‹ Critiques et récits littérairesChapitre 3 sur 32 · PAR CELUI QUI FUT PARENTEAU · texte numérisé non relu

PAR CELUI QUI FUT PARENTEAU

Quoi I s'écria Olibrius, c'était Parentean qui était votre disciple !

— Lui-même! Il m'a abandonné, l'ingrat^ quand le nerf de la religion évadienne est venu à manquer. Je veux parler de l'argent. 11 a passé aux Yolsques de la Démocratie pacifique. C'est lui qui rédige dans ce canard socialiste la petite correspondance de la quatrième page :

— A M. T. B. à Marseille. Reçu les 25 fr. Vive la France!

— A M. F. à Besançon. Nous attendons les 50 fr. Vive la liberté !

— A M. Z. Envoyez-nous donc le mandat de 60 fr. Vive l'égalité !

— 11 parait, ajouta le dieu , qu'il déploie le plus grand talent dans celte rédaction difficile. On prétend même qu'il a excité la jalousie de Cantagrel.

— parenteau a abandonné le fouriérisme depuis hier, répondit Olibrius. 11 s'est fait le disciple de vulrc ennemi, le Lama de la rue Coq-Héron. » ^

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Le dieu poussa un soupir de cachalot. Sa papillonne le per* dra, dll-il, mais Tévadaïsme triomphera sans lui... Adieu , monsieur ; réfléchissez à mes paroles, et faites-vous évadien. Là est la vérité philosophique, morale et religieuse. Si on tous dit que je me suis laissé acheter par le gouvernement , n^eu croyez rien. Aux deux pôles, expansion et amour, l'ai bien rhonneur de vous saluer, t»

Après avoir prononcé ces paroles, le dieu ralluma sa {Mpe et sortit de Testaminet.

L'évadaisme, il faut le dire à la louange d'Olibrius, ne lui parut pas, malgré les paroles enthousiastes du Mapah, le dernier mot de rtiumanité. Le Lama de la rue Coq-Héron et le dieu évadien, juchés^ sur le piédestal de leurs périodes, lui semblaient également insensés ; seulement le premier était un fou furieux auquel, dans l'intérêt des passants, il eût été utile de mettre une camisole de force. Olibrius s*était lancé dans la voie de l'investigation, il ne crut pas devoir s*arréler encore ; mais il ne pouvait déjà se dissimuler que la route serait longue et la tâche difQcultueuse ; il entendait chaque Jour parler do socialisme comme d'une doctrine toute prête qui n'attendait que le moment de l'application, et il venait de faire en quelques jours connaissance avec quatre ou cinq socialismes qui se combattaient, se disputaient et s*injuriaient à grand renfort d'épithètes de carrefour. Évidemment il n'avait vu jusque-là que des rêveurs, des sectaires et des utopistes, et I'cd sociale restait encore à trouver.

Un soir, il pénétra, moyennant la modeste rétribution de 5 centimes, dans la salle Yalentino.

Deux mille personnes environ, parmi lesquelles on remarquait uu grand nombre d'ouvriers et d'ouvrières, écoutaient dans le plus religieux silence un vieillard qui faisait Texpost* tion de sa doctrine.

« Citoyens, disait l'orateur, autour dicara, capitale de Klcarie, remarquable par ses rues à chemins de fer, ses trottoirs

eoQTeris, ses tunnels, ses fontaines, ses édifices de toute sorte, se grouperont cent villes principales dont chacune sera entourée de dix villes communales ; placées au centre de territoires égaaz, ces cités seront construites sur des plans modèles, et réaliseront, sous le rapport de la propreté, de la commodité et de l'élégance, les rêves les plus difficiles des architectes voyers. Des établissements agricoles et non moins parfaits dans leur geore orneront et féconderont les campagnes. Dans ces magnifiques demeures, les Icariens vivront en communauté de biens et de travaux, de droits et de devoirs, de bénéfices et de charges. Ils ne connaîtront ni propriétés, ni monnaie, ni venie^ ni achat ; ils seront égaux en tout, Tous travailleront également pour la république ou la communauté. C'est elle qui rceucillera les produits de la terre et de l'industie, et qui les partagera également entre les citoyens; c'est elle qui les nourrira, les vêtira, les logera et leur fournira à tous ce dont ils auront besoin, d'abord le nécessaire, ensuite Tutile et enfin l'agréable.

— An moins, pensa Olibrius, celui-là ne dissimule pas sa pensée sous les draperies de ses phases; il avoue tout d'abord qu'il est franchement communiste.

— C'est la république ou la communauté, continua le vieil- ^d, qui chaque année déterminera tous les objets qu'il est nécessaire de produire ou de fabriquer pour la nourriture, le vêlement, le logement et ramcublcmenl du peuple. Elle seule les fera fabriquer par ses ouvriers dans ses établissements, toutes les industries et toutes les manufactures étant nationales, tous les ouvriers étant nationaux; elle fera construire ses ateliers, choisissant toujours les positions les plus convenables et les plans les plus parfaits, organisant des fabriques immenses; elle instruira ses nombreux ouvriers, leur fournira les matières premières et les outils, leur distribuera le travail, et les payera en nature au lieu de les payer en argent; elle recevra tous les objets manufacturés, et les déposera dans ses

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immenses magasins pour les partager ensuite entre toos travailleurs, ou plutôt tous ses enfants.

Pour rendre possible au gouvernement raccomplissement de celle tâche gigantesque^ des statistiques cantonales, provinciales et nationales seront dressées chaque année ; le commerce sera remplacé par des fonctionnaires publics, qui recueilleront et répartiront tous les produits de Tindustrie et de l*agriculture.

En Icarie, le travail n'aura rien de répugnant. Des machines prodigieusement multipliées y dispenseront Tbomme de tout effort pénible. Des dispositions mécaniques ingénieuses permettront de supprimer tous les métiers malpropres et insa* lubres. Un ordre et une discipline parfaits régneront dans les ateliers; des chefs électifs les dirigeront d'après des règlements fixes. Dans cette ruche humaine, on ne connaîtra point l'indolence; toutes les professions seront également estimées, chacon choisira la sienne suivant son goût. Ceux qui se distingueront par leur activité, leur talent, leur intelligence, leur génie , ne recevront aucune rétribution matérielle supérieure k celle des autres, car toutes ces qualités ne sont en effet qu^un don de la nature. Serait-il juste de punir celui que le sort a moins bien partagé; la raison et la société ne doivent-elles pas réparer Tinégalité produite par un hasard aveugle? Celui que son génie rendra utile, sera assez récompensé par la satisfaction qu'ail en éprouvera.

— Pardon, maître, interrompit un des auditeurs; croyezvous que le dévouement et l'émulation sont des mobiles sufG-* sanls de l'activité productive ?

— Oui, répondit le vieillard communiste; je nie l'aiguilkm de l'intérêt individuel. En Icarie, Talirait du travail doit suffire pour déterminer chacun à s'y livrer, et il est inutile d*eo faire une obligation rigoureuse.

— - Mais, reprit le même auditeur, si le travail est obliga-

loire pour tous, vous condamnez donc les populations en masse aux irsTaos forcés à perpétuité?

—L'homme est né pour le trayail ! répondit le maître.

— A la bonne heure ! mais pour le travail qui lui rapporte en propre; ce qui constitue l'homme libre, c'est le droit de ré* gler selon sa volonté, sa propre destinée, d'arriver au bonheur parla vertu, le travail et la prévoyance ^ c'est le droit de profiter de tout ce dont le produit de son travail dépasse les besoins de chaque jour, de capitaliser cet excédant, d'en disposer comme il l'entend, d'en être propriétatrey en un mot, d'avoir bne famille à aimer, à protéger, à gouverner. L'esclave est ricarieo que vous venez de dépeindre^ c'est-à-dire l'homme auquel manquent les droits que je viens d'énumérer ; celui qui n'a pas la liberté de régler sa propre destinée, à qui vertu, activité, prévoyance sont inutiles, puisqu'il ne peut rien posséder eo propre ; puisque tous ses efforts ne peuvent rien ajouter à la subsistance qu'il reçoit chaque jour de l'État, c'est-à-dire du maître, à l'instar des animaux domestiques. L'esclave lacédé- Donien n'avait pas non plus à se préoccuper de son avenir, chaque joue il recevait sa pitance. Voulez-vous faire de nous tous des ilotes ?

— Bien loin de là, répondit le communiste, je veux au contraire abolir l'ilotisme moderne, \e prolétariat.

— Très-bien, répondit l'inlerrupteur, et pour arriver à l'abolition do prolétariat vous nous rendrez tous prolétaires. — Qu'est-ce en effet qu'un prolétaire ? C'est celui qui ne possède nen que son travail de chaque jour ; eh bien, il existe aujourd'hui en France à peu près six millions de chefs de famille propriétaires, ce qui, à quatre personnes par famille, donne Tingi^uatre millions de propriétaires sur trente-cinq millions <le Français. Avec votre communisme nous serons tous prolétaires sans aucune exception, avec cette différence toute en fa- ^eurdu régime actuel, qu'aujourd'hui le plus pauvre prolétaire a la possibilité ou tout au moins l'espoir d'arriver à la pro-

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fervenls disciples avouaient conûdenliellemeDl qu'ils o^avaient jamais rien compris.

« Le nombre trois est cabalistique^ disail-il, il est surlout* essentiellement démocratique.... Trois!!!.... comme c^est grand, comme c'est complet. Il y a trois dieux chez les Ghi* nois, trois personnes en Dieu chez les chrétiens, trois dieux principaux chez les anciens; il y a trois grâces, trois juges aox enfers, trois Parques ; Cerbère a trois tètes, le triangle a trois côtés. Tout ce qui est complet a trois faces. L'idée est renfer* j mée dans le nombre trois, et réciproquement, le nombre trois est renfermé dans Tidée. I^ formule de l'idée, c*esl la devise liberté, égalité, fraternité. La société doit se manifester sous trois aspects, et c'est parce que cette manifestation n*a pas eu lieu encore, que Tindividualisme, Tanlagonisme et Taoïsme étouffent Tidée, qui n'est autre chose que le nombre trois combiné dans liberté, égalité, fraternité. »

Le libre penseur continua de parler ainsi pendant un quart d'heure sans prendre le temps de respirer. Olibrius, qui était depuis quelque temps accoutumé au murmure harmonieux de cette cascade de mots vides de sens, n'en voulut pas entendre davantage, et il se retira plus convaincu que jamaisqoe, s'il est difficile de trouver quelque chose en ce monde, c'est la vérité et le sens commun.

Après avoir ainsi parcouru le monde des rêveurs, des illaminés, des utopistes et des idéologues, il s'arrêta en6n, et reprit haleine en jetant un regard mélancolique sur les ruines de tous ces systèmes ambitieux et impuissants ; il ne se sentait pas la foi robuste et commode de Parenteau, cette foi qui se transformait toutes les vingt-quatre heures, et qui le faisait passer d'une école à l'autre, de Tévadaïsme au fouriérisme, da fouriérisme au proudhonisme, du proudhonisme à la iriade, manifestant à chaque étape un enthousiasme irréfléchi, d écrasant Tidole de la veille avec le fétiche du lendemain. La société éluit livrée aux bètcs de la dialectique, Olibrius n'en

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poa?ail plus douter; c*était donc en dehors de l^ulopie qu'il trouverait le remède social ; il descendit des nuées de Tempirisme philosophique, et s'abattit sur la terre ferme de la politiqae.

Le premier jour, il Yit des hommes qui lui disaient : Nous roulons le suffrage unitersel à la base et la monarchie du droit difin au sommet.

Le second jour, il en vit d'autres qui prétendaient ramener la France au régime de la monarchie constitutionnelle élective ; ceux-ci criaient : Vive la régence! ceux-là : Vive Henri V! trois invalides criaient : Vive l'empereur ! touchante harmonie!

n vil aussi des hommes qui se donnaient comme les représentants du progrès et qui, acculés dans l'impasse de 93> ne voyaient le salut de la patrie que dans le triomphe d'un adjectif, le changement de nom d'une rue et l'adoption d'un bonnet rouge.

La vérité est un mythe, pensa-t-il; elle n'a jamais existé que comme un idéal que l'esprit perçoit, mais qu'il ne peut atteindre pour la soumettre rationnellement à l'application.

11 était sur le bord de ce gouffre qu'on appelle le scepticisiQ^, lorsqu'il rencontra un homme de bon sens ( on en trouve encore quelques-uns) qui lui dit :

La vérité vous a échappé, parce que vous n'avez vu que les effets; remontez aux causes.

La société souffre, qui en doute? Mais, avant de chercher te remède, examinez d'abord le principe et le progrès de la maladie.

Qu'ont fait depuis soixante années ceux qui se sont donnés comme les défenseurs et les amis du peuple et qui n'en étaient que les flatteurs? Dans des vues d'égoisme et d'intérêt personnel, ils se sont attaches à confondre dans l'esprit des masses les notions du juste et de l'injuste, ils n'ont cesse de parler au

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