‹ Critiques et récits littéraires (volume 2)Chapitre 2 sur 27 · J8 CRITIQUES · texte numérisé non relu

J8 CRITIQUES

Une actrice se présculc sur le seuil du cabinet.

— Toujours jeune, toujours jolie, toujours charmante, s'écrie X..., qui daigne porter la main au bonnet grec qui cache la nudité de son crâne ; ma parole d'honneur vous êtes le plus long printemps que j'aie vu au théâtre.

— Écoutez, père X..., il s'agit d'une affaire sérieuse. Je viens vous demander un service.

— Parlez, ma belle enfant.

— Voici de quoi il retourne pour le quart d'heure, on a donné un de mes rôles à Eveliua.

— Un de vos rôles à Evelina!

— C'est comme j'ai la chose de vous le dire.

— Mais, c'est très-grave cela.

— Si c'est grave, je le crois bien ?

— Voyons, que puis-je faire?

— Evelina joue ce soir.

— Bien.

— Il faut qu'elle soit chutée à mort.

— Diable ! Evelina est une de mes meilleures pensionnaires, une paye excellente.

— Combien vous donne-t-elle par mois?

— Deux cents francs, et chaque premier elle solde rubis sur l'ongle, c'est une considération.

— Vous pouvez bien lui faire une petite infidélité, une fois en passant.

— Eh! eh!

— Si je vous donnais un billet de cinq ?

— On ne peut rien vous refuser; Evelina disparaîtra ce soir dans le troisième dessous.

L'actrice fait place à un directeur de théâtre.

— Je suis perdu, si vous ne me prêtez pas cinq mille francs sur-le-champ. Mes acteurs refusent de jouer; ils veulent être payés avant la représentation.

— Désolé, mon cher ; je suis à sec.

— Laissez-vous alleudrir; j'ai une pièce qqi fait un argent fou, vous le savez bien... Je vous abandonne trois jours de recolles.

— Il me faut huit jours.

— C'est impossible.

—Mêlions alors que nous n'avons rien dit.

— Voulez- vous quatre recettes?

— Huit; je n'en démords pas.

— Cinq ; et si vous me refusez, je vais chez un autre qui sera peut-être plus raisonnable.

— Allons, je suis bonhomme ; je me contenterai de six recettes, et vous me mettrez à l'étude, la semaine prochaine, deux petits actes charmants que j'ai achetés hier à un jeune homme qui donne les plus belles espérances.

— Mais si vos actes ne valent rien î

— Vous les ferez retoucher par un faiseur; je ne m'y oppose pas. Et le malheureux directeur est contraint d'en passer par ces inexorables conditions.

Le soir X..., va d'un théâtre à uu autre pour s'assurer si ses gens fonctionnent; puis il fait encore des affaires dans les entractes avec des auteurs qu'il rencontre au foyer, et des comédiens qu'il va voir dans les coulisses ; à minuit il rentre chez lui, prêt à recommencer le lendemain. À l'heure où je vous parle, cet homme est trois fois millionnaire, et il ne dépense pas vingt mille francs par année.

— Mais, dis-je à mon interlocuteur quand il eut esquissé le portrait de ce banquier de la littérature dramatique, comment s* feitil que les vaudevillistes et les dramaturges consentent à aliéner pour une misérable somme les productions de leur intelligence, c'est-à-dire leur fortune î

Par la même raison qui porte les fils de famille à escompter leur avenir et à faire passer les écus paternels dans tes taains des usuriers.

CUITIQUKS

En lisant Y Annuaire, ou plutôt en le feuilletant au galop et au hasard, je me disais : Ce livre est véritablement le précepteur de l'existence parisienne; il ne charme pas, mais il instruit; c'est par lui seul qu'on peut connaître exactement Paris, cet abrégé de l'univers; Paris, le grand consommateur du globe ; le minotaure à qui toutes les nations payent le tribut. C'est pour Paris que le Sibérien va à la chasse de l'hermine et de la martre, que l'Égypte déterre ses momies, que le nègre plante des champs de cannes à sucre, que le chercheur d'or fouille les ruisseaux delà Californie; c'est pour Paris que Saint-Êlienne fabrique ses plus belles armes, que Lyon brode ses plus fins tissus, que Marseille lance ses vaisseaux sur tous les océans! Les velours, les guipures, les dentelles, les parfums de l'Orient, les pierreries de l'Inde, le vent tissé et brode par les fées, les festons et les astragales de toutes les nations, Paris a tout cela, mais tout cela est disséminé à droite et k gauche, à l'ouest et à l'est, au nord et au sud de la grande ville. Le monde entier est dans Paris et Paris est dans Y Annuaire ; c'est là que vous trouverez rangées et étiquetées comme des fioles d'apothicaire toutes les professions, toutes les industries, toutes les merveilles. Vous verrez défiler, escadrons par escadrons, nos forgerons, nos architectes, nos hommes politiques, nos tisseurs, nos doreurs, nos imprimeurs, nos magistrats, nos orfèvres, nos littérateurs, nos joailliers, nos avocats, nos fleuristes, nos jardiniers, nos artistes. Nous avons huit cent soixante-deux avocats à la cour d'appel, messieurs, et quelque chose comme seize cent quatre-vingt-treize médecins, mesdames! Avez-vous besoin de chaussures î vous pouvez compter sur le zèle et le cuir de huit ceut quatre-vingt-

dix-sept boîtiers cl cordonniers. Six cent soixante architectes sont toujours prêts à dresser des plans et des étages de moellons ; supposez-les tous occupés, et voyez d'ici quelles myriades de phalanstères vont improviser tous ces artistes de la pierre de taille.

Si tu te promènes par les rues ou sur les boulvards en flâneur, ô Parisien de Paris, des départements ou de l'étranger, n'oublie pas que lu as toujours à la disposition cinq cent soixante quatre cafés et estaminets et six cent quatre-vingt-quatorze restaurants, ouverts à tous les estomacs et à toutes les bourses, depuis le restaurant de la Maison-d'Or, où Ton dîne à quarante francs par tète, jusqu'à rétablissement non moins célèbre de l'azard de la fourchette, dont l'addition ne peut jamais excéder la somme de cinq centimes ; lu trouveras encore sur ta roule huit cent quaranle-cinq marchands de vins en gros, quatorze cent soiianle-dix-huil débitants de vins en détait, quatre cent quatre-vingt-quinze bouchers, cent quatre-vingt-huit charcutiers, six cents boulangers, sans compter deux cent cinquante-trois chaudronniers, trois cent quinze corroyeurs, six cent soixante ébénistes, six fabricants de queues de billards, vingt-neuf pédicures, quarante-cinq marchands de cirage, dix-sept fabricants de carlesà jouer, quarante-deux bureaux de placements, soixante quinze chocolatiers, six cent trente-trois marchandes de modes, deux cent vingl-huil marchands de rubans, trois cent quarante-deux gantiers, trois cenl trente-six fabricants de parapluies, cent tingt lapidaires ; quatre cent dix-neuf fleuristes, et deux cent cinquante-deux pensionnais de demoiselles. Boarding chool for young ladies, c'eslainsi que cela s'écrit et se prononce aujourd'hui en français.

Ce n'est pas tout, il ne faut pas moins de neuf cenl trente-six tailleurs pour habiller Paris ; aussi Paris est-elle la ville la mieux vêtue du globe. Paris a un habit noir et un gilet échancrè pour toutes les circonstances, pour aller à la bourse, au bal, chez sa maîtresse et à l'enterrement. La province garde encore

comme une tradition économique l'habit des dimanches; Paris n'a que des dimanches dans lout le cours de l'année, et c'est pourquoi Paris a tant de tailleurs, sans compter les portiers, qui sont pour la plupart des tailleurs méconnus. On s'est beaucoup moqué de l'épicier, et l'on comprend tout de suite la jalousie qu'a dû exciter ce débitant élémentaire, qui s'est multiplie dans ces dernières années comme les pains de l'Evangile. Planiez un épicier quelque part, il en poussera mille. Paris possède, pour le quart d'heure, dix-neuf cent soixante-treize membres de celle corporation formidable. Étonnez-vous, après cela, qu'un gouvernement qui reposait sur cette base se soit cru éternel ! Que l'homme de lettres ne se plaigne plus dorénavant de la rareté des éditeurs. J'ai compté les libraires parisiens : ils forment une phalange composée ;de sept cent quarante-cinq individus, plus disposés, il est vrai, à vendre dv> livres au public qu'à acheter des manuscrits aux auteurs. A défaut d'éditeurs, l'homme de lettres a sous la main quatrevingt-deux maîtres en typographie et munis d'un brevet du gouvernement. Pour peu qu'il appartienne à une des quarantedeux sociétés plus ou moins savantes, telles que l'Athénée des arts, l'Institut historique, la Société enlomologique, la Société asiatique, la Société phrénologique, la Réunion des enfants du délire, d'Apollon, etc., il sera bien malheureux s'il ne trouve pas un typographe qui consente à l'imprimer tout vif... pour son argent. L'artiste qui débute n'est pas non plus en droit de se récrier; il peut porter ses improvisations sur toile dans cinquante-trois magasins; les propriétaires de ces boutiques artistiques et de bric-à-brac sont toujours enchantés de pouvoir fournir des Murillo et des Hubens inférieurs, aux banquiers amis des arts, qui veulent décorer leur salon à l'aide de n'importe quoi. Enfin, sans vouloir épuiser toutes les catégories de cet Annuaire universel, qu'il me soit permis de dire au Parisien qu'il possède également trois cent dix-neuf marchands de bois et de charbon en gros ; quarante-deux

ET BÉCÎTS LITTÉRAIRES.

fabriques de bougies diaphanes, cyrogènes, sléariques, célestes, du soleil, de l'étoile, du phénix, de l'éclipsé, de blanc de baleine, bougies de cire mélangée, bougies où il n'entre que de la cire pure et bougies où il n'entre que du suif. Paris compte encore cinquante-trois fabriques de bouteilles; trente fabriques de briquets phosphoriques, hydroplaliniques ou phlogosaïdcs (où diable le grec va-l-il se nicher?); dix-huit chasubliers ; cinquante-cinq marchands de chevaux ; trois cent quarante-six couteliers; trois cent cinquante-sept graveurs, et soixante-seize crémiers ; et si le lecteur veut bien songer que je n'ai pas donné le quart de toutes les catégories industrielles contenues dans l'Annuaire, il peut se faire une idée de toutes les industries brassées pour le Parisien, de tous les commerces établis pour le Parisien, de toutes les professions inventées pour le Parisien, cet être caressé, choyé, adulé, et qui serait aussi le plus heureux des mortels s'il connaissait son bonheur et son Annuaire

0 fortunatos nimiom !...

La partie la plus aride de ce livre est sans contredit la liste générale des adresses, et pour qui sait lire cependant, la lecture de celte liste offre encore un certain attrait. On est étonné que tant de gens qui ne sont ni parents ni alliés et qui ne se ressemblent guère portent le même nom et jusqu'au même prénom. J'ai eu la patience de compter deux cent soixante-trois Lacroix, cent quatre-vingt-sept Henry, deux cent trente-deux Bernard, cent quarante-trois Leblanc, quatre-vingt-six Lerouge et soixante-quatre Levert. Je ne parle ni des Legris, ni des Leroux, ni des Lenoir. Vous comprenez que dans ce vocabulaire, comme à la foire, il en est plus d'un qui se nomme Martin, Gautier, Garnier, François, Dupont, Bonnet, Barbier, Gérard, Lefebvre, Legrand, Lcgras, Legros, Lejeune, Leroy, Lambert sont plutôt des noms communs que des noms pro-

près. En revanche, il n'y a guère que cinq ou six Hugo, quatre Sainlc-Beuve, trois Berlioz, et un seul Lamartine. Je profile de la circonstance pour présenter mes compliments à Jules Janin et pour l'avertir qu'un de ses rares homonymes a l'audace de vendre des tripes h la mode de Cacn, rue Monlorgueil, n° 17.

11 y a longtemps déjà qu'on a dit que les novateurs de notre époque n'avaient rien inventé, et qu'on pourrait indiquer la source précise où chacun de ces empiriques philosophiques était allé puiser sa panacée sociale. M. Proudhon, ce grand démolisseur de réputations et de systèmes, a été un des premiers à assigner une filiation directe aux idées de ses antagonistes cl confrères en idéologie. Louis Blanc, Pierre Leroux, Considérant, Cabet, Owen, Fourier, tous les sectaires de notre temps ne procèdent pas seulement des illuminés du seizième siècle, ils en sont les contrefacteurs. Toutes les théories ambitieuses que la réclame apostolique nous a présentées comme un nouveau remède aux souffrances humaines, ne sont en définitive qu'une drogue métaphysique déjà expérimentée dans la pharmacie spéculative du passé. Figaro a dit : On est toujours le fils de quelqu'un! A la bonne heure; mais il ne faut pas afficher la prétention d'être un ancêtre, quand on n'est qu'un descendant.

Le mouvement que nous avons vu s'accomplir sous nos yeux dans ces dernières années, cet élan de certains esprits vers un idéal chimérique, n'est pas un fait nouveau dans l'histoire des aberrations humaines. Tout le seizième siècle a été témoin d'une agitation semblable à celle qui, de nos jours, sollicite

un si grand nombre d'imaginations maladives. Dans ce tempslà, comme à l'heure où nous sommes, il se trouvait des théoriciens aventureux qui ne craignaient pas de jeter au vent de la publicité des plans de réformation universelle. Campanella, un des penseurs les plus originaux et les plus hardis de la renaissance philosophique en Italie, ne se contenta pas seulement de reconnaître comme source unique de toute science et de toute philosophie l'étude expérimentale de la nature, il anticipa dans sa Cité du Soleil sur ce que les utopies sociales ont aujourd'hui de plus audacieux. Jean de Leyde, Thomas Morus, tous les grands pères du socialisme contemporain, datent de celle époque, où les esprits, en haine de la compression du moyen âge, battaient des ailes un peu au hasard dans les champs de la fantaisie philosophique. Seulement ce que les inventeurs ont donné pour d'ingénieuses utopies, les plagiaires voudraient l'imposer comme le critérium de la science nouvelle ; ce qui était un jeu d'esprit pour les premiers, est un code pour les seconds. Ce sont les rêveurs qui, à leur insu, ont compromis la sécurité sociale. Platon, en écrivant sa République, savait bien à quel peuple fln et spirituel il avait affaire, elil ne se doutait guère qu'à deux mille ans de distance il engendrerait Cabel et Pierre Leroux.

Ces réflexions préliminaires nous sont suggérées par la lecture d'un livre très-curieux et très- rare, intitulé : Les Mondes célestes, terrestres et infernaux, imprimé à Lyon, en 1578, avec privilège du roi, et traduit d'un auteur italien, Doni, qui, selon toute probabilité, devait être un élève de Campanella (1).

Ce livre contient tout bonnement l'idée du phalanstère; il la contient non pas en germe, mais tout entière, avec les détails, les imaginations et les fantaisies dont Fourier a émaillé sa cosmogonie harmonienne. Afin de rendre plus accessible à toutes les intelligences la description de son Nouveau Monde,

M Le titre de l'ootrage original italien eat : / Mondi celetti, terrtttri e ta • fimli degli aecademici pellegrini ; Venise, 1 55Î, 1 553, 2 partiel in-4° .

1'auleur du livre italien place en tète le dessin de la ville modèle où nous ferons tout à Pheurc pénétrer le lecteur. Si, dans les passages que nous allons donner, on reconnaît, à ne pouvoir s'y méprendre, le phalanstère, Fourier ne sera pas seulement le plus aimable des mystificateurs ainsi que l'appelle M. Proudhon, déjà cité, il sera surtout le plus audacieux des plagiaires.

Selon Fourier, la terre est mal divisée, mal peuplée, mal gouvernée. Les villages, les villes, les empires, les républiques, tout cela existe au hasard. Pour lui, la société civilisée est la barbarie. À la place de cette société, il propose comme idéal la société garanliste. Dans la pensée du maître et des disciples, la société garantiste sera un immense échiquier divisé en une infinité de cases dans lesquelles les travailleurs passionnels seront répartis en groupes, en séries et en phalanges ; la lutte entre la passion et le devoir sera supprimée, la tendance des passions se manifestant d'elle-même et forcément vers la règle du devoir par la force impulsive de l'attraction.

Le monde se modifiera de lui-même sous l'empire de la loi harmonienne. Le monde doit avoir une durée de quatre-vingt mille années. Quarante mille ans d'ascendance, quarante mille ans de descendance. A l'heure qu'il est, le monde est à peine adulte ; il n'a connu jusqu'ici que l'existence irrégulière, cbélive et irraisonnable de l'enfance. 11 passera au premier jour dans sa période de jeunesse, puis dans la maturité, point culminant de bonheur, pour descendre ensuite vers la décrépitude. Ainsi le veut la loi inexorable de l'analogie. Le monde, comme l'homme, comme la plante, doit naître, se développer et périr. Qu'arrivera-t-il apïès? Je n'en sais rien, ni Fourier non plus.

Je ne parle pas pour le moment du mariage des astres, des rapports des sexes cnlre eux et des océans de limonade; je dirai plus tard à qui Fourier a fait ces emprunts sans nommer

les empruntés, car c'est une chose assez singulière à signaler que ce grand inventeur n'est que l'éditeur responsable des plus monstrueuses absurdités de la chose phalanstérienne ; il n'a rien inventé, pas même la queue oculaire ; je le prouverai tout à l'heure. Charles Nodier a écrit quelque part : « La vérité est limitée, l'absurde ne Test pas. » Cet aphorisme a du ▼rai; pourtant je me permettrai de faire remarquer que les novateurs anciens avaient pousse si loin déjà les limites de l'absurde, qu'il n'a pas encore été donné aux novateurs modernes de les franchir. Arrivons maintenant à notre livre de (578, imprimé avec privilège du roi.

L'auteur prend deux personnages, un sage et un fou, et les fait dialoguer. Le sage est le croyant, Yharmonien, si Ton veut ; le fou est le civilisé, c'est-à-dire l'homme qui n'a pas une foi bien robuste dans les utopies, et qui n'est pas très-disposé à troquer le misérable monde où il se trouve contre le monde merveilleux qu'on lui promet, la proie contre l'ombre.

Le dialogue s'établit ainsi :

Le sage. — Des pèlerins nous menèrent en une grande ville, laquelle estoit bastie en un vray rond, en guise d'une estoile; il faut que tu t'imagines ce lieu, comme je te le vay désigner sur terre. Voylà donc comme je te marque un rond, pose le c*9que ce rond soyent les murailles, et qu'icy, au milieu où je fay ce point, soit un haut temple quatre ou six fois aussi grand que la Cupola de Florence.

Le fou arrête son interlocuteur et lui fait cette réponse sensée :

— Il faudra que tu changes ton nom pour prendre le mien, pour ce que tu as des propos d'un fol.

Le sage. — Escoule néanmoins. Ce temple avoit cent portes, lesquelles venoyent de droicte ligne comme les rayons d'une estoile, aux murailles de la ville, laquelle avoit semblablement cent portes, et môme y avoit cent rues. Au moyen de quoi celuy qui estoit au milieu du temple et se tournoit en rond venoit à voir toute la ville sans se bouger d'un lieu.

N'csl-ce pas, moins le nombre un peu exagéré des portes, la description du phalanstère ?

Le sage arrive ensuite aux séries de Fourier.

— En chacune rue de la ville s'exerçoyent les arts ou mestiers. Car d'un costé esloyent, comme vous pourriez dire lous les cousluriers, et de l'autre les boutiques de drapperie : en une autre rue voyoit on d'un costé les apoticaires et de l'autre costé les médecins, et en un autre tous les cordonniers d'un costé, et tous les corroyeurs de l'autre; en un autre les fourmers qui faisoyenl le pain, et vîs-à-vis les monniers qui mouloyent le bled à sec ; en une autre rue des femmes qui ûloyent, et de l'autre costé des tisserands. Pourquoy y avoit jusques à deux cents arts et mesliers, cl chacun ne faisait autre chose que celle qu'il entendoit.

Toute la théorie de l'attraction passionnelle est contenue dans cette dernière ligne.

Ce n'est pas tout, Fourier assure que les maladies disparaîtront dans la société garanlisle. Voici comment s'exprimait à ce sujet le sage du seizième siècle :

— 11 alloit (le malade) en la rue des hospitaux où il esloil pansé et visité des médecins qui n'avoient autre chose à faire, et lesquels cstoienl bien expérimentez et sçavans, de manière que les malades estoienl soudain guariz.

— Ah ! qu'il faschoit bien à un riche d'aller à l'huspital, s'écrie le fou.

— Que penses-tu ? répond le sage. L'un n'estoil là plus riche que l'autre; chacun estoit égal au manger, au vestir, et avoit autant en sa maison l'un que l'autre (Théorie du communisme pur).

Le fol. — A naître comment alloil-ilî

Le sage. — Il y avoit une rue ou deux de femmes, cl estoit le tout commun. Au moyen de quoy on ne congnoissoit aucune parente et ne sçavoit aucun de qui il esloil fils, et en celle manière la chose esloil égalle pour ce que l'homme naissant

estoit nourry cl élevé, et quand il venoit en âge on le faisoit ou bien éludier ou apprendre un mélier, selon l'inclination de son esprit.

Le fou nepeul s'empêcher de hasarder quelques timides objections, mais le sage lui prouve que ce système est le meilleur; plus d'ennuis de ménage, plus de drames sanglants entre mari et femme. 11 arrive même un moment où le sage donne la déûnition de la papillonne.

— Pour aucuns le changement de femelle est chose nécescessaire et utile, ditee Joconde socialiste. Puis il continue:

— Avoir une, deux, trois cent et mille femmes au commencement de rostre seigneurie ne vous fera pas entrer en dispute ou jalousie, car l'amour se perd, et ce d'autant plus aisément que l'homme s'est accoustumé à ceste loy et ordinaire sans amour.

Le pol. — Mais si quelqu'un fust devenu amoureux? Le sage va répondre à cette objection exactement dans les lermes dont se sert Fourier.

— Says-tu pas que l'amour consiste en la privation de la chose aimée? En cette difficulté passent incontinent semblables appétits.

Le sage explique ensuite que le nouveau monde ne combattant aucun penchant, on respecte ainsi les personnes qui pratiquent la chasteté. Ce sont les vestales et les vestels de la société harmonienne.

Fourier a beaucoup songé au perfectionnement de la race humaine. Le sage de 1578 dit aussi son mol svrYélève de l'homme et de la femme ; mais le passage où il est question du haras harmonien ne peut être reproduit ici : qu'il vous suffise de savoir qu'à l'aide de juleps et scirops on rend les hommes beaux, bons, sains et virils et n'est point la dommageable ains fort utile: pourquoy ceux-là s'en peuvent servir quand il y a occasion légitime.

Fourier, lui, n'a pas besoin de confectionner des sirops et

des juleps ; la mer changée en limonade est la meilleure potion contre toute maladie; ce breuvage rafraîchissant donne la plus grande force et la plus grande virilité.

Cependant je dois l'avouer, Fouricr n'a pas été aussi loin que le sage du seizième siècle sur le point suivant :

— Que faisoil-on, demande le fou, des enfans tortus, bossus, boiteux et louches?

— Il y avoit un grand puits, répond tranquillement l'interlocuteur, où l'on les jeltoit aussi tost qu'ils estoient nez ; au moyen de quoy on n'y voyoit point telle difformité.

Un (ait extraordinaire à constater : tous les rêveurs en prose socialiste sont impitoyables pour les poêles, ces rêveurs innocents ; Platon les excluait de sa republique, le sage du nouveau monde ne les traite guère mieux.

— Les poètes, dit-il, ont trouvé plus d'hydres, plus de dieux, plus d'ombres, plus de fadaises que les astrologues n'ont inventé et songé de folies. Dans le monde nouveau, il y avoit des poètes, mais il leur falloit bien mettre la main à faire autre chose que des vers, comme vous pourriez dire à pescher, à chasser, à faire rets et autres mesliers.

Cela me rappelle ce qui arriva après février à une députalion d'écrivains qui s'était rendue au Luxembourg et à qui l'on répondit : Nous ne pouvons que vous envoyer aux ateliers nationaux.

Le dialogue se termine comme tous les dialogues de cette espèce; le sage l'emporte sur toute la ligne, et le fou, qui joue le rôle de Pitre dans celte parade humanitaire, finit par s'avouer vaincu. M. Cantagrel n'a pas eu besoin de recourir à un autre procédé quand il a écrit le Fou du Priais Royal.

Nous n'avons cilé que quelques extraits, mais ces passages ne prouvent-ils pas surabondamment queFourier n'a fait que copier les novateurs ses devanciers? N'est-ce pas le même système, les mêmes folies, et je dirai presque les mêmes mots? N'est-ce pas toujours et sans cesse l'exaltation de la brute ? un

appel incessant aux iastincis, aux passions et au bien-être ? Dans tout cela où est l'âme ? Où est Dieu? Est-il seulement question du devoir? Jouir ^ voilà le dernier mot de tous ces systèmes qui aspirent modestement à la domination du monde ; et ils ne s'aperçoivent pas, les malheureux ! que leur société si elle était possible, serait cent fois plus triste que le couvent, que dis-je, que le bagne.

J'ai dit au début de cet article que Fourier n'avait pas même inventé ses drôleries harmoniennes ; je tiens à le prouver. Si Ton trouve dans l'ouvrage dont nous venons de donner quelques extraits, l'idée du phalanstère, on trouve le mariage des constellations produisant les mers de sirop etjde limonade, ainsi que l'augmentation de l'épine dorsale humaine en forme de queue, dans la Philosophie de M. Nicholas, par Restif de la Bretonne, 1796, 3 roi. in-12. Cela explique comment, par acquit de conscience et sans allégation de motifs, Restif de la Bretonne a été placé parmi les saints du calendrier phalanslérien, ce dont personne n'avait eu le mot jusqu'à ce jour.

Voici bien longtemps déjà qu'on s'acharne contre l'Académie. Feuilletonistes, journalistes, hommes de lettres, c'est à qui décochera, en se jouant, son trait contre l'aréopage. 11 y a sur ce sujet des plaisanteries stéréotypées et qui réussissent toujours dans un certain monde. Si c'est une mode, elle date de loin, puisqu'elle a été introduite par un des esprits les plus rétifs et les plus débraillés du dernier siècle, par l'auteur de la Mètromanie. Cependant, pour peu qu'on ne soit pas d'humeur à se contenter de quelques épigrammes émoussées, de quelques jeux de mots d'une longévité respectable, on se codvaiocra facilement que l'Académie française est aujourd'hui ce qu'elle était hier, ce qu'elle a toujours été depuis Richelieu : le

sériai des traditions, du goûl et de l'urbanité, le panthéon des vivants glorieux, le salon des mœurs, des élégances et de l'esprit littéraire, salon dont la porte est toujours ouverte, depuis quarante ans surtout, à quiconque a le droit de s'y présenter et d'y être admis.

Les gens de lettres, dans ces derniers temps, avaient singulièrement circonscrit le domaine littéraire. En dépit des institutions, nouvelles alors, et déjà disparues aujourd'hui, qui avaient créé une éloquence parlementaire et une littérature politique, ils ne donnaient droit de bourgeoisie qu'à trois ou quatre genres, dans la république très-aristocratique des lettres : le drame, le roman, la poésie et l'histoire. A leurs yeux, tout le reste ne comptait pas. L'Académie n'a pas clé de cet avis. A-l-elle eu tort ? En se recrutant parmi les diverses célébrités du monde intellectuel, n'est-elle pas au contraire restée fidèle à ses traditions? N'a-t-elle pas obéi à la pensée de son fondateur? Et pour répondre tout de suite au plus terrible reproche qui ait été adressé, de nos jours, à l'illustre compagnie, au reproche d'avoir reçu dans son sein des grands seigneurs (le mot est dit), à l'exclusion de littérateurs célèbres, pourrait-on me citer, à l'heure présente, l'écrivain dont l'attente prolongée sous le vestibule académique soit un scandale public? Qu'on n'oppose pas Béranger, quiselienl systématiquement à l'écart. N'oublions pas non plus de signaler, en passant, que de ces grands seigneurs appelés à l'honneur de siéger au fauteuil, la plupart ont par devers eux des litres dont s enorgueillirait à bon droit plus d'un orgueilleux plébéien.

Quoiqu'il en soit, on ne contestera pas son dernier choix à l'Académie.De tous les poêles delà jeune génération, le nouvel élu est sans contredit un des plus audacieux el des plus sympathiques. L'auleur de Rolla aquarante ans à peine, el, depuisdes années déjà, sa réputation est solidement établie. La gloire est venue le prendre par la main au sortir du collège, et, caprice étrange! ne l'a plus abandonné depuis. Toutes les strophes

poétiques écloses de ce charmant esprit n'ont, pour ainsi dire, rien perdu de leur éclat et de leur parfum prinlanier. Ninon et Minette sont aussi fraîches et aussi jeunes aujourd'hui qu'elles relaient à l'heure matinale où elles naquirent, sœursde grâce, de jeunesse et de beauté, d'un souffle amoureux de la Muse.

m won.

L'eau, la terre, les vents, tout s'emplit d'harmonies; Un jeune rossignol chaote au fond de mon cœur, J'entends sous les roseaux murmurer des génies ; Ai-je des sens nouveaux inconnus à ma sœur?

RIJETTl.

Pourquoi ne puis-je roir, sans plaisir et sans peine, Les baisers du xéphir trembler sur la footaioe ? Et l'ombre des tilleul» passer sur mes bras dus ? Ma soeur est uo enfant et je le ne suis plus.

ttlHOft.

O fleurs des nuits d'été. M agoiBque nature !

O plantes, ù rameaux l'un dans l'autre enlacés !

M5XTTX.

0 feuilles dos palmiers, reines de la verdore, Qui versez vos amours dans les vents embrasés!

M.Alfred de Musset était à peine un adolescent lorsqu'il débuta. Celait vers 1830. Le moment était à l'audace, aux tentatives de toutes sortes, et au mépris des voies frayées. Les Grecs elles Romains venaient de recevoir leurs lettres de rappel, le vieil olympe n'existait plus que comme un monticule géographique,— on cherchait d'autres dieux littéraires, on se réfugiait à l'Ombre du moyen-àge sous le porche des cathédrales ou des vieilles abbayes. Toutes les légendes, toutes les ballades delà Germanie avaient passé de ce côté du Rhin. M.Alfred de Musset eut tout de suite horreur de cet aspect sentimental et grave, et pour marquer sa séparation d'avec les poêles en renom alors, Use mit à courir la prétentaine et à faire de la poésie buissoonière en Espagne et en Italie. Barcelonne, Séville, Cadix,

Vérone, Venise.il visita ces villes tour à tour sans sorlir de Paris. La mélancolie, celle ileur plantée dans notre siècle par Chateaubriand et arrosée par M. de Lamartine, foisonnait dans les jardinières des poêles du temps ; M. de Musset, lui, étala sur sa fenêtre des caisses d'oranger, de myrte et de jasmin d'Espagne ; il chantonna ses romances galantes, ses boléros de la Chaussée-d'Antin, et mit à la mode des Andalouses comme il n'en avait jamais cxislé en Andalousie. Un beau jour, il fut assez heureux pour trouver au fond de son écritoire ce fameux point sur un t, qui ameuta contre le poêle tous les professeurs de rhétorique. Précieuse trouvaille! ce point sur l't fut un coup de pistolet qui fit mettre toulc la gent littéraire à la feuèlre ; innocente détonation, celle-là, et qui n'a blessé personne.

Eût-il débuté plus simplement, M. Alfred de Musset, avec la vraie flamme qui était en lui, fut bientôt arrivé à se distinguer manifestement des poêles dont le voisinage l'incommodait, et il n'eût pas eu à expliquer plus lard quelques singularités dont il a déploré le succès quand la gloire sérieuse est venue le visiter. Ceci bien constaté une fois pour toutes, il serait difficile de tenir longtemps rigueur au poêle devenu célèbre, parce que le débutant, impatient de se produire au grand jour, aurait fait au faux goût de ces sacrifices volontaires qui abrègent de quelques étapes le rude chemin de la célébrité.

Les Contes d'Espagne marquent donc l'enfance lyrique de M. Alferd de Musset :

Mes premiers vers sont d'un enfant, Les seconds d'un adolesceot, Les derniers à peine d'un homme.

a-t-il dit quelque part. (Les poêles seraient bien fâchés, si on les prenait au mot, dans les aveux qu'ils font parfois au public.) Mais cette enfance est pleine d'éclat, de verve et de poésie. Après l'enfance la jeunesse, la jeunesse de M. de Musset c*esl le Spectacle dans un fauteuil) c'est-à-dire la Coupe et les lèvres,

Xamouna, Rolla, A quoi rêoent les jeunes filles ? des senteurs Je lauriers-roses, des bouquets de pervenche etd'églanline, des bouffées de printemps, (.à, cependant, vous retrouverez quelques-uns des défauts des Contes d'Espagne et d'Italie, des personnages qui n'existent nulle part, si ce n'est dans le monde des inventions littéraires, des pensées un peu crues, très-crûement exprimées, des poèmes sans composition qui ne sont que des livagations merveilleuses, et, reproche plus grave encore! ce qui domine dans la première manière de M. de Musset, ce n'est pas seulement l'allure cavalière et tapageuse, mais bien une affectation très-marquée à se moquer de certaines idées et de certaines choses fort respectables. Les héros et la plupart des héroïnes du poète ont un ton leste et débraillé qui sort quelquefois de toutes les traditions vraiment littéraires. Je suis sûr que don Rafaël, Belcolor, Mardoche, Hassan vont être bien enchantés et en même temps un peu étonnés, quand tous ces leste personnages apprendront que M. Alfred de Musset est devenu un grave académicien et qu'il a débité comme tout le monde son discours en plein aréopage! Si la Camargo n'improvise pas sur ce sujet quelque spirituel quatrain, c'est que U vive personne sera entrée au couvent pour faire pénitence! k Spectacle dans un fauteuil est un livre plein de contrastes. Tout s'y trouve pèle-mèle et un peu au hasard, du lyrisme, de 1* grâce, des nudités, de l'esprit, de la finesse, et en somme beaucoup trop de matérialisme. Jamais la poésie française n'avait encore été à pareille fêle, avec plus de mouches sur la joue, plus de lis sur le sein, plus de fleurs dans les cheveux, mais jamais non plus elle ne s'y était rendue en jupon plus court.

M. Sainte-Beuve, ayant à juger le poème de Namouna, disait 11 y a quelques années, k propos du personnage de don Juan, k candide corrupteur : « Le poète n'est parvenu qu'à évoquer, * revêtir un moment par sa magie, une abstraction impossible. l*s mots ne se battent pas sur le papier, on l'a dit. De telles

vcrlus el de lels vices ainsi combines et contrastés dans un même être, c'est bon à écrire, et surtout à chanter (est-ce réellement bon, même à chanter ?), mais ce n'est pas vrai humainement ni naturellement. Et puis, pourquoi nous mettre dans cette alternative absolue d'avoir à choisir entre les deux espèces de roués? Est-ce que la poésie existerait moins, ô poêle, s'il n'y avait pas de roués du tout? Dans le groupe sacré des Champs-Élysées de Virgile, où les plus grands des mortels figurent, il y a place au premier rang pour les poêles pieux, c'est-à-dire pleinement humains et qui ont rendu avec émotion et tendresse les larges accents de la nature :

Quique pii tates et Phœbo digoa locuti.

Combien de lels raffinements étaient loin d'approcher de ces hautes et saines pensées. »

Et malgré toutes ces critiques, il faut bien finir par avouer que l'œuvre lyrique de M. Alfred de Musset est remarquable, que les défauts, si grands soient-ils, y sont rachetés par de plus grandes qualités. De toutes les fleurs cueillies, il y a déjà vingt ans, dans le jardin de la fantaisie, par cette main leste et téméraire, quelques-unes ont encore lout l'éclat, toule la fraîcheur, toute la grâce de la première heure. Des vers restés jeunes, vigoureux, vaillants, contemporains, après vingt années, quoi de plus rare, dans notre temps surtout ! Vingt ans, c'est presque un avant-goût de la postérité! Que l'on parcoure les œuvres poétiques publiées vers l'époque où parut le Spectacle dans un fauteuil, el l'on verra comme tout cela a vieilli, comme toutes ces gerbes naguère odorantes se sont vite desséchées au souffle du temps! De la flore romantique (cela s'appelait encore ainsi hier) que restc-t-il aujourd'hui? trois ou quatre plantes vivaces lout au plus. Parmi les poêles de l'école moderne, M. Alfred de Musset est un de ceux qui datentlc moins, el il y a même çà et là dans son œuvre des morceaux

qui ne porteront jamais l'empreinte fatale du millésime.

Le Spectacle dans un fauteuil avait paru en 1832. A partir de celte époque, M. Alfred de Musset se repose pendant quelques années sur les myrthes et les lauriers de sa jeunesse. Puis vers 1840 il se réveille et publie quatre pièces ou plutôt quatre poèmes intitulés les Nuits, et qui marquent l'élévation la plus haute de son talent lyrique. Que nous voilà bien loin des folles marquises d'autrefois! il y a entre les Contes d' Espagne et les Suits d'août et de décembre toute la dislance qui sépare l'adolescence de la maturité, l'insouciance de la douleur ; dans ces huit années le poète a aimé, il a souffert, il a vécu. La passion qu'il n'avait jusqu'alors exprimée qu'à l'aide de cette merveilleuse intuition particulière aux lyriques, il vient de la ressentir. Son cœur meurtri déborde pour la première fois, et de la blessure de ce cœur les sanglots s'échappent en strophes harmonieuses. Plus de traces de réminiscences, ni d'affectation, plus de sarcasme, plus de parti pris; tout ce qu'il dit est vrai, simple, éloquent, humain ; encore une fois il a souffert, et c'est sa douleur qui l'inspire. L'expérience de la vie a déliassé son âme des scories matérialistes. Il s'est épuré dans l'amour et dans la souffrance. On n'avait rien entendu de plus beau, de plus saisissant, de plus pur, depuis les élégies de S'orrmte et du Lac, ces novissima verba de la poésie moderne.

U fortune littéraire a de singuliers caprices ! En celle années 1840, qui marque l'heure solennelle du talent de M. de Musset, et dans les trois ou quatre années qui suivirent, la réputation de l'auteur des Quatre nuits était réelle, mais le charme de celle lyre mélodieuse n'était goûléque par un nombre encore restreint d'admirateurs. M. de Musset avait son Public, mais il n'avait pas le public. Les esprits délicats, les MeUantfliuéraires, la jeunesse qui va droit à ce qui est franchement original, avaient depuis longtemps apprécié celle verdeur cavalière et celte grAce sans seconde. Les hôles studieux de la rive gauche savaient par cœur tous les poèmes des deux

recueils parus. Dans le quartier des écoles, l'admiration pour l'auteur de Rolla allait jusqu'au fanatisme; mais les hommes du monde, mais les femmes surtout ne connaissaient que le nom du poëte. Pour ouvrir aux vers de M. de Musset la porte du salon et du boudoir, il fallut un hasard : une comédienne arrivant un beau matin de Saint-Pétersbourg et révélant aux Parisiens une fine esquisse ensevelie dans une Bévue ei depuis longtemps admirée et applaudie par les Athéniens des bords de la Néva. Le Caprice, un gracieux proverbe, mais enfin un proverbe, est donc la clef qui a ouvert aux gens du monde le palais poétique de M. de Musset. Les spirituelles et gracieuses ébauches en prose ont donné aux spectateurs l'envie bien naturelle de connaître les poèmes, et (voilà où l'aventure devient piquante) le principal de l'œuvre s'est ainsi faufilé sur les guéridons, grâce à l'accessoire.

Sans doute le temps de la justice serait toujours venu tôt ou tard ; mais il faut bien reconnaître qu'uu hasard heureux a avancé l'heure souriante du triomphe. Depuis celte grande fortune du proverbe, l'esquif de M. de Musset vogue à pleines voiles et l'enthousiasme soulevé tout à coup, au moment où l'on s'y attendait le moins, n'a pas peu contribué à pousser tout doucement le poêle vers le rivage académique. Si M. de Musset est reconnaissant, comme jen'endoute pas, il doit avoir quelque gratitude pour la Russie, qui l'a pour ainsi dire révélé à l'élégante société parisienne. C'est du Nord aujourd'hui. .% on sait le reste. Voltaire aurait-il raison ?

Disons aussi que de tous les jeunes talents contemporains, M. Alfred de Musset est, sinon le plus académique, du moins un des plus dignes de l'honneur du fauteuil. Dans ce temps où les poètes, je parle des plus célèbres, ne craignent pas de couper ses ailes à la Muse pour l'atteler à la charrette du roman-feuilleton, l'Académie ne pouvait mieux faire que d'appeler à elle ce jeune homme, qui a toujours maintenu son génie sur les cimes les plus élevées de l'art. La docte compagnie

a le droit d'exiger, de ceux qui briguent ses suffrages, un grand respect de soi-même, et une certaine tenue ; elle ne saurait se montrer trop formaliste sur ce point. Qu'il soit bien établi, une fois pour toutes, qu'il y a deux manières bien distinctes d'être littérateur, et qu'il faut, de bonne heure, choisir entre l'étude calme, patiente, qui produit à son heure une oeuvre sérieuse, et cette déplorable facilité à enfanter un volume par semaine. Aux uns, les honneurs et la considération qui s'y rattachent ; aux autres, le gain, le succès éphémère et la notoriété qui n'a rien de commun avec la célébrité.

Qu'il me soit permis de dire maintenant deux mots des ouvrages en prose de M. de Musset, Gomme prosateur, il est un peu parent de Brantôme, dont il a la grâce et la facilité dans les récits ; de Bussy Rabulin, à qui il emprunte sa malice gauloise; et aussi de Marivaux, qui lui a passé ce délicat microscope à l'aide duquel il étudiait les fibres les plus imperceptibles du cœur humain. Avec une telle généalogie, il est bien permis de ne pas entreprendre une comédie humaine avec ses infinis détails, ou d'invoquer la muse tragique avec ses complications et ses catastrophes. Dans ses nouvelles et ses petits romans, M. de Musset excelle surtout dans la peinture d'un sentiment ou d'une passion ; ainsi, par exemple, M. de Musset a traité ce sujet immortel, et toujours nouveau, du véritable amour de la courtisane, de la virginité du cœur alliée à l'impureté du corps, Frédéric et Bernerette. Un autre avait créé avant lui Manon Lescaut ;et, sans doute, Bernerette n'est pas étrangère à d'autres productions venues plus tard ; je la crois, pour ma part, la sœur ainée de la Dame aux Camélias, ce grand succès d'hier dont il n'est déjà plus question aujourd'hui.

Qu'est-ce que cette nouvelle de Frédéric et Bernerette pour qu'on Tait distinguée entre toutes 1 Presque rien ; un épisode trop ordinaire de la vie de Paris, nne amourette de griselle et d'étudiant. La jeune fille a commencé par une enfance misé-

rable; maltraitée jusqu'à quinze ans, elle a clé vendue à seize, puis jetée, à la grâce de Dieu, sur le pavé ; là, vivant au jour le jour, elle a passé par toutes les banales amours qui font parcourir à la femme l'échelle de la fortune et de la honte; elle ne songeait àrientquand une tète sludieusedejeune hommelui est apparue ; les deux enfants se sont aimés, se sont quittés, puis repris. Pour Frédéric, le soin de son avenir, un mariage avorté, l'autorité paternelle ; pour Bernerette, le besoin du pain quotidien, l'oisiveté fatale ont été cause de bien des brouilles et des raccommodements ; puis le père est intervenu, l'amante s'est dévouée et s'y est prise à deux fois pour mourir ; ainsi de Manon Lescaut et de toutes les autres. L'histoire ne varie guère. Que ces passions se montrent naïves, comme dans la nouvelle de M. de Musset ; qu'elles soient tragiques et terribles comme dans les créations de l'abbé Prévost; toujours faut-il, pour dénoûinent, la mort de la Madeleine repentante. Quant à l'amoureux, il survit quelquefois, et souvent il vit heureux et sans remords : c'est là un fond bien vieux et toujours jeune. Le mérite de M. de Musset c'est d'avoir été simple, vrai, louchant même là où tant d'autres sont tombés dans le sentimentalisme et la déclamation

Le caractère de la nouvelle de Frédéric et Bernerette est le caractère général des autres petits romans de l'auteur. Dans ses comédies et ses proverbe s se retrouve tout entière la verve frondeuse des premières poésies ; mais le pétillement des antithèses, le croisement de tous ces traits d'esprit qui étincellent, la délicatesse précieuse et recherchée des détails, la finesse exagérée des personnages, mêlent un peu trop à l'élément Sévigné, si l'on peut ainsi parler, l'élément Marivaux et Dorai. Le dialogue est charmant, mais parfois trop joli ; les situations sont toujours, sinon bien naturelles, du moins intéressantes; pour l'action, elle se traîne un peu, tout ingénieuse que soit l'idée première.

Les comédies de M. de Musset n'avaient pas été composées

BT RÉCITS LITTKRAinF.S.

Ut

pour la scène, aussi quelques-unes n'y ont-elles réussi qu'à demi. De ce nombre, le Chandelier, André del Sarto, qui brillent cependant de qualités de style et de caractères que Ton chercherait en vain dans les ouvrages de ce genre les plus applaudis. J'en veux, je l'avoue, à M. de Musset, de me faire aimer une franche coquette comme Jacqueline, et il me semble que le caprice de Marianne pour cet insensé d'Oclave passe un peu la limite. Pourquoi a-t-il voulu aussi refaire Brutus et représenter sa folie sublime dans une de ces petites cours italiennes qui ont inspiré le Prince de Machiavel? Lorenzaccio Vise trop à paraître un héros de Shakspeare, et l'auteur, génie si original, s'est donné presque un démenti, lui qui avait dit naguère avec tant de modestie et de raison :

Mon verre n'est pas grand, mais je boit dans mon Terre.

Un des plus jolis proverbes de M. de Musset, sans contredit, c'est celui qui développe le vieil adage populaire : 1/ ne faut jurer de rien. Remarquons, en passant, combien le conseil est juste. Après avoir lu les premières fantaisies de l'auteur, personne n'eût trouvé, dans le poète de Mardoche, l'étoffe d'un académicien : Il ne faut jurer de rien. Hassan a quitté cette large chaise doublée de peau d'ours, il a secoué sa nonchalance, et il va très-dignement désormais représenter à l'Institut, côte à côte avec M. Mérimée, cet esprit français qui devient chaque jour plus rare.

Cet esprit français nous le retrouvons en effet dans les premiers mots prononcés par M. de Musset sous la coupole de l'Institut. Pour voir et pour entendre l'auteur de tant de petits chefs-d'œuvre applaudis, la société élégante et choisie, celte société qui s'est tout d'un coup éprise de ce talent jeune et alerte était accourue dans ses plus beaux atours. Il y avait ce jour-là, au palais Mazarin, toute la fine fleur de l'épi parisien, lout ce public privilégié en gants paille et en capotes roses

qu'on rencontre aux représentations du Théâtre-Italien aussi bien qu'aux grandes solennités littéraires. On voulait savoir comment le chantre audacieux des amours décollées se tirerait de ce pas difficile et si nouveau pour lui : un discours et un discours académique. La curiosité était en éveil. M. de Musset a-t-il répondu à l'attente générale? Je n'hésite point à répondre que je ne le crois pas. Dans ce discours le trait abonde, l'esprit est semé à pleines mains, la finesse est partout. Mais le nouvel élu a sauté à pieds joints par-dessus la difficulté. H avait k louer dans son prédécesseur, homme honorable s'il en fût, un talent tout différent du sien, un littérateur aimable, spirituel, enjoué, mais qui avait suivi une route tout opposée à la route parcourue avec tant de bonheur par l'auteur de Rolla. Louer et cependant nuancer son éloge, applaudir aux beaux endroits, et faire ses réserves, payer en un mot et payer largement le tribut à l'usage académique sans abdiquer ses préférences et son origine, là était le difficile et le point délicat. Personne n'était mieux placé que M. de Musset pour oser un peu dans cette circonstance, lui qui a tant osé autrefois, il pouvait, il devait peut-être expliquer la légitimité de sa présence au milieu du cénacle académique. Il le devait pour lui-même et aussi pour ses amis dont les vœux l'ont partout suivi dans les phases de sa vie littéraire. Au lieu de cela, M. de Musset s'en est tenu au panégyrique pur et simple. 11 s'est levé et s'est assis avec le nom de M. Dupaty sur les lèvres, et c'est tout au plus s'il s'est permis dans le récit de sa notice biographique une on deux réflexions, une ou deux échappées ingénieuses. Il y a en évidemment de la part du récipiendaire un parti pris d'effacement personnel. On ne demandait pas à M. de Musset de planter hardiment au beau milieu de l'Institut le drapeau d'une école, mais franchement il a poussé trop loin la modestie en mettant ce drapeau dans sa poche. Un petit bout qui aurait passé par mégarde n'aurait pas fait de mal. Ce n'est pas que je veuille dire que ce discours soit sans élégance et sans charme, mais

comme idée générale il est nul. Après cela M. de Mussel a peut-être voulu rester fidèle à certain aphorisme impertinent qui s'étale dans les premières strophes du poëmc de iVomouna :

Nu comme le discourt d'un académicien.

Tout éloge académique est en quelque sorte coulé dans un moule uniforme, et le plus souvent, style et développement à part, le fond en est à peu près le même, il faut bien en convenir, que celui des épilaphes du Père-Lachaise. D'un autre côté, si Ton veut sortir de l'ornière il faut faire, comme Buffon, un discours sur le style et ne parler que très-incidemment, sinon pas du tout, de l'immortel qui a laissé son fauteuil vide, ou bien esquisser et finir, dans un cadre restreint, la figure d'un homme, le montrer vivant, agissant et pensant, créer une biographie complète, qui renferme louanges et critiques, récits et appréciations, qui soit un monument littéraire et non un discours banal. Depuis quelques réceptions, la mode semble avoir adopté ce dernier système, et M. Alfred de Musset a voulu s'y conformer. Première déception pour une grande partie de l'auditoire, qui n'était pas venu sans doute avec un si grand empressement dans le seul espoir d'ouïr le récit des faits et gestes de M. Dupaty, aspirant de marine à bord du Patriote, ou capitaine de la garde nationale , et de donner des applaudissements rétrospectifs aux Voitures versées et à la Prison militaire. Le premier moment de surprise n'a pas cependant tardé à faire place à la bienveillance, et chacun a écouté avec plaisir la parole du jeune académicien, ferme, colorée, et rencontrant parfois de ces mots heureux qui ont fait le succès de ses ouvrages.

Cependant le public savait confusément , car le public n'a pas la mémoire des noms bien fidèle, qu'on avait applaudi autrefois, à Feydeau, un librettiste d'opéras-comiques plein

d'esprit el de conscience, qui avait fait cotre autres jolis ouvrages les Voitures versées, le Poète et le Musicien, le Chapitre second, etc., etc. Ce public se rappelait même qu'on avait joué quelque chose de M. Dupaly à la Comédie-Française, et qu'il existait de lui des vers satiriques contre les délateurs; mais l'auteur étant de l'Académie, on connaissait mieux sa gloire que ses œuvres. Il n'en est plus de même aujourd'hui, nous savons que la France a perdu dans M. Dupaty un écrivain des plus recommandables et des plus illustres, un homme qui a mieux aimé devenir poète que marin et qui a revêtu l'habit à palmes de l'Institut de préférence à l'uniforme d'officier. M. Alfred de Musset a rendu à son prédécesseur le même service que M. Scribe rendit jadis à Etienne, dont il lit un poète comique hors de ligne ; le service qu'on aurait pu rendre à M. Droz ; el, comme l'a fort bien dit M. Nisard, l'Académie a fait à M. Dupaly un nouvel ami après la mort.

J'ai parlé de deux échappées de M. de Musset, j'en veux citer une dans laquelle on reconnaîtra l'observateur fin et délicat, l'écrivain élégant, qui unit presque toujours beaucoup d'esprit à une qualité littéraire plus rare de nos jours, à beaucoup de bon sens :

« 11 n'y a pas de bon comédien qui n'ait point aimé son théâtre ; mais cet attrait pour l'auteur est bien plus grand encore : car l'un récilc et l'autre invente. Il est vrai que le comédien , s'il est doué d'un vraie génie, peut aussi mériter le nom d'inventeur. Garick a osé corriger, dans l'un des chefs-d'œuvre de Shakspeare, une scène admirable, qui, ainsi modifiée, a été applaudie par toute l'Europe. Talma, pour qui Napoléon avait une si haute estime qu'il a pensé à lui donner la croix de sa Légion d'honneur, Talma était précieux p urses savants conseils ; et de telle pièce où II fut applaudi, on pourrait dire que, si elle n'est pas de lui, on ne sait trop de qui elle est.

« Mais avec quelle attention, avec quel plaisir, l'écrivain consciencieux et plein de sa pensée, ne voit-il pas s'animer devant lui la forme vivante de son idéal, marcher, parler, agir les rêves de son co ur 1 Ët si l'amour de la vérité, de la beauté, le guide et l'éclairé,

avec quel soin» ou parfois même avec quel emportement irrésistible ne se livre- t-il pas à ce travail, qui, bon ou mauvais, quel qu'en soit le résultat, n'en est pas moins, quoi qu'on en puisse dire, l'un des plus nobles exercices de l'esprit! On sait comment le pratiquait Molière. Voltaire pleurait et voulait qu'on pleurât, et se fâchait si l'on ne pleurait pas, lorsqu'il jouait, chez lui, ses propres tragédies; et la tradition a pris soin de nous dire comment Racine récitait ses vers à mademoiselle Champmélé. Il y a sans doute, pour l'esprit, des roules plus grandes et plus sévères, il y en a d'incomparables, celles où Fénelon et Bossuet ont passé. — Mais celle-ci n'en reste pas moins belle, et à coup sûr elle doit être honorée, quand elle est suivie par un honnête homme

« Ce mot me ramène à M. Dupaty. -

Voilà M. Alfred de Musset dans ses bons moments, et ils sont nombreux. Tout ce qu'il dit de son prédécesseur est fort bien dit et souvent fort juste ; mais, encore une fois, je regrette qu'il se soit renfermé, de gaieté de coeur, dans un cadre purement biographique. C'est là un vêtement bien étroit pour tout le monde, mais surtout pour un écrivain aussi distingué que M. de Musset, et qui, jusqu'à ce jour, ne nous avait pas mesuré au mètre l'étoffe de sa verdeur et sa fantaisie.

M. Nisard répondait au récipiendaire. Je fais cas du talent de M. Nisard; c'est un critique habile, sachant beaucoup et dissimulant volontiers son savoir sous les broderies de son esprit. Je ne suis point assez expert en la matière pour émettre on avis sur sa traduction des auteurs latins; c'est là un genre 4e littérature difficile sur lequel je n'oserais me prononcer ; ^aia je pourrai citer, de M. Nisard, des travaux qui semblent, m premier abord, étrangers à son domaine, et qui n'en sont *s moins exécutés avec uue certaine supériorité : des élûtes sur les mœurs et la vie anglaises, par exemple, où la ûïesse, l'esprit, et une certaine humour s'allient à beaucoup de wité; mais j'avoue que je croyais la grande question du vers tfisê résolue depuis longtemps, et je ne m'attendais guère l"'on la traiterait ce jour-là ex professo en plein Institut.

M. Nisard en vcul beaucoup au vers brisé, cl il n'a peutèlrc pas lorl ; mais qui se préoccupe encore du vers brisé aujourd'hui, je vous le demande? La poésie esl-elle sérieusement menacée, à l'heure présente, par le défaut de césure? L'bémUtiche est-il en danger? Le vers brisé, ce barbare, cet Allila de vers brisé, est-il à nos porles? M. Nisard a aussi consacré un bon tiers de son discours, en réponse à celui de M. de Musset, à faire le panégyrique de Boileau : « Aimer Boileau, dit-il, non d'amour, mais comme on aime la vérité et le devoir, est, j'ose le dire, une qualité sociale dans notre pays. » Aimons donc Boileau, je ne demande pas mieux, et, pour ma part, j'ai grand plaisir à relire de temps en temps le mathématicien delà poésie, mais aimons aussi Chàleaubriand qui n'est pas Boileau, Shakspeare, Byron, Lamartine, et quelques autres, sans compter les aïeux. M. Nisard a sans doute raison de prêcher le culte do Boileau, mais il a trop raison, voilà son tort.

M. Nisard a un goût trop sur pour n'être pas convaincu, quand il y réfléchira bien, que de telles recommandations ont un faux air d'anachronisme en nos jours d'apaisement littéraire. Il n'y a plus d'iconoclastes, il ne reste même plus de fanatiques pour Ronsard ou pour Malherbe. Pùlt à Dieu qu'il y eût encore des fanatiques !

Qu'il me soit permis de citer quelques mots de ce passage sur Boileau :

« Dans cette justesse exquise sur tout ce qui touche à Tari franca'^ et à ses modèles, je ne regrette qu'une chose i c'est que vous en ayez excepté Boileau. Vos dernières rigueurs contre lui remontent, il t>i vrai, a dix ans. Mais c'é:ait au temps de vos plus beaux vers et peut-être dans la meilleure de vos dernières pièces. De quoi lui en vouliez-vous ? Serait-ce de n'avoir pas été capable de certaines faiblesses intéressantes de votre Enfant du siècle? Ce serait juste, s en avait eu la prétention. Vous lui préférez Régnier! Pourquoi n»pas les aimer tous 1rs deux ? Je vais bien le venger, monsieur, en «lisant que, dans cette pièce où vous lui êtes si sévère, vous av* : plus d'un Irait de cette poésie franche, sobre, colorée par le fonO.»

ET RÉCITS LITTKRAIRKS

lui fait sa gloire; et que, partout on votre aimable laisser aller ne «nie pas jusqu'au sans façon de Kêgnier, vous écrivez comme

itoil<«au.

» Tout le monde sait le mot charmant de Voltaire sur ce qu'il en :oiîie de dire du mal de Nicolas. Vous en avez pu dire impunément : :ela seul me serait une preuve que vous deviez finir par n'en plus vensor. Je puis donc vous prendre à témoin, monsieur, qu'un poète luraitune idée bien étroite de son art, s'il ne le reconnaissait pas 1ms l'homme illustre qui fait sortir la poésie de deux sources prinipales : le cœur d'un homme touché d'une passion vraie , et le cœur l'un homme de bien. J'irai plus loin (aussi bien, aux yeux des gens nii n'aiment pas Boileau, j'ai, depuis longtemps, toute honte due à ton sujet) : j'étendrais la maxime communicatoire de Voltaire à toute génération qui, en France, ferait mépris de Boileau. Témoin le dix-huitième siècle, Voltaire en téte, auquel il n'en eut pas pris m*1, ce semble, d'avoir plus de respect pour sa morale, et d'être plus Mfle aux traditions de son grand goût. Aimer Boileau , non Q amour, qui le demande? mais comme on aime la vérité et le de- Tuir, est, j'ose le dire, une qualité sociale dans notre pays. Les vicissitudes de sa gloire, tour à tour ébranlée et raffermie, y marqueront toujours, dans la raison publique, un progrès ou un déclin.

Avouons-le, il était piquant, même après les actes d'humilité de M. de Musset, d'entendre M. Nisard parlant des œuvres du fantaisiste par excellence, de la littérature française de nos jwrs. M. Nisard n'a pas abusé de ses avantages ; pour les premières poésies, il s'est borné à dire que, dans le temps, il a su apprécier et prévoir l'avenir brillant de l'auteur, au milieu de ses égarements de littérateur facile. 11 est vrai qu'après quelques légères chicanes, il a fait au récipiendaire toute la pari d'éloges que peut désirer un nouvel élu. Les Nuits, les Comédies, Y Enfant du siècle, ont passé tour à tour sous les fourches caudines d'un commentaire louangeur. Fantasio s'étonnait peut-être un peu, sous son nouvel habit, d'être traité *l fort en homme de conséquence, mais il faut bien se faire à l a'f du pays que l'on doit habiter.

La réponse s'est terminée par des compliments. L'Académie <spère trouver, dans le nouvel académicien, un auxiliaire im-

portant pour ses travaux intérieurs, pour l'espèce de censure littéraire et morale qu'elle exerce par les concours et les prix Monthyon. Sans doute M. de Musset prendra place parmi les rapporteurs les plus aimables, les plus judicieux, les plus spirituels ; mais, dùt-il égaler MM. Villemain et Mignet, espérons que nous ne regretterons pas trop le poêle des Contes d'Espagne et d'Italie et du Spectacle dans un fauteuil.

El cela m'amène tout naturellement à adresser à M. Alfred de Musset la prière obligée en pareille circonstance. Il a complètement triomphé à un âge où tous les autres luttent encore; qu'il ne rompe passes relations avec la Muse; j'entends surtout celle qui a si bien inspiré les Nuits; qu'il prenne place au glorieux fauteuil ; qu'il y dorme même parfois, s'il a besoin de repos, mais pas d'un sommeil trop profond.

Le nom de Bossuet est invoqué chaque jour, dans les discussions qui ne cessent de régner entre les défenseurs des deux principes d'autorité el de liberté, principes dont l'antagonisme se reproduit à propos de toutes les questions politiques, religieuses el sociales qu'agite notre époque. Pour les uns, ce nom rappelle la fameuse déclaration de l'Église gallicane, c'est-à-dire l'esprit libéral, d'accord avec l'orthodoxie la plus pure ; pour les autres il ne s'y rattache que le souvenir de la révocation de l'édil de Nantes, et que l'idée des persécutions qui suivirent cet acte. Tandis que certains catholiques ultramontains reprochent au grand orateur, elle reproche aétc renouvelé hier encore, ses efforts pour concilier une certaine liberléavec les exigences inflexibles du dogme, bon nombre de gens le considèrent comme un fanatique aveugle, presque comme un inquisiteur égaré à la cour de Louis XIV. Bossuet

n'est donc connu qu'à moitié : on lit ses Oraisons funèbres, son Discours sur l'Histoire universelle , et l'on néglige ses ouvrages de philosophie et de controverse, admirés le plus souvent sur parole, et en toute confiance sur l'incontestable renommée de Fauteur.

Dans celte dernière classe, Y Histoire des Variations des Églises protestantes se fait remarquer par son étendue, et aussi par son apparence de sécheresse et d'austérité, qui éloigne le lecteur peu familier avec les écueiis de la théologie. Chacun sait, d'après une sorte de tradition, que ce livre se dislingue par la rigueur et la maturité du raisonnement, par la force et la clarté de la démonstration, par la logique et l'ordre lumineux qui régnent dans toutes les preuves et toutes les cilalions : et la plupart se contentent de cette notion , de cet à peu Pfès, plutôt que d'affronter les difficultés que l'on pré- *oil avec trop de timidilé. Parler de V Histoire des Variations c'est encourir le reproche de banalité et s'exposer à être peu compris ou laissé de côté ; pourtant l'ouvrage en lui-même offre un double intérêt, comme monument de la science religieuse et philosophique d'une époque mémorable, et comme jaloQ posé en arrière de nous, qui mesure le progrès des idées sociales en général, et de l'idée de la liberté civile et politique en particulier.

La Béforme remua si profondément les esprits, que chaque 0^re de pensée, chaque production de l'intelligence en reçut comme l'empreinte ineffaçable. Elle amena de tels changements, qu'on nel es peut envisager en entier sur-le-champ, ni même après deux oulrois générations : à peine sommes-nous en étal de les juger d'une façon complète, nous qu'une grande révolution politique rend plus clairvoyants pour apprécier une grande révolution religieuse. Dans toutes les parties de cette lransformation universelle, les principes nouveaux furent, dès 1 or«gine, poussés à l'extrême : Lulher eut pour fils légitimes, eQ religion, les Sociniens; en politique, les Anabaptistes cl les

niveleurs. L'émancipation de la raison humaine soustraite au joug du catholicisme la conduisit d'abord aux interprétations les plus diverses des livres saints, puis à la négation de plus en plus absolue, et de ces livres, et des dogmes qu'ils ont consacrés. De même la proclamation de l'indépendance en matière de foi eut pour corollaire la liberté civile et son extrême conséquence, la démocratie pure : l'égalité devant Dieu passa du ciel à la terre et devint l'égalité devant la loi et devant les hommes. Telle est la considération supérieure qui explique à la fois les variations, les incertitudes et les fluctuations éternelles du protestantisme, c'est-à-dire de la raison affranchie, et l'invariabilité, apparente ou réelle du catholicisme, expression de cette autorité divine qui s'impose à notre liberté et circonscrit sa sphère déjà si étroite. Soit que, du temps de Bossuet, l'expérience historique ne fût pas assez mûre pour avoir révélé dans toute son évidence cette loi des révolutions humaines, soit plutôt qu'un principe philosophique ait paru trop peu solide aux controversistes des deux partis pour leur servir de base, ni les uns, ni les autres n'ont considéré les choses sous ce point de vue. De nos jours, le problème devrait être posé d'une manière différente : les deux partis, admettant la loi, n'auraient discossion que sur le plus ou le moins d'avantages que présente l'un ou l'autre principe : celui-ci trouverait dans les livres saints l'autorité, et celui-là s'efforcerait d'en extraire la liberté. D'ailleurs le débat ne s'engagerait qu'à titre d'escarmouche sur l'interprétation ou sur l'authenticité de ces livres: car de pareilles questions n'occupent qu'un auditoire spécial et restreint, tandis que la religion, comme la philosophie, doit s'adresser à toutes les intelligences. 11 faudrait, pour fixer l'attention, établir d'une manière nette le bilan des deux régimesqui se sont partagés le monde et l'histoire : dire ce que le genre humain a gagné ou perdu à la liberté illimitée, à l'autorité absolue, au mélange ou à l'antagonisme des deux. Ce serait là marcher en avant, et montrer quel système a, en dé-

finitive, donné leplus de bien-être matériel cl le plus de dignilé morale à l'humanité : nous rejetons aujourd'hui les à priori de la théologie, et la meilleure des révélations ne trouve en nous qu'une prédisposition favorable, mais non une forte conviction.

Le livre des Variations montre combien on était éloigné, il y a moins de deux siècles, de celle façon, bonne ou mauvaise, mais particulière à notre temps, d'envisager les questions philosophiques et religieuses. En premier lieu, il suppose toujours au lecteur une connaissance approfondie, non -seulement des dogmes de sa religion, mais encore des raffinements ajoutés à ces dogmes : preuve que l'ouvrage, destiné par sa nature même à un public nombreux, servait plus à confirmer qu'à répandre l'enseignement théologique. Le terrain s'est tellement déplacé de nos jours, que tout profane qui pénètre dans cette forêt vierge se trouve embarrassé par les épines et I* broussailles et passe un temps considérable à se reconnaître au sein de l'obscurité. Celle science admise, Bossuct établit magistralement l'unité et l'immutabilité du catholicisme : U religion a été coulée d'un seul jet par son ouvrier divin, et tous les travaux, toutes les innombrables élucubrations des innombrables disciples n'ont servi qu'à faire briller d'un plus ▼if éclat les parties de l'œuvre un instant obscurcies par l'ignorance ou l'incrédulité. Tel est le caractère de la vraie foi : Terreur se reconnaît par conséquent à ses variations et à ses incertitudes. L'exposition du catholicisme et de sa théologie , voilà le fil d'Ariane, pour guider le lecteur dans ce labyrinthe de controverses, de faits, de propositions et de conclusions : l'unité romaine opposée à l'instabilité prolestante, voilà l'idée fondamentale autour de laquelle pivote l'ouvrage tout entier.

Il y a deux manières de combattre ce syllogisme fondamental; les adversaires de Rossuet les ont toutes deux essayées, mais timidement, d'une manière incomplète et dé-

tournée. L'une, la plus hardie, consiste à nier, historiquement, l'intégrité primordiale du christianisme. Ici revient la question de l'authenticité des livres saints, et l'examen de la formation du dogme catholique. Les controversistes ont eu peur : ils semblent avoir prévu la négation du Rédempteur et de la Révélation : on dirait qu'ils ont pressenti Dupuis, et les théories du docteur Strauss. Le christianisme ne serait-il en effet qu'un éclectisme des traditions mythologiques de l'Orient, alliées avec je ne sais quels souvenirs grecs et Mithriaques, avec les livres arabes ou égyptiens attribués à Moïse, et la morale demi-pythagoricienne, demi-cynique, des Esséniens et des Thérapeutes ?

Basnage et Jurieu tremblent devant cette extrémité terrible: ils reculent, en songeant qu'une négation franche de la tradition les conduit à retrouver Adonis sous les traits de Jésus- Christ, les Mages et les Vestales dans les communautés chrétiennes, et les fables indiennes, dans la passion du crucifié, devenue une simple légende.

Aussi leur embarras est grand : ils bégayent, ils tâtonnent, disant qu'au premier, au second, au troisième siècle, tel ou tel dogme était informe, confus ; qu'il a été éclairci, dégagé, puis altéré par les commentaires subséquents. Us se rejettent sur les cérémonies, sur les pratiques extérieures, qui ont varié en effet, mais qui n'ont qu'une importance secondaire: ils cherchent avec effort les moindres symptômes d'interprétation forcée pour en faire une preuve, et leurs pénibles arguments fatiguent, sans éclairer et sans convaincre. Quelques transactions, telles que des divorces autorisés, ou bien le pacte des Hussiles, sont pour eux une bonne fortune : et eux qui ont toléré, permis môme la bigamie du landgrave, eux à qui l'on oppose une consultation signée de Luther et de Mélanchton, rédigée par | Bucer, et portant qu'un prince peut avoir à la fois deux épouses légitimes, ils reprochent à l'Eglise romaine ses concessions trop vraies aux faiblesses humaines, ses brefs de rrpu-

diation accordés par complaisance, et aussi sa casuistique!

L'autre moyen, plus philosophique, consisterait à prouver que l'unité absolue d'un corps de doctrines ne constitue pas sa vérité parfaite, de même qu'il n'y a pas toujours identité enlre l'incertitude et l'erreur. On pourrait dire d'une part, que le catholicisme a conservé son unité plutôt par ses persécutions que par l'évidence incontestée de ses enseignements, et que l'ignorance générale sert plus à la perpétuité des idées et des principes une fois établis, que l'unité ne sert au progrès, celle loi du monde, qui implique nécessairement changement. El ion ajouterait aussi que les variations de la raison humaine, cherchant un guide pour sa liberté nouvelle, résultent et de son long esclavage et de sa bonne foi. Le libre penseur ne prétend pasque sa liberté est infaillible, qu'elle s'éclaire au flambeau de la divinité : il cherche, il doute, il hésite, en un mot il est libre. Dieu n'aurait-il créé l'homme responsable de ses actions que pour le rendre esclave d'une volonté supérieure à la sienne ? ne lui aurait-il donné une raison aspirant sans cesse à l'indépendance que pour le contraindre à abdiquer sa raison? Telle est, en définitive, l'excuse et la justification de tous les réformateurs: ils ont protesté contre la tyrannie intellectuelle; ils ont usé, abusé peut-être, d'un droit : le droit a reçu de leurs excès même une nouvelle consécration. Mais nul, ni Luther, qui anathématisait Carlostadt, ni Calvin, qui brûla Servel, ni Juricu, qui reniait les niveleurs, ni aucun des proieslanls,qui repoussaient bien loin les Manichéens et les Sociniens, nul n'a osé ouvrir un champ si vaste à la liberté d'examen : et, sur le terrain étroit où ils se sont renfermés d'eux-mêmes, ils ont livré à Bossuet une victoire facile.

Sans doute que, écrivant à présent, ce grand génie eût senti les nécessités de notre âge: mais le livre des Variations est le livre du dix-septième siècle, et, après l'avoir examiné sous sa portée philosophique si insuffisante, il reste à l'étudier comme ouvrage, et comme monument de l'époque. VHistoire des

Variations, avec plus d'habileté dans la disposition des fails, et des détails plus nombreux pour la partie politique, aurait pu être lh.stoire de la Réforme écrite au point de vue catholique, et laisserait bien loin cet admirable chef-d'œuvre intitulé Discours sur l'Histoire universelle. Les fortes qualités de style habituelles à Bossuet, sa clarté, son énergie éclairent ce dédale de controverses, de récits et de discussions : les citations bibliques, amenées avec un rare à-propos, s'identifient au texte et y adhèrent d'une façon inséparable : la séve, la vie circulent sous les mots, sous les phrases, et on sent à chaque ligne l'orateur, l'historien, qui ne font qu'un avec le catholique convaincu et croyant. Une érudition immense, un talent incroyable pour grouper les preuves et les exemples, pour en extraire les conclusions et les conséquences, se joignent à la profondeur des vues politiques, dans les trop rares occasions où l'auteur explore l'histoire proprement dite, ainsi qu'à la touche ferme des portraits, à la solidité des raisonnements. Bref, tout esprit sérieux se trouvera bien dédommagé d'avoir affronté, dans cette lecture, les épines[théologiquesdu fond, et les imperfections de la contexlurede l'ouvrage. La principale de ces imperfections, c'est la trop grande quantité, la confusion des titres eldes sous-titres, desdivisionsetdes subdivisions: indépendamment des quinze livres, qui séparent en trop de parties celle histoire, si remarquable par son unité réelle, chaque paragraphe se montre précédé d'une sorte de légende qu'il faut lire pour comprendre la suite, et qui pourtant ne fait pas corps avec le reste. Ce défaut matériel, qu'on reproche également avec raison à Y Esprit des lois, de Montesquieu, jette sur l'ensemble une obscurité fâcheuse, et redouble les difficultés, déjà si grandes par elles-mêmes, du sujet, D'un autre côté, Bossuet s'est trop confié à l'ordre chronologique des fails : il s'étend avec la Réforme et coupe les récits relatifs à Luther, en Allemagne, pour suivre ce qui se passe en Angleterre, lors de la fondation de l'anglicanisme. Il revient ensuite à la confession

ET RÈCMS LITTEHAIHES. 153

d'Augsbourg, et, après avoir, ou à peu près, épuisé celle matière, en y mêlant Zwingle, dont il parle beaucoup tanl pour la Suisse que pour l'Allemagne et l'Angleterre, il arrive enfin à Calvin. Le calvinisme est mieux suivi : mais, parvenu aux questions relatives à la France, l'auteur s'interrompt pour raconter les troubles religieux des Pays-Bas, et pour joindre un peu confusément les querelles des Arminiens et des Gomaristes aux variations de l'Église réformée dans notre pays. Les précurseurs de la Réforme, Vaudois, Manichéens, Bulgares, les Wiclef, les Jean Huss, les Bérenger, viennent au milieu de l'ouvrage, sous forme d'appendice et de digression. Un tel plan semble défectueux : la clarté de l'exposition et de la controverse aurait beaucoup gagné, si l'Histoire des Variations eût été conçue d'après un système plus rationnel et plus logique.

Le développement même des idées et des faits qui constituent celte grande révolution religieuse indique la marche à suivre. D'abord le réveil de l'esprit de contradiction et de libre examen, venant à la suite des persécutions exercées sur les Manichéens, héritiers des premières hérésies : c'était le lieu de traiter des rébellions contre l'Église, éclatant dans les vallées vaudoises, en Languedoc, en Bohême, en Angleterre. Les conciles de Bàle et de Constance mettent terme à celle explosion prématurée: ils font disparaître les scandales du grand schisme et ne laissent qu'un levain ignoré, dont va se nourrir Luther. Prédications du moine de Witiemberg et du pasteur de Zurich ; progrès de l'hérésie en Allemagne et en Suisse : tel est le début. La Réforme gagne l'Allemagne et se répand bien au delà : l'historien doit* il semble, l'étudier d'abord dans son Arceau, la montrer combattant, se divisant, s'asseyanl enfin, puis la suivre dans ses débordements tout à l'entour de la Saxe, son centre et son fort, et de Genève, cette Rome du libre examen. Ouvrage des rois, en Suède et en Angleterre, du patriotisme cl de l'amour de l'indépendance nationale en Belgi-

que, de l'esprit de révolte en France, la Réforme à besoin d'être étudiée par phase, successivement, et non d'après la rigueur chronologique de ses luttes et de ses progrès. Même sous le point de vue religieux et théologique, Bossuet n'aurait pas dû confondre toutes ces manifestations si opposées : il aurait trouvé, dans l'esprit même des divers réformateurs, et dans l'observation des différents milieux où ils se sont produits, la raison véritable de leurs divisions et de leurs incertitudes. Partout la politique a réagi sur les questions religieuses. En Allemagne, Luther, Mélanch loti, Bucer, esclaves des souverains ligués à Smalkalde, ont dû modifier d'après leurs exigences les opinions primitives et les errements des premières leçons, des premières prédications. Us ont enveloppé, en leur qualité de sujets fidèles, dans la même exécration, lesSacramentaires, les Anabaptistes, ennemis de toute autorité, au nom de l'égalité absolue, et le pape, suzerain spirituel, et l'empereur, suzerain temporel, dont l'un prétend régner seul sur les consciences, dont l'autre veut sa part des dépouilles opimes du clergé. En Angleterre et en Suède, les princes ont pris l'initiative dans la transformation : Bossuet aurait dû traiter les frères Pétri, dont il ne parle pas d'ailleurs, Cranmer et les anglicans comme de* ministres de l'État plutôt que comme des théologiens. Zwingle et Calvin, républicains et réformateurs maîtres de la Suisse qui leur résiste à peine, ressemblent peu à Caméron et à Knox, révolutionnaires politiques et religieux, qui disputent l'Ecosse aux Stuarls. De même il ne faut pas comparer les prédicateurs des Pays-Bas, qui excitent à l'indépendance ce peuple froid cl calculateur de marchands, divisés entre les stalhouders et les grands pensionnaires, avec les Théodore de Bèze et les La Renaudic , dont le parti, mélangé de calvinistes fanatiques, de grands seigneurs féodaux en pleine révolte et de bourgeois mécontents, se mesure avec la royauté, que soutiennent et le clergé, et l'ancien prestige monarchique, et la politique italienne des Médicis.

On le voit : dans l'ouvrage de Bossuet, ces distinctions n'ont été qu'à demi comprises et exprimées : d'où il est résulté du vague et de la confusion, même dans la partie religieuse, qui est si inséparable de la partie politique.

Pour être juste, il faut signaler quelques-unes des beautés les plus remarquables du livre. Luther et Mélanchton sont parfaitement compris : on ne peut s'empêcher de citer ici quelques lignes. Voici Luther : « Il est vrai qu'il eut de la force dans le génie, de la véhémence dans ses discours, une éloquence vive et impétueuse, qui entraînoil les peuples et les ravissoit; une hardiesse extraordinaire quand il se vit soutenu ei applaudi, avec un air d'autorité qui faisoit trembler devant lui ses disciples : de sorte qu'ils n'osoient le contredire ni dans les grandes choses, ni dans les petites. » L'homme est là tout entier. Il y a un livre pour les agitations, les regrets, les incertitudes de Mélanchton, et ce n'est ni le plus court, ni le moins beau. L'état de l'âme de cet homme si estimable et si ton y est dépeint d'une manière admirable : le lecteur éprouve une vive sympathie à suivre dans ses hésitations, ses angoisses, ses tortures morales, ce jeune professeur, émule et héritier présomptif d'Érasme : il reconnaît déjà dans ce cœur inquiet et malade un avant-goût du marasme et des doutes qui tourmentent les incrédules de notre temps : c'est Bossuet, ce génie austère et fort jusqu'à la roideur, qui nous initie aux combats intérieurs de ce théologien qui précède les René et les Obermann. Bucer, le conciliateur à tout prix, l'ami des ambiguïtés et des équivoques volontaires; Zwingle, le prêtre- soldai; fëcolampade, l'homme des recherches et du travail ;Cranmer, le courtisan milré, l'esclave docile du despotisme, le martyr en dépit de sa bassesse et de ses apostasies; Calvin, le génie organisateur, le tyran de la liberté qu'il proclame, le juge du rêveur Michel Servet et du socinien Valentin Gentil, Théodore de Bèze, le grand seigneur qui prêche comme un docteur; ceux-là, bien d'autres, vivent et parlent, agissent et discu-

lent, au milieu de leur siècle el de leurs écrits. Puis quel talent de narration! quelle profonde ironie! quelle àprelê, quelle inflexibilité de logique. Luther accepte une entrevue avec Carlostadl : voici la fin du récit : « Au sortir du sermon de Lulher, Carlostadl le viril trouver à l'Ourse-Noire où il logeait ; lieu remarquable dans celte histoire pour avoir donné le commencement à la guerresacramentairc parmi les nouveaux réformés. Là, parmi d'autres discours, el après s'être excusé le mieux qu'il put sur la sédition, Carlostadl déclare à Luther qu'il ne pou voil souffrir son opinion de la présence réelle. Lulher, avec un air dédaigneux, le défia d'écrire contre lui, et lui promit un florin d'or s'il l'entreprenoil. 11 lire le florin de sa poche. Carlostadl le mel dans la sienne. Us louchèrent en la main l'un de l'autre, en se promettant mutuellement de se faire bonne guerre. Lulher bul à la sanlé de Carlostadl et du bel ouvrage qu'il alloil mettre au jour. Carlostadl fil raison, el avala le verre plein : ainsi la guerre fut déclarée à la mode du pays, le 22 d'août 1524. Ladieu des comballans fut mémorable. Puissé-je te voir sur la roue, dil Carlostadl à Luther. Puisses-tu te rompre le cou avant que de sortir de la ville! L'entrée n'avoil pas élé moins agréable. Par les soins de Carlosladt, Lulher entrant dans Orlemonde, fut reçu à grands coups de pierres, et presque occâblé de boue. Voilà le nouvel Evangile : voilà les actes des nouveaux apôtres. » On se rappelle le mol d'un ancien sur l'austère Thucydide racontant la ridicule tentative de Cylon, et on dil aussi de Bossuet : a Ici le lion a ri. » Mais en revanche, qu'il est éloquent lorsqu'il s'indigne! lorsqu'il dit, par exemple,au ministre Jurieu, à propos des prophéties absurdes de ce calviniste moins sensé que fanatique : a Ne faillit pas avoir avalé jusqu'à la lie le breuvage d'assoupissement que boivent les prophètes de mensonges el s'en être enivré jusqu'au vertige, pour annoncer au monde de tels prodiges! >» La défense de VHistoire des Variations el les avertissements aux protestants offrent de pareilles qualités, moins toutefois

l'intérêt naturel qui s'attache à l'exposition historique et à la strie des faits et des idées. Seulement Bossuet, pressé par ses contradicteurs, touche à un ordre de questions qu'il avait à peine effleurées dans le cours de l'ouvrage, et dont l'imporisncc nous parait plus considérable aujourd'hui, que toutes ces discussions, alors si majeures, sur la grâce, l'immutabilité ei la justification. Il s'agit du principe même de la souveraineté, du droit monarchique et national et de la légitimité des révoltés contre les tyrans. Ces grands problèmes, discutés déjà par les révolutionnaires d'Allemagne et d'Êcosse, avaient eu en France un vaste retentissement du temps de la ligue : le couteau de Jacques Clément, le pistolet de Poltrot de Mérc avaient même poussé les solutions au plus terrible excès. Mais sous le règne absolu de Louis XIV, pendant les dragonnades et la guerre des Camisards, un prélat et un ministre ne pouvaient le prendre de si haut : Jurieu et Bossuet ont cherché leurs preuves théoriques uniquement dans les livres saints et dans Ies actes des martyrs. C'était là combattre dans le vide : le peuple hébreu, composé de pasteurs, de laboureurs et de prèles, délégua la souveraineté à un roi qui devait être sous le contrôle perpétuel de Jéhova toujours présent, parlant et agissant. Quel rapport avec les monarchies modernes ! Quant aux premiers chrétiens, il est certain qu'un essai de révolte, soit contre l'empire romain, soit contre les Perses, n'eût guère sem au triomphe de leur religion. Voyez ce qui s'est passé au Japon, il y a cent ans : les catholiques persécutés ont voulu ^rabattre. Leur patience eût lassé les bourreaux : leur ré-

T°ltea redoublé la haine, et à l'heure présente pas un n'a survécu.

El maintenant, quel est le but de celte étude sur YHistoire <*« Variations 1 Elle ne serait ni inutile, ni déplacée, si elle revélaii seulement jusqu'à quel point on doit considérer Bossu^t comme historien, et si elle montrait de quelle manière rt:ciise gallicane a raconte et jugé la réforme. Peul-clre

a-l-elle aussi une sorle d'actualité : nous qui avons vu tant de révolutions politiques et sociales, que les révolutions religieuses d'hier ne nous intéressent plus que comme curiosités historiques, n'avons-nous aucun profit à tirer du speciacle de ce passé si bien terminé? Il y a lieu de penser au contraire que, dans la lutte que nous soutenons, dans les efforts d'une révolution qui continue encore, plus d'un enseignement précieux nous attend au sein des archives de ces révolutions consommées. Quand un génie comme Bossuet a creusé si avant pour saper les fondements de la liberté religieuse sans avoir réussi à autre chose qu'à les affermir, personne ne doit plus s'effrayer des tempêtes insignifiantes qui bourdonnent autour de la liberté civile et politique : et les immenses travaux intellectuels, les prodigieux efforts de science, de talent, de logique qui ont accompagné l'enfantement de cette indépendance glorieuse de la conscience font connaître ce qu'il faudra de génie, de travaux et de persévérance pour achever l'œuvre et compléter l'émancipation humaine.

De Marie Sluarl on n'avait guère connu jusqu'à ce jour que la légende. Comment se fait-il que le jugement de l'histoire soit venu si tard pour celte jeune reine, doublement sacrée par la majesté du trône et du malheur? Je crois que je viens de rencontrer précisément la raison de cette tardive entreprise. La vie de Marie Stuart, semée de tant d'incidents et marquée en quelque sorte du sceau fatal, devait d'abord solliciter les romanciers et les poêles. Presque tous, en effet, se sont emparés de ce sujet dramatique et l'ont enjolivé de leurs sentimentales Relions, si bien qu'à la longue l'inflexibilité du fait a dû

disparaître sous les broderies de la fable. Grâce à cette conspiration du sentiment en faveur de la grâce, de la beauté et de l'infortune, Marie Stuart apparaissait aux yeux du plus grand nombre dans ce demi-jour apprêté qui sied si bien aux héros et aux héroïnes romanesques. On la voyait toujours à peu près telle qu elle est représentée dans ces gravures qui ont popularisé son souvenir, debout sur le tillac du navire qui la remportait en Écosse, et confiant aux flots et aux nuages le dernier adieu de son cœur à sa patrie d'adoption, à ce plaisant pays de France. Quant aux actes de sa vie, comme reine et comme femme, on les laissait volontiers dans l'ombre, et, ce mystère aidant, l'influence victorieuse qu'exerçait la reine d'Écosse sur tous ceux qui rapprochaient, semblait avoir survécu el s'être étenduejusque sur la postérité.

L'histoire est enfin venue projetant impitoyablement la lueur de son flambeau sur cette intéressante figure du seizième siècle, et débarrassant l'idole des bandelettes lyriques dont Pavaient enveloppée les portes depuis Ronsard. Les vieux parchemins ensevelis depuis trois siècles dans la poudre des bibliothèques se sont ouverts et ont livré la preuve des fautes, et, pourquoi ne pas le dire, des crimes. Si Élisabeth, l'implacable ennemie de sa bonne saur% n'a pas gagné à cette illumination soudaine, Marie Stuart, elle, y a beaucoup perdu. De ce jugement sans appel, prononcé pièces en mains par M. Mignet, il résulte que la fatalité n'est pas seule coupable, el que la fille de Jacques V, la belle et poétique Marie, a au moins contribué autant que l'aveugle déesse au désastre de sa destinée.

Pour traiter ce difficile sujet et se frayer un chemin sûr à travers les broussailles de contradictions accumulées dans ce champ mal exploré, il ne fallait pas moins qu'un pionnier historique comme M. Mignet. Il fallait celte austérité de pensée, celte sage retenue, ce langage clair et précis, el cette infatigable patience qui distinguent à un si haut poinl l'auteur d\4ntonioPerez. M. Mignet à compris toute l'importance de la mis-

sion qu'il s'était imposée; en retraçant celle vie aventureuse où il est si facile de verser l'histoire dans l'ornière du roman, il s'est toujours tenu dans son rôle sévère de rapporteur et de juge, et j'admire comment, à de certains moments, il a pu comprimer les bondissements de son cœur en face de celle royale accusée dont le front avait resplendi de la double couronne de France et d'Ecosse, et qui, pendant dix-huil ans, ne devait plus porter que la couronne d'épines. Dans ce laborieux examen, rien n'est laissé au hasard des conjectures, tout est appuyé sur des documents authentiques. M. Mignel, c'est là son plus grand mérite à mon avis, n'a voulu être que l'éloquent interprète des faits. H a compris que cette histoire était assez intéressante en elle-même pour se passer des artifices delà mise en scène, et il a courageusement banni de son livre lout ce lyrisme personnel qui caractérise et amoindrit les œuvres historiques contemporaines en donnant à la plupart des historiens de notre temps un certain air de parenté avec les romanciers.

Ne serait-ce pas le moment de dire deux mots de celle confusion des genres et des styles d'où est issue depuis quelque temps le monstrueux adultère de l'histoire et du roman? L'histoire, telle qu'on l'écrit de nos jours, n'est plus le miroir dn passé, c'est un prétendu enseignement pour le présent et pour l'avenir. On ne se contente plus de raconter, ni inème d'instruire, on prêche. La supposition ingénieuse tient lieu du document; quelquefois le fait est estropié et même dénaturé, et cette mutilation devient un argument de plus à lappui de la thèse dont on se constitue le défenseur. On taille dans l'histoire comme en plein drap, prenant ce qui convient, élaguant ce qui pourrait nuire, glissanl sur Ici point, s'étendanl outre mesure sur tel autre, et substituant toujours à l'autorité indestructible du fait le ridicule arbitraire de l'interprétation personnelle. L'historien doit s'effacer devant l'histoire: on efface l'histoire devant l'historien. De là tant d'opinions diverses sur

un événement qui n'a pas cinquante années de date. Puis, de cette première licence découlent toutes les autres. 11 y a un style historique comme il y a un style de mémoires, un style ëpistolaire, un style politique; on mêle tous les styles el l'on parvient à produire une œuvreaussi diaprée que l'habit d'Arlequin. Le lyrisme tient surtout beaucoup de place dans les productions historiques de notre temps. Pourquoi cela? Parce que le lyrisme est la formule la plus noble de l'individualisme. Le héros principal d'une histoire ainsi conçue, c'est l'historien lui-même. Il s'empare d'un sujet comme d'un théâtre, et, du haut de ce théâtre où il parade sur le premier plan, il n'est préoccupé que de se mettre en scène, en laissant tomber sur les hommes et su ries choses des cascades de sentences dogmatiques. Use passionne, s'emporte, se fait juge et partie dans le débat, quand il n'aurait pas de trop de tout son sang-froid pour juger les pièces du procès et tenir d'une main ferme tous les fils des éTéneraents. Le roman a eu la prétention de se faire historique : il n a pas réussi ; mais, en revanche, l'histoire s'est faite romanesque. Je pourrais citer tel historien qui a encombré le marché littéraire de cent vingt volumes, et qui a consacré moins de temps à écrire l'histoire de Philippe-Auguste ou delà Révolution française, que M. Alexandre Dumas à composer un seul de ses romans. Mais je reviens à Marie Stuart.

Dans son beau livre d'Antonio Perez, M. Mignet s'est servi du secrétaire ministre de Philippe II comme d'un clou pour y attacher le tableau du catholicisme inquisitorial, el c'était surtout pour nous conduire à travers les plus secrètes issues de l'Escurial qu'il entreprenait le récit de ce célèbre procès. Dans le nouvel ouvrage qu'il a récemment publié, l'auteur, sans dédaigner le récit, s'attache à faire ressortir la lutte du catholicisme et du protestantisme. Marie Stuart et Elisabeth sont les principaux champions de ce duel entre deux croyances qui se disputeutla possession de l'île. Élisabeth, soutenue par son génie, par son astuce, par les divisions qu'elle sèmera habilement

parmi les sujels de la reine d'Ecosse, sortira triomphante de cette lutte moins inégale qu'on pourrait le supposer au premier abord, si Ton songe que Marie Stuart avait pour elle les secrètes sympathies d'une partie de la noblesse anglaise et les secours des princes catholiques du continent. Autour de ces deux personnages, l'auteur a groupé, avec une grande habileté, la figure sombre de Morlon, la froide figure de Murray, Knox, cet ardent disciple de Calvin, cet illuminé du presbytérianisme; Cécil, ce minislrcàla fois austère et souple d'Elisabeth. M. Mignet ne s'amuse pas à empâter ses portraits de couleurs, à les enluminer, comme cela se pratique de nos jours, il les peint en quelques traits et fixe pour toujours la ressemblance sur la toile historique. 11 y a, dans ce livre, un petit profil de Cécil qui fait connaître l'homme tout de suite, et dont le dessin, sobre et arrêté, vaut cent fois mieux que la peinture à grand fracas de certains portraits fort en vogue au moment où j'écris.

Marie Stuart était la première femme qui montait sur le trône d'Écosse, et elle y apportait, dit l'auteur, la double infirmité de son âge et de son sexe. Couronnée à l'âge de six jours, elle succédaità cinq rois, cinq Stuarls, dont deux avaient péri assassinés, deux étaient morts en combattant, et un, Jacques V, avait expiré de désespoir en se voyant abandonné par sa noblesse. A l'avènement de Marie au trône, Henri VIII entra en négociations avec les lords écossais pour la marier au prince de Galles, son fils, afin de soumettre les deux pays au même sceptre. Les lords s'y refusèrent par haine pour la domination anglaise, et la reine enfant fut envoyée à la cour de France, Marie fut donc élevée au sein de cette cour frivole et brillante des Valois.

«C'est, dit M. Mignet, à cette école d'élégance et de dépravation, d'où sortirent des rois si spirituels et si vicieux, des princesses si Aimables et si désordonnées, que se forma Marie Stuart. Dans son enfance, elle n'en prit que le bien, sans qu'elle pût s'empêcher toute-

fois d'en apercevoir le mal et plus tard de l'imiter ; car ce qu'on voit influe à la longue sur ce qu'on fait. Mats alors elle profita uniquement des charmes et de l'Instruction répandus dans celte cour agi êableet lettrée, où les filles des rois s'adonnaient à l'étude des langues et au goût des arts, et où chaque prince eut son poète : François 1er, Marot; Henri II, Saint-Gelais ; Charles IX, Ronsard ; Henri 111, Desportes. Elle y était venue pendant que se tentait la révolution littéraire qui, séparant notre poésie des formes naïves qu'elle avait prises au moyen âge pour se rapprocher des formes savantes de l'antiquité, lui faisait perdre son originalité sans lui donner de la grandeur, et ne pouvait être qu'éphémère, quoique conseillée par Joachim de Bellay, accomplie parltonsard, favorisée par le chancelier de L'Hôpital, admirée par Montaigne et applaudie par toute la cour de Henri II. Ronsard, qui avait habité trois ans l'Ecosse comme page de Jacques V, fut le maître de Marie Stuart en poésie et devint m admirateur. »

L'intelligence de Marie Stuart se développa promptement dans celle serre chaude de l'élégance, du savoir et des arls. Outre le latin, qu'elle parlait très-bien, elle connaissait les langues vivantes, excellait dans la musique et composait des vers agréables dont il nous est resté quelques fragments. A quinze ans, elle épousa le dauphin, el deux ans plus lard la reine d'Écosse devenait reine de France par la grâce de Dieu et du maladroit coup de lance de Monlgommery.

Marie Sluart était regardée par ses oncles, les princes lorrains, comme l'instrument envoyé par Dieu pour écraser, en Angleterre, l'hydre naissante du protestantisme; elle fut élevée dans celle idée, el la foi de la jeune reine dans Paulorilé des Guise ne devait pas peu contribuer à accélérer sa perte. Lorsqu'après la mort de François 11, qui ne fit que passer sur le trône, elle fui forcée de revenir dans cette rude Écosse déjà gagnée à la cause presbytérienne, elle continua de caresser celte idée de rétablissement du culte des aïeux, pressée par ses sujets de se choisir un nouvel époux, surtout après l'exécution de Chastelard, qui avait osé aspirer à la possession de la reine ; demandée en mariage par cinq princes, elle se prononça pour

i 66 CRITIQUES

Darnley, Stuart par son père et Tudor par sa mère, après avoir vu échouer des négociations au sujet d'une union projetée entre elle et don Juan d'Autriche. Jusque-là le sévère historien n'a à reprocher à la jeune reine qu'une excessive légèreté, une duplicité enseignée par les Guise et une grande inaptitude dans le gouvernement de ce royaume d'Ecosse travaillé d'un côté par les fougueux prédicateurs de la foi nouvelle, et de l'autre toujours enclin à la révolte sous la conduite des lords turbulents et soudoyés par Elisabeth.

A partir de ce moment, les événements se précipitent ; Marie Stuart, bientôt dégoûtée de Darnley, nature faible et débauchée, s'éprend de l'Italien David Rizzio. Darnley fait une ligue avec les principaux lords et tue Rizzio sous les yeux de la reine. Celle-ci, prisonnière dans son propre palais, parvient a s'échapper, grâce à la faiblesse de ce Darnley, qu'elle laissera assassiner quelques mois plus tard par son nouvel amant, Pavenlurier lord Bothwell. C'est ici que disparait complètement la Marie Stuart de la légende et de la romance de Déranger. A ce moment deson histoire, Marie Stuart est odieuse: elle fait preuve, pour arriver à son but, le meurtre de son mari, de la plus infernale duplicité. Elle se réconcilie avec lui, l'attire dans une maison isolée, où tout est prêt pour le faire périr ; puis, l'assassinat accompli, elle épouse l'assassin en face de TÉcosse et de l'Europe indignées.

M. Mignet, je l'ai dit au début de cet article, n'a rien avancé légèrement. Il dit et il prouve. Il établit sur des documents nouveaux et incontestables la complicité de Marie Stuart dans le meurtre de Darnley.

Le premier volume de celte histoire saisissante et lugubre s'arrête à la défaite de Marie Stuart par les lords confédérés, etàsafuile en Angleterre. Nous venons d'assister aux crimes; le second volume montrera l'expiation.

Pour moi, je ne me sens pas le courage de suivre l'auteur dans le récit de ces dix-huit années de souffrance et depri-

son. Marie Sluart est au pouvoir d'Elisabeth, d'Élisabeth qui Ta toujours haïe pour sa jeunesse, pour sa grâce, pour sa beauté, el aussi pour les prétentions de la reine d'Écosse à la couronne d'Angleterre. Ce second volume est d'un intérêt poignant. Envoyant Marie toujours légère et imprudente, même dans la prison d'Élisabeth, toujours aimée de ceux qui l'entourent ou qui l'approchent, on oublie ses crimes et Ton n'a plus que de la pitié et une sorte de tendresse pour une si grande infortune. M. Mignel, avec un courage, une patience qui me semblent héroïques, ne faiblit pas un seul instant dans sa tache : il suit pas à pas le tyran et la victime, explique la conduite d'Elisabeth, et les nouvelles causes de la perle définitive de Marie Stuart. Après avoir raconté, dans tous ses détails, la déplorable issue de la conspiration de Babington et les tristes conséquences qu'elle devait avoir pour la malheureuse captive, l'auteur arrive au grand jour du sacrifice et de la réhabilitation. Les derniers moments de Marie Sluart furent sublimes, et l'on ne s'étonne plus que devant ce grand courage et cette noble fierté de la femme la postérité ait pour ainsi dire absous la reine.

* La reine, dit l'auteur, suivie d'André Melvil, qui portait

la queue de sa robe, monta sur l'échufaud avec la même aisance et la même dignité que si elle était montée sur le trône.

- Cet échafaud avait été dressé dans la salle basse du château de Fotheringay. 11 avait deux pieds et demi de hauteur et douze pieds carrés d'étendue. Il était couvert de fine dentelle noire d'Angleterre, ainsi que le siéi:e où Marie devait s'asseoir, s'agenouiller et recevoir le coup fatal. Elle prit place sur le siège lugubre sans changer de couleur et sans rien perdre de sa grâce et de sa majesté accoutumée, ayant à sa droite les comtes de Shrewsbury et de Kent assis, a sa gauche le shérif debout, en face les deux bourreaux vêtus de veloursnoir; à peu de distance le long du mur, ses serviteurs, et, dans le reste de la salle, retenus par une barrière que Paulel gardait avec «es soldats, environ deux cents gentlemen et habitants du voisinauc, admis dans le château dont on avait fermé les portes. Robert Baie lut alors la sentence que Marie écouta en silence et si profondément

recueillie en elle-même qu'elle semblait étrangère à ce qui se passait. Lorsque Baie eut achevé de lire, elle fit le signe de la croix et dit d'une voix ferme :

« Milords, je suis née reine, princesse souveraine et non sujette « aux lois, proche parente delà reine d'Angleterre et sa légitime hé- « litière. Après avoir été longuement et injustement détenue pri- « sonnière en se pays, où j'ai beaucoup enduré de peine et de mal, « sans qu'on eût aucun droit sur moi; maintenant, par la forcée!

- sous la puissance des hommes, preste à finir ma vie, je renier- « cie mon Dieu d'avoir permis que je meure pour ma religion et m devant une compagnie qui sera témoing que* bien près de ma « mort, j'ai protesté, comme je l'ai toujours fait, soit en particulier, « soit en public, de n'avoir rien inventé pour faire périr la reine, ni « consenti à rien contre sa personne. » Elle se défendit ensuite de lui avoir porté aucun sentiment de haine, et rappela qu'elle avait offert , pour obtenir sa liberté , les conditions les plus propres à la rassurer et à prévenir des troubles en Angleterre.

« Après ces paroles données à sa justification, elle se mit à prier. Alors le docteur Fletcher, doyen protestant de Petersborough.que les deux comtes avaient amené avec eux, s'approcha d'elle et voulut l'exhorter à mourir. « Madame, lui dit-il, la reine, mon excellente « souveraine, m'a envoyé par devers vous » Marie l'interrompant à ces mots, lui répondit : ■ Monsieur le doyen, je suis ferme « dans l'ancienne religion catholique romaine, et j'entends verser « mon sang pour elle. » Comme le doyen insistait avec un fanatisme indiscret, et l'engageait à renoncer à sa croyance, à se repentir, à ne mettre sa confiance qu'en Jésus-Christ seul, parce que seul il pouvait la sauver, elle le repoussa d'un accent résolu, lui déclara qu'elle ne voulait pas l'entendre, et lui ordonna de se taire. Les comtes deShrewsbury et de Kent lui dirent alors : « Nous désirons • prier pour Votre Grâce, afin que Dieu éclaire votre cœur à votre « dernière heure, et que vous mouriez ainsi dans la vraie connais- .< sance de Dieu. — Milords, répondit Marie, si vous voulez prier « pour moi, je vous en remercie; mais je ne saurais m'unlr à vos

- prières, parce que nous ne sommes pas de la même religion. »

• La lutte entre les deux cultes, qui avait duré toute sa vie, se prolongea jusque sur son échafaud.

« Le docteur Fletchc r se mit à lire la prière des morts, selon le rite anglican, tandis que Marie récitait en latin les psaumes de la pénitence et de la miséricorde, et embrassait avec ferveur son crucifix. • Madame, lui dit durement le comte de Kent, il vous sert peu

• d'avoir en la main cette image du Christ, si vous ne l'avez gravée

• dans le cœur. — Il est malaisé, lui répondit-elle, de l'avoir en la

• main sans que le cœur en soit touché, et rien ne sied mieux au « chrétien qui va mourir que l'image de son rédempteur. »

■ Lorsqu'elle eut achevé, à genoux, les trois psaumes Miserere mei. Veut, etc. ; In te, Domine speravi, etc.; Qui habitat in adjuto~ no, etc., elle s'adressa à Dieu, en anglais, et le supplia de donner la paix au monde, la vraie religion à l'Angleterre, la constance à tous les persécutés, et de lui accorder à elle-même l'assistance de sa grâce et les clartés de l'Esprit-Saint à cette heure suprême. Elle pria pour le pape, pour l'Eglise, pour les monarques et les princes catholiques, pour le roi son fils, pour la reine d'Angleterre, pour ses «onerais; et, se recommandant elle-même au Sauveur du monde, elle Aoitpar ces paroles : «Comme tes bras, Seigneur Jésus-Christ, étaient ■ étendus sur la croix, reçois-moi de même entre les bras étendus « de ta miséricorde! » Sa piété était si vive, son effusion si touchante, son courage si admirable, qu'elle avait arraché des larmes à presque tous les assistants.

• La prière finie, elle se releva. Le terrible moment était arrivé , elle bourreau s'approcha d'elle pour l'aider à se dépouiller d'une partie de ses vêtements; mais elle l'écarta et dit en souriant qu'elle n'avait jamais eu de pareille valet de chambre. Elle appela Jeanne Kennedy et Éiisabeth Curie, qui étaient restées pendant tout ce temps à genoux au pied de l'échafaud, et elle commença à se déshabiller avec leur aide, ajoutant qu'elle n'avait pas coutume de le faire devant tant de monde. Ces deux désolées jeunes filles lui rendaient ce triste et dernier office en pleurant. Pour arrêter l'explosion de leur douleur, elle mettait son doigt sur leur bouche et leur rappelait qu'elle avait promis en leur nom qu'elles montreraient plus de force. « Loin de pleurer, réjouissez-vous, leur disait-elle ; je suis bien heu- « reuse de sortir de ce monde, et pour une aussi bonne cause. • Elle déposa son manteau, ôta son voile et ne conserva qu'une jupe de taffetas velouté rouge. Elle s'assit alors sur son siège et donna sa bénédiction à tousses serviteurs qui pleuraient. Le bourreau lui demanda pardon à genoux -, elle répondit qu'elle l'accordait à tout le monde. Elle embrassa Éiisabeth Curie et Jeanne Kennedy, les bénit en taisant le signe de la croix, car elles étaient catholiques, et, après que Jeanne lui eut bandé les yeux, elle leur ordonna de s'éloigner, ce qu'elles firent en sanglotant.

« En même temps, elle se jeta à genoux d'un grand courage, et, tenanttoDjourslecrucifiz entre ses mains, elle tendit le cou au bour-

reau. Elle disait à haute voit et avec le scutiment de la plus ardente confiance : « Mon Dieu! j'ai espéré en vous, je remets mon àme « entre vos mains. » Elle croyait qu'on la frapperait, comme en France, dans une attitude droite et avec le glaive. Les deux maîtres des hautes œuvres l'avertirent de son erreur et l'aidèrent à poser sa téte sur le billot sans qu'elle cessât de prier. L'attendrissement était universel à la vue de cette lamentable infortune, de cet héroïque courage, de cette admirable douceur. Le bourreau lui-même était ému et la frappa d'un coup mal assuré. La hache, au lieu d'atteindre le cou, tomba sur le derrière de la téte et la blessa sans qu'elle fit un mouvement, sans qu'elle proférât une plainte. Au second coup seulement, le bourreau lui abattit la téte, qu'il montra en disant : « Dieu sauve la reine Elisabeth !» — « Ainsi périssent ses ennemis! » ajouta le docteur Fletcher. Une seule voix se fit entendre après la sienne et dit : Amen ! C'était celle du sombre comte de Kent. »

Je n'ai pas dit un seul root de la partie politique traitée par l'auteur avec un si remarquable talent ; dans le dernier chapitre, qui est en quelque sorte le résumé philosophique de son œuvre, M. Mignel, sans prendre précisément parti pour Tune ou pour l'autre des deux idées religieuses qui viennent de se combattre, examine ce qu'il serait advenu dans le cas où la cause de Marie Sluart eût triomphé. Après la mort de la reine d'Ecosse, Philippe II résolut de tirer vengeance de ce meurtre juridique. Il équipa une (lolte redoutable, V invincible Armada, dont il confia le commandement au duc de Médina-Sidonia. Celui-ci, ayant laissé échapper l'occasion d'écraser la flotte anglaise à Plymouth, ne retrouva plus une seconde fois la fortune sur sa route. U Armada, battue par la tempôle, brûlée en partie par l'ennemi, fut dispersée. Ce fut le dernier effort des puissances catholiques en faveur de la cause de Marie Sluart. Elle morte, le catholicisme allait disparaître aussi de l'île. Si le duc de Médina-Sidonia eût eu plus de résolution, les conséquences de sa victoire eussent peut-être changé la face de l'Angleterre, del'Écosseet mèraede laFrance. Philippe 11 vainqueur, c'était le catholicisme violemment restauré dans la grande lie britanni*

que, et en France c'était le triomphe de la maison de Guise à l'exclusion de la maison de Bourbon. Le catholicisme du moyen âge reprenait le dessus sur l'éclectisme moderne inauguré quelques années plus tard par Henri IV. M. Mignet ne se prononce pas ouvertement; mais, s'il flétrit Élisabeth, géùlière et bourreau de Marie Stuart, on voit qu'il est pour la reine d'Angleterre contre Philippe II, pour la liberté de conscience contre l'inquisition.

Je n'ai plus qu'un mot à ajouter. L'Histoire de Marie Stuart est, comme Antonio Perez, un épisode développé de VHistoire de la ré formation à laquelle travaille depuis longtemps M. Mignet. Espérons que le légitime succès obtenu par ces deux ouvrages le décidera à publier prochainement ce grand travail si impatiemment attendu. Le seizième siècle, c'est-à-dire le premier réveil de la liberté humaine, quel vaste et magnifique sujet ! et qui pourrait le traiter avec plus de talent et d'aulorité que M. Mignet ?

L'honorable M. Granier de Cassagnac, député au corps législatif et journaliste politique, a voulu se contempler dans le miroir de sa jeunesse littéraire. Ce miroir est un volume jaune de trois cents pages, une réimpression de choses quelconques publiées autrefois dans la Presse, dans la Revue de Paris, dans la Revue du dix -neuvième siècle et dans Y Époque. Quelle époque !

Parlons donc de M. Granier de Cassagnac avec toute !a déférence qu'on doit à ce littérateur homme de bien.

Si caoimut silvas, &iWc siotcooiule digne.

Adolphe Granier de Cassagnac est né au milieu des habitants (h*campqgnes, dans un village de Tarn-et-Garonne. Les fées du

département furenl convoquées à sa naissance, sauf la fée Modeste et quelques autres. S'il faut ajouter foi à une confidence publiée il y a deux ans dans le Pouvoir, journal disparu, AdolpheGranier avait, dès ses plus tendres années, des aspirations champêtres et une propension très-décidée vers lesjouissancesbucoliques ; tout en lui annonçait un pâtre virgilien, lorsqu'il fut envoyé au collège de Toulouse, celte capitale des troubadours et de rOccilanie.

Après ses humanités, Adolphe Granier, qui venait de cueillir tout fraîchement une églantine ou une violette dans le parterre de Clémence Isaure, résolut de se lancer dans le chemin escarpé de la gloire, contrairement aux vœux de sa famille, qui l'aurait vu suivre d'un œil plus favorable la route moins hasardeuse de la pharmacie.

Les départements étaient alors en pleine révolte contre la tyrannie littéraire de la capitale. Les poètes du nord et du midi, de l'est et de l'ouest, fatigués de vivre à l'ombre de la gloire, avaient résolu de clouer un soleil auGrmament provincial. De toutes parts s'étendit ce mouvement de décentralisation qui enfanta un tas de Revues dont aucune n'a survécu et qui créa tant d'Obermanns de sous-préfectures. Toulouse eut sa iîttw, et Adolphe Granier adopta avec enthousiasme les espérances des révoltés. Pour prouver à la France et au monde que la cité palladienne pouvait soutenir la concurrence. littéraire avec Paris, Adolphe Granier charpenta un drame en collaboration avec MM. Louis de Maynard et Burat de Curgy. Ce drame noir, comme la littéralure du temps, était, je crois, intitulé la Marquise de Brinvilliers. C'était un empoisonnement en cinq actes et en prose. La Marquise fut si filée avec une telle unanimité, que le lendemain de ce désastre dramatique, Adolphe Granier montait en diligence et se dirigeait en toute hâte vers Paris, non sans avoir vidé tout un carquois d'épigrammes contre Toulouse et la décentralisation. Adolphe Granier ne croyait plus à la décentralisation !

A peine arrivé à Paris, Adolphe Granier se transforme en

Granier de Cassagnac, et va tout droit à la place Royale offrir sa plume à M. Victor Hugo, qui attendait un critique. Celui-ci, charmé de la forfanterie gasconne et de l'allure batailleuse du nouTeau débarqué, fait des démarches auprès de M. Berlin aioé, qui enrôle le cadet littéraire au Journal des Débats. Par dévouement pour son protecteur, M. Granier de Cassagnac entreprend de débarrasser M. V. Hugo d'un rival qui le gênait alors, et, de propos délibéré, il entre en campagne par un éreiniment en quatre points d'Alexandre Dumas. L'auteur d'Antony répond dans la Revue de Paris, l'auteur de la Brinvilliers riposte dans les Débats, et la bataille durerait probablement encore si M. Berlin, que tout ce tapage incommodait, n'avait prié M. Granier de Cassagnac de mettre une sourdine à sa critique ou d'aller ferrailler plus loin.

Evincé de la rédaction des Débats, M. Granier de Cassagnac se transporte à la Revue de Paris, où il publie quelques travaux qui sont peu remarqués. Puis il quitte la Revue de Paris pour la Revue du dix-neuvième siècle, un recueil aujourd'hui oublié, qui venait d'être fondé par des colons. M. Granier de Cassagnac trempe aussitôt sa plume dans l'écritoire antiaboliiionniste, et il fait à ce sujet des tours de force de dialectique dont se souviennent encore ses rares lecteurs d'alors. 11 donne de telles entorses aux textes de l'Évangile, qu'il tire de ces textes une triomphante argumentation en faveur de la sainteté de l'esclavage condamné par la morale chrétienne. A partir de ce moment, on put pressentir que M. Granier de Cassagnac irait loin, et, de fait, il alla plus tard jusqu'aux colonnies pour recueillir les bénéfices de son paradoxe : les planteurs reconnaissants le nommèrent leur délégué. Malheureusement, je ne saiscomment cela se fit, la nomination ne fut pas approuvée parle ministre de la marine.

Cependant M. de Girardin venait de fonder la Presse: H avait convoqué le ban et Tarrière-ban. M. Granier de Cassagnac enfourche un beau matin le feuilleton dramatique, et le

voilà qui s'épate au milieu des chefs-d'œuvre de la scène française, qu'il mel forl au-dessous d'Angelo ; il aie Ion tranchant, le verbe haut, l'allure pourfendeuse, el il se promène dans les six colonnes de sa critique, renversant toutes les idées reçues, se cognant à toutes les traditions, — un éléphant dans un magasin de porcelaine. — Peine perdue ; le nom de l'écrivain n'avait pas encore percé cette carapace qui s'appelle l'indifférence du public. Un livre qu'il venait de publier, Y Histoire des classes nobles, n'avait obtenu aucun succès. Cinquante exemplaires toutau plusétaieni sortis de ce purgatoire qu'on nomme la boutique d'un libraire, tout le reste de l'édition était passé dans l'enfer de l'arrière-magasin. Lasciatcogni speranza. Un soir M. Granier deCassagnac rencontre au foyer de la Comédie-Française Henri Heine, qui lui dit d'un ton goguenard : a Pour crever le nuage qui cache un homme à la foule, il ne s'agit pour celui-ci que de développer, à grands renforts d'arguments cornus, une proposition biscornue ; un nom est une chose indispensable, surtout pour le jour où l'écrivain n'aura plus de talent, car alors il mettra ce nom au mont-de-piélé. Abandonnez, croyez-moi, la grande route de la gloire, où vous êtes une centaine de pauvres diables de talent qui vous bousculez et vous marchez sur les talons, et faites un détour dans les parages de l'absurde, où vous ne serez malheureusement pas seul encore ; mais, comme vous avez en vous une force réelle, si vous suivez mon conseil, vous distancerez les autres d'un seul bond el vous raccourcirez de je ne sais combien d'étapes le chemin de la réputation. «Au fait, c'est une idée, répondit M. Granier. Jusqu'à présent je me suis époumoné à soutenir qu'il fait jour en plein midi, dorénavant je veux prouver qu'il fait nuit en plein jour ; en d'autres termes, tous les Français ont savouré depuis leur plus tendre enfance le lait de la tragédie du dix-septième siècle et ont été élevés dans l'admiration littéraire «les grands hommes du règne de Louis XIV. Je prouverai dogmatiquement, moi, que la tragédie est unegu«>

nille, et je démontrerai péremptoirement que Racine est un drôle. Dans huit jours on me prendra pour un fou, dans un mois je serai célèbre.

Ce fut le lendemain de cette conversation que parut dans la Presse ce magistral article dans lequel M. Granier de Cassagnac soutenait que Racine est peut-être un écrivain valaque, chinois ou bas breton, mais qu'il ne sait rien de la langue française. Disons-le tout de suite, ce fut un beau triomphe pour l'Aristarque ! C'est même la plus belle époque de sa vie ! A chaque injure jetée à la face de Racine, c'était de toutes parts une explosion de colère et d'indignation contre l'iconoclaste qui se fit ainsi connaître de toute la France. Le succès des articles contre Racine fut si instantané, que dans l'espace de deux mois, la Presse perdit trois mille abonnés! M. Granierde Cassagnac était célèbre, et il ne restait plus que cent exemplaires de son livre chez le libraire.

Cesarticles étaient depuis longtemps oubliés ; tout s'oublie, hélas! Mais M. Granier de Cassagnac n'a pas voulu que ses injures contre le prince des poêles n'arrivassent pas à la postérité. Qu'aurait dit Erostrate, si Ton n'avait pas su que c'était lui qui avait brûlé le temple d'Ephèse? Nous avons donc sous les yeux ce grand travail, revu et corrigé. Pour donner une idée de l'honnêteté littéraire de M. Granier, que le lccleur nous permette de citer le début de la critique â'Atfialie :

« D'abord \e scénario de cette tragédie est conçu et disposé « avec une telle absence de toute réflexion, que l'exécution de « la pièce prise au pied de la lettre est impossible. Ainsi la dis- « tribulion faite par Racine lui-même porte que la scène se « passe dans un vestibule de l'appartement du grand prêtre. « Or ce même vestibule, ouvert de tous côtés, et dans lequel on « laisse venir humblement tout le monde, même Alhalie, « même Joas, quand il a été reconnu roi, se trouve être, au « cinquième acte, le temple lui-même.

« En outre, n'est-ce pas une idée bien étrange en une action

« comme celle (TAlhalie, action qui exige le concours d'une a reine, d'une grande dame ! comme Josabeth (oh ! c'est que « ce sont de grandes dames! comme dans la Tour de Nesle), de « personnages importants comme Abner et Joad, de jeunes « filles, de prêtres, de sacrifices et de cérémonies, d'aller la « placer entre quatre heures elhuit heures du malin, c'esl-àa dire avant le moment réellement actif et occupé de la

« journée! »

Tout le reste est de celte force et de celle bonne foi ! M. Granier de Cassagnac sait, comme tout le monde, que la règle des unités est une convention dramatique à laquelle se sont soumis tous les grands écrivains du dix-septième et du dix- huitième siècle, Corneille comme Molière, Voltaire comme Racine. M. Granier frappe donc Aristote sur le dos de Racine. Ce qu'il reproche à son ennemi Jean, il peut aussi bien le reprocher à Corneille, qui n'a pas plus recours que son émule au grand art moderne du machiniste; à Molière, qui prend la première place publique pour y placer ses personnages, et qui n'est certes pas aussi fort que M. Hugo dans la science de la maçonnerie et de la serrurerie théâtrales. Dans ce triste siècle de Louis XIV, que nous aulres bourgeois nous avons la faiblesse d'appeler encore le grand siècle, les décorations, les changements à vue, la charpente, et pourquoi ne pas appeler les choses par leur nom ? les ficelles ne tenaient pas autant de place qu'aujourd'hui. Tout le théâtre de Racine, tout le théâtre de Molière, pourraient, sans rien perdre de leur intérêt et de leur beauté, se jouer dans un salon, entre deux paravents. A cette époque, on ne savait pas faire grand, on faisait assez souvent des chefs-d'œuvre, — une habitude bien dédaignée de nos jours. — Quant à la seconde critique, elle est encore plus ridicule que la première. Reprocher à Racine d'avoir fait lever une reine à quatre heures du malin, quand celte reine prend soin de nous informer qu'elle a été réveillée par un songe dont le souvenir la poursuit partout, c'est compter un peu trop sur

la naïveté de son lecteur. Je ne suivrai pas, comme on le pense bien, M. Granier de Cassaguac dans ses divagations hypercritiques: tousses arguments ont la valeur de ceux qui précèdent. La réfutation de pareils paradoxes serait oiseuse, tant elle est facile. Je me contenterai de citer encore quelques lignes, qui donneront à ceux qui n'ont pas lu le factum de M. Granier de Cassagnac une idée du style, du jugement, du goût de ce célèbre écrivain :

« Malheureusement le style d'Athalie est généralement assez mal venu.

« Quand le style de Racine est médiocrement exécuté (un style « exécuté!), tï constitue quelque chose de particulièrement • odieux. La trame, affaiblie, se rompt sous le faix desépilhèles; « Tidée, perdue dans le dédale des mots, n'arrive presque ja- « mais au bout de la phrase, et l'harmonie du vers n'est « qu'un piétinement insupportable de termes oiseux, d'hémis t tiches parasites et de rimes manquées ; l'abondance tourne « au gâchis, l'ampleur à la pléthore, et la noblesse à l'ori- « peau. »

Un des nombreux griefs de M. Granier de Cassagnac contre tes poêles tragiques du dix-septième siècle, c'est de n'avoir pas «ce sentiment de rêverie et de lyrisme qui a occupé depuis unesi grande placedans lesœuvresde Chàteaubriand, de Lamartine et de Victor Hugo. » Dans celte circonstance, comme dans beaucoup d'autres, M. Granier de Cassagnac n'est qu'un écho de la préface de Cromwel. Mais ce qu'écrivait M. Victor Hugo il y a vingt-cinq ans, comment oser le réimprimer aujourd'hui? Voulez-vous savoir quelles déplorables conséquences ont eues sur la littérature moderne ce lyrisme et cette rêverie qui s'étalent en effet dans toutes les œuvres contemporaines? Cette rêverie a toujours mis le poète à la place de ses personnages. Ce lyrisme a détourné la langue française de son cours naturel ; il a fait perdre au style la simplicilé et la clarté, ces qualités de premier ordre, que Voltaire semble avoir em-

portées avec lui. Racine ne se servait pas de Britonnicus, comme d'un truchement pour faire part au public de ses aspirations et de ses douleurs intimes. Le lyrisme, tel que l'ont entendu jusqu'à ce jour les grands papas de la jeune école, est l'apanage des écrivains inférieurs. Si vous voulez de la vraie rêverie, du vrai lyrisme, et si vous savez lire, lisez la Phèdre de Jean Racine.

Ce qui distingue M. Granier de Cassagnac entre tous les écrivains, c'est l'imperturbable assurance de sa critique ; il ne se prononce pas sur tel ou tel point, il ne donne jamais un avis, il rend un arrêt. Ainsi j'ouvre la première page de son livre, et j'apprends que la rénovation littéraire découle tout entière de M. de Chàteaubriand, Français, catholique et gentilhomme, et qu'elle ne doit rien à madame de Staël, étrangère, protestante et bourgeoise : « 11 en est de madame de Staël allant chercher ce qu'on appelle le romantisme en Allemagne, comme des décemvirs allant chercher les lois des Douze Tables en Grèce ; il est prouvé aujourd'hui que les décemvirs n'ont jamais mis le pied hors de Rome. »

Je neveux pas examiner si le romantisme a été apporté en France dans le giron de madame de Staël ou dans la poche de M. de Chàteaubriand, quoique je ne sois pas de l'avis deM. Granier, qui prétend que l'Allemagne n'a exercé aucune influence sur la littérature française contemporaine. Mais cette formule absolue : il est prouvé aujourd'hui que les dècemeirs, etc. me fil supposer que cela n'était pas prouvé du tout. Je fis à ce sujet quelques recherches, et je donne, avec l'indication des sources, le résultat de cette pédantesque investigation.

Après une vive et sanglante opposition, qui dure de 461 à 451, les Romains, sur la proposition de Térentillus Arsa , tribun du peuple, délèguent, pour prendre connaissance des lois grecques, trois commissaires, Spurius Posthumius, Aulus Manlius et Publius Sulpicius. D'après Tite Live, livre m, chapitre 31, les lois à faire devaient établir Tégalilé civile; d'aprê*

le même auteur, livre m, chapitre 32, les commissaires allèrent jusqu'à Athènes. Cicéron, Tuscul., iiv. m, chap. 36 ; Pline, liv. xxxiv, chap. il, donnent des détails et s'accordent sur Je voyage des commissaires, au moins dans les villes de la grande Grèce, au sud de 1 Italie.

Hermodore d'Éphèse servit d'interprète aux décemvirs, d'après Denys d'Halicarnasse, liv. x, chap. f>7, 58, et d'après Diodore de Sicile, Liv. xu, chap. 24, une statue fut élevée en son honneur dans le comitium.

L'opinion contraire, soutenue par Niebuhr, s'appuie sur le silence de Polybe. Or le silence de Polybe est-il une raison suffisante pour que M. Granier de Cassagnac se croie autorisé à dire qu'il est prouvé aujourd'hui que les décemvirs n'ont jamais mis le pied hors de Rome ?

Tout écrivain peut commettre des erreurs, mais ce qu'il n'est pas possible de supporter, c'est la jactance unie à l'ignorance. Or, il faut bien le dire, si l'on épluchait les œuvres littéraires de M. Granier de Cassagnac, on trouverait des erreurs et des contradictions à chaque page, pour ne pas dire à chaque ligne : j'en cite quelques-unes au hasard.

(Page 92.) « C'est pour avoir voulu s'attribuer le droit d'être religieux à sa guise, que Sophocle fut décrété d'accusation capitale.»

Eschyle, et non Sophocle, fut accusé, non pas d'irréligion, mais d'avoir, dans ses Euménides, révélé les secrets d'Eleusis.

(Même page.) « Dans tous les petits gouvernements de la Grèce, dans le gouvernement romain lni-mème, l'autorité était pontificale avant toute chose. »

Énorme erreur historique! Lépide vaincu est rélégué dans sa dignité de grand prêtre.

(Page 85). « Les armées de toutes les nations ont été d'abord exclusivement formées de cavalerie. »

M. Granier de Cassagnac pourrait-il nous dire combien il y

180 CIUIIQUES

avait de cavaliers au passage de la mer Rouge el à la guerre de Troie?

(Page 86.) o Henri IV, etc., fit faire par le bourreau une effroyable trouée dans la noblesse. »

Biron fut le seul noble exécuté sous le bon roi.

(Page 85.) « Un des plus notables scandales qui révoltèrent à Rorae les dévots païens, même du temps de César, ce fut l'euirée dans le corps des pontifes de Ventidius Bassus, roturier d'origine, et qui pourtant était devenu consul. »

Deux cents ans avant le temps de César , Tibérius Coruncanius, roturier d'origine, était grand pontife.

(Page 13.) p Néron, qui se piquait de connaître la fin des choses cl qui était classique, se moquait fort du style deSéoèque, qu'il appelait du sable sans chaux; mais ce terrible critique n'arrêta pas l'élan qui était donné. » j

Ce n'est pas Néron, mais bien Caligula, qui a dit que le style de Sénèque était du sable sans ciment. Que M. Granier relise la vie de Sénèque, dont il a voulu faire un novateur pour le besoin de son argumentation.

(Page 25.) a La filiation des dieux est une chose aussi rigoureuse dans la théologie d'Homère que le homoiousios daib la théologie catholique. »

Je suis bien fâché de donner à M. Granier cette petite leçon de pédagogie, mais le homoiousios n'a que faire dans la théologie calholique, il y est même fort déplacé, car c'est un terme arien (de nature semblable). Le terme catholique est homousios (de même nature).

Le livre de M. Granier de Cassagnac estime fourmilière d'erreurs, on n'en finirait pas s'il fallait les relever toutes; passons donc au chapitre des contradictions :

« Les esclaves n'ont pas été violemment enchaînes par lt> « maîtres. » (Page 64.)

« Parmi les esclaves, les uns avaient été pris à la guerre, les autres volés. » (Page 296.)

ET RtXITS LITTÉRAIRES. 181

« L'esclavage n'a pas commence violemment.» (Page 67.)

« S'il y a un fait indubitable dans l'histoire, c'est que chez « loute nation européenne, sans exception, toulesles fonctions « sociales, comme la guerre, la juridiction, le sacerdoce, la « science, ont été d'abord exclusivement remplies par des « hommes de race noble. » (Page 84.)

« Sous le christianisme, les affranchis arrivaient, comme « tous les autres hommes, aux degrés les plus éminents de la « hiérarchie épiscopale. Ebbon , archevêque de Reims sous « Charles le Chauve, avait été un esclave porcher. » (Page 68.)

Voici maintenant quelques axiomes de M. Granier de Cassagnac :

« Les faibles n'ont jamais été mis dans l'oppression par les « forts. » (Page 63.)

« L'esclavage est un fait primitif et spontané, sans quoi il y « aurait eu guerre perpétuelle entre les maîtres et les esclaves. » (Page 68.)

N'est-ce pas ce qui a eu lieu en efTet î

« 11 est de la nature de toute grande chose d'être solitaire ; les chênes naissent espacés. » (Page 75.)

Il n'y a donc pas de forêts de chênes ?

Il est inutile d'aller plus avant dans ce livre, non plus que dans la biographie de M. Granier de Cassagnac. Agir autrement ce serait, dans le premier cas, dépenser son temps en pure perle; dans le second, se heurter à la vie politique de l'écrivain. Ce que j'ai voulu démontrer, c'est que M. Granier de Cassagnac ne croit pas lui-même à ses théories littéraires et philosophiques. Il a cherché le bruit, il l'a trouvé, et, fort heureusement pour lui, il n'a pas poussé l'amour de la célébrité jusqu'à imiter ce Pérégrinus-Protée, qui se brûla en pleine place publique pour vivre dans la mémoire des hommes; mais il est de la famille decet étrange philosophe. Ce désir effréné de faire parler de soi à tout prix, a entraîné M. Granier de Cassagnac dans des écarts qui ont compromis son talent, cl complètement dé-

iruit son autorité. Depuis quinze ans il a touché à tout, littérature, histoire, politique, philosophie ; on entre de plain pied dans le monde littéraire officiel avec un bagage plus léger que le sien. Eh bien ! je mets M. Granier de Cassagnac au défi de se présenter jamais comme candidat à l'Académie des sciences morales ?

Le public n'a guère été gâté de nos jours, par les auteurs modestes. Presque toujours le titre d'un livre est menteur plus ou moins. Généralement, plus le sac est vide, plus l'étiquette est ronflante. Ce n'est pasàM. Ambroise-Firmin Didol, dans tous les cas, qu'on pourra reprocher de surfaire l'œuvre qu'il livre aujourd'hui au lecteur. Son Essai sur f imprimerie est un ouvrage complet sur la typographie, cet art dont il e*l un des maîtres les plus illustres,

Et par droit de naissance, et par droit de conquête.

L'auteur n*a rien[omis : il suit pas à pas les progrès de celle immense découverte, qui inaugure l'ère moderne, met en relief des noms trop peu connus, marque la date de tout perfectionnement apporté, depuis Gultenberg, à cet art si simple et à la fois si compliqué, et éclaire it, à l'aide de notes et de savantes recherches, quelques points obscurs de l'histoire de l'imprimerie. Tout ce qui se rapporte aux premiers jours de la découverte est surtout du plus haut intérêt pour quiconque aime suivre, dans ses phases les plus douloureuses, la vie de l'inventeur.

Ouand on lit l'ouvrage de M. Ainbroise-Firmin Didot, on se demande comment le nom de Gultenberg a survécu, et

par quel prodige la postérité a unanimement décerné à l'illustre Mayençais une gloire qui lui était disputée de son vivani, non-seulement par des particuliers jaloux et avides, mais par trois ou quatre nations. Plus de quinze villes ont revendiqué leurs prétendus droits à la découverte de Tirapression en caractères mobiles : Àugsbourg, Bâle, Anvers, Bologne, Florence, Lubeck, Nuremberg, Rome, Venise, etc., sans compter les trois villes dont les prétentions sont appuyées de quelques titres, comme Strasbourg, Harlem et Bamberg. Ajoutez à cela qu'aucun livre imprimé ne porte le nom de Gullenberg. Quelle en est la cause? on l'ignore. M. Ambroise- Firmin Didot ne résout pas ce problème; seulement, pour expliquer ce fait, il donne trois raisons, dont une surtout paraît malheureusement trop probable.

Gultenberg était de famille noble, et avait épousé une demoiselle de noble famille. Crut-il ne pas devoir accoler son nom à celui de ses deux associés, Schœffer , simple ouvrier, et Faust, qui était lui-môme roturier?

Était-ce par une noble modestie, et pour ne laisser la gloire de l'invention qu'à Mayence, sa patrie? « En ce cas, dit Tauleur de l'Essai, cette souscription placée à la fin du calholioon([) mériterait à juste titre l'épithète de divine, qui lui a été donnée :

« Avec l'assistance du Tout- Puissant, qui par un signe rend « les enfants éloquents, et leur révèle souvent ce qu'il cache » aux doctes, ce livre insigne, le Catholicon, fut achevé d'im- < primer en 1460, à Mayence, ville de l'illustre Germanie « (que Dieu, dans sa clémence, daigna élever au-dessus des « autres nations par le don gratuit d'une telle production du « génie humain). Ce livre n'a été fait ni à l'aide du roseau, « du stylet ou de la plume, mais par l'accord merveilleux dans

'0 Ouvrage dont Pimprewion est attribuée à r.uttcnberjr.

m les rapports et la grosseur des lettres, au moyen de poinçons « et de matrices. »

Pour nous il ressort Irès-clairement des procès que Guttenberg eul à soutenir avec ses associés, et des textes cités par l'auteur de VEssai, qu'un troisième motif, le moins noble, est aussi le plus réel. Gutlenberg, sans argent pour perfectionner sa découverte, emprunte à Faust et à Schœffer des sommes qu'il ne peut rendre, et les créanciers abusent du malheur de leur débiteur pour le contraindre à garder le silence. Voilà, je crois, la vérité. Cette vieille histoire a été de tout temps, et est encore aujourd'hui, l'histoire des inventeurs.

En effet, nous voyons que, par un acte souscrit à la fin d'août 1450, Faust prèle à Gutlenberg 800 florins garantis par le matériel; de plus, il s'engage à fournir à celui-ci 300 florins par an pour frais d'employés et de loyers, pour le parchemin, le papier, l'encre, etc. Au mois de décembre 1452, ces fonds étant absorbés, Gultenberg fut de nouveau obligé d'emprunter au même Faust 800 florins.

Quelque temps après, Pierre Schœffer, h abile'calli graphe, ayant été admis par Faust au secret de l'imprimerie, celui-ci résolut de se débarrasser de Guttcnberg : il éleva des difficultés sur les sommes déjà avancées et sur les intérêts formant un total de 2,020 florins. Gultenberg fut condamné au remboursement des intérêts et de la partie du capital employée à son profit personnel; mais, comme il était probablement hors d'étal de rembourser la somme dont il venait d'être déclaré redevable, il dut transiger, abandonner à Faust el à Schœffer la meil leure partie du matériel, et aller fonder une nouvelle imprimerie. Faust et Schœffer, qui venaient, en qualilé de capitalistes, de dicter la loi à Gutlenberg, et qui restaient possesseurs de la première imprimerie, purent se dire plus lard les inventeur* de la découverte, el ils n'y manquèrent pas, comme on peut s'en convaincre par la souscription imprimée par Jean Shœffer à la fin d'un bréviaire, el où il déclare, dès 1509, « que ce hri-

viaire a été imprimé à Mayence, aux frais et par le labeur de l'honnête et vigilant Schœffer, citoyen de Mayence, dont l'aïeul inventa le premier Fart de l'imprimerie et le mit à exécution. »

Gullenberg vit la gloire de sa découverte revendiquée par bien d'autres. Junius, sans autre preuve que les on dit de quelques vieillards, fait de Faust un domestique de Laurent Coster, de Harlem, lequel Faust, après avoir surpris à son maître le secret de fondre les caractères et d'imprimer, lui aurait volé, dans la nuit des fêtes de Noël, toute son imprimerie et l'aurait transportée d'abord à Amsterdam, puis à Cologne, puis à Mayeuce, où, à l'abri des poursuites, il se serait mis à imprimer le Doctrinale d'Alexander Gallus. La ville de Bamberg a aussi sa prétention et sa fable. Quant à Strasbourg, elle croit également avoir des droits, mais elle ne dépouille pas Guttenberg de son auréole, elle fait de ce grand homme un de ses citoyens. Le fait est que Guttenberg était de Mayence ; les actes officiels des magistrats de Strasbourg ne permettent aucun doute sur celte question. Dans un acte passé également à Strasbourg en H42, acte par lequel Guttenberg transfère au chapitre de Saint-Thomas une rente de quatre livres qu'il possédait sur la ville de Mayence, il est désigné : Jean dit Gensfleich, autrement Gullenberg, de Mayence. Voilà qui est concluant.

Ce que Ton peut conjecturer de tout cela, c'est que Guttenberg vécut pauvre et presque oublié à côté de ses deux associés, qui s enrichirent. Guttenberg mort en 1468, Pierre Schœffer continua ses publications et eut toujours soin de mentionner dans ses souscriptions que c'était lui, Pierre Schœffer et son associé Jean Faust, qui étaient les inventeursde la gravure et delà fonte des caractères. « Cependant, dit M. Ambroise-Firmin Didot, estce un senti ment de remords ou de sincérité réveillé en Schœfler parla tnort toute récente de Guttenberg, qui lui fit placer à la ûn de son édition des Institutes de Justinien, imprimées par lui en 1468, ces vers où, sans que le nom de Guttenberg soit pro-

nonce, deux Jean sont signalés comme premiers inTen leurs de la gravure des caractères d'imprimerie, ce qui semblerait désigner Jean Guttenberg et Jean Faust, tous deux de Mayence ? Dans cette même pièce de vers, il est dit que Pierre (Schœflfer) vint s'adjoindre à eux : mais que, bien qu'il fût venu le dernier, il dépassa ses devanciers, ce qui semble être une allusion au passage de l'évangile de saint Jean, chap xx, v. 3-8, où il esi dit que saint Pierre, bien que. saint Jean l'eût précédé, entra cependant dans le sépulcre du Christ. »

Après avoir jeté une lumière vive et nouvelle sur l'origine de la grande découverte du quinzième siècle, M. Ambroise-Firmin Didot suit les progrès de la typographie dans tous les pays, depuis l'Allemagne et la France jusqu'aux îles de l'Océanie, où il nous montre le roi Pomaré imprimant, en 1818, la première feuille de son royaume. Le chapitre où l'auteur trace la situation des écrivains, des vendeurs de livres, des relieurs, des enlumineurs et des parcheminiers avant la découverte de l'imprimerie, est une des lectures les plus instructives et les plus attachantes. M. Ambroisc-Firmin Didot ne recule pas devant les noies, les scolies, les appendices, les renvois et les citations de toutes sortes, et cependant c'est un savant agréable qui ne rejette pas l'anecdote quand elle se trouve sur son chemin. Son itoat sur la typographie apprend beaucoup de choses, cl plaît également par le charme du style, deux qualités de premier ordre, dont une seule suffirait au besoin pour faire le succès d'un livre.

Nous venons de parler d'un invenleur du quinzième siècle, passons à un invenleur du dix-neuvième : M. Adrien Féline vient de découvrir un nouveau système d'orthographe, et il propose tout simplement de révolutionner la langue en substituant à nos lettres idéologiques un alphabet phonétique. Cette tenlalive n'est pas nouvelle, même de notre temps, il y aune vingtaine d'années, un M. Marie fit quelque bruit avec son sisterne de reform ortoyrafic. « Beaucoup de savants

grammairiens, dit l'auteur, Domergue, Bcauzée, Duclos, ont depuis longtemps critiqué notre alphabet, la grammaire de Port-Royal a fait de même ; Destutt de Tracy en a démontré les vices, et Volney a écrit un volume entier sur Y alphabet européen appliqué aux langues a" Asie, où il prouve les imperfections de notre système graphique. Si M. Adrien Féline Pavait bien voulu, rien ne l'eût empêché de remonter encore plus haut : dans son excellent livre de YHistoire des révolutions du langage en France, M. Francis Wey a fait avec beaucoup de talent et de bon sens l'histoire et la critique de tous ces émeutiers de la langue. Le premier de tous fut un docteur de la faculté de médecine de Paris, Jacques Dubois, dit Sylvius, lequel naquit à Amiens en i 178. Sylvius cul la triste gloire de poser le premier le programme de la licence orthographique, mais il eut des disciples dans tous les siècles suivants. Un autre hérésiarque , Louis Meigret, lança, en 1545, un manifeste réformateur en faveur des cuisinières de son époque. Toute autre orthographe que la sienne lui parait dérivée d'une grande ignorance e superstition; aussi annoncc-t-il qu'il s'efforcera de fere qadrer lé lettre e lecritur ao vœs (aux voix) et a la prononciation , sans avoer egart ao loes sofistiqes dé derivezons e diferences, aoqwlles se soumettet plus qe jamès aocuns de nôtres, corne beufs ao gou.

Je ne suivrai pas avec Fauteur de Y Histoire des révolutions riu langage en France tous les réformateurs en matière d'orthographe depuis Milleran, Dangeau, qui poussa, dit M. Francis Wey, la conscience à cet égard jusqu'à s'appeler Danjo, Peletier du Mans, Simon, D'Argent, Lescluche, Larligaut, Bleigny et Jacquier, jusqu'à l'abbé de Saint-Pierre. Tous ces néo-lexicographes, imités aujourd'hui par M. Adrien Féline, n'ont fait que semer l'anarchie en voulant modifier le système graphique, et en substituant à l'autorité inflexible de la règle et de l'usage, les fanlaisies biscornues de prétendus alphabets phoiutiques.

L/écrilurc conforme à la parole introduirait nécessairement autant d'orthographes diverses qu'il y a de manières de prononcer ; la prononciation varie de département à déparlement : le nord a son accent, le midi a le sien, sans compter les accents intermédiaires. La simplification proposée par M. Féline nous ramènerait donc tout droit à la lourde Babel (1).

M. Féline, qui vient de faire un alphabet rationnel, n'a pas remarqué qu'il est tombé lui-même dans plus d'une erreur phonétique. Ainsi, dans son dictionnaire de la prononciation, je vois qu'il rend le son que par un k et une voyelle grecque, un epsilon, kt. Plus loin, dans le mot quérir, où le son de la première syllabe diffère essentiellement du son que, cité plus haut, l'epsilon est également employé, kirir. Je pourrais lui citer bien d'autres fautes de ce genre, si j'avais absolument besoin de démontrer l'impuissance des alphabets phonétiques, et si je n'étais convaincu que l'orthographe de toute langue ne repose que sur une convention qui a pour bases raisonnables la tradition, l'étymologie et l'usage.

Mè-z jt prosedala manier dè-z malemalisyên, j'admez un ipotezabsurd, je supôze kt Palfabê-t rasionel de M. Félin è<i adopte par lûz h frase-z (tous les Français), e ji im di kt le-z kuisinie e le-z kuisinier serèt tût ôsi abarase (embarrassés) aprè-z k'av-t (après qu'avanl).

Je suis forcé, comme on voit, d'avoir recours à l'orthographe difficile pour faire comprendre l'orthographe facile.

(1) M. Fraoci» Wey cite une anecdote qui démontre bien la vanité do langage phonétique :

• Le livre deLouis Meigret, dit. il, n'eût pat fait très-grand bruit s'il o'avait reçu l'approbation et l'appui de Jacques Peletier du Mans, qui, ravi de l'idée de calquer l'écriture sur la prononciation, publia une apologie do Meigret à propo* d une traduction du Menteur, de Lucien, mise au jour par ce dern cr dan« ton orthographe nouvelle.

« Peletier cependant et Mcipret ne s'entendirent pas sur tous les points ; char no d'eus prenait la prononciation pour base, mai» l'un était de Lyon, loutre du Main«*, et ils prononçaient différemment quantité de mots. »

Dassé-je passer aux yeux de M. Féline, qui n'airne pas, à ce qu'il paraît, les esprils légers, pour le plus léger des esprils, je soutiens que son alphabet rationnel est bien plus idéologique que l'alphabet consacré par l'usage et l'élymologie. Je me demande aussi ce que deviendraient les chefs-d'œuvre de la langue, s'il venait jamais à l'idée d'un imprimeur barbare de les revêtir des caractères phonétiques de l'auteur de la nouvelle réforme alphabétique. Prenons les quatre premiers vers d'une fable de La Fontaine, et voyons quel effet produirait le bonhomme sous ce travestissement de carnaval antiphilologique :

Mé'tr korbo, sur u-n arbr perche, Tenê-t a-n so-n béku-n fromaj.

Mé'tr renar par Coder aleche, Lui tint a pe prez ce taogaj.

Et Corneille,

Ke Tûlie kil fi kotre tniâi ? Kil roûru.

Je suis sûr que si M. Adrien Féline avait songé à écrire ce vers du grand tragique dans l'orthographe de son invention lomme je viens de le faire, il aurait renoncé à son nouveau dictionnaire et à son système. Orthographié de la sorte, cela n'est plus du français, c'est quelque chose au-dessous du gallois et du bas-breton.

M. Féline a prévu l'objection, a On s'inquiétera pour notre poésie et les chefs-d'œuvre de notre littérature. Mais il ne s'agit pas de supprimer l'alphabet actuel, il continuerait encore pendant longtemps d'être employé par les lettrés, comme la langue latine a été pendant tant de temps la langue savante et seule écrite. (Sylvius, dont nous parlions plus haut, disai exactement la même chose.) Il s'agit seulement, pour ceux qui peuvent recevoir une éducation complète et suivre les écoles secondaires, d'acquérir, par l'étude la plus sommaire, une

seconde manière d'écrire qui les melle en rapport avec la masse du peuple. »

En vérité, j'admire le sang- froid de M. Adrien Féline. Il no voit pas que si son palois triomphait jamais, la langue française, devenue le langage exclusif des lettrés, ne serait bientôt plus qu'une langue morte comme le latin, le grec et l'hébreu. Dansquarante ansd'ici il n'y aurait plus que les membres de l'Académie des inscriptions qui pourraient comprendre les vers de Racine et la prose de Voltaire. En revanche le basnormand et le languedocien, orthographiés d'après la méthode phonétique, auraient de grandes chances de se substituer à notre idiome national.

Quand j'entends soutenir sérieusement des hérésies de cette nature, je me rappelle certain passage qui m'a frappé dans V Histoire des révolutions du langage, et je ne puis résister au désir de le citer.

a Comme les fauteurs de troubles, ces hérésiarques se sont recrutés dans la foule des mécontents. Dédaigné parles muses, maltraité par Appollon, un auteur garde parfois de l'aversion pour la langue dont il n'a su tirer un parti glorieux. . . .

« Que faire alors? On se jette dans les protestations gram- . maticales, on appelle des réformes ; sous prétexte d'un idiome à perfectionner, on discute et l'on nie le génie des ancêtres, et quand on a fait table rase, on se trouve seul et grand face à face avec un alphabet : on a vaincu un T final, atterré une diphlhongue et désarçonné deux ou trois lettres étymologiques. »

ET KÈCITS LIT1ÉHAIKKS.

11 y a aujourd'hui deux façons bien dislioctcs de cultiver les lettres: Tune, c'est la plus commune et la plus facile, consiste à produire beaucoup, à empiler volume sur volume, à traiter loua les sujets qui ont une certaine opportunité, et finalement à abdiquer son talent au profit de son intérêt ou de la nécessité. Quand il a fait quelques étapes de cette route au premier abord si riante, l'artiste s'est bientôt métamorphosé en manœuvre ; la volonté, la spontanéité, la rêverie, la liberté, tout ce qui est du domaine du mens divinior, il ne le connaît plus; il ne peut plus travailler avec cette calme passion sans laquelle il n'y a pas d'œuvre sérieuse ; sa tâche, à lui, c'est de produire sans trêve du matin au soir, et il produit; mais comme nulle nourriture intellectuelle ne vient réparer celle quotidienne déperdition de forces, la production d'aujourd'hui vaudra juste (si elle ne vaut pas moins) ce que valait la production de la veille. Il ressemble à ces machines garanties pour un certain temps, et qui fonctionnent à merveille jusqu'à ce que le grand ressort se brise. Le malheur est qu'il n'existe pas encore de mécanicien pour souder les ressorts de l'esprit. Après dix ans d'un travail de toutes les heures, cet homme, qui a rempli de son nom tous les journaux et de ses livres toutes les librairies, ne laissera ni un livre ni un nom.

La seconde manière est juste la contre-partie de la première. L'écrivain véritablement digne de ce nom s'appartient tout entier; il travaille à son heure, et ne relève que de l'étude ou de l'inspiration. On ne le voit pas chevaucher dans la foule des coureurs à tous les stceple-chase de l'annonce; il n'a guère le temps de parader mensuellement sur la quatrième page des journaux. Enfermé dans sa studieuse solitude, il laisse les

aventuriers de lettres sauter les fossés et les palissades. Heureux ceux qui ont le courage ou la liberté d'agir si sagement, et d'aller par un chemin sûr au succès. Hélas! tous, et je parle des mieux doués, n'ont pas ce privilège. Combien, parmi les fervents, sont forcés de sacrifier au minotaure et d'échanger le graud titre de littérateur contrela très-vulgaire qualité d'homme de lettres.

Ce n'est pas une entreprise facile que de traduire Homère, ce vieux poëte grec aussi éloigné de nos mœurs et de uolre langage quelaBibleelle-même ou les poèmes sanscrits. Celuiqui voudra donner de l'aïeul de la littérature hellénique une idée exacte devra auparavant se créer une langue qui ne ressemble nullement à celle que nous parlons. Il lui faudra s'identifier à une époque héroïque pleine de barbarie et de grandeur. Les héros de la guerre de Troie discourent, combattent, se livrent à la joie des festins, se massacrent et s'injurient pendant douze ou quinze raille vers. Ulysse, dont les aventures forment le tissu de l'Odyssée, est témoin de prodiges dont les équivalents ne se trouvent que dans les merveilleux récits des Mille et une nuits. Tout cela est exprimé dans une langue contemporaine ; le poêle et les acteurs ont vécu au sein de la même civilisation, ont en quelque sorte palpilé aux mêmes récils, ont cru aux mêmes fables ; ils ont ensemble adoré ces dieux immortels h proportions humaines, qui se battaient corps à corps avec les guerriers. Ils ont connu le vieil Olympe, tantôt considéré comme la voùle élhêreedu firmament, tantôt simplement comme une montagne, royaume terrestre dont les habitants vivaient d'ambroisie et jouissaient d'une immortalité exempte de quelquesunes des infirmités humaines, mais nou de la honte de la défaite et de la douleur des blessures.

M. Giguel esl entré dans la lice. Il a voulu combattre nonseulement le vieil athlète ionien, mais encore les vingt ou trente prédécesseurs rencontrés dans ce tournoi fameux. Après les tentatives de traduction, aussi anciennes que notre langue, après les savantes études de Dugas-Monlbel, les incolores pastiches de Bitaubé, les etForls de madame Dacier, les essais de MM. Aignan et Bignan, deux versificateurs académiques dont les noms riment l'un avec l'autre, il nous a donné un volume compacte de prose modelée sur ces antiques statues homériques, \% Iliade ei l'Odyssée, que les anciens considéraient comme des muses plus jeunes et plus belles que les hôtesses du Pinde ou du Parnasse. Son travail, exécuté avec conscience et talent, est aussi réussi que peut l'être l'ouvrage d'un homme qui n'a pas consacré sa vie entière à l'étude et à la reproduction d'Homère. Dugas-Monlbel, fanatique adorateur de VIliade et de l'Odyssée, a été son guide pour le sens général et pour l'esprit les deux grandes épopées. Il a seulement modifié le style étrange et parfois peu français de ce Grec du dix-neuvième siècle. Mais la traduction nouvelle, avec une assez grande correction, ne nous présente pas le coloris si fortement accusé, l'allure si fière et si énergique du vieux poète. Malgré des efforts désespérés, M. Giguet ne peut rendre ces pittoresques images qui ont fait frémir la plume des anciens traducteurs. A peine si parfois il hasarde Junon aux grands yeux, Achille aux pieds ^«"s, Vénus aux bras blancs, Pénélope à la jolie jambe. On comprend cette timidité : ce qui dans le texte ne constitue (|uune épithète harmonieuse devient, en passant dans notre laogue, une lourde et traînante périphrase. Le grec d'Homère, *i pittoresque et si expressif, contient toute une phrase dans uuroot, par exemple : Desmonls frappés de la foudre (acrocer<Juni). Une iance qUi projette une ombre longue (dolichoskion) . *ussi, grâce à cette merveilleuse facilité de composition, il suffit d'un ou de deux vers pour faire tout de suite un petit tableau, Quels efforts ne faudrait-il pas pour que notre langue

si analytique, et en comparaison si diffuse, pût se colorer sous la plume du traducteur, et donner quelque idée de ces vives et fraîches peintures? Voltaire disait avec raison, comme presque tout ce qu'il disait, que nous n'avons que de misérables briques pour bâtir nos demeures, tandis que les anciens élevaient des palais tout resplendissants de marbre et de porphyre. ♦

Que M. Giguet nous permette de lui signaler un poêle de l'école de Ronsard, bien ignoré sans doute, mais qui n'en a pas moins publié, vers la tin du règne de Henri IV, une Iliade, une Odyssée, et, qui plus est, tous les poèmes apocryphes qui viennent à leur suite, en alexandrins français. Chose étrange, Salomon Certon, conseiller notaire et secrétaire du roi, reproduit parfois avec fidélité non-seulement le sens toujours exact chez lui, mais encore le mouvement et la couleur du texte. Je n'en citerai que les premiers vers de Y Iliade, afin qu'on uc m'accuse pas d'avoir choisi le passage le plus irréprochable :

Déesse, je le prie, apprends-moi et me chante Du Pelide Achille» la colère sanglante, Qui nuisit tant aux Grecs, leur porta tant de maux, Qu'elle força descendre aux règnes infernaux Les plus braves esprits de leurs bons capitaines. De leurs chefs généreux exposant par les plaines Les corps auparavant tant forts, tant estimés, Aux oiseaux dévorants et aux chiens affamés. Du puissaut Jupiter l'ordonnance fut telle, Dès le premier instant qu'entrèrent eu querelle Et furent divisés Achille au divin nom Et des hommes le roi, l'Atride Agamemuon.

Le lecteur comparera ces vers raboteux, incultes, mais robustes, mais exhalant le parfum de la barbarie pittoresque du grec, avec les versions adoucies des modernes. M. (îiguel Cl bien d'autres pâliraient à coté de celte imitation, qui dale d une époque où noire langue à demi formée avait plus d'analogie avec la langue d'Homère.

M. Pierre Leroux a pris M. Proudhon à parlie et il le secoue vigoureusement ; il n'y a que les philosophes qui soient doués de pareils poignets, a Mon cher Proudhon, lui dit-il, vous êtes un sophiste, vous êtes un athée; on m'avait bien dit que vous écriviez les plus singulières choses sur le bon Dieu, mais je n'en voulais rien croire. » Aujourd'hui M. Pierre Leroux croit tout ce qu'on lui a dit sur le compte de M. Proudhon. 11 reconnaît que cet amant des ruines, cet oiseau de la nuit nie toute divinité, toute providence, toute théodicée, qu'il refuse au monde toute organisation. M. Pierre Leroux, l'apôtre de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, ne se doutait même pas dans sa candeur que depuis tantôt dix ans M. Proudhon déclarait qu'il se souciait de l'égalité comme de son habit de première communion; qu'il ruinait la liberté au nom même de la liberté, et qu'en voulant mettre en lutte la liberté de chacun avec la liberté de tous (théorie de l'anarchie), sans contrat, sans convention, au nom de l'égoïsme, au nom de la concurrence, an nom du laissez- faire, il organisait purement et simplement l'écrasement du plus grand nombre des enfants de Dieu. Comment M. Pierre Leroux est-il enfin parvenu à voir clair à travers le système destructeur de M. Proudhon ? C'est ce que nous allons dire en peu de mots.

M. Proudhon , abrité derrière sa formidable barricade de *yUogismes, s'était mis dans un de ses moments de mauvaise humeur à lancer à tour de bras des pierres contre tout le monde. Dans la mêlée , M. Pierre Leroux reçut un pavé en pleine poitrine, et quel pavé! M. Proudhon le traitait deihéotogastre. Immédiatement la lumière se fit pour M. Pierre Leroux. H se sentit soudainement illuminé comme saint Paul sur

le chemin de Damas. — Ah! tu m'appelles théologastre, moi ton collègue en socialisme, décidément tu dois être un forban de la propriété ; ah ! je ne suis qu'un théologastre, je vois à présent qu'on ne m'a pas trompé quand on m'a dit que tu ne croyais pas en Dieu. Attends un peu, je vais l'apprendre ce que c'est qu'un théologastre. El le théologastre Pierre Leroux, élevant barricade contre barricade, entreprit sur-le-champ le siège de M. Proudhon. Il dressa contre lui toutes les catapultes de l'a priori, tous les béliers de l'a posteriori ; il battit en brèche sans repos et sans relâche les thèses, les antithèses et les synhtèses de son adversaire avec la grosse artillerie de sa dialectique. Théologastre ! à l'heure qu'il est, la barricade Proudhon est complètement démantelée ou peu s'en faut. Toutes ses pièces ont été enclouées par l'ennemi, car il n'a pas riposté par un seul coup de canon, lui, le grand artilleur de la controverse ! Je ne sais même pas si le bastion de l'aniinomfe n'est pas au pouvoir de M. Pierre Leroux ; que va devenir M. Proudhon , s'il est vrai que l'antinomie ait été emportée d'assaut î Cela lui apprendra une autre fois à ne pas traiter légère m en M. Pierre Leroux de théologastre.

Il faut que ce mot de théologastre soit un terrible mot, avouez-le, pour déterminer des sorties aussi vigoureuses que celle-ci : « Ah! vous voulez renvoyer toute la science politique aux musées el aux bibliothèques, mon cher Proudhon. Il me semble entendre Fourier, votre ancien maître, celui dont vous avez sucé le lait quoi que votre orgueil en dise (quelle cheminée sur les épaules de M. Proudhon ! ); car , bien que vous souteniez que vous n'avez jamais demandé la lumière à aucune école, vous n'êtes pas sorti loul armé de votre propre cervelle, comme Minerve du cerveau de Jupiter, et tous ceux qui vous connaissent savent fort bien que Besançon, votre patrie el celle de Fourier, vous vit fouriéristc dans votre jeune âge (theoîo gastre!) : la seule différence que je voie entre vos prétentions et celles de Fourier, c'est que Fourier, plus conséquent

que vous, annonçait fièrement la débâcle de lotîtes les bibliothèques politiques et morales renversées par ses conceptions, tandis qu'il paraît que vous conservez les bibliothèques et les musées, je ne sais trop pourquoi. J'y vois encore une autre différence, c'est que sur les ruines des sciences incertaines, Fourier croyait de bonne foi élever la théorie de (harmonie universelle , tandis que vous n'élevez que la théorie de l'anarchie universelle, c'est-à-dire que sur les ruines de la science humaine imparfaite et progressive, vous prétendez ériger le néant. »

Nous ne dirons jamais rien de plus fort et de plus juste contre la théorie de M. Proudhon, qui voudrait bien rejeter dans son écritoire la terrible goutte d'encre d'où est sorti le mot imprudent de : théologastre.

Malheureusement M. Pierre Leroux ne se contente pas de démolir pierre par pierre l'édifice proudhonien, il élève à la place sa petite cabane métaphysique. Si je ne vous dis rien du système de M. Pierre Leroux, ne vous en prenez qu a la faiblesse de mon intelligence, qui n'a jamais pu deviner ce réjouissant logogriphe appelé la triade. Tout ce que j'ai pu démêler dans l echeveau embrouillé des propositions du sectaire, c'est que MM. Pierre Leroux et Proudhon ne sont pas aussi éloignés de s'entendre qu'ils en ont l'air, et que co grand carnage d'érudition doctrinale finira très-probablement un beau jour par une accolade philosophique. En effet, M. Proudhon dit : Dieu n'est rien , et M. Pierre Leroux répond : Dieu est tout ; or ces deux axiomes, si dissemblables au premier abord, conduisent logiquement à une conclusion identique, adéquate, dir*it M. Leroux. Si M. Proudhon peut me prouver que Dieu o eiiste pas, je deviens athée comme lui, je me retranche dans monégoïsme comme lui, et je vis dans l'admiration de mon individu toujours comme lui. Si de son côté M. Pierre Leroux Ktedémontre victorieusement que je suis une partie intégrante 'k Dieu, je me divinise, je m'adore moi-môme, ou, ce qui est

aussi triste J'ai un profond mépris pour la divinité. On voit donc bien que la conséquence des deux propositions est la même, et que le panthéisme de M. Pierre Leroux n'est pas plus concluant que le nihilisme de M. Proudhon.

Cependant au moment où Ton croit que tout est fini et que la grande question du sic et non est vidée, voici que M. Proudhon ne veut absolument pas rester sous cette terrible accusation d'athéisme. Comme il n'admet ni le catholicisme, parce qu'il vient de Jérusalem ; ni le panthéisme, parce qu'il vient d'Allemagne, il fait sortir des flancs d'une strophe brûlante l'éclair d'une religion indigène. 11 faut, s'écrie-t-il, que le peuple reprenne avec son initiative son automathie perdue, a Vous n'avez pas entendu, comme moi, dès l'enfance, ù Leroux ! les chênes de nos forêts druidiques pleurer l'antique patrie, vous ne sentez pas vos os pétris de ce pur calcaire du Jura frissonner au souvenir de nos héros celtes, Vercingétorix, traîné en triomphe par César, Orgélorix, Ariovisteet ce vieux Galgacus vaincu par Agricola ; vous n'avez pas vu, au bord de nos torrents alpins, la liberté vous apparaître sous les traits de Velléda. »

A la bonne heure, nous connaissons enfin la religion de M. Proudhon ; c'est celle de la Gaule primitive, c'est Velléda, c'est le druidisme ; seulement, au lieu de druidisme, M. Proudhon l'appelle automathie.

Et c'est au moment même où M. Proudhon se moque du circulas, ce dieu de l'avenir, selon M. Pierre Leroux, qu'il invente, lui, l'aulomathie druidique. 0 automathie! ôcirculus! allez en paix et unissez-vous. Nous sommes bien sûrs que vous n'aurez pas de postérité !

Mais ce n'est pas tout, quelques jours plus tard M. Proudhon s'écriait.

« Je m'étais dit : Que ferons-nous de Louis Blanc? un court troversiste ou un insulteur? — A son choix. — L'un comme « l'autre convient^ la Voix du Peuple. C'est à lui de prouver

« par la manière dont il répondra à nos interpellations qu'il a « encore plus d'esprit que de faconde. Sinon, auteur siffle, a j] faut qu'il disparaisse de la scène révolutionnaire. Quoi a qu'il fasse donc, et quoi qu'il dise, sottise ou trait de génie, « nous poserons nos conclusions. La science y gagnera, la « révolution profitera, et le peuple s'avisera. Quidquid dixe- « rit argumentabor. »

Là-dessus M. Proudhon se met à confesser Louis Blanc ; il lui dit en substance qu'il n'est pas un révolutionnaire, mais que toute sa science économique n'est qu'une généralisation absurde de la routine mercantile et propriétaire ; que son système de gouvernement n'est qu'une soufflure de la politique de Ferdinand Flocon, qui faisait pour elle concurrence à M. Armand Marrast, qui la tenait de M. Thiers, qui était un compère de M. Guizot, qui avait étudié sous M. Royer Collard,

qui Je n'en finirais pas avec les qui multipliés. Cette filiation

scientifique est aussi longue que la généalogie des descendants de David.

M. Louis Blanc est en outre atteint et convaincu d'être un pseudo-socialiste et un pseudo-démocrate. C'est pour cela qu'en mars il a fait de la réaction à Blanqui, etqu'en avril, le croyant mort, il a aspiré à ladiclalure. Par son ultragouvernementalisme, Louis Blanc a rendu la révolution sociale odieuse aux paysans et aux bourgeois, et contribué plus qu'aucun autre aux défaites de la démocratie.

Voulez-vous connaître maintenant la réponse du confessé Louis Blanc, au confesseur Proudbon?

Proudhon, dit M. Louis Blanc, est un gladiateur de profession, un déchireur de renommées populaires, un panégyriste des tyrans, jongleur, tendeur de gluaux, semeur de doutes, souffleur de discordes, éteigneur de lumières, calomniateur du peuple, race de Thrasymaque, de Lysandreet de Tallien. La litanie est déjà assez jolie comme cela ; mais, ce n'est pas tout : l'ex-président du Luxembourg n'a dévidé que

quelques grains de son chapelet; il trouve encore moyen de prouver à M. Proudhon qu'il est un sophiste, un philippiste, un Galimafrdn, un idolâtre, un Satan, un écolier, un Erostrale, et, enfin, un partisan de Pitt et Cobourg.

J'avoue que si j'étais à la place de M. Proudhon, je serais un peu humilié decell«; dernière accusation. Partisan de Pitt et Cobourg, cela n'est pas très-neuf, mais cela a conduilbien des gens à la guillotine. Aujourd'hui, il est vrai, cela ne mène plus les accusateurs qu'au ridicule.

Je n'ai jamais eu une foi bien robuste dans l'omnisciente de M. Louis Blanc; mais je l'aurais cru plus rompu a la controverse; M. Proudhon agit un peu lui-même à la façon des héros d'Homère ; il commence par injurier ses adversaires avant de les attaquer avec l'arme légale des arguments; mats il finit toujours par toucher son ennemi au défaut de la cuirasse. M. Louis Blanc, au contraire, se met les poings sur les hanches, et récite tout d'une haleine une kyrielle d'insultes qu'il a puisées dans je ne sais quel vocabulaire de rhétoricirn rageur. Evoquer en 18.*»0 les noms de Tallien, de Lysandre, de Thrasymaque, de Pitt et Cobourg, et les jeter comme autant d'injures à la face de son interlocuteur, c'est ne faire preuve ni dégoût, ni d'imagination. M. Pierre Leroux était plus original, il se donnait au moins la peine de créer des substantifs. Cahotiste était un projectile tout neuf; Rimiste n'a vaii, pour ainsi dire, presque pas servi : dans celte lutte où 1 antinomie battait en brèche le somnambulisme, et où le Circulus, à son tour, élreignait la thèse et l'antithèse, on jouissait au moins du spectacle de deux philosophes qui se prennent aux cheveux. Quant à M. Louis Blanc, si j'avais un conseil à lui donner, je lui dirais de répondre par un silence éloquent. En parlant, il prépare un trop facile triomphe à M. Proudhon, qui peut alors victorieusement s'écrier :

«Que dites-vous de cet appendice à la litanie composée « en mon honneur par Pierre Leroux. Malthusien, êdectîq^.

« libéral, individualiste, bourgeois, athée, propriétaire, elc. « Chœur de Séraphins! Quand le premier dit tue l'autre ré- * pond assomme. Ces gens-là ne savent seulement pas que Tin- « jure, pour être de bon goût et se faire tolérer des honnêtes ■ gens, doit être l'expression juste du fait et de l'idée et ne « jamais dévoiler la passion secrète et vilaine de celui qui y a » recours. »

Encore un grand homme de mort. Létat serviteur est resté sur le carreau.

Il est de certaines hâbleries (je ne trouve pas un autre mol) que la critique se voit forcée de relever pour qu'elles ne s'implantentpas comme des vérités dans les intelligences naïves ou peu au courant de la valeur qu'il faut raisonnablement attribuer aux affirmations de quelques-uns de nos esprits forts contemporains.

Je cite textuellement un passage de certain discours prononcé par M. Alexandre Dumas devant une commission du conseil dtlat :

« Je suis fâché de n'être d'accord avec mon confrère Scribe sur aucune des propositions qu'il vient d'émettre relativement aut théâtres d'enfants, à la liberté des théâtres, aux privilèges. Les théâtres d'enfants, a-t-il dit, sont immoraux. C'est vrai; mais on peut les soumettre à une police rigoureuse : ils ne fe seront plus. Ne les détruisez pas : c'est une pépinière précieus(e de comédiens. »

M. Scribe : « Et le Conservatoire? »

M. Dumas : « Le Conservatoire fait des comédiens impossibles. Qu'on me donne n'importe quoi, vn garde municipalli cencié en Février, un boutiquier retiré, j'en ferai un acteur;

mais je n'en ai jamais pu former un avec les élèves du Conservatoire. Ils sont à jamais gâtés par la routine et la médiocrité de l'école ; ils n'ont point étudié la nature, ils se sont toujours bornés à copier plus ou moins mal leur maître. Au contraire, dès qu'un enfant est sur le théâtre, ce qu'il peut y avoir en lui de talent se développe naturellement ; c'est ainsi que se sont formés presque tous nos grands comédiens modernes. »

Je n'ai point à prendre parti en faveur du garde municipal et du boutiquier retiré, qui me paraissent pourtant quelque peu malmenés par ce haut baron du feuilleton. Dans l'esprit de M. Dumas, le garde municipal tient, à ce qu'il parait, le milieu entre le mollusque et l'éponge, cet infortuné est à Pidéal intellectuel ce que, dans l'ordre plastique, la grenouille est à l'Apollon du Belvédère. Encore une fois, je n'ai point à me prononcer sur cette grave question. M. Alexandre Dumas est un homme qui se connaît en intelligence et en gardes municipaux ; et s'il a si lestement paraphé un brevet de crétin isme k ces intéressants militaires, c'est qu'ils seront probablement restés insensibles et l'arme au bras, dans leurs soirs de service, devant les beautés dramatiques de Monte-Cristo et des Gïrondins. Passons.

Jusqu'à ce jour, on avait supposé que le Conservatoire, cette école de déclamation ouverte aux jeunes gens qui se destinent au théâtre, avait sa raison d'être, comme l'Ecole polytechnique, comme l'École normale, comme l'École forestière, comme toutes les écoles spéciales : on s'était trompé. Le Conservatoire, c'est M. Dumas qui le dit, est une superfétation. Cela existe» on ne sait pourquoi. M. Dumas fournit des preuves à l'appui de son opinion. Non-seulement il n'est pas sorti un seul grand comédien du Conservatoire, mais il suffit d'avoir étudié au Conservatoire pour être un comédien déplorable et pour être classé dans l'échelle artistique au-dessous de l'huître et du garde municipal. Donnez à M. Dumas n'importe quoi, et il se

charge de le façonner, au bout de quelques leçons, en un acteur présentable ; mais ne lui envoyez pas surtout un élève de M. Ligier, de M. Samson ou de tout autre professeur, il ne pourrait pas même en faire un figurant du Cirque ou la quatrième jambe d'un éléphant dans une pièce indienne. Il ne faut pourtant pas un très-grand talent pour remplir le rôle de quatrième jambe; mais un malheureux qui a étudié au Conservatoire a le cerveau tellement atrophié, qu'il est capable de prendre la queue pour la jambe et M. Dumas pour un homme sérieux.

Dans de pareilles conditions il semblerait que la Commission du conseil d'État n'eût plus qu'un parti à prendre, ce serait de proposer au gouvernement de fermer au plus vite les portes du Conservaloire et de renvoyer les adeptes dramatiques à M. Alexandre Dumas, qui se ferait un malin plaisir d'enrichir de comédiens distingués les différentes scènes de Paris et de la banlieue.

Tel était mon avis après avoir pris connaissance du discours de M. Alexandre Dumas, lorsque l'idée me vint de consulter à ce sujet un acteur de la Comédie-Française, qui, pour toute réponse, me mit sous les yeux les registres du Conservatoire depuis 1786, époque de sa fondation, jusqu'à nos jours.

iugez démon élonnement; le premier nom qui fixa mon regard fut celui de Talma.

— Talma ! m'écriai-je, n'a jamais pu être élève du Conservatoire. Talma était un grand artiste dont l'intelligence dramatique dépassait certainement celle d'un garde municipal ordinaire.

— C'est aussi mon opinion, me répondit l'honorable comédien auquel je m'étais adressé, et malgré ma confiance aveugle dans la science professorale de M. Dumas, je doute fort qu'il fasse beaucoup de tragédiens de cette trempe.

-Maia enfin, lui dis*je, Talma est une exception, nos grands

comédiens modernes nom point passé par ce pont aux ânes ui s'appelle le Conservatoire?

— Consultez les registres, me répondit impitoyablement artiste, et vous pourrez vous convaincre que M. Alexandre Du.

mas, emporté sur les ailes de sa brillante imagination, a singulièrement abusé des momenlsdela Commission du conseil d'Étal.

Je me mis à parcourir les registres du Conservatoire depuis 1786, et voici les noms que je remarquai entre autres.

Hommes : Talma, Larochelle, Cartigny, Armand Dailly, Samson, Menjaud, David, Ligier, Saint-Aulaire, Beauvaki,' Provost, Guyon, Perlet, Gonthier, Bocage, Volnys, Lockroy et Frédérick Lemaître.

Femmes : Lange, Rose Dupuis, Menjaud, Brocard, Manie, Noblet, Plessy,Mélingue, Brohan, Denain, Maillard, Guillemin! Moreau-Sainti, Allan-Dorval, Augustine Brohan, Allanpréaux, Guyon, Melcy et Hache).

— Ah ça, rn'écriai-jcà la vue de toutes ces célébrités se. ques, Alexandre Dumas est donc décidément un farceur?

— Décidément, me fut-il répondu.

— C'est-à-dire, repris-je, qu a l'exception de quelques illustrations comme mademoiselle Mars, qui a reçu des leçons de son pére,Monvel;commeM. Régnier, comme Monrose, comme M. GefTroy et comme quelques autres encore, tous les grands comédiens sont sortis du Conservatoire.

— Comme vous le dites, mon cher monsieur; ce qui fait que le Conservatoire n'a pas beaucoup à redouter la concurrence des gardes municipaux dramatiques de M. Alexandre Dumas.

11 ressortait clairement de la lecture de ces registres que le Conservatoire est non-seulement une institution utde, mais une institution nécessaire et indispensable dans l'intérêt de fart dramatique. Dieu merci ! j aurais pu citer bien d'autres noms encore vivants dans les souvenirs du public. Que le

ET RÉCITS M I TÉRÂMES. 205

Conservatoire fournisse bon an mal an un assez grand nombre de médiocrités, je le crois sans peine, cela doit être; il ne sort pasde l'École de droit quedes Vatiinesnil, des Dupin, des Berner et des Huvergier. L'École polytechnique ne produit pas quedes Arago, cl l'École de médecine que des Dupuylren ; M. Alexandre Dumas a probablement été élève d'un collège comme tout le monde; tous ses anciens condisciples ne seraient peut-être pas capables d'écrire aussi agréablement que cet illustre historien le Collier de la Reine ou les faits et gestes de Mylord, cet intéressant bouledogue de M. Jadin. En un mot, il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe; M. Dumas, lui, y est allé ; nous ne conseillons pas à ceux qui seraient tentés d'entreprendre le voyage après lui, de suivre l'itinéraire tracé par ce touriste vagabond.

Après la courte conversation que je venais d'avoir avec le comédien du Théâtre-Français, conversation qui ne m'apprenait, hélas ! rien de nouveau sur la portée des affirmations de M. Dumas, je me demandai comment il ne s'était pas trouvé un homme pour réfuter devant la commission d'enquête le paradoxe de ce professeur dramatique m partions; comment pas un des nombreux journaux qui avaient publié son discours n'avait pris la peine de prémunir le public contre la fausseté de pareilles assertions! M. Dumas affirme publiquement que pas un des grands comédiens modernes n'a daigné étudier au Conservatoire, et il se trouve que presque tous sortent de celle ûttle pour laquelle il professe un si profond dédain. Mademoiselle Hachcl, Frédérick Lemaitre, Samson, Provost, Ligier, tous les rois, loules les reines de la scène sont les glorieux produits de celte pépinière de médiocrités ; et savez-vous, s'il vous plaît, ce qu'oppose M. Dumas aux élèves du Conservatoire? ses propres élèves à lui, les illustres comédiens qu'il a créés et •tue personne n'a eu le privilège d'applaudir. Hélas! les gardes municipaux sans emploi, à qui les paroles de M. Dumas auvent fait concevoir quelques espérances d'avenir dramatique,

feront bien d'entrer, si l'occasion s'en présente, dans la gendarraeried'éiile.

Dans Tbistoires des arts, l'avènement de la critique est un fait analogue à l'invasion du rationalisme au sein des philosophes primitives, et à l'apparition d'une foi nouvelle, ou, pour le moins, du libre examen en matière de religion, qui vient ébranler et souvent démolir l'édifice des anciennes croyances. Comme tout ce qui touche au berceau des nations, les premières œuvres du génie humain, en poésie, en musique, en architecture et en sculpture, nous apparaissent environnées de mystères, et marquées du sceau en quelque sorte divin, par lequel se distinguent les traditions des vieux âges. La critique a fait descendre chaque prédication de notre intelligence des régions célestes où les élève l'adoration des contemporains : elle a introduit la raison et le sang-froid là où ne régnaient que l'enthousiasme, l'inspiration et un lyrisme sans frein. 11 est vrai, Taiëule des civilisations, l'Inde, n'a pas eu de critique littéraire : les grands poèmes sont l'œuvre de Brahmà, incarnés sous la forme humaine de Veyas et de Valmukâ : sa philosophie, ses monuments revendiquent également une origine surnaturelle. Qu'en est-il résulté? Le génie indien n'est jamais descendu sur la terre : la poésie, la science, l'art se sont abîmés à l'envi dans un panthéisme inintelligible, et ce peuple, merveilleusement organisé, a fini par s'assoupir dans une léthargique contemplation de soi-même. La Grèce au contraire a quitté ses langes divins dès le temps d'Homère, le premier des poêles humains, si toutefois Homère a existé : en effet, le père de l'épopée, qui semble être une personnification de tout un siècle littéraire, n'est-il pas, au dire de ses biographes,

l'auteur de poèmes satiriques et critiques intitulés Margitês, \&Cercopèst la Batrachomyomachiel

Depuis la Grèce est demeurée le modèle éternel du beau dans les ans, surtout de ce beau accessible à notre nature, que contrôle plus particulièrement la critique. Les hymnes d'Orphée, refaits par les néo platoniciens, remontent à l'époque divinede le belle littérature Hellénique : comparez-les avec l'Iliade et l'Odyssée, et vous verrez la différence des poèmes humains datée les poèmes divins.

Le moyen âge fut, pour les temps modernes, un équivalent de cette époque où régnaient les dieux et les génies : il n'a laissé debout qu'un petit nombre d'individualités; il offre à peine quelques ouvrages anonymes, remarquables surtout par le vague des aspirations et l'ignorance de la forme. L'architecture seule, cette science des âges primitifs, a fait exception : mais l'histoire de l'architecture est perdue. Nous ignorons s'il n'y a pas eu, comme on pourrait le supposer, une critique architecturale, et nous sommes encore à déchiffrer les symboles et les règles qui ont guidé les constructeurs des cathédrales gothiques.

On le voit : la critique est pour les arts un contrôle favorable, qui arrive après leurs premières manifestations, et qui se présente k propos pour les faire rentrer dans la vie ordinaire, dans les régions où respire, s'agite et souffre la masse de l'humanité. Au point de vue des uns, son apparition signifie décadence : ceux-là croient que les nuages de l'infini, la sublimité continue des célestes demeures, l'inspiration sans règle et sans frein constituent l'art par excellence, l'idéal du grand et du beau. Selon les autres, la critique est un perfectionnement ; elle leur paraît indispensable pour tracer des lois, fixer les jugements et l'admiration indécise et apporter à toutes les créations de l'esprit la correction, la sagesse, le fini qui les rendent irréprochables. Les partisans de la liberté illimitée en littérature rejettent loin d'eux cette seconde opinion et préfèrent

hautement les allures, indépendantes en apparence, du premier système : ils ne s'aperçoivent pas qu'on est beaucoup plus libre en se conformant au code de la raison , qu'en se livrant aux aveugles entraînements d'un enthousiasme déréglé. La foi la plus vive produit seule des œuvres vraiment belles sans la participation de l'expérience et de la critique : est-on plus maître de soi sous son impulsion , que sous les règles d'Arislote, les plus sévères pourtant qui aient été inventées? D'ailleurs ce contraste n'est autre chose qu'une face de la grande lultle entre la raison et la croyance, la foi et le libre examen : nous nous prononçons hardiment pour le camp de la réforme, convaincu du peu de danger qu'offre dans les arts la liberté de conscience la plus absolue.

La critique, ainsi qu'on a dû le pressentir par ce qui précède, commence à s'exercer dès l'apparition des œuvres de l'intelligence, pourvu qu'elle rencontre un milieu favorable à son développement. Eile triomphe à l'apogée des civilisations, quand il lui est permis de faire large moisson d'exemples el de réflexions au milieu du champ de la pensée, suffisamment cultivé par le génie des hommes supérieurs. Cela explique Terreur des révolutionnaires en matière d'art, qui ont vu dans la critique un molif de décadence : ils ont commis le fameux sophisme si connu de l'école sous la désignation âepost Aoc, ergo propterhoc. Souvent, disent-ils, la littérature, la peinture, etc., ne jettent plus d'éclats lorsque la critique brille de toute sa splendeur : donc, la critique étouffe la littérature, la peinture, etc. Syllogisme d'une fausseté manifeste ; il fallait conclure simplement que la critique venant après tous les autres arls, devait naturellement leur survivre et leur succéder. On doit ajouter à cela que, plus les sièles avancent, plus le champ de la critique gagne en étendue et en fertilité. Puisque le passé est son domaine, elle s'enrichit évidemment à mesure que le passé s'agrandit. D'où il suit que notre époque est plus essentiellement critique qu'aucune de celles qui ont précédé ; ce qui

ne veut pns dire qu'elle soil moins artiste et moins littéraire.

L'observation est tellement vraie que nous nou> surprenons à refaire ce qu'avaient déjà tenté Platon et Arislole, c'est-àdire, à essayer de réduire en science positive la critique, cette suprême expression du bon sens et du bon goût. Nous cherchons à fixer, à définir, à préciser le beau, dans l'intention de considérer comme un principe abstrait, duquel découleraient, sous forme de corollaires et de propositions régulièrement déduites, les règles infaillibles pour bien faire et bien juger. Quel bonheur s'il Revenait aussi mathématique de composer un drame que de discuter une équation ! S'il y avait un ensemble de calculs ou de théorèmes pour écrire une partition d'opéra irréprochable, si Ton nous donnait une échelle chromatique et un daguerréotype, pour suppléer au dessin et au coloris du tableau ; s'il existait pour la statuaire quelque chose d'analogue au Discobols de Polyclèle , lequel était si parfait qu'on le nomma canon, c'est-à-dire le type invariable des belles proportions humaines, la règle par excellence ! Voilà pourtant où I on en viendrait si jamais l'idée archétype du beau, comme le dit Platon, acquérait l'évidence et la clarté d'un axiome de géométrie; l'art se transformerait en une science de chiffres et de lignes, et le critique ne serait autre chose qu'un professeur d'algèbre, examinant si les quantités sont coordonnées d'une façon convenable et les calculs opérés sans errata.

Heureusement que les arts ont des ailes dorées qui les enlèvent bien au-dessus de la portée des compas et de l'équerre : heureusement que le beau n'est pas une abstraction qu'on isole, mais un prisme aux innombrables facettes, dont une ou deux seulement se laissent apercevoir par l'œil de chaque individu. Vous voulez savoir ce que c'est que le beau : mais il n'est autre chose que l'alliance harmonieuse de la pensée, dans son élan le plus sublime, et de la forme, dans sa plus sévère correction, i^n poésie, le beau suprême, ce seraient les inspirations des prophètes hébreux avec la langue pittoresque d'Homère et la

is.

forme châtiée de Virgile. Nous le trouverions en musique dans l'union de la science harmonique d'un Beethoven et d'un Mandelsolm avec les suaves mélodies des anciens maîtres d'Italie. Raphaël, un peu humanisé par le réalisme des artistes hollandais, nous semblerait atteindre à Tidéal de la peinture, etc.; s'il était possible, nous voudrions l'obtenir dans l'architecture en tempérant l'austérité grecque par les caprices merveilleux de Part au moyen âge. Voilà de quelle manière le critique peul concevoir la beauté, ce critérium définitif des œuvres de l'homme : mais réunir en faisceau toutes ces notions isolées et individuelles, c'est là une chimère véritable. L'imagination poétique de Platon rêva le type suprême du beau ; Aristole, génie positif, essaya de le réduire à l'état de syllogisme, et de nos jours les Allemands, sous la bannière d'Hégel, veulent l'atteindre en s'élevant sur les nuages de l'abstraction. Triple tentative avortée : le beau ne serait visible dans son unité qu'à un critiqua universel, qui aurait le sentiment de toutes les manifestations de l'art, et l'universalité est moins possible encore chez le génie qui juge que chez celui qui crée.

En effet, à mesure que l'esprit humain s'élève et atteint aux conceptions sublimes qui n'appartiennent qu'au génie, il s'habitue à juger d'en haut; il découvre une étendue plus vaste, et, lia s'arrètant qu'aux sommités, il voit, sinon mieux, du moins davantage. Le critique a la vue plus courte : il connaît mieux ce à quoi son regard s'est attaché, mais le reste lui échappe. Ainsi nous voyons des hommes éminents exceller dans certaines appréciations générales et se montrer inférieurs, pour les détails, au censeur obscur qui étudie une loupe à la main. Horace, admirable pour donner des préceptes, pour Iracer à grands traits le code de la littérature dans son Épitre aux Pisons, ne sait pas rendre justice au génie créateur de Piaule et des comiques latins : de même Voltaire, qui a disséminé dans ses œuvres dos aperçus très-élevés et très-justes sur Kart dramatique , se montre étroit , partial et sans portée

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dans le commentaire injurieux dont il a défiguré Corneille.

Si la critique ne doit jamais aspirer au peu désirable honneur d'être une science positive, s'il lui faut renoncer à l'espoir d'ajouter une gloire plus éclatante à la gloire des grands génies, n'allons pas croire qu'elle soit arrivée à son apogée, et que les modernes aient rempli toutes les obligations laissées par les deux antiquités, grecque et latine. Peut-être avons-nous besoin d'être modestes en présence des chefs-d'œuvre de poésie, d'éloquence, d'architecture et de sculpture qui nous sont parvenus de ces civilisations mortes ; il est permis de dire qu'Homère et Sophocle n'ont pas été surpassés par Dante, Shakspeare et Corneille : bien des gens soutiennent la supériorité du Parthénon sur Notre-Dame de Paris, et prétendent que dans les arts plastiques Raphaël, Michel-Ange et Canova demeurent inférieurs à Zeuxis l'inconnu et aux débris de Phidias. Mais l'art de juger a fait des progrès plus incontestables que les autres arts : son développement s'opère avec régularité et presque sans secousses. On peut le suivre dans l'histoire de la critique, histoire distincte de celle de la littérature, de la philosophie, s'y rattachant et s'en détachant à la fois.

Homère, avons-nous dit, est le premier poêle humain de la Grèce : à Homère appartient légitimement, dans la littérature hellénique, le premier essai de critique régulière. Il n'en est pas l'auteur, mais il en est l'occasion. Chacun sait que V/liade et Y Odyssée ont été conservés longtemps par la mémoire des rapsodes, sorte de chanteurs ambulants, qui récitaient des fragments des poèmes homériques à peu près comme les improvisateurs italiens débitent les stances de la Gerusalemme et à'Orlando Furioso. Pisistrale, tyran d'Athènes, convoqua une mission de savants^ pour colliger les vers ainsi colportés par toute la Grèce et en dégager l'œuvre primitive : travail de haute critique, s'il en fut jamais. Les arrangeurs, ou diascéfiwks, firent école; la critique établit son domaine sur les poésies homériques, et s'exerça pendant des siècles à les aug-

menler, les diminuer, les interpoler, les commenter, lesannoter de cent mille façons. Aristarque s'est fait un nom proverbial parmi les diaseérasles ; le fameux manuscrit d'Homère découvert à Venise nous apprend quels grammairiens fanatiques furent ces arrangeurs. Zoïle sert de corrélatif au nom d'Aristarque; il attaquait le fond et la forme de fa bible hellénique, si Ton peut dire ainsi, et, aux yeux des Grecs, personnifiait la mauvaise critique , ainsi que son contemporain s'identifiait avec la bonne. Une hérésie se déclara parmi les adorateurs du fabuleux aveugle ; elle se recrutait des gens qui, ergotant sur le fond, attribuaient Y Iliade et Y Odyssée à deux auteurs différents : on les nommait chorizontes, ou séparateurs. La critique grecque, ou du moins la critique militante, qui diffère de la critique enseignante, vécut longtemps sur les démêlés des chorizonteset des diascérastes, quelquefois troublés par les invectives de Zoïle et de ses adhérents.

Le premier code littéraire remonte à une antiquité presque aussi respectable; et, grâce peut être à un long cxercice de l'esprit sur des beautés comme celles de Y Iliade et de YOdysset, il atteignit bien vile à une certaine perfection relative. Gorgias, de Léonttum, le père des rhéteurs et sophistes, enseigna publiquement le premier l'art de la parole, et mit au jour un vrai formulaire d'éloquence. On ne le connaît que par un discours qui nous est resté de lui, et par les critiques de Socrale. Gorgias s'occupait surtout de ce (léau d éloquence qu'on nomme les lieux oratoires; il avait disposé sous des étiquettes ingénieuses une foule d'amplifications s'adaplantâ toute charpente imaginable. Composer un discours, d'après sa méthode, c'était jouer à un jeu de casse-tête : les morceaux étaient prêts, il fallait les ajuster cl les emboîter l'un dans l'autre. Voilà pour le fond ; quant à la forme, l'habile rhéteur avait obtenu des résultats plus réels, quoique bien puérils encore. A ses yeui, l'harmonie du langage doit passer avant toute considération : aussi avait-il écrit des règles extrêmement minutieuses cl prë-

ciscs sur le développement de la période, la symétrie et l'euphonie de ses phrases et de leurs désinences, la combinaison des esprits et des accents, la quantité des syllabes finales, les divers emplois, en prose, de lïambe, du dactyle et de l'anapeste. Ces détails, appuyés d'exemples, sur la musique du discours parlé, remplissent, à la surprise des modernes, les traités «le critique des disciples les plus fameux de l'école de Gorgias, n (animent Denys d'Halycarnasse et Dion Chrysostôme. 11 nous est parvenu bon nombre de déclamations et d'exercices exécutés d'après ces principes, à partir de Y Éloge d'Hélène, composé par le maître, comme pour servir de corrigé aux devoirs de vingt générations de disciples. Mais depuis le chef-d'œuvre du genre, le Panégyrique d'Athènes, par 1 soc rate, jusqu'aux plus insignifiantes am pli ûcat ions des rhétoriciens de Gaza, tous ces écrits se distinguent par des qualités et des défauts identiques et ne varient que du plus au moins. On y voit le déplorable résultat de la critique du temps engagée dans une fausse ▼oie: à force de préconiser l'harmonie du langage et la pureté des formes, elle avait réduit en lexique les tropes et les figures de pensée autorisés; elle avait dressé un catalogue des morceaux d'invention propres à chaque sujet, et composé une prosodie invariable pour le mètre de la phrase dans la période el <ie la période dans l'amplification.

Le bon sens littéraire et artistique se réfugia sous le masque grimaçant de la parodie. La république des lettres eut sa paraphrase comique de même que la cité politique; el le pamphlétaire du théâtre cingla quelques coups sur le visage des rhéteurs et des poètes du même fouet qui châtiait l'ambitieux ^honté el le libertin infâme.

Platon n'avait que rêvé l'idéal du beau, et s'était borné à bannir Homère de son imaginaire république; Aristote, génie de l'unité, tenta de réduire la critique en science comme il l'avait fait pour l'histoire naturelle, la politique et la philosophie. Contrairement au père de l'Académie, qui procédait par une

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poétique synthèse, l'homme de Stagyre soumit l'art et la pensée à son analyse infinitésimale. Il voulut renfermer l'invention dan3 le cercle de ses dix catégories et la forme dans son recueil ingénieux de figures de mots et de figures de pensées. Poussant Va priori jusqu'à ses dernières limites, il traça au poème épique des lois qu'aurait dû suivre Homère; il imposa au drame les trois unités, violées par l'ignorance d'Eschyle, dont l'admirable trilogie d'Oreste n'en est pas moins la merveille du théâtre tant ancien que moderne. Puis, ayant ainsi dompté et mis aux fers la science, la poésie, Part, jusqu'alors rebelle, Aristote se contempla dans son œuvre. Il avait tout disséqué, tout approfondi, tout analysé; il recomposa, à lui seul, l'ensemble prodigieux de toute cette civilisation intellectuelle et morale qu'il venait d'examiner atome par atome, et il laissa comme le dernier mot, le testament politique, scientifique et littéraire de la Grèce à l'avenir. Le monde de la pensée et de la raison a vécu sur Aristote jusqu'à Descartes, et lt christianisme lui-même n'essaya pas de renverser le péripalétisme. La partie critique n'est qu'une parcelle dans l'encyclopédie aristotélicienne.

Le grand homme ne détrôna pas les sophistes; ils avaient résisté au bon sens incisif de Socrate; ils résistèrent plus aisément aux abstractions d'Arislote, peu accessibles pour le vulgaire. Ne nous en plaignons pas; les sophistes ont produit à titre d'excuse le Traité du sublime, de Longin. C'est là de la vraie critique, un peu étroite, un peu exclusive, un peu minutieuse, mais pourtant franche, éclairée et supérieure parfois. Si Longin confond trop souvent la forme et l'inspiration dans les œuvres littéraires, au moins il sait que le sublime est le son que rend une belle âme; au moins il admire autant la simplicité austère clans certains cas que dans d'autres le luxe de l'expression. Ses appréciations sur les exemples qu'il cite ne manquent ni de justesse ni de sel; mais son livre est comme dans do proporlions trop exiguë. Le sublime fournirait un chapitre

qui devrait être sublime lui-même : en faire un traité, c'est vouloir l'analyser et se condamner à tout l'arsenal des rhétoriques, des sophistes.

Les critiques grecs eurent des héritiers et des continuateurs directs dans la littérature latine; si les Romains avaient raison en s'attribuant la satire comme un genre national, ils n'en [ttuveot dire autant pour l'art de juger et d'indiquer les règles. Autant qu'il nous est permis de le conjecturer, Cicéron, avec *>n admirable talent, se borne à redire, à embellir peut-être, les leçons de composition oratoire professées à Rhodes et à Athènes. Il n'a de propre, en critique, autre chose que ses jugements, et il les motive sur les principes trop absolus de l'École. A ses yeux, l'originalité romaine, s'il en existe quelque part, est une preuve, non de génie, mais d'antiquité et de barbarie; il apprécie les auteurs relativement à leur parenté avec le génie grec. Pour lui, Démosthènes est le type achevé de l éloquence, et il le loue principalement de joindre à ses élans sublimes, à sa clarté inimitable l'harmonie, le nombre, le fini sans lesquels une harangue ne lui eût semblé qu'une improvisation de sauvage.

Sur les traces du grand orateur, Quintilien écrit ses Institutions, titre admirablement adapté à l'ouvrage, d'ailleurs. La partie historique du livre est féconde en renseignements pour refaire l'histoire de la littérature antique ; seulement il faut modifier toutes les sentences, en parlant de cette considération générale que l'auteur prononce d'après les arrêts de ses professeurs grecs. Par exemple, nous préférons comme orateur Jules César, que le critique trouve trop nu, à Messala et à Hortensius, qu'il nous représente brillants de tout le lustre, de toute l'élégance des Attiques les plus parfaits, Quant * la partie dogmatique, elle constitue en quelque sorte un manuel complet, un guide infaillible pour élever les orateurs au biberon et au régime. Quintilien prend l'enfant dès le sein maternel, comme les Spartiates, qui ornaient de belles statues les chambres des

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