‹ Critiques et récits littérairesChapitre 26 sur 32 · L.i RENCONTRE · texte numérisé non relu

L.i RENCONTRE

La position de John Marshall avait subi quelques modifications depuis le jour où les deux Parisiens avaient déserté le placer du San-Joaquin. L'hôtelier s'était bercé de la trompeuse espérance d'exploiter sur une vaste échelle le lavage de la poudre d'or, et, à cet effet, dès les premiers jours où le bruit des merveilles aurifères s'était répandu dans le pays, il avait embauché un assez grand nombre d'ouvriers et d'Indiens qui devaient travailler exclusivement pour lui ; mais peu à peu tout son inonde l'avait abandonné. John, demeuré seul, n'avait trouvé d'autre moyen pour continuer à récolter de l'or, que de vendre à ses anciens journaliers des instruments et des outils dont il avait fait une ample provision.

Jugeant parce premier essai que le commerce d'échange était presqu'aussi productif que l'exploitation des mines, il élargit le cadre de sa spécialité et courut de placer en placer, vendant au poids de l'or de la farine de m;ïs, du boeuf séché, du rhum et de Teau-de-vie. Il avait ainsi réalisé d'assez honnêtes bénéfices sans s'exposer aux rudes fetigues des mineurs.

' Cependant, John Marshall n'était pas content. H poursuivait toujours la pensée de faire une fortune considérable

906 CONTIS BT VOfÀiiBS.

en quelques jours. Les nouvelles qui lui parvenaient d^ droite et de gauche sur le bonheur de certains individus qui, en peu de temps, avaiem amassé des sommes fabuleases,entretenaient dans son esprit le désir de rejouor à cette bourse du placer. Ce jour-là, il était plus tourmenté que de coutume, \\ yopait d'apprendre que trois cavaliers étaient arrivés le matin à San-rFrancisoo, et, chose inouïe, avaiept payé toutes leurs emplettes avec des lingots d'uB volume extraordinaire, tandis que jusque-là les mineon les plus hâureux n'avaient rapporté des placers que de h poudre d'pr et quelques pépites en mince quantité.

Surexcité par les bruits qui circulaient déjà sur les prodigieuses richesses des trois étrangers, Jphn roulait dans sa tôte un nouveau plan pour 1^ reconstitution d*un pJaoer, lorsque les deux amis se présentèreut lestes et pini* pants sur le seuil de son hôtellerie.

L*Améripain, qui ne s'attendait à rien moins qu'à leur visite, les cout^nipla pep4aut quelques secondes comme s*îl cberpliait$i(ixe|pun souvenir; puis il s'écria tout-à-coup:

— Dieu me pardonne, ce sont (nés charpentiers !

— De qui parlez-vous, John, dit File-ton-Nœud on jouant les façons du gentilhomme, vous croyez encore à cette vieille plaisanterie, n^on garçon. Apprenez que nous avons voulu nous amuser de vous un instant : nous oo sommes pas des charpentiers , mais d'honnêtes million* naires qui venons vous demander si vous avez été assec hevreqi^ pour fair^ tern^inei* vntre hangar.

LA tOISOW d'or. iVt

— Ah ! vous êtes millionnaires 1 s*écria Marshall en appuyant sur chacun de ces mots ; à d'autres, mes lurons, vous ne m'y prendrez pas : si ce que vous dites était vrai , vous m'auriez déjà payé les cent quatre-vingt-dixsept piastres que vous me devez.

— N'esi-ce que eela, John« dit File-ton-Ncsud en jetant sur la table une gigantesque bourse qui contenait de

^quatre à cinq cents piastres^ fouillez dans eeci, mon ami« et prenez ce qui vous revient.

La façon dédaigneuse avec laquelle File-ton-Nœud avait laissé tomber la bourse frappa Marshall de stupeur | il compta les cent quatre-vingt-dix-sept piastres et remit le

' reste de l'argent à File-ton-Nœud» qui lui dit avec le plus

- magniCque sang-froid :

— Est-ce que James n'est plus à votre service , John?

— Pardon, votre honneur, répondit machinalement l'hôte foudroyé de la superbe insolence de son interlocuteur, et il appela le garçon du boarding-house.

— Tiens, mon ami, lui dit File-ton-Nœud en lui met- ' ^tnt dans la main une poignée de piastres, voilà pour

boire à la santé du seigneur David et à la mienne. ' James reçut l'argent d'un air hébété.

— Ah çà, dit John de plus en plus étonné; ($*est donc ' ^o\is qui êtes arrivés ce matin à San-Francisco, et qui

avez été acheter toute la cargaison d'un navire mufdhandf *- Cela pourrait bien être, répondit David.

208 CONTES BT VOYAGBS.

— C'est donc vous, conlinua l*hôle qui avez des sacs de lingots?

— En voulez-vous un échantillon, John ? dit Filc-ton- Nœud en lui donnant une de ses pépites.

— De Tor pur ! s'écria Marshall qui contemplait le lingot, le retournait et le faisait miroiter au soleil. De For comme je n'en ai jamais vu, tant il est resplendissant. Mais vous avez donc trouvé un rocher d'or?

— Mieux que cela, répondit froidement David.

— Nous avons découvert, dit File-ton-Nœud, une rivière qui roule des masses de cailloux semblables k celn'h là : on n'a qu'à se baisser et à remplir ses poches ; mais on a beau faire, on ne ramasse pas plus d'un million par jour.

— Que dites-vous là, votre honneur? répondit Jola qui ne savait plus que croire de ce qu'il voyait et de c« qu'il entendait ; vous vous moquez de la crédulité d'un pauvre hôtelier.

— Impossible de ramasser plus d'un million par jour, répondit imperturbablement File-ton-Nœud.

— Ce que vous dit le seigneur File-ton-Nœud esl d« la plus grande exactitude, dit David.

— Pardonnez, dit John qui voulait apitoyer les deax Parisiens, si un pauvre hôtelier qui a perdu toute sa (ottune dans ces derniers temps demande à vos seigneuries coi^ment elles ont fait pour découvrir tous ces trésors.

LA TOISON d'or. 209

— C*est notre secret, dit David, et nous ne le disons pas à tout le inonde.

— Mais à un pauvre hôtelier...

— Nous verrons plus tard, interrompit File-ton- Nœud.

Les regards de John brillèrent comme des escarboudes, puis, feignant tout-à-coup de s'être oublié, il s'écria :

— Mais à quoi pensai-je de laisser ainsi attendre vos seigneuries? la vue de ce lingot m'a tourné la cervelle. Jamesl s'ëcria-t-il, Patrick, Wilberforcel toutes les casseroles sur le feu, toutes les broches en l'air, et le meilleur vin sur la table. Allons , à l'ouvrage, mes drôles, et ne faites pas attendre le déjeuner de leurs excellences.

— A qui en avez-vous, John î demanda David; nous venons vous voir, mais nous ne déjeunons pas ici.

— Leurs seigneuries ne déjeunent pas chez moi, s'écria Marshall en jouant l'étonnement; leurs seigneuries ne dînent pas chezmoi, nesoupentpas chezmoi, ne couchent pas chez moi , mais vous voulez donc que John Uarshall, de la province Maryland, la patrie du tabac

jaune, soit à tout jamais déshonorél

— Écoutez donc, lui dit tranquillement File-ton-Nœud, vous êtes un peu cher.

— Vous nous avez môme pas mal étrillés la doriiière

î»>"»s, ajouta David.

no C0IIÎB8 Bt YOtAGBS.

— Cent qualre-vingt-dix-sept piastres ! continua Ffle ton-Nœud.

— £t nous n'avions pas eneore découvert la rivière aux lingots , dit David en éclatant de rire à Faspeci de la figure rembrunie de John Marshall.

— Allons, c'est fini, dit l'hôte ; Je vois bien que jesnb perdu dans votre esprit... C'est ce maudit hangar qui ea est cause.

— Oui, dit File-ton-Nœud , j'avoue que le hangar vous a fait du tort; mais à tout péché miséricorde. Comme nous nous souvenons de votre d)ner, nous » vous gardons pas rancune de votre nota. Aussi , qoaad nous retournerons à la rivière aux cailloux d'or, novs penserons à vous.

— Vous m'emmènerez ? s'écria l'hôte.

— Nous vous emmènerons.

— Bien vrai t

— Ah çà^ John, est-ce que voas nous prenes pour des hôteliers de San-Franciseo« que vous eroyei à un piège?

— Non , excellence, non , répondit Marshall ; mais la joie... le plaisir.... le bonheur de vous voir... Enfin , croyez que je vous en aurai une reconnaistsanoe éternelle.

— A bientôt ! ajouta File - ton - ffosnd , nous viendrons vous avertir de vous tenir prôt la veille de notre départ.

Et iJs sortirent de l'hôtellerie.

— Hé I votre honneur ! cria John, qui courut après FUe-ton-Nœud ; et votre pépite que vous oublies...

— Gardez-la , John , répondit celui-ci ; cela paiera les intérêts des cent quatre-vingt-dix-sept piastres.

L*hôte se confondait en remercîments , en salutations, et se disposait à prendre congé de s^s deux visiteurs , lorsque David, qui suivait depuis quelques instants du regard tinô litière dans laquelle il avait à peine entrevu une jeune femme cachée derrière des rideaUx verts , lui demanda quelle était la belle Californienne qui se promenait de si bonne heure.

— Ce n'est point une dame de Calii'ornie, votre honneur, répondit Marshall , c'est la perle des deux Amériques, miss Anna Lawrence , la nièce du gouverneur, le Commodore Parker.*

— Miss Anna Lawrence I s'était écrié David qui était devenu pale d'émotion.

— Vous la connaissez, votre honneur? dit John Marshall.

— Ne vous trompez-vous pas? reprit David ; vous avez Uen dit miss Anqa Lawrence f

— Miss Anna Lawrence, la fille de M. Lawrence, négociant à Mexico.

— Et depuis quand est-elle ici?

^ Deptiis quinze jours, vati^e honneur.

S42 CONTSS ET VOYÂGSS.

— Miss Aana ! miss Anna ! rëpéta David en joignait les mains.

— Contiens - toi , lui dit eu français File-lon-Nœud. David 9 rappelé à la raison , salua Tbôle et partit

brusquement, suivi de File-ton-Nœud , qui, pour ne pas troubler Tivresse de son ami , ne lui adressa pas une parole.

£n effet, le cœur de David débordait. Il ne pouvait comprendre comment miss Anna se trouvait à San- Francisco, mais il remerciait le ciel du fond de sofl ame de lui avoir fait rencontrer la femoie qui vi\ail dans sa pensée, souvenir éternel, la jeune fille qui sb^ pencbait chaque nuit dans ses rêves , Fange adoré da cottage Hamilton.

Lorsqu'ils entrèrent dans leur maison, Polyphcme, qui avait préparé le déjeuner , et disposé la laH« sur laquelle fumait un magnifique rosbeef flanqué ie pommes de terre, attendait avec impatience ses deui amis.

— Arrivez donc ! leur cria-t-il ; voyez quel beau coup d'œil I

Polyphème portait encore son costume de la mine.

— Est-ce que tu vas garder éternellement tes vieilles loques? lui demanda David.

— Faut-il pas que je me mette en mirliflor pour t« faire la patéc? répondit celui-ci.

— U ne s'agit pas non plus de fairo la cuisine; ^^

LÀ TOISON D*Oft. 213

nme comme toi n*est pas un marmiton , reprit David ; Il ne nous empêche d'avoir des cuisiniers.

— Des cuisiniers 1 s*écria Polyphënie, étonné du ton c prenait David, pourquoi pas des valets de chambre bas de soie?

— Eh bien I après répondit celui-ci, quand nous

rions des domestiques en livrée , est-ce que nous ne innies pas riches? est-ce que nous devons thésauriser

liarder comme des bourgeois? Nous sommes mis une façon dégoûtante, continua -t- il en jetant un up d'œil dédaigneux sur ses nouveaux vêlements, i'i\ trouvait superbes une heure auparavant. Des mlalons de coutil , des vestes de nankin , qu'este que c*est que ça? Je veux que nous portions les habits s plus riches , nom de nom ! je veux des domestiques Il cuîotte rouge, avec un galon d'or à leurs chapeaux et es bottes à retroussis jaunes; je veux des chevaux c sang, des mules de prix, des palanquins dorés... ont le tremblement... Et il se mit à sauter autour de la Aiamhre.

— Ça va, dit File-lon-Nœud, qui fut immédiatement i Tunisson de Fenthousiasme de son ami. Nous aurons les chasseurs grands comme des cathédrales, et des ^ooms de deux pieds de haut; s'ils ont plus de deux pieds et plus de six ans, à la réformel Nous aurons des "ègres, des esclaves; combien ça coiilc-t-il, un esclave? j'en veux un, et je rappellerai Ânaxagoras ; il parait qu'ils

m COITTES BT VOfAOIS.

ont tous des noms dans ce genre4à : Ana&agoras, appip» tez les bottes à ce maître ! Ça sera un peu bon genre.

£t en disant ces mots, il exécutait des entrechats q« surpassaient de beaucoup les gambades de David.

Polyphèmejes regardait, les bras croiâés, et il se demandait si les deux Parisiens n'étaient pas Ae\nm fous.

— Sur quelle herbe ont marché ces gaillards-li? iM tout haut.

— Sur rherbe d*une belle dame, reprit Pîle-ton-NœaJ David a retrouvé son archiduchesse ; et voilà I

— Il fallait donc le dire tout de suite, s'écria Poff phème, qui^ se laissant aller à la joie générale, risqu une pirouette qui fit gémir le plancher.

— Ainsi, c'est convenu, reprit David ; à partir d*i»jourd'hui, grand train, guides à quatre chevaux. Sic montons une maison, nous recevons, nous allons d^ff^V mondCj c'est indispensable. Nous serons ouvriers à h mine, et gentlemen à San-Francisco.

— S'il le faut absolument, et pourvu que cette m^^f^ rade-là ne dure pas longtemps... répondit Polyphèmc.

— Rapporte-t'en à moi; et maintenant, à table I^^" vons-nous pour la dernière fois ; demain, nous aurons (te laquais qui nous verseront à boire.

— Vive la viel s'écria File-ton-Noeud, en attaquant l« rosbeef.

LA TOfSOlV P'OK. H^

AU PRÉ5IDIQ.

David, stimulé par la vue de mm Anna Lawrence , et )e voulant pas se présenter à elle sous Taspect de Tansien ouvrier charpentier, mais sous les del^ors d'un komme qui avait fait fortune et qui par coii^séquept pou-" vait, sans témérité, aspirer à sa main, s'occupa immédiatament de monter sur un grand pied là maison de Saa* Francisco. Il se procura des domestiques, acheta des litières magnifiques, et commanda au confectionneur Peterson des habillements complets pour lui et pour ses amis; puis il se montra hardiment à toutes les promenades, dans Tespérance de rencontrer miss Anna.

Au bout de quelques jours, il ne fut question dans toute la ville que du luxe des trois amis ; on débitait sur leur <^ûnipte mille histoires extraordinaires. John Marshall, qui ^ boTi^ait de Tespoir de suivre les heureux aventuriers k la rivière aux cailloux d'or, racontait à qui voulait l'enleadre qu'ils avaient des tonnes de lingots et qu'ils étaient assez riches pour acheter à beau)^ deniers comptants la liaute et la basse Californie. Les trois amis étaient devenue 1^ lions de San-Francisco ; les femmes qui, dans tous les pays, aiment le merveilleux , ne parlaient plus que des trois eavaliers fr^pc^iis et décochaient à )eur fidresse leurs

216 CONTES BT VOYAGES.

plus aimables sourires, leurs œillades les plus assassiar, des hommes qu'ils ne connaissaient pas, les saluaient)»qu'à terre quand ils passaient au Prado, emportés surb mules fringantes et superbement caparaçonnées ; mÀ au milieu de ce bruit , de ce luxe et de cet éclat, Divii était triste, car, depuis le jour de son arrivée, il n ank plus une seule fois rencontré, dans toutes ses courses d ses promenades, la seule femme pour laquelle il faisùi toutes ces folies, miss Anna Lawrence.

Un matin, ils étaient réunis tous trois en conseil et y creusaient la tôte pour trouver un moyen ingénieai in parvenir jusqu'à miss Anna, lorsqu'un domestique ^itf annoncer à File-ton-Nœud que quelqu'un demandaiiî lui parler.

Il passa au parloir , et là il apprit que le gouvmnr priait le docteur français de se rendre au présidioiepfB^ tôt possible.

Depuis que ses malades du placer lui avaient fait une si grande réputation de savoir et d'habileté, grice au spécifique souverain de la tante Cadiche, File-ton-Sœwl avait pris au sérieux son rôle d'Ësculape , il ne doutait plus qu'il ne fût un médecin très-distingué, ou plutôt n sa qualité de sceptique gamin, il professait un dédain si profond pour l'art de la médecine qu'il se croyait aussi capable que le premier licencié venu. Comme depuis Mo- Ii6re, l'art médical a fait d'incontestables progrès et qu^ lus professeurs de la Faculté ne sont plus obligés d'Aer-

LA TOISON d'or. 247

uer du latin à chacune de leurs phrases» Pile-ton-Nœud, evenu docteur par circonstance, se disait avec raison ue, dans un cas grave, il s*en tirerait toujours par un ilence éloquent ; il répondit donc qu'il était aux ordres le son excellence, et que dans un quart-d'heure il se- "ait chez le commodore. Puis, sans rien dire à ses deux iBÛs, il fit préparer la plus riche litière, s'habilla en noir les pieds à la tête pour se donner une apparence plus doctorale, et escorté de deux laquais flamboyants, il se fit conduire au présidio.

Le présidio est un vaste bâtiment en ruines : sous la domination mexicaine, il servait de palais au gouverneur ; il est situé en face du fort qui, avant l'époque de h conquête de l'armée américaine, se composait d'une simple batterie en fer à cheval, percée de seize embrasures construites en briques et années de trois pièces de fer hors de service, ainsi que de deux couleuvrines de seize montées sur des affûts à moitié pourris. L'abandon de ce fort était tel, que les gens des chaloupes mouillées sur la plage auraient pu emporter, à l'insu des habitants, les canons, qu*on pouvait faire rouler en bas de la falaise très-facile à gravir. Pour donner une idée exacte de Yévat d'abandon dans lequel le gouvernement mexicain laissait ses possessions, nous ne citerons que le trait suivant :

En 4845, nous ne savons plus quel commodore américain, passant en vue de San-Franeisco, eut la fantaisie

su 8 C0NTB9 ST V0TAQ1$S.

d^ saluer le fort d*un coup 4e panon ; cependant, avw d'aocompUr oet actq de haute courtoisie maritime, il it demander au goqverneur si le fort lui rendrait ^n salin. J^e gouverneur (itait trës-enibarrassë, et envoyait i Iû«$ les diables le trop poli officier américain, car il n'osM )ul avouer qu'il n'y avait pas une pincée de poudre dtK le fort ni à San-Francisco. Pourtant, il fut bien tùrcé^ ei faee de la demande du commedore, d'exposer l'état de b ^ituatip^. Le commodore s'empressa d'envoyer ay gwverneur une livre de poudre, et, certain désormais qu*M lui rendrait son salut, H tira son coup de eanpn ; maî> il attendit vainement une demi-heure, une heure roéBia, le fort de San-Frapcisco continuait à rest^ muet caouv

un poisson.

Piqué au vif de ce manque de procédés, le comraodorv fit mettre une nouvelle embarcation à la mer, avec outre d'ordonner qu'on lui rendît son salut sur-le-ebamp. Alors , il apprit que, sur les cinq soldats mexicains, 4;omposant toute la garnison du fort, pas un seul ne savait comment s'y prendre pour charger un capon. 1/ Commodore, après ^voir ri avec son équipage, se \it contraint, pour qu'il ne fût pas dit que le pavillon américaio avait reçu une insulte, d'envoyer au fort de San-Francisco deux canonniers de son bord, lesquels parvinrent enfin à mettre une pièce en état, et rendirent le salul. L'honneur était sauf; mais depuis cette époque jusqu'ao jour de la conquête, jamais il ne prit fantaisie i un oflt-

LA Toisoif d'or. S49

cîer américain de faire saluer son pavillon par le fort de San-Praneisco.

Tout avait pris une autre face avec les nouveaux possesseurs, les affûts jetés à la mer avaient été remplacés par une batterie véritablement digne de ce nom ; le présîdio qui servait aussi d'habitation au gouverneur américain avait été restauré, et, bien que la fièvre de Tor causât quelques désertions parmi les soldats de l'armée d'occupation , la garnison de San-Francisco présentait un aspect formidable, si op la comparait surtout à la garnison dérisoire qu'y entretenait jadis la séfénissime république mexicaine.

Fije-ton-Nœudr qui avait vu dans l'invitation du gouverpeur un moyen providentiel de rendre service à son ami David, se présenta au présidio avec cette fiëre assurance qui avait fait la moitié de son succès au placer.

Lorsque le jeune docteur fit son entrée dans la cour d'honneur, le coramodore gouverneur était au balcon avec son fils, M. Edward Parker, que nous connaissons déjà.

— A qui est ce splendide palanquin, mon père? demanda M. Edward ; je n'en ai pas encore vu d'aussi brillant depuis que je suis à San-Francisco.

Pendant qu'il était occupé à examiner la magnifique livrée du nouvel arrivant, un domestique annonça le docteur français, et File-ton-Nœud parut à la porte de la salle.

220 CONTBS ST VOYAGES.

M. Edward enchâssa son lorgnon dans Vorbite de sa œil gauche pour contempler le triomphant docteur qû avait un train de duc et pair des trois royaumes» pendani que le commodore faisait quelques pas aunleyant h jeune homme.

— C'est vous, monsieur, lui dit le gouverneur avet étonnement, qui êtes ce célèbre médecin dont oo n'i tant vanté les talents T vous êtes bien jeune.

— Quel âge me donne donc votre excellence? dit File-ton-Nœud avec le plus imperturbable sang-froid.

— Vous paraissez avoir vingt ans tout au plus, répondit M. Edward, et ce que je vous dis là, monsieur le docteur, ne doit pas vous désobliger, car je suis pourMf jeunes médecins ; mais seulement je me demande à quel âge vous avez pu être reçu in docto corpore.

— Je vous étonnerai bien, repartit gravement File-u»- Nœud; quand je vous aurai dit que j*ai trenie-deux ti»

^és.

— Trente-deux ans ? cela n'est pas possible I s'écrii M. Edward.

— Rien n*est plus vrai pourtant. Si je parais si }^^^ cela tient à la vie calme et réglée que j'ai toujours mené*, et puis aussi à un certain élixir de ma composition ^ répand sur la physionomie une fraîcheur juvénile- R^ gardez-moi bien, et sous cet aspect rose et en appaï*^^ enfantin, vous trouverez les traces de quelques rides pf^

LA TOISON d'oE. 221

qui ne se manifestent que dans la maturité de âge.

Si cela est ainsi, s*écria M. Edward, vous avez là,

locteur, un admirable élixir dont vous devriez bien me rendre la recette.

Vendre I répondit dédaigneusement File-ton-Nœud,

ce n*est pas l'appât du gain qui peut me séduire. Je m*empresserai de vous l'offrir, pour peu que vous y teniez. Mais, ajouta-t-il, avec une certaine impertinence c|ui allait à son rôle de médecin, pourriez- vous me dire la raison pour laquelle vous m*avez envoyé chercher?

— Voici de quoi il s*agit, monsieur le docteur, répondit le Commodore: ma nièce est en proie, depuis quelque temps, à une maladie de langueur , à laquelle la science ne comprend rien. Le docteur Templeton y a complètement perdu son latin.

— Je suis toujours sûr de n*y pas perdre le mien, pensa à part soi File-ton-Nœud.

— Son état, continua le commodore, sans nous inspirer des inquiétudes sérieuses, nous chagrine beaucoup ; je voudrais bien la voir guérie avant son mariage; mon fils est à la veille de Tépouser. . . et. . .

— Ah I interrompit File-ton-Nœud, qui ne put retenir cette exclamation.

— Oui, monsieur, dit M. Edward, et je vous serais personnellement reconnaissant si vous pouviez chasser

:222 CONTES BT V0¥A6BS.

tous les diables bleus qui troublent le cerveau de m cousine.

— Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour répondff à votre confiance » répondit File-ton-Nœud en s'incfi* nant.

— Veuillez donc me suivTCi dit le commodore» Et il introduisit le jeune docteur dans Tappartement de miss Anna, qui était négligemment étendue sur une ottomane

Après la présentation obligée, le commodore se retin.

File-ton-Nœud, à qui David avait raconté son his^ toire, et qui savait par conséquent Téloignement de miss Anna pour son cousin, crut comprendre au premier aàpect la cause de la maladie de la jeune miss.

— Mademoiselle, dit-il, après lui avoir tâté le pouls pour obéir au précepte élémentaire de son art, rhonor»ble M. Templeton vous a assuré que vous étiez irës-m*lade, n'est-il pas vrai?

— Oui, monsieur.

— Et à ce sujet, il vous a accablée d'ordonnances...

— Que je n'ai pas suivies , interrompit eh riant la jeune flUei et je dois vous déclarer, monsieur le docteur, que je suis bien décidée à n'en suivre aucune.

— C'est ce que nous verrons, répondit File-ton-Nœud sur le même ton.

^— Je vous préviens tout d'abord que je ne croisai aux médecins ni à la médecine.

— C'est comme moi, continua File-ton-Ncaud.

U TOlSOA D*OR. 223

— Comment, monsieur, vous médecin, vous né croyez pas à votre dtt?

— Permettez, répondit le novice docteur, qui 8*erapressa de réparer Timprudenee de son aveu, je ne crois pai» à une certaine médecine ^ et pour vous prouver que la mienne est supérieure à celle de M. Templeton, Je vous dirai tout de suite, fei vous le voulez^ le nom de vo-

ire maladie.

— Quel est-il t

— L'ennui.

La jeune fille ne répondit pas.

— Ai-je deviné T

— Cela pourrait bien être, docteur ; mais vous n'âtea guère plus avancé que M. Templeton, car il ne sufiit pas de savoir le nom de la maladie, il faut guérir la malade.

— Attendez, reprit File-ton-Nœud, si vous ne croyez pas à ma science comme médecin, vous croirez peut-être à mon habileté comme sorcier. Je vous vois pour la première fois, et cependant, si vous voulez tne permettre de vous parler franchement, je vous dirai peul-ôire de certaines choses qui vous surprendront fort.

— Que me direz-vous donc ?

— Puis-je parler sans crainte?

— Pariez, répondit la jeune miss, qui trouvait son nouveau docteur bien plus amusatit que le respectable M. Templeton.

— Commençons par le commencement, dit File-ton-

iU C0NTB8 BT V0TAGB8.

Nœud , qui s*était assis à quelques pas devant Anna. Votre maladie tient à plusieurs causes : d'abori nous allons nous marier.

— Je vous préviens que ce que vous me dites là n'est pas extraordinaire, docteur ; mon oncle vous a fait paît de ses projets, et...

— C'est vrai , interrompit File-ton-Nœud , mais ce qu il ne m*a pas dit, c'est que miss Anna Lawrence aimerait presque autant ne pas se marier que d'épouser sob cousin M. Edward.

La jeune fille demeura interdite, puis elle dit gaiement:

— Oh I mon Dieu, j'ai répété tant de fois cela à mon cousin, qu'il peut bien vous l'avoir confié dans un moment de dépit expansif.

— C'est une de ces confidences qu'on ne fait jamais, miss; mais je n'ai pas fini, ajouta-t-il.

— J'écoute, dit la jeune fille.

— Eh bien! continua File-lon-Nœud, n'y auraît-il pas aussi dans un petit coin de notre cerveau quelque souvenir?...

— Vous êtes en défaut, je ne connais ici personne qae mon cousin...

— Ici ; mais avant devenir à San-Francisco T

— J'étais à Mexico.

— Et vous n'avez jamais été ailleurs? Voyons... cber- -chons bien... A New-York, par exemple?

LA TOIBON D*OR. 2Î5

Hiss Anna leva sur File-ton-Nœud un regard étonné, )uis elle ajouta aussitôt en baissant les yeux :

— Que voulez-vous dire, monsieur le docteur?

— Puisque ma conversation vous contrarie, je me tairai, répondit File-ton-Nœud.

Il se fit quelques instants de silence ; mais la jeune fille se radoucissant tout-à-coup, lui dit :

— Je ne puis vous empêcher de parler, docteur.

— Ce que j'en fais, miss, c'est dans l'intérêt de votre guérison ; je cherche, j'interroge, je suppose. Je me demande si, à New-York ou ailleurs, vous n'auriez pas rencontré un brave jeune homme, dont Tamour vrai, le dévouement profond... sans bornes... Mais encore une fois, miss, tout cela, je vous le répète, n'est qu'une supposition.

Le sein de la jeune fille , fréquemment soulevé et abaissé, trahissait une vive émotion.

— Admettons, pour un instant, que tout cela soit vrai, dit miss Anna, qui se mit à jouer avec son éventail pour S3 donner une contenance.

— Oh! si cela était vrai, répondit File-ton-Nœud, nous aurions trouvé le principe de la maladie, et alors il y aurait tout espoir de guérison.

— J'admets toujours votre admirable supposition ,

docteur, mais si le jeune homme se trouvait placé dans

une situation telle qu'il ne piit jamais aspirer à la main

de celle qu'il aime.

9S6 CONTBS HT VOTAQIS.

— Ce serait profondément triste, répondit File-ton- Nœud ; mais je veux croire qu'à force de résolution, éà courage et peut-être de bonheur il aura surmonté tous le> obstacles. Qui sait, miss , il est peut-être millionnaire à l'heure où je vous parle.

— Docteuri dit la jeune fille en se levant tout^ànsoup, vous en savez plus que vous n'en voulez dire.

— Je n*ai pas besoin d*étre sorcier, continuA tranquillement File-ton-Nœud, pour ajouter qu'il n'a voulu être riche que pour vous et qu'il ne vit que pour miss Anni.

£t il sortit précipitamment, laissant la jeune fille piofh gée dans la stupéfaction et dans le ravissement.

— Eh bien? docteur, demanda le Commodore lorsque File-ton-Nœud rentra dans le salon «

— ^Miss Anna Lawrence est guérie, excellence; cen'Aitt rien du tout... je lui al fait prendre une petite pacae d'une certaine poudre^ et le mal a disparu.

En effet, au moment où File-ton-Nœud se fetirût, miss Anna, qui se soutenait à peine une heure aupar^ vant, accourut, l'air resplendissant, et se jeta dans les bns

do son oncle.

^ Décidément, ce jeune médecin est prodigieux, pensa

le Commodore.

U TOlSOff D^Oft. iSl

LA SOIRKË.

Il «st nécessaire d'expliquer âu lecteur comment mise Anna Lawrence se trouvait à San-Francisco.

Le përe demies Anna, riche négociant élâbii à Mexico, entretenait un immense commerce dans toutes les princi-^ pales villes des États dé l^Union. La multiplicité et Yé^ tendue de tes affaires le contraignaient à mcnci') bien malgré lui» une vie nomade. II était plus souvent à New- Yorlt, à Philadelphie et à Baltimore qu'au Mexique, el il soupirait après l'instant où il pourrait passer une vieil* lesse tranquiUe auprès de sa fille, qui n'avait plus sa mèTd depuis quelques années, et qu'il confiait pendant ses fréquentée absences à la garde d'une vieille gouvernante. A son dernier voyage dans le nord, M. Lawrence avait cofl'* duit sa fille à New-Tork, chez son beau-frère M. E$.^ milton, puis il avait pris le cours de ses excursions com-« mefciales à travers l'Amérique. Après un séjour de troia mois au cottage Hamilton, miss Anna était repartie pour Mexico, oii elle devait retrouver M, Lawrence.

Mais elle ne trouva qu'une lettre de son père qui lui disait de se rendre à San-Francisco, che2 son oncle le Commodore Parker, et d'attendre là son retour. M. Lnw-

SS8 CONTBS BT V0TA6K.

rence terminait sa lettre en engageant sa fiUe à accepter l'alliance que lui proposait son eousin M. Edward.

La jeune fille, qui était depuis longtemps habituée aux fréquentes disparitions de son père, ne fut point élonnée de ne pas le rencontrer à Mexico, mais la tristesse qm s'exhalait de la lettre de M. Lawrence, jointe à la recommandation qui lui était faite d'épouser M. Edward, loi donna à songer ; elle interrogea , elle surprit certains mots échappés aux gens qui l'entouraient, et elle acquit la certitude qu'un grand désastre avait frappé son père. En effet, H. Lawrence était ruiné.

La jeune fille était arrivée triste et malade à San-Fraacisco : ce qui la chagrinait , ce n'était pas la perte de sà fortune , mais la douleur que devait éprouver son père, dont l'inflexible probité avait sans doute été obligée de plier sous le poids de ses nombreux engagements ; c'énk aussi ce mariage qu'elle avait presque repoussé quand de était riche , et qu'elle allait contracter dans des circonstances telles que son prétendu aurait peut-être le droit de supposer qu'elle n'obéissait qu'à une pensée d'intérfit personnel, et cependant, jamais M. Edward ne s'était montré plus empressé auprès de sa cousine , jamais il n'avait manifesté une plus vive impatience de devenir son époux.

Faut-il le dire aussi ? Son cousin lui avait tant de fois rappelé en termes amers l'aventure du cottage Hamilton, nous voulons parler de la promesse $ani< conséquence

U TOMON D*OR. 229

bile par miss Anna à l'ouvrier charpentier, que la jeune fille s'était peu à peu habituée à évoquer le souvenir de cet instant où David, le cœur oppressé, laissait éclater dans la tristesse de son regard, dans le tremblement de sa voix, Taveu d'un amour franc et naïf. M. Edward , au lieu de laisser prudemment cet incident dans l'ombre , avait mis tant d'opiniâtreté , pour piquer sa cousine , à faire ressortir tout ce qu'il y avait de grotesque dans la prétention de l'ouvrier, que celle-ci, par esprit de contradiction d'abord, s'était crue obligée de prendre la défense de David ; puis , à force de chercher des arguments en faveur de sa cause , elle avait fini par songer que Thomme qui avait eu le courage , dans la position inférieure où il se trouvait, de vaincre sa timidité au point de lui faire une pareille demande , devait avoir quelque vaste projet dans la tête, et qu'il aurait la volonté de l'accomplir. Quelquefois il lui semblait que cet homme , qu'elle avait laissé à New-York pauvre, isolé, allait tout- ^oup surgir riche et puissant ; elle sentait qu'elle était le but, la conquête que poursuivait à toute heure, à tout instant un lutteur en quelque sorte inconnu. Elle se comparait à ces princesses des contes féeriques , pour lesquelles les chevaliers allaient courir les aventures; et cette idée, pénétrant chaque jour plus avant dans son âme, lui apparaissait comme un poétique souvenir, sinon comme une espérance, à travers les tristesses et les ennuis du présent.

iid COflYBS BT VOYAdKS.

C'était dans Une de ces contemplations Sileneieuses qui constituaient en partie la maladie à laquelle le vénérabk M. Templetoti ne comprenait rien, que File-ton-NoHid! s'était présenté à la jeune miss , sous l'apparence d*iifl ^ës-habile docteur.

File^U'-'Ncéud était revenu magistralement porte dans son palan(|uin, et distribuant sur sa route des saints è droite et à gauche, ainsi qu'il convenait h un si célèbre p(irsontiagc. Aussitôt quil fut arrivé dans la cour de la Inaison , 11 s'élança de sa llticre , et fut en trois bonds dans la chambre de David , qui marchait à grands pas, Polyphème ayant été se promener avec Calicot.

— Victoire sur toute la ligné 1 s'écria Rle-ton-Nœud, sans prendre le temps de respirer.

— Ou*y a-t-îl? demanda David.

— Je l'ai vue, je lui ai parlé; elle est plus belle que kâ anges du paradis.

— Ëxplique-toi donc^ dit David qui ne comprenait rien aux exclamations de son ami.

— Je te dis que j*ai vu miss Anna Lawrence. ^- Tu as vu miss Annat

— Elle-même. J'arrive du présidîo où le docteur File* ton-Nœud a été reçu comme un sauveur.

^-Comment! tu as osé continuer chez le gouverneur cette plaisanterie ridicule T

— Il appelle cela une plaisanterie, dit froidement Fileton-Nœud; mais, malheureux I apprends donc que satts

Là TOlSOIt ]>*ot. !k31

moi tu serais resté une année entière à San-Prancisco sans trouver le moyen de parler à miss Anna. C*est grâce au docteur Pile-lon-Nœud que miss Anna n'épousefa pas son cousin M. Edward, un grand see d'Américain qU*il suflSrait de tremper dans du soufre pour en faire une allumette magnifique. Qui est-ce qui a tâté le pouls à miss Annaf c'est le docteur Plie-ton -^Nœud. Qui m-rte qui lui a rappelé un certain souvenir qui Ta fait rougir et rêver? c'est le docteur Plle^ton-ffœud. Qui est-ce qui s'est aperçu que miss Anna aimait 6e gredin de David T c'est encore cet imbécile de File-ton-Nœud.

— Est-ce possible! s'écria David.

— N'en parlons plus , répondit File-ton-Nœud , j'ai eu tort.

— Parle done, dis-moi ce qui s'est passé.

— Non, à partir de ce jour, je jette le froc médical aux orties... Je suis File-ton-Nœud puremetit et simplement, et pas du tout docteur.

— Tu as donc résolu de me faire mourir d'impatience? *-- Ah ! File-ton-Nœud est une oie , un bêlitre , un

crétin. Eh bien I cherchex-en un autre, de messager boiteux.

— Voyons, mon cher âmî , mon petit File-ton-Nœud, monsieur le docteur, dit David.

— Me voilà légitimé ! s'écria File-ton-Nœud ; ce dernier mot me désarme : je consens à te dire la chose ; ouvre l'oreille.

232 CONTES BT V0YAGB8.

Et il lui raconta mot pour mot ce qui s*étail passé an présitlio.

David Ta recommencer deux ou trois fois son récil à File-ton-Nœud, qui, fort ignorant des choses du cœur, trouvait que Tamoureux est un être absurde et profondément inintelligent.

— Tout cela, lui dit David, ne résout pas la difficulté de Tentrevue. Comment verrai-je miss Anna?

— Tu la verras ce soir. Au moment où je quittais le gouverneur , il m'a invité à sa soirée et m'a prié de loi présenter mes deux amis.

— Bien vrait s'écria David.

— Tout ce qu'il y a de plus vrai. Ainsi , sois aimable et insinuant; souffle la belle sous les yeux de M. Edward, il y va de l'honneur de la charpente.

— Je la verrai donc ce soir I murmurait David. Puis il ajouta tristement :

— M^is à quoi sert de la revoir, puisqu'elle va se marier T.. .

— Avec toi, si tu sais t'y prendre , interrompit Fileton-Nœud. Que te manque-t-il maintenant? n'es-tu pas riche ? y a-t-il un banquier de la Chaussée-d'Antin qui ait ta fortune ? Tu peux prétendre à la main d'une archiduchesse, et miss Anna, après tout, n'est que la fille d'un ouvrier. Ainsi, de l'audace, mon petit, les femmes aiment ça ; tu la vois, tu pousses ta pointe, elle t'écouteen faisant des petites mines, tu l'épouses et tu lui flanques des millions

lA TOISON B*OR. 233

dans8on tablier, ça la flatte; après quoi, nous la conduisons à Paris dans un carrosse à quatre chevaux, domestiques par devant, domestiques par derrière, et vingt francs aux postillons pour faire claquer leur fouet; une entrée triomphale et qui fera du bruit. En ce moment, Polyphème rentra.

— Vite à la besogne I lui cria File-ton-Nœud , lessive générale des pieds à la tète, nous allons ce soir chez le Commodore, une mise décente est de rigueur.

— Un sacrifice à la patrie, mon vieux , lui dit David ; il s'agit d'endosser un habit noir.

— Des bottes vernies et un lorgnon , ajouta File-ton- Nœud.

— Je fais tout ce que je peux pour m'habituer ù votre nouvelle manière de vivre , dit Polyphème, mais ça ne prend pas ; tous ces escogriffes de valets , tous vos palanquins, tout votre luxe me gêne ; si ça continuait longtemps comme ça, je regretterais presque de n'être plus sauvage. Allez sans moi chez le gouverneur , je resterai ici avec Calicot, à fumer ma pipe.

— Hais tu es annoncé, lui dit File-ton-Nœud.

— Tu diras que je suis malade.

David et File - ton - Nœud insistèrent encore auprès de leur ami, celui - ci résista à toutes les supplications.

— Je n'ai pas de propension aux belles manières , comme vous , leur disait-il, je vous compromettrais. Que David réussisse, c'est tout ce que je demande.

23i contBS tt voUGËs.

Le soir , les deux Parisiens se firent transporter an présidio.

Il y avait foule che^t le gouverneur, ee qui leur permit de pénétrer dans le salon sans être remarqués. Pile-ton- Nœud conduisit son ami vers M. Parket', et le lui présenta.

•^ Et la jeune malade f demanda 9Ue-ton-M(filld après lès compliments d'usage.

— Elle vd déjà beaucoup mieux, docteur, répondit k commôdofe. C'est Une curé merveilleuse. Mais elle est ici ; tenez, elle parle en ce moment avec une de ses amies.

Miss Anna était assise sur une causeuse dans un eoîn du salon.

M. Edward jouait au wisth dans une pièce voisine.

File-ton-Nœud profita d'un moment où la jeune flflê était seule pour s'approcher d'elle.

— 9outtrez-vous encore f lui dit-tl en lui prenant h main, selon la mode américaine.

— Ah ! c'est vous, docteur, répondit la jeune fille en levant sur lui ses beaux yeux noirs. Je vous attendais. . .

— Vôusm'àttendtcsit...

— Sans doute ; té que voud m'avez dit ce matin est si extraordinaire , que j*ai bien le droit de vous demander une explication.

LA roisoN D'ot. S35

— • Seriez -vous fâchée du résultat de la consullatlofl?

— Je n*ai point à m'expliquer à ce sujet; j'avoue seulement que ]*en suis étonilée.

— Je vous étonnerais bien davantage , s! vous vouliez me permettre de reprendre là conversation au point où nous l'avons laissée ce inatinT

— Où en étions-nous donc, docteur? dit la jeune fllle en souriant.

— Au moment où le jeune homme, qui a eU Taudace, bien pardonnable^ d'aimer une jeune fille, revient après avoir aecotopH la première partie de son projet, c'est-àdire après avoir fait une immense fortune.

-*• Mais U n'est pas encore revenu, comme vous le prétendez, dit miss Anna d'un air mutin.

— Regardez dans (Jette glace, lui dit File -ton-* Nœud.

La jeune Allé tourna machinalement la tête vers une glace de Côté qui reflétait IMmage de David placé à quelques pas derrière elle , et elle poussa un cri étouffé.

— A toi de faire le reste, dit ttle-ton-NcéUd, qui s'était levé et était allé auprès de David.

Miss Anna avait reporté ses regards de l'image de David sur David lui-même ; elle demeura un instant comme fi*appée de stupeur h l'aspect de la métamorphose qui s'était opérée dans toute la perdotine de l*aficien ouvrier.

David, en effet, portait son nouveau costume avec taai d'aisance, il avait une tenue tellement irréprochable, que le plus sévère dandy n'eût pu trouver rien à reprendre dans cette mise, à la fois simple et élégante.

— Mademoiselle, dit David en s*approchantdela jeune fille, un an ne s'est pas écoulé depuis la promesse que vous m'avez faite , et pourtant on m'a dit que vous alliez vous marier.

Miss Anna rougit et pâlit tour à tour; puis, se remettant peu à peu :

— Tant que la cérémonie n'est pas faite, dit-elle avee enjouement, je suis toujours dans les limites de ma promesse.

— C'est que lorsque je vous ai fait cette demande, continua David, encouragé par la réponse de miss AniMi« j'avais un but ; j'avais entendu dire que, dans votre fiy% la fortune con\])lait toutes les distances, et je m*éiÀ promis de faire fortune dans l'espace d'un an , ou de mourir à la peine; aujourd'hui, miss, le ciel a exaueé une partie de mes vœux : je suis riche, très-riche !

— Et vous voilà heureux, sans doute?

— Non, miss, cette fortune n'a été dans ma pensée qu'un moyen ; avant d'avoir mis le pied au cottage Hamilton, je n'avais jamais songé à la richesse.

Miss Anna baissa les yeux.

— Eh bien I monsieur, ajouta-t-elle , pendant que le sort vous favorisait, il frappait ma famille d'un rude coup;

trois faillites successives faisaient perdre à mon père le fruit de trente années de travail.

— Votre père est ruiné, miss? s'écria David ; où estil? En dix jours , je peux le faire aussi riche , plus riche qu'il n'était avant la perte de sa fortune. Ah I c'est le ciel qui m'a envoyé vers vous.

Il y avait dans l'expression de David tant d'amour en prononçant ces derniers mots , que la jeune fille en fut profondément touchée.

— J'ignore où est mon père, répondit miss Anna ; ce que je sais bien , c'est qu'il est occupé à tâcher de rétablir sa fortune pour satisfaire aux engagements qu'il a contractés, et pour lesquels il a obtenu un délai.

— Miss Anna, dit David , promette^moi que dans le eas où votre père ne serait pas assez heureux pour réussir, vous me préviendrez à temps.

— Mais, monsieur, répondit la jeune fille, vous prendriez peut-être un engagement téméraire, je ne connais pas le chiffre des obligations de mon père...

— Fallu t-il dix millions, je les ai, interrompit David, qui comprenait pour la première fois toute la puissance de Tor.

Miss Anna était restée stupéfaite.

— Faites-moi cette nouvelle promesse, ajouta David, et je vous dégage de l'autre.

La jeune fille sentit tout ce qu'il y avait de noble dans

888 COlfTVI %T V0?AiiiV8.

cette parole. David devenu ricbe i^ voulait pas qu^elle s^ crût liée par un service reiidu.

Elle arrêta i|n regard tendre et profond sur le jeune homme, et lui dit :

— Je vous jure que je ne m'appellerai jamais mistriss Parker.

A ces mots, David crut voir le ciel s'entr'ouvrir.

— Que ne puis-je me jeter à vos pieds et vous adorer ! lui dit-il.

En ce moment, M. Edward s'avançait avec File-ton- Nœud.

— J'ai eu un bonheur insolent ce soir, dit-il à sa cousine; figurez-vous qu'en un rien de temps j'ai gagné ce»c piastres au docteur.

— Vous êtes toujours heureux, répondit la jeune fille avec ironie.

— Permettez-moi, dit File-ton-Nœud au jeune dandy, de vous présenter un de mes amis , M. David de Paris, à qui il a pris fantaisie de venir se promener comme tout le monde en Californie.

M, Edward abrita son œil droit derrière son lorgnon , et salua David, qui s*inoIiQa de son côté,

— Monsieur ne joue pas? demanda M. Edward.

— Non, dit File-ton-Nœud... c'est un gardon trèâ-mal-

)ieureux..t

— 'Au jeu, j'aime à croire, ajouta M. Edward avec fatuité.

14 TQ|8Q]| 0*ûK. 839

Mis3 Anna ne put retenir un éolat de rire.

— Qu'avez-vûus donc ce soir, AnnaT dit le jeune Parker, vous êtes bien joyeuse. Je vois avec plaisir que votre maladie mélancolique vous a abandonnée.

— Grâce à moi, dit File-ton-Nœud ; et , »q retournant vers la jeune fille : — Croire»-vous dorénavant aux mécins ?

— Oui , docteur, répondit miss Anna, je suis tout-àfait convertie à votre art.

W LIWGOT,

Dans les jours qui suivirent la soirée du présidio , miss Anna qui, depuis quelque temps, se tenait enfermée chez elle, se mit à fréquenter les promenades, et se montra chaque jour au Prado au moment où défilait la procession de palanquins , ces équippgeif dQ TAmériquo du Sud. Dans ce pays où se sont conservées les galantes habitudes de la vi§il)e Espagne , la vie de$ riches Mexicains se partage entre l'amour et le jeu, entre le tripot et le boudoir ..A la promepade, les cavaliers viennent causer 9vec les dames en se tenant à la portière du palanquin; c'est là que se nouent Içs intrii(ues, que ^e donnent les

240 COUTES BT VOTàGBS.

rendez-vous, que se déroulent ces romans dn cœur qa sonya sérieuse occupation des nations tropicales; c'est là que les uns viennent pour voir, les autres pour ètn vus, tous pour courir la bague des aventures dans ce carrousel de Tamour, de la jeunesse et de la beauté.

David rencontrait donc chaque jour miss Anna à rheure de la promenade , et les deux amants bâtissaient en commun l'édifice de leurs espérances : c'était de part et d'autre les rêves les plus charmants pour l'avenir; ils faisaient des projets de voyage à travers l'Europe. Miss Anna, âme romanesque, adorait les excursions lointaines, les émotions de la vie agitée et le spectacle des soleils levants sur les grandes routes; David était amoureux, c'est dire qu'il adoptait avec enthousiasme toutes les pensées de la jeune fille. Ds n'attendaient plus, pour réaliser toutes ces merveilles, que le moment où miss Anna poa^ rait enfin connaître l'endroit où était son père pour lui faire part de sa nouvelle résolution , et obtenir son consentement.

Un jour, miss Anna apporta d'excellentes nouvelles : le matin même le commodore avait reçu une lettre de M. Lawrence , il était à cinquante milles tout au plus, occupé à recueillir de l'or, et il avait la plus grande espérance de refaire sa fortune en peu de temps. La jeune fille raconta aussi à David qu'elle avait déclaré à son cousin qu'elle était résolue à ne pas l'épouser; M. Edward, après avoir laissé exhaler son désespoir, s'était décidé à

]uiU6r San-Prancisco , et se proposait de rejoindre son régiment, en garnison à Philadelphie, par le premier vaisseau qui ferait voile vers le nord.

— Il ne nous reste donc plus qu'à aller trouver mon père, ajouta miss Anna.

David était au comble de l'ivresse; cependant , comme il fallait qu'aidé de ses deux amis il tirât des flancs du rocher assez d'or pour n'avoir plus besoin de rester en Californie ; comme il voulait des millions pour la femme qu'il aimait, il fut convenu qu'il s'absenterait pendant quinze jours, et qu'au bout de ce temps il viendrait chercher miss Anna pour aller trouver M. Lawrence.

Les deux amants se séparèrent, après avoir échangé chacun un anneau, selon l'habitude américaine.

David revint à la maison , heureux et fier de toucher enfin au moment suprême de sa destinée. Cette femme qu'il avait vue au cottage Hamilton , et qui avait occupé tous ses instants , elle allait être à lui I Quelquefois il croyait rêver, tant son bonheur dépassait toutes les espérances qu'il avait osé concevoir dans le silence de sa pensée.

— Assez de vie élégante comme ça, dit-il à ses deux amis en se dépouillant de son costume de ville; nous allons retourner à la mine.

— Enfin I s'écria Polyphème que la vie de San-Francisco avait considérablement ennuyé ; nous allons donc être débarrassés de nos domestiques, de notre train d'en-

842 CO^TU RT Vi^Ti^BS.

fer ; noiu allons redevenir des ou>Ti6rs, de bnva9 de mineurs qui n*ont pa$ besoiii de lant de façons |mni vivre. Nous allons donc travailler; les mains me démaigent : depuis que je si«|is ici , je ne sais plus que ftin é mes deux bras.

— Eh bien t \w itéras satisfait , ear i) va falloir fÂMbo; et rudemant,

Fiie-tDn«N(Bud, trè^^coessihle aux dpuoeura de la ne élégante, parut au prmier abord beaucoup moins enchanté que son compagnon.

— E( miss Anna, tu la laisses donc aux ongles de M. EdwardT div-il h David.

— Na crains rien, répondit celuinu; toutes les précautions sont prises. Aeoordez-inoi enoore Tun et rastre quinse jours de travail , et je ne vous deroandcni plus rien.

— Va poiup un mois, s'il le hutt s'écria File-los* Nosttd. Du moment que tu as ton plan, on va se remettre à Touvrage; nous referons les grands seigneun plus tard.

Immédiatement, les domestiques furent congédiés , six mules furent chargées d'instruments , de bagages et àe vivres, et, le soir venu, les trois aventuriers, armés chacun d'un excellent fusil à deux coups et d'un long eou* teau de chasse, se disposèrent à reprendre le chemin delà source du Sacramento.

Au moment de partir, File-ton-Nmud dessina à b

LA TOiftoM D*Oll. 243

hde sur la porte de la maison un immense bonomme, dont les deux mains élevées à la hauteur du nez 9(ffésentaient le geste narquois si familier aux gamins de Ms.

— Que diable fais-tu làf demanda David, (|ui ne conlrenait rien à cette l'âgé dé ôarlbature.

" Cest une image à rintôntioU de John Marshall : ai été Tavertir tout-à-rheurô qiie nous parlions debain matin pour la rivière aux Cailloux d*or , il est lans l'enchantement , le brave hôtelier ; je lui al dit te venir nous prendre au lever du soleil ; le geste expres- If de ce bonhomme lui Indiquera* le chemin que nous ivons pris.

Quand le dessin fut convenablement esquissé , les trois amis se mirent en route. Ils ne commirent plus Bette fois l'imprudence de se lancer à travers le pays ; Biais ils suivirent tout le cours du Sacramento, échelonné dans presque toute sa longueur de factionnaires des placers : de cette façon ils parvinrent le lendemain sans encombre au lieu de leur destination.

Rien n'était changé : les broussailles qui cachaient l'entrée de la mine n'avaient pas été remuées ; tout était dans le même état que le jour où ils étaient partis pour San-Francisco.

Les outils neufs fUrent déballés sur-le-champ, et les tt'ois amis se remirent à Toeuvre.

Les nouveaux instrumenta qu'ils avaient achetés à

m C0IITS8 ET VOTAGBg.

San-Francisco abrégeaient de beaucoup leur travail : ft faisaient plus de besogne en un jour que naguère ea mê semaine ; l*ardeur qu'ils déployaient à l'envi prouvait qv File-ton-Nœud lui-même ne s'était pas laissé amollir ps les délices de la Capoue californienne.

Afin de se trouver prêt au jour qu'il avait fixé a mis Anna, David avait proposé de distribuer à chacun um partie de la tâche; il travaillait dans l'intérieur de it mine à l'extraction du minerai aurifère, Polyphème, jim fort que ses deux camarades , transportait , de la mine k la charpente, dans un sac de cuir, les fragments détacba du rocher, et File-ton-Nœud était plus spécialemeil chargé du lavage des pépites et de leur encaissement dm des tonneaux qu'ils avaient transportés à dos de mulet ib San-Francisco.

Le travail s'opérait avec une telle facilité d'une part, ec une telle ardeur de l'autre , qu'au bout d'une senuineib avaient déjà obt^u des résultats considérables : le soir, quand fatigués par une préoccupation sans relâche, ib contemplaient leurs richesses, ils se laissaient aller à des transports de joie qui tenaient du délire ; les barils s'emplissaient, et en face de tout cet or amoncelé dont la valeur était incalculable, il n'était pas un rêve devant leqiK^ pût reculer l'imagination la moins enthousiaste. Quaoi^ File-ton-Nœud, qui avait jadis admiré avec le plus grand éionnement le palais de Versailles, il construisait dans son esprit des échafaudages babyloniens , tellement dis-

LA TOISON d'or. 245

'oportionnës, que la demeure de Louis XIV ne lui apiraissait plus dans le lointain de ses souvenirs que )mme une misérable bicoque.

— Quels phalanstères je vais élever quand je serai de aour en France I disait-il. D'abord, j'achète la plaine aint-Denis; ça ne vaut pas plus de trois à quatre milons, une bêtise I j'appelle à moi les architectes, les ma- 3ns, les serruriers, les ébénistes , les artistes, toute la outique. Je leur dis : Mes amis, il s'agit de me bâtir ne ville qui ne se composera que d'une maison ; mais il aut me faire ça en marbre, tout ce qu'il y a de plus cossu ; les murs en marbre , des cours en marbre , des écuries n marbre ; et puis, je flanquerai là-dedans tous les pau- Tes avec cent mille francs de rente à chacun. En voilà lu socialisme ! Le dimanche, j'inviterai cent mille homnes à déjeuner au Champ-de-Mars. Si le gouvernement l'est pas content , je lui donnerai mon adresse , et nous ruserons un peu.

— Oui, répondait Polyphème, avec tout cela il y a luelque chose à faire; tout cet or, appliqué en guise d'onguent, pourrait guérir bien des blessures.

David ne songeait qu'au présent ; il était tout entier à son amour , et il ne voyait rien au-delà de miss Lawrence.

Un jour, que David venait de faire sauter une certaine taine partie du rocher, il aperçut tout-à-coup , en suivant )•'> contours (Iti filon, un immense bloc doré qui reluisait

f 46 CONtKS ET VOYAGES.

dans Tombrô comme un soleil; il appela ses amis poc leur faire part de sa découverte : vérification faite, il se trouva que c'était, en effet, un gigantesque firagment ai- Hfère. L'apparition de ce lingot cyclopéen fut salué, p» les trois amis, par des hourras d*entliousiasme.

— Vous m'ave2 propose , dit David , dé faire ma pan d'abord ; eh bien I détachons ce lingot, et je ne vous demanderai plus rien pout moi.

Les trois mineurs se mirent à TouxTage et travaillëreDi toute la journée à déraciner le bloc d*or qui était encb^é dans le rocher ; comme David avait manifesté le désir qu'il ne fût pas brisé par. morceaux , le travail deventf beaucoup plus difficile, car il fallait pratique^ une excavation circulaire qui permît dVxtraire d*un seul coupla' masse aurifère.

A la fin du jour le travail n'était pas achevé.

David, impatient d*avoir raison de ce lingot, qui constituait à lui seul une fortune considérable, n'abandonna le travail qu*àvec pciue, et, toute la nuit, il vit Ténonue pépite dans ses rêves.

Quand il se réveilla, il no faisait pas jour ; il se leva e( ^ rendit à la mine pendant que ses deux amis dormaient encore.

— C'est pour moi que je travaille, pensait-il ; il est juste que je me donne un peu plus de mal que b autres.

Il se remit donc à attaquer le bloc avec une ardeur qui

Là toison d*oe. 247

tenait de la rage : il secouait de ses deux bras nerveux la. partie saillante du fragment , mais le bloc résistait à ses rudes enibrassements ; alors, il reprenait sa pioche , frappait sur le rocher et essayait encore d*ébranler le lingot.

A un moment, il crut entendre un bruit semblable à celui que ferait une pioche frappée de Tautre côté du rocher.

Il écouta^ mais il n'entendit plus rien.

Enfin , après plusieurs heures de travail, il sentit que le lingot commençait à céder quand il Tattirait vers lui ; mais, par un effet bizarre dont il ne se rendait pas compte, il lui semblait aussi qu'à de certains instants il s'enfonçail plus avant dans le rocher, comme s'il eût été tiré en sens contraire.

-f- Voilà un singulier-phénomène, pensa-t-il.

Il examina encore avec attention, pour voir si le même fait se reproduirait, mais le lingot resta immobile.

— Allons, je suis fou ce matin, se dit-il , je crois entendre le bruit d'une pioche , je crois voir remuer ce

lingot. . .

Mais, à ce moment môme, le fragment aurifère s'agila de nouveau dans des oscillations répétées.

David, qui se croyait le jouet d*une hallucination, réunit toutes ses forces , étreignit le bloc, et , le secouant pendant plusieurs minutes, parvint enfin à le détacher du rocher.

Le fragment aurifère roula dans la grotte.

Tout-à-coup un homme se précipita par rouverUire, laissée béante par Textraction du bloc.

David crut voir un fantôme s'élancer des profondeuc» du rocher.

— C'est à moi ! s'écria l'inconnu.

Ces mots rappelèrent David à la réalité.

— Non, c'est à moi I répondit-il avec fureur.

— Rends-moi mon trésor I

— C'est le mien I

A ce moment, David re<2ut un coup de pioche qui lui fracassa l'épaule.

Alors, une lutte s'engagea dans l'ombre, car Tinconnu, en se précipitant dans la grotte, avait renversé la lanterne; lutte terrible, lutte atroce; le fer des piœbes, frappé l'un contre l'autre, lançait des étincelles. Bi&àlàt les deux lutteurs se prirent corps à corps, s'enlacteoit, roulèrent ensemble sur le sable ; puis un soupir s'échappa de la poitrine de l'un des combattants; il était mort. C'était l'inconnu.

David n'eut pas plutôt compris qu'il venait de tuer un homme que l'ivresse de la fureur se dissipa sur-le^hamp; il sentit des gouttes de sueur froide glisser sur son front; son premier soin fut de retrouver sa lanterne ; mais, en cherchant à tâtons, il lui arrivait de poser la main sur k front de sa victime inondée do sang... Ses cheveui ^e drossaieni sur sa t^te; il se croyait en proie à un cauche-

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ràar... il voulait appeler ses camarades, mais sa voix ne i >ouvait sortir de son gosier. Enfin, il retrouva lalanterne, .a ralluma et rapprocha du visage de Tinconnu. Horreur I c'était Tom rAméricain I...

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