LE DOCTEUR FILE-TON-NŒLD
Malgré la bonne volonté et Tardeur des trois amis, les travaux marchaient lentement à cause du manque d'outils. Cette charpente dont ils avaient tant besoin pour reposer pendant la nuil,eux qui depuis si longtemps couchaient à la belle étoile, ils l'auraient élevée en huit jours dans des conditions ordinaires, mais ils voyaient avec peine qu'il leur faudrait plus du double de temps pour Tachever. David, toujours le premir levé, ne quittait rou\Tage que lorsque la nuit ne lui permettait plus de distinguer les objets. Alors on étendait un lit de feuilles sèches sous les massifs, on allumait du feu pour éloigner les bêtes fauves, et chacun s'endormait à quelques pas de ce trésor qu'on allait attaquer aussitôt la charpente terminée, pendant que Calicot, qui avait tout le temps de se reposer le jour, se tenait debout, l'oreille au guet, protégeant le sommeil de ses tirois maîtres, et prêt à donner l'alarme au premier signal du danger.
Un malin, à leur réveil, David et Polyphème ne trouvèrent plus, comme à l'ordinaire, File-ton-Nceud et Calicot. £n voyant qu'un des deux fusils de la communauté n'était pas à sa place, ils pensèrent qu'une velléité de chasse avait passé par la tête de File-ton-Nœud, et qu'il ne tarderait pas à revenir. Mais plusieurs heures s'écou-
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Itèrent dans celle aUeiUe. David murmurait enlre se* dents, et se plaignail de la négligence de son ami, qi& oubliail le tra\ail pour courir le chevreuil.
— Que diable veux-lu? lui disait Polyphènie, c'«l jeune, il faut bien que ça s'amuse, ça ne poursuit pts comme toi et moi une idée sérieuse. Quand le petit trouve une occasion de prendre du bon temps, il ne faut pas loi en faire de reproche; que je travaille comme un bœuf, moi, c'est mon lot, que tu t'épuises à l'ouvTage, ça se conçoit encore, mais lui...
— C'est vrai, répondit David, mon impatience me rend injuste envers mes camarades.
— Ça n'est pas ça que je veux dire, mais les amoureux, ça ne raisonne pas, et tu es aoioureux; quand bien même File-ton-Nœud ne m'aurait pas dit la chose, je me serais bien vite aperçu que tu as le cœiu* piqué.
— Je ne nie pas le fait, dit David que la solitude avait rendu communicatif ; je suis poursuivi à toute heure, à tout instant par une môme pensée, et ce qu'il y a de plus malheureux, vois-tu, c'est que cet amour-ià e$t une folie.
— Je ne te demande pas ton secret, mon garçon; seulement je comprends ton infirmité, j'ai passé par là.
— Tu as été amoureux aussi? demanda David en se rapprochant du forgeron.
— Pourquoi pas? continua celui-ci ; je n'ai pas toujours fait peur aux jolies femmes. Avant d'avoir, par
siiito d'un éclat do fer rouge, attrape cette balafre à la pgiire et perdu un œil, ce qui m'a valu Tavantage d'ôtre surnoiiHué Polyphènie, je passais parmi les jolies iilles de Marseille pour un garçon assez bien tourné. Tu ne t'en douterais pas, mais c'est pourtant la vérité.
— Et cet amour^ qu'est-il devenu?
— Ah! voilà, répondit Polyphème avec un soupir; Vaccident dont je te parlais tout-à-l'heure m'est arrivé juste la veille du jour où j'allais me marier. En me voyant si changé, ma promise n'a plus voulu de moi. J'étais bien triste, et j'ai eu un rude moment à passer. Je me tàtais pour savoir si je ne me ferais pas sauter le caisson. J'étais-comme un boule-dogue en colère ; je tournais à la méchanceté. Enfin, grâce à Dieu, j'ai pris le dessus. Polyphème, que je me suis dit , faut oublier les jupons, mou vieux,^tu n'auras jamais de chance de ce côtoie. Et alors cet amour que j'avais pour une femme, je l'ai reporté ailleurs; ne pouvant avoir de famille à moi, je résolus de me faire une famille de tout ce qui souffre ; je sais bien que ce n'est pas tout-à-fait la même chose, mais ça console toujours un peu.
Après ces paroles, David avait serré les mains du forgeron, et ils s'étaient remis silencieusement à l'ouvrage.
Pendant qu'ils sont occupés à travailler, nous allons suivre File-ton-Nœud dans sa course aventureuse.
File-ton-Nœud s'était aperçu que les fatigues qu'ils avaient endurées depuis leur fuite du placer de John
Marshall, jointe à la mauvaise nourriture avaient considérablement afTaibli David. Dans ce pays chaud, oè l'homme a besoin d'èlre reconforti*- par les toniques, te trois amis ne buvaient que deTeau duSacramento. Poiy* plième, habitué à la frugalité et à la manière de vixxe des Peaux-Rouges, ne se préoccupait même pas de Finsuifisance de cette hygiène. Quant à File-lon-Nœud, qui nV vait jamais été malade, la fatigue glissait sur lui, suivant son expression, comme de Teau sur du caoutchouc. Mai& rétat de faiblesse de son ami David l'inquiétait; de plus, il trouvait que l'ouvrage n'avançait pas assez faute d'instruments ; en conséquence, il avait résolu de tenter une expédition le long du Sacramento, où il savait que des placers étaient établis à une certaine distance, afo de se procurer, à Taide des trente-sept dollars qui lui étaient restés à travers toutes ses aventures, une bouteille de rhum et quelques outils. Un beau matin doacil était parti ; voici de quelle manière.
Sur un signe. Calicot l'avait suivi, et il s'était reoàa dans une prairie voisine de leur campement. Là, Fileton-Nœud avait fait entendre un hennissement, aussil^ un autre hennissemeni lui avait répondu, et la pouliclM' qui l'avait amené au Sacramento était accourue vers lui.
Nous dirons au lecteur pour Tintelligence de ce fait que le lendemain de son arrivée à la source, File-ton- Nœud étant occupé à abattre un arbre sur la lisière d»
lis, nvait été tr&s-élonnë de se sentir tiré par la partie ishVieiire de ce vêtement indispensable que les Anaises appellent un iiiexpreHsible et que les gamins de \ns iioinmeni tout simplement une culotte, il s'était reurné pensant que David ou Polyphème lui faisait une ree, mais il s'était trouvé nez à nez avec la pouliche de I clairière.
File-ton-Nœud , enchanté de continuer la connaisnnce, s'était mis à jouer avec elle, et ils étaient devenus es meilleurs amis du monde.
Le jeune Parisien , en souvenir d'un sentiment que la ue de la Lune avait vu naître, avait donné à sa pouliche enom de Paméla. Cette appellation faisait le plus grand donneur à la mémoire amoureuse de File-ton-Nœud.
Ce matin donc , il passa un mors dans la bouche de Paméla, sauta dessus et descendit le cours du Sacramento.
1) n'avait pas fait vingt milles qu'il aperçut dans le lointain des points rouges et blancs qui se détachaient sur l'eau jaunâtre du fleuve. C'étaient les chercheurs d'or.
— Bon ! voici un placer , se dit File-ton-Nœud , modérons l'ardeur de Paméla , et avançons au petit trot.
Il était tout au plus à trois cents pas du lavage, lorsqu'il vit qu'il se faisait un grand mouvement parmi les Wîineurs, tous les regards étaient tournés vers lui. File-
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ton -Nœud ne pouvait comprendre le motif de la sensatios que causait son arrivée.
Deux chercheurs d'or se détachèrent du groupe, s'avaitcërent vers lui et lui demandèrent en anglais, après avoir (ité leurs chapeaux jusqu'à terre, s'il n'était pas le Irts* honorable docteur Templeton.
— Templeton ? répéta File-lon-Nœud , connais pas. Les deux chercheurs d'or remirent leurs. chapeaux d*u
air désappointé et revinrent sur leurs pas.
La façon dont on lui avait demandé s'il élait kj docteur Templeton , fit faire quelques réflexions à Kk* ton-Nœud.
— Il y a des malades dans la colonie, se dit-3; puisqu'ils sont assez californiens pour croire enoen aux médecins, je vais leur en procurer un, moi, de vétérinaire.
Après cette improvisation mentale , il donna un coup de talon à Paméla , et rejoignit ses deux interlocuteurs.
— Mes gentlemen, leur dit •il, est-ce que vous avez une confiance particulière dans le docteur Templeton T
— Non , répondit un dos mineurs , on nous a assuré que M. Templeton était à chercher de l'or à un
des placers du Sacramento , et comme nous avoos
beaucoup de malades ici, nous avons dépêché vers lui un exprès.
— Menez-moi vers vos malades , leur dit résolument File-lon-Nœud.
— Est-ee que vous seriez médecin, monsieur? ,
— Un peu : le docteur File-ton-Nœud, de la Faculté de Paris.
Il avait à peine achevé ces mots que les mineurs se confondirent en salutations et supplièrent le docteur improvisé de vouloir bien les suivre au placer.
File^ton-Nœud descendit de cheval et fut bientôt entouré d'une population soufTreteuse. Tous ces hommes aux traits amaigris par la fièvre et la fatigue lui tendaient les bras pour qu'il leur tâtât le pouls, lui montraient leur langue et se plaignaient tous en même temps ; File-tonl^œud répondait à chacun avec un sang-froid magnifique. Cependant, ahuri par les mille questions qui lui étaient adressées de toutes parts, il engagea les malades à rentrer dans leurs tentes, en leur promettant qu'il irait les visiter chacun à son tour.
U faudrait ne pas connaître le caractère de File-ton- Nœud et douter des connaissances encyclopédiques du jeune Parisien, pour supposer qu'il fut un seul instant embarrassé de son rôle ; File-ton-Nœud avait la foi la plus robuste dans un certain remède pratiqué par sa tante Cadiche, qui, suivant lui , en savait beaucoup plus long que toute la Faculté. La recette du remède n'était pas difficile à retenir. Faire tremper du pain rôti dans du vin
cbaud très-sucré, et boire le vin quand le pain en avait
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en quelque sorte absorbé l'âcreté. Le jeune docteur commença donc sa tounicc^ préparant lui-même sa médeciiMr, la faisant avaler aux malades et leur recommandani de se coucher immédiatement entre deux couvertures. D avait déjà vu une quinzaine de fiévreux, lorsqu'il arriu dans la tente d'un mineur qui semblait beaucoup pla» malade que les autres.
File-ton-Nœud s'approcha de lui pour lui tàter le pouk, comme doit faire tout médecin qui a passé cinq ans sur les bancs de l'école; mais, tout-à-coup, il reconnut dan» le malade le gros Mexicain aux breloques d'or, qui l'Uit resté avec Tom sur le bâtiment, au moment où le flot a^^ entraîné la barque loin de la Mouette.
File-ton-Nœud fit alors cette réflexion que Tom au5»i devait être sauvé. Il parla au Mexicain, le remua, le secoua pour l'interroger, mais il ne put en tirer aa* cune parole.
— Ohl ohl pensa-t-il, ça va mal; employons vile le remède de ma tante Cadiche, sinon il est perdu.
Par malheur , le Mexicain râlait efiroyablement , et ii fut impossible au jeune Esculape de lui inlrodoire une seule goutte du précieux liquide dans le gosier.
— Allons, il est dit que je ne saurai rien, il va monrir sans vouloir desserrer les dents. Cet bomme-^à a toujours été entêté.
En eflet, au bout de quelques heures, le Mexicain auii rendu le dernier soupir.
la'toison d*or. 473
File-ton-Nœud s'informa auprès des gens du placer si ? Mexicain ne s'était pas présenté au placer avec un com- >a«;iion ; mais on lui répondit qu'il était venu seul et dans e plus profond dénilnient.
— Sacrebleu ! disait File-ton-Nœud , quel malheur |ue je sois arrivé si tard I
Le lendemain, le remède avait si bien agi que tous les malades étaient sur pied et avouaient qu'ils ne s'étaient jamais mieux portés. File-ton^Nœud était salué par tous L'onime un sauveur.
Ah ! si le Mexicain avait pu avaler le vin chaud, pensait File-ton-Nœud f il m'aurait dit si Tom est encore de ce monde.
Quand le triomphant docteur vil qu'on n'avait plus besoin de lui, il so disposa à partir malgré les supplications intéressées de sa clientèle qui voulait le conserver au placer; il résista à toutes les prières. Lorsqu'on reconnut que son parti était irrévocablement pris, on lui offrit de la poudre d'or en assez grande quantité pour la rémunération de ses soins; File-ton-Nœud refusa obstinément et iinit par déclarer qu'il accepterait seulement, pour emporter un souvenir de ses malades, une bouteille de rhum et quelques outils.
— Ah I voiis voulez aussi chercher de l'or, lui dit un des deux Anglais qui étaient venu.s la veille à sa rencontre.
— De l'or! répondit File-ton-Nœud avec un superlie
•ItMlain, de l'or ! j'ai le plus profond mépris pour ce nié-
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lai, je fais partie d*une petite colonie qui poursuit un an ire but que la recherche de Tor. Liés par une pou* sée de haute utilité sociale, nous sommes là quelqu-^ solitaires , qui menons une vie frugale et simple au m des douceurs de Tagriculture.
— Ah I fit l'Anglais.
— Oui, nous nous sommes particulièrement voué>> la culture de la pomme de terre. Nous appartenons an grand club, philanthropique de Philadelphie pour la propagation universelle de ce légume.
L'Anglais serra avec admiration la main du jeune dix leur philantiirope qui put enfin monter sur ?zm\>. chargé de toutes sortes d'instruments et de deux bout<*ilf<^^ de rhum.
Au moment où il se disposait à partir, en proroelbPt de revenir de temps en temps au placer, un des minenr> qu'il avait guéris lui dit avec enthousiasme :
— Dieu me damne ! docteur, si je ne dis pas partuni que M. File-ton-Nœud , de la Faculté de Paris, esll» plus grand médecin du monde.
— Il n'y a pas de quoi , lui répondit celui-ci en lui serrant la main ; et il piqua des deux dans la direction de la source de Sacramento, emportant les deux bouieill^'^ de rhum, une scie, une hache toute neuve, un pieu tn fer et les bénédictions de la colonie.