LE RETOUR
A l'aspect de cet homme qui s'était montré si généreux envers lui, à qui il devait^sa fortune et son bonheur, David était attéré.
U le secoua pour voir s'il ne respirait pas encore , se mil à genoux et le souleva dans ses bras pour le rappeler à la vie ; mais l'Américain avait rendu le dernier soupir.
David se sentait défaillir auprès de ce cadavre encore palpitant, il pleurait, appelait Tom et se frappait la poitrine en accusant le ciel de son malheur.
— Tom , Tom ! s'écriait-il dans ses embrassemenls insensés, reviens à toi, tu seras riche, j'ai des millions , je te les donnerai tous ; ils t'appartiennent d'ailleurs. Tom , mon bienfaiteur, mon ami , il n'est pas possible que je l'aie tué; non, David n'est pas un assassin. Tom I Tom!...
IdO C05tfiS Et VOYAGES.
Les yeux ouverts du cadavre semblaient regarder David d'un air menaçant.
Cette vue le gla^ d'horreur ; il se leva toul-k-coup, ca laissant tomber le ôadavre dont le poids rendit un soe mat et lugubre, et il se mit à courir à travers la grotte es proie au plus aifreux désespoir.
— Je Tai tué, disait-il ; pauvre Tom, pauvre Tom !
— Tom, Tom I répéta une voix qui sembla sortir des profondeurs de la voûte.
— On a parlé! s*écria David.
Et il prêta Toreille, mais il n'entendit plus rien que le^ battements de sa poitrine.
— Non, je m'étais trompé, dit-il, il n'y a que moi ici, et... Tom
— Tom 1 i*épéta la même voix.
— Cette fois , j'ai bien entendu, on m'a vu commetu^ mon crime... Oui, c'est moi qui suis l'assassin de Tom, mon bienfaiteur; me voilà, s'écria-t-il, venez me prendre, le meurtrier, c'est moi. Et il s'affaissa auprès du cadavre ; il était évanoui.
Ce qu'il avait pris pour une voix humaine n'était que l'écho de la voûte.
Le lecteur comprendra comment Tom et David s'étaient rencontres dans la grotte. Tom, après son naufrage, s'était dirigé vers la source du Sacramento, mab il y était arrivé par la vallée opposée à celle où travaOlaientles trois ouvriers, et qui était séparée de l'autre val-
LA TÔISQ« ç'qH, S)St
le par une iiQinense' colline. CojQipe les jalons avaient té plantés de c|)a(|UQ côté c|e la coUino, Tom avait attar ué le rocher d'un ç4té, pçn(|^n( que (e^ trois amis TaV iquaient de l'autre. La paroi granitique i dans laquelle tait enchâssé le lingot, séparait en quelque sorte la voû(e n deux parties.
David éti^it resté évanoui pendant une demi-heure à )cu près ; U fraîcheur du sable, suiT lequel i) était étendu, e rappela au sentiment de la vie.
Il regarda autour de luj pour s'^^surer s'il n'y avait p<>rsonne dans la grqtte : ses regards ne renoontrèrent qu^ le cadavre deJTom.
A cet aspect , tout son corps frissonna 9 il fut sur le point de retomber encore | mais |e souvenir de miss Anna lui donni^ de l'énergie, et il résolut de faire disparaître la trace de ce crime involontaire.
Il s'arma de sa pioche , creusa une fosse dans un des coins de la grotte et y ensevelit le cadavre qu'il recouvrir de sable.
Quand cette funèbre opération fut achevée, il s'essuyi| le visage tout inondé de sueur froide, se )dva les mains pour effacer la trace du sang , et sortit du rocfier après avoir jeté vers l'endrojt où était enterfé Tom un dernier regard d'effroi, comme s'ileûl craint que le cadavre uasQ levât toutà-coup d^ sa couche funéraire.
Le jour commençait à poindre : le soleil s'élançait de ^on lit de vapeur et secouait déj^ sa pripj^f^ dorée; les
253 COHTBS ST V0TÀ6BS.
oiseaux chantaient sur les arbres, la vallée exhalait loal ses parfums, et David s'étonnait de cette radieuse svif nité de la nature quand la mort était dans son cœur.
Lorsqu'il revint à la charpente, pâle, défait , vieilli di plusieurs années en une heure, ses deux amis venaietf de se réveiller.
— Voilà le scélérat! s'écria File-ton-Nœud.
— Scélérat 1 répondit David en pâlissant. Que veux-tt dire?
— Eh bien I on ne peut donc plus plaisanter, répliqia Polyphëme. Oui, tu es un scélérat! tu aurais dû no» éveiller au lieu d'aller travailler tout seul.^. car je parir que tu viens dala mine...
— Oui, répondit tristement David.
— Comme tu es pfile, demanda File-ton-Nœud ; te sntirais-tu malade?
— J'ai lutté pendant longtemps pour détacher le Tibgot; mais cela ne sera rien...
— Couche-toi, lui dit Polyphëme; pendant ce temj^ là nous irons à notre tour travailler à la mine.
— A la mine, répondit David.... il n'y a plus rien i faire... pour aujourd'hui du moins; nous repartons pour San-Francisco , j'ai promis à miss Anna d'être de retour demain.
— Et le lingot , on le laissera donc ?
— Nous le trouverons plus tard; n'avons*noas pas assez de tous ceux qui sont ici ?
-^ Allons, je vois que tu es mal disposé ce matin , reprit Polyphème ; couche-toi et tâche de dormir un peu , pendant que File-ton-Nœud et moi nous allons faire les préparatifs de départ.
David suivit le conseil de son ami.
— Faut-il confectionner le spécifique de la mère Cadiche? s'écria File-ton-Nœud. Tu sais que le docteur n*est pas loin.
Mais, voyant qu'ils ne pouvaient parvenir à dérider le front de leur camarade, Polyphème et File-ton-Nœud sortirent de la baraque.
David, épuisé par la fatigue et les terribles émotions qu'il venait d'éprouver, ne tarda pas à céder à un sommeil lourd et fiévreux.
Quand il se réveilla, tout était préparé pour le départ; les chevaux étiiient prêts et les mules étaient chargées des barils et des sacs de cuir remplis de lingots.
— Je comprends ton malaise de ce matin, lui dit Fileton-Nœud, tu étais épuisé par le travail. Aller s'acharner tout seul après (^ lingot, ça n'est pas raisonnable.
— Vous avez donc été à la mine 7
— Sans doute, et nous avons emballé le moellon d'or
avec les autres cailloux. C'est un petit bijou qui fera un
bol effet dans la corbeille de noces de ta fiancée. Crédié I
quel pavé de métal 1 il n'en faudrait pas beaucoup comme
cohiî-là pour acheter la moitié du Mexique.
254 COTITM KT VOYAGES.
Li^ trois amis attelèrent les six mules les oa^ à la ft 4es autres, et se mirent en roule.
Le voyage fut triste; en vain FUe-ton-NiBad ép«isa-i-i toute sa verve pour dissiper les nuages amoneélés siv k front de David , celui-ei demeurait sileneieux ; U avaii loujourtf présente k sa pensée la scène sanglante de h matinée.
Il y eut surtout un moment affreux pour lui... Fil^ ton-*N€Bud, parlant des immenses richesses qu*ils appor- i taient à San-Francisoo , s'était écrié dans un élan de n^ ; connaissance pour celui à qui ils devaient cette for- I tune : I
— Ah I si Tom était avec nous, comme il serait heureux I
— Tom I avait dit David, comme s*il eût été réveil^ en sursaut, qui est-ce qui a parlé de Tom T Puis, tâcbanf Je se contenir, il ajouta aussitôt :
— U est mort dans la tempête.
— Cela n*est pas certain , continua File-ton-Nœud, le Mexicain qui était avec lui sur le pont de la Mouette s'est bien sauvé, puisque je l'ai vu mourir au placer.
— Tu auras rêvé cela , dit David. Bt donnant un eoap d'éperon dans le ventre de son cheval,, il s'était ianeé en avant.
— Que diable a-t-il donc depuis ce malin? demanda File-ton-Nœud à Polyphème ; je ne l'ai jamais vu de ù mauvaise humeur.
LA TOISON D'os. 255
— Bah! répondit celui-ci, les amoureux, c'est toujours agiu^, toujours inquiet; ça change de caractère à tout instant; tantôt le baromètre est au beau temps, tantôt i la ti?mpôte. Dans ur« heure il sera peut-être gai comme un pinson.
Cependant, à mesure quMl s'éloignait de la mine , David sentait qu*il respirait plus à Taise ; quelquefois il lui semblait que la scène de la grotte n'était qu'un mauvais rêve, un cauchemar horrible. D'ailleurs, il s'était défendu contre un homme qu'il n'avait pas reconnu et qui le premier lui avait porté un coup de pioche... Il l'avait tué malgré lui : il n'était donc pas coupable ; c'était tout ^\) plus la faute de la fatalité.
Après avoir ainsi repassé dans son esprit toutes les circonstances qui pouvaient l'innocenter devant Dieu et devant sa conscience , il arriva plus calme à San-Francisco.
Quand les lingots eurent été transportés à l'étage supérieur de la maison , le premier soin de David fut d'écrire à miss Anna Lawrence pour lui annoncer son retour.
Une heure après l'envoi de la lettre , le commodore Parker entrait dans la chambre de David.
— Monsieur, lui dit-il , je viens d'apprendre votre arnvée, et je me rends aussitôt auprès de vous , pour vous parler au sujet de miss Lawrence.
S56 C0NTB8 ET VOTJIGES.
— Qu*est-il donc arrivé? pensa en lui-même DavM qui devint pâle.
— Mîss Anna, continua M. Parker, devait, eomut vous le savez peut-être, épouser mon fils ; die ne s'êbà jamais montrée, je dois le dire, très'-enthousiaste pour et mariage : aussi, si la rupture qui a eu lieu entre ibîss Anna et Edward m*a affligé, elle ne m*a pas surpris. Um Anna aime une autre personne, et cette personne, c'est vous, monsieur. Jusqu'à présent, je n'y vois rien à dire; co que je veux avant tout, c'est le bonheur de nièce , et si elle peut être heureuse avec vous, tous me« vœux seront comblés. i
David s'inclina, enchanté de la tournure que prenait l'entrevue.
— Mais, ajouta le Commodore, les jeunes filles Toot parfois très-vite sur le chemin du sentiment, et elles s'engagent avec légèreté. Ne trouvez donc pas mauvais, monsieur, que moi , qui dans ce moment tiens la place de M. Lawrence, je vienne vous demander, à vous que je n*ai pas l'honneur de connaître, qui vous êtes, et si je peux autoriser plus longtemps , sans être coupable , des entrevues entre vous et miss Anna.
David ne s'attendait pas à cet interrogatoire; il demeura un instant étourdi. Cependant il se remit presque aussitôt ; et comme il n'avait pas dans l'esprit toutes le$ ressources de File-ton-Nœud pour jouer le rôle de grand seigneur, il se décida à avouer la vérité. Il dit qui il était,
LA TOISON d'or. 257
loniment il avait quitte la France, comment il avait vu, M)ur la première fois , miss Anna au cottage Mamillon ; il parla avec une simplicité et une bonne foi tellement évidentes que Tesprit le plus défiant n'eût pu suspecter ses paroles.
Le Commodore Técouta avec la plus grande attention, puis il lui dit quand il eut fini de parler :
— Je connais assez M. Lawrence pour ôtre persuadé qu'il ne refuserait pas sa fille à un ouvrier honnête qui pourrait la rendre heureuse ; ancien ouvrier lui-intime, il n'a pas renié son origine. D'ailleurs, dans notre pays, un grand nombre de maîtres , de fabricants , de commerçants ont commencé par travailler dans les ateliers; là ne serait pas la difficulté : seulement , je dois vous avertir que miss Anna n'est plus riche et que l'homme qui l'épousera doit avoir de la fortune pour elle et pour lui.
— N'est-ce que cela ? répondit David ; je peux vous montrer mes richesses : il y a des princes qui sont moins bien partagés que moi sous ce rapport. Et faisant sauter le couvercle des barils qui contenaient les lingots, il étala tout son or aux regards de son visiteur. Le Commodore resta stupéfait.
— Tout cela est à vous? deinanda-l-il.
— Tout cela, ce n'est qu'une faible portion de mes richesses, répondit David, tout enorgueilli de l'effet que son or venait de produire sur le gouverneur.
— Mon cher monsieur, dit M. Parker, je n'ai plus rien
2118 CONTES £T VOIAQJBS.
à dire y je sais plus d'une princesse qui serait heuiei d*épouser un ouvrier comme vous. Que la demarcbe qvi j'ai faite auprès de vous» ajouta-t-ii en riant, ne tous empèche pas , si par hasard il vous prenait fantaisie d V cheter un royaume, de vous souvenir de moi dans le où vous auriez besoin d'un amiral pour commande flotte.
Et il se retira, après avoir invité David i diaer a« présidio.
David , comme on le pense bien , ne balança pas a m rendre à l'invitation. Après le diner, le gouv^neur, eo homme qui connaît les usages, U^issa les deux anaouren seuls pendant quelques instants.
Hiss Anna apprit à David que son père Tatteadaît , et qu'il lui avait envoyé un guide qui était à Sa»-Fraiieisea.
II fut convenu que le lendemain même ils ae nadraient auprès de M. Lawrence.
Lorsque David quitta le présidio , il était si beureai d si enchanté de miss Anna , qu'il avait to«it-4-fait ouUié la scène lugubre de la veille.
Là TOISON D*Oâ. 2&0