‹ Critiques et récits littérairesChapitre 6 sur 32 · GR1T1(2UES · texte numérisé non relu

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Cest dans cet ordre que la floUille pavoisée a fail son entrée dans la rade de Toulon, une autre meryeille de la Méditerranée. Celte flottille a mouillé. Même après avoir contemplé Marseille le matin, il est impossible de ne pas admirer celle rade immense, les courbes gracieuses de ces rivages et les montagnes qui la couronnent. Dès que le Napoléon est signalé, tous les vaisseaux du port et de la rade lâchent leurs bordées à bâbord et à tribord ; la ville est ébranlée du bruit de tous ces tonnerres qui retentissent pendant un grand quart d^heure; le feu ne cesse que lorsque le Napoléon passe devant la ligne des vaisseaux en rade. Là une autre explosioa commence: c'est le cri de : Vive l'empereur ! poussé par les matelots rangés sur les vergues et répété par les spectateurs du rivage* Loats- Napoléon met pied à terre à TArsenal. Alors les détonations éclatent de plus belle; toutes les batteries vomissent des nuages de fumée, batteries des côtes, des forts et des vaisseaux, un vacarme à rendre sourd pour tout le reste de la journée. C'est à l'Arsenal, où il est d'abord reçu par les chefii 4e.flervice à» la marine, que la municipalité présente au président de la république les clefs de la ville sur un plat d'or.

Cette ville de Toulon, qui étouffe entre ses murailles, cA une véritable fourmilière aujourd'hui. De Marseille, d'Avignom d' Aix, de Tarascon, de Beaucaire, sont accourus les curieux qai veulent assister demain au spectacle des fêtes maritimes et do combat naval. Ses rues resserrées regorgent d'étrangers, de marins, de soldats, de citadins et de campagnards; on voit des voyageurs, leur malle à la main, frappant à toutes les portes pour demander une chambre qu'ils ne trouvent pas; des femmes qui veulent assister au bal de demain, et qui ne sont pas sûres d'avoir un cabinet pour faire leur toilette. Les Touionnais sont peu hospitaliers, et ils profitent de la pléthore de visiteurs pour les rançonner.

Mais je ne peux m'empêcher de revenir à la rade sillonnée en ce moment de petites embarcations qui volent comme des

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hirondelles à la cime des Aols. On comprend qae cel admirable golfe soii devenu le centre des grandes opérations maritimes de la Fraoce dans le midi, et qu*il ait joué un si grand rôle dans Ja destinée des peuples méridionaux. Sur ses rives se sont élevés les monuments ; c'est de son sein que sont parties DOS glorieuses escadres : celle qui, sous la conduite de Bonaparte, que Toulon lit général, alla conquérir TOrient; celle qui délivra la Grèce, celle enfin qui a tué la piraterie et créé oae seconde France à cent trente lieues des rivages de la métropole.

Au point de vue purement pittoresque, ces côtes toulonnaises ne sont pas moins intéressantes ; toute cette Provence serait vraiment une contrée bénie du ciel s'il y pleuvait un peu plus soureot et si le pays du soleil était en même temps le pays de la propreté. La chaîne de rochers qui borde la Méditerranée depuis Mar5eille jusqu'à Hyères présente à chaque pas de ravissantes perspectives. L^arUUté étincelante des côtes de Cassis et de la Ciotat; lus jeunes pinèdes qui jaloooent le flanc du ttp Sicier, les vertes treilles qui mûrissent le vin de Malgu», les falaises de Sainte-Marguerite, dont les couches de silex surplombent sur la mer, enitn les hespérides d'Hyères où les palmiers atteignent des proportions orientales, tout cet heureux <>ssemblage de majesté et de grâce vous captive cl vous charme sans jamais vous fatiguer.

Hyères, cette élégante infirmerie de la France, n'est distante que de quelques heures de la cité maritime, Hyères où Ton contemple des forêts d'orangers et les échantillons les plus variés des produits des plantes intertropicales.

19 septembre.

1^ président a quitté Toulon ce matin. La mer était mau- ^^ise, et beaucoup de personnes faisant partie du cortège présidentiel ont été indisposées. M. le général Roguet a eu un

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yiolent mal de mer. L'évèque d'Ëphèse est resté couché pendant tout le trajet. A deux heures le Napoléon entrait dans le port de Marseille salué par Tartillerie des forts. Le président débarquait au fort Jolliette, montait immédiatement en Toiture et se dirigeait sur Aix. Le changement d'itinéraire n'ayant pas été connu à Marseille, presque personne ne se trouYail au liea du débarquement.

Gomme j'avais de Tavauce sur le cortège, je suis allé voir le pont-aqueduc de Roquefavour, que le président ira Tîsiler demain avant d'aller à Nîmes. Cet aqueduc, un travail cjclopéen terminé depuis deux ou trois ans, vaut bien la peine que Ton fasse un petit détour.

Figurez -vous un pont ou plutôt trois ponts superposés qai joignent deux énormes masses de rocs situés à une très-longue distance Tune de l'autre : le premier pont a douze arches élevées à trente-quatre mètres au-dessus deVétiage de la rivière; le second, placé sur le premier, a trente-huit mètres de hauteur au-dessus du couronnement du premier rang; le troisième enfin est appuyé sur le second à cinquante-trois mètres de hauteur au-dessus du deuxième rang. Cet aqueduc, m'a dit ai savant du pays, a deux fois la hauteur de la colonne Vendôme et dix-neuf mètres de plus que les tours de Notre*I>ame de Paris. C'est Marseille qui s'est donné ce luxe architectunl. Marseille avait besoin d'eau pour ses fontaines, ses jardins brûlés par le soleil, ses bastides desséchées par l'implacable azur, et un jour elle fit, purement et simplement, une petite saignée à la Durance et un travail digne des colonisateurs romains. Le tunnel a quatre cent mèlres de largeur, pas un de plus, pas un de moins. Le site est pittoresque pour ne pas dire sauvage, des rochers à pics entassés les uns sur les autres et crevassés en maints endroits. Dans ces fentes aui zigzags bizarres poussent le pin rabougri et Tyeuse aux rameaux verts. Cette vallée de Hoquefavour, qui pourrait bien être un jour ou l'autre la vallée de Josaphat, est traversée par

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une petite rivière, moins que cela, un capricieux ruisseau qui s'appelle TArc; ce filet d'eau se promenant dans ce vaste bassin et roulant ses petits flots jaunes sur son lit d'argile apparaît comme un ruban d'or au milieu de la prairie cressonneuse.

Noos arrivons à Aix une heure avant le président de la république, et ce qui me frappe tout d^abord sur le Cours, une promenade très-grande, très jolie et très-bien plantée de beaui arbres verts, c*est une foule réunie autour de quatre danseurs revêtus de culottes de tricot et de jaquettes de soie verte et orange. Un peu plus loin, je vois des chevaliers coiffe d*un chapeau k la Henri IV, armés de toutes pièces, chevauchant sur des coursiers de carton. Par ici des diables qui tourmentent un brave homme de roi^ lequel a Pair de fort mauvaise bomeur ; par là, une reine donnant le bras à un baladin qui porte dans la roaîn droite une épée nue surmontée d'un ch&teau de fer-blanc. Pyis, au milieu de tout cela, un concert de fifres, de tambours et de tombourins à écorcber l'oreille d'un sauvage du café des Aveugles. Je suppose que tous ces personnages aux habits éclatants, aux têtières grotesques ou hideuaef, sont les héros des jeux du roi René dont je vous parlais hier, et je ne me trompe pas. Je demande à un grave Aixois, qui semble prendre un grand intérêt à ce spectacle, de vouloir bien me donner l'explication de cette indéchififrable mascarade. — Monsieur, me répond-il, René d'Anjou, roi de Sicile, de Jérusalem et comte de Provence par-dessus le marché, voulut, dans son temps, c'est-à-dire vers 1460, rendre manifeste aux yeux de ses sujets le triomphe du catholicisme sur les divinités païennes, et il institua les jeux de la Fête-Dieu. La plupart de ces personnages que vous voyez sont des seigneurs de l'Olympe qui disparaîtront ce soir devant les saints du paradis, comme Terreur disparait devant la vérité, la nuit devant le jour. Ces diables à quatre qui sont là-bas font enrager le roi Hérode dont vous connaissez sans doute Thistoire ; la grande diablesse brosse l'habit du roi de Judée, probablement pour

lui faire sa cour. A côté est Yarmetta ou la petite âme^ représemée par un jeune homme qui lient de la main droite une croix que les démons veulent lui enlever et quUl défend vietorieusement avec l'aide de son ange gardien. Voici le veau à'cfr ou l(M juec d'oou cat (le jeu du chat). On jette en l'air un chat enveloppé dans un sac, et ce chat représente le veau d*or adoré par les Juifs, qui n'ont pas été les seuls à lui offrir leurs hommages. Il y a encore la reine de Saba, la belle Estelle, qui conduit les trois rois mages à Bethléem, et les Urassouns^ lesquels représentent le massacre des innocents ordonné par Hérode. Vous verrez ce soir, monsieur, le jeu du guet^ composé d'un grand nombre de personnages très-intéressants. La Renommée, Jupiter, Junon, le duc et la duchesse d'Urbia montés sur des ânes, la foule des faunes et des dryades, Apollon et Diane, la reine de Saba, et le reste. Les costumes ne sont pas très-frais, les têtières sont pour la plupart assez sales, mais à la clarté des flambeaux, ce cortège produira le plus magnifique effet.

81 Mon savant interlocuteur allait continuer, lorsqu'un coup de canon parti du rond-point situé devant le Cours vint briser k fil de ses explications. Louis-Napoléon n'était qu'à quelqua pas de la ville. Aussitôt voilà mes danseurs, dieux, déesses et saints du paradis, qui quittent la scène et se mêlent à la haie des curieux. J'avais à dix pas de moi un grand diable de démon qui s^époumonnait à crier : Vive l'empereur ! Un diable enthousiaste! qui l'aurait dit? Le président, complimenté par les autorités, fait son entrée en ville dans sa calèche de voyage; il n'a à ses côtés que le général Saint-Arnaud. Les cris sont nombreux sur le Cours et dans les rangs des communes ; les curieux et les curieuses placés aux balcons et aux fenêtres gardent le silence. Louis-Napoléon se rend ainsi jusqu'au palais de l'archevêché, où il est reçu par l'archevêque et son clergé. Tout le long de la ville, balcons et fenêtres laissent à désirer. Dans celle ville d'Aix, dont la physionomie est si originale

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surtout aujourd'hui, il est un homme aussi populaire que Néron Test à Rome : cet homme, c'est le démocrate romain Caïus Marius, nommé sept fois consul. Il n'est pas dans toute la contrée uoe ruine à laquelle ne se rattache le souvenir du rival de Sylla. Demandez à un habitant d'Aix quel est ce rocher noirâtre qui surplombe la ville, et il vous dira que c'est là que Marius éleva un temple à la Victoire. La rivière de l'Arc tire son nom, s*il faut en croire la tradition, d'un arc triomphal que Marius aurait fait construire dans les environs, et ce ttalin même à Roquefavour, un stratégiste de l'endroit nous montrait la place où le général romain taillait en pièces les Cimbres et les Teutons. On marche ici au milieu de ses souvenirs de collège, on vit en pleine antiquité. Cela n'empêche pas que les croix de mission, les ex-voto, les reliquaires, ne soient plus nombreux à Aix que partout ailleurs. On voit des Noire-Dame à tous les coins de rues, avec des robes de salin, des voiles de dentelles et des manteaux de velours : Notre- Dame de la Délivrance, Notre-Dame des Affligés, Notre-Dame des Opprimés, Notre-Dame de la Garde, Notre-Dame de Bon«^ Secours, etc. En passant devant ces images de la sainte Vierge, l'habitant se découvre et le paysan s'agenouille après avoir fait le signe de la croix. En dépit de la thèse soutenue par l'abbé Gaume et VUmvers, je ne vois pas que les souvenirs de Taiitiquité, si vivants dans toute la Provence, aient nui en tien dans cette contrée à la foi et aux traditions catholiques. Mais j'ai hâte de revenir à mes moutons, je veux dire à mes diables. Donc, depuis onze heures du malin jusqu'à onze heures du soir, ils sont partout dans les rues, dansant et folà- ^ant au son du tambourin et du fifre, et ne dédaignant pas de demander un sou en passant. J'ai donné dix centimes à un roi, cela m'a flatté. Les musiciens très-élémentaires de la diablerie, donnent des aubades aux autorités et aux gens cossus do ^a localité. Depuis cinq jours, le fifre provcuçal nous poursuit partout.

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Au moment où j'écris, la mascarade débouche sur le Goars, et chaque dieu, chaque déesse, chaque chevalier^ chaque grande dame porte un flambeau k la main. Les arquebusiers qui marchent en lèle du cortège s'arrêtent de temps en temps pour faire le moulinet avec leurs fusils de ckasUy gambader et se mettre en joue. Après quoi, ils se replacent gravemcol au port dVmes. Le monsieur de ce malin avait raison : tous ces costumes ne semblent pas aussi fanés la nuit que le joar. On remarque dans ce cortège mélangé des personnages qui jouissent d'une haute estime^ comme Vabbé dé la viUa, M capitanis deis gardas dé hu rei de la hazocho^ lou haslonié dat^ rei et le bucolique Prince d'Amour, Cette mascarade provençale dont il est à peu près impossible de comprendre le sens aujourd'hui, ne ressemble en rien aux brillantes cavalcades des villes de la Flandre française ; mais je crois que ces Pn>> vençaux, rois ou soldats, manants ou chevaliers, s'amusent beaucoup plus que messieurs les Flamands. Ceux-ci s'babilietrt magniflquemeot pour briller aux yeux de la foule^ ceux-là se vêtent de la première loque qui leur tombe sous la maiS' Pour s'amuser et rire, ici pas de poses théâtrales, de gestes étudiés, de rôles appris par cœur ; on se laisse aller à riospiration du moment, et le public peut toujours compter sur nm provisation provençale.

SOteptenbcf.

Depuis quelques jours nous repassons par des chemins d^jà parcourus. Voici encore devant nous Arles, Tarascon et Bean* caire. J'avais vu Arles la semaine dernière avec des décora* tions, des rubans, des drapeaux, — un vêlement officiel ; " je la revois aujourd'hui dans sa pourpre de tous les jours et avec sa physionomie mélancolique, mais non sans charmes : c'est par le sentiment romain, qui tout d*abord s'empare du visiteur, bien plus encore que par son aspect, qu'Arles rappelle

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sa filialion romaine. Nous nous éloignons à regret de celle petite Rome des Gaules (Gallula Roma), et en trois loars de rooeB nous sommes à Tarascon.

Il j a dix-huit cents ans, d'après la légende proTençale, la sœor de ce Lazare que Jésus-Christ avait ressuscité, sainte Marthe^ débarqua avec son frère sur les côtes de la Provence et Tint prêcher la religion nouvelle aux faahitants d'Aix et des BODtrées environnâmes. A celle époque, le pays était ratage pv un dragon terrible appelé la Tanuque, qui^ pendant le jour, se tenait caché dans le Rhône. Personne n'osait le corniHUIre ; seule» Marthe eut ce courage. Elle marcha droit h lui armée d'un crucifix et d'un goupillon, et Taspergea d'eau bénite. A la première goutte qu'il reçut, il commença à se tordre avec foreur ; à la seconde, il tomba sans force ; à la troisième, MtQte Marthe put attacher le monstre avec sa jarretière. A rendroil même où sainte Marthe avait tué la Tarasque, s'éleva^ peo de temps après, une ville qui prit, en souvenir de cet événement, le nom de Tarascon.

Beaacaire n'a pas une origine aussi merveilleuse, mais celle ville se présente bien, vue de Tarascon et du pont suspendu: son beau quai, ses magnifiques promenades, son vieux ch&teau, tout cela forme un tableau pittoresque ; mais celle favorable impression est bien vite effacée si Ton pénètre dans la ville. Partout la solitude et la tristesse: des hommes couchés à Tombre, des femmes endormies sur le ban extérieur de leur maison. Beaucaire n'est habitée, Beaucaire ne vit que pendant les trois semaines de celte foire qui Ta rendue si célèbre et qui rivalisait hier encore avec celles de Leipsig, de Francfort, de Novogorod et de Sénégalia.

A trois heures le train présidentiel arrivait à la station de Nîmes. Dans une des salles de cette station Tinduslrie du département du Gard avait exposé ses produits. Louis-Napoléon a visité celle exposition pendant un quart d'heure ; puis il est monté en calèche découverte cl s'esl dirigé vers la Fontaine,

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une promenade qui rappelle le jardin du Luxembourg, eidans laquelle s'élève roajestueuseroenl le TempU de Diane. Ce Icm* pie esl de forme rectangulaire ; une porle à plein cinlre ornée d'une grille en ferme Tenlrée. C'est le monument qui eicitelc plus la fierté des Nimois. Ils semblent le mettre bien au-dessus» je ne sais ti'op pourquoi, de Tamphithéàtre cl de ce cbe^ d'œutre unique qui s'appelle la Maison-Carrée.

De la Fontaine, le président s'est rendu à l'évèché, où l'attendait le clergé ; puis il est allé à l'amphilhéàlre, où Ton de* tait lui offrir le spectacle d'une course de taureaux.

Cet amphithé&tre est couvert de la base jusqu'au dite d'une foule compacte; des milliers d'hommes, de feamef, d'enfants, se tiennent debout sur ces hautes murailles, d'où peut à chaque instant se détacher une pierre, et qui n*oBt avenue barrière pour protéger les curieux imprudents. Ce monvment, le plus grandiose qui soit au monde, est conslmit sur une immense ellipse- La décoration du rez-de-chaussée est surtout remarquable par ses colonnes avec piédeslain, chapiteaux et entablements, construits d'après l'ordre dorique romain. Quand on pénètre dans rintérieur, on voit une ellipse qui va en s'élargissant jusqu'à la partie la plus élevée. Des gradins y prennent naissance à peu de distance du sol et rnooteat jusqu'au sommet de l'édifice. Malheureusement, un grand nombre de ces gradins n'existent plus ! Tout a été dit sur ces Arènes de Nîmes, mais, quelque favorablement prévenu que l'on soit par le récit enthousiaste des touristes et les descrip^ lions des archéologues, il est impossible de ne pas éprouver une émotion toute nouvelle à la vue de ce vaste cirque qu'un peuple de géants bâtissait pour ses plaisirs et ses fèlesi quand il ne lui restait plus un coin du monde à conquérir.

Dans nos provinces méridionales, les courses de taureaux diffèrent essentiellement des courses si célèbres de rfispagne. Ici on ne tue pas le monstre : on se contente, pour constater sa défaite, de le marquer d'un fer chaud à l'épaule. Ce jeu

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•'appeUe la ferrade. Des hommes armés de piques excitent la bète^qui coart déboonairement dans l'arène et semble dressée à eet exercice. Quand le taureau a suffisamment gambadé à droite et à gauche, par ici et par là, le tauréador s'af anee, prend l'animal par les cornes et le renverse aux applaudissements de la multitude. G*est .alors qu*a lieu l'application du fer chaud. Cette ferrade m*a rappelé la chasse au cerf de THippodrome, cette chasse où l'on ne sait pas si ce sont les ebiens qui lancent le cerf, ou si c'est le serf qui poursuit le chiens. Ici le taureau n'est pas une bète furieuse comme che nos Yoisins de la Péninsule : c'est un acteur, et si de temps en temps il embroche un pauvre diable de picador, c'est tout à fiûl par mégarde et sans méchanceté.

En sortant des Arènes, on trouve à quelques pas la Maison- Carrée. Ce temple peut avec juste raison être mis au rang des monuraents de l'antiquilé les mieux conservés^ les plus riches et les plus purs pour les détails de sculpture. L'élégance du chapiteau, le fini de son exécution, le caractère des ornements qui le décorent, tout porte à croire que ce gracieux et harmonieux édifice est l'œuvre d'artistes grecs. Il sert aujourd'hui de musée.

Du reste, dans toute cette ville de Nimes^ ce ne sont que des monuments et des souvenirs de l'antiquité. On marche dans ces vieilles rues au milieu de Thistoire romaine. Voyez plutôt : voici la rue de Trajan, la rue d'Auguste, la rue de Yespasien, la rue de Titus, la rue d'Adrien; il n'est pas jusqu'à Néron, cet extravagant artiste et cet épileptique empereur, qoi n'ait donné son nom à une promenade. Nîmes est le portique français de l'Italie. Quand on a visité Orange, Nîmes et Arles, l'Italie n'a presque plus rien à montrer de nouveau.

Vous comprenez qu'il est difficile de passer à Ntmes sans aller voir le pont du Gard, qui n'est qu'à deux lieues et demie de la ville. Ce pont, un des plus remarquables monuments de cette contrée si riche en monuments historiques, étonne l'i-

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magîoalion par sa masse imposante et par ses formes élaDCées el hardies. 11 offre aux yeux les moins exercés le modèle k plus grandiose comme le plus harmonieux de l'architeclure antique.

l*r octobre.

A Montpellier, on nous conduit tout droit au Peyrou, une magnifique promenade enceinte de trois côtés par un mur de terrasse, couronné d*une balustrade en pierre. Cest le jardis de Versailles en miniature, la statue équestre de Louis XIV est au centre de la grande allée; de I91 plate-forme on découne, par un temps clair, les Alpes, le mont Canigou, les Pyrénées, le mont Venions, et à gauche un arc immense de la Méditerranée au sein duquel surgit Ttle de Maguelonne.

On voulait donner au président le spectacle des danses du pays, les treilles et le chevalet (las tréias et lou chivaiet), mais ^ les dispositions avaient été si mal prises qu'il a fallu renoncera ce divertissement. La foule s'était précipitée avec tant de forte dans le jardin, qu'il ne restait plus de place pour les danseon Louis-Napoléon s*est contenté de faire le tour de la promenade, fendant avec peine les flots de curieux, puis il est allé à la préfecture. Cinq minutes après son départ, ce vaste jardin était vide.

Cette danse des treilles diffère essentiellement des autrei danses du midi. C'est un vrai ballet populaire qui prodairait le plus grand effet à TOpéra. Le costume des danseurs et des danseuses est charmant. Ces treilles rappellent les dionysiaques ou fêtes des vendangeurs, et il pourrait bien se faire que cette danse fût un reste du culte romain introduit dans la Gaole narbonnaise. A un signal donné, danseurs et danseuses, conduits par des coryphées, passent et repassent en cadence soos des cerceaux et des guirlandes en mousseline el ornés de rubans el de fleurs. C'est un long serpent bariolé dont cbaqoe anneau étincelle. Quant h la danse du chevalet, elle ne date

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une du moyen âge, et Toîci en quoi elle consiste ; un homme élégamment costumé, ayant le corps passe à travera un petU efaeval de carton, lui faire faire le manège au son des tambourios, des fifres el des hautbois, au milieu d*un cercle formé par une troupe de danseurs en pantalons blancs, en vestes blanches et parés de rubans à leurs chapeaux. Un autre danseur, un tambour de basque à la main, fait semblant de présenter de l'avoine au cheval, qui s'incline d'abord, puis lance des ruades, pendant que les autre» danseurs forment un cercle animé et agitent, en signe de joie, leurs étendards.

Cest la danse grotesque après la danse gracieuse.

A la préfecture^ le président a reçu les autorités. Le maire d'une commune rurale a présenté à Louis-Napoléon la pièce suivante, qui est> comme vous le verrez, une paraphrase plus ingénue qu'ingénieuse du Pater noster :

« Notre prince qui êtes au pouvoir par droit de naissance « et par l^acelamation du peuple, votre nom est partout glo- < rifié; que votre règne arrive et se perpétue par Taeceptation « immédiate de la couronne impériale du grand Napoléon ; c que votre ferme et sage volonté soit faite en France comme c i rétraoger. Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien « en abaissant progressivement le tarif des douanes, de ma- « nière à permettre rentrée des choses qui nous sont néces- « saires, aussi bien que la sortie de celles qui sont super- « fines. Pardonnez-nous nos offenses, lorsque vous serez bien « assuré de notre repentir et que nous serons devenus meili leurs. Ne nous laissez pas succomber à la tentation de la eui pidité et de la manie des places, mais délivrez-nous du mal, « c'est-à-dire des sociétés secrètes, des vices de l'enseigne- « ment, des moindres écarts de la presse, des élections de « toute espèce, et continuez à mettre de plus en plus en bon- c neur el à faire mettre en pratique la morale et la religion^ « le respect à l'aulorilé, Tagriculiure et Tinduslrie, Tamour de « Tordre et du travail. Ainsi soil-ll ! p

Cette prière municipale est signée Charles Maisire, maire de la commune de VilleoeuTelle. Inutile de tous dire que Fauteur est fier de son œuvre. — Il y a eu ce soir deux bals, le bal officiel de la mairie et le bal des outriers. En sortant du premier, Louis- Napoléon s*es( rendu au second. A son entrée dans la salle^ il a été accueilli par ce cri unanime : L'anmêsUe! I^amnistie générale !

Après avoir assisté dans ce voyage à fond de train à tant de bals de préfectures, j'ai été ravi de rencontrer sur ma roule un bal populaire. Ce bal, honoré de la présence de Louis- Napoléon, s'appelle le bal des grisettes. Le costume favorise singulièrement les agréments de la grisette de Montpellier, puisque grisette il y a ; sa taille est svelte, sa physionomie piquante, vive et souvent jolie. Malheureusement, il y a décidément trop de brunes dans le midi; le soleil dore la pean comme les monuments. L'ouvrière montpellieraise est couronnée d'un bonnet de tulle brodé ou de mousseline bordée de dentelles; à ses oreilles d'énormes pendants dorés; autour de sou cou des chaînes qui tournent trois ou quatre fois; le sein est couvert, mais à demi, d'un très-petit fichu dont les pointes retombent avec gr&ce en forme d'écharpe sur un tablier de soie ; une robe de mousseline peinte descend à peins sur la partie inférieure de la jambe, qu'elle laisse apercevoir finement moulée sous un bas blanc qui contraste avec la spirale du ruban noir de la chaussu^^e.

Tavais toujours entendu dire que la mélodie était fille du midi, et qu'on ne chantait nulle part avec plus de goût et de justesse que dans ce pays des troubadours. Encore un paradose ou plutôt une vanterie gasconne ! Comparez les trouvères méridionaux avec les sociétés chorales de Lille, d'Anvers, de Liège, d'Arras, de Douai, de Cambrai, de Paris, et vous verrez la différence. Tacite disait cependant en parlant des populations de la Gaule narbonnaise : Ils se consolent de leurs infortunes en chantant : Cantilenis inforUma ma wlQniur\ mais

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»ai est bien changé aujourd'hui depuis la Gaule narbonnaise

: Tacite.

s octobre.

Eo sortant de l*hôtel de la préfecture de Montpellier, la voire de Louis-Napoléon est montée sur une IxMme, et elle auil peut-être versé si un athlète ne s'était trouvé là tout eiprèa )ur la remettre sur ses roues. — Monseigneur, dit l'athlète 1 question en s*approcfaant de la portière, quoique vieux solit de Tempire, vous voyez que je suis encore assez solide» — - )u$étesun soldat de Tempire? répliqua le président. ~ Oui, ooseigneur, j^assistais, en 1814, k la bataille de Toulouse» •Faites vérifier le fait par le préfet, répondit Louis-Napoléon je ne tous oublierai pas. — La voiture se remit en marche rès ce dialc^ue, descendit la grand'rue qai conduit au Pey- II. et sortit de la ville saluée par les détonations de l'artillerie. A midi, Louis-Napoléon arrivait à Béziers, une ville clutf^iDle, située sur nAe montagne, comme la plupart des villes des bourgs du bas Languedoc. Vous connaissez sans doute proverbe : « Si Jésus-Christ redescendait sur la terre, il loisiraii Béziers comme lieu de séjour, et il serait de dou«- ^ crucifié par les Bitérois. » Voilà un proverbe qui rend irûiitement justice aux agréments de la ville et à la beauté I site, mais qui me semble un peu dur pour les habitants. ^iers s'était mise en frais; il n*e8t pas possible de voir plus 'drapeaux, plus d*oriflammes, de banderoles, de mâts pa- )iséset d'arcs de triomphe dans une sous-préfiscture. Le prévient a été reçu aux acclamations de la foule. A quatre îores, il faisait son entrée dans Narbonne et se rendait, es- ""té par les cris de Ui population, au palais des archevêques, D superbe monument de la renaissance. (Test dans une des lies de ce palais que Louis XIII, surnommé le Juste, si je ne <^ trompe, signa Tarrèt de mort de Cinq-Mars et de de Thou. ème réception qu'à Béziers. Narbonne doit être une ville très-

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curieuse, clic a de bcaui remparts et des monamenls respectables, mais je n'ai fail que la traverser.

En arrivant à Carcassonne, on me dit que la veille, pin uu vingt arrestations ont été faites. Carcassonne est la tifli natale de Barbes. A Castelnaudary, deux arcs de triomphe Hd dressés, l'un à rentrée, l'autre à la sortie de la ville. Tooieli population est sur pied et les communes arrivent comme pir tout avec les tambours battant. Les jeunes filles vêtues de bUi qui doivent offrir des fleurs à Louis-Napoléon forment 4i rondes en attendant son arrivée, et chantent rair:5irl potU d^Jvignon. Quatre ou cinq vieux soldats se ttenneolgn vementà côté de l'arc de triomphe, celui-ci en chasseur, cei» là en lancier. Un des cinq, n'ayant pas d*uniforme, s'esta» tenté de mettre sur sa veste de vieilles épaulettes de laioe.! ne vous parle pas des villages qui bordent le chemin; toi sont enrubannés, enfeuillagés et pavoises. De Béziere josqil Castelnaudary, le paysage est des plus attrayants. U rotf serpente entre deux vastes collines qui 'rayonnent au M eomme les côtes de la mer vermeille, puis la nuit jette todii coup son voile sur ce spectacle. Partis la veille de MootpeOia nous n^arrivons à Toulouse qu'à neuf heures du soir.

Notre arrivée à Toulouse est signalée par une particolani à laquelle nous n'étions pas habitués depuis notre départ d Paris. Aux portes de la ville, deux gendarmes nous demanda nos passe-ports ; en descendant de voiture deux autres gei darmes exigent une nouvelle exhibition de nos papiers; enft dans rhôtel où nous nous arrêtons, un sergent de ville se ^ sente, qui veut aussi s'assurer si nous sommes en règle, ieo'i connu que ce matin le motif de ce luxe de précautions. Il f« ratt que les industriels les plus habiles de la capitale ont vod profiter du voyage du président, pour aller exercer leur indo) trie dans les déparlements : ils précèdent d'un jodr le cortct présidentiel, se mêlent à la foule et jettent la sonde dansl poche des curieux.

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A Toulon, une ircnlaiDe de visiteurs sont rentrés à Icui lôlel allégés de leur montre et de leur portc-morinaie. A Aii, iiQ de ces flibustiers s'est même attaqué, assure-t-on, à Tin* lendaot de la maison du président, et a essayé de couper une leintare de cuir qui contenait dix-buil mille francs en or. Au- ^sn de ces messieurs n'a encore été arrêté, mais ils sont sipialéssur toute la roule, et il est probable qu'ils ne rentreront ï Paris que sous bonne escorte.

Toulouse, ce cbef-lieu de la Haute-Garonne, pourrait être ine capitale si sa population répondait à son étendue. Partout ies rues larges et moins mal pavées que les rues des autres iités méridionales, de vastes places, un nombre incalculable lie grands bôtels, habités chacun par une seule famille, de belles fontaines, d'immenses promenades, des quais et des ponts iuperbes. Hais Therbe croit dans quelques-unes de ces rues ; nais vers huit heures du soir ces places sont désertes; mais la vie ne circule pas dans ce grand corps frappé depuis soixantedix ans par la centralisation. Je me rappelle qu'en 1836, H. Henri Fonfrède écrivait dans le Journal de Paris^ au milieu d'un rire universel, que dans le cas de certaines éventualités, le midi se séparerait du nord et du centre et se reformerait en royaume d'Aquitaine. Je ne suis plus étonné aujourd'hui que le plus fougueux et le plus exalté des Girondins de notre temps eil laissé tomber de sa plume cette superbe menace. Ici, en ^ffet, la haine provinciale contre Paris est plus forte que parlOQt ailleurs.

Toulouse et les cités voisines vivent encore au milieu des souvenirs de leur splendeur passée. On regrette les vieux privi- Nges provinciaux, et il n*est pas un habitant qui ne vous parle fk eeile époque où les états du Languedoc refusaient quatre hitlions à Louis XIV. Tous ces retours vers un temps qui n'est pus sont entremêlés, bien entendu, d'hyperboles poétiques Rir les capitouls et sur Clémence Isaure. Le monument dont les Toulousains sont le phis flers^ c'est

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l'hôtel de ville, lisez le Gapilole, srloé à peu près au ceolre de la ville. La façade de ce moaument date du dernier siècle. Elle est décorée d'un ordre d'architecture ionique colossal, qui porte un soubassement continu avec des portiques refendus; Favant-corps du milieu a huit colonnes de marbre rouge de Carrare. Il est terminé par un fronton triangulaire dans le tympan duquel figure le médaillon césarien de Napoléon.

Le corps de logis, masqué par la façade, est de la renaissauce et du meilleur style. La première cour est terminée ^ gauche et à droite par des arceaui qui soutiennent les galeries supérieures. Deux portes, ornées de colonnes cannelées, sont remarquables par trois belles figures enlacées autour de l'archivolte. Celte cour est vraiment admirable par son hannooi^ Au-dessus de Tentablement est une niche où se trouve placée la] statue de Henri IV en marbre noir. C'est dans cette cour que Louis XIII ou plutôt Richelieu fit trancher la tète au (fernier Montmorency.

C'est aussi au Capilole qu'ont lieu les séances académiques des jeux floraux. C'est la que s'efifeuille annuellement cet intarissable bouquet de violettes, de soucis, d'églantines, depe^ venches, qui se métamorphosent en espèces de 20O à 500 fr. dans la poche des vainqueurs. Un complaisant cicérone in*t conduit dans la salle de Clémence Isaure, et m'a fait admirer la statue en marbre de cette vierge poétique. Mon guide m^ appris, en outre, que l'Académie des jeux floraux est lapins ancienne de TËurope, et qu'elle était en treize cent et taat composée de sept troubadours qui prenaient le titre de mainte^ nadors delgay saber. Vous voyez qu'on apprend quelque chose en voyageant. Que donna Clemmta Isaura pardonne tous ses quolibets au Charivari!

Un autre monument vraiment curieux, c'est Téglise de Saint- Sernin, qui date, dit-on, du onzième siècle ; cette église, trèsélevée, a la forme d'une croix allongée ; elle est chaque joar encombrée par la foule qui vient prier à la porte du caveau

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OÙ sont eofermées de précieuses reliques dont les priDcipalcs, d'après ce que m'a dit le suisse, consistent en un morceau de la Traie croix, une épine de la couronne du Christ et un fragmeol de robe ayant appartenu à la sainte Vierge.

Le courrier qui part dans une heure nie force de passer sous silence les autres curiosités de celte grande Tille dont les eoTlrons sont agréables. Ce n^est plus le chaud paysage de la ProTence, ni le panorama d'ÀTignon ou de Montpellier : lout est Terdoyanl sur les bords de la Garonne, mais la Tue ne s'élend pas au delà de quelques lieues. On m*a dit que, du haot du Tieux pont, on apercevait par un temps clair les cimes Deigeusesdes Pyrénées Je les ai Tainementcherchées à Thorizon.

5 octobre.

Le cinq nous arrivons à Agen. Ces deux départements de TarD-et*Garonne et de Lot-et-Garonne sont un immense jardin. Toute cette partie du midi est verte, fertile, cultivée comme la Touraine. Agen a de magnifiques promenades. On comprend tout de suite, à l'aspect des allées plantées de pands arbres qui entourent leurs villes, que les habitants du midi vivent moins dans leurs maisons que sous les ombrages. Tous les méridionaux sont péripatéticiens. Le Courss est leur jardin d'Académus. Agen a une rue bituminée, s'il vous plaU. l'ai voulu voir la graifde merveille de la Tille et du départenienl, Moussu Jasmin^ et i'ai même eu l'honneur insigne de me faire raser par ce rapsode languedocien. La boutique de iasmin est sur le cours Saint-Antoine, une vraie boutique de perruquier des anciens jours. Dans une Titrine sont étalées les œuvres du poète, et sur une table on Toil éparpillés avec ordre les journaux qui ont parlé de lui. La Revue des Deuœ-Mimdes ^ négligemment ouverte juste à Tendroit où commence un ■Certain article consacré au barde gascon. L autre côté de la boutique appartient lout entier au cosmétique et à la pommade. Utik dulcii

Presque tout le monde connail les œuvres de ce poète fraimenl inspiré et vraiment populaire : « Vous êtes l'Homère de notre temps, » lut écrivait Télé dernier M. d^I^martine, elle cbantre d'Elvire ne faisait pas en cette occasion une complaisante hyperbole. Jamais poète (j'excepte Béranger) u^a eiercê sur le peuple une plus souveraine influence. Tous les pajsaos du midi savent ses chants par cœur, et lui demaodent sans cesse des vers nouveaux. Pendant que je causais avec Jasmin, entra un campagnard qui venait se faire couper les cheveui. A peine eut-il pris place sur la chaise de paille, qu'il dit à Jasmin : — Moussu, diga nouss ouna deoise en mi coupmUhus piels (Monsieur, dites-nous des vers en me coupant les dieveux). — Pas aujourd'hui, répondit Jasmin, je sais trop occupé : ce sera pour la prochaine fois. — La conversation de Jasmin est vive, colorée, pittoresque comme sa poésie. Je loi demandai s'il avait fait une pièce de vers à propos du passage de Louis-Napoléon. — Non, me répondit-il, pas encore ; loiii si je le vois ce soir, voici ce que je lui dirai : et Toeil inspiré, il improvisa une douzaine de vers en patois dont je vous envoie la traduction :

« Prince , je viens vous demander un service pour fffl homme qui fut votre ennemi personnel; aujourd'hui, il 9A terrassé, vaincu, impuissant; sa mère est octogénaire, elle meurt de faim ; sa femme et ses enfants sont dans la misère; sa maison craque de pauvreté. Rendez-le à son pays. Jl ne peut pas vous faire de mat. Il peut vivre ici, il meurt dehors.*

L'homme dont parle Jasmin, et qui meurt deliors, c'ert 11. Baze. Que Jasmin soit entendu !

Le poète étant occupé à raser ses pratiques, sa femme nie conduisit ensuite dans une chambre que Jasmin appelle sihi musée, et où sont glorieusement étalés les prix qui lui ontâé décernés par les villes où il a promené sa muse populaire, précieuses reliques qu'il montre avec orgueil. Depuis vingt ans, le rapsode a récollé dans ses courses poétiques cent quarante

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mille francs, qui ont été consacrés à soulager des infortunes, à réparer des églises de village, à doter de pauvres orphelines. Le coré de Vergt et ses paroissiens lui ont envoyé un tableau repr^entant l'église de Vergt. Ce digne prêtre avait enlrepris de bâtir une ^lise à ses frais, mais, n'ayant plus d'aifent pour élever le clocher, il s'adressa tout naturellement à las* min. Celui-ci fit une tournée dans le midi, rapporta vingt mtUe francs, et aujourd'hui l'église de Vergt a un clocher, que la commune a baptisé le clocher Jasmin. Heureux Jasmin, qui bat monnaie avec sa muse, et qui, de plus, est un généreux et boDDète homme !

Auch a donné au poète une coupe d'or, Toulouse un rameau d*or, Gatllac une bague, Angoulème une tabatière d'argent; VilIeneuve-rAgen lui a fait présent d'un cachet, œuvre remarquable de Froment-Menrice, et dont les quatre faces sculp* tées en relief représentent des sujets tirés des poèmes de Jasir nnn. Il y a là aussi sur la commode des cadeaux du duc et ie is duchesse d*Orléans. En me montrant toutes ces belles choses, la femme du trouvère languedocien me disait : « La muse est venue visiter mon homme; il l'a reçue ccpime un ^ge du bon Dieu, et depuis ce jour, tout a prospéré dans notre niaison. » Maison bénie du ciel, en effet, où Von respire à la foules trois plus rares parfums de la terre : la poésie, la bienfaisance et le bonheur !

7 octobre.

Bordeaux, tout le monde le sait, est une superbe ville. Nulle Ptti ailleurs on ne trouvera réunis un port plus magnifique, des ^<Hesde communication plus belles, des places plus larges, des ^evards, des promenades plus splendides. Dans ces vastes ^^'^<iui descendent vers le port, les maisons ressemblent à des V^^ Quand on arrive dans cette ville par la route de Paris, ^l est impossible de n'être pas frappé de l'aspect majestueux ^ port demi-circulaire où se dr^se une forêt de mâts, et qui

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s'offre aux regards dans toute sod éteodue. Du côté de la ville, ce qui frappe la vue tout d'abord, c'est la tour Saioi-Micliel, au haut de laquelle se dômèneiit les graods bras du tâégnpbe,ce sont les flèches de la cathédrale, le Lion-d*Or,la lDQr<le l'Borloge et le dôme du Grand-Théâtre. Quaot aux eoTirons, ils sont délicieux. On n'aperçoit que d'él^antas villes bâties à mi-côte sur le renflement de ces coteaux célèbres dont la produits égayent les tables de l'univers gastronomique : le médoG, le pichon^longueville, le chàtetnhmargfxux^ le d'i^ toumel, le Àant-Mpti, petits coins de terre privilégiés dont les cailloux valent de Tor.

Bordeaux est tout juste la contre-partie de Lyon, dont je vous parlais il y a quinze jours. A Lyon, on thésaurise, ot empile sous sur sous; ici, au contraire, oo mène la vie à grandes guides, et le commerçant ne gagne de Targent q» pour le dépenser. Tout reluit dans cette ville, et là malheareusement, comme ailleurs, tout ce qui brille n'est pas or. U plus mince négociant a des appartements princiers, un nom' breux domestique, une voiture, des chiens de chasse, maisoB de ville et maison de campagne. ParaUre^ voilà toute la politique du commerce bordelais. Un habitant me disait ce matii: Nos barons de l'industrie et du négoce se nourriraient voloatiers de pommes de terre pourvu qu'on crût dans le public que leur table est chargée de perdreaux iruffôa.

Un jeune écrivain du terroir, M. Saint-Rienl-Dupouy, a dit à propos du chef-lieu de la Gironde: «Bordeaux est atteint d'ao mal sérieux qui le tue; il a au cœur un cancer qui le dévore et le ronge : c*est la vanité, l'orgueil, Tamour effréné de luxe^ U passion immodérée de l'argent ; Bordeaux a on eœur de métal: c'est le Turcaret des villes de France. »

Et il faut dire, en effet, qu'il suffit de s'être promené vm heure dans cette ville pour comprendre que la grande ambition de tous ces hommes et de toutes ces femmes, c'est pour ceux-ci l'apparence de la richesse , pour eelles*là tous les

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dehors Je la vie éléganle el inoccupée. On joue au mieux logé, à la mieux mise, au mieux empaDaché, à la plus belle, au plus&vorisé, à la plus à la mode. C'est la ville des diamants, des pierreries, des satins, des dentelles, du luxe qui s'étale et se porte sur les épaules. On vit en un mot pour les autres et pas do tout pour soi. Le caractère des Bordelais a subi Tinflaeoce de ce jeu perpétuel de la mise en scène.Ces anciens Girondins manquent en général de persistance dans les idées; jlifont et ils viennent un peu au hasard du fait qui domine et de la brise qui souffle. Ils se précipitent dans tous les événements avec cette spontanéité irréfléchie qui est à la fois le beau et le mauvais côté des natures méridionales.

Et cependant, malgré ses monumente, ses quais, ses quinconces, que Ton admirerait à Paris, ses femmes, qui lODt les plus jolies et les plus piquantes du midi , ses vaisseaux qui se pressent dans le port» Bordeaux, dans les jours ordinaires, est sombre et monotone. Toute la vie de ce grand corps a reflué au centre. Même aujourd'hui, où cent mille visiteurs sont accourus, les quais et les places semblent vides ; le quartier du Chapeau-Rouge et ses environs Koli sont encombrés. Bordeaux est eu pleine décadence : Marseille et le Havre ont détrôné cet ancien sultan commercial.

La société bordelaise se recrute dans le négoce. Il y a bien AQtti» comme dans la plupart des villes, une noblesse» mais €eUe-ei vit à Técart, retirée dans ses hôtels ou h la campagne ; elle émigré devant le plaisir; et à ce sujet je vous dirai que Is noblesse légitimiste de Toulouse a complètement rompu la glace: elle a été prise d'un mouvement d'enthousiasme et s'est reliée en masse. A la réception des dames, qui a eu lieu à la prélecture, les salons de M. Chapuys-Montlaville recevaient pour la première fois depuis vingt ans les douairières et les fi- <I^eB de la branche aînée, qui boudèrent avec tant de persls- ^*iu:ele gouvernement de la branche cadette.

U peuple de Bordeaux, comme celui de Marseille, a une

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profonde affection pour la Tille natale et un légitime orgueil pour ses monuments et ses beaux quartiers. Ce matin, je me dirigeais vers la rue Rase, et en passant sur les quinconces, je demandai mon chemin à un homme du peuple. — La me Rase est Yers les Ghartrons, me répondit-il. — Merci, lai di»-je, mais où sont les Ghartrons? — Vous ne savez pas où sont les Ghartrons? — Non. — G'est un peu fort! — Mais je suis étranger. — Ah! en effet, il faut être bien étranger pour ne pis saYoir où sont les Ghartrons. — Le tout relevé de ce ton et dfr cet accent qui sont les épices du langage méridional.

J'ai remarqué aussi qu'à Bordeaux le patois est à peo près inconnu. A Toulouse, au contraire, tout le monde sait le patois, même la bourgeoisie, un détail qui n'est pas indifférent et qui explique le caractère bien distinct de ces deux Tilles. Toulouse, une grande cité comme Bordeaux, garde avec nue sorte de religion sa Tieille physionomie; Bordeaux, an contraire, fait tous ses efforts pour effacer l'empreinte primitire. Les Bordelais disent, en parlant des habitants de Tonneios, qui n'est qu'à quinze lieues de Bordeaux : « Les gens et midi. »

En dépit de quelques-unes des réflexions qui préoèdem, Bordeaux est une Tille curieuse pour l'obsenrateur, et acréabie pour l'habitant... à la condition qu'il soit riche ou qu'if le paraisse. De toutes les Tilles de proTînce, c'est celle, sans oonliedit, qui se rapproche le plus de Paris. Je ne sais trop si c'est un éloge.

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