‹ Critiques et récits littéraires (volume 2)Chapitre 1 sur 27 · MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES- ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES- ÉDITEURS

WIB VmENNE, 2 BI?

ET

La littérature française, qui rayonnait d'un si vif éclat il n'y a pas encore vingt ans, a presque abandonné aujourd'hui la forme du livre, et s'est installée en dominatrice dans les journaux en passant par l'incarnation du feuilleton roman. La politique et la critique se sont faites de plus en plus petites, eu dépit de la gravité des circonstances, pour céder le terrain à celle sœur usurpatrice. Le public et les écrivains ont-ils du moins gagné à celle transformation ?

Je commence par déclarer que j'ai pour cette Majesté anonyme qui s'appelle le public la plus grande vénération. Je pense fermement que le premier devoir d'un écrivain est de se présenter devant son souverain, sinon avec la perruque à canons et les manchettes de dentelle de M. de Buflbn, du moins dans une tenue de visite et dans la plus fraîche toilette de son talent. Mais je crois aussi que celte vénération ne doit point aller jusqu'à l'abdication de la pensée. L'écrivain est un conseiller et non un courtisan. S'il est convaincu que le public s'égare à la suite des diseurs de bonne aventure, sa mission

Di

2 ciutiuuks

est de lui crier qu'il fait fausse route; el il doit lui indiquer, au risque de n'être point écouté, au risque môme d'être importun, la voie qu'il croit la meilleure.

Depuis quinze ans le public lisant, c'est-à-dire la portion la plus intelligente de la nation française, s'est faite volontairement la tributaire et la très-bumble vassale de cette association de raconteurs de balivernes qu'un homme d'esprit a nommée la secte des endormeurs. Depuis quinze ans ce public a lu, tous les matins à la même heure, dans tous les journaux, la même histoire, retournée, rarrangée, modiûée et rafistolée à l'aide des mêmes procédés de composition, d'invention, d'émotions et de combinaisons. Il n'y a que le titre el le nom des personnages qui varient un peu. Hier, le héros s'appelait Arthur, aujourd'hui il se nomme Octave ou Frédéric. Hier, il mourait a la Morgue ; aujourd'hui il se marie. Deux fins tragiques, dirait un vaudevilliste.

Je causais dernièrement avec un romancier célèbre ( ils le sont tous), qui voulut bien, à raison de notre amitié de vieille date, me dévoiler les mystères de la fabrication.

— Toujours La suite au prochain numéro? lui dis-je en l'abordant.

— Toujours, me répondit-il.

— Mais, cela aura un dénoûmenl?

— Pourquoi, reprit-il, quand le dernier chapitre du roman est fini, on recommence le premier.

— Et le public?

— Le public français, vous le savez aussi bien que moi, est de tous les publics européens le plus léger, le plus inconstant...

— Et le plus spiri...

— C'est pour cela, interrompit-il, qu'il ne s'intéresse qu'aux histoires qu'il connaît déjà, qu'il applaudit le même vaudeville, qu'il n'admire que les mêmes hommes, et qu'il se pâme devant les mêmes jeux de mots.

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— Ainsi, les cent cinquante volumes que vous avez publiés...

— Tiendraient dans deux volumes in-octavo, je l'avoue, et vous n'aurez plus ce visage étonné, lorsque je vous aurai appris qu'il n'existe que neuf combinaisons dramatiques, neuf, entendez-vous bien, comme il n'y a que vingt-quatre lettres dans l'alphabet. Or, j'ai usé et abusé de ces neuf combinaisons, et j'en userai et abuserai jusqu'à l'extermination du dernier lecteur et du dernier journal. Si vous pouvez me trouver une dixième combinaison, vous ferez de moi un homme aussi grand que Napoléon et plus riche que Rotschild. Adieu, vous savez mon adresse.

Ce romancier affairé, qui craignait de perdre en conversation une minute qu'il aurait pu consacrer à la copie, venait de faire en quelques mots la plus spirituelle et la plus sanglante critique de ses œuvres et des œuvres de ses confrères. De quoi s'agit-il, en effet, aujourd'hui en littérature, sinon de combinaisons, autrement dit de mécanisme matériel? Depuis qu'on a retranché des productions de l'esprit la peinture des sentiments, l'étude des caractères, le travail du style ; depuis qu'on a délaissé ce monde inûni et toujours mystérieux où s'agitent les passions humaines, il ne reste plus au metteur en œuvre que des combinaisons, rien que des combinaisons. L'ouvrier les a comptées, il en existe neuf, pas une de plus, pas une de moins. Elles sont étiquetées dans son cerveau, et classées par compartiments. Il y a la combiuaison de l'adultère greffé sur l'amour pur ; la combinaison du crime enté sur la vertu ; la combinaison de la haine combattue par la passion, etc., etc. Le fabricant littéraire tient boutique de combinaisons, comme le pharmacien du coin tient assortiment de drogues : c'est toujours le môme amalgame, et il les débite au plus juste prix aux clients qui veulent bien l'honorer de leur confiance.

— Vous dites donc, monsieur, que vous désireriez un enchevêtrement dramatique assez compliqué, quelque chose de

sombre, d'émouvant et de cor;>c. — J'ai voire affaire. Combinaison n° 4 agencée avec la combinaison n° 0 cl compliquée de la combinaison n° 9. Ces Irois combinaisons habilement mélangées ont toujours obtenu le plus grand succès, surtout auprès des femmes lymphatiques. Je vous enverrai demain mon premier feuilleton.

On le voit, c'est la chimie et l'arithmétique appliquées à la litlérature. Le romancier sail que le public veut des combinaisons, et il combine.

En dehors des neuf combinaisons, il existe les sous-combinaisons qui, dans l'argot des fabricateurs, sont plus généralement connues sous le nom de trucs. Les combinaisons sont l'art de l'ensemble, le truc est la science des détails. Oa dit d'un écrivain qui file la scène avec difficulté : il manque de truc. Alexandre Dumas a du truc. Méry n'en a pas. Ramenée à ces proportions algébriques, la littérature devient une science exacte. On fait un roman comme une règle de trois. On cherche l'a? du cœur, on dégage l'inconnue d'un sentiment et Ton extrait la racine carrée d'une passion.

Je me demande comment il ne s'est pas encore rencontré un littérateur ingénieux qui ait songé à ouvrir un cours public dans lequel il eût enseigné aux fruits-secs de toutes les professions, les mathématiques du roman.

Qu'il me soit permis de donner ici un exemple de ce procédé de littérature.

J'ouvre un des derniers ouvrages de M. de Lamarline, Raphaël, que j'ai là sur ma table, et je vois que le grand écrivain débute ainsi :

a A l'entrée de la Savoie, labyrinthe naturel de profondes « vallées qui descendent comme autant de lits de torrents du « Symplon, du Saint-Bernard et du montCenis vers la Suisse c et vers la France, une grande vallée plus large et moins « encaissée se détache à Chambéry du nœud des Alpes et se « creuse un lit de verdure, de rivières et de lacs vers Genève

« et vers Anoecy, entre le mont du Chat et les montagnes • murales des Beauges. A gauche, le mont du Chat dresse, « pendant deux lieues, contre le ciel, une ligne haute, sombre, a uniforme, sans ondulations à son sommet. On dirait un a rempart immense nivelé par le cordeau. A peine à son « extrémité orientale, deux ou trois dents de rochers gris in- « terrompeot la monotonie géométrique de sa forme et rap- « pellcnt au regard que ce n'est pas une main d'homme niais a la main de Dieu qui a pu jouer avec ces masses. A travers a celte végétation touffue et presque sauvage on voit blanchir a de loin en loin des maisons de campagne, surgir les hauts c clochers de pauvres villages, ou noircir les vieilles tours des « châteaux crénelés d'un autre âge, etc., etc. L'automne était a doux mais précoce, etc. »

Ce début est simple et grandiose : on sent tout de suite l'artiste et le poète, mais, j'en demande bien pardon à M. de Lamartine, son début manque de truc.

Un romancier eût animé la scène à laide de trucs, il eût par exemple commence ainsi :

« C'était par une belle soirée d'automne (truc de l'entrée en matière), les feuilles, frappées par la gelée et colorées un moment de teintes roses, pleuvaient des cerisiers et des châtaigniers. Les brouillards tombant des hauteurs du Simplon et du Saint- Bernard, s'étendaient comme de larges inondations nocturnes dans tous les lits de la vallée. Les Alpes se noyaient dans un firmament sans fond, les ombres bleues et fraîches du soir glissaient dépliées en linceul sur une ligne haute, sombre, uniforme, rempart immense qu'on dirait nivelé par le cordeau. C'était le mont du Chat. La nature semblait mourir comme meurent la jeunesse, la beauté et l'amour, etc., etc. (truc de la description dramatisée). Tout à coup un homme parut sur le mont du Chat; il traversait un sentier étroit, pierreux, escarpé. D'où venait-il? où allait-il? ( truc de la préparation ) nul ne le sait ( truc du mystère ). 11 était vèlu....

( Irois colonnes sur son costume, sa figure, ses cheveux, ses mains, son bâton et son portemanteau). Mais en examinant celte ombre noire qui se détachait sur la pierre blanche du rocher ( truc de l'antithèse ), on restait frappé de terreur. Étaitce bien un homme? La suite au prochain numéro (truc de l'intérêt suspendu). »

Voici en abrégé pour le premier feuilleton. Avec ces six trucs, il est impossible de ne pas faire quelque chose de présentable et d'empoignant. Le truc du second feuilleton consistera à parler de toute autre chose que de l'homme du mont du Chat. Le lecteur restera pendant vingt chapitres à se demander si l'ombre noire était un homme, une femme ou un être fantastique. Puis, à ce vingtième chapitre, l'auteur lui dira qu'en effet c'était un montreur de marmottes ou un colporteur qui allait vendre des livres à Chambéry.

Je ne veux pas fatiguer le lecteur et analyser ici tous les ingrédients indispensables qui entrent dans la fabrication d'un roman-feuilleton estimable et mettent la confection de cette chose à la portée des intelligences les plus rebelles. Il n'est pas môme besoin d'avoir fait sa rhétorique et de savoir tforthographe pour réussir peu ou prou dans ce genre de ressemelage littéraire.

Cette littérature, numérotée comme les pièces d'une mécanique, peut-elle durer longtemps? Je ne le pense pas. Tout s'use à la longue, même les ficelles. Lorsque le public, ce débonnaire public, à force d'avoir lu et relu la même histoire, commencera à comprendre le procédé des romanciers, ceux-ci n'auront pas plus de succès qu'un escamoteur dont les tours sont connus; et le lecteur, devinant le dcnoûment à la première ligne, rejettera le feuilleton sans l'avoir parcouru.

Nous venons de voir ce qu'a gagné l'art à celte découpure du livre en chapitres, examinons maintenant quels avantages en ont retirés les écrivains.

Madame Sand avait débuté par des ouvrages qui sont en-

core dans le souvenir de tout le monde: Indiana et Valentine, deux histoires charmantes ; Geneviève, un chef-d'œuvre, et bien d'autres livres merveilleux dont chaque page était imprégnée de la puissante personnalité de l'auteur. Quand l'étoile littéraire de Georges Sand a-t-elle pâli pendant quelque temps? Au moment où le roman a fait irruption dans le journal ; il y a un an, le Georges Sand n'était plus demandé sur la place, il était à la baisse; depuis que le livre a repris faveur, Georges Sand a retrouvé ses inspirations premières. Balzac, cet esprit si fin, si ingénieux, ce ravissant conteur, qui a eu tant de vogue qu'on ne parlait que de lui dans les salons de Vienne et de Pélersbourg, se relira de la lice, de guerre lasse ; il ne voulut pas traîner plus longtemps le boulet de la combinaison. Et Alphonse Karr, et Léon Gozlan, et tant d'autres, que sontils devenus ? Celui-ci a encore mieux aimé charpenter des mélodrames pour l'Ambigu que des historiettes en dix-huit volumes pour un journal ; celui-là, qui professait le mépris le plus souverain pour la science facile du truc, est allé se faire pécheur et conseiller municipal k Sain te- Adresse. Tous ces esprits d'élite n'ont pu se résigner à coucher leur talent sur le lit de Procuste du feuilleton. Ils se sont sauvés avec leur style, leur imagination et leur personnalité. — Prenez toute la Béolie, occupez même le Péloponèse, ont-ils dit aux nouveaux barbares; quant à nous, retirés dans le coin le plus caché de l'Atlique, nous continuerons à boire le vin de Syracuse et à louer les dieux immortels en attendant les jours meilleurs.

Croyez-vous par hasard que Jules Janin, ce talent si souple, cette verve toujours prèle, ce printemps éternel en un mot, eût conservé ce merveilleux style qui fait l'étonnement et l'admiration de tous les écrivains de bonne foi, si, né au monde littéraire à l'époque de la floraison du feuilleton-roman, il se fût jeté tète baissée dans le goufTre des combinaisons et des irucs ! Aujourd'hui, Jules Janin, au lieu de répandre chaque

luudi dans le feuilleton des Débats les diamants, les rubis el les émeraudes de son style el de sa jeunesse, ne serait plus qu'un vulgaire agenceur de chapitres, un découpeur de dialogues, un dépeceur d'intrigues. Au lieu de parler cette langue claire, éblouissante, que tout le monde entend, el qui plaît à tout le monde, il eût été obligé de mettre dans sa bouche, comme font tous les romanciers, la pratique de l'homme qui contrefait Polichinelle. De tous les grands talents qui se sont attaqués au roman-feuilleton, ou que le roman-feuilleton a attaqués, un seul résiste encore, Alexandre Dumas. Mais celui-là est une exception ; il fait du roman comme il fait des drames, comme il fait des vaudevilles, comme il fait de l'histoire, des impressions de voyage, des préfaces, des vers et de l'escrime. Quand il le faudra absolument, il fera des tragédies. Bien que le Collier de la Reine ne vaille pas grand'chose, et qu'Olympe de Clèves ne vaille rien, on peut dire qu'il a f habileté de main de ces cochers du Cirque, qui conduisaient quatre quadriges à la fois. Quant à M. Eugène Sue, il est impossible de savoir au juste si c'est le feuilleton ou le socialisme qui Ta tué.

Quels avantages ont donc retirés les écrivains et le public de celle transformalion littéraire? Les vrais écrivains ont disparu pour faire place aux manœuvres. Les architectes ont été expulsés par les maçons. Le public avait autrefois quelques louis d'or, il a aujourd'hui une infinité de gros sous. Le marché littéraire est encombré de jeunes, cl, ce qui pis est, de vieux écoliers qui passent leur temps à tuer, à violer, à enterrer, à déterrer et surtout à empoisonner leur public de leurs neuf combinaisons extravagantes et nauséabondes.

Celle industrie au jour le jour, à la tranche, à la toise, comme vous voudrez l'appeler, a donc tué du même coup la littérature el la librairie. Plus d'éditeurs, partant plus d'écrivains. Le littérateur est effacé par le lilléralurier, le libraire par le détaillant de pittoresques.

Pourtant que cette littérature se dépêche de jouir de son reste : elle sent le cadavre. Les feuilletons d'aujourd'hui tombent en putréfaction avant la douzième heure. Avant uu an d'ici, il ne restera plus aux industriels de la phrase coupée, hachée et tourmentée que le refuge de la Casquette de loutre, ce journal paraissant quelquefois. En vain ils tressent encore des couronnes d'immortelles et préparent des ornements en chrysocale pour cette littérature aux abois. Je leur prédis que s'ils ne se hâtent pas, ils ne déposeront sur sa lèle que le diadème d'Inès de Castro, un bandeau sur le front d'une morte.

Nous entrons dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. La première moitié est tombée dans le gouffre du 'passé. Un demi-siècle sillonné d'éclairs et de tempêtes, qui a commencé par la République cl qui a fini par la République ; qui part de Bonaparte pour aboutir à Louis-Napoléon ! Que d'événements entassés dans celle minute de l'éternité! Que d'hommes et que de choses depuis Tonde jusqu'au neveu, depuis le canon vainqueur de Marengo jusqu'à l'acte du 2 décembre ! L'Europe bouleversée par les idées, les esprits égarés par la discussion, cherchant leur voie avec inquiétude au milieu des décombres que ce demi-siècle a semés sur toutes les roules; luttes de peuples à rois, de rois à peuples, de systèmes à systèmes; expériences de toutes sortes tentées et avortées aussitôt; morceaux de couronnes, débris de gouvernements ; pèle-mêle de théories, confusion universelle : voilà ce qui nage à la surface de ces flots battus par un perpétuel orage.

Supposez un homme qui se serait endormi en 1800, et qui, se réveillant tout à coup, aurait la fanlaisie de regarder à tra-

vers la lanterne magique de notre histoire contemporaine. Quel spectacle pour ce nouvel Épiménide! « Monsieur, lui dirais-je au moment où il sortirait de son long sommeil, veuillez vous donner la peine de regarder par le verre de cette lunette historique. Nous parlons de 1800, juste au moment où vous vous êtes endormi : — Ce décor vous représente la fin de la République épuisée par ses excès et abâtardie par des bavards. Voici, sur le premier plan de la scène, un jeune homme malingre et chétif connu en Europe sous le nom de Bonaparte, et en Orient sous le pseudonyme de sultan Kébir. Ce général de vingt-sept ans a conquis rilalie, l'Égypte et quelques autres localités. Pour le quart d'heure il songe à mettre la nation française dans sa poche : il ne s'agit que d'escamoter la muscade constitutionnelle des Cinq-Cents. Le tour est fait ; changement à vue : — Ceci est le Consulat, la plus grande époque de ce grand génie ; le Code civil, le concordat, Tadminislralion organisée dans toutes ses branches, la restauration du pouvoir dans tous les ordres, l'harmonie après la confusion, un monde après le chaos. — Deuxième changement à vue : — Voici l'Empire avec ses splendeurs et ses misères, son despotisme et ses tambours battants, colossal édifice bâti sur cent victoires et renversé par une défaite ; tout un monde de géants évanoui dans l'espace de quinze années, et passé aujourd'hui dans le fantastique domaine de la légende, si bien que lorsqu'on se reporte par la pensée vers ce temps si loin et si près de nous, il faut, pour ne pas se laisser éblouir et pour prendre pied sur un terrain solide, adopter le point d'optique de ce peintre réaliste qui me disait un jour : « L'Empire c'était l'époque des troubadours de pendule et du cirage à l'œuf. » — Attention, la scène change : le petit officier qui tirait au sort les rois dans son chapeau, et qui tenait dans ses mains le globe de Charlemagne, n'a plus pour dernier asile qu'un misérable rocher qui appartient à sa vieille ennemie la Grande- Bretagne... — Salut aux survivants de Fontenoy, aux contem-

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porains de Coblcnlz, aux lampions, aux chapeaux à claques, à l'empereur Alexandre, à madame de Krudner, à Wellington, à Blùeher, aux Cosaques, au drapeau blanc, au comte d'Artois et à Louis XVIII. Après le droit du sabre le droit divin. — Comme vous voyez, mon cher monsieur Épiménide, cela se suit et s'enchaîne aussi logiquement qu'une tragédie académique bâtie sur la poétique d'Aristole. Le droit divin a lu Voltaire et il récite les odes d'Horace ; il a un habit bleu barbeau et des guêtres en velours rouge : voilà pour le moral; mais il est revenu obèse et paralytique. Aussi la décoration royaliste ne durera pas plus de quinze années, à peu près ce qu'a duré le décor impérial. — Machiniste , faites jouer les ficelles, la scène change : — Nous sommes pour le quart d'heure sur le terrain vague de la Révolution de juillet. La royauté vient de mourir pour la seconde fois, et elle lente de ressusciter le troisième jour dans la personne de Louis-Philippe. N'ajoutez pas foi, mon cher monsieur, aux historiens qui prétendent que le duc d'Orléans a été chercher la couronne à l'Hôtel de Ville : la royauté de juillet n'avait pas de couronne, mais un chapeau gris. Charles X a été le dernier roi de France, et dans la ronde qu'exécutent les porte-sceptres à l'heure de minuit, il donne la main àPharamond. 1830 était une transition entre 1815 et 1848. 1848 est un cinquième acte auquel vous assisterez tout à l'heure. Mais n'allons pas pins

vite que le machiniste.

A vous parler franchement, Louis-Philippe, cet homme qui n'était ni roi, ni empereur, ni consul, ni président, et qui cependant était chef de l'État, Louis-Philippe, dis-je, avait de très-estimables qualités : il aimait les arts à sa façon et il était très-attaché à ses amis. Sa famille, une admirable famille, l'adorait, et patriciens ou plébéiens nous avions tous été au collège avec ses fils ; moi qui vous parle, je ne suis pas très-sûr de n'avoir pas disputé au concours général un second prix d'histoire à M. le duc de Nemours. La postérité rendra

justice à Louis-Philippe; mais elle dira qu'il a accordé trop d'influence aux orateurs et aux faiseurs d'affaires. Pour lui tout ce qui n'était pas banquier était avocat, il estimait les premiers et subissait les seconds. Aussi l'avocasserie s'en est-elle donné à cœur joie sous son gouvernement, de telle sorte que la plus simple question à l'heure présente est plus embrouillée qu'un écheveau de fil qui sort des pattes d'un jeune chat. Du reste, tout autre homme que Louis-Philippe eût succombé à la lâche ingrate qu'il avait entreprise. Une révolution l'avait apporté, une révolution devait l'emporter. La même garde nationale qui s'égosillait à crier vive le roi ! cria un beau malin à bas le tyran! et Jean s'en alla comme il était venu. C'est lui-même qui a dit ces mémorables paroles, sur la place de la Concorde, à M. Crémieux, un avocat très-obligeani, qui faisait avancer un fiacre à la monarchie et recevait sa dernière poignée de main.

Encore un coup de sifflet et nous revenons à notre point de départ. Liberté, Égalité, Fraternité. Vous connaissez cela et nous aussi.

Si vous tenez à connaître le dénoùmenl de ce drame historique et à grand spectacle, allez encore dormir pendant quelques années, mon cher monsieur Ëpiménidc, et j'irai vous réveiller pour vous le raconter.

Vous ne seriez peu l-êlre pas fâché de savoir en attendan t ce que sont devenues depuis un demi-siècle les belles-lettres, comme disait votre ami M. de La Harpe. Dans votre jeunesse il était fort question de feu Laya, de feu Arnaud, de feu Jouy et de feu Jay. M. Tissot commençait à poindre; Népomucène Lemercier était un iconoclaste, cl Bahour-Lormian un novateur. Quant à M. Briflaut, auteur de XinusII ou de Mnus ///, il donnait les plus belles espérances, et il continue de les donner avec une persévérance qui l'honore. H n'y a que des érudils comme vous et moi, pour connaître le titre de cette tragédie fruste de Minus* dont vous ne trouveriez pas un exemplaire partout

ailleurs que dans la bibliothèque de l'auteur. Du reste, si à celte époque il suffisait d aligner eu bataille une armée de deux mille alexandrins pour être maréchal littéraire et académicien, il n'en est plus ainsi à présent. De nos jours, il faut autant que possible n'avoir rien fait. Balzac et M. Pasquier sont immortels, voilà la ressemblance : le premier par son talent, le second par son diplôme, voilà la différence.

Si de la littérature académique nous passons à la littérature militante, nous tombons dans l'excès contraire. Nos écrivains n'ont plus le temps de faire un livre, ils se contentent de bâcler cent volumes. Celui-ci met de l'histoire dans le roman, celui-là du roman dans l'histoire ; cet autre se voue plus particulièrement à la démolition des grands hommes, il gratte les renommées, efface les réputations et fait tout ce qui concerne son état. Si une gloire vous offusque, nous n'avez qu'à la lui indiquer, il lui jettera son écritoire à la tête et la barbouillera si bien que nul ne pourra la reconnaître. C'est Ta vocal des causes perdues et le chevalier errant des gouvernements actuels ; du reste il a une façon très-originale d'assommer les gens. Hier, il frappait de son sabre de bois le bronze indestructible de la statue de Racine, et il courait parlout disant qu'il avait fendu en deux ce pauvre diable de grand homme ; aujourd'hui, il passe sa phrase autour du cou de Voltaire, lire à droite, tire à gauche, par devant et par derrière, et ce qu'il y a de vraiment merveilleux , ce n'ést pas que la statue reste inébranlable, c'est que la ficelle de mots qui l'enlace soit assez flasque pour ne pas se rompre. Demain il se mettra en campagne contre Rousseau, contre Diderot, et il ne s'arrêtera que lorsqu'il croira avoir transformé le Panthéon en cimetière. Alors, en désespoir de cause, il est capable de démolir son ami le docteur, ce qui ne sera pas très-difficile, mais ce qui ne laissera pas que d'être fort divertissant.

De la littérature dramatique je vous dirai aussi deux mots en passant. Nous en sommes à la tragédie étrusque, à la comédie

élrusque, avec des décors étrusques, des costumes étrusques, des vers étrusques et des personnages étrusques. Nous avons si peu de ridicules parmi nous que nous sommes contraintsde glaner dans la nécropole du passé; nous voyageons d'Athènes à Lesbos et de Mégare'à Home; aujourd'hui tout le monde va à Corinthe en dépit du proverbe grec. Les Phryné, les Laïs, les Aspasie, telles sont nos héroïnes. Quant au drame moderne qui faisait tant de bruit il y a quinze ans, il est tout aussi mort que Laïus, et tout aussi enterré que M. de Marlborough. Dernièrement on a voulu reprendre Henri III et sa cour, cela avait cent ans. Si vous me demandez des nouvelles du vaudeville, je vous répondrai qu'il continue à fredonner ses éternels ponts- neufs. Quand tout sera passé, le vaudeville chantonnera encore. Le vaudeville est né malin et il est français, quoiqu'il parle patois.

Mais je m'aperçois, mon cher monsieur Épiménide , que je ne vous ai pas encore présenté les illustres originaux de ce temps-ci; vous en êtes resté aux muscadins et à la jeunesse dorée, la jeunesse dorée d'aujourd'hui est aussi brillante, aussi luisante, et aussi pimpante qu'autrefois, grâce à un procédé économique inventé par un célèbre chimiste nommé M. Ruolz. Vous voyez donc bien qu'il n'y a presque rien de changé en France depuis cinquante années ; il n'y a eu que quatre ou cinq gouvernements de plus, et quelques hommes de génie de moins. Ce n'est vraiment pas la peine d'en parler.

J'aurais encore bien des choses à vous dire, mon cher monsieur. Autrefois... Mais je m'arrête pour ne pas vous donner une trop haute idée de notre société nouvelle, perfectionnée et considérablement embellie par une demi-douzaine de révolutions.

Le public, lui, s'amuse à sa façon. Hier le [bal de l'Opéra ouvrait ses portes à la foule des pierretles et des débardeurs; de votre temps le bal de l'Opéra était une vérité. Aujourd'hui des messieurs se promènent dans le foyer, graves comme des

académiciens cl roides comme des notaires. Ils attendent l'intrigue et Tintrigue ne vient pas; le foyer de l'Opéra avec son peuple de dominos qui pourraient se montrer à visage découvert est une anomalie, un vieil usage qui persisle comme lant d'autres, on ne sait pourquoi. Un domino aborde un promeneur et lui dit: — Je te connais. — Bah ! répond le monsieur qui s'attend à des révélations. — Je t'ai vu passer hier sur le boulevard. — Ah! — Tu avais un paletot gris. — C'est ma foi vrai. — Et un cache-nez orange. — C'était bien moi. Et le domino disparaît. Le monsieur resté seul prend un air rêveur et dit à un ami : — Ce domino m'a profondément intrigué ; où diable a-t-il pu savoir tout ce qu'il m'a dit?

Dans mon extrême jeunesse, mon cher monsieur, alors que j'avais la candeur d'un naturel des Monlagnes-Rocheuscs, j'avisai une nuit, seul et à l'écart, un adorable domino noir. Des boucles de cheveux fins et cendrés s'échappaient de temps en temps de son capuchon. L'ampleur de sa robe dissimulait mal une taille flexible comme une branche de saule. J'osai adresser quelques compliments timides à cette aristocratique beauté, qui réalisait à mes yeux les plus suaves créations de l'Olympe romantique. C'était Ophélie, Elvire, Desdémone, Juliette. J'offris mon bras, on l'accepta ; ô bonheur! tu n'es pas un rêve !

A toutes mes paroles, la belle promeneuse opposait un silence obstiné et une sorte d'hésitation qui trahissait le combat de son cœur. — Répondez-moi, lui disais-je dans l'exaltation de mon subit amour ; pour une seule parole échappée de vos

lèvres roses, je donnerais Desdémone, comme si elle

sortait d'un long rêve, leva enfin sur moi son œil velouté- et laissa tomber ces mots : — Payes-tu à souper ?

A partir de ce jour ou plutôt de celte nuit je compris que la seule raison d'être du bal de l'Opéra, c'était le souper.

Mais nous avons bien encore d'autres divertissements, Dieu merci ! Depuis quelques années le billet de loterie nous pour-

suit sous loules les formes; pour parvenir jusqu'à nous, tous les moyens lui sont bons; tantôt il se présente sous l'apparence d'un modeste journal à six francs par an, lequel promet à chacun de ses souscripteurs une misérable pépite de cinq cent mille francs ; tantôt il se faufile sous la forme d'une gravure, d'un morceau de musique ou d'un coupon de madapolam. La pépite ne suffisant plus pour allécher la cupidité des preneurs de coupons, les industriels placés à la tète de ces sortes d'affaires philanthropiques se sont vus forcés d'ajouter à celle séduction la séduction d'une romance au rebut ou d'une lithographie qui vaut bien soixante-quinze centimes. Vous me demanderez peut-être pourquoi on a aboli la loterie sous prétexte d'immoralité, puisqu'on accorde à des particuliers la faveur de faire tourner à leur profit la roue aléatoire de la fortune? Autrefois la poursuite du quaterne et du quine n'absorbait guère que les économies de la portière et l'anse du panier de la domestique ; aujourd'hui c'est bien pis : la loterie philanthropique s'attaque à toutes les bourses, elle escalade tous les étages, elle se présente chez vous en frac noir, en gant paille et en bottes vernies; elle vous parle morale, religion, famille comme un voltairien du Constitutionnel, et elle finit par vous extorquer votre argent au nom d'infortunes à secourir. Pour ma part, je préférais de beaucoup l'autre loterie, la loterie effrontée et patentée de Paris, de Lyon, de Lille ou de Strasbourg. Celle-là au moins se contentait de vous dépouiller sans les circonstances aggravantes de la phrase vertueuse, et elle n'accaparait pas pendant tout un trimestre la quatrième page des journaux, pour persuader à trente et quelques millions de Français que tous ceux qui ont cinq francs peuvent être assurés de gagner... une image ou un mouchoir de vingt-cinq-sous.

Je viens de parler de la quatrième page des journaux. Celte quatrième page me rappelle une conversation que j'ai eue, il y a peu de jours, avec un des savants les plus célèbres d'Édim-

boorg, le vénérable docieur Templeton. M. Templeton a consacré toute sa vie au défrichement des parchemins el des papyrus; il ne connaît peut-être pas très-bien les mœurs el les habitudes de sa patrie, mais il possède des détails très-intéressants sur la civilisation des Mèdes. Pour peu que vous y teniez, il vous racontera des anecdotes sur la vie intime du roi Teulobocus, et il se fera un plaisir de vous citer le nom de l'artiste inconnu qui a sculpté l'œil gauche de la slatuc d'Osiris. M. Templeton fait pour les civilisations disparues ce que font les professeurs du Muséum pour les monstres antédiluviens ; avec un poil de chameau arraché au caban d'un officier de l'armée d'Afrique, ces messieurs vous reconstruisent analogiquement le squelette d'un mastodonte, d'un dinothérium ou d'un ptérodactyle. A l'aide d'un fragment de patois saxon, M. Templeton reconstruirait toute une palingénéste mythologique.

Cependant une circonstance toute fortuite lui fil concevoir quelque inquiétude sur l'infaillibilité de sa mélhode de reconstitution analogique. Il vit une page d'annonces el il resta stupéfait.

« Je suppose, me dit-il, que la civilisation française est engloutie, que Paris a disparu dans un cataclysme et que la charrue a passé sur cet asphalte, battu en ce moment par cent mille promeneurs. Vous admettez en conséquence que la langue française est un arcane; un jour on m'apporte, à moi savant de l'avenir, cette page d'annonces qui a survécu à toute une civilisation. Je m'en empare; j'emploie dix années de ma vie à reconstruire, lettre par lettre, syllabe par syllabe, votre langue , comme Cbampollion le jeune reconstruisit l'idiome hiéroglyphique. J'épelle enfin cette page, puis je la lis couramment, et à la vue de ces annonces de poudres de santé, de pâtes, de robs, d'élixirs, de pilules, de capsules qui occupent le quart du journal, je me dis tout naturellement : Les Français de 1852 étaient un peuple malsain; c'était une na-

lion d'éclopés, d'hypocondriaques, de lépreux, de rachitiques, etc., qui croyait aux remèdes secrets et à toutes les imaginations de la chiromancie médicale. Me voilà donc, moi honnête savant, fondé à croire que la France était une immense pharmacie, puisque chaque jour annonçait un redoublement de préservatifs, et cependant, en publiant celle opinion, j'aime à croire que je me tromperais et que je tromperais mes contemporains. »

J'ignore, mon cher monsieur Épiménide, si le docteur Tempiéton a voulu réellement me soumettre ses doutes relativement à son système de reconstitution analogique, ou si plutôt son intention n'a pas été de faire une satire indirecte de notre publicité industrielle; mais je suis sûr que vous vous demanderez vous-même ce que les étrangers doivent penser de ce peuple galant, chevaleresque et troubadour, en voyant les milliers de drogues qui s'étalent chaque jour dans nos journaux.

Je ne vous dis rien des ballons, du fluide escargotique, des trains de plaisir et de la société des gens de lettres ; dans quelques jours vous serez au courant de toutes ces inventions contemporaines. Maintenant allez vous coucher, mon cher monsieur Epiménide; depuis une heure que vous m'écoutez, vous devez avoir une lerrible envie de dormir.

Tout ce qui est célèbre dans notre temps, tout ce qui a brillé par l'esprit, par l'intelligence, par la grâce ou par le style, a posé devant M. Sainte-Beuve. La galerie de ce fin portraitiste est, sans contredit, la plus complète et la plus remarquable. Ses portraits sont ressemblants pour la plupart, et toujours rehaussés par un faire savant et à la fois ingénieux.

Le procédé critique de M. Sainte-Beuve est le plus rare et le moins facile. Tout peintre* de portraits littéraires contemporains est presque toujours porté, par un sentiment qui lient au fond de notre nature imparfaite, à exagérer dans le mauvais sens les traits du modèle, qui se transforme alors en caricature. M. Sainte-Beuve n'a point ce défaut; il voit son modèle tel qu'il est et quelquefois même mieux qu'il n'est. Poète, c'est-à-dire inventeur, il crée en analysant, mais sans trop s'écarter de la ressemblance, et dans cette juste mesure où l'on peut reconnaître l'original idéalisé par le pinceau de l'artiste. On ne saurait trop le répéter aux démolisseurs de réputations; la bienveillance est la qualité la plus indispensable du critique quand elle est intelligente. La bienveillance, en littérature, c'est la sympathie de l'honnête homme pour son semblable. Elle naît d'elle-même, parce que celui qui en est l'objet la mérite. On sait toujours, en effet, à qui on l'accorde. Quand M. Sainte-Beuve trouve un diamant là où d'antres ne verraient parfois que du stras, il jette tant de paillettes d'or sur sa trouvaille, qu'il fait illusion aux gens les moins disposés à se laisser tromper. D'ailleurs, il a soin de ne prêter son imagination et sa poésie qu'à ceux qui, au besoin, pourraient lui rendre toutes ces richesses, s'il arrivait qu'un esprit si bien doué se trouvât par hasard au dépourvu.

Je ne prétends pas que M. Sainte-Beuve soit jamais homme à louer des beautés absentes ; il embellit quelquefois, il met souvent du sien en un mot ; mais cette bienveillance ne l'empêche pas de lancer par-ci, par- là, et d'une main sûre, le trait épigrammatique. L'éloge de sa part est souvent la poliesse d'un homme bien élevé; les paroles sont flatteuses, les manières charmantes ; mais si vous le regardez à la dérobée, vous surprenez un sourire ironique dans le coin de sa lèvre. M. Sainte-Beuve a fait son tour d'Allique; il a rapporté de ce voyage la distinction, l'urbanité, la finesse et aussi la verve légèrement caustique des habitants d'Athènes.

20 CBIT1QUBS

Madame Emile de Girardin, qui a eu déjà trois phases littéraires bien distinctes, méritait une place dans ce musée contemporain où rayonnent dans leurs cadres sculptés, Lamartine, Alfred de Musset, Georges Sand, Guizot, Thiers, Balzac, Villemain, Châlcaubriand et Napoléon. Madame de Girardin a ouvert ia série des petits prodiges littéraires qui se sont tant multipliés dans ces dernières années. Delphine Gay était un prodige de beauté, de grâce et d'esprit, à peu près vers la même époque où M. Victor Hugo était un enfant sublime et mademoiselle Léonline Fay une merveille dramatique. Que de jours écoulés depuis celle aube souriante! C'était le lemps des aspirations chevaleresques et de je ne sais quel enthousiasme conventionnel qui a fait dérayer bien des vocations. On chantait le sacre, on chaînait le Trocadero, on chantait les Hellènes, Athènes u'avail jamais lant rimé avec Démosthènes. 0 Ypsilanti! je le vois d'ici théâtralement renversé en arrière, la main gauche posée sur le fût d'une colonne et le front ceint des lauriers de Marathon, à ton aspect reverdissant encore! A seize ans, belle, grande, les cheveux blonds au vent, admirée, fêlée, adorée, on était déjà la Muse de la patrie, et les journaux (qui depuis... mais alors la Presse à 40 fr. n'existait pas) racontaient les promenades de Corinne sous les arcades du Colisée au clair de lune. // m'aimait, faisait pleurer les mères, Ourika faisait soupirer les jeunes filles; littérature de salou, poésie ingénieuse, enthousiasme de convention, reflet pâli de ce rayon qui avait éclairé les derniers jours de l'Empire, je veux parler de madame de Staël. Corinne s'était multipliée comme les pains de l'Évangile. Les jeunes Mlles affectant une mélancolie théâtrale, attendaient toutes un Oswald comme elles soupirent aujourd'hui après un Arthur. Oswald ne jouait pas de la lyre, mais il pinçait très agréablement de la guitare en sa qualité de diplomate ou de brigadier aux gardes, et il employait à fumer (le cigare naissait en France) tout le temps qu'il ne consacrait pas au lyrisme sentimental du cap M y cènes.

M. Sainte-Beuve indique très-justement tout ce qu'avait de charmant et de faux cette société étrange qui vivait — suspendue entre les souvenirs de la veille et les aspirations du lendemain. Dans un certain monde les traditions de l'Empire s'étaient pour ainsi dire incrustées, et mademoiselle Delphine Gay appartenait à ce monde par sa mère ; Ourika, Nathalie, et les autres stances élégiaqu es étaient, il est vrai, les premiers bégayemenls d'une muse qui [parcourra bientôt des sentiers moins battus; pourtant l'influence de l'éducation première se fera longtemps sentir. Si Oswald apparaît vaguement dans toutes les élégies de mademoiselle Delphine Gay, je trouve Dunois dans tous ses dithyrambes, et plus lard, beaucoup plus tard, hélas ! je le rencontrerai comme une réminiscence des attendrissements factices et du faux éclat chevaleresque des premières années, jusque dans certains passages de Judith et même de Cléopâtre.

Un sculpteur de mes amis me disait un jour dans son langage pittoresque: — On a peut-être bien fait de ne pas démolir Corinne, mais, pour moi, je ne crains pas d'avouer que la lecture de ce livre me rappelle toujours les crevés abricot et les bottes jaunes des chevaliers français si admirés sous l'Empire.— Ce jugement est sans doute sévère, mais il ne manque pas d'une certaine justesse. Il y a on effet du troubadour de pendule dans toutes les œuvres d'imagination de l'époque impériale et de celle qui l'a immédiatement suivie. Les plus fiers génies, les révolutionnaires de l'art payent eux-mêmes le tribut aux faux dieux de leur temps. Chàleaubriand n'a-t-il pas été troubadour dans le Dernier des A bencerrages ?

Ce que j aime le mieux dans madame de Girardin (nous mettrons de côté bien entendu ces magnifiques cheveux blonds, ce corsage opulent, celte taille divine et cette monumentale beauté qui resplendissaient d'un si vif éclat), ce que j'aime donc dans madame de Girardin, c'est le vicomte Delaunay. Voilà un gentilhomme qui est bien de notre

temps, et qui sait son monde sur le bout du doigt. Si celui-là a écrit des élégies, tenez pour certain qu'il les a oubliées et qu'il fait beaucoup moins de cas d'Ourika que d'un paradoxe de Méry ou de Théophile Gautier. Personne encore n'a su causer comme le très-spirituel chroniqueur. L'aimable vicomte, à mon avis, n'aurait que le petit défaut de parler un peu trop chiffons et dentelles, ce que ne s'était jamais permis et ce qu'aurait pu se permettre cependant, sans que nul y trouvât à redire,, sa charmante sœur madame Emile de Girardin.

a Si on laisse de côté, dit M. Sainte-Beuve, certains traits lancés à satiété et sans bonne grâce contre les gens qu'elle a pris en déplaisance (contre une certaine dame des sept petites chaises, par exemple, qui revenait sans cesse comme souffre* douleur et comme victime), le feuilleton créé par madame de Girardin, en 1836, sous le litre de Courrier de Paris, était piquant, léger, gai, paradoxal et pas toujours faux. En général, il ne faut pas appuyer en la lisant. La société parisienne est observée à fleur de peau ; elle est saisie dans son travers, dans son caprice d'une saison, d'un seul jour, d'une seule classe qui se dit élégante par excellence. Une course de chevaux, une chasse, une mode nouvelle, une chose frivole prise au sérieux, une sérieuse prise au frivole, ce sont là ses sujets, ses triomphes ordinaires et faciles. Elle arrive, elle entre dans son sujet comme dans un salon, ayant d'avance ses partis pris d'être gaie, aimable, éblouissante, au rebours du lieu commun (je n'ai pas dit du sens commun), et elle tient sa gageure. Des mots heureux, imprévus, tout à fait drôles, font oublier l'absence du fond ; elle a du facétieux. On rit, on est déconcerté, on oublie un moment, par les finesses et les saillies de détail, ce qui souvent est une complète moquerie ou mystification de la nature humaine. Le blanc et le noir, le vrai et le faux, elle vous retourne tout cela, et ce serait du vrai pédantisme, auprès d'elle, que de s'en préoccuper. L'auteur écrit ces petits

feuilletons si légers, d'un style des plus nets, et les compose avec un art parfait ; l'imagination aussi s'en mêle. »

Tout cela est fort bien dit et pas du tout surchargé ; cependant je reprocherai à M. Sainte-Beuve de n'avoir pas accordé, je ne dirai pas à mademoiselle Delphine Gay, mais à madame de Girardin toute la part qu'elle mérite. Pour rérainent critique madame de Girardin s'en tient volontiers aux surfaces et à répiderme social. Elle se joue et elle se plaît à ne voir la nalure humaine que depuis le boulevard jusqu'au bois; à mon avis, madame de Girardin voit quelquefois mieux et plus loin. Il est certaines pages du Lorgnon et quelques passages des Courriers de Paris qui révèlent non-seulement un écrivain charmant, fin, spirituel et aimable, mais encore un observateur délicat, et pourquoi ne pas le dire tout de suite? un moraliste.

M. Sainte-Beuve à parfaitement expliqué et défini les trois manières sous lesquelles madame de Girardin s'est jusqu'à ce jour révélée au public. La première phase, celle d'Oswald et de Dunois, commence aux élégies, se poursuit par des dithyrambes, des cantates patriotiques et s'arrête à Napoline exclusivement. Dans la seconde je ne dirai pas que l'esprit a tué le cœur ; mais l'enfant prodige a, Dieu merci, fait place à la femme de talent. Madame deGirardin esta sa troisième manière, la phase dramatique. Je souhaite, pour ma part, qu'elle abandonne au plus tôt Melpomène, non que Judith et Cléopdtre soient dépourvues de qualités souvent remarquables, mais je crois que le proverbe élégant est surtout son fait et qu'elle ne réussirait pas moins dans la peinture des mœurs de notre temps, auquel rien ne manquerait s'il avait plusieurs choses qu'il n'a pas et surtout un poêle comique un peu plus profond que M. Scribe.

M. Sainte-Beuve a eu le rare bonheur et le rare talent de peindre dans notre temps tout ce qui a porté au front l'étoile de l'amour ou du génie; à l'heure où les plus vaillants se sentent défaillir, ce rare esprit acquiert chaque jour une nouvelle force

et se pare d'une grâce nouvelle. 11 choisil pour rajeunir, le bon moment, le momenl où tous les autres vieillissent. Heureux privilège du vrai et solide talent ! M. Sainle-Beuve aura eu deux jeunesses, et des deux, à mon avis, c'est la dernière qui est la plus souriante, la plus prinlanière, pour tout dire, la plus jeune. Sa pensée n'a jamais été plus limpide et plus fraîche, son style plus matinal. Dernièrement je relisais les Pensées d'août, et je saisissais dans ce passage de répitre à M. Villemain le secret de la renaissance et du rajeunissement de l'auteur :

L'art est cher à qui l'aime, et plut qu'on n'ose dire ;

Il rappelle qui fuit, et, sitôt qu'il inspire,

Il console de tout ; c'est la chimère enfin.

Pour les restes épai s de son banquet divin,

Pour ta moindre ambroisie «t l'une de ses miettes,

On verrait à la file arriver les poêles.

J'irais à Rome à pied pour un sonnet de lui,

Un sonnet comme ceui, qu'en son fervent ennui,

Pétrarque consacrait sur l'autel de sa sainte.

Pour un seul des plus beaux j'irais plus loin sans pla nie,

Plus joyeux du butin, plus chantant au retour.

Qu'abeille qui trois fois fit l'Hymette en un jour.

Oui, c'est parce que l'art a été sa seule ambition, c'est parce que l'amour du travail Ta consolé de toutes les déceptions humaines, c'est parce qu'il n'a jamais per du de vue à l'horizon, l'idéal, celle étoile des croyants, que M. Sainle-Beuve nous offre, dans une époque malade, ce salutaire exemple de bonne santé littéraire. Rester égal à soi-même quand on est parvenu à un certain degré d'élévation dans les lettres, c'est déjà bien difficile, mais se corriger de ses défauts, émonder son style des branchages qui l'embarrassaient, permettre à un air nouveau de circuler dans la forêt renouvelée, progresser, en un mot, voilà le rare et presque l'impossible. Jamais M. Sainte- Beuve n'a été plus complet qu'aujourd'hui et plus maître de sa pensée. Soit qu'il mène sa phrase à grandes guides, soit qu'il lui jette la bride sur le cou, on sent qu'il est sûr de son alte-

lage el qu'il n'ira pas se briser au délour contre la borneolympique. On ne trouvera plus dans les volumes des Causeries du lundi, qui marquent la nouvelle phase d'un talent si distingué, celte afféterie qui n'était pas sans grâce, mais enfin celle afféterie qu'on lui reprochait avec quelque raison, dans ses premières critiques et aussi dans Volupté. De sa première manière Tau leur n'a gardé que les rares qualités qui le distinguent et font de lui un des plus méritants écrivains de la grande famille française. M. Sainte-Beuve, retiré dans l'étude et exempt des impatientes ambitions qui ont conduit lantd'autres, el des plus glorieux, à leur chute, réalise complètement, ce me semble, l'idée qu'on se faisait à\%Y honnête homme au dix -septième siècle et au commencement du dix-huitième.

Je n'entrerai pas dans l'examen de ce second volume des Causeries, de fières causeries, je vous jure. Ainsi devaient causer dans les bons jours, et avec moins de finesse, je me figure, d'Alemberl, Marmontel, Morellet, Raynal, d'Holbach, Grimm et Uelvétius; ainsi ont dû causer quelquefois de notre temps, souslatonnelledu chansonnier de Passyel de laFrance, Béranger, Château briand, Lamennais et quelques autres. Dans ces quelques autres Sainte-Beuve prend naturellement place; car il a été, je présume, un des rares habitués de ce cap Sunium. Cependant, si l'espace ne me permet pas de metlre en relief celle sûreté de coup d'œil, cette grâce sans égale, celle finesse d'observation et ce charme répandu dans tout le cours du volume nouveau, j'en détacherai, pour ceux qui n'auraient pas encore lu l'ouvrage, un jugement formulé en quelques lignes à propos d'un livre que loul le monde connaît; ce jugement, simple, exact de tous points et admirablement rendu, donnera, dans la proportion de la partie au tout, une idée de la manière rajeunie et à la fois plus virile de l'auteur.

« Le Télémaque (comment n'en pas dire un mot en parlant a de Fénelon?) n'est pas de l'antique pur. De l'antique pur au-

« jourd'hui serait plus ou moins calqué et du pastiche. Nous « avons eu depuis lors de frappants modèles de cet antique « étudié et refait avec passion et avec science. Le Télèmaquc « est autre chose, quelque chose de bien plus naïf et de plus « original dans son imitation môme : c'est de l'antique ressaisi « naturellement et sans efTort par un génie moderne, par un « cœur chrétien, qui, nourri de la parole homérique, s'en res- « souvient en liberté et y puise comme à la source ; mais il la « refait et la transforme insensiblement à mesure qu'il s'en res- «i souvient. Cette beauté, ainsi détournée, adoucie et non alté « rée, coule chez Fénelonà plein canal et déborde comme une « fontaine abondante et facile, une fontaine toujours sacrée, « qui s'accommode à sa nouvelle pente, à ses nouvelles rives. <t Pour apprécier comme il convient le Télémaque il n'est que a de faire une chose : oubliez, si vous le pouvez, que vous « l'avez trop lu dans votre enfance. J'ai eu l'an dernier ce bon- « heur ; j'avais comme oublié le Télémaque et j'ai pu le relire « avec la fraîcheur d'une nouveauté, p

Je cite ce passage de préférence à tout autre parce que j'ai eu la môme bonne fortune que M. Sainte-Beuve. J'ai relu le Télêmaque tout dernièrement, et aujourd'hui que je recueille mes impressions sur la lecture de cet ouvrage, tout ce qu'il en dit me frappe et me semble de la plus incontestable vérité.

Je reviens sur ce que je disais tout à l'heure, à propos de madame Émile de Girardin. Quand je contemple le présent, j'éprouve presque un remords de la façon légère, sinon irrévérencieuse, avec laquelle j'ai parlé du passé. Lorsque se levait sur la patrie littéraire le soleil de la restauration, il éclairait et échauffait de ses rayons cette valeureuse jeunesse qui allait

s'élancer h la conquêle de l'idéal et rêver pour l'ercpirc de l'art je ne sais quelle fabuleuse journée d'Austerlilz. Je crains de m 'être joué un peu trop des dixièmes muses et des enfants sublimes. Hélas! nous avons aussi des muses aujourd'hui, mais quelles muses! Celles de 1824 étaient un peu théâtrales, qui le nie? Il y avait de la recherche dans leurs vers, de l'affectation dans leur attitude, dans leurs sourires et surtout dans leurs larmes, perles rares qui scintillaient le soir à l'éclat des lustres entre leurs cils dorés. Elles voyaient presque toutes un Oswald à l'horizon de leurs espérances; où est le mal? Oswald à celte époque n'était- il pas un progrès, une victoire remportée sur le beau Dunois? Dunois était revenu pendant si longtemps de Marengo, d'Eylau, d'iéna, de Friedland, couronné de lauriers et avec les épaulettes de général, qu'il était indispensable d'opposer Oswald à Dunois, le pèkin idéalisé au vainqueur militaire? Les dixièmes muses, daus ce temps-là, chantaient, la lyre en main, les gloires de la patrie, c'était encore de l'enthousiasme ; mais les muses d'aujourd'hui ont-elles su faire autre chose que souffler dans un mirliton, en ravaudant je ne sais quelles théories sociales? Ce n'est pas à ces déesses littéraires qu'on reprochera leur maintien magistral. Quelquesunes poussent l'abandon jusqu'à ùter leur corset en public et à se coucher de tout leur long dans le feuilleton d'un journal. Certes, rien ne serait plus facile aux hommes que de faire comme ces dames, s'ils n'étaient heureusement retenus par la pudeur de leur sexe !

Au début du gouvernement de Juillet, madame de Staël commençait à être oubliée, et ce qui dominait alors au milieu de toutes les sectes éclectiques, c'était l'influence de Chàleaubriand. On souffrait du mal de René, maladie étrange, dont on se plaignait avec fracas, et dont pour rien au monde on n'eût voulu guérir ; le vent était aux mélancolies de parti pris aux désespoirs sans cause ; les chants avaient cessé ; on pleurait en prose et en vers ; assis à l'écart, on contemplait la nue fugi-

tive, el, dans l'ivresse de sa douleur, on se serait volontiers écrié, comme le frère d'Amélie : « Heureux ceux qui ont fini leur voyage sans avoir quitté le port, et qui n'ont point comme moi traîné d'inutiles jours sur la terre! »

Aujourd'hui, nous sommes raisonnables, grâce au ciel ! Tout enthousiasme s'est refroidi, et si Yobermanisme exisle encore quelque part, ce n'est plus que dans les couplets des faiseurs de romances; les muses se sont mariées avec des industriels, et les enfants sublimes ont fait place aux pianistes chevelus. Nous n'avons plus le moindre ridicule, nous avons extirpé de notre cœur toute passion compromettante ; nous aimons la musique facile et la littérature à la portée de toutes les intelligences ; tout le monde a le style de tout le monde, ce qui donne aux publications littéraires tout le piquant d'une page du Moniteur. Demandez à un écrivain consciencieux quelle est la qualité essentielle pour réussir aujourd'hui dans les lettres, il vous dira que c'est le savoir-faire; quant au talent, s'il n'est pas indispensable, il nuit quelquefois.

Que voulez-vous? on nous a tant répété sur tous les tons que la jeunesse n'avait qu'un temps,que nous noussommes faits vieux avant l'âge; on nous a tant prêché le culte de l'utile et la religion de l'intérêt, que nous avons jeté à la porte de notre panthéon bourgeois la poésie, l'amour, l'enthousiasme et toutes les divinités de l'idéal ; le comédien est père de famille et juge au tribunal de commerce, el le personnage consulaire enlève à l'artiste les trois quarts du temps qu'il devrait consacrer à sa profession ; celui-là s'est éveillé un beau malin littérateur parc? qu'il avait échoué au barreau ou perdu sa place dans l'admi nistration des pompes funèbres, celle pépinière de vaudevillistes ; celui-ci est journaliste parce qu'il est le cousin du principal actionnaire ; les mœurs ont singulièrement gagné à celte transformation. Un fils de famille ne commettrait plus dans notre temps la folie de se ruiner pour une grande dame, mais

il pourrait bien arriver qu'il ruinât une comédienne ! Quel progrès dans la morale publique !

On peut donc affirmer, sans crainte d'être démenti, que la grande puissance de ce temps-ci c'est la médiocrité; la médiocrité règne et gouverne partout, en haut, en bas et au milieu, en, littérature dans l'art et encore ailleurs. La médiocrité se fuit vingt mille livres de rentes là où le génie, cet imbécile de génie, ce révolutionnaire, cet iconoclaste, ce perturbateur, ne trouverait pas à gagner cent écus. Le roman stupide, vantard, absurde, invraisemblable, aura cinquante mille lecteurs, et le livre écrit avec goût ne trouvera pas trente acheteurs. Le tour des comparses est arrivé. Arbate se venge enfin d'Agamemnon. On nomme à l'Opéra troupe de fer-blanc les doublures chargées de suppléer à de certaines représentations les chefs d'emploi. La troupe de fer-blanc a si bien moralisé, si bien prêché, si bien intrigué, qu'elle domine à l'heure qu'il est sur toute la ligne, et qu'on la subit sur le théâtre comme dans les lettres,dans le journalisme comme au ministère. Un fait prouverait que M. de Girardin ne connaît pas son temps, lui qui se pique de connaître tant de choses. M. de Girardin a poursuit pendant trois ans à travers tous les partis et toutes les vicissitudes l'Ithaque chimérique du pouvoir, et il ne cessait de répéter qu'il avait une idée par jour au service de son pays, dans une époque où les vrais ambitieux sont ceux qui n'ont pas d'idées du tout.

Dans l'intérêt des jeunes gens qui se destinent aux carrières dites libérales, je voudrais qu'on soumit à une refonte radicale tous les vieux traités d'éducation. Il y a une sorte d'immoralité préméditée à faire élinceler dans la perspective, aux yeux de ces naïfs esprits, uu monde chimérique qui leur causera tous les vertiges et tous les éblouissements qu'éprouverait un sauvage de l'Amérique du Sud transplanté en pleine civilisation. A Sparte, où l'adresse était tenue en plus haute estime que la vertu, on enseignait le vol aux jeunes Lacédémoniens. Un père de

famille pieux devrait, de nos jours, souhaiter pour son fils une orthographe suffisante et une intelligence contenue; qu'il lui permelle l'accessit au concours, mais qu'il lui interdise formellement le premier prix. On a vu des prix d'honneur réduits par l'inclémence des temps à se faire aides de cuisine ou vaudevillistes. Les accessit ont toujours réussi.

Ah ! l'accessit ! c'est le trait d'union entre le talent et la stupidité; c'est l'éclectisme qui n'offusque personne; l'accessitest le roi du monde. Voulez-vous que je vous raconte comment, tout dernièrement, s'y sont pris, pour avoir du talent, de la science et de l'à-propos, les différents accessit du feuilleton? Depuis plus de quinze jours, le feuilleton dramatique passait ses journées à la Bibliothèque, au milieu d' un triple rempart d'in-octavo, d'indouze et d'in-dix-huit; il remuait des montagnes de poussière historique, et transformé en bibliophile, il demandait à tous ces livres épars autour de lui une connaissance qu'il n'a pas et une science qu'il oubliera après huit jours, la science de l'antiquité païenne, la connaissance des beaux vers latins, des belles sentences latines, et la clef de ce monde romain dont il a vaguement entendu parler aux beaux jours de sa douteuse rhétorique. Quand, par hasard, on rencontrait le feuilleton dans la rue, on était tout étonné d'entendre tomber de ses lèvres des fragments de Tacite ou des phrases de Suétone. Je me suis trouvé nez à nez avec un de ces feuilletons hebdomadaires ; il avait l'air si pâle et si défait que je lui ai demandé tout de suite des nouvelles de sa santé.

Le feuilleton m'a regardé sans me voir, et il m'a répondu sans broncher :

Quid priva ta domus, quid fecerit Hippia curât ! Rcspice rivales Divorum : Claudius audi Que tulerit

0 prodige! m'écriai-je, le feuilleton parle latin!

Titulum meniiia Lycisca,

répondit-il; puis, partant tout à coup d'un long éclat de rire : Vous voyez, me dit-il, un feuilleton sur les dents; je me prépare à la grande solennité dramatique par la résignation, la pénitence et le travail ; je fais mes études comme un collégien à l'intention de Valêria, drame antique et impérial qui va être représentécesjours-ci.Toulcequej'aifeuilletédechroniqueurs, d'historiens, de poètes, de satiriques, aurait fatigué la patience d'un bénédictin ; tout ce que j'ai dévoré de prose latine, de vers latins, tout ce que j'ai absorbé de Suétone, d'Aurélius, de Tacite, de Pétrone, de Perse, de Juvénal, horresco referens, aurait donné une indigestion à M. Nisard lui-même. Par Hercule ! je crois que j'avais des dispositions pour mordre à l'élude des langues mortes ; mais je ne m'en suis pas tenu là : afin de prouver au lecteur que le feuilleton connaît les détours des palais césariens et les mystères des alcôves impériales , j'ai appelé au secours de mon ignorance tous les auteurs modernes qui ont secoué la poussière sous laquelle dort la vieille société romaine, Bossuet, Voltaire, Rollin, Bayle, Rousseau, Gibbon, Mably, Niebuhr, Chàteaubriand, Champagny, Dézobry et mon confrère Jules Janin, un faux bonhomme qui cache son érudition sous les arabesques de son esprit et qui connaît l'antiquité aussi bien que le jardin du Luxembourg. Par Junon, par Jupiter et surtout par Mercure ! les auteurs de Valéria n'ont qu'à bien se tenir ; le feuilleton est prêt, il est armé de souvenirs de pied en cap, il est hérissé de citations et bardé d'interpellations ; il a lu ce qu'il n'avait jamais appris, et, à l'heure qu'il est, il connaît Claude, Messaline, Agrippine, Pallas, Narcisse, Lycisca, comme s'il avait toujours vécu dans la familiarité de ces augustes personnages. Voulez-vous que je vous dise où était situé le Palatin ? Voulez-vous que je vous apprenne comment on portait le peplumï Voulez-vous que j'éternue du Suétone, du pur Suétone ? Olim quoties in lectied cum maire veheretur, libidatum incestè, ac macuUs vestis proditum affirmant. Ce n'est pas plus difficile que cela. Encore une pièce de

ce genre qui me contraigne à une pareille élude, elje demande positivement à faire partie de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Mais je vous quille pour aller confier au papier ma science toute fraîche et par conséquent fugitive. Lundi prochain , vous m'apercevrez juché sur mon tribunal de critique et décidant avec l'assurance d'un honnête savant.

De vi paragropho, Messieurs, caponibus.

Et de fait, la chose s'est accomplie comme l'avait dit le feuilleton; rien ne manquait au programme: les citations, les vers latins, les dissertations à perle de vue sur la Rome césarienne, les descriptions du costume, des habitudes, des mœurs et des sensualités de ce monde romain qui, d'empereur en empereur, devait finir par tomber en charpie; le feuilleton livré à ses propres ressources ne serait peut-être* pas capable de comprendre le lalin des docteurs de Molière; mais aidé par la science de la veille, il parlait le lendemain avec une gravité vraiment magistrale la langue de Pétrone et même de Tacile. Quelle érudition à propos de cet imbécile de grammairien, dont un centurion inconnu s'était amusé à faire un César ! Avec quelle verve le feuilleton a Qagellé Messaline et Agrippine et Narcisse et Pallas ! lien est entre autres qui, laillanl largement dans le livre de M. Dézobry, Home au siècle d'Auguste^ nous a donné une narration où il a enlassé pèle-mèle, comme des chiffons dans un sac, les jeux du cirque, les représentations théâtrales, les promenades el les repas du peuple-roi. Ah ! les accessit ! Quand je vous disais que les accessit savaient se tirer des défilés les plus difficiles, et qu'eux seuls étaient assez habiles pour mener le gouvernement du monde. Supposez un premier prix à la place des accessit du feuilleton, et voilà le pauvre homme qui, ayant sa science dans sa tète, ne se croira pas forcé d'aller emprunter des morceaux d'érudition à toutes les bibliothèques; et quand viendra le grand jour du lundi, il présentera un consciencieux travail sur le drame en question, il dira

qu'il n'appartenait qu'à noire époque de réhabiliter ce monstre de boue et de sang qui s'appelle Messaline; il parlera tout simplement de l'œuvre soumise à sa critique, et il sera vaincu par ses confrères les accessit, qui auront eu l'habileté de parler de Néron, d'Auguste, de Brilannicus, de Caligula, de Tibère et de tout ce qui ne se rapportait pas à celle chose dramatique et en vers intitulée Valéria.

11 ne faut pas croire que le feuilleton puisse jamais être en peine ni rester court. Il est universel de sa nature, et, comme vous le savez du reste, il possède Tomni-science... des bibliothèques; il parle de ceci ou de cela, peu lui importe; il connaît toutes les civilisations, toutes les langues, toutes les philosophies, et je me rappelle encore ce critique prodigieux qui intercalait dans son patois littéraire des phrases du langage bindouslan en rendant compte du Chariot d'enfant de Méry et de Gérard de Nerval, citait sans rire l'époque héroïque de Vicramâditya et l'apparition du grand réformateur Bouddak-Mouni. 0 Molière !

Un homme, dans le jugement duquel j'ai la plus grande confiance, me faisait part, à propos de la désastreuse affaire de Baylen, très-longuement exposée et irès-savamment racontée dans le premier livre du neuvième volume de Y Histoire du Consulat et de V Empire, d'une réflexion de morale politique qui a échappé jusqu'à ce jour îi tous les historiens qui ont écrit sur ce sujet « M. Thiers, me disait-il, a porté sur ce point capital de son histoire une lumière d'évidence qu'on ne soupçonnait pas auparavant, et qui est définitive. Appuyé sur des documents authentiques, il a prouvé que la capitulation en rase campagne du général Dupont, ce brillant officier de la grande armée, et que Napoléon destinait à devenir un de ses

plus prochains maréchaux, était le résultat d'un malheur, d'une faute si Ton veut, mais non d'une trahison. Cela ressort victorieusement de la procédure, dont un exemplaire a été miraculeusement conservé par M. Regnault de Saint-Jeant d'Angély. C'est cet exemplaire unique, que M. Thiers a connu, qui lui a permis d'offrir au général Dupont la seule réhabilitation possible, celle qui concerne son honneur militaire. Le général Dupont f comparaissant devant un tribunal d'honneur, composé des grands de l'Empire, avait tout d'abord commencé par protester contre l'accusation de trahison, et s'était attaché à démontrer que son intérêt, à défaut du sentiment de l'honneur, lui faisait un devoir de rester fidèle au drapeau de la France impériale; mais quand les événements changèrent, quand le héros ne fut plus que l'ogre de Corse, on vit ce même général se vanter auprès des Bourbons d'une trahison qui n'existait pas, et escompter au prix d'un portefeuille et du grand cordon une infamie imméritée. Ne peut-on pas admettre aujourd'hui que c'était pour faire croire à un crime de haute trahison qui lui rapportait des honneurs et des dignités, que le général Dupont a anéanti, lorsqu'il était ministre de la guerre, deux exemplaires de la procédure qui l'innocentait devant ses contemporains et devant la postérité? Dans ces derniers temps, bien des hommes qui n'avaient commis que des fautes involontaires sous le gouvernement qu'ils avaient servi, se sont prévalus de ces fautes auprès du gouvernement nouveau comme d'un crime lâchement prémédité. N'est-ce pas là un fait caractéristique de notre époque que ce mépris de soi-même et de l'opinion? et n'est-ce pas un sujet digne des méditations du philosophe et de l'historien que le spectacle étrange de ces hommes qui, les uns pour un portefeuille, les autres pour une place ou un bout de ruban, tous dans un intérêt d'ambition personnelle, se font plus coupables et plus criminels qu'ils n'ont été réellement?

M. Jules Janin a esquissé dans le Journal des Débats, à propos d'un vaudeville, une petite histoire de la Bohême littéraire ; que M. Janin me permette de le lui dire, il sait beaucoup de choses, et personne ne raconte ces choses-là mieux que lui ; mais il ne connaît que très-imparfaitement, et fort heureusement pour lui, les mille détails de cette existence exceptionnelle. Je serais tenté de croire que M. Janin n'a jamais vu que les copies de ces illustres originaux inconnus qui les premiers arborèrent, il y a une quinzaine d'années, le pavillon bohémien. Ils étaient dix, ceux-ci peintres, ceux-là faiseurs de romans, tous poêles, émieltant leur vie sur les chemins, ne s'inquiétant que de la splendeur du soleil, et ne sachant pas au juste quelle était la forme de gouvernement de leur pays. Quel saint amour de la paresse! quelles belles soirées passées dans le nonchaloir et le far niente ! Ces lazzaroui de l'intelligence avaient retourné la célèbre devise : faire sans dire ; leur devise, à eux, était : dire sans faire ; et ils jetaient en effet dans la circulation la seule monnaie qu'ils pussent royalement dépenser, la monnaie de leur esprit, des mots charmants que les vaudevillistes s'empressaient de ramasser et que le public attribuait à M. de Talleyrand, comme tous les mots spirituels qui se sont débités depuis cinquante années. Un jour, un notaire entre à l'improvisle dans le cénacle, si j'osais, je dirais dans le galetas de la Bohême, et annonce à un des dix qu'il vient d'hériter de trente mille francs. Ce fut un hourra tel, que les échos de la rue Larochefoucault en frémissent encore à l'heure qu'il est. Le tabellion en devint sourd. On ouvrit un conseil pour savoir à quoi serait employée celte somme mythologique. L'un proposa de donner un festin au peuple français ; mais on lui fit observer que la chose serait

difficile, vu la quantité insuffisante de vaisselle plaie que l'association pourrait offrir aux convives. L'achat d'une principauté fui aussi mis en avant; et Ton se disposait à discuter sérieusement celte idée, lorsqu'une voix s'écria : Un voyage en Italie ! Jtaliam ! Jtaliam ! Huit jours après, les dix saluaient par leurs chants, par leurs strophes, et surlout par leurs sonnets, la patrie de Pétrarque et du macaroni. Pendant trois mois ce fut une existence à grandes guides, si bien qu'un jour il ne restait plus un sou de ces trente mille francs, qui ne devaient jamais finir. 11 fallut à loule force se séparer, dix estomacs aussi creux ne pouvant marcher de compagnie sous peine d'affamer les populations. Un rendez-vous général fut assigné, à six semaines de là, au Palais-Royal. Chacun s'engageait à faire, au retour, le récit exact de ses aventures. Après quoi Ton se dispersa en s'embrassant.

Au jour el à l'heure indiqués les dix amis se rencontraient dans la galerie vitrée.

De ces dix odyssées de la jeunesse, de la poésie el de l'insouciance, je n'en citerai qu'une seule en quelques mots, parce que le héros n'existe plus. Celui-là était resté dans un hôtel de Naples, vivant au jour le jour tantôt d'une redingote, tantôt d'un pantalon qu'il allait vendre à un juif. Un matin, l'hôte, qui avait surveillé les évolutions de celle garde-robes fugitive, vint trouver son commensal et lui dit : a Voici cent francs, retournez en France; vous me renverrez cet argent quand vous serez à Marseille ou à Paris. » Le jeune homme était doué de quelque talent en peinture; il ne consenlil à accepter les cent francs si libéralement offerts que lorsqu'il les aurait légitimement gagnés. Le maître d'hôtel avait une femme et deux filles, il fil le portrait au pastel de loule la famille, et il dessina les marmitons par-dessus le marché. Quand sa besogne fut achevée, il se dirigea vers le bateau, accompagné de l'hôte, qui ne voulait plus le laisser partir. Heureuse jeunesse ! le charme qu'elle répand autour d'elle est si grand, qu'elle atten-

ET RfcCITS LITTÉRAIRES. 37

drit jusqu'aux mailres d'hôtel napolitains. A bord, noire héros se rencontre sur le pont avec une belle jeune femme, à laquelle il ose à peine parler, tant elle lui semble une grande dame et une noble créature. Cependant il s'enhardit peu à peu, et, pour se faire bien venir de celte fière beauté, il laisse vaguement soupçonner qu'il est un gentilhomme voyageant pour son instruction, et qu'il a oublié son gouverneur dans un honnête tripot ou dans le cratère du Vésuve. Tout va bien, et Ton arrive à Marseille. Mais, ô contre-temps! les douaniers manifestent l'intention de visiter les bagages. Notre héros veut fuir, on le retient; on le force de donner la clef de sa malle, on l'ouvre... elle contient trois paves! Pétrification générale. La malle de la belle voyageuse est également ouverte : ô bonheur ! elle ne renferme que des oranges! La grande dame n'est ellemême qu'une bohémienne, double méprise ! tromperie charmante ! Ils partent ensemble pour Paris, où ils vécurent heureux pendant une éternité de quinze jours.

E heu! fugaces posthume! Qu'êtes- vous devenus, chers poêles dispersés? L'un est avocat général, l'autre est un grave législateur, cet autre... Mais a quoi bon vous dire ce qu'ils sont? Qu'il vous suffise de savoir ce qu'ils ont été.

Je signale à mon pays l'avénemenl prochain d'un nouveau parti, le parti des gens modestes ; sous le gouvernement de Juillet, nous avions le parti des hommes sérieux. L'homme sérieux était un sage qui voulait arriver par la voie la plus courle, linea brevissimay la voie de l'insignifiance. Dans la rue, il portait un chapeau qui n'était ni trop neuf ni trop vieux, unhabi^ dont la couleurétait intraduisible, un gilet mixte et une cravate dogmatique. 11 marchait posément, parlait peu, ne souriait jamais, et n'ouvrait la bouche que pour éternuer un petit bar-

barisme înédîl, 11 avait horreur de Yinconstitutionnalité> el trouvait que M. Barrot manquait de gouvernementabilité.

Pendant six mois, il faisait annoncer dans les catalogues un ouvrage destiné à produire la plus profonde sensation : Des théories parlementaires considérées dans leur rapport avec% etc, etc. Le livre ne paraissait pas, mais le titre avait produit son effet, et plus tard, l'homme sérieux se portait candidat à l'Académie des sciences morales et politiques, comme auteur (Tua ouvrage qui aurait pu à la rigueur exister. Il était admis.

Ce qui distinguait surtout l'homme sérieux, c'était la tenue. La tenue était son cheval de bataille. La tenue consistait à affecter un air gourmé, à se vieillir l'esprit et le visage, et à faire semblant d'étudier l'économie politique.

La révolution de février avait dissous ce parti; mais aujourd'hui il se reforme, les éléments dispersés se rapprochent ; les vaincus d'hier aspirent à l'empire de demain. Seulement, ils ont pendu leur vieux costume au vestiaire, el pour être à l'unisson de la politique contemporaine, ils ont endossé la défroque de la modestie.

L'homme modeste vit retiré, il ne veut rien, n'aspire à rien : il est profondément dégoûté de tout ce qu'il voit et de tout ce qui se passe autour de lui; ne lui parlez pas de dignités, de gloire, de fonctions publiques; il a donné sa démission de tout et n'aspire qu'au repos el à l'oubli : aux cœurs blessés l'ombre et le silence. Ce n'est pas qu'il méprise l'espèce humaine; mais il se sent incapable, et se range de côté pour laisser aux plus dignes le chemin libre. L'élude est sa seule distraction, el s'il va encore chez les ministres, dans les cercles politiques, partout où parade le monde officiel, c'est pour ne pas rompre du jour au lendemain avec des habitudes prises, cl pour que son absence précipitée n'attire pas l'attention sur sa personne.

0 Athéniens! j'ai vu l'homme modeste de mon temps, je l'ai examiné, je l'ai sondé ! Défiez-vous de lui, c'est un renard sous la peau d'un agneau!

Je voudrais bien ici dire un mot de Voltaire. C'est que, tous les jours, on le juge ridiculement. On l'a exagéré , et, faut-il l'avouer, les Espagnols, comme les Italiens, le comprennent aujourd'hui mieux que les Français. — - Voltaire, qu'on nous fait si effrayant et si noir, n'était qu'un Boccace qui s'était gâté en changeant de siècle.

Si Voltaire fût né dans un pays riant, h Naples, à Florence ou à Venise, quelle différence ! Conteur vif et délicat, comme il l'était; philosophe à peine et par hasard; sceptique, mais plein de grâces, quel grand homme aimable ne serait pas encore Voltaire! C'eût été une bénédiction pour son temps, pour l'Église elle-même, toujours pleine de gens de goût, de pouvoir lire ses livres, sans que personne, pas même lui, pût croire que de cette lecture allait sortir une révolution cruelle.

Ceci n'est-il qu'un paradoxe? Eh bien, qu'on lise quelquesunes de ses lettres intimes perdues dans la Correspondance de Grimm, et rcconnaissables à leur parfum ! Vous direz si personne de nous, depuis 1789, a su ce que c'était que Voltaire; si même par des louanges insensées on ne l'a pas calomnié, et si enfin les plus décidés d'entre les encyclopédistes, tous ces écrivains risqués : Grimm à qui il se plaignait déjà de la tournure qu'il voyait prendre à ses idées, si Diderot encore, d'Alembert lui-même, et jusqu'au baron de Holbach, se sont jamais douté du rôle que plus tard des bêles féroces allaient leur faire jouer à tous !

Voltaire se fût indigné de voir son nom mêlé à tant de folies et de crimes qu'il ne prévoyait pas ! — Sans doute, il a critiqué et dû critiquer une fouie de choses inutiles ou ridicules existant dans l'ancienne société française, au sein de laquelle il vivait si bien en y souriant toujours ; mais peut-être l'a-t-il

moins allaquée que Molière. Son malheur, c'est de n'avoir pas pris garde qu'il parlait à un siècle moins fort que le dix-septième siècle, et où il fallait parfois se taire, parce qu'on était écoulé par un moins grand nombre d'honnêtes gens que du temps de Molière.

Aussi, qu'cst-il arrivé à Voltaire? Du moment que la populace des écrivains et des pamphlétaires politiques répéta ses idées, tout ce qu'il disaitsi bien devint ignoble, et tout fut perdu. L'esprit et le tact disparurent de la France. Aujourd'hui enfin, le châtiment de Voliaire, de cet homme d'esprit, c'est - d'être devenu le dieu des imbéciles.

M. Gérard de Nerval, le plus pérégrinaleur de nos écrivains, comme il est aussi un des plus aimables et des plus savants, s'était dirigé Tannée dernière pour Berlin lorsqu'il apprit en roule que l'on allait donner à Weiraar, pour l'inauguration de laslatuede Herder, des fêtes qui se rencontraient avec l'anniversaire de la naissance de Gœlhe.

Gérard avait été l'ami de Gœlhe, ami presque inconnu, car ils ne s'étaient, je crois, jamais vus. Mais à l'âge de dix-huit ans Gérard avait publié la traduction de Faust. Celte traduction, malgré toutes celles qui ont paru depuis, est restée la meilleure, et Goethe ne reconnaissait guère que celle-là. a Gœthc. rapporte Eckermann, avait pris en main la dernière traduction française de son Faust, par Gérard, qu'il feuilletait et paraissait lire de temps à autre. De singulières idées, disait-il, me passent par la tète quand je pense que ce livre se fait valoir dans une langue danslaquelle Voltaire a régné il y a cinquante ans... Gœlhe fit l'éloge de la traduction de Gérard. Je n'aime pas lire le Faust en allemand, ajoutait-il, mais dans cette

traduction française tout agit de nouveau avec fraîcheur et vivacité. »

Gérard ne pouvait donc se dispenser d'ajourner son voyage à Berlin. Il se dirigea vers le duché littéraire de Saxe-Weimar. Je dis duché littéraire, parce qu'on y distribue aux pot'Ues et aux artistes des marquisats, des comtés et des baronnies... Les noms des hommes illustres qui l'ont habité y marquent des places et des stations nombreuses qui deviennent des lieux sacrés. Si jamais le flot des révolutions modernes doit emporter les vieilles monarchies, il respectera sans doute ce coin de terre heureux où le pouvoir souverain s'est abrité depuis longtemps sous la protection du génie.

11 est est inutile de demander si Gérard fut bien accueilli à Weimar ; loul ce qu'il y a d'illustre à cette petite cour voulut lui faire fête. Un matin qu'il s'occupait de visiter les anciennes demeures des grands hommes qui ont séjourné à Weimar, telles que celles de Lucas Cranach, qui a orné la cathédrale d'un beau tableau ; de Wieland, de Herder et de Schiller, il fil la rencontre d'un inconnu qui lui proposa de lui faire voir l'intérieur du palais grand-ducal, où resplendit de toutes parts te culte que la famille de Saxe a voué aux grands hommes; Gérard accepta avec empressement, et examina avec une pieuse curiosité ces quatre grandes salles consacrées une à Wieland, la seconde à Herder, les deux dernières à Gœthe et à Schiller.

De retour à Paris, Gérard publia dans un journal la description des fêles auxquelles il avait assisté. A ce sujet, Tinconnu qui lui avait si gracieusement ouvert le palais grandducal, lui adressa la lettre suivante :

« A Monsieur Gérard de Nerval.

« Monsieur,

« Lorsqu'on est passionné comme je le suis pour la gloire lilléraire de la patrie, l'on désire qu'elle soit servie par larenom-

mée. Rien ne saarait rejouir davantage que la preuve que cette gloire est reconnue et goûtée à l'étranger. Vous m'avez procuré cette joie, monsieur ; aussi ne saurais-je mieux y répondre que par la main môme de Gœthe, dont je vous prie d'accepter l'autographe ci-joint, en vous souvenant de Weimar et de celui qui reste à jamais votre très-dévoué.

a Charles Alexandre,

« Graod-duc héréditaire de Saxe.

« Du château du Belvédère, 50 octobre 1850. >

Il est assez difficile de rendre en français la traduction fidèle de ce quatrain improvisé. Il a été écrit à propos d'un portrait de la jeune princesse Marie de Prusse, et, s'il était possible de le faire passer littéralement dans notre langue, on pourrait le traduire ainsi :

Aimable et gentille, Calme et bienveillante ; Soot à elle les fidèles Sûr» comme l'or.

Quelle plus charmante et plus délicate manière de prouver sa reconnaissance à un écrivain! Un prince ordinaire se serait contenté d'envoyer à Gérard quelque banale décoration, que celui-ci aurait mise dans sa poche. Le prince de Saxe-Weimar adresse au traducteur de Gœthe un autographe de Gœthe; il donne à un homme littéraire une récompense littéraire; il a causé avec l'écrivain français; il a pu, dans le peu de temps passé avec lui, se rendre comple de la distinction de cet esprit solide et d'une grAce suprême, et il a compris tout de suite que ceîui-là ne devait pas être traité comme un pianiste, à qui l'on remet une tabatière à la fin d'un concert.

Ce qui ajoute encore de la grâce et de la valeur à l'envoi du prince héréditaire, c'est le choix spécial de l'autographe. Au

moment où Gérard examinait l'intérieur de la maison de Goethe, il y avait rencontré cette jeune princesse Marie pour qui ont été écrits ces quatre vers. En voyant cette apparition gracieuse errer capricieusement parmi les images du passé, Gérard l'avait comparée à l'image antique de Psyché, représentant la vie sur la pierre des tombeaux. Le prince Charles Alexandre, en choisissant parmi tous les autographes deGœthe celui qui se rapportait à la jeune princesse, a-t-il voulu faire discrètement comprendre à l'écrivain qu'une autre personne était de moitié dans l'envoi de ce souvenir de Weimar ?

La royale famille de Saxe- Weimar est une famille à part au milieu des autres souverains allemands. Le culte et l'amour de Fart sont une des traditions des princes de celte souveraineté athénienne dont Gœlhe a été pendant longtemps le principal ministre. Cependant, il faut le dire à la louange des princes allemands, beaucoup aiment les lettres, comme le roi de Prusse et le roi Louis de Bavière, et presque tous bannissent, dans leurs rapports avec les simples particuliers, celte morgue et cette roide attitude qui ont caractérisé nos anciens princes français. Que le lecteur veuille bien me permettre de citer, comme preuve à l'appui de cette opinion, une petite aventure de chemin de fer qui m'est personnelle.

Vers la fin du mois d'août de Tannée dernière, je me trouvais à Mayence, lorsqu'un malin je lus dans un journal que ce jour-là le Congrès de la Paix allait s'ouvrir à Francfort. Moins désireux d'entendre des discours dans tous les dialectes connus que de rencontrer quelques Français qui avaient dû se rendre à celte solennité polyglotlique, j'allai prendre un billet au bureau du chemin de fer et je me trouvai dans une diligence seul avec un homme] jeune encore, qui, au bout de quelques minutes de silence, m'adressa la parole en allemand. Sur un signe de lète négalif de ma part, il comprit mon ignorance de la philologie teuloniqne, cl, changeant aussitôt de dialecte, il s'exprima dans le français le plus pur.

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Pendant les irois quarts d'heure qui séparent Mayence de Francfort, nous causâmes du Congrès de la Paix, auquel l'inconnu n'épargna pas les épigrararaes, nous parlâmes de Paris, de Francfort et de la pluie qui tombait par torrents.

En descendant du wagon, j'avais pris congé de mon compagnon de route, lorsque la circonstance de la pluie, qui redoublait, nous rapprocha. 11 ne restait plus qu'un seul fiacre devant l'hôtel du chemin de fer, et le cocher s'était approché sur un signe que je lui avais fait, lorsqu'en me retournant, j'aperçus mon inconnu qui se promenait sous le péristyle. J'allai à lui et lui offris une place dans le fiacre, en lui demandant où il désirait être conduit.

— Allez-vous, me dit-il, à un hôtel avant de vous rendre h l'église Saint- Paul, où se lient le Congrès?

— Oui, lui répondis-je ; mais, comme je n'ai pas de préférence, j'irai au premier venu.

— Alors, reprit mon compagnon, permettez-moi de vous conduire à l'Hôtel de Russie. Il est situé dans le Zeill, la principale rue de Francfort.

J'acceptai.

En entrant dans la cour de l'Hôtel de Russie, quel ne fut pas mon étonnement lorsque je vis le maître de la maison venir dire chapeau bas, à mon compagnon :

— La chambre ordinaire de Votre Altesse est occupée par Son Altesse le grand-duc de Hesse-Darmstadt. Nous n'attendions pas Votre Altesse aujourd'hui.

— C'est bien , répondit mon compagnon. Donnez une chambre à monsieur d'abord, moi je me contenterai de la première venue.

Quand je fus installé dans ma chambre, qui était d'une magnificence royale, je me mis à faire mon examen de conscience pour me rendre compte si, dans le coursde la conversation, je n'avais pas laissé échapper quelques-unes de ces bordées fran-

çaisesdont les éclats auraient pu rejaillir sur mon compagnon de roule, lequel était le duc régnant de...

Tout à coup le prince entra et me dit : Vous savez qu'ici on dine à une heure. C'est l'habitude germanique.

— Je le sais, monseigneur, lui répondis-je.

— Bah! me dit-il, je ne suis pas plus monseigneur que vous, aujourd'hui ; je voyage incognito. Donc vous ne devez voir en moi qu'un simple gentleman. A la table d'hôle vous rencontrerez quelques autres souverains, mais faites comme si vous ne connaissiez pas leur qualité, c'est l'usage.

Je le remerciai de l'avis qu'il venait de me donner, et me rendis à l'église Saint-Paul.

A une heure j'étais de retour à l'hôtel. Le duc de me fit

placer à côté de lui.

Il y avait autour de la table une dizaine de convives.

— Pardonnez ma curiosité de Parisien égaré en Allemagne, dis-je tout bas au duc de..., je voudrais savoir si toutes les personnes ici présentes sont aussi des gens considérables.

Ce personnage qui est en face est le prince Frédéric de Prusse, voici le grand-duc de Hesse, et à côté de lui le duc de Lucques.

— Savez-Yous, lui dis-je, que depuis Candide on n'avait jamais vu tant de princes dans une hôtellerie.

— Chut! me répondit-il en souriant, ne réveillons pas Voltaire qui dort.

Le dîner fut charmant ; il fut surtout égayé par les saillies et le Champagne du duc de Lucques.

Le soir, au moment où je prenais congé du duc de il me dit en me tendant la main : Vous retournerez à Paris, vous êtes bien heureux.

— Je croyais que les rois délestaient Paris, lui répondis-je.

— Nous l'exécrons et nous l'adorons ; tenez, il y a des instants où je donnerais la moitié de ma principauté pour pou-

voir habiter pendant trois mois un entre-sol du boulevard Italien.

Il y a eu dernièrement un procès littéraire bien autrement curieux et intéressant que le procès de Paul-Louis Courier pour la tache d'encre de Longus, et cependant c'est à peine si Ton s'en est occupé, quoiqu'il ait été plaidé à grand orchestre et que les journaux l'aient reproduit in extenso. Nous voulons parler des lettres amoureuses de Benjamin Constant à madame Récamier, cette abbessc mondaine de l'Abbaye-aux-Bois qui a compté presque autant d'adorateurs qu'elle a fait d'académiciens. Aujourd'hui l'arrêt est prononcé, arrêt étrange qui eût excité dans son temps la verve satirique de Beaumarchais ; car de ce singulier jugement il résulte que madame Louise Collet a peut-être raison, mais que madame Lenormand n'a pas tort.

Toujours est-il que les lettres ne paraîtront pas, et c'est dommage. Cette publication eût mis dansson vrai jour un point de critique littéraire fort controversé : Adolphe est-il un personnage vrai ou un être imaginaire? l'amant d'Ellénore estil ce jeune étudiant d'Heidelberg, ce causeur trop éloquent du tribunat, qui devait être un jour une des gloires du parti libéral, ou bien n'est-ce qu'un caractère savamment étudié et en quelque sorte pris sur le fait? Madame Itccamier soutenait cette dernière hypothèse; elle assurait que l'on avait toujours loué l'esprit de Benjamin Constant aux dépens de son cœur, et c'était, assure-t-on, pour venger cette ombre chère et désolée qu'elle avait ardemment désiré la publication des lettres. Si au contraire il fallait ajouter foi à l'opinion de critiques célèbres, MM. Sainte-Beuve, Gustave Planche et Loeve-Weimar, on serait porté à croire que Benjamin Constant s'est peint au naturel dans ce roman fameux, et que dans un jour de décou-

ragemenl et pcut-èlre de remords il a déchiré du livre de sa vie celle froide page de sa jeunesse. Dans ce cas, il faudrait admirer l'écrivain et plaindre l'homme, ce type d'égoïsme et de lâcheté dans les affections du cœur.

Ce qui a fait le succès d'Adolphe ce nesonl pas lescombinaisons savantes, c'est encore moins l'imagination, je ne crois même pas que ce soit le style. Mais le lecleur s'est plu à porler aux nues un ouvrage où il se reconnaissait à chaque page dans son présent ou dans son passé. 11 éprouvait une commisération égoïste à la vue de cet homme, enlacé dans les anneaux d une chaîne de fleurs et d'épines et se débattant dans l'agonie de son amour. Chacun en comptant les rares pulsations de ce cœur refroidi faisait l'anatomie de son propre cœur. Qui n'a pas eu son Ellénore ? ,

0 sublime égoïsme de notre nature ! ce n'était pas Ellénore, c'était Adolphe qu'on plaignait; et cependant qui devait le plus intéresser du héros ou de l'héroïne? ils ont gravi 'ensemble, la main dans la main, le coteau verdoyant de la passion ; ensemble ils ont cueilli sur la route enchantée les fleurs de l'enthousiasme; puis un beau jour, par un soleil étincelant, alors que la nature n'a jamais été plus belle, le ciel plussplendide,le cœur dEllénore plus débordant, voici que l'ambition, cet oiseau moqueur, chaule à l'oreille distraite d'Adolphe celle triste'chanson de la vingt-cinquième année qu'entendit aussi le docteur Faust par un soir d'orage. Eheu fugaces! s'écrie-t-il et, jelatil sur la route parcourue un regard désolé, il reconnaît avec efTroi que les cyprès elles ronces ont envahi lesentier semé naguère de myrtes et de roses. Alors il descend pas à pas le versant des illusions jusqu'à l'heure où, comprimant sous sa main de fer les derniers battements de son cœur, il abandonnera, dans la solitude du désespoir, l'Ariane de sa jeunesse. L'histoire de Benjamin Constant s'arrèle là ; mais qui n'a pas achevé celte histoire dans sa pensée ?

Adolphe fera sa rentrée dans le monde ; ses amis le féliciteront d'avoir rompu des liens qui l'enchaînaient loin des hon-

ncurs el de la fortune. On viendra à son aide, on lui aplanira les obstacles, et chacun s'empressera de le conduire par la main dans la voie qu'il voudra parcourir. El Ellénore qui a tout sacrifie à son amant, sa beauté, sa jeunesse, sa réputation el peutêtre sa fortune, Ellénore qui n'a eu que le tort de croire aux serments d'Adolphe, que deviendra-t-elle? triste el délaissée, elle pleurera. L'amour est un épisode dans la vie de l'homme, il est l'existence tout entière de la femme. Loin de venir la consoler, ses amies la montreront du doigt quand elle passera solitaire sur les contre-allées de la promenade. Uieu n'effacera de son front le stigmate de sa chute, j'allais dire de son bonheur évanoui. Partout elle traînera la flèche empoisonnée. Quand la nuit et la solitude se feront de plus en plus autour d'elle, Adolphe, lui, sera célèbre, envié el admiré. Un jour le bruil public apprendra à Ellénore que son ancien amant est entré à l'Académie ou au ministère, el seule peut-être, elle éprouvera, à celle nouvelle, une joie triste mais désintéressée. 0 justice distribulive de l'homme ! Adolphe sera partout cité comme un modèle de probilé cl d'honneur, pendant qu'Ellénore, méprisée, mourra dans l'isolement en donnant sa dernière pensée à l'homme qui a troublé sa vie cl qui, depuis l'heure de la séparation, n'a pas une seule fois songé à s'iuformer de ce qu'étail devenue celte amie des premiers jours. De quel côté est la résignation, la grandeur et la vertu?

Les débats de ce procès nous ont inilié aux mystères des derniers jours de madame Récamier, celte noble femme, la dernière partie de celle société d'élite donl nous avons vu se fermer la tombe. Elle eut le malheur de survivre à sa génération, si bien qu'à la fin de sa vie son cœur n'était plus qu'un vaste cimetière où reposaient, les uns à côté des autres, ces rois et ces hommes célèbres, ces reines et ces femmes illustres, toute celle réunion de grandes intelligences donl elle avait été adorée. Pas un de ses chevaliers fidèles ne resta pour mener son deuil, el Ton s'affligeen voyant quels botes, après la morl de

Bullanche et de Chateaubriand, avaient, dans le salon de l'Abbaye-aux-Boi s, rempli de leur nullité la grande place laissée vacante par ces deux géants. Qu'auraient dit madame de Staël, la reine Caroline, la marquise deCatteley, l'empereur Alexandre, Fox, Benjamin Constant, Canning, si on leur eût annoncé que les dernières illustrations qui entoureraient madame Récamier seraient madame Louise Collet et mademoiselle Clémence Robert !

M. Henry Murger a eu le bonheur peu commun de se révéler au public par un vaudeville très-original et mieux écrit que la plupart des comédies contemporaines du Théâtre-Français. On comprend facilement rétonneraent général, Un vaudeville sans coq-à-l'ane, sans esprit réchauffé et sans entorses grammaticales, un vaudeville littéraire en un mot; cela ne s'était pas encore vu. M. Scribe, le Titan de ce genre dramaique, ne s'était pas fait faute d'émailler ses petits chefs-d'œuvre de lieux-communs prémédités, de couplets naïfs et de quelques phrases de patois. Ce que voyant, les critiques avaient dit : Si un homme aussi habile que M. Scribe attend pour enchâsser une plaisanterie dans sa prose que celte plaisanterie ail traîné pendant trois ou quatre ans sur les tables de quelque cercle littéraire, s'il ramasse avec tant de soin les bouts de cigares de la conversation des gens d'esprit, c'est que le vaudeville est de son essence une sorte d'improvisation, et qu'il doit comporter, sous peine de chute, une certaine dose de commun. M. Henry Murger a eu l'audace d'en appeler de l'exemple de M. Scribe et du jugement des critiques, et cent représentations de son œuvre lui ont donné gain de cause.

Aujourd'hui M. Murger fait paraître un volume des fragments publiés dans les journaux; ces fragments, coordonnés, corrigés

cl augmentés, forment une histoire suivie. Maisdès le début Tauleur a grand soin d'avertir lelecleur que « les bohèmes dont il est question dans son livre n'onl aucun rapport avec les bohèmes dont les dramaturges du boulevard ont fait les synonymes de filous et d'as>assins. » Sa bohème à lui se compose, Dieu merci! d'autres personnages. « Aujourd'hui comme autrefois, dit-il, tout homme qui entre dans les arts sans autre moyen d'existence que Part lui-même, sera forcé de passer par les sentiers de la bohème. La plupart des contemporains qui étaient les plus beaux bla.^ons de Tari ont été des bohémiens; et, dans leur gloire calme et prospère, ils se rappellent souvent, en le regrettant peut-être, le temps où, gravissant la verte colline de la jeunesse, ils vivaient de celte manne hasardeuse qui tombe des corbeilles de la Providence, et n'avaient d'autre fortune au soleil de leurs vingt ans que le courage, qui est la vertu des jeunes, et que l'espérance, qui est le million des pauvres, d

On voit tout de suite quels sont les originaux dont M. Murger va tracer les portraits. C'est d'abord un jeune peintre qui n'a pas les premiers capitaux nécessaires à l'achat d'une toile. Cette toile enfin obtenue à l'aide d'une persévérance héroïque, le rapin enthousiaste et coloriste la barbouillera de vermillon, et obtiendra, a force de coups de brosse, un horrible passage de la mer Houge, qui deviendra au besoin un passage du Granique, un passage du Uubicon, un passage de la Bérésina, et se transformera enfin, dans une incarnation définitive, en un passage de Panoramas. Voici un poëte romantique forcé de rengainer son lyrisme et de marteler pour dix francs une épitapheà la gloire éternelle d'un pharmacien. Cet autre est uu musicien du plus grand avenir qui manque de présent parce qu'il n'a pas de passé. Celui-ci, philosophe pylhagoricicu, est à la recherche de son âme, et finit par trouver un beau soir l'immortelle endormie tout au fond d'une bouteille de Syracuse à 40 centimes. Ce monde, borné a tous les horizons par les expédients, est animé de frais visages, de gais sourires et de

tendres propos : la vie de Bohème est la symphonie à grand orchestre de la jeunesse, de la poésie, de l'insouciance et de la misère.

Que le lecteur et M. Murger me permette une digression. C'est une croyance universellement admise depuis des siècles que l'artiste, le poêle, le littéraleur doivent débuter dans le voyage intellectuel par l'étape de la nécessité. Bien des gens restent convaincus que sans ladouleur et la privation, ces deux muses énervantes, jamais le génie de Jean-Jacques ne se serait éveillé. Béranger pour sa part a beaucoup contribué dans noire temps à enraciner dans les esprits ce préjugé féroce que le grenier doit être le temple consacré aux bégayemenls de la muse. Cet éternel grenier sans feu et aux murailles humides m'a toujours paru un antre affreux, même avec la robe de Lisette suspendue à la fenêtre. Il est impossible d'admettre, môme à vingtans, Lisette avec les mains et le nez rouges. Quand Béranger préludait à son existence lyrique, s'il avait occupé un modeste appartement au quatrième étage, i) n'en aurait été ni plus malheureux ni moins poète. Béranger a résisté au grenier, mais je suis convaincu que le grenier en a tué bien d'autres ; je ne crois pas non plus, comme M. Murger, que la plupart des contemporains qui étaient les plus beaux blasons de l'art aient été des bohémiens; quelques-uns sans doute se sont vus forcés de séjourner pendant quelque temps dans celte hôtellerie aux fourneaux éteints, aux lits absents et aux dîners chimériques; mais le plus grand nombre au contraire avait de quoi payer son écot à l'hôtel garni d'à côté. Lamartine a eu et a encore une fortune patrimoniale; Viclor Hugo ne quittait la maison de sa mère que pour se marier ; Alfred de Vigny était capitaine d'infanterie avant d'être littérateur; Alfred de Musset n'était pas sans quelque fortune; Jules Janin donnait des leçons de latin, des leçons de grec, et se créait un revenu de son métier avant de songer à se faire une fortune de son art; M. Scribe, l'homme qui avait le moins besoin d'un capital assuré, entrait

dans le vaudeville avec six mille livres de rentes, et Chateaubriand lui-même, Chateaubriand qui, dans ses mémoires, s'apitoie avec tant de complaisance sur la pauvreté de ses jeunes années, trouvait toujours cent louis quand il avait besoin de cent francs. J'en pourrais citer beaucoup d autres parmi de moins célèbres.

Il n'entre pas dans ma pensée de prouver que l'aisance est une condition indispensable à l'homme qui veut parcourir la dangereuse carrière de l'art ; seulement, je crois, contrairement à l'opinion presque universelle, que l'aisance et même la fortune sont des conditions très- favorables au développement de l'intelligence et à la production d'œuvres sérieuses ; si l'expérience de la misère peut développer en nous de certaines facultés, ce ne sont pas toujours les meilleures ; malheur à celui qui se lance dans le rude sentier en n'ayant pour bâton que son courage. Le plus souvent, il s'arrêtera épuisé au milieu de la route, et il n'entendra autour de lui que les rires moqueurs des plus heureux ou des plus vaillants. Au lieu de le plaindre, on lui reprochera sa témérité et son orgueil. Tout n'est pas couleur de rose au joyeux pays de Bohème.

Quand, par hasard ou par sa volonté, on se trouve égaré dans ce pays situé sous toutes les latitudes de l'espérance, il faut tâcher d'en sortir au plus tôt ; il faut s'armer de force, de persévérance, s'affilier à la société des buveurs d'eau, et faire comme les héros de M. Murger. Après un passage des Panoramas, on arrivera peut-être à un vrai passage de la mer Rouge: avec les dix francs de l'épitaphe du pharmacien, on a huit jours d'avenir; dans ces huit jours, on a la chance de rencontrer une nouvelle veuve inconsolable ou d'obtenir un succès. Dans ce dernier cas, l'on décampe au galop, sinon Ton est perdu. Quand vous avez vingt ans, que votre montre retarde de cent francs, c'est joli ; mais lorsque vous atteignez le chiffre grave de trente années, cette même montre doit avancer ou tout au moins marquer l'heure souriante de la réussite.

Du reste, M. Murger est sur ce po inl tout à fait de noire avis. S'il a largement usé de son privilège de poêle pour embellir ce monde étrange oy il a vécu plutôt en touriste qu'en naturel du pays, il ne se Tait pas faute de distribuer sous forme d'aphorismes d'excellents conseils aux téméraires qui tenteraient de se précipiter dans ces parages hasardeux sans s'être revôlus auparavant d'une forle cuirasse. «La Bohême, dit-il, c'est le stage de la vie artistique, c'est la préface de l'académie, de l'hôtcl-Dieu ou de la morgue. » Et plus loin : « Si on cherchait parmi toutes les raisons qui ont pu déterminer cette affluence de jeunes gens dans les sentiers de la Bohême, on pourrait peut-être trouver celle-ci : Beaucoup de jeunes gens ont pris au sérieux les déclamations fai les à propos des artistes et des poètes malheureux. Les noms de Gilbert, de Chatterton, de Moreau, ont été trop souvent, trop imprudemment, et surtout trop inutilement jetés en l'air. On a fait de la tombe de ces iufortunés une chaire du haut de laquelle on prêchait le martyre de l'art et de la poésie. Le chant désespéré de Victor Escousse, asphyxié par l'orgueil que lui avait inoculé un triomphe factice, est devenu un certain temps la Marseillaise des volontaires de l'art, qui allaient s'inscrire au fnartyrologe de la médiocrité, p

Paroles sévères, mais justes . Combien, en ce temps où nous sommes, ont pris pour une irrésistible vocation ce qui n'était qu'une aspiration vague et confuse! Combien, éblouis par la splendeur du résultat et ne calculant pas les périls, se sont Uucés à la conquête de la toison idéale ; fiers de leur jeunesse fit prenant la lémérilé pour le courage, ils jetaient un long regard sur cet océan impitoyable qui engloutit toutes les médiocrités; bien loin de les retenir, chaque nouveau naufrage les excitait, et ils s'embarquaient un beau matin sur la coquille de noix de leurs espérances. Combien sont partis ainsi qui ne sont Pas revenus ! Pauvres alcyons battus par toutes les vagues, ils 0fU disparu un jour sans avoir aperçu même dans le lointain

le radieux sourire de cette capricieuse maîtresse qui s'appelle la gloire !

M. Henri Murger a donc eu soin de prémunir le lecteur contre les séductions de ce monde affreux et charmant, triste et bouffon, dont il fait les honneurs avec toute l'élégance d'un poète qui ne croit pas déroger en écrivant de la prose excellente. A mon avis, ce livre est remarquable par l'entrain, par l'observation et surtout par le style. Quant à l'esprit, je n'en parlerai pas, il pullule, il fourmille, il grouille. Avec un pareil livre, un littérateur honnête aurait pu faire six volumes sans être taxé d'économie. M. Murger est riche et il jette sa fortune, en enfant prodigue, par toutes les fenêtres.

Un ami de M. Hugo, prétendait à propos de je ne sais plus quel ouvrage de M. de Lamartine, que ce qui nous a manqué depuis soixante années dans les rudes épreuves que nous avons traversées au pas de course, ce n'est ni l'idée ni le fait, ni l'intelligence ni l'épée, ni la parole ni l'action, ni les peuples ni les chefs, ni ceci ni cela. C'est... un poète dramatique. 0 monsieur Jourdain! l'Empire est tombé faute d'un poète dramatique. On sait que Napoléon se désolait de n'avoir pas Corneille sous la main pour confier à ce grand homme le portefeuille des relations extérieures. (Voir Marco Saint-Hilaire, passim.) C'est pour la même raison que restauration et gouvernement de juillet ont fait un beau matin la culbute, Le gouvernement de juillet s'était pourtant décidé à jeter sur le front monumeulal de Corneille le chapeau à plumes de pair de France. L'insensé, c'était trop ou trop peu. Il fallait à Corneille au moins le ministère de l'instruction publique. La République fit les premiers pas, il est vrai, appuyée sur le bras d'un poète,

mais quel poète s'il vous plaîl ? Uu poêle lyrique. Que pouvait faire l'amant d' El vire pour conjurer tous les orages? Ah ! si l'on avait songé à Corneille au lieu d'appeler à la tète du gouvernement provisoire l'élégiaque paratonnerre que vous savez!

«M. de Lamartine, dit le critique hugolàlre, est certainement rhommedece temps-ci qui aura le plus contribué à enraciner dans les esprits ce préjugé vulgaire et absurde que le poète est inhabile et incompétent dans la conduite des affaires humaines. Pourquoi? — Justement parce que M. de Lamartine est un poète purement lyrique et le contraire d'un poêle dramatique. »

« Cette séparation, ce divorce, cette fuite perpétuelle de l'action devant ridée, de l'idée devant l'action que nous signalons dans loussaint Louverture, vous les retrouverez dans la vie publique de l'auteur des Girondins, homme d'État et penseur qui, chose inouïe î n'aura jamais vu que du feu dans Napoléon, »

« Regardez, en effet. »

« Aujourd'hui, ce sera l'idée qui chez lui dominera, écrasera annihilera l'action, il laissera l'esprit souffler où l'esprit voudra; il abdiquera sa volonté devant l'inspiration, nous ne dirons pas du hasard, mais de Dieu ; il criera : Alea jacta est ; il demandera cinq minutes de réflexion pour décider si la France sera république ou monarchie, il montera à la tribune sans savoir comment il va conclure, et s'il attribuera h l'Assemblée nationale ou bien au peuple le droit de choisir le chef de l'État. »

«Demain, sa pensée se laissera aller, incertaine, légère et flottante, au courant et à la merci de l'événement. Une révolulion le portera au pouvoir, une insurrection l'en arrachera ; dans l'intervalle, la France s'offrira par trois ou quatre fois à lui et ne le trouvera jamais prêt, et comme une belle fille sottement dédaignée, ne lui pardonnera plus jamais ni ses retards à lui, ni ses avances à elle. »

« De sorte que lorsqu'il aura voulu fonder une Républi-

que, cet homme courageux, ce grand homme, sera reslé inférieur, tantôt à M. Ledru-Rollin par ridée, tantôt à M. Changarnier par l'action. »

a De sorte que lorsqu'il aura voulu écrire un drame, ce poêle inspiré, cet écrivain abondant, sera resté inférieur à M. Jules Janin pour la critique et à M. Anicet-Bourgeois pour la facture. »

Le tort impardonnable de M. de Lamartine, aux yeux de fauteur de l'article, c'est d'avoir compromis Corneille, c'est d'avoir contribué àenraciner dans les esprits ce préjugé vulgaire et absurde que le poète est inhabile et incompétent dans la conduite des affaires humaines. Aussi, tout en déclarant que M. de Lamarline est un beau génie et un grand caractère, a-t-il soin de le placer un peu au-dessous d'un faiseur de mélodrames.

Cette proposition une fois admise que le poêle dramatique sera l'homme d'État de l'avenir, le Confucius social, le Tyrtée législateur, il ne nous reste plus qu'à chercher parmi les membres de l'association des auteurs à qui ce rôle de sauveur doit échoir un jour.

S'il est permis dans une question aussi délicate, de s'en rapporter à l'opinion générale, les trois plus grands génies dramatiques de notre temps seraient MM. Alcxaudre Dumas, Denncry et Bouchardy. C'est donc un de ces trois messieurs qui sera vraisemblablement tôt ou lard l'arbitre des destinées de la France. Comme je ne voudrais pas passer plus tard pour un flâneur du lendemain, je m'empresse de prendre date. Vive monte Christo, vive la dame de Saint-Tropez, gloire au Sonneur de Saint-Paul !

M. Victor Hugo a bien aussi quelques prétentions dramatiques, prétentions justifiées du reste; mais, il faut bien l'avouer, toutes les critiques dirigées contre M. de Lamartine retombent de tout leur poids sur l'auteur des Burgraves et de Marion de Larme. Comme M. de Larmartine, M. Hugo déclame, rêve et

chante quand il faudrait agir. Ses héros, au lieu d'aller droit au but, se préoccupent en chemin.

De la pâle clarté qui tombe de» étoiles

A reades ambo.

Et cantate paret et reipondere parali.

Dans les pièces de M. Hugo, le lyrisme est partout, au commencement, au milieu, à la fin, le drame n'est nulle part. En noire âme et conscience, l'œuvre de M. Hugo peut bien être une belle effusion lyrique, mais l'humanité y chercherait vainement l'homme. L'ami, en condamnant sans appel M. de Lamartine, n'a pas pris garde'qu'il frappait du même coup sur son maître, lequel auralui aussi contribué à enraciner dans les esprits ce préjugé vulgaire que le poëte]esl inhabile et incompétent dansl'exercice des affaireshumaines ; parce que comme M. de Lamartine, et plus que M. de Lamartine, M. Hugo a sacrifié le raisonnement à l'imagination, l'homme au poète, l'idée à la forme; parce que la foule Ta vu, depuis qu'il a l'âge d'homme, passer d'une idée à une autre idée, des Odes et Ballades au Roi s'amuse, de sa mère vendéenne k son père républicain» Si M. Hugo, exailé par le rôle politique qu'a joué M. de Lamartine, rôle qui n'est pas sans gloire, caresse, chimérique ambition! l'espérance d'un jour, d'une heure, d'une minute de domination populaire, qu'il se détrompe. M. de Lamartine a pu être, à un moment donné, le tribun des sentiments généreux, la lyre de la révolution. M. Hugo ne serait que le tribun des antithèses, la lyre de la rhétorique. Le premier peut parler à la foule, l'exalter et la dominer, le second ne sera jamais compris que des bacheliers ès lettres el des académiciens!

Il vient de mourir ces jours derniers un brave garçon qui, lui aussi, avait entrepris de sauver le monde. Un soir, il y a

Di

de cela une quinzaine d'années, il accompagnait au Père-Lachaisela dépouille mortelle d'un ami. Parvenu sur le mamelon funèbre qui domine Paris, il contempla les dômes, les colonnes, les tours et les toits des maisons qui marquaient à ses yeux la place où s'agitait la grande fourmillière. Il songea, c'est luimême qui me Ta raconté depuis, à toutes les misères entassées dans ce gigantesque espace ; il vit ceux qui souffraient du froid ou de la faim, il entendit le râle des agonisants et, exalté par l'apparition des lugubres fantômes qui passaient devant son esprit, il se crut appelé à féconder les cœurs et à changer en paradis terrestre cette vallée de larmes. Quand il rentra dans Paris il était Dieu, je n'ose pas dire qu'il était fou.

A partir de cet instant, il s'appela le Mapah, l'homme androgyne, et il mit au jour une nouvelle religion intitulée : YEvaddisme. Novateur rétrospectif, il ramenait le monde à son berceau, à Adam et Eve. lien est parmi les novateurs d'aujourd'hui qui ne remontent pas au delà du déluge. H faisait des prédications partout, dans les réunions d'amis, dans les cafés et dans la rue. Il courait les ateliers pour trouver des disciples, et il eut le bonheur d'en rencontrer un, chose rare en ce tempsci. Un jour ce disciple vint trouver le Mapah et lui dit : <f Maître, j'ai écrit l'Evangile du Verbe nouveau, faut-il le livrer à l'impression? Le Mapah répondit affirmativement.

Cependant un scrupule retenait le vulgarisateur : dans la religion évadienne, on ne s'appelait pas.

Le Mapah, qui poussait encore plus loin que le rédacteur en chef de la Presse le culte de l'égalité, avait compris que deux noms dissemblables constituant une différence, le dogme de l'égalité était violé par ce seul fait que celui-ci s'appelait Jean cl que celui-là se nommait Pierre. Le Mapah était radicalement logique.

Quand un évadien voulait appeler un autre évadien, il se contentait de faire psit% psit, par respect pour l'égalité absolue. Le disciple, voulant concilier son amour-propre d'auteur avec

BT RÉCITS LITTÉRAIRES. 59

la prescription évadiennc, chercha un biais ingénieux. Un jour le livre parut, et tout le monde a pu le voir derrière la vitrine des libraires étalagistes ; on lisait sur la couverture de cet évangile : le Nouveau Verbe, par celui qui fut Caillaux.

De révadaïsme il ne reste plus, à l'heure qu'il est, qu'un souvenir à la fois triste et risible. Celui qui fut leMapah n'était pas, en somme, une intelligence vulgaire ; seulement, quand une fois il adoptait un principe, il le grattait jusqu'au tuf et il arrivait tout droit à l'absurde. En épluchant la philosophie du Mapah, on y trouverait peut-être bien, des pensées généreuses et des aperçus ingénieux ; mais tout cela est perdu dans un fatras de logique trop rigoureuse. Combien en avons-nous vu mourir en ces tristes temps, de pauvres diables qui ont perdu leur raison à vouloir absolument sauver le monde I

On croit assez communément qu'un homme qui a dépensé dix ou douze années de sa vie à courir la prétentaine sur les grands ou les petits chemins de l'imagination ; qu'un malheureux dont l'esprit, inutile papillon, s'est posé sur la tige de tous les caprices et a respiré le parfum de toutes les fantaisies, peut gravir ensuite d'un pied sûr le sentier des réalités. On se figure que celte chimère insaisissable qu'il poursuit à toute heure, il peut la quitter et la reprendre à volonté. Ceux que leur mauvaise étoile a poussés dans cette ingrate et glorieuse carrière des lettres supportent avec plus ou moins de courage les privations et même la misère ; mais c'est là un trait distinclif : ils luttent jusqu'à la fin. Une fois qu'on est engagé dans la voie, on ne peut, sans déchirement, songer à rebrousser chemin. Cèdent-ils à une fascination invincible et inexplicable, ou ont-ils, tous ces diseurs de riens, la conscience de leur inu-

tilité? Je ne sais, mais ils lutteront jusqu'au bout plutôt que de déserter. Us ressemblent à ces peuples déshérités que le ciel a fait naître dans des pays arides et qui s'attachent à la nature avare qui les entoure en raison même de sa tristesse et de sa stérilité.

Parmi toutes les professions dites libérales, en est-il une seule qui soit plus rude et plus décevante que la profession littéraire? Sur mille qui combattent la plume à la main un seul arrive je ne dis pas à la gloire mais à la réputation, qui est le fantôme de la gloire. Les autres effeuilleront en pure perte les fleurs de leur esprit; ils suivront, mornes et résignés, le cortège de tous les triomphateurs, et ils disparaîtront un jour sans qu'on s'inquiète de leur absence, sans qu'un ami inconnu se souvienne de leurs premiers vers ou de leur dernier livre, fct pourtant que de forces éparpillées, que de travaux accomplis par ces obscurs soldats de l'intelligence ! dans les quinze ou vingt ans consacrés à la Muse, que de souffrances endurées! Travailleurs rompus aux fatigues, esprits toujours prêts, ils auront donné leur repos et leur sang à celle tâche sans fin du journalisme, chaque jour ils auront versé leur goutte d'eau dans ce tonneau des Danaïdes ! Condamnés, par la nécessité, au labeur improvisé, ils auront dépensé en menue monnaie leur part du trésor intellectuel. Tristes jusqu'à la mort, ils se seront vus contraints de mettre des paillettes à leur style, des rubans roses à leur plume pour se présenter devant leur souverain maître le public dans la mise la plus coquette de leur talent. Us auront ressenti, à de certains moments, les souffrances de ces pauvres comédiennes dont l'unique enfant est mort le matin, et qui, le soir venu, sèchent leurs larmes, mettent du rouge sur leur pâleur, et viennent, le sourire aux lèvres et la poitrine brisée, faire rire deux mille spectateurs.

Ah ! ne croyez pas ces spirituels commis voyageurs et ces non moins spirituels vaudevillistes quand ils font passer sous vos yeux cette vie littéraire de convention, pleine de bruit,

pleine d'éclat, pleine d'actrices et de bols de panch. Tout littérateur sérieux travaille au moins dix heures par jour; et je ne compte pas cet autre travail qui consiste à se tenir au courant de tout ce qui se fait, de tout ce qui se publie, a savoir quel est l'esprit de ce matin, et à deviner quelle sera la mode de ce soir ; et quand il sortira pour prendre l'air, pour se promener comme tout le monde, son cerveau galopera encore sur l'hippogriffe imaginaire, car la passion des lettres, si malheureuse qu'elle soit, est une maladie, une folie, si vous voulez, qui ne laisse ni repos ni trêve. Si vous me demandez après cela, pourquoi ces indociles esprits aiment mieux rouler cet éternel rocher du vieux Sisyphe que de s'asseoir tranquillement dans un comptoir ou dans les bureaux d'un ministère, je vous répondrai que c'est probablement parce qu'ils feraient des employés détestables et des commerçants impossibles. Ils ont endossé la tunique dévorante du Centaure, ils ne l'arracheront qu'avec leur chair; ils ne peuvent être que ce qu'ils sont; c'est leur malheur et c'est aussi leur gloire.

M. de Lamartine a distancé M. Alexandre Dumas, ce gentleman rider de la fabrication romanesque, dans le grand steeple chasse de la ligne. M. de Lamartine est partout, dans le Civilisateur, dans les Fèyers du Peuple, dans le Siècle, dans le Pays et dans les catalogues des éditeurs; il écrit le même jour, dans la même matinée, un article politique, un roman intime, une page de ses mémoires et un chapitre de l'histoire de la Restauration. Je n'ai pas encore entendu dire qu'il fil des vaudevilles. L'ex-chantre d'Elvire est de son temps, un triste temps, où l'on ne mesure plus la valeur des écrivains qu'au mètre. Je ne sais plus quel critique nous apprenait dernière-

ment que les œuvres complètes de Balzac contenaient un peu plus de vingt millions de lettres. Vingt millions de lettres! Quand je pense que l'auteur des Maximes n'en a peut-être pas douze cent mille dans son immortel bagage. Après cela, il faut rendre à M. Lamartine celte justice, que ce n'est pas la voix de l'inspiration qui l'excite; la Muse, cette première amante, a sombré elle aussi dans le naufrage des illusions du poêle : aujourd'hui M. de Lamartine met en prose ses Méditations, ses Harmonies, Jocelynci la Chute d'un Ange; il atlèle impitoyablement à la charrette du feuilleton ses vers ailés, oiseaux charmants qui gazouillaient naguère dans le nid de notre jeunesse. Il sert à ses convives la seconde eau d'un ihé qui a enivré toute la France.

M. de Lamartine a mis toutes ses impressions, toutes ses souffrances intimes en coupes réglées, à l'heure présente il fait la moisson de sa vie agitée, il rentre le grain de ses sublimes tristesses, il coupe le regain de ses poétiques infortunes. L'amant d'Elvire va décidément un peu bien loin dans ses Confidences ; si cela continue nous allons connaître tous les secrets de sa famille et tous les mystères qui dormaient ensevelis dans son cœur. J'ai de la peine à comprendre, je l'avoue, qu'un^écrivain, si grand soit-il, fasse parader sur les trélaux d'un feuilleton les amoureux fantômes de sa jeunesse. Nos souvenirs nous apparliennent-ils exclusivement, quand des êtres qui n'avaient sans doute pas prévu, pour leur mémoire, une publicité posthume, sont de moitié dans ces souvenirs?

J'admets le poète idéalisant sa passion dans des strophes extatiques. Le manteau d'Ëlic enveloppe l'objet adoré en l'élevant dans le ciel. D'ailleurs, quelque transparent qu'il soit, le nuage poétique dérobe toujours la femme aimée aux regards du vulgaire. Au contraire, la prose la déshabille, tout l'idéal disparaît, l'ange fait place à la créature. Lorsque M. de Lamartine rae dépeinl Elvire, dans ses Confidences ou plutôt dans ses indiscrétions, avec ses yeux couleur de mer claire ou de lopin veiné de

brun et fermés par V affaissement des paupières,, avec son nez grec se nouant par une ligne presque sans inflexion à un front élevé et rétréci, avec ses lèvres minces légèrement déprimées aux deux coins de la bouche, avec un ovale qui commençait à s'amaigrir vers les tempes ; lorsqu'il me donne ce signalement de passe-port, il me fait perdre de vue l'Elvire vague et mystérieuse que j'ai entrevue sur les bords du lac , par un beau soir d'amoureuse contemplation. Pour moi, Elvire n'a jamais eu les lèvres minces ni déprimées aux coins de la bouche, cette Elvire-là, je la rencontre partout, dans les salons, dans la rue et dans les romans quadragénaires de M. de Balzac, c'est l'Elvire de tout le monde, de M. Eugène Sue et de M. Paul Féval. L'au- Ire, l'Elvire de la musc Je ne la connais que pour avoir entendu sa voix quand elle chantait aux plus beaux jours de M. de Lamartine :

Aimons donc, aimons donc ; de l'heure fugitive,

Hâtoos-nous, jouissons.

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive,

Il coule et nous passons.

Et cependant croyez-moi, poète, c'est celte Elvire qui est la Traie ; c'est cette Elvire qui, heureusement pour votre gloire, vivra immortelle dans la mémoire des hommes.

Si l'on veut savoir pourquoi M. de Lamartine en est réduit à jeter sur les épaules de sa poésie ce lourd manteau de prose bâclée, demandez-le-lui, et il vous répondra qu'il s'agissait pour lui de vendre Milly, sa terre natale, la terre des tombeaux de famille, ou de vendre des manuscrits. « L'acte était sur la table, dit-il dans la préface des Confidences. D'un mot j'allais aliéner pour jamais cette part de mes yeux (Milly). La main me tremblait, mon regard se troublait, le camr me manqua... Je pesai d'un côté la tristesse de voir des yeux indifférents parcourir les fibres palpitâmes de mon cœur à nu sous des regards sans indulgence ; de l'autre le déchirement de ce cœur dont lacté allait détacher un morceau par ma propre main. 11 fallait

faire un sacrifice d'amour-propre ou un sacrifice de sentiment. Je mis la main sur mes yeux et je fis le choix avec mon cœur.* Ce parti héroïque une fois pris, M. de Lamartine s'est loyalement exécuté. 11 ne s'est point passé un seul jour qu'il n'ait envoyé à un journal un morceau de son cœur avec la suite au prochain numéro.

Si encore l'amant d'Elvire s'était contenté de mettre son cœur en coupe réglée ! mais il est impossible de reconnaître l'auteur du Lac et du Voyage en Orient sous le domino de cette nouvelle phase. On respire bien encore dans ces pages tracées à la hâte le souffle puissant qui a fait éclore tant de chefs-d'œuvre ; mais la décadence coule à pleins bords dans ce style appauvri par l'abus de la périphrase et des fausses images. Le style est le sang de la pensée ; or, le sang ne circule pas dans les dernières productions de M. de Lamartine, qui n'enfante plus que des nouveau-nés rachitiques. Celle emphase perpétuelle est d'autant plus sensible dans le Tailleur de pierre de Saint-Point, qu'il y règne aussi une grande prétention à la simplicité rustique el à l'analyse morale. M. de Lamartine mettra en scène son jardinier avec une pompe sonore qu'on comprendrait tout au plus s'il s'agissait d'introduire Agamemnon. «Je dis au père Litaud, c'est lé nom de ce vénérable vieillard, à la figure homérique et aux cheveux argentés comme V écume d'utie vie si longtemps battue du vent de ces collines, je lui dis Père, etc., etc. » El savez-vous pourquoi M. de Lamartine monte sur de pareilles éohasses en s adressant à son jardinier? C'est pour dire à ce brave homme que le mur de son parc est dégradé et qu'il est grand lemps de songer à y faire des réparations.

Voici le portrait que l'auteur trace du principal personnage, qui s'appelle Claude et qui est tailleur de pierre de son état :

a Sous cet extérieur grossier et sous, ces habits rustiques, éclatait néanmoins, dans la tète nue de cet homme , une empreinte, je ne dirai pas seulement de dignité, mais de

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d ivînilé de visage humain, qui imposait a l'œil et qui faisait rentrer toute idée de vulgarité et de dédain dans i'àme. La ligne de son front était aussi élevée, aussi droite, aussi pure d'inflexions ou de dépressions ignobles que les lignes du front de Platon dans ses bustes reluisants au soleil de l'Altique. Lei muscles amaigris, creusés, palpitants des orbites de ses veux, de ses tempes, de ses joues, de ses lèvres, de son menton, avaient a la fois le repos et l'impressionnabilité d'une jeune fille convalescente de quelque longue maladie ou de quelque secrète douleur. Les paupières de ses yeux bordés de longs cils se relevaient sur le globe bleu clair et largement ouvert des prunelles, comme la paupière de l'homme accoutumé à regarder de bas en haut et à fixer les choses élevées. Les cils jetaient une ombre pleine de mystère entre les bords de ses paupières et l'œil. La méditation et la prière pouvaient s'y abriter sans interrompre le regard. Son nez, droit et légèrement bombé au milieu par le réseau des veines entrevues sous une peau fine, se rattachait aux lèvres par la cloison des narines, transparente au soleil qui brillait derrière lui. Les plis de la bouche étaient souples, sans contraction, sans raideur; ils fléchissaient un peu vers les bords sous le poids d'une tristesse involontaire, puis ils se relevaient par le ressort d'une fermeté réfléchie. En marchant ainsi près de cet homme, entrevu de côté à la lueur du soleil, qu'il me cachait et qui le hissait de son auréole de rayons, on sentait qu'on marchait fcculé d'une âme. »

Retranchez de cette citation les habits rustiques, les quelques menus détails imposés par la profession du personnage et l'amphigouri du style, et diles-moi si ce portrait ne pourrait pas être aussi bien celui de Werther ou de René? Cet idéal tailleur de pierre, qui parle en outre le beau langage de la TOùderne phraséologie, n'existe pas, Dieu merci ! à Saint-Point non plus qu'ailleurs. Si M. de Lamartine n'avait pas fait un Wrait de convention, s'il avait véritablement, comme il

l'affirme, cause avec le Claude qu'il met en scène dans ses Nouvelles Confidences, celui-ci serait très-probablement à l'heure qu'il est un des aigles de Taire législative.

Autrefois, rien n'était plus facile que de donner à son héros la beauté, la grandeur et la magnificence en partage; dans ce temps-là le héros, c était toujours le fils du roi, c'est-à-dire un héros imaginaire. Mais quand on dévoile les secrets de son cœur, quand on affiche la prétention d'être le narrateur d'un fait vrai et non l'inventeur d'une histoire romanesque, il faut au moins se tenir dans les limites de la vraisemblance, et si l'on dépeint un tailleur de pierre, on ne l'affuble pas de la défroque d'Oberraann, d'autant plus qu'un bon ouvrier vaut mieux que dix rêveurs.

Quant aux descriptions de M. de Lamartine, je suis bien fâché de le dire, mais elles sont impossibles. Je n'ai jamais eu pour ma part l'occasion de voir des paysages comme ceux que l'auteur a créés dans son dernier livre; M. de Lamartine refait tout simplement l'œuvre de Dieu et, je l'avoue, Dieu ne gagne pas à cette tardive collaboration. Du reste, ce reproche pourrait être adressé à presque toute l'école moderne, qui se pique d'un grand amour et d'une vaste connaissance de la nature, et qui semble n'avoir jamais vu la nature qu'à travers je ne sais quels brouillards fantastiques. Je me demande si l'aspect des objets extérieurs se dérobe à certains regards ou si chacun n'a pas une perception particulière qui lui montre les choses sous un point de vue différent, mais il ne m'est point encore arrivé de reconnaître un site ou un paysage dans un livre. Beaucoup de gens à qui j'ai fait part de cette particularité qui me paraissait une mésaventure personnelle, m'ont fait le même aveu. L'année dernière, je remontais le Rhin, de Cologne à Maycncc; un peintre avec qui je voyageais s'était muni, en guise de guide, du livre de M. Victor Hugo. Chose étrange! là où l'écrivain avait place un ravin, nous trouvions une colline; tout semblait avoir changé d'aspect depuis que

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l'illustre descripteur avait visité les rives du fleuve allemand. A la fin, mon compagnon de route impatienté ferma le livre et me dit : « 11 y a en France un grand peintre du nom de Decamps ; chaque année il va passer deux mois à Fontainebleau pour admirer les grands arbres; quand il est devant les hautes futaies du bas Bréau, savez-vous ce qu'il fait ? il peint des Turcs. » Je compris la pensée de mon ami le peintre. M. Victor Hugo, lui aussi, avait peint des Turcs en face du Rhin ciduTaunus.

Depuis la loi qui grève d'un centime tout roman-feuilleton, les journaift se sont embarqués sur tous les océans et ils filent en ce moment je ne sais combien de nœuds à la colonne. Ce que nous avions prévu se réalise, les romanciers, forcés par ramendement Riancey d'interrompre le récit palpitant des amours de Colombineet d'Arlequin, amour sans cesse contrariées par le despote Cassandre, se sont tous donné le mol pour fréter des coques de noix et aller à la découverte des pays les plus invraisemblables, ils se sont faits voyageurs, en ce moment les uns sont en Chine, là-bas, là-bas, derrière la grande muraille, occupés à raconter les aventures de Yang-Po, de Ching-Kang et de Hong-Tché, des noms qui s'élcrnuent. Les autres parcourent le Kamtschatka et se livrent à des chasses fabuleuses. Nous verrons bientôt très-probablement des Christophe Colomb se lancer à la recherche de continents inconnus et enrichir la science géographique d'une sixième partie du monde, sans avoir pris la peine de quitter Paris.

Cette avalanche de voyages au long cours autour de la chambre, ne laisse pas de me causer quelques inquiétudes ; des écrivains aussi versés que ceux-là dans la science des combinaisons dramatiques ne peuvent manquer de nous donner des

descriptions d'un pittoresque rutilant. Ils trouveront plus commode et moins cherde refaire, avec leur imagination, la géographie, l'histoire et les mœurs d'un pays, que de perdre leur temps cl leur argent à l'explorer. Là où il y a un ravin ils mettront une montagne, et une rade là où il existe un promontoire; ils placeront les Mogols à lspahan et les Tartares en Arabie. Toutes ces descriptions contradictoires pourront jeter une certaine perturbation dans les esprits des abonnés ; aussi les engageons-nous à n'ajouter qu'une foi tempérée au récit échevelé de nos Bougainville sédentaires. Quand Méry transporte son lecteur dans les Florides ou dans les Indes, il crée des Florides à sa façon et des Indiens comme il n'en existe qu'aux Bains Chinois ; il invente des végétations fantastiques et des animaux imaginaires ; il fait un appendice à l'œuvre de Dieu. Mais Méry n'a pas besoin de prévenir le public, i^st connu ; il est connu pour un homme du plus fin esprit et un charmant conteur. D'autres placés dans une position plus avantageuse, jeveuxdire moins célèbres, pourraient profiter de leur obscurité pour faire avaler à l'abonné des couleuvres géographiques, politiques, historiques et descriptives contre lesquelles il n'est peut-être pas inutile de le mettre en garde.

Une des choses qui frappent l'étranger et surtout le Français après un séjour de quelques semaines en Angleterre, c'est l'organisation et l'influence très-limitée de la presse dans ce pays de liberté par excellence. Le tirage des journaux anglais est beaucoup plus restreint que celui des feuilles politiques françaises. De ce coté du détroit on compte plusieurs journaux qui n'ont pas loin de quarante mille souscripteurs. A Londres, le tirage moyen de chaque journal, le Times excepté, est de

quatre à cinq raille exemplaires. Depuis le Morning Herald, organe du paru aristocratique, jusqu'au Morning Chr article % et au Daily-News, représentants de l'opinion libérale, les feuilles quotidiennes de Londres ne s'adressent pas, en temps ordinaire, à plus de trente mille acheteurs pour la ville et les comtés. J'ai excepté le Times, et en effet le Times, pour conserver sa domination, ne se contente pas de balancer à lui seul la clientèle de tous ses confrères réunis, il la dépasse systématiquement et à tout prix. Son tirage quotidien excède de dix mille exemplaires le tirage général des autres journaux de la métropole. C'est à celte condition et encore à quelques autres qu'il a trois ou quatre fois par semaine des suppléments de quarante-huit colonnes d'annonces qu'il reste le Times, et qu'il peut dire sans trop de présomption : Quia nominor Léo.

Ce Times est peut-être la plus colossale machine de publicité qui existe dans l'univers. 11 a des correspondants dans toutes les capitales d'Europe, d'Amérique, des Indes, et une dizaine de rédacteurs dont les émoluments annuels varient de soixante à cent mille francs. Chacun de ces écrivains est attaché à la collaboration du journal pour traiter une question spéciale. On m'a cité un publicisle qui s'était particulièrement adonné à l'étude des égouts : une question très-importante à Londres. Le Times l'avait accaparé moyennant une rétribution de quatre-vingt mille francs par an. Pendant deux ans ce publicisle parcourut l'Europe aux frais du journal, et alla étudier sur le continent tous les systèmes se rattachant à sa question. Dans le cours de ces deux années il n'écrivit pas une ligne, pas un mot; il se contenta d'observer et de comparer ; puis un jour un projet de loi sur la voirie et la salubrité publique arrivant en délibération devant la chambre des communes, il se hâta de revenir à son poste, et traita dans une vingtaine d'articles la question avec tant de supériorité, qu'il dirigea en quelque sorte la discussion de la chambre. Le nom du publicisle continua à rester inconnu, mais le Times eut la

gloire de doter son pays de toutes les améliorations que son collaborateur avait remarquées à l'étranger.

Quoi qu'il en soit, le journal anglais ne s'adresse qu'à un certain public, à un public aristocratique et bourgeois : le peuple ne le connaît pas. De là peut-être le ton toujours modéré de cette presse, qui dans sa plus vive opposition ne dépasse jamais de certaines limites. En Angleterre le journal le plus radical ne pourrait exciter les passions de la foule. Le voudrait-il, qu'il n'aurait aucune action sur les masses, comme on dit chez nous. Deux causes principales empêchent la presse quotidienne de pénétrer dans les classes populaires : le prix élevé du numéro (dix sous) et l'indifférence du peuple anglais en matière politique. Cette indifférence est si grande, que la plupart de ces honnêtes gens de Londres ne semblent même pas se douter qu'ils ont dans Parliament street une chambre des communes et que leurs législateurs se réunissent chaque nuit à Westminster. Je demandai un jour à un gentleman que je connaissais de vouloir bien me dire quelle question devait être discutée le soir au parlement. Il me répondit d'un air flegmatique et peut-être avec l'arrière-pensée de donner une leçon à l'impatiente curiosité française : / cannot tell you, Sir, that does not regard me (je ne puis vous le dire, monsieur; cela ne me regarde pas). Le peuple anglais écrira bien sur les murailles de la cité avec un morceau de charbon : A'o popery (A bas le papisme) ! Mais c'est là un cri religieux en même temps que politique. En somme, le journalisme anglais s'adresse exclusivement à la classe qui possède, et il ne pénétrera pas encore de sitôt très-probablement dans les couches inférieures de la société britannique.

11 ne faut pas croire cependant que ce peuple, qui se préoccupe si peu de ce qui se passe dans les régions du pouvoir et dont l'attention ne s'arrête jamais sur un journal politique, se complaise dans l'ignorance absolue des choses intellectuelles. Malgré la funeste propension des ouvriers anglais à l'ivrognerie,

il n'en est peut-être pas deux sur dix qui ne possèdent une pclile bibliothèque généralement composée de traites élémentaires et de livres religieux. Dans ce pays où tout marche sous l'impulsion à la fois égoïste et intelligente de l'oligarchie, les enfants du peuple reçoivent les bienfaits d'une instruction rudimentaire. La nobility et la gentry élèvent dans chaque village une école où sont inslruitset habillés les fils du pauvre et du nécessiteux. Quand ces enfants seront devenus des hommes, leurs tuteurs ne les perdront pas de vue. On leur enverra à domicile des livres moraux, des recueils instructifs, des traités scientifiques composés exprès a leur intention. Autant on s'occupera d'éloigner d'eux les sujets qui conduisent même indirectement à la politique, autant on leur facilitera l'étude des connaissances spéciales à leur profession. On les guidera dans tout le cours de leur vie, mais avec une telle légèreté de main qu'ils ne sentiront jamais la tension de la bride, et que soumis à une direction étrangère ils ne croiront cependant obéir qu'à leur propre impulsion.

Que nous voilà bien loin de la France ! Chez nous aussi après une de ces terribles leçons que la Providence inflige périodiquement à notre pays, on avait semblé comprendre la nécessité de se mettre en communion avec les classes inférieures. On avait songé, un moment, à organiser un comité pour la propagation des bons livres. Qu'a-t-on fait ? où sont les résultats obtenus ? Je ne veux pas m'arrêter sur celte triste tentative, qui a montré une fois de plus que nos hommes d'Étal se préoccupent plus de l'intérêt mesquin du moment que de l'ensemble et île la chose publique. 11 s'agissait de parler au peuple la langue du dévouement et du patriotisme. On a bégayé je ne sais quel patois électoral, et l'entreprise a été frappée de mort à sa naissance. Et cependant pour fonder une pareille institution, quel pays offre plus de ressources que le nôtre ! quel littérateur, parmi les plus illustres, ne serait fier d'apporter à une telle œuvre son concours !

Chose étrange, tout le monde a le sentiment des excellents résultats qu'on retirerait dans l'intérêt de la société tout entière de l'établissement d'une si patriotique propagande! Une modique rétribution annuelle suffirait et au delà pour couvrir les dépenses, et quand il s'agit de réaliser le projet tout le monde fait défaut.

Je viens de signaler la différence qui existe entre la presse anglaise et la presse française, je demande aussi la permission de dire un mot des journalistes d'outre-Manche. Dans ce singulier pays d'Angleterre, où la liberté presque absolue fonctionne régulièrement à côté de la plus inexorable inégalité, il manque à la rude profession de journaliste le tyrannique contrôle de la respectability, un mot terrible dans toute l'étendue des iles Britanniques. Les hommes de la presse anglaise ne comptent pas individuellement ; on les paye et on les ignore. Un gentleman, frappé par des revers de fortune, et contraint de recourir à sa plume pour vivre, cachera sa profession comme un crime. En France, au contraire, où domine l'esprit d'égalité, mais où la liberté a taut à conquérir pour être au niveau de la liberté anglaise, tout homme vaut par son talent, par ses qualités, et quelquefois par ses défauts. Quand un journaliste s'appelle Thiers ou Guizol, il devient président du conseil. Chez nous, depuis rétablissement du gouvernement constitutionnel, le journalisme politique a été eu quelque sorte l'antichambre du salon parlementaire. Au delà du détroit, on vit cl on meurt journaliste, comme dans l'armée on vit et on meurt sous-officier. L'homme attaché à la presse est un être déclassé. H est journaliste, c'est dire qu'il est très-rélribué et estimé médiocrement. Un salon aristocratique ou bourgeois acceptera son opinion et subira jusqu'à un certain point le jugement qu'il porte sur les hommes et sur lis choses, mais il n'admettra jamais 'sa personne. Monstrueuse anomalie, qui se reproduit dans presque tous les détails de la vie anglaise !

Du reste, si quelque chose pouvait venger le lecteur qui parcourt cette indigeste compilation, ce serait la décadence de l'auteur. Dans la composition de ce triste travail, il a perdu son talent et sa verve. Ce sont des lambeaux de déclamations cousus, tant bien que mal, avec un style cotonneux. C'est moins encore qu'un mauvais livre mal pensé, c'est une platitude littéraire.

xvin

S'il y a au monde quelque chose d'insasissable, de variable et de fugitif, c'est l'esprit. L'esprit est comme les modes ; il se transforme à chaque renouvellement de saison. La littérature a son Longchamps aussi bien que les élégants et] les tailleurs. Hier, le style portait un habit de soie, un gilet brodé et des manchettes en dentelles ; ce malin, il a un habit de cheval et une cravate noire; cet écrivain, que vous voyez passer, à califourchon sur sa phrase prétentieuse, vieille baquenée qui a déjà fait vingt fois le tour du Champ de Mars littéraire, est un beau d'avant-hier qui n'est plus qu'une aile de pigeon d'aujourd'hui. Cet autre, qui s'acharne à aiguiser une épigramme émoussée, et qui fait une reprise à ce vieux costume qu'il portait si gaillardement Tannée dernière, — aile de pigeon. Ce gros garçon, qui s'obstine à ouvrir chaque semaine les salons de sa chronique à ses vieilles anecdotes, à ses vieux jeux de mots, à ses vieilles plaisanteries, ne se doute seulement pas qu'il ne reçoit plus chez lui que les revenants de sa jeunesse. Il en est de certains écrivains comme de certaines femmes qui n'ont jamais que vingt-neuf ans. Le temps a beau, de son aile impitoyable, fustiger leur jeunesse et leur beauté, elles empruntent de la jeunesse au parfumeur et des attraits à la modiste. Combien ne voyons-nous pas aussi se promener ^ur le Mail littéraire de ci-devant jeunes hommes

avec leur esprit cosmétiqué, leurs périodes vermillonnées et leur style en queue de morue ? Ils out eu leur quart d'heure d'élégance et d'éclat ; il a été question d'eux pendant toute une matinée, et ils ne sont pas contents, les ingrats ! Celui-ci florissait vers l'époque mythologique du 3 pour 100; celui-là est né à la réputation avec le premier chapeau à la Bolivar. Cet autre a été presque grand homme au temps du premier Figaro. Mais, au lieu de s'endormir tranquillement dans les bandelettes de leur gloire incontestée, ils veulent encore courir la bague, les imprudents ! et parader devant la critiqua, qui ne demandait pas mieux que d'accepter sur parole une réputation qui date de Bolivar.

Tout dernièrement je relisais les Fies des hommes illustres de Plutarque, traduites par Amyot. Ce qui étonne tout d'abord quand on arrête sa pensée sur Amyot, c'est que la postérité ait consacré la célébrité d'un écrivain qui, se refusant les honneurs de l'invention, n'a su accroître notre patrimoine littéraire que d'une richesse d'emprunt; c'est que cette postérité ail placé au rang des grands peintres un homme qui ne lui a légué que des copies : phénomène singulier, qui ne s'est présenté qu'une seule fois peut-être dans l'histoire de notre littérature. Quand tant d'autres, sollicités par l'âpre désir d'inscrire un nom de plus sur les pages du livre immortel, ont fouillé et livré en pure perte les trésors de leur imagination, de leur esprit et de leur cœur, lui, ce traducteur modeste, a vu la gloire lui sourire et lui décerner, de son vivant, autant d'honneurs qu'en ont rapporté aux plus habiles les œuvres originales les mieux inspirées. A quoi cclaa-t-il tenu? Au cboix de l'ouvrage qu'il a fait connaître et popularisé en le traduisant, le

plus utile peut-être dont il pût faire cadeau à son siècle. Cela a tenu aussi à ce qu'Amyot sut revêtir les pensées qu'il empruntait d'un style tout à lui , et que ce traducteur, auquel Yaugelas accorde cette louange d'avoir mieux compris que personne le génie de notre idiome, a développé notre langue à régal des plus excellents maîtres.

La langue française est sortie de ses langes gauloises au seizième siècle. C'est à cette époque de rénovation universelle que se propage au sein de la société française cette activité intellectuelle, cette ardeur de savoir qui ramènent les esprits vers l'art et la raison antiques. La vieille veine du moyen âge est épuisée; on est las des légendes, des récits romanesques et des héros merveilleux : les Lancelots, les Tristans, les Araadis vont disparaître de la scène pour faire place à Périclès et à César. L'épopée du roman de la Rose va se perdre dans la nuit du passe. Le seizième siècle, pénétrant au sein de l'antiquité, renouera par l'élude passionnée de ses modèles, la tradition interrompue de l'éloquence et de la poésie, de la morale et de l'histoire. Le génie ancien avec sa fertilité d'invention, le bel artifice et l'excellence de ses formes, vient raviver ce libre et naïf génie gaulois dont la science est courte et l'art fatigué.

C'est à ce moment, qu'à côté des poètes, ces chercheurs et ces audacieux enrôlés sous la bannière de Ronsard pour aller à la conquête des trésors d'éloquence et de grâce que recèlent la superbe cité romaine et la Grèce menteresse, c'est à ce moment, dis-je, que se forme cette grande école des traducteurs, qui ouvrira pour le présent et pour l'avenir les portes de l'antiquité. Pendant que les premiers se lanceront dans les tentatives téméraires, et ne feront voir par échappée que quelque coin du vaste tableau, les seconds, Amyot à leur tète, étaleront aux regards de leurs contemporains ravis les trésors les plus secrets, les richesses les plus splendides, en même temps qu'ils donneront à la langue, retrempée à la source du grand fleuve antique, un élan nouveau et une nouvelle

jeunesse. Le génie français, à cet âge de renaissance, n'a pas de promoteurs plus puissants, de maîtres plus utiles que ces laborieux précepteurs populaires. Les rois, ces Valois spirituels et artistes, ont si bien la conscience des services rendus par ces modestes ouvriers, qu'ils leur prodiguent les encouragements et les attachent à leur personne avec le titre de traducteurs du roi. Amyol, qui avait déjà éveillé l'attention par la traduction de la pastorale de Longus, livre enfin son Plutarque, et excite l'admiration et l'enthousiasme de son siècle, en révélant cette œuvre, une des plus belles et des plus complètes que nous ait léguées l'antiquité. Ce vivant tableau saisit tous les esprits : les dames de la cour elles-mêmes se mirent de la partie et se passionnèrent pour ces robustes personnages qui détrônaient Amadis de Gaule. «On voyait, dit Brantôme, les princesses de la maison de France, qui, entourées de leurs gouvernantes et filles d'honneur, s'édifiaient grandement aux beaux dicls des Grecs et des Romains remémoriés par le doulx Plutarchus. »

Plutarque, j'en appelle à tous ceux qui l'ont lu et qui savent le relire, n'est-il pas en effet le précepteur par excellence, l'homme de bon conseil pour le guerrier, pour l'artiste, pour le magistrat, pour les gens du monde? A lou (es les époques et dans toutes les conditions de la vie il plaît, charme et intéresse. Jeune on n'est encore séduit que par l'attrait de ces mille récits du conteur attachant ; plus tard le moraliste apparaît, et Ton découvre à chaque page l'observateur profond, le grand peintre de la nature humaine. Quel vaste champ ouvert à la réflexion morale que ce grand répertoire de la société païenne avec ses souvenirs, ses institutions, ses mœurs, sa vie domestique et ses annales ! Quelle riche et précieuse galerie de portraits, les uns vigoureusement brossés, pour nous servir d'une expression moderne, les autres peints avec une délicatesse de touche qui n'a jamais été surpassée! On a reproché avec raison au philosophe de Chéronée ses parallèles souvent forcés, la symétrie artifi-

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cielle à laquelle il assujettit l'histoire, ses exercices de rhéteur, ses jeux de bel esprit; mais ces défauts appartiennent moins à Plutarque qu'à son temps; il était d'une époque littéraire où les loisirs de la servitude et les déclamations de l'école avaient développé cet esprit sophistique et subtil né de l'abus des exercices intellectuels ; mais il eut cette bonne fortune inespérée de trouver un traducteur qui, par la naïveté de son esprit et le cbarme de son langage, sut déguiser ses défauts sans cesser d'être exact. Si bien qu'un savant du seizième siècle, Henri Êtienne, pouvait avec raison louer Amyot de n'avoir changé à Plutarque que la robe.

De toutes les nourritures qui fortifient l'esprit, la lecture de Plutarque est une des plus réconfortantes, et rien ne semble plus naturel que l'admiration professée par tant de grands hommes pour ce grand peintre de l'antiquité. Henri IV lisait Plutarque tout enfant, et jeune homme il le savait par cœur; Turenne l'emportait avec lui dans ses campagnes ; Montesquieu, Rousseau font de longues stations dans cette galerie des héros et des hommes d'État d'un autre âge. Shakspeare luimême n'est-il pas animé du souffle de Plutarque, et lorsque le jeune vainqueur de l'Italie se dispose à partir pour l'Égypte, n'a-t-il pas soin de faire placer les Vies des hommes illustres à côté des ouvrages scientifiques qui le suivront dans son expédition ?

Le nom d'Arayot restera attaché au nom immortel de Plutarque tant que le grand arbre de la langue française abritera sous ses rameaux les chefs-d'œuvre de l'esprit moderne. Bien d'autres sont venus depuis l'évêque d'Auxerre qui ont voulu faire passer dans notre idiome le grec induslrieusement travaillé du philosophe de l'époque tranquille des Antonins; mais nul n'a pu lutter contre la grâce, la bonhomie et la naïveté élégante du premier traducteur. Et à ce sujet ne pourrait-on pas faire remarquer qu'il est peut-être dans l'histoire deslanguesdes Ages de traduction et des âges d'invention ? Sans doute la prose

du seizième siècle a déjà de grandes qualités dans Rabelais, plus souple et plus nerveux qu'Amyot ; dans Montaigne, dans Desperriers, dans Marguerite deValois, dans d'Aubigné, dans Calvin dans Montluc ; mais cette prose, qui se cherche encore parce qu'elle ne fait que de naître, est par cela même admirablement propre à la traduction. Celte absence d'artifice et d'étude, cette franchise dans l'expression que ne comportent plus les idiomes arrivés à leur maturité, ce naturel dans la grâce, ce qu'on appelle enfin du nom de naïveté, est une qualité essentielle pour qui veut transporter d'une langue dans une autre une pensée originale sans la surcharger d'ornements artificiels. Plus lard lorsque la langue sera devenue plus savante, le traducteur écrasera à son insu la pensée traduite sous les draperies de son style. Et pour ne citer qn'un exemple contemporain n'avons-nous pas vu parmi les cinq ou six traductions qui ont été faites des œuvres de Waller Scott celle du plus illettré des traducteurs l'emporter sur ses rivales ? M. Defauconpret était un ancien notaire que ses affaires avaient conduit à Londres; il traduisit les romans de Walter Scolt naïvement, sans prétention aucune et sans la préoccupation dont est obsédé tout écrivain qui se trouve, plume en main, face à face avec la phrase. Je ne veux établir aucun parallèle entre Amyot et M. Defauconpret; je ne prétends pas non plus qu'Amyot ne soit pas un grand écrivain ; je dis seulement que ce qui lui assure la victoire sur tous ceux qui tenleraient de lui disputer son glorieux héritage, c'est sa naïveté, qualité qui plaît toujours, mais à laquelle une langue déjà savante et mûre ne revient plus.

11 est un moyen de gouvernement auquel n'ont pas encore songé les législateurs et les hommes qui se sont succédé dans

Administration des affaires publiques ; et pourtant dans une société fractionnée à l'infini et divisée en nuances imperceptibles, je ne sais qu'un seul drapeau dont les larges plis puissent, à de certains jours, abriter tous les intérêts divers ; toutes les passions opposées, toutes les opinions ennemies. Dans un temps où les plus étranges solutions se produisent de toutes parts, personne ne trouvera exorbitant que j'indique en passant, la solution du plaisir.

Les hommes d'État de l'antiquité avaient sur les politiques modernes cette incontestable supériorité qu'ils tenaient compte de toutes les aspirations, et savaient même utiliser, au profit de l'État ce besoin de distraction inhérent à la nature humaine. A Athènes et à Rome, l'imagination des artistes et des poètes était sollicitée par les magistrats chargés de veiller à la bonne administration de la joie publique, et la réglementation des fêtes occupait une large place dans le programme de la politique courante.

« Tout ce que la poésie, la musique, la peinture, ont de majesté, de force et de grâce, dit Fabre d'Olivet, était employé pour exciter l'enthousiasme des citoyens. » Périclès n'a gouverné pendant si longtemps l'Àtique, ce pays ingouvernable que parce qu'il était le plus grand improvisateur de réjouissances populaires. Les patriciens romains se disputaient l'honneur de se ruiner pour offrir au peuple quelque ibanquet colossal ou quelque gigantesque spectacle. En ces temps barbares, le préfet de police, et le gendarme n'étaient pas les seuls éléments qui concourussent à la composition des gouvernements comme cela se pratique dans notre société civilisée.

En France, les gouvernements changent; mais en dépit de nos commotions fréquentes, il y a quelque chose d'immuable, ce sont les traditions. Notre pays est une sorte de conservatoire gouvernemental. Lesacteurs de la tragédie politique sont remplacés par d'autres acteurs qui copient les gestes, le ton et la pantomime de leurs devanciers. Pour ne pas sortir du sujet qui

nous occupe, nous demanderons si, depuis soixante années, ce ne sont pas toujours les mêmes toiles peintes, les mêmes échafaudages et les mêmes lampions qui ont figuré dans nos solenlités officielles? A-t-on pensé une seule fois àorganiser une fête française, nue cérémonie vérita blement nationale, je dirais autochthone, si le mot n'était pas un peu grave dans des lignes si frivoles en apparence. Nous qui avons la prétention d'être le peuple initiateur par excellence, nous ne savons que copier les civilisations disparues. Jusqu'à ce jour , il faut bien le dire, les gouvernements n'ont su nous offrir qu'un assez triste spécimen des réjouissances antiques.

Sous la Convention et le Directoire, les fêtes étaient grecques, la clamyde légère était le costume en honneur dans ces solennités septentrionales. S'agissait-il de célébrer la prise de Verdun sur les coalisés? On ornait de festons le temple de Jupiter, et cent jeunes filles vêtues de blanc allaient rendre grâce aux dieux immortels de la défaite des Prussiens expulsés du Péloponèse. Sous l'empire, la joie officielle était latine, et l'on évoquait sur les bords de la Seine les souvenirs du Tibre. H est vrai qu'Auguste battait à plates coutures les Russes et les Autrichiens et se proposait, à chaque victoire, de fermer incessamment le temple de Janus. Il ne manquait que Virgile à cette ère césarienne. Je ne parlerai pas des fêles de la restauration ; ce qui les distinguait des jours ordinaires, c'était un mât de cocagne planté au rond-point des obamps-Elysées et une abondante distribution de saucissons à l'ail.Quand la légitimité avait jeté, deux fois par an, des comestibles à la foule famélique, elle croyait très-sérieusement avoir résolu le problème de la poule au pot d'Henri IV. La république de 1848 nous a ramenés, dès son début, aux réminiscences athéniennes; nous avons revu les théories de jeunes vierges, le char antique et les bœufs aux cornes dorées. A la dernière fête du 4 mai, nous nous enfoncions encore plus avant dans la nuit de l'imitation. Nous remontions jusqu'aux ibis et aux sphinx; c'était uneso-

lennité pharaonesque, el nous étions à Memphis sur la place de la Concorde.

Le peuple peut-il être bien vivement impressionné à l'aspect de ces décorations qui ne parlent ni à son cœur ni à ses souvenirs? Quand chaque année ramène à un jour fixe ces quinquets, ces verres de couleurs et cet amas de planches qui ont servi à célébrer l'éphémère triomphe de tous les régimes, il regarde tout cela d'un air railleur, et, voyant que rien n'est changé dans les pompes officielles, il arrive tout naturellement à conclure que rien n'est changé non plus dans la politique. Si le peuple devient jamais sceptique, ô gouvernants! prenezvous-en un peu à vos directeurs des beaux-arts.

Un disciple distingué de M. Joseph de Maistre, M. DonosoCortèsf a dit, du haut de la tribune espagnole, dans un discours resté célèbre, que l'appétit des jouissances allait précipiter la France -vers sa ruine. Noas en demandons bien pardon à l'illustre orateur ; mais rien, à notre avis, ne prouve mieux le désir de vivre et de vivre longtemps, de la part d'un peuple, que la pratique bien entendue du plaisir ; il n'y a que les nations bien portantes et sures de leur avenir qui, les affaires sérieuses terminées, se livrent sans arrière-pensée aux distractions permises. La tristesse est le lot fatal des peuples esclaves. Les grands seigneurs russes ne commencent à se dérider que lorsqu'ils ont franchi les frontières de leur pays; mais la gaieté doit rayonner sur le front des hommes libres.

Ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'en dépit de la qualité généra lement inférieure de ses produits littéraires, Paris reste toujours l'officine intellectuelle de L'Europe. Londres ne vit guère

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que de no svaudevilles refaits, de nos drames rapiécés ; et quaud Drury-Lane, qui porte comme un panache glorieux à son fronton la slatuc du grand William, ouTre ses portes au public, c'est pour donner une traduction de M. Dcnnery ou de M. Clairville. Parcourez les journaux espagnols et italiens, vous n'y verrez que des feuilletons signés Alessandro Dumas, Eugenio Sue ou Paolo Féval. AlfonsoKarr est aussi connu au delà des Pyrénées qu'Alphonse Karr en deçà, et tout dernièrement je voyais dans une revue de Turin une nouvelle de Leone Gozlan.

Il y a pourtant un coin de l'Europe qui cultive avec un certain succès son petit carré de luzerne littéraire, je veux parler de la Suisse française. Genève nous expédie de temps en temps des fruits autochthones d'une saveur un peu fade. Ce n'est ni le talent ni même la distinction qui manquent habituellement aux écrivains génevois, mais le laisser aller et la grâce. Depuis quelques années ces écrivains ontaussi le tort de marcher un peu trop dans les souliers de Topfer, Je ne dis pas cela pour l'auteur des Lettres de Beauséant, livre peu connu dont je vais parler en passant, l'auteur anonyme de ces lettres, sorte de prolestant enragé, se distingue au contraire par un style bravache et un parti pris bien arrêté de tout pulvériser politiquement, sous prétexte de réédification sociale. C'est un Blanqui retourné qui ne dédaigne pas de donner par-ci par-là un coup de patte à Yergniaud, à Carnot, à Béranger, mais qui réserve toute sa bile, toute son indignation, toute sa colère, pour des hommes auxquels nul n'avait jusqu'à ce jour fait un reproche de leurs tendances socialistes. Il s'agit de Louis XVIII, de l'empereur Alexaudre, de ce pauvre Charles X et de beaucoup d'autres personnages morts ou vivants.

a Louis XVIII était un faux esprit politique, aveuglé par le libéralisme et par la contemplation peu éclairée de cette constitution anglaise dont le mirage depuis un siècle a été si funeste à l'Europe. » Passons à Alexandre.

BT RÉCITS LITTÉRAIRES. 83

« Quaod Alexandre, à la poursuite de la paix , comme il le dit, fui entré à Paris, que les circonstances eurent amené la chute absolue du grand Italien et le retour de la dynastie française, les idées libérales inoculées au jeune grand-duc se retrouvèrent vivantes dans l'esprit assez vague et chimérique du czar victorieux, dans cette France et dans ce Paris, patrie et capitale de ces chimères. A ce moment arrive de Suisse l'instituteur la Harpe . Il vit beaucoup le czar ; qui peut savoir quelle somme d'influence eut sur la pensée et les déterminations d'Alexandre la pensée de son ancien mentor? Ce qui est hors de doute, c'est que l'influence d'Alexandre fut toute-puissante sur la direction prise par la royauté française revenant* de l'exil, sur la déclaration de Saint-Ouen et sur l'octroi de la charte. »

On voit tout de suite le thème développé par l'écrivain géne- ▼ois. Pour lui la charte octroyée est la grande utopie d'où ont découlé toutes les autres. C'est l'utopie mère, et à dater de sa déclaration de Saint-Ouen, Louis XVIII n'est plus que le prédécesseur inintelligent de M. Proudhon. La révolution française n'est pas un fait, mais un accident, et au retour de l'exil, les Bourbons, sous peine de suicide, devaient se dépêcher de souder 1815 à 4789 et de rétablir l'ancien régime avec toutes ses conséquences en profitant des habitudes de respect, de subordination et d'obéissance imposées au peuple par celui que Tauleur appelle tantôt le Corse, tantôt l'Italien, souvent l'aventurier el jamais Napoléon. La France dite nouvelle est une niaiserie, la liberté est un mot, et le peuple est tour à tour un enfant et une bète féroce que l'on conduit avec des dragées et des coups de sabre.

S'il nous était prouvé, si nous soupçonnions seulement que l'auteur des Lettres de Beauséant est un de ces affamés de huit qui ne soutiennent une thèse extravagante que pour accrocher à leur nom un bout de renommée, nous le laisserions tranquillement passer son chemin sans nous enquérir de sa

personne et sans nous soucier de son bagage épistolaire ; mais tout nous démontre que l'écrivain de Genève est fermement convaincu, et que bien loin de chercher l'éclat il le redoute. 11 est demeuré caché malgré les tentatives faites pour le découvrir. Ses opuscules ont été tirés à un si petit nombre d'exemplaires qu'il est a peu près impossible de se les procurer. Nous avons bien devant nous un vrai sectaire, phénomène fort rare dans la presse et parmi les écrivains — Je parle surtout des plus violents — mais plus commun qu'on ne serait tenté de le supposer dans un certain monde, Je ne voudrais pas jurer que l'auteur des lettres ait toujours été ce qu'il est aujourd'hui, une sorte de moine diplomate du seizième siècle. Pour être si absolu dans la défense d'idées que le vent de trois révolutions a balayées comme une poussière, il faut avoir éprouvé bien des mécomptes et n'être content ni des autres ni de soi. Si le nom de l'écrivain genevois nous était révélé, peut-être trouveraiton sous l'absolutiste l'ancien libéral désappointé, et, qui, sait, même l'ancien carbonaro ? Quand je rencontre sur ma route un homme foncièrement impie et qui fait étalage de son impiété, je me dis tout de suite que cet homme doit être un prêtre qui a jeté aux orties sa soutane ; ainsi pensé-je de tous ces cràues d'absolutisme, qui sont pour la plupart des défroqués de la • grande église libérale.

Je trouve dans ces Lettres la phrase suivante : « Juillet 4830 « a été un désastre ; février 1848 une réparation. » Si partant de cette phrase vous voulez suivre jusqu'au bout la pensée de l'auteur, vous verrez en quoi février a été une réparation et non un désastre; il vous expliquera comment la grandeur même de la catastrophe ayant tiré de leur léthargie les rois qui sommeillaient sur le bord de l'abîme du consiitutionalisme, le temps n'est pas éloigné où le canon et les baïonnettes de l'étranger guériront radicalement la France de la maladie libérale dont elle souffre depuis soixante ans. Alors je me demande pourquoi on prend tant de peine à défendre des principes et

à exaller des idées, quand on a dans l'arsenal de sa dialectique uo argument aussi concluant que le canon !

A mon avis, février a été une réparation en ce sens qu'il a déblayé la situation. Juillet était, à quelque point de vue qu'on l'examine ou qu'on le juge, un établissement hybride qui tenait de la république et de la monarchie, sans être ni la monarchie ni la république. Nous n'avons plus aujourd'hui que deux principes bien distincts. Dieu seul sait dans ses vues impénétrables quelles destinées sont réservées à la France; mais ce qu'on peut affirmer dès aujourd'hui, c'est qu'il ne permettra pas que les peuples aient souffert pendant plus d'un demi-siècle en pure perte. Usez vos ongles à gratter cette date formidable de 1789, vous ne l'effacerez jamais de l'histoire du monde, tlle a été tracée en caractères indélébiles de la main des martyrs avec le sang des bourreaux et des victimes, et quand dix générations se seront succédé, elle flamboiera encore dans la nuit du passé sur le gigantesque holocauste de la liberté moderne.

Toutes les opinions sont respectables ! C'est là une phrase toute faite qui circule dans les conversations comme une menue monnaie. Je ne suis pas très-convaincu cependant que je doive un grand respect à l'opinion d'un écrivain qui appelle au secours de ses doctrines les canons étrangers. Mais on conviendra avec moi qu'une cause est bien malade quand elle n'a pour défenseurs que des gens qui mettent l'injure à la place de la discussion et qui deviennent épileptiques quand ils rencontrent sous leur plume le nom d'un adversaire.

L'auteur des Lettres de Bcauséant, qui se donne pour un homme d'État, et qui sait en effet beaucoup de choses quoiqu'il exprime souvent sa pensée dans un patois assez rocailleux, traite, comme je le disais tout à l'heure, les célébrités contemporaines du haut en bas. A ses yeux, le meilleur de nos grands hommes ne vaut pas grand'chose, et M. Berryer n'<at guère plus épargné que M. de Chàteaubriand. Béranger

qui se tient coi dans un des faubourgs de Paris depuis vingt ans, ne se doute pas de l'honneur qu'on lui fait à Genève et dans les chancelleries : * Béranger illustre ! dit le courageux anonyme, c'est une honte que l'influence exercée par ce triste ménétrier, qui pendant des années, trompette, ou plutôt, passezmoi le mot, fifre ou mirliton à la suite de tous les sols préjugés et mauvais instincts populaires, a versé sa bave sur tout ce qu'il importe que les hommes respectent. Pendant des années, le chantre des niaiseries libérales et des grisettes,du chauvinisme, cet alliage absurde et mauvais, cette excroissance, cette loupe du patriotisme, le Tyrtée de la croisade anti-monarchique, s'en est allé accaparant les échos de Paris, de la province et un peu de l'Europe, les polluant de ses flonflons, tour à tour, sinon à la fois, bonapartistes, républicains, graveleux, impies, toujours contempteurs cyniques de toute auto* rité. Il a rempli de ses refrains la bouche des commis voyageurs, des courtisanes, du boutiquier, du viveur, de l'artiste, du littérateur, du philosophe, du soldat ; disons mieux, des hommes, hélas, et des femmes de toutes les classes, même de celles les plus naturellement, vouées à la conservation sociale. Quelques-uns ont eu la pudeur de s'excuser de leur indulgence sur la perfection d'ailleurs fort exagérée de la poésie» etc., etc. p

Toute cette citation me prouve que l'auteur des Lettres de Beausèant a lui-même chantonné les refrains maudits du célèbre poète; pour éreinter un écrivain avec ce parti prisde rage, il faut le connaître beaucoup. Je pourrais reproduire encore quelques, portraits baveux, celui de M. de Lamartine, celui de M. Lamennais, celui de Chàleaubriand ; mais le précédent suffît pour donner une idée de la modération de cet aimable modéré ; d'ailleurs tout le monde n'est pas assez haut placé dans l'estime publique pour rester indifférent à la reproduction d'une satire quelque injuste qu'elle soit d'ailleurs. Béranger qui habite les hauteurs sereines de l'immortalité ne fera que sourire de cette

diatribe ultra-janséniste. Un autre, s'appelàt-il Lamartine, pourrait se croire éclaboussé.

Oo me dit que les Lettres en question ont été adressées à tous les gouvernements, à toutes les chancelleries, et qu'elles ont été accueillies avec une bienveillance marquée par l'aristocratie européenne. Celte dernière assertion est évidemment fausse de tous points. Il n'y a point en Russie de boyard de la vieille roche qui ne soit beaucoup plus libéral, beaucoup plus homme, pour tout dire, que l'auteur anonyme des Lettres de Beouséant.

xxn

Voilà un titre qui promet, les Gaietés champêtres ! Trouvezmoi, s'il vous platt, quelque chose de plus odorant, de plus frais, déplus printanier. Cela n'exhale-t-il pas tout de suite un parfum de mousse, de galanterie, de chèvrefeuille, de jeunes amours et de cityse en pleine floraison? cela ne vous monlret-il pas dans le lointain des levers de soleil et des soleils couchants, les ruisseaux du Lignon, les bergers d'Arcadie, les marquises en paniers, les rubans, la gaze, les chiffons, les dentelles, les agneaux qui dorment et le loup qui veille; un loup en manchettes de malines et en frac de satin, des agneaux bien blancs, bien coquets, en belle robe de soie, avec des mouches sur la joue, une rose sur le sein, et la bouche en cœur. Ah ! Virgile! mon maître ! ah ! Watteau, mon ami ! ah ! Boucher, mon garçon ! comme vous allez vous promener de long en large et de large en long dans cet élégant parterre de la fantaisie littéraire orné, arrangé, cultivé et ratissé par ce jardinier du beau langage qui est sans cesse à la recherche du dahlia bleu du style, comme s'il ne l'avait pas trouvé depuis plus de vingt ans déjà. La semaine prochaine, il s'évertuera à découvrir la mandragore, la fleur qui chante; que voulez-vous î

ce brave homme a une passion qui s'esl changée en folie, il esl amoureux d'une belle princesse qui nous tient rigueur à tous, et qui, cependant, s'est donnée à lui dès le premier jour ; je veux parler de son altesse nationale la langue française. Aujourd'hui que le style laisse aux buissons du journal, aux épines de la brochure, aux chardons du discours politique toutes ses grâces, toutes ses délicatesses, toutes ses élégances, lui, l'amant de la forme, du son, de la couleur et de l'ornement, il a souci plus que jamais des phrases bien nées et des périodes aristocratiques ; cet Athénien des meilleurs jours tient de Sparte par un côté : il immolerait sans pitié toute pensée mal venue ou contrefaite, sans même songer à l'envoyer au plus prochain établissement orthopédique. — Tu n'es pas née viable, donc je te tue. C'est sa manière, à ce croquemitaine délicat! N'oublions pas non plus de constater en passant, qu'il ne se lance pas comme tant d'autres à la piste de la circonstance, à la suite de l'actualité, il croit à la langue immortelle, le reste lui importe peu. La révolution éclate, les trônes tombent, l'atmosphère est chargée d'un nuage de poudre, et pendant que ceux-ci courent aux clubs, il envoie à ceux-là une charmante histoire écrite à loisir, l'histoire de madame de Mondoville, cette demireligieuse du siècle de Louis XIV qui eut la gloire de tenir un instant le grand roi en échec. Aujourd'hui que 1S52 se dresse à Thorizon comme un point noir, voici que Jules Janin nous invite à une partie de campagne, et quelle campagne! comme il dirait lui-même, la campagne peignée, attifée, décolletée et galante du dix-huitième siècle ; la campagne au soleil, mais aussi aux flambeaux, la campagne aux clairs ruisseaux d'eau dormante et de vin de Champagne éclatant. Va donc pour la campagne de Jules Janin et de S. M. Louis XV! vivent la nature bleue et les paysages roses ! Puisque c'est Janin qui nous convie à souper, soyons sûrs qu'il nous traitera comme Lucullus traitait le grand Pompée au milieu des splendeurs de la salle d'Apollon.

Mais avant de vous faire asseoir à ce banquet où sont étalées toutes les succulences littéraires, les mets les plus délicats de l'esprit et de la belle humeur, ne me permettrez-vous pas de vous demander si vous n'êtes pas émerveillés de l'inépuisable fécondité de ce conteur ? Depuis vingt ans bientôt il jette à pleines mains, tous les lundis, les roses et les pierres précieuses, et plus il se dépouille, plus il est riche. De sa plume les pages s'envolent comme les feuilles des arbres secoués par un vent d'orage. Il n'a qu'à frapper son front comme Moïse frappait le rocher, et une fontaine jaillit. Voulez-vous du vin et du plus rare, et du plus généreux? du Chypre, de la malvoisie ou du falernedu consulat de Plancus? Combien se sont épuisés à le suivre, ce gai coureur de papillons, dans le sentier où il marche par tous les temps de soleil ou de pluie, frappant le sol de son jarret d'acier ? 11 y a déjà plus de dix ans, j'entendais dire autour de moi : « Laissez-le aller encore quelque temps et il ne tardera pas à succomber à la fatigue ; » et Janin plus jeune, plus alerte, plus gaillard, répondait à ces prédictions charitables par une nouvelle gambade sur la coudrelte de sa fantaisie. Et avec cela, pas de redites, pas de demandes de crédit, pas de finesses éventées ; toujours l'esprit de ce malin, toujours de l'argent comptant, en veux-tu ? en voilà ? — Je n'ai jamais connu le mal de tète, me disait-il un jour. Je le crois bien, le moyen de faire tout ce qu'il fait et comme il le fait, s'il avait seulement par mois deux ou trois migraines !

Le 1er mai de celte présente année, Jules Janin était à Londres comme tout le monde; ce jour-là on inaugurait la fête de toutes les nations, et la reine en personne ouvrait, au bruit des canons de la Serpentine, le grand bazar industriel. Au retour de la cérémonie, Janin lire sa montreet se dit : 11 est deux heures, le courrier part à six heures, j'ai donc le temps d'envoyer dix-huit colonnes au Journal des débats. Etàsix heures moins cinq minutes, au moment où j'arrivais chez Janin, je le trouvai resplendissant, les dix-huit colonnes venaient d'être

précipitées dans la bouche de brooze de Trafalgar Square. Voilà donc Janin bien heureux et s'apprètant à aller dîner. Tout à coup, toc, toc, à la porte. — Qui est làî — Monsieur, dit un jeune homme en se présentant timidement, je Tiens chercher les dix-huit colonnes que vous avez promises hier à notre journal. — J'ai promis dix-huit colonnes à votre journal?— Oui, monsieur, et nous attendons, les compositeurs sont sans copie. — Si j'ai promis, je dois payer. Il est écrit làhaut, me dit-il en se tournant vers moi, que je ne dînerai aujourd'hui qu'à neuf heures; et là-dessus, Janin, dont les doigts étaient fatigues, se met à dicter au jeune homme dix-huit autres colonnes sur le même sujet; total, trente-six colonnes en équilibre sur une tôle d'épingle. Je lus le surlendemain celle double improvisation, et je fus bien forcé de reconnaître que c'était là de la très-remarquable littérature. Après un pareil tour de force, limons nos phrases comme nous pouvons, mes frères et mes confrères, et inclinons-nous sans trop de mauvaise grâce devant ce Benvenuto du style qui pétrit et façonneen se jouant la terre glaise de sa pensée.

Il est temps, je présume, d'arriver au livre qui nous occupe et d'introduire le lecteur dans le jardin souriant des Gaietés champêtres. Commençons donc, et puisque nous parlons d'un docte et charmant esprit qui sait mêler le myrte du dix-huitième siècle au laurier de Virgile, chantons, ô ma flûte ! des chants dignes du mont Ménale.

Iocipe, Mœnalios mecum, mca tibi*, tertoi.

Et tout d'abord, il est question d'une belle jeune fille bien portante et cambrée comme une Andalouse. Cette jeune fille, le rêve, l'amour et le désespoir des poètes et des conteurs, elle s'appelle Louison chez Janin, comme elle se nomme Manon chez l'abbé Prévost d'Exilés, et Bernerette chez Alfred de Musset. Louison, Manon, Bernerette, trilogie charmante, trois rei-

nés des cœurs, trois sœurs qui se ressemblent par la beauté et ne diffèrent que par les ajustements de la toilette et les atours. La Manon de Janin n'a pour le quart d'heure qu'une petite robe bien simple comme il convient à une honnête fille qui passe ses jours et ses nuits en pleine rue Saint-Denis dans le comptoir de la Balance d'or ; mais vienne un amoureux, et vous verrez quels falbalas Janin taillera à sa Louison dans la pour* pre et le brocart de son style. 11 ne regardera pas à l'étoffe, l'enchanteur ; pourvu que Louison soit court vêtue par en haut et par en bas, elle pourra changer de robe trois fois par jour comme une archiduchesse d'Allemagne. Et justement, voici l'amoureux qui arrive, M. Eugène, le fils de madame sa mère, un beau garçon de la race d'Agar, noble comme le roi d'Espagne, et présentement troisième clerc chez maître Brouillon de Jour, procureur au parlement. Eugène a vu Louison, Louison a vu Eugène, et voilà deux cœurs incendiés. Eugène abandonne l'étude et le Digeste, et va prendre des leçons de bel air au Cours-la-Reine. Cédons la parole à Janin, il va vous dire ce qu'était le Cours-la-Reine en ce temps-là :

« U Cours-la-Reine était alors le rendez- vous de toutes les élégances, de toutes les vanités, de tous les scandales de la Cité, reine des villes ; qui n'avait pas affronté le feu ardent de ces moqueries armées de toutes pièces, était compté tout au plus comme un étranger sans état et sans nom, et ne valait pas l'honneur d'un regard. Certes, comparé à tant de vices et à tant de passions qui y ont tenu leurs assises, leurs états généraux et leurs grands jours, le Cours-la-Reine est un bien petit espace, et pourtant, jamais les trois déesses ne furent plus empressées à l'arbre où se tenait le berger phrygien, que notre ville aventureuse dans ce champ clos de ses victoires et de ses défaites. Sous les arbres resplendissants d'un clair soleil, au murmure de Tonde enchantée et d'un parterre de jeunes gens et de femmes à la mode, venaient se promener, rougissantes <* bien-heureuses d'être si hardies, la mariée du matin et la

fiancée de la veille. Au retour de la guerre, le jeune capitaine y venait montrer son nouveau ruban et sa nouvelle épée ; un plus galant et plus heureux, se pavanait de sa maîtresse nouvelle en nouvelles parures. Qui était nouveau venu à la ville et nouveau venu à la cour, qui avait fait un conte applaudi ou une tragédie sifflée, qui venait d'obtenir un évècbé ou une magistrature. — Le cardinal en sa pourpre naissante, le philosophe au sortir de la Bastille glorieuse, l'homme acquitté d'une accusation capitale, le mari que sa femme enlevée a désigné aux médisances de cette foule superbe, l'abandonnée en ses douleurs, la coquette en ses conquêtes traînant après soi vingt esclaves de parade afin de grossir l'équipage de sa beauté; le grand seigneur qui salue à peine ses créanciers, fiers de ce luxe qu'ils payent et de cet homme qui les nargue, toutes les gloires et toutes les défaites de cette société, sans souci et sans vergogne, passaient et repassaient par cette chaussée ouverte aux vertus, aux hontes, aux ridicules, aux vanités.

« Dans cette avenue où tout passe, où tout change, où le vainqueur de la veille est à peine un homme le lendemain, on s'envie, on se hait, on s'admire, on se salue, on se montre au doigt, on s'accable de respect, de médisances, d'adorations, de calomnies, de louanges, de mépris. Là se heurtent dans une confusion insensée et bruyante, le poète et le financier, la duchesse et la fille, le philosophe et le libertin, ceux qui régnent et ceux qui servent, celui qui obéit et celui qui commande ; le duc et pair dominé par sa danseuse, le noble obéissant à sa servante, le génie tenu en laisse par le bel esprit! C'était vraiment le pandaemonium de toutes nos folies et de toutes nos misères, cette brillante avenue qui reliait Paris à Versailles, et les passions de la ville aux intrigues de la cour.

« Ils allaient, elles venaient en grande pompe, en grand costume, en robes voyantes, en habits d'or, et chacun dans l'équipage non pas de sa fortune et de sa naissance, mais de son luxe et de sa folie. On voyait passer l'ambassadeur des na-

dons dans une diligente peinte de camaïeu d'un rouge éclatant; on lorgnait dans sa berline dorée à l'antique la soubrette de la comédie italienne ; Célimène était en carrosse, le fermier général en berlingot, la dévote en vis-à-vis, la camargo en voiture-coupé, le prince du sang vêtu en polisson allait en demi-fortune à la poursuite de ses bonnes fortunes; pendant que la favorite de la veille étale ses grâces déjà fardées dans une calèche doublée d'un velours nacarat, traînée à six chevaux soupe au lait, les chevaux nattés de bleu, et les cordages de la même couleur, les harnais et la voiture et la roue étincelante et silencieuse sont rehaussa d'une moulure d'or rembruni ; les panneaux (digne écusson de ces seize quartiers... de ces seize printemps) étalaient, armes parlantes, encadrées dans le manteau de la pairie héréditaire, les plus heureuses métamorphoses d'Ovide en leur petit déshabillé ! Deaudoin avait peint ces panneaux. Martin les avait vernis. »

Je suis vraiment bien fâché de ne pouvoir vous citer tout au long ce cours d'histoire du Cours-la-Reine, il n'y a que Janin pour ressusciter tous ces fantômes roses, tous ces spectres adorables d'une société qui n'est plus. Comme il a dépeint le Coursla-Reine, il dépeindra tout le reste, avec la même verve, la même fidélité et le même bonheur; il s'est fait le chantre et le critique, Ovide et Juvénal tout à la fois, de ce siècle charmant et affreux» aimable et repoussant, riant par ici, gémissant par là, si commode pour les rois, si pesant pour les peuples.

Ver illud ertt. Ter magnua agebat

Orbis, et hiberoia parcebaot flatibua Euri.

Oui, le printemps éternel... une éternité de quelques jours encore... et comme bientôt les aquilons furieux, l'implacable Eurus, allaient renverser la bergerie et disperser le troupeau voué au couteau du boucher !

Donc, pendant que je m'oublie à vous parler latin à propos de la fin du monde, notre gentilhomme, le troisième clerc dont

l'éducation s'est faile en un clin d'œil et en deux tours de promenade, revient à la Balance (for, se présente bravement, comme vous l'avez deviné, devant sa voisine, et sans détours, sans périphrases, en deux mots comme en cent, lui dit qu'il est amoureux. Ouf! le grand mot est lâché, Eugène a fait comme César, il a passé le gué au gai. Mais Louison : Voilà bien du nouveau, dit-elle, comme si je ne le savais pas depuis huit grands jours. Et aussitôt nos deux amants conviennent d'aller se promener le lendemain de grand matin dans le bois de Vincennes, tous le long du bois joli; ils le font comme ils le disent, les brigands ! et M. Eugène de jadis, marquis d'autrefois et madame Louisette-Louison d'aujourd'hui, reine de demain, vont si bien tout droit devant eux là-bas ! là-bas ! que le soir de ce même jour, après avoir foulé mille petits sentiers, après avoir cueilli toutes les fleurs du chemin, après avoir été admirés et applaudis par les plus nobles marquis et les plus jeunes duchesses, ils arrivent chez leur ami, très-haut et très-puissant seigneur Hubert Laumon, concierge du château de Fontenay, et c'est alors, mesdames et messieurs, que nous pénétrons de plain-pied dans le grand et le petit Trianon des Gaietés champêtres.

A cet endroit de mon compte rendu, je crois entendre l'auteur qui me crie: Hé ! mon jeune ami, que diable faites-vous ? Je prends la peine d'embellir mon histoire, de la revêtir des plus beaux atours du langage, de l'orner des plus frais rubans et des plus riches dentelles de la poésie française ; ce n'est pas assez pour moi de tous les festons et de tous les astragales de Scudéry ; je cisèle chaque mot, j'enchâsse chaque éptlhète comme un rubis, une émeraude ou un saphir, et vous avez, vous, la prétention de raconter en vingt lignes les quatre cents pages de mon premier volume ! J'ai enfanté un être vivant, palpitant et triomphant, et vous l'escamotez, monsieur le critique, pour mettre à la place un squelette? » — Vous avez mille fois raison, mon maître, et si je neveux pas me brouiller

avec voire seigneurie, je crois que je ferai bien de renvoyer le lecteur tout droit à votre livre. Je m'étais offert comme cicérone, mais on saura bien suivre saus moi le chemin de ce beau jardin des Hespérides tout étincelant de pommes d'or et sans dragon à la porte. Et puis, d'ailleurs, à quoi bon charbonner le profil de la belle Denise, cette rivale rustique de la parisienne Louison ; la silhouette d'Hubert, ce brave Nemrod ! A quoi bon dire au public : Il y a ici un portrait très-ressemblant et trèslargement dessioé du roi Louis XV ? A droite est la petite maison, plus loin la galerie où brillent dans leurs cadres festonnés ces beaux gentilshommes et ces grandes dames qui, voyant venir la fin du monde, se couronnaient de péchés galants et brûlaient, les fous et les prodigues ! la chandelle par les deux bouts! Est-ce qu'il n'est pas plus simple d'ouvrir à deux battautsles portes du Musée et de dire aux gens de goût: Donnezvous la peine d'entrer et admirez à votre loisir les tableaux de Vartiste î

Sans aucun doute, c'est là ce qu'il y a de mieux à faire. Permettez-moi donc de ne pas achever l'histoire de ce bandit d'Eugène et de cette adorable Louison-Louisette,qui aunait si bien les étoffes avant-hier au soir et qui aujourd'hui

Noo, ooo, *ooi D'étés plus Louisetle, Non, ooo, oe port» plus ce oom.

Pourtant un mot encore avant de prendre congé de madame la marquise Louison. N'allez pas vous mettre à dévorer les Gaietés champêtres tout d'une bouchée comme vous feriez d'un roman de Paul Féval. Les gloutons seraient mal venus, le style de Janin veut des gourmets et des plus fins. Prenez votre temps et dégustez moi à loisir, les pieds sur les chenets devant Vàirequi pétille, cette généreuse liqueur littéraire; que si par hasard le lecteur aimait les incidents, les casse-cous romanesques, que sais-je ? les enchevèlements et autres entripaillemeots dramatiques, toutes choses qui charmaient dans l'ancien

temps de la suite au prochain numéro, que s'il lui fallait absolument le Morock et le Chourineur de M. Eugène Sue, ou seulement quatre gaillards bien découplés comme les héros de M. Alexandre Dumas, qui mettent toute une armée en capilotade et font le tour du monde en vingt-quatre heures, que ce lecteur glouton laisse aller en paix, et Louison, et Denise, et Eugène, et maître Brouillon de Joux. M. Janin a une façon plus simple de procéder ; il voyage à petites journées, en prend à son aise et aussi à Taise du lecteur, se couche quand il se sent fatigué sous le hêtre de Tityre, chante avec les oiseaux, cause avec les fleurs, et va où le vent le pousse, pourvu que ce ne soit pas vers la grande route, mais dans uo sentier odorant, touffu, coupé de ruisseaux jaseurs et à peine frayé. Trahit sua quemque voluptas. Jules Jauin appartient à cette famille d'écrivains qui ont fait de la langue française la plus claire, la plus sonore et la plus élégante des langues modernes. Un grand honneur pour lui et une grande joie pour nous, aujourd'hui surtout que le patois du Moniteur a fait invasion sur le territoire de la sérénissime république des lettres. Pour tout dire, Jules Janin est un homme de qualité par excellence. H a au plus haut point le respect du public, et ce n'est pas ce marquis de la rhétorique savante et élégante qui consentirait jamais à se présenter en manches de chemises ou en gilet de flanelle, devant notre seigneur et maître à tous, grands ou petits, célèbres ou inconnus. Malgré sa fécondité prodigieuse, les œuvres de Jules Janin n'atteindront jamais le chiffre de cent volumes, un chiffre fort ordinaire pour le temps présent ; les Gaietés Champêtres ajoutées à ses livres précédents et à son œuvre hebdomodaire ; le mèneront tout simplement à l'Académie, et comme le donnait spirituellement à entendre, il y a quelques jours, un jeune écrivain vraiment distingué, peutêtre un peu plus loin.

L'Allemand Jean-Paul Richter affirme qu'il en est de l'amour comme des pommes de terre, qu'il y a dix-huit manières de l'accommoder. N'en pourrait-on pas dire autant, et avec plus de raison peut-être, des relations de voyage? Par ce temps de locomotion universelle, tout le monde est par voies et par chemins, mais chacun examine les objets à son point de vue personnel. Les variétés de l'espèce voyageuse sont incalculables comme les caractères. Nous avons d'abord les voyageurs qui ne voyagent pas ; touristes officiels défrayés par les fonds perdus d'un ministère ; ces gens-là ne peuvent se résigner à sortir de la circonscription du budget. Us secouent la poussière des bouquins, courent du livre de celui-ci au livre de celui-là et émargent chaque mois religieusement. Les travaux ne sont pas toujours utiles, mais ils sont amusants comme un dictionnaire géographique. La Bohême est bornée au nord par la Silèsie, à l'est par la Moravie, etc., ne leur en demandez pas davantage. Puis vient le voyageur enthousiaste: celui quiôte son chapeau à tous les monuments célèbres, et se pâme devant tous les sites signalés par le Portfolio. J'ai vu le Rhin, un géant ! Je me suis recuilli devant le tombeau de Charlemagnc. Char lemagne, quel nom ! Le voyage de cet homme est une suite non interrompue de points d'exclamation ; passons vite. Voici le voyageur intime qui parle de lui à propos de la cathédrale de Cologne ; le voyageur fashionable qui regarde le mont Blanc a travers son lorgnon ; le voyageur frustre qui voit le pays qu'il décrit tel qu'il était il y a trois cents ans, et le voyageur humanitaire qui s'obstine à le voir comme il sera dans trois siècles. J'en passe, et des moins gais.

Aujourd'hui que la nouvelle loi sur la presse expulsant

violemment la littérature du domaine des incidents purement romanesques, celle-ci a pris le parti de chausser des bottes de sept lieues et d'aller à la découverte de ses inspirations sur les grands chemins, il n'est peut-être pas inutile d'examiner quelles doivent être les qualités particulières d'un écrivain qui voyage pour le public. Beaucoup de gens, qui ont publié un roman ou fait insérer trois articles dans un journal, sont fermemeut convaincus qu'ils n'ont plus qu'à se munir d'un sac de nuit et d'un passe-port pour l'extérieur. Mais alors comment se fait-il que tel littérateur de talent ait échoué dans ses descriptions sur l'Espagne et l'Italie? Pourquoi M. Victor Hugo a-t-il si mal vu l'Allemagne ? C'est que l'action de voyager, c'est-à-dire de voir, de comparer et de juger, est un art et un art qui ne s'apprend pas. Il ne suffit même pas d'être observateur, il faut encore que l'observation ne s'émiellepasaux détails; voir vite et juste telle est la première qualité d'un voyageur. Uoe bonhomie native et une sorte de bienveillance cosmopolite sont également nécessaires à celui qui entreprend d'aller étudier les mœurs et les lois d'un peuple étranger ; il doit secouer à la frontière ses préjugés nationaux avec la poudre de sa chaussure, et il lui importe de savoir oublier dans une certaine mesure, pour n'être pas injuste, mais de savoir aussi se souvenir, pour comparer ce qu'il voit avec ce qu'il a vu. Talent difficile, sorte de tact qui se donne et ne s'acquiert pas, de même qu'il se sent mieux qu'il ne s'explique. Le voyageur qui sait roir et entendre, qui sait juger et comparer est bien près, pour peu qu'il ait en outre quelque humour et quelque fantaisie, d'être un littérateur de premier ordre, vir bonus. La Grèce antique n'accordait-elle pas le titre de sages à ceux de ses enfants qui avaient visité, pour s'instruire et instruire leurs concitoyens, les contrées barbares !

S'il est un écrivain qui possède les qualités essentielles du voyageur, c'est l'auteur du Voyage en Orient. Nature fine, observatrice et bienveillante, dépourvue de préjugés et pour ainsi

dire sans préférences, M. Gérard de Nerval s'est senti attiré vers ce pays du soleil qui sollicite les imaginations poétiques et leur montre dans le lointain le mirage de son passé merveillenx. Il est parti dans les meilleures conditions pour faire un bon livre, c'est-à-dire sans parti pris et pour ainsi dire sans arrière-pensée de publication. Il a vu pour lui-même avant de songer à voir pour les autres; il a respiré tous les parfums, admiré tous les spectacles, observé toutes les scènes originales, sans se préoccuper de son seigneur et maître le public. Quand il a affaire à un écrivain de goût, à un esprit d'élite, le public gagne toujours à ce qu'on ne se préoccupe pas trop de sa redoutable majesté. Voilà donc notre voyageur sur la grande route, allant un peu au hasard, cueillant toutes les fleurs, courant après tous les papillons et prenant pour se rendre en Orient le chemin qu'il prenait naguère pour aller au collège. Ne croyez pas qu'il ira s'embarquer majestueusement à Marseille, sur un navire pavoisé, comme M. de Lamartine. Toute voie mène à Rome, et M. Gérard de Nerval commence par tourner le dos à Constantinople. Il voyage h petites journées, et inaugure cette longue pérégrination en prenant une place sur l'impériale de la diligence du Plat-d'Êtain. a Me voici donc parvenu à Genève, écrit-il à un ami, par quels chemins, hélas ! et par quelles voitures ! Mais en vérité qu'aurais-je à t'écrire si je faisais roule, comme tout le monde, dans une bonne chaise de poste ou dans un bon coupé, enveloppé de cache-nez, Je paletots et de manteaux, avec une chancelière et un rond sous moi ? J'aime à dépendre un peu du hasard ; l'exactitude numérotée des stations des chemins de fer, la précision des bateaux à vapeur, arrivant à heure et à jour fixes, ne réjouissent guère ni un poète, ni un peintre, ni même un simple archéologue, ou collectionneur comme je le suis. »

De la Snisse française, de celte petite France mystique et rêveuse, qui nous a donné toute une littérature à part, il dit un mot en passant, et d'un pas allègre il se dirige vers l'A-

thènes germanique, vers Munich, celte ville loule neuve bâtie à l'instar de Paris, par un Amphion couronné. Bientôt il est dans la capitale de l'Autriche. Ici trente pages pleines de fraîcheur et de jeunesse, un récit aussi fin et plus vraiment sentimental que le voyage de Sterne, un poëme qui s'appelle les Amours de Vienne. Mais j'ai hâte de franchir l'Adriatique et l'Archipel. M. Gérard de Nerval, cet amant passionné de la Grèce, est en face de la Grèce , plus heureux que Winkelman qui la rêva toute sa vie, plus heureux que le moderne Anacréon qui voudrait y mourir, il la voit enfin, lumineuse, sortir des eaux avec le soleil.

a Je l'ai vue, s'écriet-il, ma journée a commencé comme un chant d'Homère ! C'était vraiment l'Aurore aux doigts de rose qui m'ouvrait les portes de l'Orient ! Et ne parlons plus des aurores de nos pays, la déesse ne va pas si loin. Ce que nous autres barbares nous appelons l'aube ou le point du jour n'est qu'un pâle reflet terni par l'atmosphère impure de nos climats déshérités. Voyez déjà celte ligne ardente, qui s'élargit sur le cercle des eaux, partir des rayons roses épanouis en gerbes, et ravivant l'azur du ciel, qui plus haut reste sombre encore. Ne dirait-on pas que le front d'une déesse et ses bras étendus soulèvent peu à peu le voile des nruits élincelantes d'étoiles? Elle vient, elle approche, elle glisse amoureusement sur les flots divins qui ont donné le jour à Cythérée... mais quedis-je? devant nous, là-bas, à l'horizon, cette côte vermeille, ces collines empourprées qui semblent des nuages, c'est l'île même de Vénus, c'est l'antique Cythère aux rochers de porphyre, aujourd'hui cette île s'appelle Cérigo, et appartient aux Anglais. »

Quel réveil après un si beau rêve ! Du pont du navire le poêle cherche encore Cythère dans Cérigo ; il promène ses regards sur ce rivage aujourd'hui désert et jadis couvert de roses et de coquillages. Où sont les bergers et les bergères ? où est la conque de Cypris? où sont les dieux immortels? Hélas ! il

n'aperçoit qu'un genlleman qui tire aux bécasses, et des soldats écossais blonds et rêveurs cherchant peut-être à l'horizon les brouillards de leur patrie.

Ce qu'il y a de charmant dans ce Voyage en Orient, et où il tous plaira, c'est la spirituelle bonhomie du conteur jointe à des connaissances étendues et l'éternelle fraîcheur du récit. A propos de la Grèce moderne, il pénétrera dans les arcanes de la Grèce antique, mais sans pédantisme, sans efforts, et en revenant toujours par des détours ingénieux à son point de départ. Préparé à tout, heureux de tout ce qu'il voit, il s'émerveille facilement et ne s'étonne de rien. Un autre se lamenterait et accuserait le ciel et les hommes en voyant si ternes et si tristes ces lies de l'Archipel et de la mer Ionienne, jadis le séjour préféré des déesses et des dieux ; lui, aime mieux par respect pour d'immortels souvenirs se faire une dooce illusion et revêtir comme d'une pourpre ces contrées dégénérées, du splendide manteau de la muse homérique. Ainsi vous le verrez toujours bienveillant sans cesser d'être vrai. A Syra, il voit passer un jeune garçon portant sur l'épaule le corps difforme d'un chevreau noir : c'est une outre ruisselante et velue. Le jeune Grec lui offre gracieusement de délier une des pattes de sa bêle, afin de remplir sa coupe d'un vin de Samos emmiellé. Le voyageur accepte. Hélas ! le nectar écumant sent affreusement le cuir et la colophane '; mais par respect pour le sol de l'antique Scyros, que foulèrent les pieds d'Achille enfant, M. Gérard de Nerval avale sans grimace et sans rien rejeter. Au moment où il va se plaindre, il se souvient que le vin qu'il vient de boire est le même qui se buvait aux noces de Pélée. La plainte expire sur les ièfres de l'amant des muses, et le voyageur remercie les dieux qui lui ont fait l'estomac d'un Lapilhe sur les jambes d'un Centaure.

Je ne sais rien de plus frais, de plus jeune, déplus matinal

que la description des Cycladcs. Le voyageur foule le sol de

la Grèce véritable et régénérée ; il ne peut croire au premier aspect, à ce peuple en veste brodée, en jupons plissés à gros tuyaux, coiffé de bonnets rouges dont répais flocon de soie retombe sur l'épaule, avec des ceintures hérissées d'armes éclatantes, des jambières et des babouches, « 11 me semble, dit-il, que je marche au milieu d'une comédie. Je vis depuis ce matin dans un ravissement complet ; je voudrais m'arrèter tout à fait chez ce bon peuple hellène, au milieu de ces îles aux noms sonores et d'où s'exhale comme un parfum du jardin des racines grecques. Ah ! que je remercie à présent mes bons professeurs tant de fois maudits de m'avoir appris de quoi pouvoir déchiffrer à Syra l'enseigne d'un barbier, d'un cordonnier ou d'un tailleur. Eh quoi ! voici bien les mêmes lettres rondes et les mêmes majuscules... que je savais si bien lire du moins, et que je me donne le plaisir d'épeler dans la rue. »

« KaXtfAipa ( bonjour), me dit le marchand d'un air affable, en me faisant l'honneur de ne pas me croire parisien.

a noaa (combien), dis-je en choisissant quelque bagatelle.

a Aixot fy<xxi«u (dix drachmes), me répond -il d'un ton classique.

o Heureux homme pourtant qui sait le grec de naissance et ne se doute pas qu'il parle en ce moment comme un personnage de Lucien.

« Cependant le batelier me poursuit encore sur le quai, et me crie comme Caron à Ménippe.

« Aito&oç, &£a6apa-rc, Ta 7rop8fxi« ( paye-moi, gredin, le prix du passage).

« Il n'est pas satisfait d'un demi-franc que je lui ai donné; il veut un drachme ( 90 centimes ) : il n'aura pas même une obole. Je lui réponds vaillamment avec quelques phrases des Dialogues des Morts, il se relire en grommelant des jurons d'Aristophane. »

Cette scène rappelle un peu la conversation hébraïque de

fauteur du Voyage du jeune Anachœrsis avec le savant Rabbin, qui ne savait pas plus l'hébreu que l'abbé Barthélémy. Comme M. Gérard de Nerval se défendant avec des lambeaux des dialogues des morts, ceux-ci se battaient scientifiquement à l'aide de versets de la Bible. L'auteur du Voyage (en Orient peut au moins alléguer pour excuse qu'il ne bégayait la langue de Lucien et d'Homère que dans un cas de légitime défense.

Notre voyageur, qui a quitté Paris depuis six mois déjà et qni n'est encore qu'à la moitié de la roule, s'arrache enfin à ce beau ciel tout resplendissant d'azur et de souvenirs! Pieux adorateur de l'antiquité classique, il quitte avec peine ces côtes vermeilles et ces plages sonores dont les flots harmonieux murmurent toujours aux oreilles attentives les noms sacrés des dieux et des héros. Une autre mythologie l'appelle; il s'embarque et va visiter les grands dieux accroupis, les muettes divinités de la vieille Égypte. L'Égypte ! la terre des tombeaux et des ruines. 11 arrive au Caire, et dès le premier jour le voilà qui court, comme un cheval échappé, à travers les rues de la cité mystérieuse. 11 est au milieu des riches costumes arabes et turcs que la réforme a épargnés ; revêtu du lourd paletot européen et coiffé de ce tuyau de poêle que nous appelons un chapeau, il se croit égaré dans quelque bal masqué ; à l'aspect des grandes dames à la taille voilée, des femmes du peuple drapées gracieusement dans une tunique de laine comme des statues antiques, il a honte de lui-même et il se sauve. Il ne reparaîtra désormais qu'avec le machlach, le tarbouche, la vaste culotte de coton bleu et le gilet rouge garni d'une broderie d'argent. Ainsi accoutré, il passe pour un des lions du Caire, et rien ne l'empêchant plus de se présenter partout, il profilera du privilège de son nouveau costume pour nous initier à la connaissance des mœurs et des habitudes de la haute société arabe.

S'il est au monde un pays grave et sérieux, c'est PÉgypte ;

pour nous surtout qui ne l'avons jamais vue qu'à Iravers les livres et les traditions, celle terre lointaine nous apparaît toujours immobile comme ses dieux, pensive comme ses sphinx. Les voyageurs qui ont écrit sur ce pays ont eu le tort de céder trop facilement à l'impression première, et de ne voir qu'un vaste sépulcre dans cet antique berceau du monde. De là Uni de volumes sur PÉgypie, volumes non dépourvus d'intérêt, mais monotones à force de descriptions et de dissertations sur le même sujet. A côté des pyramides, des obélisques, des momies, des sphinx, des ibis, des ruines, il y a tout un monde qui s'agite ; à côté de la mort, il y a la vie. M. Gérard de Nerval, sans négliger la partie descriplive et historique, s'est surtout attaché à nous montrer l'Egypte vivante. 11 nous fait causer avec le fellah, avec le Turc, avec l'Arabe, avec le montagnard syrien venu de Saïde ou de Taroboulous. Il nous promène dans les bazars, dans les palais et jusque, dans les harems. Il explique la condition des femmes et leur vie intérieure ; tout cela est entremêlé d'anecdotes, d'aventures, de récits qui servent encore à mieux faire connaître les mœurs de ces peuples bizarres; puis, lorsque Pauteur est contraint par la nécessité du sujet de parler de choses plus connues, de ces cérémonies ou de ces monuments dont la description a été faite tant de fois avant lui, il s'exécute de bonne grâce, mais en ayant soin de tempérer son admiration par quelque petite pointe de gaieté gauloise. A-t-il à rendre compte de la caravane de la Mecque, par exemple, de cette éternelle procession de pèlerins que nous connaissons tous pour l'avoir vue derrière les vitrines de tous les marchands d'estampes? M. Gérard de Nerval, au lieu de dépeindre les trompettes, les cymbales, les tambours et les drapeaux déployés, fera en quelques traits de plume le tableau bien saisi de celle immense cohue de Moghrabins composée des gens de Tunis, de Tripoli, de Maroc cl aussi, comme il le dit, de nos compatriotes d'Alger. Il avouera même que ce qui le préoccupait le plus devant cet immense

ET RÉCÎTS LITTÉRAIRES. 105

spectacle, c'était un vieil air d'opéra comique, la marche des chameaux, et que parmi tous ces Turcs, tous ces Arabes, tous ces Maures, il s'attendait toujours à voir paraître le brillant Saint-Phar ; préoccupation d'auteur dramatique qui a lu Voltaire, et qui croit bien que Dieu est Dieu, mais qui n'est pas très-persuadé que Mabomet soit son prophète.

M. Gérard de Nerval est très-sobre de descriptions, et je l'en loue ; ce que le public demande aujourd'hui à un voyageur littéraire, c'est moins une relation archéologique et même pittoresque, qu'une peinture de mœurs exacte et bien rendue. Les monuments immortels ne périront pas pour cela dans la mémoire des hommes, et il se trouvera toujours assez de savants inoccupés pour marquer majestueusement, sur le sol, la place où n'était pas l'ancienne Thèbes... On a irop tourmenté les pierres dans ces dernières années, laissons les dormir. Jte domum saturœ, venit Hesperus, ite capelke ; d'ailleurs, l'auteur du Voyage en Orient prouve, en maint endroit de son livre, Qu'une description de vingt lignes vaut autant , et quelquefois mieux, qu'une description de vingt pages ; j'en atteste le passage suivant où il est question de la grande pyramide.

« La vue est fort belle, comme on peut le penser, du haut de cette plate-forme. Le Nil s'étend à l'orient depuis la pointe du Delta jusqu'au delà de Saccarah, où l'on distingue onze pyramides plus petites que celle de Gizeh. A l'occident, la chaîne des montagnes libyques se développe eu marquant les ondulations d'un horizon poudreux. La forêt de palmiers qui occupe la place de l'ancienne Memphis s'étend du côté du midi comme une ombre verdàlre. Le Caire, adossé à la chaîne aride de Mokatam, élève ses dômes et ses minarets à l'entrée du désert de Syrie. Tout cela est trop connu pour prêter longtemps à la description. Mais en faisant trêve à l'admiration, et en parcourant des yeux les pierres de la plate-forme, on y trouve de quoi compenser les excès de l'enthousiasme. Tous

i 06 CRITIQUES

les Anglais qui ont risqué cette ascension ont naturellement inscrit leurs noms sur les pierres. Les spéculateurs ont eu l*idée de donner leur adresse au public, et un marchand de cirage de Piccadilly a même fait graver avec soin, sur un bloc entier, les mérites de sa découverte garantie par Vimproved patent de London. 11 est inutile de dire qu'on rencontre là le Credeville voleur, si passé de mode aujourd'hui, la charge de Bouginier, et autres excentricités transplantées par nos artistes voyageurs comme un contraste à la monotonie des grands souvenirs. »

Après avoir vécu en Egypte comme un Égyptien, M. Gérard de Nerval va saluer les côtes de la Palestine. Ne craignez pas qu'il soulève, d'une main indiscrète, le voile qui recouvre celle Belle aux Bois dormant de la diplomatie, et qui s'appelle la question des lieux saints. L'auteur du Voyage en Orient a horreur des questions politiques : analyste fin et ingénieux, observateur spirituel, conteur aimable et vrai poète, M. Gérard de Nerval s'occupe toujours de l'homme en signalant les traits saillants du caractère des races. Personne n'a dépeint avec plus de vérité, et dans un style plus brillant, la rude existence de ces montagnards orientaux. Dans toutes ses pérégrinations, aux Cyclades comme au Caire, à Beyrouth comme à Constantinople, ce qui charme et égaie sans cesse ce fils d'un peuple grave, d'un siècle en habit noir, comme il dit, et qui semble porter le deuil des siècles qui l'ont précédé, c'est cette foule bigarrée, ce sont ces derniers représentants de la poésie naïve. M. Gérard de Nerval n'est pas seulement le peintre des mœurs orientales, il est aussi le chantre inspiré de cette civilisation musulmane qui tend à s'affaisser de plus en plus et dont chaque jour emporte un lambeau.

On a publié l'œuvre posthume de Balzac, Mercadet ; non pas le Mercadet arrangé, corrigé et mitigé par un faiseur émérite pour les exigences de la scène, mais le vrai Mercadet, le Mercadet sorti tout bouillant du moule de l'inspiration. Les gens qui auraient trouvé fade la représentation de cette nouvelle incarnation de Vautrin, sont prévenus qu'ils rencontreront <laos la brochure authentique, tous les condiments désirables. Gingembre, poivre de Cayenne, cantharides, rien n'a été négligé pour réveiller et émoustiller les tempéraments affaiblis. J'admire la destinée de Balzac, qui poursuivit pendant toute ^ vie, sans pouvoir l'atteindre, un succès dramatique, et qui, après sa mort, rencontra deux triomphes pour un dans celle de ses comédies qu'il estimait le moins, au triple point de vue de l'idée, du style et du théâtre. 0 fortune! voilà de tes coups!

Cette œuvre, qui date de 4839, est due à la collaboration de Balzac et de Charles Lassailly, un honnête garçon mort depuis dix ans. Lassailly m'a raconté dans le temps tous les efforts qui lui avait fallu faire pour entrer dans l'idée dramatique de Balzac. Au bout d'un mois de travail, il revint des Jardies essoufflé et maigri. Sa comédie fut présentée au comité du Théâtre-Français et reçue à corrections. Balzac la rejeta dans ses cartons et prit un autre collaborateur pour charpenter une nouvelle pièce. Ce nouveau collaborateur était Édouard Ourliac, mort également depuis quelques années. On dit que la comédie à laquelle a travaillé Ourliac suivra de prè la représentation de la comédie à laquelle a collaboré Lassailly. Je viens de citer les noms de trois écrivains contemporains et jeunes encore (Ourliac aurait trente-sept ans s'il vivait), et ce sont trois morts aujourd'hui. La vie littéraire est un perpétuel champ de bataille, et sur ce champ— là. comme sur le champ

de bataille militaire, ce sont souvent les plus vaillants qui tombent les premiers.

Le feuilleton dramatique a diversement jugé Mercadet. Pour ma part, si j'avais à me prononcer sur celte comédie pleine de verve sans doute, mais d'un réalisme sans art, je dirais qu'une telle œuvre semble avoir été conçue pour réhabiliter les tragédies de M. de Jouy et les comédies de M. Casimir Bonjour. Eu effet, en voyant ces coquins et ces gredins s'emparer de la scène pour y établir leur batterie de cuisiue ; en écoutant ces paroles crues, ces jeux de mots effrontés, ces colibets insolents, on se demande si Tari consiste à offrir à quinze cents personnes la vue d'un daguerréotype, et si le chiffonnier ou l'homme d'affaires de la scène ne doivent pas différer, dans l'ensemble et dans les détails, de l'homme d'affaires du cabinet et du chiffonnier de la rue. On va jusqu'à regretter ces pièces dont les personnages, mus par le ressort des conventions, n'avaient ni sang ni nerfs, ni muscles, mais étaient bouffis d'une sorte d'honnêteté qui les rendait supportables trois actes durant. Les héros en bottes jaunes et en crevés abricot de l'école impériale étaient faux de tous points, mais le Mercadet de Balzac a le défaut d'être trop vrai. Dans l'un et l'autre système dramatique, l'art n'a absolument rien à voir. Transportez le bague de Toulon sur la scène, il se trouvera un public nombreux pour courir à ce spectacle ; mais quel profil relirerezvous de cette exhibition, comme moraliste? Je n'insiste pas sur le côté immoral de ces sortes de représentations, tout le monde le comprend, et si le genre Mercadet faisait école, espérons que le mépris public en ferait bientôt juslice. 1

M. Jules Janin, tout en reconnaissant les éminentes qualités littéraires de Balzac, a écrit à propos de Mercadet quelques réflexions fort justes, qui serviront à faire connaître une des infirmités du grand romancier; M. Jules Janin n'a pas cru que, Balzac mort, il n'avait plus qu'à le louer sans restriction. C'est une nouvelle preuve de goût, aujourd'hui que la

plupart des gens qui onl allaqué Balzac vivant, se plaisent à tresser tant de couronnes sur sa tombe.

« Or, savez-vous, dit M. J. Janin, pourquoi M. de Balzac se plaît à retracer sans fin et sans cesse celte image du faiseur, cette forme nouvelle du chercheur de pierre philosophale et d'inventeur des nouveaux mondes? 11 aime le faiseur parce qu'il aime l'argent! 11 y a de l'argent dans tous les livres de M. de Balzac! C'est son rêve, l'argent; c'est son Apollon, l'argent; c'est sa musc, l'argent! Après avoir tourné heureusement autour des aimables passions el des enchantemenls divins de la jeunesse passagère, il est revenu à sa folle du logis, à l'argent ! II s'enivre de ce bruit d'écus, Hc ce frôlement de papier de banque, et des cris étouffés du coffre-fort, quand la serrure aux mille plis permet à l'avare de contempler son trésor à la lueur d'une lampe fétide! Oui, ce romancier si parfaitement habile à nous montrer les grâces, les vapeurs, le charme, les gloires de la vie heureuse; ce merveilleux indicateur des plus imperceptibles mouvements du cœur de l'homme... et de la femme; celle bonne d'enfanls à peine sevrés, ce rude instituteur des plus sauvages nalures, celte marchande de modes, savante à marier Tune à l'autre la forme et la couleur ; ce pédant qui porte la flamme en sa férule; cette vieille porlière accroupie, au milieu de l'hiver, sur son gueux rempli de cendres froides, et cette duchesse en son ronron de Versailles, et celte fraîche grisetle aux lilas de Romaitiville ou dans la ronde harmonieuse du bal de Sceaux ; oui, cet être multiple, ingénieux, odieux, brutal, charmant, la corruption même el l'innocence en personne, aujourd'hui la reine des courtisanes et le lendemain le roi des repris de justice, — un si grand seigneur, un si bon bourgeois, un si fameux aventurier, le Christophe Colomb de la rue Soly et le Pizarre du faubourg Sainl- Ilonoré, le sourire el le râle, le squclelle et la fleur, l'âme et le corps, la dentelle el la bure, lo haillon cl la pourpre, la hotte et le trône, le crochet et le sceptre, le vin généreux des

gais coteaux cl l'cau-dc-vic eu feu dans lecuelle des mendiants, le poète et le soldat, le médeciu et le curé, le Napoléon de le Rétif de La Bretonne du conte bien fait, l'Homère en |>a~ lois et la nature humaine, le La Bruyère et le Piron do ce siècle des infamies, des lâchetés et des élégances exquises, après avoir épuisé le bouquet et la mousse amoureuse du vin d'Aï, s'est enivré d'alcool, et déserteur de ces belles passions, traître à ces belles mœurs, tombé en méfiance de sa valeur personnelle,

Non est certa meos qua* forma iovitet amores,

il e*t devenu tout d'un coup (dans ses livres bien entendu) l'homme le plus passionné pour les biens de la fortune, dirait La Bruyère, qui se soit jamais rencontré dans aucune littérature! A ce moment de la précoce décrépitude de M. de Balzac (même dans ses meilleures livres : Eugénie Grandet, la Vieille Fille, la Peau de Chagrin, le Père Goriot, le Grand Homme en province), on n'entend que le son des louis d'or mêlé au bru il des écus ! Dans ces livres, où la couleur fauve domine à chaque page, on voit ruisseler les millions par centaines, et le pot* te est le premier à s'enivrer de ce bruit sonore qui l'excite el ra nime autant et plus que le frôlement d'une robe de soie ou le craquement d'un soulier neuf. Ah ! quelle fatigue et quelle mi sère quand on voit un si bel esprit ne plus s'occuper qu'à arranger, à combiner, à déranger des sacs plus ou moins reiu plis jusqu'à la gueule, et n'être gai, et n'être heureux, et n'être soi-même qu'au beau milieu d'un coffre-fort! L'argent sera le malheur des livres de M. de Balzac, l'argent en est déjà le fléau. »

Tout cela est si bien dit et si vrai, qu'il n'y a pas un mot i y ajouter. Si Balzac étalait en effet dans ses livres cette passion de l'or pour l'or, c'est que Balzac était un romancier doublé d'un homme d'affaires; seulement l'homme d'affaires

ET RÉCITS LITTÉRAIRES. iii

'a jamais eu le moindre succès; (ouïes ses ingénieuses spéulations ont ralé. Je demande la permission de raconter une petite anecdote, qui montrera que ce grand esprit était touours, et sans cesse, poursuivi, obsédé et dominé par la pensée l'affairés.

A l'époque où Balzac demeurait dans la rue de Chaillot, il y l de cela quinze ou seize ans, trois jeunes gens dont deux sont Lujourd'hui célèbres dans les lettres, allèrent le voir dans la ioirée. Balzac avait quelquefois des caprices de femme de trente ms. Ce jour-là, il avait eu la fantaisie de faire orner son salon l'un meuble de satin blanc. Un immense lustre en style pompadour pendait au plafond. Le grand homme fit admirer à ses visiteurs ce boudoir coquet et d'un goût un peu extravagant, en leur recommandant bien de ne pas trop s'asseoir sur les fauteuils et les sofas. — Mais, dit un des trois amis, il nous est difficile déjuger de la splendeur de votre salon, si vous nous le montrez à la lueur d'une simple bougie ; allumons le lustre, et voyons reflet que produit votre satin aux lumières. — Adopté, répond Balzac, et voilà les quarante bougies allumées. En ce moment on frappe à la porte. — Cest, dit le domestique, M. X..., éditeur, qui voudrait parler à Monsieur. — Un éditeur ! s'écrie Balzac, comme ça se rencontre; un éditeur et quarante bougies qui flambent. Faites entrer. Quant à vous, ajouta-t-il en se tournant vers les trois jeunes gens, couchezvous sur les canapés, étendez-vous sur les fauteuils, prenezmoi des poses nonchalantes, et ne craignez pas d'égratigner non satin avec le cuir de vos bottes.

La porte s'ouvre, et l'éditeur en entrant reste aveuglé par

éclat des lumières. Balzac, calme et Pair insouciant, lui lemande ce qu'il veut. L'éditeur venait solliciter la faveur de >ublier un ouvrage du célèbre romancier. Balzac répond qu'il

îsl très-occupé, très-fatigué; mais que cependant... Bref, il

mgage l'éditeur à revenir le lendemain pour conclure l'affaire,

Tt celui-ci se relire.

— Je dois au moins une livre de chandelles à la Providence, dil Balzac, aussitôt que X... fut sorti. Vous comprenez que cet homme doit croireque j'allume quarante bougies tous les soirs, et décemment on ne peut pas payer quelqu'un qui brûle quarante bougies par soirée, comme on payerait un écrivain qui travaillerait à la lueur d'une lampe. Maintenant éteignons le lustre, le tour est fait.

Avouez que Mercadet n'aurait pas tiré un meilleur parti de quarante bougies allumées. I

Je rencontrai, il y a quelques jours, sur le boulevard Saint- Martin, un littérateur pour tout fmre. C'est ainsi que l'on désigne un homme de lettres qui n'a pas de spécialité bien déterminée et qui est tour à tour dramaturge, historien, vaudevilliste, romancier, critique et faiseur de rébus. M. Alexandre Dumas est la plus haute expression de ces intelligences encyclopédiques Vous me voyez, me dit-il, dans le ravissement Je viens de conclure une affaire commerciale magnifique.

— Vous faites donc aussi du commerce?

— Quelquefois.

— Et de quoi s'agit-il?

— J'ai lu hier à l'Ambigu, me répondit mon interlocuteur, un drame en cinq actes qui a été reçu avec enthousiasme, et je viens de le vendre au prix de quinze cents francs à mon banquier ordinaire.

— Vous avez vendu le manuscrit de votre drame avant sa

représentation ?

— A peu près ; j'ai vendu mes droits dramatiques, j'ai aliène ma propriété, j'ai mangé mon blé en herbe.

— Singulier marche !

— Cola dépend, le drame peut tomber à la première soirée

BT RÉCITS LITTÉRAIRES. 113

comme il peut régner sur l'affiche pendant trois mois. J'avais besoin d'argent aujourd'hui môme, cl j'ai été frapper à la porto de la providence des auteurs à sec.

— Comment appelez-vous celte providence?

— X..., me répondit-il, c'est un gros homme qui a gagné à ce jeu-là maison de ville el maison de campagne. Pour le vulgaire il est entrepreneur de succès dramatiques, autrement dit chef de la claque, c'est une position qu'il a adoptée, parce qu'il faut absolument en exercer une en ce monde pour jouir de la considération de son concierge, maisson vrai commerce consisle surtout à escompter l'avenir des auteurs pressés par le besoin. X., ajoula-l-il, est une des figures les plus curieuses du pavé parisien, il ne gagne guère que cinq cenls pour cent à tousses marchés. Il prèle de l'argent aux directeurs, aux acteurs, aux musiciens de l'orchestre, aux ouvreuses et aux marchands de contremarques, argent bien prêté et encore mieux rendu, car il ne peut pas perdre; il ne fait que prendre des hypothèques sur les appointements. Toutes ses journées se ressemblent; le malin il court visiter les directeurs de théâtres qu'il sait besoigneux, et, moyennant un prix convenu, il leur achète à ses risques et périls la recette de la soirée. Il offre plus ou moins, d'après l'étal de l'almosphère, le nom des auteurs, des acteurs et la composition de l'affiche.

Je pourrais vous citer une conversation assez singulière qui s'est tenue devant moi dans le cabinet d'un directeur. X... arrive el ofTre quatorze cents francs de la recette. — Il m'en faut seize cenls, dit le directeur.

— S'il pleuvait, répond X..., je n'hésiterais pas à vous les donner, mais le temps est beau el le ciel sera éloilé au moment de l'ouverture du tliéàlre. On dirait que le bon Dieu le fait exprès.

— Cependant, reprend le directeur, le baromclre est à la pluie, regardez plutôt!

— Mauvaise palraquc de baromètre, il ne sait ce qu'il dil ou

vous vous entendez l'un et l'autre pour me soulirer deux cents francs de plus. Vous ne les aurez pas.

— Nous aurons une pièce de D...

— 11 n'y a pas assez de femmes dans voire pièce ; que voulez-vous que le public fasse de deux femmes ! Si seulement vous aviez eu l'esprit d'afficher le vaudeville de N... dans lequel on voit toute une ribambelle de petites filles décolletées !.. .

— Je l'ajoute sur l'affiche, s'écrie le directeur.

— Allons, voici vos seize cents francs, réplique X..., mais je ne gagnerai pas cent sous, j'en suis sûr, et il court à un autre théâtre pour faire la même opération.

A deux heures, X... est de retour chez lui. C'est le moment de la journée où il donne audience à ses nombreux clients. M a quitté sa vieille redingote de castor i ne, son chapeau graisseux qu'un pauvre ne ramasserait pas au coin d'une borne. Il endosse une robe de chambre à laquelle ses dix années de service donnent une apparence respectable, et il s'établit devant son bureau.

Pan pan.

— Entrez.

— Bonjour donc, mon cher X..., comment vous portezvous?

— Ah ! c'est vous, mon cher ami, comment vont les affaires?

— Tout doucement, j'ai fait recevoir un drame ces jours derniers à la Porte-Saint-Martin.

— A la Porle-Saint-Martin! répond X..., qui se doute bien qu'il s'agit d'un marché, mauvais théâtre pour le quart d'heure..., des moitiés de receltes..., des acteurs pitoyables..., des décors de l'autre siècle... Pourquoi n'avez-vous pas porté votre ouvrage à la Gaieté?

— J'en ai déjà un en répétition à ce théâtre.

— Au fait, reprend-il, la Gaieté est bien tombée, elle aussi, elle ne vaut guère mieux que la Porle-Saint-Martin; il n'y a

vraiment plus que le Vaudeville aujourd'hui qui rapporte encore quelque chose.

— Voyons, père X..., dit le dramaturge impatienté, il ne s'agit pas de vaudeville, mais de drame; combien me donnezvous de mes cinq actes de la Porte-Saint-Martin ?

— Eh ! eh ! l'argent est rare, et le public a de la peine à se déranger. C'est un drame moderne?

— Tout ce qu'il y a de plus moderne.

— Une pièce à habits noirs?

— Oui.

— Mauvaise idée, l'habit noir fait difficilement de l'argent, c'est triste, c'est lugubre, c'est croque-mort en diable..., ça n'attire pas les femmes... si c'était aussi bien un drame à costumes, dame. .. nous verrions.

— Votre prix, père X..., je suis pressé. — Attendez donc un peu, ces auteurs, ça croit qu'on n'a qu'à se baisser pour trouver de l'argent... Est-ce bien enchevêtré, bien intrigué, bien entripaillé?

— C'est aussi corsé que le Sonneur de Saint-Paul.

— Tant pis ! il n'y a plus que le sentimental qui réussisse ; voyez plutôt la Grâce de Dieu et François le Ckampi, aujourd'hui le genre Hugo ferait four, Dumas ne bal plus que d'une aile, Bouchardy lui-même est usé comme une vieille ficelle.

— Ainsi vous ne voulez pas m'acheter mon drame?

— A vous dire vrai, je n'y tiens pas beaucoup..., à moins que vos prétentions...

— J'en veux trois mille francs.

— Trois mille francs ! vous voulez donc me réduire à la mendicité, vous voulez doncm'assassiner !

— Vous savez bien, pèreX..., que vous avez gagné six mille francs nets sur mon dernier ouvrage.

— Ils n'ont que des chosesscmblablesàmedire,ces auteurs. J'ai gagné, j'ai gagné... c'est vrai..., mais j'aurais pu perdre. Voulez-vous douze cents francs de voire drame à habits noirs.

— Impossible, père X .., je vous le laisserai au plus jusle prix à deux mille cinq cents. Le cinquième acte est superbe, du Shakspeare pur.

— Alors, il n'y a rien de fait, ce sera pour une autre fois.

— Si c'était quinze cents francs, on pourrait peut-être s'arranger.

— Va pour deux mille francs, père X...

— Non, quinze cents.

— Adieu donc, dit le dramaturge en se dirigeant vers la porte.

— Dix-huit cents, crie X...

— Je vous ai dit mon dernier mot.

— Allons, j'accorde les deux mille francs; mais vous me donnerez un acte de vaudeville par-dessus le marché.

On se débat encore pendant quelque temps et le traité est

signé.

Au tour d'un autre.

— Monsieur X... ? dit un très-jeune homme.

— C'est moi, monsieur, donnez-vous la peine de vous asseoir.

— Monsieur, je désirerais vous céder mes droits sur un vaudeville en trois actes qui se joue demain au Palais-Royal.

— Ah! le vaudeville, mon cher monsieur, c'est un genre bien tombé par le temps qui court ; Clairville a tué la chose. Enfin il y a peut-être moyen de s'arranger. Est-ce triste ou gai?

— J'ai la prétention de croire que c'est très-gai, monsieur.

— Mauvaise affaire; je vous donne cinq cents francs de votre pièce, pour qu'il ne soit pas dit que vous vous êtes dérangé pour rien.

— Cinq cents francs un vaudeville en trois actes où il y a un rôle pour Ravel !

— Ravel est grimacier ; j'aurais mieux aimé Grassol.

— Vous êtes servi à souhait, Grassol joue aussi dans ma pièce.

— Tanl pis, mon cher monsieur! deux comiques dans le même ouvrage, cela divise l'intérêt et fatigue le spectateur.

— Ainsi, monsieur, vous refusez ?...

— Combien voudriez-vous donc?

— Quinze cents francs.

— N'en parlons plus.

— Je me borne à douze cents francs. C'est être raisonnable.

— Comme c'est la première affaire que je fais avec vous et que j'aime à encourager la jeunesse, je vous en donnerai mille, et tous me céderez vos billets d'auteur ; signez-moi ce papier.

Les mille francs sont comptés, le vaudevilliste s'en va triomphant, et la pièce en question rapportera peut-être six mille francs de bénéfice à l'escompteur dramatique.

Arrive un comédien.

— Bonjour, X...

— Bonjour, mon garçon, qu'avez-vous donc aujourd'hui? Seriez- vous malade?

— Non, mais je ne suis pas content.

— Bah ! vous est-il arrivé quelque malheur ?

— Vous savez bien ce qu'il m'est arrivé. Vos gens ne sotgnent plus mes entrées ni mes sorties, la claque ne résonne plus pour moi ; hier j'ai été chuté.

— Ah ! mon Dieu.

— Faites donc l'étonné; pourtant je n'élais en relard avec vous que de quelques jours.

— Il faut se mettre en règle avec les amis, mon cher, je ne connais que ça, moi.

— Oh ! je le sais bien que vous ne connaissez que ça ; tenez, ▼oilà vos cent cinquante francs mensuels; j'espère que vous ne m'oublierez plus.

— Comptez sur moi ; vous aurez, pas plus lard que ce soir, une entrée de premier choix, deux salves el des agréments tout le long de votre rôle.

— Au revoir.

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