialisme pour travailler en commun au grand œuvre. L'humanilé pouvait dormir sur ses deux oreilles; tous les Flammel, tous les Ruggieri, tous les Balsamo de la science étaient à la recherche de la pierre philosophale,

Olibriasfit en ircmbUnl son ciilrée dans ce conclave composé de vingt-cinq à Irenle personnes el présidé par un jeune homme d'une taille exiguë dont la figure douce et spirituelle prévenait au premier abord en sa faveur. Quand tout le monde eut pris place sur des fauteuils rangés en cercle, le jeune homme se leva majestueusement et d'une voix forte et claire débuta ainsi :

a Citoyens,

« La société actuelle ressemble à Louis XI mourant et s'étodiant à donner à son visage les trompeuses apparences delà vie ; elle croit vivre encore, cette société qui porte en elle le germe de mille morts, la misère, la prostitution, régoîsme,la concurrence ; mais chaque minute qui s'écoule lui enlèfe une partie de son existence ; elle râle et s'éteint dans les dernières convulsions de l'agonie. Quelle est la cause de tous ces maux? faut- il en accuser la corruption de la nature hamaine? Non, la source du mal est dans le vice de nos institutions sociales.

— Permettez, interrompit un économiste qui s'était frtaduleusement faufilé dans la réunion. Vous allez justifier sans vous en douter, les hôtes du bagne et les prédestinés de Tèchafaud.

Le jeune homme avait fièrement arrêté son regard sur l'interrupteur.

— Cette objection ne saurait m'arrêter , continua-t-il, el je vous répondrai comme Rousseau, le grand apôtre du dix-hiùtième siècle, qui le premier avait pressenti la Aratemité, que tout est bien en sortant des mains de l'auteur des choses, et que l'homme seul pervertit Tœuvre du Créateur. Ce serait blasphémer Dieu que de dire que les hommes naissent nécessairement pervers.

— Mais , répliqua Téconomiste , n'admettez-vous pas «o moins que trop souvent la misère n'est que la conséquence

ET BÈCITS LITrÈRAinES. 259

de riinprévoyance et de rinconduilc; les vices cl ks crimes oe soot-ils pas les résaliats de Tabus que fait l'homnie de sa liberté, abus qu'il n'est donné à aucune société de pré- TCDirt

— Je pourrais nier la liberté humaine , reprit le jeune homme; de grands philosophes, Montaigne, entre autres, ront mise en doute ; mais , en admettant qu'elle existe^ elle se trouYe comprimée et modifiée chez le pauvre et le malheureux.

— Alors vous déclarez que Thomme n'est jamais responsa* tde de ses fautes ou de ses crimes, dit l'économiste.

— Oui, répliqua l'orateur, c'est la société qui en répond.

— Oh ! oh ! dit tout bas Olibrius à Parenteau, ceci e^t un peu fort; moi, membre de la société, je suis responsable, pour ma part, d'un crime qui s'est commis à cinquante lieues d'ici et je ne suis pas responsable du crime que je peux commettre... Que di»4u décela?

— 11 n'y a plus de crimes possibles avec l'attraction etl'accord du dualisme humain, répondit celui-ci.

— Que le diable t'emporte, murmura Olibrius.

— Tous les vices, tous les crimes, continua le jeune orateur, n'ont qu'une cause, la misère; la misère elle-même n'est que le résultat de la concurrence, la concurrence est la guerre dans l'ordre des intérêts. Il importe donc aujourd'hui d'arrêter l'état social définitif vers lequel l'humanité va se mettre en marche. Il faut d'abord commencer par substituer à la lutte des intérêts particuliers ou de l'individualisme, l'harmonie de l'intérêt général. Pour cela faire , voici les moyens que je propose :

Le gouvernement sera considéré comme le régulateur suprême delà production et Investi^ pour accomplir sa lâche, d'une force despotique. H lèvera un impôt dont le produit sera aflècté à la création d'ateliers sociaux dans les branches les plus imporlantes de l'industrie nationale. Les capitaux seront

260 GBtTlQUBS

fournis par TËtat aux ateliers gratuitement et sans iniérèls. L'atelier sera régi par des règlements ayant force et puissanes de loi.

Ainsi, citoyens, dans chaque branche de travail, l'atelier national aura pour mission spéciale de faire à ceux de Findustrie privée une concurrence écrasante qui les forcera à venir s^absorber dans son sein. De cette manière, la concurrence sen détruite par la concurrence mème.G^est de Thomoeopathie sociale. Les capitalistes qui verseront leurs fonds à Tatelier national recevront l'intérêt légal, mais ne participeront pas anx bénéfices.

Ce n'est pas tout encore; les ateliers nationaux d'une même industrie répandus sur le territoire seront associés entre eux et rattachés comme succursales à un grand atelier central. Les chefs des travaux seront nommés à l'élection et administreront sous la surveillance de TËtat. Les salaires seront égaax ; l'évidente économie et Tincontesiable excellence delà vieeo commun ne tarderont pas à faire naître de rassocîation des travaux la volontaire association des besoins et des plaisirs.

L'agriculture, citoyens, sera soumise au même régime. L'abus des successions collatérales est universellement reconnu. Ces successions seront abolies, et les valeurs dont elles seront composées, déclarées propriétés communales et inaliénables, pour être soumises au régime des ateliers sociaux.

De même que tous les ateliers d'une même industrie seront solidaires entre eux, on complétera le système en établissantla solidarité entre les industries diverses.

Tel est le système que j'ai l'honneur d'exposer, citoyens, système longtemps médité, et qui est, j'ose le dire aveclaplos grande franchise, le dernier mot de la science sociale.»

Quelques applaudissements couvrirent les dernières paroks de l'orateur, qui jeta sur l'aréopage un regard interrogalesr pour juger de l'effet qu'il avait produit.

ET BÉCITS LITTÉnAIRES. 261

— Monsieur» dil réconomisle» est-ii permis de hasarder quelques objeclions,

— Faites, répondit le jeune homme qui Tenait d'exposer sa théorie.

— Eh bien» continua Téconomisle, je commence par déclarer que votre conception sociale n'a que deux petits défauts, elle est injuste et impraticable. Elle est injuste, car vous voulez faire supporter à Tancienne société le fardeau d'un emprunt destiné à fournir gratuitement des capitaux k quelques travailleurs, et par là tous constituez au profit de ces derniers un privilège monstrueux, vous dépouillez la masse au profit de quelques uns. Vous tous dites Tapôtre de la liberté et delà démocratie, et les deux piliers de Tédifice social que tous tous proposez d'élcTer sont le despotisme et l'aristocratie , car tous créez l'aristocratie en établissant des privilèges.

-^ Votre objection est spécieuse, répondit le jeune homme; le despotisme de TÉtat est nécessaire en effet au début de la société nouvelle pour établir cette société, mais il disparaîtra quand elle fonctionnera régulièrement. Les travailleurs sociaux seront privilégiés, cela est vrai ; mais aTcc le temps il n'y aura pins d*autres traTailleurs que ceux-là, et par conséquent plus depriTilégiés.

— C'est le point de départ de tous les noTateurs, reprit l'économiste, d'étouffer la liberté au nom de la liberté, de constituer l'aristocratie d'en bas sur les ruines de l'aristocratie d'en haut; sous ce rapport, tous n*aTez fait que suiTre la Toie frayée par tos dcTanciers; mais je ne m'arrêterais pas àjce délui. U concurrence, dites- vous, est la guerre dans Tordre des intérêts; et moi je vous réponds, au nom de Vexpérience et de la raison, que la concurrence n'est pas la guerre, c'est la lutte, c'est l'émulation, c'est reffbrt, c'est-à-dire la conditiou même del'eilstence. 11 y a des gens qui croient que l'harmonie résulte du silence des passions et de l'immobilité des forces; je considère ceux-là comme les bonzes de la pensée. Le monde

moral a deux [kMcs, comme le mode matériel, dont Tharmonien*est produite que par la lutte des clcments; ces deux pôles sont rintérèt et le devoir, autour desquels gravitent rhomme et la société iTun qui suscite Témulation des intelligences et des forces; l'autre qui les règle et les modère pour empêcher que la lutte ne devienne un combat.

— Argumentation d'un élève de Say et de Bentham , répondit dédaigneusement le jeune socialiste.

— Ceux-là, en effet, ne se vantaient pas d*avoir trouvé le dernier mot de la science, répliqua Téconomiste, mais ils ont posé des principes qui n'ont point encore été destitués par les rêveries humanitaires. Jamais, il est vrai , il ne sérail vena à ridée d'un de ces économistes arriérés de se faire une arme destructive de la concurrence que l'on maudit, pour ra* mener yiolemment toutes les industries dans le giron de rÊUit. Le procédé a quelque chose de par trop infernal. Ruiner les gens pour les décider à entrer dans une association qui viserait an monopole industriel, neserait-ce pas imiter les dominicains^ qui préparaient par des auloda-fés la conversion des hérétiques ?

— La question n'est pas de savoir si les moyens que je propose sont violents, répondit le socialiste, mais s'ils sont efficaces pour arriver au b^it que nous poursuivons tous, le bonheur de l'humanité. S'ils sont violents et injustes au premier abord, qu'importe ! pourvu que le monde soit sauvé ! Une génération sera sacrifiée, je Tavoue, mais qu'est-ce qu'une génération

dans la durée des siècles?

— Je consens à accepter la discussion sur ce terrain , reprit réconomiste ; je laisse de côté la raison d'équité. Ecrasons , s'il le faut , dix millions d'hommes, si cette hécatombe doit assurer le bonheur des générations futures; mais je vais vous prouver que vos combinaisons ne sont pas seulement violen* tes; elles sont encore mauvaises et elles ne remédieraient à rien.

— Écoulons, pensa Olibrius, qui commençait déjà à désespérer du système de Torganisation du travail.

BT R&G1T8 LITTÉRAIRES. 263

— - J'admets, continua l'économiste, que voas parviendrez peul'êlre à empêcher à Tintérieur la concurrence entre les ouvriers d'un même atelier et entre les ateliers d'un même peuple. Mais cela sera peu de chose, cela ne sera même rien tant que les peuples pourront se faire concurrence entre eux par le génie industriel, par les capitaux et par la main-d'œuvre. Voilà rinconvénient de ce système absolu sorti tout d'une pièce de votre imagination ; il ne pourrait réussir tant bien que mal qu'à la condition vraiment trop problématique d'un consentement universel. Ce n'est pas assez de faire de la France an couvent industriel; la règle, pour être observée , devrait embrasser toute l'étendue du globe. Tant que la liberté cte l'industrie existera quelque part, elle menacera Tindustrie cloitrée de sa concurrence, et la contrebande brisera votre sceptre régulateur.

— Fourier avait prévu votre objection, s'écria triomphalement Parenteau, il avait décrété Tharraonic universelle du globe.

^Alabonne heure! répondit en riant réconomiste,Pourier a été plus logique dans l'absurde : d'un trait de plume il a T^aUmstérisé le monde; reste à savoir si l'univers observera le décret de i'oroniarque sociétaire^

— Nous l'y forcerons par Xbl cabaliste , vociféra Parenteau*

— Fourrier est une brûle , riposta un sectaire dont nous parlerons plus tard.

Parenteau allait répliquer; mais le président, agitant sa sonnette, réclama le silence, et l'économiste poursuivit:

«Si je n'avais pas été interrompu, je vous aurais cité l'exemple de Méhémet-Ali. Il est, lui, propriétaire du sol égyptien; il est à la fois capitaliste et fermier ; mais il ne reste pas maître de fixer le prix des cotons qu'il récolte. Le marché d'Aleiandrie subit l'influence des marchés ouverts à la production , comme New-York , ainsi que des marchés ouverts à la consommation, comme le Havre et Marseille.

Quant à régalilé des salaires, je TadmeUrai Tolonliers lorsque vous m'aurez prouvé Tégalilé des forces et des inielligences. Les inégalités sociales existent et ont eiisté de toel temps; elles sont la conséquence nécessaire des inégalités que la nature met entre les hommes. Dès qu'il existe dans le monde des forts et des faibles, des intelligences largement douées et d'autres qui réfléchissent à peine un rayon de la lumière céleste, il devient impossible à la société de placer tous les hommes sur le même rang. Si vous payez celui qui est faible auiant que celui qui est fort, si l'homme qui ne trataiile pas a le même salaire que celui qui succombe à la fatigue, je ne dirai pas seulement que cela est absurde, mais que cela est immoral ; car vous désorganisez le travail, cette chose sainte, au lieu de l'organiser, et vous faites d*un peuple valeureux et fort un ramassis de fainéants et de misérables.

— Halte-là 1 s'écria le jeune socialiste, vous ne m'avez pes compris; je n'ai pas retranché, comme vous le prétendez, de Tordre industriel Témulation qui est dans toute réunioB d'homme l'aiguillon du travail, je l'ai seulement transformée. L.e soldat obéit au point d'honneur militaire; le traYaillear socialiste obéira au point d'honneur du travail ; celui-là déclaré lâche et indigne qui restera sans rien faire. Les vriers de l'avenir seront comme les soldats de la société moderne, qui doivent, sous peine d'infamie, défendre vaillamment leur drapeau.

•^ Votre comparaison part d'une base inexacte, répondit l'économiste; je pe connais pas d'armée qui ait supprimé eatièrement dans ses rangs le ressort de l'intérêt personnel que vous voulez abolir dans les légions industrielles. Le soldai obéit aux lois de l'honneur, mais il a aussi devant les yeux la perspective d'un légitime avancement; si la mort l'épargne, il enlèvera d'assaut le brevet d'ofRcier. Dans l'armée anglaise, où l'avancement est limité pour les simples soldats aux grades inférieurs, on a juge nécessaire d'ajouter au scntimoni

8T HÈCITS LllTEB AIRES. 265

du devoir le stimulaDt énergique de Tin térêl en proroeKant ou en allouani à tous des paris de but in. Prize money. Il est des mobiles qui n'agissent pas snr les natures grossières; il faut donc se résigner à faire étals de appétits à côté des sentiments et des principes.

Tout législateur doit prendre la nature humaine comme elle est; Tamour de soi, le sentiment de la conservation fait partie de nos instincts; il faut sans doute lui opposer la sympathie el le devoir pour empêcher qu'il ne prenne un développement exclusif, et qu'il ne dégénère en égoïsme; tenons compte de la personne et de la famille en organisant la société. Les lois de DracoD ne furent pas exécutées parce qu'elles excédaient les forces de Thomme.

Je sais bien que vous allez me dire qu'il y a encore un moyen de résoudre la question en réglant le salaire selon les besoins; eh bien! ce système serait le pire; au point de Tue moral, la règle des besoins, excitant tous les appétits, mènerait droit à la débauche ;%lle retrancherait de la société le dévouement et le sacrifice; le plus brutal sensualisme régnerait sur la terre; rien ne distinguerait Thomme de la brute. Avec ce système, Vitellius aurait droit à cent mille francs de rente, et Pierre Ck)rneille serait mis à la ration du soldat.

• Je terminerai ces considérations générales sur votre système, ajouta l'économiste, par un dernier mot : vous vous défendez de toutes vos forces de toucher à Tarche sainle de la famille, el vous la mettez en pièces, car la discorde entre les hommes et la promiscuité des femmes seraient les premiers efTels de la vie commune. Vous vous défendez de toutes vos forces d'être communiste, et, quelque soin que vous preniez de dissimuler le fond de votre pensée sous l'éclat et les enjolivemenls de la forme, vous êtes communiste, car lorsque l'atelier national aurait, suivant votre vœu et votre prévision, envahi et absorbé toute propriété, tout capital, toute industrie, il se confondrait

Je ne crois donc pas plus à la théorie ambitieuse du Luxembourg qu'à Tulopie phalanslérienne. Je n^ai qu^uoe confiance médiocre dans Tomnipolence de l'État devenu seul propriétaire, et je ne suppose pas que Dieu ait précisément donné des ongles aux tigres el aux lions pour cirer les bottes des hamumiens. La vérité n'est donc pas là; si quelqu'un peut se flatter de la posséder, je crois sans fatuité que c'est moi -.'prêtezmoi trots minutes d'attention.

L'ignorance de soi-même a été dans tous les temps le plos grand malheur de l'individu. Les anciens étaient si bien deoel avis, qu'ils regardaient l'homme comme un petit monde {mi^ crocosmé), et que la devise de Selon inscrite sur le fronton do temple de Delphes était celle-ci : connais-toi Un-^éme, Pour arriver à la connaissance de soi-même, il ne suffît pas de monter à califourchon sur le dos de l'observation, et de galoper à travers ses instincts, ses désirs, ses passions et ses volontés et tous les autres attributs qui sont du domaine de l'esprit humain. L'observation est une haquenée, tantôt fougueuse, tantôt rétive, qui va tour à tour au pas, au trot, au galop, et le plos souvent se couche au milieu de la route sans vouloir aller plus loin. D'ailleurs, dans ce périlleux voyage autour de la conscience, que de contrées se dérobent le plus souvent à votre lorgnette observatrice! il faut donc avoir recours à un antre procédé, à un procédé matériel et irréfutable. La nature nous a placé sur le crâne des saillies et des anfractoosités qui sont la reproduction en quelque sorte mathématique do développement interne du cerveau. A l'aide de ces organes indicateurs d'une qualité bonne ou mauvaise, d'une vertu on d'un vice, il est facile, par le fxUpementy de se connaître, noosculement soi-même, mais de connaître les autres à la première vue.

— Votre procédé, interrompit Olibrius, qui ne put retenir une envie de rire, ne servira guère que les gendarmes el les procureurs de la République.

— Voilà précisément où je vous attendais, répondit triompbalemeot le disciple de Gall; sans doute, si je n'avais trouvé que cela, mon système serait incomplet : mais, après bien des Doits de travail, je suis arrivé à une découverte qui va, en quelques années, changer la face de l'humanité. J'ai confeclionne des calottes en caoutchouc qui, appliquées de bonne lieore sur la lèle de Tenfant, compriment les organes malfaiiants et vicieux, et développent au contraire les organes inteligents. Jusqu'à ce jour la tète de Thomme, il faut bien le dire, I poussé au hasard comme un champignon; moi, je veux la liriger, la cultiver et en faire un chef-d'œuvre à Taide du toleor, je veux dire de la calotte en caoutchouc. Dans vingtcinq ans il n*y aura plus ni voleurs, ni idiots, ni paresseux, ni oallàiteors ; le monde ne sera peuplé que de gens de bien et iHiommes de génie ; et maintenant, pour prix de ma décourerte, je ne demande que l'estime de mes concitoyens et le iébitde mes calottes organiques, prix : 3 fr. SO c.

— Votre découverte est fort belle sans doute, répondit OUliritts, qui commença à comprendre à quel fou il avait affaire, (Bais les résultats se feraient longtemps attendre, et le monde I besoin d'être sauvé tout de suite.

*~ Quoi, vous me refuserez vingt-cinq années ; mais que lait un quart de siècle à Tunivers étemel? Dans vingt-cinq ans, monsieur, aura lieu la réalisation définitive du grand pro- Uème de la pondération des esprits, prophétisée par Tapôtrc ^nt Jean au septième chapitre de l'Apocalypse. Le bélier à la lète d'argent et aux cornes d'or est le symbole de la perfection divine à laquelle doit atteindre, par des phases successives, ce P^técrin merveilleux qui renferme le diamant du cerveau. Vous douiez des calottes en caoutchouc? autant vaudrait dou* 1er de Gall lui-même. Tenez, monsieur, regard«z-moi cette <^otle-ci, elle est destinée à la fabrication d*un poêle. L'enfant auquel on appliquera cet appareil ingénieux sera un jour aussi grand qu'Homère et que Shakspeare. Remarquez, je

VOUS prie» le développement fabuleux des organes de rimaginalion. Quelle saillie de comparaison ! quelle protubérance didéalilé! 0 mon siècle! voile*toi la face, il y a un homme qui a prétendu nier refûcacité sociale des calottes orgiH niques!

— Monsieur, répondit Olibrius, qui ne crut devoir faire aucune objection, je ne nie pas, et, pour prouver combien je m'intéresse à votre découverte, je veux sur-le-champ faire sur moi-même l'application de votre système; donnez-moi une calotte.

^- De quelle sorte la voulez-vous ? Vous faut-il un appareQ de mathématicien, de banquier» de médecin.... non, lyoatet-il, je sais ce qu'il vous faut, vous êtes philosophe, oeia se voit à la forme allongée de votre menton,., tenez, voilà ce qui vous convient.

Olibrius essaya sur-le-champ sa coiffure palingéaânqiie et prit congé du novateur industriel, en songeante part lui oonbien d'années il lui faudrait encore attendre pour égaler le génie de Descartes.

Olibrius revint chez lui peu convaincu de l'excellenoe mathématique du système des calottes en caoutchouc. Quelque naïve que fut sa foi sociale, il ne voyait dans la décooverle do phrénologue qu'une ingénieuse mystification : le fourîérisiBe était un rêve, l'organisation du travail une ineptie... que foire T U tomba dans cette tristesse qui suit les grands désappciulements... il regarda autour de lui, et ne vit que rennui et la solitude. Il accusait le ciel, dans ses heures d'abattemeut, de lui avoir donné on amour immodéré pour ses semblables; car, s'il se condamnait à fouiller avec son crochet phique les coins et les recoins des théories c'était par pure philantropie, par besoin d'être utile à l'hu-* manité. Bien des gens s'évertuaient à vouloir lui prouver que rhumanité se portait encore assez bien pour se passer des onguents des modernes empiriques: Olibrios les plaignait an

KT RÉCITS LHTàaAiaES. 271

fond de Tâinc, quand il ne pouvait parvenir à leur faire Topération de la cataracte sociale. Pour lui, il élail convaincu qu'il 7 avait un Christ quelque pari ; il ne s'agissait que de le trouver.

il était dans ces dispositions lorsque Parenteau tomba chez lui un bean matin.

— Eh bien, lui dit Olibrius I poursuis-tu toujours l'accord du dualisme humain?

^ Il s^agit bien de l'accord du dualisme humain! répondit celoi-ei ; le fouriérisme est une ânerie et Considérant un farceur ; d'ailleurs, la Démocratie fadfiqus ne paie plus qu'un sou la ligne. Tout système où il n'y a que de Teau à boire est un système jugé; j'ai été harmonien, n'en parlons plus.

— Ainsi tu es dissident ?.. •

*- Tout ce qu'il y a de plus dissident !

— Tu renonces à la limonade, au beeftakier, à l'antilion, au eongrès sidéral?

— Et à la queue de six pieds avec l'œil au bout, interrompit Parenteaa ; je répudie les veeUls, et je donne ma démission de futur grand géniteur, Cantagrel s'arrangera comme il pourra...

— Et quelle est la cause de celte subite transformation ?

— Voilà, répondit Parenteau; ma papillonne m'a poussé Ter» une ofiieine de la rue Coq-Héron, où l'on s'occupe avec une incontestable supériorité des souffrances de la masse et de la fondation d'un nouveau journal. J'y ai rencontré un assez grand nombre d'barmoniens qui avaient faussé compagnie à Ift boutique phalanslérienne ; cela ne m'étonne pas, Cantagrel ^t an pacha et Considérant un despote. Jean Journet ne cesse de le répéter depuis deux ans. Tu ne connais pas Jean Journet, cest un apôtre de première volée» dont la profession est de prêcher partout. Saint Jean ne prêchait qu'au désert, Jean Journet prêche au théâtre, dans la rue, à l'estaminet, chez loi ot chez les autres, à la Tolonté des personnes; je te ferai faire

272 CRITIQDBS

sa connaissance, il te parlera de Moïse, des Pyramides, e Swuondenborg, de madame Tallien et des troubadours do moyen-âge avec une égale factlilé. Ce garçon là est ébouriflani ; Alexandre Dumas lui a fait, il y a trois ans, une pension de douze cents francs de rentes, dont il lui a payé la première quinzaine avec la plus scrupuleuse exactitude. Jean iourael en était étonné, Alexandre Dumas l'était encore plus. Jean Joornet, qui est un peu prophète, disait : Ça ne peut pas durer.Tool cela, c'est pour te dire que j'ai trouvé dans Tofficine de la me Coq-Héron un homme étonnant, extraordinaire, unique, qoi m*a démontré en trois mots que Fourier n'était qu'un crétin et Considérant un rempailleur d'idées. Cet homme-là vous empoigne la société par le collet, vous la secoue et la pulvérise d'un coup de poing, c'est le Titan du socialisme. Il entasse les systèmes sur les théories, les doctrines sur les symboles, Pélion sur Ossa, Pierre Leroux sur M. Cabet, et quand sa montagne d'hommes, de choses, d'idées, de principes, de systèmes, de formules, de dilcmnes et de catachrèses sera assez haute, il grimpera dessus et escaladera le ciel pour mettre le bon Dieu à la porte et fonder une nouvelle dynastie céleste. Cest idée; il m'a même promis une place...

— Dans le ciel ? interrompit Olibrius.

— ' Non, dans son journal^ en attendant mieux. Viens moi, il tient une conférence aujourd'hui, tu vas l'entendre. Tous les novateurs de notre temps ne lui Tont pas à la cheville. Il est à la fois le Confucius, le Tyrtée, l'AUila, le Charlemagne de la thèse et de l'antithèse; c'est l'opérateur du fhit et de l'idée; si on le laisse faire, il amputera si bien la sodélé qu'elle sera à tout jamais guérie ; avec son terrible scalpel, il fera tomber les bras, les jambes et même la tète du vieux oorps social. Mets un faux col et h&te-toi de me suivre. »

Olibrius et Parenleau se dirigèrent vers l'officine de la rae

Coq-Héron .

Olibrius fut assez étonné de voir que celui que son ami lui

BT KÉCITS LITTteAIRVS. 273

Btvaîl représenté comme un Attila, un Charlemagne et un Titaa, avait la placide apparence d^un honnête paysan de la Francbe-Gomté; ce Confucius en favoris blonda abritait son regard derrière des lunettes d'écaillé. Rien dans la personne du Dovaleur ne révélait le Titan à la première ni même à la seconde vue.

Au bout de quelques secondes il prit la parole : € Je commence par déclarer, dit-il, que le communisme reproduil toutes les contradictions de l'économie politique. Son secret consiste à substituer Phomme collectif à Tindividu dans ebacone des fonctions sociales : production, échange, consommation, éducation, famille. El comme cette nouvelle évolution ne concilie et ne résolut toujours rien elle aboutit fatalement, aussi bien que les précédentes, à l'iniquité et à la misère.

«... Voilà ce que veulent ces réformateurs hypocrites, à qui la justice, la raison, la science ne sont rien, pourvu qu'ils commandent aux autres et qu'ils jouissent. Ce sont, en tout, des partisans déguisés de la propriété; ils commencent par prêcher le communisme, puis ils confisquent la communauté au profit de leur ventre.

« Que servirait de dire : Le communisme ou le socialisme n'est pas responsable des erreurs de M. Cabet, s'il est démontré que tous ceux qui parlent autrement que lui raisonnent cependant toujours comme lui ?

c Tout cela plus ou moins raisonné, plus ou moins communiste et social, n'a pas droit de nous occuper; il est clair que la méthode, la science, n'y entrent absolument pour rien.

< A quel degré d'abaissement intellectuel faul-ii que nous soyons parvenus, pour que la critique se croit obligée de remuer tout ce fumier ?

« Le communisme, ce n'est pas la science, c'est l'annihilation ! « Le communisme, pour subsister, supprime tant de mois,

274 GK1TIQCES

tanl d'idées, lanl de fails, que les sujeU formés par ses soins n'auronl plus besoio de parler, de penser ni d*agir : ce seront des huîtres attachées côte à côle, sans activité ni sentimeDl, sur le rocher... de la fraternité 1 Quelle philosophie iDtelli*< gente el progressive que le communisme !

« La communauté est le terme fatal du socialisme! et c'est; pour cela que le socUUiitne n'est rien, n^a jamais rien Hi^ nt: sera jamais rien, car la communauté c'est la négation daosliK nature et dans l'esprit, la négation au passé, au présent et u futur.

< Le socialisme ne possède rien qui lui soit propre : ce qui le distingue, le constitue, le fait être ce qu'il est, c'est l'arbi* traire et l'absurdité de ses emprunts.

tt Avez'vous rencontré dans le socialisme, je parle du socialisme dogmatique, autre chose que de la vanité et de la 6éta«? Dites si je calomnie.

« Le communisme est le dégoût du travail» l'ennai de la vie, la suppression de la pensée, la mort du moi, raffirmalion da néant. Le communisme dans la science comme dans la nature, est synonyme de nihilisme, d'indivision, d'immobililê, de nuit, de silence. C'est l'opposé du réel, le fond noir sor lequel le créateur. Dieu de lumière, a dessiné l'uniters.

< En philosophie, le communisme ne pense ni ne raisonne; il a horreur de la logique, de la dialectique et de la métaphysique ; il n'upprend pas, il croit. En économie sociale, le communisme ne compte ni ne calcule ; il ne sait ni organiser, ni produire, ni répartir ; le travail lui est suspect, la justice lui fait peur. Indigent par lui-même, incompatible avec tonte spécification, toute réalisation, toute loi ; empruntant ses idées aux plus vieilles traditions, vague, mystique, indéfinissable, prêchant l'abstinence en haine du luxe, Tobéissance en crainte de la liberté, le quiétisme en horreur de la prévoyance : c'est la privation partout, la privation toujours. Le communisme, lâche et énervant, pauvre d'invention, pauvre d'exécution,

BT r6€ITS LITTÉRAIKB8. 275

pauYre de slylc, le coramunisme est la religion de la mi sère.

«Quant aux faUs et gestes du socialisme, tant dans notre siècle que dans les siècles précédents, la tâche serait au-dessus de ma patience, et ce serait dévoiler trop de misères, trop de turpitudes. Comme homme de réalisation et de progrès, je répudie de toutes mes forces le socialisme vide d'idées, imptttwan/, immoral, propre seulement à faire des dupes et des escrocs. N'est-ce pas ainsi qu'il se montre depuis yingt ans, annonçant la science et ne résolvant aucune difficulté, promcliani au monde le bonheur et la richesse, et lui-même ne subsistant que d'aumônes, et dévorant, sans rien produire, d'énormes capitaux?...

« Toutes les utopies sociales, depuis l'Atlantide de Platon jusqu'à ricarie de Cabet, pressées dans leur signification, se réduisent à la substitution d'une antinomie à une autre antf- «<wttc. U mérite, chez toutes, quant à Tinvention, est zéro ; h broderie n'est qu'un insignifiant accessoire. Ces écrivains sont tous d'insipides plagiaires, des économistes, des propriétaires trayestis, qui, tandis que l'humanité gravit péniblement la montagne où elle doit se transfigurer, se donnent l'origina- Mléde la redescendre..

«Que mes amis communistes me le pardonnent! Je serais ooinsâpre à leurs idées si je n'étais invinciblement convaincu, ^ns ma raison et dans mon cœur, que le communisme, le républicanisme et toutes les utopies sociales, politiques et religieuses, qui dédaignent les faits et la critique, sont le plus graud obstacle qu'ail présentement à vaincre le progrès.

« Le communisme, je m'en suis souvent plaint, est la né- ^lion même de la société dans sa base. i»

Que m'a donc dit Parenteauî pensa Olibrins; il appelle cet homme-là un novateur, un Attila, mais c'est purement et Sïmplemenl un membre très-distingué de l'Académie des scien- ^ morales et politiques. Je me demande comment il n'est

276 CaiTIQDBB

pas encore chevalier de la Légion d^honneur et de Tordre du Mérile civil de Prusse.

L'orateur but un verre d'eau et continua :

a Et cependant, citoyens, qu'est-ce laque propriété? La propriété c'est le vol: il ne se dit pas en mille ans deux mois comme celui-là. Je n'ai d'autre bien sur la terre que celle défînilion de la propriété, mais je la liens plus précieuse qœ les millions de Rolschild, et j'ose dire qu'elle sera rêvénemenl le plus considérable de notre temps. »

Olibrius n'en revenait plus; ce changement de front sobil le déroulait tellement qu'il n'osait en croire ses oreilles.

« Mais, monsieur, lui dit-il , tout à l'heure vous avez balta en brèche avec un immense talent le communisme, elmaiolenant vous dites que la propriété c'est le vol.

— Citoyen, répondit le seclaire, l'esprit humain procède en formulant successivement une idée positive, puis une idée négative contraire à la première ; c'est là-dessus que j'ai bssé mon système des contradictions. J'ai commencé par soutenir la thèse, maintenant j'aborde l'antithèse.

— Mais, monsieur, cette discussion n'est donc qu'un jei d'esprit, un ergotage de scolaslique?

— Monsieur, répliqua brutalement le Lama socialiste, voos penserez de moi ce qu'il vous plaira^ mais je vous prie de oe plus m'interrompre. «

Puis il continua à pérorer pendant plusieurs heures, renversant tout, brisanlj^tout, attaquant les systèmes, éventnnt les institutions, déclarant que Dieu est le mal: et ne plantant sur cet amas de ruines aucune formule définitive. Olibrius saisit au passage des phrases telles que celles-ci: « Pourquoi donc faire intervenir sans cesse dans des questions d'économie la fraternité, la charité, le dévouement et Dieu ? Ne serail-ce point que des utopistes trouvent plss aisé de discourir sur ces grands mots que d'étudier sérievsemcnt les manifestations .sociales? Fralcrnilc! Frères, tari

BT RÉCITS LITTBEAlKfcS. 277

qu'il vous plaira, pourvu que je sois le grand frère et vous le petit; pourvu que la société, noire mère commune, honore ma primogénilure el mes services en doublant ma portion.

« Cbarité! Je nie la charilé, c'est du mysticisme. Vainement tous me parlez de fraternité et d'amour. Je reste confaiocu que vous ne m'aimez guère^ et je sens très-bien que je ne vous aime pas; TOtre amitié n'est que feinte, et, si vous m*aimez, ce n'est que par intérêt.

«Dévouement! Je nie le dévouement^ c'est du mystcisme. Parlez-moi de doit et d'avoir, seul critérium à mes jeux du juste et de l'injuste, du bien et du mal dans la société.

« Dieu! je ne connais point de Dieu ; c'est encore du mysticisme. Commencez par rayer ce mot de vos discours, si yous voulez que je tous écoute; car trois mille ans d'expérience me l'ont appris: quiconque me parle de Dieu en veut à ma liberté et à ma bourse. Combien me devez-vous? Combien vous doisje? Voilà ma religion el mon Dieu,

« Certes, je crois avoir prouvé que l'abandon de la Providence ne vous justifie pas; mais, quel que soit notre crime, Qous ne sommes point coupables devant elle, et — sCil est un être qui, avant nous et plus que nous, ait mérité l'enfer, il faut bien que je le nomme : c*est Dieu. —

« Le vrai remède au fanatisme, selon nous, n'est pas d'idenlifîer rhumanilé avec Dieu , ce qui revient à affirmer, en économie sociale, la communauté ; en philosophie, le mysticisme et le statu quo\ c'est de prouver à l'humanité que Dieu, au cas qii'il y ait un Dieu , est son ennemi. »

Parenleau applaudissait avec une frénésie stupide , et^ il fout dire, à la honte de l'auditoire, qu'il n'était pas le seul à battre des mains; quant à Olibrius, qui regardait le Tiian et socialiste comme un mystificateur dans le genre de l'homme aux calottes en caoutchouc, il se disposait déjà à gagner la porte, lorsque le scolaire l'arrêta et lui dit :

278 cunigtËS

« Vous êles étonné, citoyen; vous voudriez bien savoir ce que je suis...

— Je Tavoue, répondit Olibrius.

— Eh bien! répliqua le sectaire, je ne suis ni républicain, ni démocrate, ni aristocrate, ni théocrate, ni constitutionnel ; je suis la contre-partie de tout cela , je suis anarchiUe»

— Bravo, s'écria Parenleau,

— Anarchie, continua Torateur, absence de maître, de souverain, telle est la forme de gouvernement dont nous approchons tous les jours, et que Thabitude invétérée de prendre rhomme pour règle et sa volonté pour loi nous fait regarder comme le comble du désordre et l'expression du chaos. Tout ce qui est matière de législation et de politique est objet de science et non d^opinion. Le peuple est à la fois gardien de la loi et pouvoir exécutif; appelons donc de tous nos vœux le règne bienfaisant de Tanarchie. »

Cette fois-ci , Olibrius n*y tint plus; il prit sa canne et son chapeau, sauta par*de8sus les chaises des auditeurs, el descendit les escaliers quatre à quatre, eu se demandant comment on avait pu faire une réputation d'homme de génie à un fou fu* rieux qui insultait Dieu, la propriété, la famille, la société : tout cela pour mettre la banque d'échange à la place de la Banque de France, pour substituer un morceau de papier sans valeur à une pièce de cent sous.

En sortant du local de la rue Coq-Héron, Olibrius se rendit au jardin du Palais-Royal pour prendre Pair et oublier les inepties qu'il venait d'entendre; il laissait exhaler sa mauvaise humeur contre Parenteau, qui Tavait entraîné chez TAitilade la propriété, chez cet homme qui jonglait avec des phrases et avait le triste talent de faire tenir la première idée venue en équilibre sur la pointe d'un paradoxe , lorsqu'il aperçut, majestueusement drapé à quelques pas devant lui, un personnage dont la barbe gigantesque décrivait de fui les arabesqui^^ sur une es|)èce de souquenillc verte. Ce personnage , qu'Oiî-

brius avait ru à la réunion de la rue Coq-Héron , vint à lui, el lui dit :

— L'homme que yous Tenez d'entendre est un usurpateur^ un misérable, un bandit; Use dit socialiste, il ne Test pas; il a &i( tous ses efforts pour me tuer sous les coups de sa dialeciique, mais je vivrai autant que le monde.

— Qoi donc ètes-vous? demanda Olibrius.

— Je sais le mapah.

— Qu'est-ce que le mapah î

— Le mapah, c^est l'homme androgyne, l'homme père et mère. Mapah est composé de deux mots : papa maman; ma ;». J'ai ajouté un h pour donner à ce nom symbolique une apparence orientale. C'est de la couleur locale humanitaire. Le monde est sauvé , j'ai trouvé la solution du grand proirième, nous entrons dans Tévadaîsme.

— Qu'est-ce que l'évadaïsme?

--' C'est la synthèse do grand Evadam.

— Je ne comprends pas très-bien , répondit Olibrius.

— Vous allez comprendre. L'évadaïsme est une formule qui reorerme les noms de Thomme-femme, ou, si vous aimez mieux, de la femme-homme. Eve et Adam Tandrogyne, le père et la mère, les deux êtres séparés^ne font plus qu'un. L'homme ttt réuni à la femme et la femme à Thomme. L'antagonisme des deux sexes, source de tous les maux , n'existe plus, l'homme ^ libre, la femme est libre, tout le monde est libre. Vive la liberté!

— L'égalité et la fraternité , ajouta Olibrius, j'ai vu cette IHple devise inscrite sur les monuments publics depuis'quelqnes jours ; il reste à savoir si nous en sommes plus libres , plus égaux et plus fraternels.

— Enfant, reprit le dieu , vous cherchez la vérité et vous êtes déjà piqué au cœur par le ver du scepticisme; écoutezmoi donc: le monde a d'abord été à Tétat de minéralité ^ puis é'animallté, puis d'hominaUté ; il est passé aujourd'hui

dans la phase évadienne, qui est la synthèse épopéiqoe des harmonies planétaires. Il y a deut mille ans, Dieu s'est fait homme dans l'incarnation du Christ pour sauver les hommes ; il y a trente-trois ans, Dieu s*est fait peuple dans l'iocarnation du peuple français, qui est mort à Waterloo pour sauver les nations. Waterloo, ajouta-t-il, est un dérivé de water, qui veut dire eau en hollandais, et de lande, qui signifie terre en vieux français. L'eau et la terre, le monde. Waterloo est le Calvaire moderne. Aux deux pôles , expansion et amour. Mais entrons dans un estaminet , car je me meurs de soif..... »

Le dieu tira une pipe culolée de sa poche, la hourra de tabac , ralluma et continua après avoir préalablement avalé deux verres de bière :

« Napoléon n'était pas un crétin , ainsi que Tont prétendo quelques noTateurs téméraires; Napoléon, c'était le peuple fait empereur, et tous les monuments élevés par son génie resteront comme autant de monuments de Tère évadienne qai commence. Napoléon était évadien. La croix d'honneur instituée par lui est la signification symbolique et mythique di globe ; chacune de ses cinq branches représente une des cinq parties du monde. Si vous m'avez compris, tous saurez donc que les barrières élevées entre les nations par le despotisme des maîtres vont se briser au premier choc du bélier évadien. Le prolétariat cesse, le monopole disparaît; aux deux pôles, expansion et amour, gloire au mapah le grabatierl et préteimoi cinq francs.... »

Olibrius tira cent sous de sa poche et les remit aodieu, qui se croyait gêné pour le moment.

« Il y a quelque temps, poursuivit le dieu après avoir giisfê la pièce de cent sous dans sa poche , rien ne manquait à mon bonheur; j'avais un disciple avoué, mais il m'a abandoooé. Que de grandes choses nous avons faites ensemble! Noos avons publié un livre qui restera comme l'évangile deTavenir;

ET RÉCITS LITTÉRAIRES. 28 i

TOUS Tavez peut*èlre lu. L'évadaïsme exige que chacun se dépouille de son nom, régaliié absolue ne pouvant exister avec des dénominations particulières à chaque individu. Dans la religion évadienne , monsieur, on ne s^appelle pas-; cependant mon disciple, voulant concilier cette règle avec les anciennes habitudes de la société , prit un terme moyen qui satisfaisait son amour-propre d'auteur; il fit paraître Tévangile évadien sous ce titre :

Page 1