DANS LA CLAIRIÈRE
Ils marchèrent pendant une grande partie de la jour née, sans quitter le fourré pour être à l'abri des rayuK du soleil; et vers deux heures à peu près ils parvinrent un endroit où la clairière s'élargissait et où diverses sources tombaient en cascades des rochers.
— Oh! oh! dit FilcMon-Nœud , il faut que nonayons crânement joué des jambes; je n'aperçois info* plus la montagne par laquelle David et moi nous soran^ descendus dans ce maudit désert.
En effet, ils avaient devant eux et derrière eux une immense plaine couverte d'un tapis de verdure composé mousses et de gazons émaillés de fleurs, et coupés çà là par des bouquets d'arbres séculaires.
— Nous en sortirons si nous voulons, répondit Pol.vphème; mais d'abord reposons-nous.
— Nous venons de te raconter notre histoire eu tuar-
chant, dit Filc-ton-Xœud, c'est à loi à nous raconter la lionne.
— Ça va, mes enfants, répondit le Marseillais, et ça no sera pas long.
Ils s étendirent à l'ombre de mélèzes gigantesques, et Polyphème commença son récit :
— Vous savez comment j'ai quitté Paris, il y a de ça bientôt quatre ans : je partis pour la Belgique ; j'allais
travailler à une grande fabrique d'Anvers; les amis me firent la conduite jusqua Chantilly. Au moment de nous séparer, nous avions le cœur gros : quand on se quitte, on ne sait pas si on se reverra ; cette idée-là vous chagrine. Pour lors, ce brave garçon de File-ton-Nœud me dit : — Tu ne peux pas t'en aller comme ça tout seul ! emmené Calicot T il te tiendra compagnie. On trinqua une dernière fuis, on s'embrassa, et j'emmenai Calicot.
Le pauvre animal était bien triste les premiers jours : le long delà route, il se retournait à chaque instant, comme s il pouvait apercevoir encore son ancien maître ; il hurlait, il se lamentait, et je me disais, moi : Voilà une béte ((ue File-ton-Nœud a bien tourmentée quelquefois quand il lui attachait des poêles à frire au bout de la queue ; mais c'est égal, elle a oublié ses farces, et elle ne se souvient que de ses caresses; elle est reconnaissante du morc°au de pain qu'ils partageaient ensemble. Pourquoi faut-
<lue les hommes ne tiennent pas un peu du chien sous ™ rapport-là !
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flO CONTES ET VOYAGES.
Je no restai à Anvers qu'un petit bout de temps; faul vous dire que je n'étais pas content de tout ce qui se passait par là-bas. Toujours la mémo rengaine ! Les uns qui flânent toute la sainte journée les mains dans leurs pocher, sans songer que chacun a sa tâche en ce monde, et qu^ si le bon Dieu nous a donné à tous deux bras, c'est pour nous en servir; les autres, des casse-cous, des cerveaux brûlés qui veulent chauffer la machine à triple vitesse, au risque de la faire sauter. Ça n'est pas ça, que je me disais tout le monde s'en veut, tout le monde se regarde de trs vers, et pourtant on est tous frères; si on voulaitsreniendr*\ tout serait bientôt dit, ça n'est pas bien malin ! Et quand je leur parlais comme ça, ce n'était pas pour nous; nouautres, nous avons de bonnes poignes, et pour peu qu*5 l'ouvrage donne, on trouve toujours moyen de se retourmer.
Mais je pensais à ces pauvres enfants qui meurent Jr froid au coin des rues, chères créatures du bon Dieu qu'il serait si facile de réchauffer, et dont on ferait hommes solides ou des femmes honnêtes. Je pensais à ee> pauvres vieux abandonnés, et qui ne peuvent remuer ni pieds ni pattes, tout ça me fendait le cœur, et je me disais : Misère du bon Dieu ! il y a pourtant de braves geu* dans le monde I Et ce n'est pas les savants qui manquent ni le blé non plus 1 Un peu d'instruction pour ceux-ci, un peu de pain pour ceux-là, des soins et de l'amour à ceux qui n'ont pas encore la force, des secours et de l'amitié à
com qui ne Pont plus ! Ça no serait pas encore le paradis, mais on boulotterait... Passons. Il y avait donc au chantier un tas de ravageurs, des brandons finis ; ils me dirent un jour : Demain, on se réunit au petit village de Risquons-Tout.
— Pourquoi faire ? que je leur dis
— Tu le sauras.
Je vas au rendez-vous, n'augurant rien de bon. Là, on parle de cogner par-ci, de cogner par-là, et de mettre
tout les jambes en l'air.
— Qu'est-ce qUe tu en penses ? qu'il me disent.
— Ça n'est pas ça : vous voulez, faire avaler aux gens d»s dragées de plomb 'qui ne réjouissent personne; un \iuux moyen qui ne prendra plus. Votre association de coups de fusils ne me va pas.
— Tu n'es qu'un mérinos, qu'ils me répondent.
— Va pour mouton, j'aime mieux être tondu que londeur.
Tout ça, c'est donc pour vous dire que ça n'allait pas a mon idée; je vivais seul, tout seul avec Calicot.
! celui-là, je n'avais pas besoin de lui en dire long, il me comprenait. S'il voyait dans la rue un petit enfant, «Wls au coin d'une borne et tremblant de froid, il remuait la queue comme un éventail, il tournait autour du lui , le léchait et le caressait. — Bon camarade , va!
Et le narrateur s'interrompit pour frapper amicale-
mont sur la tête de ranimai couché à ses pieds ; le cliW< se redressa, frotta son museau contre les mains de Pul\phcme, et se rendormit.
— Sur ces entrefaites, continua le Marseillais, un* colonie d'émigrants belges se disposait à partir pour I Nouveau-Monde ; il s'agissait d'aller chercher sa vie dam les déserts, et de transformer en plaines fertiles des terr» incultes, de peupler d'êtres humains des solitudes qui rivaient connu jusque-là que le reptile et la bête fauve ; & me proposa d'en faire partie.
— Des reptiles? dit File-ton-Nœud.
— Eh non, moutard ! de l'expédition.
Je m'embarquai. Au moment de lever l'ancre, jejeia un regard d'adieu à cette terre qui m'avait hébergé prn dant trente ans. Adieu, que je lui disais en moi-mèni* : vieille mt?re nourrice, tous tes enfants ne peuvent pas ^ eore vivre heureux suspendus à ta mamelle, je vais Jr mander à une mère plus jeune cette nourriture dont tu été quelquefois avare envers un pauvre travailleur, m,û\ en échange, je lui porte les dons que je tiens de toi, travail et l'industrie. Adieu, les anciens, car je perwi* aussi à vous, Polyphfcme ne vous oubliera pas dan>^ nouvelle patrie ! Les dernières maisons avaient disparv nous étions en pleine mer.
A bord, j'étais heureux : des masses d'enfants sur ï pont, des hommes, des femmes, des outils, et puis \h
ik toison d'or. M 3
espérances que chacun bâtissait. Ah ! la crànc vie que nous allons mener là-bas, que je pensais ; comme nous changerons la face de ce morceau de l'univers ; j'établirai le labourage et le pâturage, ces deux grands magasins de l'homme et de la bflte ! Le sol palpitera sous le soc de mes charrues, car, selon la parole du grand Isaïc, un savant et un bien brave homme qui vivait autrefois, je transformerai les fers de lance en socs de charrue; c'était mon idée. Nous nous aimerons tous comme d'honnêtes gens, me disais-je; et puisque je n'ai plus que Calicot au monde, je serai père de toute cette marmaille d'enfants, Calicot ne sera pas jaloux.
Nous arrivons à la Nouvelle-Orléans : là, nous ne nous amusons pas à entendre ce qui se dit ni à regarder ce qui passe, nous nous lançons en avant; nous parcourons une étendue de pays inimaginable, nous traversons des forets, nous arpentons des plaines, nous franchissons des montagnes ; mais nous n'allions pas vile par rapport aux jupons et aux moutards. Il y avait là des pauvres chérubins qui mangeaient de la fatigue comme des petits hommes ; j'en portais deux, trois sur mes épaules, j'aurais voulu les porter tous, pour leur éviter de la peine à ces petits anges, et je leur disais : Polyphème n'est pas beau, il n'a qu'un œil, mais il vous aime bien, il vous fera des petites charrues bien gentilles pour ne pas vous fatiguer quand nous serons arrivés où nous allons; et tout ça riait, gigotait et jouait à saule-mouton sur mon dos, que
c'était une bénédiction ! les mères me criaient : Vous allez \<mis tuer, monsieur Polyphème ! Ah bien oui I me tuer, Wrfrce qu'une vieille bêle de somme comme moi peut mourir à la peine? et je doublais la charge, nom d'un nom ! ca me faisait oublier la fatigue et trouver la route nioiib longue.
Quel pays, mes amis! et comme Dieu est grand dao> tout ce qu'il a fait! des terres où les arbres fruitier* poussent comme des champiguons; des pâturages magnifiques, des oiseaux de toutes couleurs ! ah! tout ça e>i bien beau, bien fertile, bien réjouissant à l'œil. Maisçi sera bien autre chose, que je pensais, quand la lent* sentira aidée par des mains vigoureuses; ça me ra\i: - !;iit le cœur rien que d'y songer, et je me voyais déjà a mon enclume, soufflant la forge, faisant jaillir les étincelles, et travaillant jour et nuit comme un vieux cyclupe que je suis.
Après trois mois de marches , de fatigues et de tourments, nous voilà arrivés : aussitôt on dresse les teuton on coupe le bois, on remue la terre, et j'établis uw forge superbe; oh! mais une forge, comme il y en a peu, même dans les usines de par là-bas. Pour lors, je me mets à l'ouvrage, je souffle, je cogne, je bats le fer, que c'était un plaisir à me voir m'essouffler; je fais une charrue à celui-ci , une charrue à celui-là; je couvre la Une de charrues : c'était superbe.
Tgut allait à merveille dans la colonie , la terre pre-
naît un aspect magnifique; la forêt vaincue faisait place a une plaine fertile; moi j'étais comme un poisson dans l'eau au milieu de ma petite famille de bambins; mais nous n'avions pas compté sur les Peaux-Rouges; et cesgredins-là étaient nos voisins: fichu voisinage! Figurez-vous que tantôt c'était une pioche qui disparaissait, tantôt une charrue; on avait beau faire bonne garde, rien n'y faisait : ces êtres-là sont malins comme des singes. Jusque-là , ça va encore; mais voilà qu'un jour un petit manque à l'appel ; je ne peux pas vous dire le mal que ça m'a fait, les mères jetaient les hauts cris, les pères se désolaient, et moi, je pleurais comme une bote, parce que c'était précisément un pauvre enfant malingre et souffreteux que j'aimais encore plus que les autres à cause de sa faiblesse, et je ne pouvais me faire à l'idée qu'il avait servi de pâture à ces oiseaux de proie de sau \ages.
Pour lors , aussitôt que j'apprends la nouvelle , je quitte mon enclume , et je me lance avec Calicot à la recherche du petit; dans mon ardeur, j'avais oublié de détacher mon tablier de cuir et je tenais mon marteau à la main. Je cours, je cours dans tous les sens; je bats les buissons, je vais toujours; j'arrive dans cette gueuse de clairière.
Ce jour-là, il faisait un soleil comme on n'en voit qu'ici. Tout-à-coup, j'entends partir du côté du fourré comme le cri d'un enfant: c'est le petit, que je me dis,
116 CONTES ET \ OYAGES.
et en deux bonds je suis dans les broussailles ; mais, va te promener , ça frétait pas le moulard , c'étaient le- Peaux-Rouges qui m'avaient tendu un piège en contrefaisant le cri de l'innocent.
— Aye! s'écria Filc-ton-Nœud, qui tremblait encorr au souvenir de la veille.
— Je fus pris et entwiîné comme vous dans la val le? des huttes; on allait me tuer, lorsque, dans un mou\eincnlde rage, je levai mon marteau pour casser la tète au premier qui s'avancerait. Ce geste désespéré me sama,
et par des imaginations de ces grcdins-là que personne
n'aurait pu prévoir, voilà qu'aussitôt ils font trente-si\ salamalecs, qu'ils lèvent les bras en l'air, qu'ils saillent comme des cabris, et qu'ils m'emmènent en continuant leurs exercices. Je voyais bien qu'il ne s'agissait plus me ruer, mais je ne savais pas encore de quoi il retournait. On me conduit devant une grande pierre, et puis on me fait signe de frapper dessus avec mon marteau ; il faut vous dire que cette pierre était leur enclume. Il y a^iii là des cailloux emmanchés en manière d'outils, ça faisait pitié. Commençant à comprendre l'idée des sauvage, j'allume du feu ; je prends le fer, je le fais rougir, ce qui leur cause des ébahissements ; je frappe , je cogne , j*? tambourine sur l'enclume, que c'en était effrayant; phi> je frappais fort, plus ces canailles-là étaient satisfaites; je voyais pourtant un vieil Iroqnois qui me regardait de travers, c'était le forgeron de la tribu. A la façon donljo
manœuvrais, il se doutait bien qu'il allait ùtre dégommé, ce qui arriva effectivement : je fus installé forgeron en chef au grand désespoir de cette Peau-Rouge.
Je ne me doutais guère du chien de métier que j'allais être obligé de faire. Voilà— t— il pas que je vois un beau jour ces Belzébut m apporter une charrue, la mettre au feu et me passer tenailles et marteau en me montrant leurs piques, qui n'avaient en guise de fer que des arrêtes de poisson. Ce qu'ils voulaient, les gredins ! c'était facile -à comprendre. Nom de nom ! et c était uilo charrue qu'ils avaient volée à la colonie. Une de mes charrues 1 marquée de mon chiffre P. P. , Polyphème Pacifique ! Et moi qui n'avais qu'un rêve , qu'un paradis , moi qui me faisais une douceur, comme dit l'ancien déjà cité, de transformer les fers de lance en socs de charrue, voilà six mois, mes vieux, que je ne suis occupé qu'à transformer mes propres charrues en fers de lance ! Coquin de sort !
A cet endroit de son récit un soupir de cachalot sechappa de la poitrine de Polyphème. Les deux amis lui serrèrent la main, et il continua :
Quand ils eurent tous leurs hallebardes bien trempas et damasquinées... parce qu'une fois à l'ouvrage on n'aime pas à faire de la camelotte, mes coquins d'Iroquois remportèrent une victoire sur une tribu ennemie, grâce a la supériorité des armes. Pour reconnaître le service
^ue je leur avais rendu, ils me nommèrent chef : je crus
alors que je trouverais l'occasion de m' échapper t.. . Ab bien oui ! j'avais une garde d'honneur qui ne me quittait plus. Toujours des factionnaires à ma porte; et puis d'ailleurs, où serais-jc allé ? seul dans l'immensité ! san> boussole, sans jalons. Je me contentais donc de marroDner dans ma barbe et je n'espérais plus que dans la Providence." Et j'avais raison d'y compter, puisqu'elle voiba envoyés à mon aide.
— Oui , c'est la Providence qui nous a réunis , dit David.
— Pour ne plus nous quitter, ajouta File-ton- Nœud.
— Non f jamais I répétèrent en chœur les trois amis; et leurs mains se serrèrent dans une commune étreinte.
Eu ce moment, un hennissement se fit entendre a leur gauche, à cinq ou six cents pas. Ils tournèreut les regards du coté d'où venait le bruit et aperçureoi une quarantaine de chevaux qui accouraient se désaltérer aux sources.
— Eh bien ! dit Polyphème à File-ton-Nœud , prendras-tu encore ces animaux-là pour des corbeaux?
— Ce sont des chevaux ! s'écria celui-ci émerveillé.
— Oui, des chevaux sauvages ; mais le soleil baisse, il va en arriver d'autres, et le moment est venu de vous dire comment il est possible de se diriger à coup sûr et sans boussole vers le Sacramento.
— Vers le Sacramenlo ! s'écrièrent les deux Parisiens dans un transport de joie.
— Minute ! il n'y a pas de quoi se réjouir. Le
moyen est périlleux ; on ne peut remployer sans risquer sa peau !
— Nous avons déjà bravé bien des dangers , dit David.
— Et nous ne reculerons pas devant celui-là, ajouta File-ton-Nœud.
— Ainsi, vous êtes décidés? Je vous avertis d'a- \ance qu'il y a des chances terribles à courir, il sera impossible de se porter mutuellement secours : si l'un de nous reste broyé sur la route, il n'y aura pas de reproches ?
— Jamais! répondirent ensemble File-ton-Nœud et David.
— Courageux enfants ! reprit Polj phème. Écoutezmoi donc.