‹ Critiques et récits littéraires (volume 2)Chapitre 16 sur 27 · LÀ COURSE FANTASTIQUE · texte numérisé non relu

LÀ COURSE FANTASTIQUE

David et son compagnon ne pouvaient comprendre de quel danger les menaçait le seul moyen de parvenir au Sacramenlo que le forgeron allait leur révéler. Frappes

120 CONTKS ET \OVAGES.

des précautions oratoires qu'il avait cru dexoir prendre, ils le regardèrent avec étonnement et prêtèrent à ses paroles la plus vive attention^

— Les chevaux sauvages qui arrivent à cette heure, dit Polyphème, ne sont ordinairement que l'avaut-gard* de troupes beaucoup plus nombreuses qui s'abattent dans la clairière au soleil couchant. On nomme ces troupeaux sauvages les chevaux du Sacramento, parce que, chaque année, quand viennent les chaleurs *k 1 été, ils accourent de plus de deux cents milles à la ronde pour aller camper sur les bords plus frais de cette rivière. Ces chevaux, mes amis, seront notre salut ou notre perte, il n'y a pas de milieu. U seul moyen de nous diriger à travers ces déserts inemt nus, c'est d'en saisir trois au moment de leur passage, de les enfourcher et de nous laisser emporter par la caravane à la grâce de Dieu.

— Tiens! tiens! tiens! ce sera très-amusant, interrompit File-ton-Nœud.

— Un jour, continua tranquillement Polyphème, ceux de la tribu dont j'étais le chef eurent la barbarie délier sur le dos d'un de ces chevaux une pauvre femme que son mari avait surprise en adultère. Le cheval partit comme un éclair emportant son fardeau et disparut dans les profondeurs des prairies... Le lendemain, celait la grandt» chasse des buffles : nous nous éloignâmes de> huttes d'une journée de marche, el, sur le soir, j'aperçus

du haut d'un ravin le cheval el la femme qu'on avait

lie*» dessus...

— Et que leur était il arrivé ? demanda File-lon- Nœud.

— Tués, tous deux! répondit Polyphème. Ainsi, mes amis, si pendant la course nous ne sommes pas broyés contre les arbres, écrasés le long des rochers ou précipités dans les abîmes, nous sommes certains d'arriver au Sacramenlo; car c'est là le but de ces animaux indomptés, dont la course est d'autant plus folle que, voyageant en masse compacte, ils s'excitent les uns les autres.

— Eh bien! ètes-vous toujours décidés? ajouta Polyphème enregardand File-ton-Nœud et David.

— Toujours, dit tranquillement David.

— Plus que jamais! s'écria File-ton-Nœud a\ec exaltation.

— Alors, touchez là ! et que Dieu fasse le reste !

Le courage de ces trois hommes était égal, leur résolution inébranlable. Néanmoins, après quelques momenls de réflexion, le moyen que venait d'indiquer le forgeron avait quelque peu* rembruni la physionomie des deux Parisiens; s'ils n'étaient point hommes à reculer devant • expédient aventureux de leur ami , ils ne pouvaient s'empêcher de mesurer le dernier obstacle qu'ils avaient ^neore à vnincre avant d'arriver à ce! introuvable Rio- Sanamenlu.

122 CONTES BT VOYAGES .

Polyphème affecta, au contraire, à partir de ce moment, de l'assurance et de la gaîtc.

— Le voyage sera rude, dit-il, mais, comme dit l'autre, qui ne risque rien n'a rien.

— C'est vrai ! s'écria File-ton-Nœud . Les millions du Sacramento valent bien la peine de risquer le paquei. Aussi, soyez calmes, je ne serai pas le dernier à enfourcher le poulet d'Inde.

— Nous l'enfourcherons tous , dit David, qui craignait qu'on n'attribuât son silence à un sentiment de crainte.

— Il faut te dire, ajouta File-ton-Nœud en s'adressani à Polyphème, que David a dans sa poche de quoi cdfuncer les richesses de tous les banquiers de l'univers; une carte, mon petit, qui indique les gîtes où est lemagot : nous n'aurons que la peine de nous baisser et de mettre les louis d'or dans nos poches. Ça sera très-fati- #mi, n'est-ce pas?

— Oui, dit David, j'ai là une exploration qui m'a été remise à bord par un brave Américain que nous avoib v u disparaître dans la tempête ; mais pas moyen de lui porter secours, des vagues grosses comme des maison*, notre barque entraînée loin du navire... tout le tremblement... Cette carte, vois-tu, c'est en effet notre fortune.

— On sera cousu d'or comme des notaires , ajouta File-ton-Nœud, ce qui permettra à David qui est amoureux comme un sanglier ...

LA TOISON D'oR.

— Passons, interrompit Polyphème.

— Eh bien , de quoi ! il épousera sa passion , le pileux! une de la haute... une princesse, une carrossière... quelque chose comme ça!...

— Et toi, que feras-tu quand tu seras riche?

— Table ouverte à tous les amis! des bombances à faire trembler la nature! un phalanstère de noceurs, et du cachet rouge à discrétion.

— Tu aimes la noce, mon garçon, c'est fort bien; toi, David, tu es amoureux, c'est encore mieux! Moi, j'ai aussi mon idée, et je ne serai pas le dernier à l'ouvrage, parce que, voyez-vous, l'or ça vaut mieux que les belles paroles qui ne convertissent personne. Avec de l'or, on peut faire bien des choses... Enfin, suflit... je m'entends... qui vivra verra. Pour le quart-d'heure, il s'agit de se lester, je commence a avoir faim.

— Laisse-moi faire, dit File-ton-Nœud qui s'empressa d'armer son fusil. La volaille est encore plus nombreuse ici qu'au marché; si je n'ai pas écrasé cette nuit, dans notre fuite, dix coqs de bruyère et dix lapereaux, je veux être condamné à ne voir jamais le Sacramento qu'en rêve.

— Ne jetons pas notre poudre aux moineaux, elle est trop rare, interrompit Polyphème; Calicot n'a pas besoin de fusil.... Allons, mon garçon, eu chasse! ajouta- l-il en regardant fixement le chien

iU CONTES BT VOYAGES.

Calicot ne se le fit pas dire deux fois ; en trois bond* il disparut dans les broussailles.

— Ce gueux de Calicot fait donc tous les métiers , k File-lon-Nœud ?

— C'était le plus grand chasseur de la tribu. Figurevous qu'un jour ce gredin-là ne s est-il pas mis dansl'iite de poursuivre une vache sauvage; il Ta, ma foi, clran^ tout net. Depuis un an, il ne fait que chasser du mattL au soir.

En ce moment le chien donna de la voix.

— Oh ! oh ! dit Polyphème, c'est un gaillard qui nV boiu pas pour peu de chose... Il chasse la grosse bèfcv

Au bout d'un quart-d'heure, Calicot sortit du fourrtraînant un chevreuil.

— Le tour est fait, dit Filc-ton-Nœud , allumons à feu et retroussons nos manches. Voici une allumette ; jV tement, il m'en reste deux.

— L'allumette pourra servir plus tard , répondit pheme; ici, nous sommes à la campagne, il n'y ap* besoin de faire de façons.

Et se dirigeant vers un arbre , il en arracha une pecede mou~sse sèche, résineuse, et la plaça sur un caillou qu'il frappa du dos de son couteau en s'en serui comme d'un briquet. Eu un instant la matière résina s'enflamma.

— Voilà ! dit-il.

Lis deux cuisse* de chevreuil furent bientôt dépouilla

l rôties, et, une demi-heure après, les trois amis axaient clievé un repas sauvage et succulent.

Quand ils eurent mangé, File-ton-Nœud qui n'avait essé de diriger ses regards du côté où piaffaient les cheaux sauvages, se glissa sans rien dire le long du fourré, t parvint ainsi jusqu'aux sources.

— Qu'est-ce qu'il va faire par là? dit Polyphème; il a effrayer les chevaux. Ohé! File-ton-Nœud! criat-il.

Mais File-ton-Nœud ne l'entendait pas.

Aussitôt que ces animaux eurent aperçu à quelques pas d'eux le jeune Parisien , ils se sauvèrent à la débandade en caracolant dans la prairie.

— Il s'imagine, dit le forgeron, qu'on prend ces ehc- >aux-là comme des oiseaux, en leur mettant un grain de h4I sur la queue! Va-t'en voir s'ils viennent. Heureusement que j'ai des lacets, et quand il sera temps, nous aviserons.

Cependant, les chevaux effrayés, après avoir effectué tours évolutions, revenaient au petit trot à l'endroit de leur rendez-vous aux sources. ...

File-ton-Nœud, au lieu de quitter la place, se mit à sauter et à se rouler sur la pelouse.

Les chevaux se tenaient immobiles, le col allongé en avant , leurs grands yeux ronds arrêtés sur File-ton- Nœud, qui commença à faire la roue devant eux, tantôt ^éloignant, tantôt se rapprochant de la troupe.

Digitiz

Les chevaux se débandèrent encore, s'élanccrenl au galop en sautant les uns sur les autres, revinrent, reparurent, et recommencèrent dix fois ce manège en se rapprochant chaque fois davantage du jeune Parisien.

Filc-ton-Nœud , qui, on se le rappelle, contrefaisait avec le plus grand succès le cri de tous les animaux, s* mit à imiter en sautant et en gambadant, le hennissement do ces quadrupèdes.

Limitation était si complète qu'une jeune pouliche noire, marquée de taches blanches, et moins sauvage que les autres, s'approcha de lui, comme si elle eût voulu k flairer; puis, d'un bond, elle lui passa par-dessus la tète.

File-ton-Nœud , encouragé par ce premier succès, recommença à tourner autour de la pouliche, en poussant son hennissement, en cabriolant et faisant la roue devant elle... si bien qu'au bout d'un quart-d'heure, la pouliche, de moins en moins effarouchée, répondait à se* gambades et jouait avec lui.

— Lo diable m'emporte, si ce moutard-là ne l'apprivoise pas ! dit Polyphème, qui, depuis quelques instante, suivait ce manège avec attention.

Cependant la pouliche se tenait toujours à une certaine distance de File-ton-Nœud ; elle le poursuivait, sautait par-dessus lui, courait follement la tête au vent et les crins dressés ; mais aussitôt qu'il faisait mine de la

saisir, elle frappait la terre de ses sabots, et d'un bond

s'élanrail à trente pas. *

File-ton-Nœud, désespérant de s'emparer de ranimai,

s'était étendu essoufflé sur le gazon. Bientôt il vit venir

au pas la pouliche qui se rapprochait de lui en tournant, il Ht le mort; la béte, la tete tendue, le corps en arrêt, le llaira, et s'approcha si bien cette fois, que File-ton- Nœud eut le temps de la prendre par le col, et, en un tour de reins, il fut à califourchon. '

— Bravo! s'écrièrent à la fois David et Polyphème, qui suivaient tous ses mouvements.

Mais File-ton-Nœud ne put entendre les applaudissements de ses amis. La pouliche, étonnée, avait fait vaineneinent trois bonds pour désarçonner le cavalier cramponné à sa crinière; puis, elle était partie à fond de train, suivie de tous les autres chevaux, qui n'apparurent bientôt que comme une ligne noire au bout de l'horizon.

Dans le premier saisissement, David et Polyphème se- • taient regardés épouvantés; mais ce dernier vit Calicot se lancer en chasse aux trousses des chevaux, et rassura son compagnon.

— Il n'y a pas de gibier que mon chien no rabatte quand il tient la piste. Un peu de patience , nous allons les voir revenir.

Au bout d'une demi-heure, la ligne noire reparut dans le lointain.

C'étaient les mômes chevaux ; la pouliche tenait la tète

de la bande, el Filc-tou-Nœud, lancé en flèche, semblait un général d'armée. Soit lassitude, soit que son cavalier l'eut domptée , la pouliche arrivait au petit galop de

chasse.

Quand les chevaux parvinrent aux sources, la pouliche, désespérant sans doute de se débarrasser de Filc-ton- Nœud qui semblait rivé et chevillé à son dos, se mit a paître tranquillement, en continuant de temps en lemp> ses sauts de mouton.

— Comment diable as-tu fait ? lui cria David.

— Domptée, mon cher, ça n'est pas plus difficile <\\w ça; quand j'ai vu qu'elle m'emportait, je lui ai mis 1<*> talons dans le ventre. Comme elle s'est aperçue que je m boudais pas, elle est devenue plus sage....

El il frappait le col de l'aniinal , le caressait et l'embrassait.

— Ne l'y lie pas, lui dit Polyphème. Tiens, voilà un lacel, passe-le autour du col de la béle, et attachons-la a un arbre.

Celle opération fut bientôt terminée.

— Maintenant, dit Polyphème, notre affaire est sure; avec cette pouliche nous pouvons prendre toute la troupe si nous voulons. Cachons-nous derrière ce massif et faisons silence.

En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que trois ou quatre beaux chevaux fringants vinrent , lc>

oreilles drossées et le poil hérissé, tourner autour de la jument.

Polyphonie, cache derrière le bouquet d'arbres, lança un de ces longs lacets à l'aide desquels les Peaux-Rouges prennent les chevaux sauvages, et s'empara ainsi de l'un île ces animaux : le second fut pris de la môme manière; puis, il coupa une branche d'arbre, et façonna trois mors. Quand tous ces préparatifs furent exécutés, les trois amis sautèrent sur le dos de leurs montures.

— Et Calicot, dit File-ton-Nœud.

— Ah diable ! s'écria Polyphème , je n'avais pas pensé à lui.

— Est-ce qu'il ne pourra pas nous suivre? demanda David.

— Nous suivre, oui , si le Sacramento n'est qu'à une trentaine de milles; mais si nous voyageons toute la nuit, nous courons risque de le perdre.

— J'ai trouvé le joint, dit File-ton-Nœud... Ici, Calicot... Et plaçant le chien devant lui sur le dos de la pouliche, il l'attacha avec des cordes, en forme de valise. Maintenant, dit -il, rien ne nous empêche plus de filer.

— Ça ne se fait pas comme ça, répondit Polyphème; attendez, et au moment où je vous le dirai, coupez les lacets qui retiennent vos montures,

Le soleil avait tout-à-fait disparu derrière les arbres ; la clairière était encore éclairée ça et là par une lueur

vague et crépusculaire; le silence n'était troublé que par le piétinement des chevaux. Bientôt, un roulement sourd et confus, qui ressemblait au bruit lointain du tonnerr», se lit entendre.

— Attention ! s écria Polyphonie.

Lo bruit se rapprochait à chaque seconde. Il devint formidable. Tout-à-coup, un nuage noir sembla s'abaitr? sur la clairière. Les chevaux poussèrent des hennissement; terribles.

— Coupez \ék lacets, cria Polyphème, et vogue lanière!

Il achevait à peine ces mots que les trois chevaux partirent comme une flèche dans la direction d'où venait k bruit : bientôt ils* se trouvèrent au milieu de doute à quinze cents chevaux qui semblaient raser le sol. Les trois amis, couchés sur leurs montures, ne voyaient plus rien, n'entendaient plus rien ; la terre fuyait sous le sabot sonore de ces animaux sauvages; les arbres, les rochers disparaissaient à leur approche , emportés bien loin derriètv eux ; c'était une fantasmagorie qui tenait du cauchemar. Hurra ! hurra ! Le vent sifflait aux oreilles des cavalier?, qui respiraient à peine ; dans les cieux roulaient des IH< d'étoiles qui semblaient s'entre-choquer ; tout s'élançait, bondissait et disparaissait; la nature entière avait le nior> aux dents.

Ils se tenaient aux crins de leurs chevaux, emporta dans respaee, avec une espèce de contraction fébrile,

heveux hérisses, les yeux hagards, la bouche ouverte, emblables à ces pâles fantômes dont parlent les ballades llcmandcs; assourdis par les cris des chevaux, qui s'aimaient, se mêlaient, se croisaient, se heurtaient ctbonissaient les uns par dessus les autres, ils n'avaient plus 3 sentiment de leur position, leurs oreilles tintaient omme un glas, et la course devenait toujours plus préipitée. Hurra ! hurra 1 le désert est franchi , les vallées , es collines, les précipices, tout fuit, tout disparaît, tout abîme dans l'espace. Hurra ! depuis qifatre heures ils oulent dans des flots dépoussière. Polyphème, plusmaîre de lui-même que ses deux compagnons, les cherche iu milieu des chevaux noirs.; il ne les voit plus, il est icul... \\ est seul, et c'est lui qui a conseillé la fuite. Touti-coup, un cavalier passe à sa droite; c'est David... il a la force de lui crier : Courage I... A sa gauche, un autre cavalier bondit sur la pouliche noire marquée de taches blanches !

Hurra l les chevaux vont vite, mais la nuit va plus vite que les chevaux! Voici le soleil, voici les fleurs, voici les arbres aux branches vertes, voici la nature qui sourit I Ils sonitout au haut d'une colline, et l'espace s'étend sans limite devant eux. La course se précipite encore, les chevaux couverts d'écume rasent le sol avec une ardeur nouvelle; les trois centaures vont succombera la fatigue; FilMon-Nœud pâlit, ses forces l'abandonnent, il ne tient que d'une main convulsive les crins de sa monture,

quand, lout-;i-coup, lotil disparait , au milieu du bruilji aux regards des cavaliers qui sentent la terre manquer i sous les pieds de leurs chevaux.

— Adieu! s'écrient-ils en môme temps, c'est l'abîme ! . . . i

Et ils ne reprennent leurs sens que dans la rivière débordée par le reflux de la mer , et où les quinze mk chevaux s étaient précipités dans un dernier bond.

Ils étaient au Sacramento. ;

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