‹ Critiques et récits littérairesChapitre 24 sur 32 · U TOISON · texte numérisé non relu

U TOISON

l'éboulement.

Le retour de File-lon-Nœud chargé de richesses, nous voulons dire d'instruments de travail, avait singulièrement changé la face des choses. Les trois ouvriers, armés d'outils, n'étaient plus arrêtés à chaque instant par des difficultés insurmontables; ils mirent tant de cœur à la besogne, qu'en peu de jours la baraque s'éleva comme par enchantement. Quoique les curieux ne fussent pas à redouter dans ce lieu sauvage, ils l'avaient dressée dans un des fourrés qui faisaient face à la colline, afin d'en «oustrairc l'aspect à tous les regards. La vue d'une maison à côté des rochers aurait pu donner l'éveil à la cupidité de quelque aventurier égaré, et ce qu'ils craignaient par-dessus tout, c'était que l'on décou\TÎt le rocher où gisait leur trésor.

File-lon-Nœud, en faisant part à ses amis de ses aventures au placer où il avait obtenu un si beau succès médical, n'avait pas oublié de raconter à David l'étonnemcnt que lui avait causé la vue du Mexicain, qu'ils avaient cru englouti dans les flots avec Toni. Celle nouvelle avait causé la joie la plus vive à David qui ne doutait plus que Tom n'eût échappé comme son compagnon à la fureur de ^a tempête , et il avait été convenu que le quart du trésor

queron trouverait dans le rocher serait résené pour être remis à Toin le jour où Ton parviendrait à découvrir scî traces.

La baraque achevée, il ne restait plus qu'à attaquer la mine ; Polyphèmc se chargea de desceller la pierre qui avait été cimentée dans le rocher par Tami de Tom, etei quelques heures le rocher présenta une ouverture assa large pour que File-ton-Nœud, aidé et poussé par ses camarades, pût y pénétrer.

Le jeune ouvrier était enfin dans les entrailles de U mine.

Il alluma une branche résineuse dont il se servit en guise de torche , et commença par examiner 1 endroit où il se trouvait.

L'intérieur du rocher présentait Taspecl d'une \asle salle basse, dont la voùle allait toujours se rctrécissanl, en sorte qu'après avoir fait une quarantaine de pas, File- Ion-Nœud fut obligé de se baisser de plus en plus à mesure qu'il avancjail dans la profondeur. L'eau, tombant gawlte à goultc par des excavations pratiquées de tous les colé^s avait creusé une quantité infinie de petites rigoles qui allaient se jeter, fleuves lilliputiens, dans un océan en miniature d'un pied de large, lequel se perdait sous terre, et était sans doute un des mille ruisseaux qui compensaient la source du Sacramento.

File-ion-Nœiid romarcjua qu'en de certains endroit-^ i« naluro i\o \u piom» riail lellemeni friable elmolle q»''

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suffisait de grutier le rocher avec Toiigle pour en détacher quelques grains poussiéreux. La première impression de File-lon-Nœud avait été une espèce de désappoinleuient ; il s*élait fait d*une mine une idée si fantasliquedans ses rôvcs de richesse, qu'il s'était attendu à voir a grotte toute ruisselante de lingots. Cependant il ne se découragea pas, il chercha, il examina minutieusemcnl,et, promenant sa branche résineuse dans tous les coins, il découvrit une ligne aux reflets jaunes incrustée dans la pierre, et qui semblait un ruban se détachant en relief sur la muraille; il poussa un cri de joie. C'était un ii- Ion.

Il revint aussitôt à l'ouverture de la grotte, et fit part à ses amis de sa découverte.

— Passez-moi une pioche, leur dit-il, je vais vous en apporter un échantillon.

H commença ce travail avec une ardeur que l'on comprendra facilement ; mais la difficulté était plus grande qu'il ne l'avait supposé : cette partie du roc, qui contenait des linéaments jaunes, était tellement dure, que la pioche s'ébréchait contre la paroi granitique sans l'ontaïner. Pourtant, après un travail opiniâtre, il parvint à dé- Incher du filon un peiii morceau aurifère entouré dcî fragments de quartz, et qu'il rapporta triomphalement. — Voici une preuve do la chose, dit-il. Les deux amis examinèrent la pépite; c'était bien de l'or. David ne se contenait plus, il essaya de glisser par

Touverture de la grotte, mais tous ses eflurls furent in»tiles. File~ton-Nœud, beaucoup plus mince que lui, dV vait pénétré qu'avec la plus grande difficulté.

— Il faut absofument élargir Touverture, dit Da>idi Poiyphème.

Comme rorifice était assez élevé dans le rocher, les deux amis construisirent un échafaudage et commencèrent Topération. File-tonrNœud les aidait en attaquant k roc à rintérieur , pendant que David et Poiyphème ioltaient extérieurement contre le bloc de granit qui senblait se jouer de leurs efforts.

Apres une demi-journée consacrée tout entière à et travail, ils avaient enfin brisé, morceau par morceau, un fragment de roc assez considérable ei purent rejoiodK File-ton-Nœud dans la grotte.

— Mes amis, dit Poiyphème, lorsqu'il eut examine b ligne jaune qui coupait le mur horizontalement, do)/> sommes plus riches que Fempereur du Hogol : For niiil se rencontre très-rarement en filons dans ce pays» on le U'ouve plus ordinairement en cube , en lames ou en pail' lettes , en grains ou en masses ; mais ce filon que vous voyez est inépuisable : dix générations de mineurs n^ verraient peut-^tre pas la fin.

— Est-il possible ! s'écria File-ton-Nœud.

— Comment sais-tu cela? demanda David.

— J'ai souvent causé de ça avec des amis qui connaissaient bien la nature du minerai, ils m'ont expliqué 92/^

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s filons ou fentes irrégulières gisont entre deux espèces e roches aussi loin que ces roches se prolongent. Si nous juvions arracher une des parties de ce roc vous verriez t Jigne aurifère s*étendre à l'intérieur telle qu'elle vous pparaUici.

— C'est pourtant ce qu'il faut tenter, dit David, pour xtraire plus facilement le filon du rocher.

Il fui donc convenu qu'on allait attaquer le roc de ôté, de manière à former un angle qui mit à nu une eer^ aine partie du filon.

Polyphème redescendit à son enclume, aiguisa les |)ioches et l'œuvre fut entreprise.

C'était une tâche bien autrement difficile que l'érection delà charpente ; la matière granitique était si dure, qu'au buut d'une semaine les trois amis n'étaient guère plus avancés qu'au premier jour.

Quelquefois le désespoir s'emparait d'eux , ils avaient (les millions sous la main , et il leur était impossible de ^^'en emparer.

File-ton-Nœud ouvrit un avis : les deux poires i poudre de la communauté étaient encore presque pleines » il proposa de faire sauter le rocher.

Cet avis fut adopté à l'unanimité.

Lorsque le travail de la mine fut préparé, les trois amis unirent de la grotte, et Polyphème mit le feu à la tramée de poudre.

La colline crnqua à sa base par le fait de la secousse . électrique, et Texplosion retentit.

— C'est fait ! s'écria File-ton-Nœud , et il se précipita dans la grotte suivi de Polyphèmc.

David se disposait à en faire autant , lorsque tout-âcoup une partie du rocher se détacha avec fracas : ud immense éboulement venait d*avoir lieu.

A la vue de ce terrible désastre, David demeura Ah»droyé.

La grotte n'offrait plus qu'un amas de décombres : d'é- ; normes blocs de granit s'étaient détachés de la voûte et interceptaient tout passage ; David appela ses deux amis à plusieurs reprisesi aucune voix ne lui répondit.

— Ils sont morts écrasés ! pensa-t-il.

Celte pensée le fit frissonner d'horreur; il restait seul dans ce désert , au moment où il touchait au but de $e$ espérances : il ne pouvait croire à ce malheur , il lui semblait qu'il était sous le poids d'une hallucination.

— Pauvre File-ton-Nœud ! pauvre Polyphème ! s'écriait-il.

Le premier saisissement passé , il réfléchit que :ii par hasard ses amis n'avaient pas été écrasés , il parviendrait peut-être à les sauver. Il s'empara alors de sa pioche et tenta de se frayer un passage à travers les pierres et la terre. Ses forces étaient décuplées par cette idée que Polyphème et File-ton-Nœud respiraient peùt-^tre encore.

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Il travaillait avec fureur , avec rage, précipitant par Touverture du rocher des blocs qui roulaient le long de la colline jusque dans la vallée et redoutant à chaque pouce de terrain qu'il gagnait de trouver un cadavre sous les décombres. Des gouttes de sueur ruisselaient sur son visage et sur tout son corps. Depuis douze heures il travaillait ainsi sans avoir pris seulement le temps de respirer; il n'interrompait quelquefois son travail que pour écouter s'il n'entendrait pas enfin la voix de ses deux amis, il les appelait en frappant les rochers, en creusant la terre, et sa voix entrecoupée de sanglots ne trouvait aucun écho dans ces ruines. Enfin, vaincu par la fatigue, il était tombé épuisé, désespérant de la Providence , et ne voyant plus que la mort comme le seul refuge à sa douleur.

Il était là depuis quelques minutes roulant dans son esprit les projets les plus sinistres, lorsqu'il crut entendre dans la profondeur des décombres un bruit sourd et répété, n prêta l'oreille : ce bruit était semblable à celui d'une pioche frappée contre la pierre. Plus de doute, l'un des deux au moins était encore vivant et tâchait de se frayer une voie pour sortir du tombeau. David, oubliant s* fatigue, se remit à l'œuvre en remerciant cette Providence qu'il blasphémait tout-à-l'heure ; à mesure qu'il avançait dans son travail , le bruit qu'il avait entendu devenait plus distinct. Bientôt il comprit qu'il n'était plus

séparé du travailleur souterrain que par quelques pieds

(l'épaisseur. A m moment , dei^x pris de JQÎe avaîeig retenti ; en ip6;^e (^lups deui^ pipchfis vensùem de s*e&- ^echoquer.

David et Polyptiëme étaient dans le^ bras Yun <k Tîiutre.

— Et File-ton-Nœud T 8*écria tout-i-iM)up David.

— r Voilà 1 s*écria celui-ci. Autant de tués que it blessés..,..

Pa>ic| n^ le laissa pas achever , il étai| dans ses bras,

I^*ébpi(]ampnt (^vait eu lieu au milieu (le la voûte , m sorte que Fil^-ton-Nçeqd et Polypheme t qMt étaient ffit v^nqs vers Tautrei extrémité, à Tendroit où se (r^iivait |p filon, ^'avaient pas été atteints par U chtfte du rocher. Seulement , ils étaient ensevelis , comme disait Fm^-io»- ^œud, dans iin (onibeau d'or.

Quand ils f^rput ^qriis (}e le\ir sépulcre , et que Polyplième put ex()(niper toit( ce qu'il avait fallu à Pavid de persévérf^npe, de courfige et de fatigue pour accomplir le rude labeur qui les avait sauvée, il lui dit eq lui w&rnm fortement la main :

— Ah I tu noMS aimes donc bien? Maintenait » Q^oi vieux, apv^s ce que tu vien$ de i^ife , c'est entre nous à

a vie, ^ la n\ort I

— Ne me sais aucup gré, lui avait répondu Da>id avec cette franchise qui ne se trouve que che^ Tonvrier ; ce n'était pas seulement des arpis que je voulais conser-

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ver, c^ëtaient des bras forts dont j'ai besoin pour accomplir mon projet.

— C*est juste, murmura Polypbème , faisant allusion à l^amour de David, le cœur ie Thomme ne peut contenir qu'une passion.

Plusieurs jours furent employés au déblaiement de la grotte.

Quand ce travail fut achevé, l^s trois amis purent voir Teffet qu'avait produit le jeu de la mine.

Un énorme bloc de rocher s'était détaché et avait laissé à découvert une grande partie du filon qui était bien plus riche encore qu'ils n'avaient osé l'espérer.

Ils se mirent sur- le -champ à l'exploiter; Fileton -Ncaud était occupé tout le jour à transporter de la grotte dans la maison de bois qu'ils avaient con* siruite des fragments terreux où l'or reluisait en grande quantité.

Quand ils eurent recueilli un bon nombre de ces lingots rudimentairea, David dit à ses compagnons :

^ Ce que nous avons de mieux à faire maintenant » c^est d'aller débiter notre or à San - Francisco, et si nous ne trouvons pas d'acheteurs dans cette ville , à Honterey. Nous devons déjà en avoir pour une certaine somne : nous pourrons alors acheter les outils nécessaires pour exploiter la mine en grand. A présent , nous sommes tranquilles , nous voilà riches ^ millions ; la possession de tout cet or n'est plus qu'une

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question de travail et de temps. Que dites-vous de idqr projet?

Polyphèine et Filo-ton-Nœud se rangèrent à Tavis ds leur camarade. Le voyage fut résolu.

Les trois mineurs bouchèrent l'ouverture du rocher, placèrent des broussailles à sa base , de manière à dérober loute trace de travail , qui eût pu révéler le lieu k leur richesse, et firent leurs préparatifs de départ.

Il leur était facile de se procurer des chevaux à Taide du lasso; ils en prirent deux de la sorte , le troisiène était toujours sous la main de File-ton-Nœud , cetotf Paméla.

Sur les bords du Sacramento et dans toute la paitia ouest de la Californie, en général, les troupeaux de chevaux sont si nombreux qu'il n'est pas rare de voir un seol fermier posséder dix ou douze mille de ces anîfnaax; b prise de possession en est des plus simples. Quand on < saisi un cheval en lui jetant le lasso et qu'on veut se l'approprier, on n'a qu'une formalité à accomplir : on li» applique son chiffre ou l'initiale de son nom sur b croupe. A partir de ce moment le cheval a un mai'B^i c'est un cheval marqué. On lâche ensuite l'animal qui^^ rejoindre ses camarades et pâturer dans ces vastes pra»rie$ où paissent tout le jour d'immenses troupeaui i^ chevaux et de buffles. Le propriétaire d'un cheval est tou-

jours sur de le retrouver quand il veut s'en servir, car,» l'exception des chevaux de passage qui campent pendant

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quelques mois de Tannée seulement sur les bords du Sa- [^ramentOy ces animaux ne s'éloignent jamais des pâtura*» ges où ils sont nés.

Une seule chose les embarrassait. Comment les trois amis emporteraient-ils leur or? Ils n'avaienl ni sacs, ni malles, ni paniers, ni rien de ce qui aurait pu servir au transport de leurs richesses. File-ton-Nœud, dont le génie inventif était rarement en défaut, trouva un moyen ingénieux. Il proposa de lier leurs pantalons par en bas, de les couper à la hauteur de la jambe, et de glisser leurs pépites dans ces sacs improvisés retenus par des ficelles à leur ceinture. De cette façon, ajoutait-il, nous aurons Taîr de trois cavaliers qui se promènent pour leur agrément. L'expédient indiqué par File-ton-Mœud fut accueilli avec d'autant plus de faveur par Polyphëme et David qu'ils ne trouvaient pas d'autres moyens de résoudre le problème de la translation des lingots. Quand les mors furent placés dans la bouche des chevaux, et lorsque l'opération des pantalons fut achevée , les trois amis montèrent à cheval et se dirigèrent vers San-Francisco.

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